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Comme un décor de théâtre. J’associe des villes à certains albums sans doute parce que j’y ai habité et écrit un bon nombre des chansons. Cela m’est arrivé plusieurs fois quand j’habitais en Espagne, ou même à Montréal. J’ai l’impression de me concentrer de plus en plus sur ce qu’il se passe en moi quand j’écris, plutôt que d’être celui qui erre en regardant autour de lui. Je crois, dans tous les cas, que le dernier album de Destroyer ressemble plus à un morceau d’une fiction insulaire, d’un monde intérieur. Il n’y a donc pas de lien avec le lieu où vous êtes ? Ou avez-vous besoin de vous sentir chez vous ? Je pense que je me suis toujours senti revigoré par le voyage, par le déplacement. J’ai beaucoup écrit dans des lieux étrangers. Je ne sais pas si c’est encore vrai. Je crois avoir perdu tout intérêt pour certains aspects du monde. J’ai l’impression que la mélancolie peut provenir d’une nostalgie permanente du chez-soi. Je ne me suis jamais trouvé quelque part où je me sentais complètement chez moi. Peut-être que c’est ça, d’une certaine manière, l’idée de ne jamais se sentir à sa place. Tu sais j’habite à Vancouver, mon père était espagnol et ma mère vient de Californie, je ne me suis jamais vraiment senti canadien. Je ne dis pas que si j’avais grandi en Espagne ou à Los Angeles je me sentirais complètement chez moi. Je ne pense pas que ce serait le cas. Je me suis toujours senti un peu en dehors de tout. Quand je parlais d’anachronisme, je pensais au côté passéiste de votre musique, mais en même temps le recours permanent aux cuivres la rend très présente, vivante. Je n’ai jamais pensé aux cuivres comme un symbole du corps — c’est du véritable souffle. J’ai toujours adoré les trompettes et saxophones. Je crois que je suis juste cupide, et plus je pense à la musique que j’ai écouté ces dernières années, plus j’ai envie de m’en emparer et de l’utiliser pour moi-même. Il y a quelque chose que j’obtiens de ces instruments qu’il n’y a pas chez les autres. Cela appartient aussi à une tradition qui me permet de sortir un peu de moi-même, surtout si je suis sérieux dans le fait de devenir un chanteur de jazz, je dois m’envelopper de ces influences. Je ne le vois pas comme une décision consciente ou une construction, ce sont des sons que j’aime, c’est tout. Ce sont des choix simples. Allez-vous jouer d’un instrument pendant votre prochaine tournée ? Non, je considère vraiment sérieusement le fait de ne toucher aucun instrument. Je l’ai fait pendant longtemps, puis j’ai arrêté il y a quelques années. Je crois que ça m’a vraiment aidé, car je ne prenais pas le rôle de chanteur au sérieux jusqu’à ce que je pose la guitare. Je pense que ma manière de chanter s’est améliorée une fois que j’ai fait cela, j’ai même changé mes chansons et ce que je pensais qu’il serait bien de chanter. Ça semble traumatisant, mais je crois que ça a changé toute mon idée de ce que je fais, parce que j’aime avoir des boucliers. La guitare était ce derrière

quoi je me protégeais. Quand je me tiens là juste debout sans rien, c’est beaucoup plus intense. Vous évoquez souvent la rédemption, il y a également quelques personnages bibliques dans vos morceaux. Souhaitez-vous parler de la part mystique de votre musique ? Je ne sais pas comment en parler sans avoir l’air fou ou prétentieux. Je me fiche que l’on pense ça mais ce n’est pas vraiment qui je suis. Je pense que dans d’autres arts, comme la poésie, c’est assez simple de faire partie de cette tradition ou d’utiliser ces images, alors qu’en musique c’est impossible de le faire ou d’en parler sans rappeler Jim Morrison. Je sais qu’il est très important ici à Paris et je l’aime beaucoup, mais il y a une version caricaturale de la mystique — la mystique rock’n’roll — que je ne trouve pas très intéressante. En revanche, il y a la mystique de Clarise Lispector, l’idée de la quête. Ce n’est pas la quête d’un sens mais plutôt la recherche d’un éclairage dans son travail. Je trouve ça plutôt normal en ce qui concerne l’écriture musicale, c’est une tradition bien ancrée ; on retrouve cela chez des gens comme Van Morisson ou Joni Mitchell, même dans des éléments du travail de Dylan tu peux ressentir une certaine ferveur religieuse. Tu veux utiliser l’imagerie religieuse et les personnages religieux pour que les gens comprennent à quel point ce que tu essaies de faire ou de révéler est important. Je ne le vois cependant pas comme un élément crucial dans la musique de Destroyer, jusqu’à ce dernier album. Pour une raison que j’ignore il a l’air perdu dans le monde, errant, et le spectre de la mort le surplombe. C’est un album (Poison Season) plus lourd que d’habitude. Mais je ne m’assieds pas en me disant “Tiens, c’est l’heure du mystique, l’heure d’écrire une chanson mystique“. Je n’écris pas en y réfléchissant à deux fois, c’est très instinctif. Si j’en parle, je ne fais que regarder en arrière et essayer de comprendre ce que j’ai fait. Mais, d’une part, je n’ai aucun désir de comprendre ce que j’ai fait, ça ne m’intéresse pas. Je veux simplement que ça existe, que ça exerce une sorte de force et, d’autre part, à la minute où j’en parle, je suis sûr que ça change. Je vois un morceau d’une certaine façon un jour, et le lendemain il peut prendre un tout autre sens. Donc on devient artiste ou musicien par manque de religion ? Selon moi les artistes sont supposés exprimer tout ce que je suis incapable de dire maintenant, aussi sensiblement que possible. L’art doit aussi être conscient qu’il ne pourra jamais complètement exprimer cette chose. Mais tu laisses une trace de ta quête, ou une trace de ta lutte, et c’est ce qui d’une certaine façon est touchant. Ou bien c’est nul et ça n’a rien d’émouvant ! Tout ce que j’essaie de faire avec Destroyer, c’est rattraper ce manque dans le monde qui m’entoure…

Propos recueillis et interview par Gaëlle Cognée

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