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Revenons en arrière, vous êtes parti en Slovénie après vos études, la musique s’est révélée à vous. Rétrospectivement, on ne vous imagine pas faire autre chose. Que se serait-il passé sans la création ? Probablement pas grand-chose. Pendant longtemps j’ai vécu de petits boulots. J’ai passé mon bac à 16ans, je suis arrivé à Paris sans rien, je ne connaissais personne, je n’avais pas les codes. Je trouve que c’est une connerie d’être en avance sur son âge parce que finalement on a une maturité sur certaines choses mais pas sur d’autres. Après le bac, j’ai perdu confiance en moi, mon père est mort, je n’avais personne pour me guider, je me suis retrouvé seul, livré à moi-même, et dans cet interstice-là est venue se glisser la musique. Mais ça m’intimidait, me paraissait inabordable. Autrefois les gens qui sortaient des disques avaient une vraie légitimité et ils se la pétaient. Aujourd’hui tout le monde sort des disques, ça n’a plus la même résonnance, quelque chose a changé.

« Toutes Directions » est quelque peu en rupture avec vos albums précédents. Comment aimeriezvous qu’il soit perçu ? (D’un air sérieux) L’album de la maturité (rires). Non, je déconne. Je ne pense pas qu’il soit si en rupture que ça, disons qu’il est en progression. A l’évidence, je suis condamné à progresser. Je n’ai pas eu assez de succès pour pouvoir oser me répéter ou pour suivre une direction précise. J’essaie de toujours me renouveler. Je trouve que quand on fait des choses en marge, il est facile de s’endormir. Ca procure d’ailleurs un certain confort intellectuel. En France, il y a vraiment des gens qui aiment la musique, mais il y aussi des beaufs qui ne comprennent pas toujours tout. Je trouve que la réponse à ce problème de compréhension, c’est d’essayer de faire les choses le plus sérieusement et le plus sincèrement possible. C’est une arme beaucoup plus efficace que l’indignation. Histoire de rétablir un équilibre. Parfois, ça se fait tout seul : par exemple, les gens riches sont souvent très bêtes, c’est une sorte de justice (rires).

En parlant de sorties de disque, est-ce que vous pouvez nous dire un mot sur Tricatel, le label musical que vous avez fondé ? Ce n’était pas vraiment mon idée, je n’ai jamais rêvé de label, je n’ai aucune notion de gestion. Au milieu des années 90, je bossais pas mal en Angleterre et avoir une boite de production là-bas, ça aide. J’ai monté le truc sans réfléchir, je n’ai même pas fait gaffe au nom, c’était une blague. D’un côté ça m’a servi, de l’autre non. Les gens un peu hâtifs ou sans humour ont vu sans ça comme l’apologie des années 70. En même temps, quand on regarde le nombre de labels qui ont des noms idiots… (Rires).

Vous parliez d’un manque de succès. Est-ce que justement le fait de consacrer autant de temps à des collaborations ou des travaux extérieurs à votre univers n’a pas nui à votre carrière personnelle ? Non. Ce disque (« Toutes Directions », ndlr), j’aurais pu le faire il y a deux ans, entre temps, j’ai eu un enfant, dont j’ai préféré m’occuper. Je ne suis pas toujours dans la production permanente mais pour vivre, je prends tout : des commandes, des pubs, des trucs chouettes, d’autres moins. Il y a des moments où je suis à deux doigts de perdre l’appétit pour la musique, où je frôle la lassitude à force de multiplier les travaux forcés pas toujours inspirés. Mais le fait d’avoir à me bouger le cul pour vivre est assez plaisant, cela permet de rester en équilibre.

Signer et aider des artistes, c’est un peu une manière de renvoyer l’ascenseur, d’aider des personnes là où vous auriez aimé l’être… Absolument. Je trouve que c’est assez plaisant d’essayer d’éviter de faire subir aux autres ce que l’on a subi. Il y a plein de gens intéressants qui ne savent pas se vendre. Quand j’écoute une démo, j’essaie de faire abstraction de la qualité, de l’enregistrement pour ne me concentrer que sur la musique et sur la création. A l’inverse, il y a vraiment des gens qui n’ont pas grand-chose d’intéressant à dire mais qui savent très bien le vendre. Je crois qu’on en connaît tous (rires). En tant que responsable de label, quel regard portez-vous sur la crise du disque ? Je suis plutôt content que cela ait baissé l’arrogance de certaines personnes. Tout le monde est désormais face à ses responsabilités et aux envies et désirs passionnés. Puisqu’on ne vend plus de disques, autant faire ceux qu’on aime. Ce que je vois arriver cependant et qui m’embête, c’est un secteur musical subventionné avec tout ce que cela peut représenter de magouilles et d’arbitraire. Les labels ne signent plus de projets, ils les créent, pour répondre spécifiquement aux quotas, aux crédits d’impôts, aux aides de l’état. Ça devient triste.

Propos recueillis et interview par Thomas Carrié Photographies : Pauline Darley, assistée de Maxime Stange, pour Crumb magazine

Crumb magazine 2010 2015  

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