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Est ce que dans cette proximité presque indispensable on pourrait voir la fin de la suprématie du statut de journaliste ? Il ne se distinguera que par la qualité. J’estime que le journaliste a un talent et que ce qu’il écrit a une valeur qui mérite d’être lue/vue/reconnue par plus que luimême, contrairement à un Tweet. Tant que le format et le contenu journaliste est présent alors ça marche. Il n’est pas descendu d’un piédestal s’il arrive à bosser avec une réflexion peu importe le ton. Ca reste principalement de la stratégie. C’est toute la mode du Gonzo ; si le mec arrive à te toucher en te racontant qu’il s’est pris une cuite alors tant mieux. Le ton pour le ton c’est dangereux. Ou sinon t’as Jooks « le site des mecs qui parlent aux mecs » avec des débats comme « Est ce que se taper sa cousine est bien ? ». Là c’est que du ton mais c’est drôle parce que ce n’est pas pris au sérieux. Tweeter, c’est faire du gonzo ? Je ne crois pas aux 140 caractères. Encore une fois, au niveau de la qualité. Je l’utilise pourtant mais cela reste pour moi la défaite de la pensée, le summum du rien. Ils ont réussi à pousser plus loin que PowerPoint dans leur quête de la nullité. En plus tu donnes la parole à des gens qui n’ont pas d’expertise. C’est pour cela qu’on a encore besoin d’une presse et qu’elle ne cessera d’exister. Nous aurons toujours besoin d’un médium entre le mélange passionconnaissance et le public. Pareil pour MyMajorCompany : le contraste est énorme entre le plébiscite d’un morceau et à sa réelle qualité. Même si la musique c’est quelque chose de subjectif, il y a des gens qui on une vraie oreille musicale. Ca s’apprend. Twitter c’est l’antithèse de l’expertise, en partie à cause du fait qu’il met en avant la logique de l’exclusivité. Je n’aurais pas du dire ça parce que si vous allez voir ce que j’écris sur Twitter vous allez penser que je me fous de votre gueule (rires). Quel est ton point de vue sur la libéralisation de l’expression par Internet et ce que cela change ? Ce qui me dérange dans l’idée de libéralisation c’est toute une théorie du complot qui en découle comme quoi tous ceux qui avaient la parole avant nous étaient des menteurs. L’émergence de la prise de parole dénature parfois les anciennes autorités culturelles qui ne sont alors plus respectées sous prétexte qu’elles ne distillaient que des mensonges. Il y a une limite à cela, mais c’est vrai qu’on est en droit de chercher une autre information que les Unes régulière sur les Francs Maçons par Le Point ou l’Express, ou ces unes sur le Halal et « Cet Islam sans gêne ». Il n’y a rien de plus racoleur et dangereux. Ca pour moi c’est la démission de la presse… En soi, Internet est à la fois le média le plus génial et le plus dangereux du monde : il permet à la fois à des gens qui le méritaient de prendre la parole mais aussi à des gens potentiellement dangereux, ou juste cons, de le faire aussi.

J’ai un peu le sentiment qu’Internet vit la même chose que la radio après la libéralisation des ondes en 1981. C’est à dire, qu’on a créé un format à la liberté absolue et qu’aujourd’hui on termine avec 4 radios dominantes avec 95% des gens qui les écoutent. C’est la même chose avec Facebook, Google et Twitter. A cause du fric, de la pub, de la logique de suggestion autour du dernier clic qui limite ton champ des possibilités, la plus grande liberté est brimée. Internet a été reconditionné commercialement. Que ce soit de la part du lecteur ou du journaliste, on assiste également, par Internet ou à travers d’autres supports, à une course vers l’originalité, une frénésie de la nouveauté. Serait-ce une marque de désengagement ? Probablement. C’est surtout une évolution du temps. T’es jamais concentré sur rien, t’as toujours dix onglets ouverts quand tu “surfe sur le web” (rires). Et alors, l’artiste qui te marque vraiment dans tout ce flux il a encore plus de mérite que les autres. Cela soulève, en effet, l’enjeu de la qualité. Je continue à être persuadé que ceux qui ont vraiment du talent, finissent toujours par être trouvés. Il faut arrêter avec le mythe du poète maudit. A partir du moment où tu composes et tu envisages un public, tu auras alors toujours un public pour t’écouter. A condition, bien sûr, que tu aies du talent ! D’un autre côté, avec cette infinité de nouveautés l’auditeur semble ne pas pouvoir éviter la lassitude. Le journaliste peut tuer un talent plutôt que de le mettre en avant à force d’en parler, la sur-médiatisation est dangereuse. On peut arriver à une saturation. Et si Grünt ne se fait pas trop rare il sera où dans un an ? Si je rêve et espère, je dirais que proportionnellement on sera 15 000 fans sur Facebook l’année prochaine et on pourrait remplir virtuellement un Bataclan. Créer une vraie communauté, ça serait la consécration d’un idéal sans être la fin de l’aventure, loin de là. C’est aussi simple que ça quand tu fais du journalisme par passion. D’ailleurs, je vous invite !

Propos recueillis et écrits par Sirius Epron Photos : Simon Betite, pour Crumb magazine Dédicaces à Quentin, Simon et Costo, les pilliers de Grünt.

                   

Crumb magazine 2010 2015  

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