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meufs se retournaient en s’écriant « COOL » ! Lorent : Au Canada aussi, tu peux te maquiller ou te promener nu, personne ne te calcule. Les gens comprennent le fun, ça fait partie de la culture. François : C’est parce qu’ils ont tellement froid qu’ils ont besoin d’avoir une autre vision de la vie (rires). Patrick : La France est un pays littéraire où il faut se justifier de tout et prendre le temps de tout expliquer. Or un artiste ne peut pas tout expliquer. Les démarches artistiques sont le plus souvent libres et spontanées. Je lisais récemment un article du Time, écrit par une dizaine de sociologues internationaux, qui disaient que les français ne sont jamais contents de rien, parce qu’ils ont tout et sont blazés.
 François : Exactement. Ici il y a moins de possible et tu es très vite jugé. Aux U.S, si tu montes un magasin de chaussettes et que tu fais faillite, tu peux monter dans la foulée une pizzeria, tout le monde t’encouragera. C’est ça l’Amérique (rires) ! Patrick : Le poids de l’histoire joue beaucoup. 
Lorent : Ce que l’on voit de ce point de vue là dans la musique, si on analyse, ça se traduit par deux tendances. D’un côté le « Hardcore », avec des rappeurs comme Kaaris qui gueule « j’t’encule » toutes les 2 minutes – parce que les gens ont besoin d’un défouloir – et de l’autre des artistes hyper références type Stromaé qui ont tendance à rassurer, avec beaucoup de talent… Lorent, en parlant de ce besoin de « défouloir », avant les TWIN-TWIN, tu découvres le slam. Dans cet esprit-là ? Avec un besoin de dire des choses ? Par militantisme ? 
Lorent : Dans mon cas non. 
Patrick : En soi, faire de la musique c’est déjà militer. Lorent : Exactement. Le slam est venu à moi parce que je m’intéressais à l’écriture. J’avais déjà écrit un premier roman (Un nageur en plein ciel, ndlr) et j’avais besoin de partager quelque chose. A ce moment de ma vie, c’était une façon de se rencontrer. J’ai fait la connaissance de plein de gens importants du milieu underground, hyper actifs. Aller dire mon texte était presque anecdotique. L’idéal était d’être ensemble, dans un bar miteux, quel que soit les âges et de crée une utopie, quelque chose de vrai et puissant. En cela, oui, ça a un côté militant. Quelles ont été vos influences à chacun avant la formation des TWIN TWIN ? Patrick : Pour moi, c’était essentiellement du rap. Et quand j’ai eu 13 ans, je me suis mis au métal. Je kiffais énormément le côté « White Trash », subversif… Lorent : C’est cool pour un renoi d’aimer le côté « White Trash » (rires) ! Patrick : Non mais je te jure. Quand j’allais à des concerts de métal, les mecs me disaient « Qu’est-ce que tu fous là ? », « Bah je kiffe ! » (Rires). Lorent : Pour moi, c’était le rap aussi, forcément. Et puis, plus tard, de la chanson : Brassens, Boby Lapointe, je me rappelle encore des textes. Mais la vraie claque reste et restera l’album de Lunatic,

Mauvais Œil. Patrick : Une époque que ceux qui écoutent 1995 (lire interview page 289) aujourd’hui ne comprendront jamais. C’était notre quotidien, le gris, la pluie. C’était nouveau, avec des flows complémentaires. Cet album reste le number one.vcfd force je crois. Et aussi, au delà de la musique, nous sommes intéressés par l’art, la création, la forme pure, graphique, cela rajoute quelque chose au groupe. François : Quand je te disais que lors du travail sur l’album, nous ne nous sommes pas posé de questions ni suivi une démarche construite, on faisait du dessin, en essayant de trouver quelle touche de ton il fallait que l’on mette pour donner telle couleur à la musique… Lorent : Et c’était la même chose en écriture. Les mots ont des valeurs rythmiques, bien plus que textuelles et le tout forme un schéma visuel qui accompagne les gimmicks. Finalement, on est un groupe graphique ! Travaillez-vous déjà « graphiquement » sur le prochain album ? Patrick : Oui ! On est en train de tester pas mal de choses, à base de maquettes, de bouts de textes et d’idées. En essayant d’être encore plus rigoureux qu’avant. L’artiste que vous aimeriez interdire ?
 Patrick : Damien-Jean (rires). 
Lorent : Non, lui tu peux pas l’interdire, il s’interdit tout seul ! François : Franchement ? Robin Thicke. Quand mes potes métalleux regardent le clip, ils tombent par terre de rire en pleurant tellement c’est pathétique. Lorent : Moi j’interdis Lady Gaga ! Tant qu’elle ne revient pas à quelque chose de sérieux. Il faut qu’elle arrête de prendre l’art contemporain pour un torchecul, qu’elle revienne à la musique, ce qu’elle sait faire. Même par rapport à Abramovic et ses performances, par rapport à l’engagement des artistes. Tout ce qu’elle a repris est vulgaire. Elle a institutionnalisé à elle seule ce système de reprises de références artistiques pour en faire un truc pourri ! 
En revanche, j’adorerais travailler avec KRAFTWERK. Je n’avais pas réalisé l’impact qu’ils ont eu sur l’époque aujourd’hui, avec leurs masques, leurs voix vocodées, etc. Ils étaient déjà en 2013, trente ans plus tôt. François : Totalement. Ils ont écrit la grammaire d’aujourd’hui. Patrick : Moi j’aimerais collaborer avec Booba, parce qu’il est moderne, dans l’apprentissage, les techniques, la carrière. Depuis dix ans, c’est l’un des seuls qui se maintient. Il plane au dessus des autres, chie un peu sur la tête de certains mais il a inventé son genre. Ou bien alors NTM mais il faudrait les ressortir de leur époque 90 !

Propos recueillis par Thomas Carrié. Photographie Enzo Addi. La photograhie illustrant cet interview est extraite d’un portfolio inédit du groupe, par Enzo Addi, publié lors d’une journée spéciale « Twin-Twin », le 25 novembre 2013, (Assistant photo : Kamel Bentot, Stylisme, Edem Dossou, Assistante stylisme : Bénédicte).

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