Page 201

A ce moment-là de ton adolescence, la musique devient-elle un refuge, comme un moyen – le seul peut-être – de canaliser ton énergie ? Je vais répondre par la négative : je ne savais absolument rien faire d’autre. J’ai commencé par écrire. Pendant assez longtemps d’ailleurs, je n’ai fait que cela, je ne compose pas, peut-être parce que je ne m’en sens pas capable. Plus tard, en m’autorisant à composer, mon écriture a changé, la musique a pris le dessus. J’avais une démarche beaucoup trop intellectuelle, trop construite et il a finalement a fallu que je m’autorise à tout déconstruire pour être pleinement moi. Suivant cette démarche, tu as sorti un premier album, autoproduit dont tu n’es pas très fière et que tu écoutes pour ce qu’il est, comme on regarde des dessins d’enfants, avec de la tendresse… Jusqu’à ta rencontre décisive, avec un certain Jeff Hallam… Oui ! Il est arrivé au moment où j’en avais vraiment besoin. Je ne suis pas technicienne, je n’ai pas le langage pour. Jeff, oui. On travaille sur l’organique, on se comprend, avec ses mots à lui, avec mes périphrases à moi (il est américain, ndlr) et l’on arrive souvent au même point. Au-delà de la musique, as-tu déjà pensé la littérature comme un outil d’expression ? J’écris depuis -presque- toujours. Il aurait fallu que je garde tous mes vieux textes pour voir si cela me fait le même effet que d’écouter mon premier album (rires). J’ai toujours eu un rapport extrêmement fort à la littérature. J’avais espoir d’écrire de grandes choses, mais ce n’est qu’en me débarrassant de ces grands modèles et grands idéaux que je me suis rapprochée au mieux de ma propre écriture, celle qui me paraît aujourd’hui la plus naturelle. Car peut-être plus spontanée… Absolument. Je pense que j’écrivais pour me prouver à moi-même que je savais écrire, que je le pouvais. Quand j’ai pris conscience que je n’étais pas Rimbaud et qu’il fallait que je sorte de ces schémas de pensées, le problème a été réglé. Finalement, tu n’est parvenu à créer qu’en arrêtant de tout vouloir maîtriser… Exactement… Et en ne me posant plus de questions. Quel regard portes-tu sur cette nouvelle « scène » française, qui émerge ? Je sais que tu as participé au festival « La Nouvelle voie de la Chanson Française » à La Réunion, justement, avec des artistes comme JP Nataf, Arlt, ou encore Bertrand Belin (lire interview page 140)… Je suis une grande admiratrice des artistes dont tu parles. Mais à mon sens, ce ne sont pas des artistes de la « Chanson Française ». C’est une idée extrêmement bizarre de considérer que la chanson française puisse être un genre en soi. Ils font de la chanson française soit par amour de la langue soit par accident, tout simplement parce qu’ils sont nés en France mais ce sont avant tout des gens qui font de la

musique. Avec un grand M. C’est en tout cas assez joli de voir que se dessine comme cela une sorte de génération spontanée, en quête d’autre chose, d’univers personnels mais qui touchent un grand public. (Après un temps) En fait, je me rends compte que cette interview me sert de psychanalyse (rires) ! Il y a encore beaucoup de choses qui te révoltent aujourd’hui ? Tout (Rires) ! Beaucoup de choses récurrentes et exceptionnelles mais surtout cette capacité assez surprenante à ne pas se rendre compte que l’on est vivant, dans l’instant présent et que cela ne va pas durer. On ne se rend pas toujours assez compte de la chance que l’on a. L’idée de la mort est particulièrement révoltante mais c’est en même temps une bénédiction dont on n’a pas conscience. La mort devrait nous rendre la vie plus belle… Pourtant tu n’écris pratiquement pas sur des sujets engagés… C’est une question que je me pose depuis longtemps. Pour écrire une chanson engagée, il faut être particulièrement doué. Je trouve que c’était déjà difficile de le faire dans les années 70. Aujourd’hui en 2012, nous maîtrisons mal les tenants et les aboutissants des problèmes de notre société, le monde et sa lecture se sont terriblement complexifiés. Il me semble cependant que toute chanson en général fait réfléchir, dans l’idéal, tant qu’elle parle d’absolu…

Propos recueillis par Thomas Carrié.

                                         

Crumb magazine 2010 2015  

Le meilleur du fanzine CRUMB, 2010-2015 dans un book digital. Fil rouge de 5 années d'aventures en 300 pages et 70 interviews, riches en pho...

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you