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Vous parlez comme un dinosaure, vous n’êtes pas si vieux… Non c’est vrai, mais quand j’écoute de la nouvelle musique je me sens distant, je n’ai pas l’impression d’en faire partie et c’est comme ça depuis plusieurs années. Il doit y avoir une raison. Un vieux type, oui, je me suis toujours senti comme ça. D’une certaine manière, vous essayez dans votre musique de neutraliser le romantisme quand vous approchez trop près de ses bords, de même avec le drame. Vous ne l’atteignez jamais mais vous en êtes souvent très proche. Oui. Je ne suis pas acteur, je ne peux pas vraiment incarner ces états et je me méfie de ce qui serait seulement cent pour cent émotionnel. Ce n’est pas très intéressant selon moi de simplement essayer de peindre une belle image. Cela ne vaut pas la peine à moins qu’elle soit vraiment belle. Peut-être que je ne peux pas le faire car je ne sais pas comment m’y prendre. Mais j’écoute la musique de Destroyer et elle me semble plutôt en conflit, elle veut toujours faire deux ou trois choses différentes en même temps. J’ai l’impression de toujours vouloir une musique assez large, sensuelle, dramatique. Mais d’autres univers sont plutôt spécifiques, détaillés et bizarres. J’aime cette idée de conflit permanent. Connaissezvous l’écrivain Robert Walser ? J’ai l’impression qu’il y a un lien avec votre musique. Peut-être. J’ai seulement lu quelques uns de ses écrits. Il y côtoie un certain humour noir. C’est drôle parce que cela semble naïf. Il y a un tiraillement constant entre des descriptions très froides et d’autres qui sont presque trop romantiques. Il faut que je lise plus de ses écrits, je l’ai toujours voulu. Je pense que quand tu commences à prendre des influences, comme la littérature et que tu essaies de les insérer dans ta musique, cela génère une bataille, parce que j’ai toujours envie d’avoir d’abord une réaction sensible. C’est la seule réaction que je comprends en musique, je réagis émotionnellement à la musique. Je ne sais pas si l’écriture marche de cette façon ou même si ma manière de chanter marche ainsi, donc je ne sais pas non plus si le ton de ce qui est dit ou le ton de tout ce qu’il y a autour fonctionne. J’ai l’impression que plus je fais d’albums plus ils deviennent une seule et même chose, un ensemble. Je pense que c’est le but de l’artiste d’être une seule chose, unique. Et dans ce sens je devrais peut-être complètement abandonner la littérature. Malgré l’aspect d’inquiétante étrangeté de votre musique, la présence de personnages mélancoliques, elle, semble confortable, ce qui encore une fois est conflictuel. Oui, je ne sais pas parler d’une autre voix. J’ai l’impression que ce nouvel album est peut-être un peu différent. Il y a de vrais moments où la personne qui parle semble méprisable ou diabolique, plutôt que juste mélancolique. Ou peut-être qu’il y a simplement une véritable tristesse comme opposée à la simple mélancolie, qui sont pour moi deux choses différentes.

Mais oui la mélancolie c’est la voix naturelle de Destroyer. C’est celle qui me paraît la plus consciente du monde. Et c’est comme une tristesse agréable, comme quand tu n’es pas dévasté mais que tu as la sensation que tout est foutu. Pensez-vous qu’une ville comme Vancouver laisse une place à la mélancolie ? Je pense que les gens ont différentes idées de ce qu’est cet endroit. Quand tu y vas pour la première fois, tu vois une ville le long de l’océan Pacifique avec ses montagnes couvertes de forêts en arrière-plan. Ça a l’air idyllique mais je crois que quiconque y passe du temps réalise que ce n’est pas vrai. D’abord parce qu’il y fait gris la plupart du temps et qu’il pleut en permanence. Mais surtout parce que c’est une ville écrasée par le capitalisme, ce qui est une véritable source de tristesse pour n’importe quelle personne qui n’est pas putain de riche. Elle a probablement une des populations vivant dans la rue des plus visibles d’Amérique du Nord — c’est un fait important. La ville est déchirée. Je ne pense pas tant que ça à Vancouver, j’y suis simplement né. J’ai essayé d’en partir mais je ne l’ai pas fait. Ou peut-être que je n’y suis pas arrivé. Il y a une chanson que j’ai écrite il y a quelques années, Chinatown, c’est un quartier que je connais assez bien. Je marchais sous la pluie et j’ai écris cette chanson. Cela résume d’une manière très simple ma relation à la ville. Aujourd’hui, je ne pense plus avoir aucune envie d’écrire à son propos. J’en ai fini avec cet endroit. J’y habite, simplement. Pensez-vous que le côté stérile de cette ville soit la raison d’une certaine effervescence artistique et musicale, comme si les artistes avaient besoin d’y insuffler quelque chose de vivant ? Elle a une réputation d’endroit inactif. Elle est active pour y faire du roller ou du vélo, mais si tu es jeune et que tu as un groupe de musique ou si tu es un artiste, tu veux généralement en partir. Mais cela reste un endroit très critique dans le bon sens du terme. La plupart des groupes que j’ai vu sortir de Vancouver ont quelque chose que les groupes de Montréal ou de Toronto n’ont pas et dans ce sens je suis fier de Vancouver. C’est aussi compliqué de mettre en lumière quoi que ce soit à Vancouver car tout ce qui est bon se passe dans l’ombre, et les médias ne trouvent rien. La scène underground est très désorganisée. Quand j’étais plus jeune et que je traînais dans ce milieu, ce n’était pas vraiment cool de poursuivre la musique de manière fonctionnelle ou professionnelle. C’était important d’être un raté. Je vois une différence avec les scènes de Montréal et Toronto où tout le monde était positif, très actif, où les gens écrivaient tout le temps sur les groupes, en parlaient, à travers la presse ou le bouche à oreilles. À Vancouver tout se passe dans l’ombre, il y a un rejet plus virulent de la culture mainstream que dans n’importe quel autre endroit. Considérez-vous les lieux comme des personnages ? Je les pense comme des toiles de fond pour drame,

Crumb magazine 2010 2015  

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