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ne sommes que les facteurs. Ce sont les artistes qui écrivent le courrier. Grünt est un médium entre le public et les artistes. Ce sont eux qui ont le talent alors je ne vais pas revendiquer quoi que ce soit. Quand j’aurais analysé suffisamment pour faire en sorte qu’on puisse comprendre la mesure de leur talent, alors j’aurais réussi ma mission de journaliste. Je ne vais pas ramener une star juste pour faire du clic. En revanche, là avec le Süre Mesure 2 on arrive à mettre en face l’Entourage, le collectif qui fait le plus de buzz actuellement, et Rocé et Khondo qui représentent l’Age d’Or du rap français. Sans ce mélange de générations et de popularités, certains jeunes d’aujourd’hui n’auraient pas découvert ces figures essentielles. Je ne revendique pas une érudition mais il faut assumer qu’il y a une histoire du rap qui permet de comprendre ce qui se fait aujourd’hui. Les rappeurs d’aujourd’hui respectent l’héritage des anciens et nous on veut faire passer ça du côté du public. Donc si j’ai bien compris t’es le genre de personnalité qui écoute Skyrock et NRJ ? Ces radios sont le cancer de la musique ! Quand tu penses que la loi sur la radio de 1981 stipule qu’on a le droit de passer la musique qu’on veut ! Dans ces radios il y a des professionnels payés pour créer une playlist type qui concentre des tubes façonnés comme tels, tout un système où les morceaux qui marchent le mieux s’échangent entre les radios. Par conséquent, 95% des radios s’échangent 20 morceaux à partir de cette sélection. Pourquoi chercher la nouveauté si les gens s’enthousiasment toujours avec la même chose ? Ca c’est la pensée des grandes radios. Elles ont abandonné leur mission première : la découverte C’est de la musique imposée et non pas sélectionnée. Ils devraient payer un programmateur, ça couterait moins cher ! On a l’impression de marcher à l’envers ! Au cœur même de la signature grüntienne se trouve une hybridité du langage entre langage écrit et oralité. C’est ce qui permet à l’ovni Grünt d’être repéré ? T’es chiant en fait comme mec (rires) ! T’es trop est tatillon, je suis oblige de réfléchir. C’est vrai on a mis en place une création identitaire. Je me suis amusé à accaparer le langage des gens que je rencontre, un argot que je peux maitriser par la suite. Jongler entre l’aspect populaire du rap et l’intellectualisation de la production sans en faire trop, c’est ce que j’espère avoir réussi de faire avec le ton de Grünt. « Rapper » est devenu « kicker » dans ma tête. Mon identité hybride entre études littéraires et amour du hiphop dessine l’identité de Grünt ! Les rencontres ont donc principalement fait évoluer ton expérience journalistique ? A force de côtoyer des gens et de faire des rencontres, celles-ci m’ouvrent les yeux sur la façon authentique dont il faut traiter le sujet, oui. Aujourd’hui, grâce à ces rencontres j’arrive à parler rap sans mon jargon d’étudiant de prépa littéraire. L’oralité a cette

qualité d’être humain, vivant. Je parle avec leurs propres termes, je suis dans leur perception de leur Art. C’est cela aussi le but du journaliste. Il ne s’agit pas de calquer un schéma de connaissance pré-établi mais de partager un rapport, une vision de la culture. Ca permet à ceux que j’interviewe d’avoir le sentiment de pouvoir se livrer dans le but de creuser ensemble. Faut trouver le juste équilibre pour arriver à les sortir de leur monde et à chercher un pourquoi. Je les mets en confiance tout en les tirant vers de la qualité. Enfin, je l’espère. Ce que j’aime, c’est quand je pose une question auquel l’auteur n’avait jamais pensé. Ca c’est pour moi du journalisme. Le fait que je parle de l’aspect technique de leur production revalorise leur Art, leur rend hommage. Si j’arrive à insérer cette petite connerie alors je serai content de mon travail. Le but du journalisme, pour moi, c’est d’obliger à réfléchir, de mettre en défaut, de faire progresser ensemble. En quoi cette idée du partage se reflète t-elle chez Grünt ? Je me suis dit qu’on allait se poser sur le même ton que ceux dont on parle. Par rapport au ton, j’aime bien relever le niveau sans devenir soporifique. Je n’apprécie pas la manière débilisante dont est traité le rap aujourd’hui. Les rappeurs ont la science naturelle et authentique, moi j’essaie d’apporter une théorie qui sera, par définition, toujours en retard puisque leur art et leurs techniques d’écritures sont en constante mutation. Est ce que ce ton identitaire est une manière de cibler un public particulier ? Je ne sais pas. Mais en tout cas ce que ça m’a prouvé c’est que ceux qui adhérent se retrouvent dans le ton, qui est lui-même à notre image comme tu le dis. J’adore discuter avec le public de Grünt et il me fait comprendre qu’on est très similaires. Ensuite, il y a des profils différents : des filles qui sortent de grands lycées parisiens mais se la jouent “street” et d’autres vraiment “street” qui mériteraient d’être dans ses grands lycées (rires) ! Ça me donne envie de tous les réunir dans une belle salle pour qu’ils se marrent bien entre eux. Ils se retrouvent autour d’un état d’esprit qui est aussi le nôtre. Et ça c’est Grünt ! On assiste à une vraie évolution dans la communication… Exactement ! A partir du moment où tu échanges, cela fonctionne. En même temps il y a un réel danger. C’est que les professionnels de la communication peuvent commencer à faire du faux état d’esprit, à exploiter ce filon pour le vendre et le falsifier. La perversion serait d’adopter artificiellement ce ton intime. D’une certaine manière KissKissBankBank c’est la première étape de ça. Est ce que dans le long terme le crowdfunding ne va pas être réhabilité par des grosses entreprises ? Elles n’ont pas vraiment besoin de thunes mais vont utiliser cet outil qui est, à la base, pour des projets ambitieux mais sans moyens. Ce serait tout gâcher. …

Crumb magazine 2010 2015  

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