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d’une relation, cette zone floue qui le rend sans défense lorsqu’il doit s’ouvrir aux autres. Ce n’est pas une position qui le met à l’aise. C’est pour cela qu’il s’efforce de garder le contrôle de tout ce qu’il fait. Il contrôle le scénario avant de connaître sa possible implication dans la relation, en préservant une distance de sécurité entre la situation et ses sentiments. Quelle part de vous-même avez-vous mis dans Brandon ? J’ai voulu qu’il reste près de moi autant que possible. Je n’ai pas voulu prendre de la distance par rapport à lui, cela aurait été trop facile. Il fallait qu’il ressemble à tout le monde, qu’il vive une vie normale, en apparence. Ce n’est qu’en creusant que l’on découvre qu’il est atteint d’une addiction sérieuse. J’ai essayé de me rapprocher de lui au plus près, afin de le comprendre, en apportant la connaissance que j’ai de moi-même et de ce que je vois autour de moi. C’est le meilleur –et probablement le seul- outil de travail que je possède. (Silence. Un temps)

Après qu’il ait éjaculé, il y a cette sensation d’être perdu qui émerge, il se sent dégoutant et ressent même de la honte (Shame, en anglais, ndlr). Ce sont les sensations que j’ai essayé de transmettre à l’écran. J’ai donc dû faire abstraction du fait que j’étais nu. Il faut aussi garder à l’esprit que le réalisateur, Steve McQueen, ne filme pas ces scènes de sexe par pur plaisir, mais qu’elles sont là, pensées, pour servir à un but précis, construisant l’histoire. Lors de cette scène avec les deux filles, vous regardez directement la caméra pendant l’acte sexuel. Vous pensiez à quoi à cet instant-là ? (Sourire) Il y a une grande communication entre la caméra et moi-même, une énergie puissante sur ce moment précis. Je gardais à l’esprit la douleur qu’est censé ressentir le personnage. C’est difficile à expliquer, d’autant plus que j’entretiens une relation d’amitié et de confiance tant avec Steve qu’avec Sean (Sean Bobbitt, directeur de la photographie, ndlr) et qu’ils sont évidemment présents derrière la caméra. Il fallait donc se concentrer au maximum sur ces pensées !

J’aime travailler sans filet de sécurité. Plutôt que de juger mes personnages, j’essaie de les comprendre. Je fais des fiches en écrivant les différents traits de caractère. Je les compare aux miens et développe ceux qui en ont besoin. Je pense que l’on se ressemble tous, il existe uniquement des nuances en chacun d’entre nous. Nous sommes tous plus ou moins capables de faire des actions positives ou négatives. Nous sommes tous responsables les uns les autres, nous avons tous besoin d’être acceptés, aimés, alors il faut avoir l’approche la plus honnête possible envers de tels sujets. Quelle est la plus grosse différence entre votre personnage, Brandon (Shame) et Connor, celui que vous jouiez dans Fish Tank ? Le plus gros problème de Connor, c’est qu’il est irresponsable. Il est le genre de personne qui s’enfuit face à une situation au lieu de lui faire face. Je ne pense pas qu’il soit autant conscient de ses problèmes que Brandon, qui est lui, à l’inverse, hyperconscient de son problème, il ne s’aime pas, se dénigre. Il sait qu’il est malade. C’est pour cela que j’apprécie Brandon, il essaie de s’en sortir. Vous n’avez pas aimé Connor ? Si, bien sûr, mais différemment. Il y a du bon et du mauvais dans les deux personnages. Comme un peu en chacun de nous dans nos propres vies… Comment avez-vous appréhendé les scènes de nu sur le tournage de Shame ? Je me suis senti bizarrement observé, mais je savais que c’était le moteur de l’histoire. La proximité physique avec le personnage permet au spectateur de se rapprocher de lui, jusque dans sa tête. Lorsque Brandon couche avec deux filles à la fois, il y a de la haine, de la luxure, du désir absolu dans son regard.

Quelle a été la part d’improvisation de votre travail avec Steve ? Elle n’a pas vraiment existé. Une fois sur le lieu du tournage, il nous est arrivé d’improviser les dialogues mais sur le plateau, tout était déjà prêt. J’ai donc préféré être efficace plutôt que d’imposer mes idées : Il vaut mieux être préparé, éveillé et conscient pour répondre aux situations scénographiques et interagir avec elles.

Propos recueillis par Bastien Internicola

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