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mélomane française, pas habituellement friande de hip- hop comme l’on a vite pu le constater. Avec des productions sortant des carcans rap actuels (gros synthés, turbines à fond et gangstah feeling) la démarcation a d’abord été musicale : 1995 revendique sa passion pour le siècle dernier et ne se gène pas pour en faire sa marque de fabrique. Usant de samples tirés des trésors d’il y a 15 ans, ou s’acoquinant avec des nappes synthétiques plus modernes où planent arrières-pensées nostalgiques et passionnées, les 6 MC’s arrivent à se déconnecter du cercle fermé des ténors du genre, sans pour autant les rejeter. C’est cette singularité qui a permis au collectif de rentrer dans les iPod de pas mal d’aficionados d’autres musiques, tel que la pop, l’électro, ou parfois même le rock. Il suffit alors de se rendre à un concert du groupe pour constater la diversité du public : blancs, noirs, jeunes, vieux, clubbers, banlieusards ou (parfois) même CSP+ Ne manquait plus qu’un levier majeur à ce coup de love musical, pour mieux pénétrer dans d’autres sphères que celui du hip hop français : l’identification. Avec leur look de parisiens « normaux », leur attitude propre, et une ribambelle de clips, pochettes et photos soignées, les 1995 ont très vite, réussi à tirer leur épingle du jeu par un visuel travaillé et original qui a amené la bande vers un nouveau public. Car la philosophie 1995 ne s’arrête pas seulement à des paroles balancées en l’air, elle se construit sur la base d’un logo récurrent, de photos à l’esthétique léchée loin des anciens codes graffs / banlieue / bling et de clips réalisés avec une portée artistique et conceptuelle qui a amené le groupe à faire parler de lui. Qu’ils se fassent trainer par terre pour « La Flemme », filmer de dos pour « La Suite », ou mettre en scène dans un stade municipal pour « Flingue Dessus », les kids intriguent et font parler d’eux. Même cas de figure pour les pochettes de « La Suite » et « Paris Sud Minute » – premier album en date – qui mettent tour à tour le groupe en scène dans une chambre d’hôtel et devant une épicerie avec sac de courses à la clé. A tel point que la bande s’est vu attribuer une étiquette « hype » qui la suit encore aujourd’hui : taxés de rap de bourgeois, rap de blanc, ou rap de « midinettes », 1995 se targue de faire ce qui lui plait, dans un esprit décontracté et détaché des règles imaginaires des puristes. En clair, l’alchimie 1995 relève plus d’une cassure totale dans les codes visuels et sociaux du rap français que d’un véritable blasphème éthique et musical. Mais comment une simple bande de copains a-t-elle réussi à bouleverser esthétiquement toute une scène musicale entière ? Pour y répondre, il a fallu aller un peu creuser au fond de l’entourage 1995. Jusqu’à ce que notre œil soit attiré par un petit détail : à la fin de chacun des clips du groupe, on retrouve un logo apposé le temps d’une fraction de seconde. Formé d’un triangle surplombé d’un cercle, le symbole simple et direct n’a pas l’air anodin. C’est après renseignement que l’on découvrira que la petite entreprise à l’oeuvre derrière le fameux “signe” correspond à Syrine Boulanouar et ses potes du Garage. Formé en 2008 par 5 copains parisiens, tous sorti des arts décoratifs, Le Garage est

une sorte d’épicentre artistique en plein cœur de Paris, dans lequel chacun de ses membres se développe individuellement et spécifiquement (photographie, réalisation, design, scénographie) tout en se rejoignant collectivement autour de certains grands projets. Amateurs de hip-hops et féru d’art contemporain, il manquait à ces garçons là un déclic majeur pour lancer la machine : la rencontre avec les 1995 en sera la clé. Après quelques mails échangés et deux trois coups de fils passés, nous avons donné rendez-vous à Syrine (clippeur de la bande et tête principale de la DA d’1995 avec Antoine Durand et Samuel Lamidey, mais aussi actuellement en train de réaliser son premier long métrage) dans ses propres locaux situés au détour d’une petite rue pavée du cinquième arrondissement parisien. Le tout accompagné à la dernière minute de Sneazzy West, membre de 1995. Installés dans une brasserie parisienne ré-aménagée en atelier arty un peu bordélique, nous avons pu aborder la genèse de cette relation fidèle entre Syrine, le collectif et le groupe. Une rencontre qui a vu le jour par pur hasard, comme l’explique Sneazzy West : « J’habite pas loin d’ici, et je suis passé devant les locaux du collectif en 2007. Du son passait, et en tant que rappeur sauvage je suis allé toquer. A ma grande déception je ne suis pas tombé sur des musiciens mais 4 potes qui buvaient des bières dans des locaux vides, et qui m’ont invité à les rejoindre». Une amitié commence à naître entre le musicien et la bande, jusqu’à ce que les affaires de Sneazzy commencent à prendre. « Quand 1995 est devenu vraiment sérieux, on cherchait à faire des clips et j’ai de suite pensé à eux ». De fil en aiguille, la totalité du Garage va rencontrer les membres du crew et la collaboration s’officialisera. « La rencontre avec 1995 correspondait vraiment au moment où on a décidé de bosser pour et avec des gens qu’on appréciait vraiment » rajoute Syrine. La bande se mettra alors au travail à partir du 2eme EP La Suite, pour donner au groupe une nouvelle identité visuelle. Un travail commun qui s’est révélé extrêmement productif pour plusieurs raisons. Syrine et 1995 développent d’abord une manière de travailler à part, puisque elle est basée sur une amitié réelle qui commence à dater. «L’amitié est venue du travail, mais elle est sincère. Tout repose sur des discussions en amont autour des projets. » comme l’explique Syrine, avant d’ajouter : « On n’a aucune gêne dans notre manière de bosser qui est assez sauvage. Le rapport de confiance est génial entre nous. Même si il y avait des réticences, à partir du moment où l’on sentait que l’un de nous croyait au truc on l’a suivi. ». C’est une réelle prise de position par rapport à la promotion basique, souvent examinée par un label puis travaillée par les concernés. La base vient du groupe et du collectif, ce qui permet par la suite de donner une réelle sincérité au projet et à son univers.

Crumb magazine 2010 2015  

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