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chose qui nécessite une exploration des sens de chaque mot. Il m’a fallu beaucoup d’entraînement et d’engagement. Quand j’ai finalement été à l’aise, j’ai écrit quelques chansons en anglais et j’ai remarqué que les textes parlaient du processus même de l’écriture, du fait que j’étais en dehors de ma “terre”. Ils commençaient à devenir très personnels. Je voulais écrire une chanson à propos du fait d’être étranger et j’ai pensé à la langue française. La culture française entretient une relation d’amour avec ce qui l’entoure, dans le monde. Le mot exotique vient de la langue française. Malgré cela, une tension existe en France, dûe aux conséquences du colonialisme. C’est ce paradoxe qui m’a poussé à écrire en Français. J’ai étudié la langue et je l’adore. Ce fut un processus très intéressant. J’ai commencé la chanson en disant “Je suis l’étranger” et puis “Je ne parle pas tout à fait comme toi”. Au début de la chanson, je m’excuse quant à la manière dont je parle. En écoutant, on pourrait penser que je parle d’une manière différente ou que je ne dis pas exactement ce que je voudrais dire, ce qui peut limiter le degré de compréhension à la surface du texte. Pourtant, ce sont bien évidemment des métaphores. La langue française a particulièrement bien marché. J’ai trouvé le thème, le nom, Bruno et le mot “brun”, qui peut être lu comme ayant un lien avec la race et la culture arabe. J’ai choisi des mots et des choses que peut-être même les Français n’auraient pas su comprendre. Par exemple, quand je dis “aubergine”, je parle des femmes près des parcmètres qui portent des vêtements violets. Quand je dis “plate-bande”, je parle du trottoir. Tu sais à Paris, il y a ces petits endroits avec les fleurs sur les cotés. Je dis que je viens de cela… Je parle aussi un peu du film Being There de Hal Ashby avec Peter Sellers, son personnage est un jardinier. Le propriétaire du territoire sur lequel il travaille meurt et les gens le prennent pour le propriétaire. Ainsi, ils pensent que c’est un ‘economic adviser’ et ils l’écoutent en tant que tel alors que ses discours sur le jardinage ne sont pas des métaphores. Il parle des saisons, où investir, où planter mais les personnes ne savent pas qu’il parle littéralement de jardinage. C’est une autre idée présente dans la chanson. Le personnage n’est pas au courant du message qu’il donne, voire dans l’autre sens : je m’excuse et je ne suis pas conscient du sens de mon message. Cela a été dangereux pour moi, un autre niveau de danger. J’aime beaucoup la France. J’aime le cinéma français, la littérature et je voulais en faire partie. C’était également la langue parfaite pour cette chanson, pour ce thème. Mais tu n’as pas commencé à partir de rien n’est-ce pas ? Tu avais étudié le français auparavant ? Oui et j’étais amoureux d’une Française, ça aide. Une autre chose qui m’a encouragé c’est le projet Brassens. On m’a proposé de traduire Brassens et j’ai accepté ! Mais je n’aurais pas pu le faire tout seul, alors j’ai invité un ami français. C’est un batteur qui joue avec moi dans Orquestra Imperial. Je connaissais la musique de Brassens auparavant et j’avais étudié le français à travers les paroles de ses chansons. Mais je ne suis pas français et il y a

tellement de niveaux d’humour et en général des choses que le chanteur portait dans ses textes. Mon ami m’a parlé de la vie de Brassens, sa relation avec sa femme, d’où il vient, ce qu’il se passait en France à l’époque. Je me suis demandé comment est-ce que je pouvais préserver les rimes et le prodige du discours. Comment souligner le sens de l’humour et comment le faire de manière élégante tel que le faisait Brassens. Il le fait de manière très élégante et du coup cette traduction a été un défi. J’ai adoré le faire ! Au début, c’était un peu “Merde ! C’est trop compliqué. Je ne vais pas pouvoir finir tout ça”, mais aujourd’hui, je suis très satisfait du résultat ! J’ai mis la chanson en français sur l’album. J’ai commencé à écrire une autre chanson en français. Je l’aime bien. Je veux que mon français s’améliore rapidement. J’ai découvert une dimension positive et intéressante dans le fait de ne pas écrire en portugais. Je ne peux pas utiliser le vocabulaire comme outil pour créer des couches au-dessus d’un concept et ainsi faire passer un message qui n’est pas très clair ou vrai. Si j’écris en anglais, je dois être propre dans mon écriture, je dois savoir ce que je dis. Bien sûr, c’est pareil pour toutes les langues. Mais en portugais, par exemple, il y a une chanson que j’ai écrite pour Los Hermanos qui traite du discours de l’homme envers la femme. C’est toute une chanson avec un langage très compliqué, mais qui au final ne dit rien. Toute la chanson est une excuse pour n’avoir rien à dire mais le tout est masqué par un langage très flamboyant. C’est une métaphore de la rationalité masculine qui est mise en opposition à la femme. La femme exprimerait davantage de sentiments sous forme pure alors que le discours flamboyant et le vocabulaire appartiendraient au profil du mâle. Donc je peux faire cela en portugais, mais pas en anglais. Pas encore. Mais en étant dans le pays, tu peux apprendre les petites subtilités de la langue. Oui c’est vrai. J’adore les langues. Je travaille très dur pour comprendre. S’il y a un mot que je ne connais pas, je demande ce qu’il signifie. Je collectionne des dictionnaires et j’adore rechercher les origines des mots. C’est amusant. Tu penses qu’il y aura un retour avec Little Joy ? Bien sûr ! Il y a une grande possibilité. Fab et moi sommes allés en tournée avec Devendra cette année, aux Etats-Unis ainsi qu’en Europe. Nous avions un certain nombre de chansons que nous avons commencé à écrire mais qui ont été mises de côté. Nous avons commencé à les reprendre en main. Fab a écrit plusieurs chansons, c’est un compositeur incroyable. Il est très bon. Il me montrait ses chansons et nous étions en train de recommencer à collaborer mais les Strokes l’ont rappelé. On s’adore, et nous avons toujours pensé que ce serait dommage de n’avoir qu’un seul album de Little Joy. Propos recueillis par Bastien Internicola. Traduction : Jacopo Martini Photographie : Yann Morrison, pour Crumb

Crumb magazine 2010 2015  

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