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j’arrivais à trouver des solutions intéressantes. Tu ne dors plus chez maman ? J’ai quitté ma mère. Je vis tout seul. Du moins, j’essaie. C’était il y a un an seulement, j’avais vingtsept ans. Au bout d’un moment, faut bouger. Ma génération est quand même composée de vieux Tanguy. À mort. Que partages-tu avec la génération d’artistes dont tu fais partie ? Ce que tous les auteur-interprètes ont en commun : nous sommes une bande de démagos. Tu sors davantage pour t’inspirer ou oublier ? Les deux ! La sortie, la fête, pour composer le deuxième album. La musique, le hip-hop sont utiles, mais la mélancolie compte pour beaucoup aussi, au delà du côté dance, groove. Il y a autant de mélancolie dans les discothèques que dans le métro, au final, car elles représentent tellement l’exagération de la fête qu’elles masquent une tristesse inouïe. √ : Racine Carrée, c’est le titre de ton nouvel album. Cela a un rapport avec les mathématiques ou c’est simplement pour te la jouer hipster ? 
 Ce symbole reflète mon côté maniaque, pragmatique. Malgré le fait que je sois complètement bâtard, j’ai envie que cela soit noir ou blanc. Je me suis fait avoir au niveau du contrat de la vie. Au début, on te dit, d’une manière manichéenne, qu’il y a les gentils et les méchants. En grandissant, tu te rends vite compte que c’est hyper compliqué. Et heureusement. Je ne suis pas une tête en maths mais j’aime bien tout ce qui est scientifique, pragmatique. J’ai du mal à lire des fictions, je n’aime pas les romans. J’ai l’impression de perdre mon temps en les lisant. Les films me saoulent aussi parfois. Je me dis “putain je vais passer une heure et demie à regarder un truc qui n’a pas existé“. C’est totalement prétentieux d’ailleurs, parce que je passe mon temps à faire cela dans ma musique. On aborde la notion de Gloire. Stromae évite ce terme. Il préfère célébrité. Il y a une raison à la célébrité : le métier de quelqu’un par exemple. La gloire, qu’il décrit comme “beaucoup plus vide” n’existe pas, dit-il, car elle n’implique que du positif, contrairement à la célébrité. On rejoint la visibilité éphémère que peut offrir twitter à certains… Tu parles de ce réseau social au petit oiseau bleu sur ton titre Carmen d’ailleurs. J’utiliserais plus le mot buzz. C’est du marketing, et cela a toujours existé. Le buzz devient la promotion de sa propre personne, à frimer même devant ses potes, à montrer là où on est parti en vacances. Facebook, Twitter c’est super, mais je les utilise pour la promotion de mon métier, c’est tout. Ma vie privée s’arrête à un moment bien précis : heureusement que je ne suis pas le même sur scène, dans mes chansons -qui sont légèrement inspirées de mon histoire- et à la maison. J’ai un côté politiquement correct mais une fois devant ma télé, cela fait plaisir d’insulter les gens qui sont dedans.

Un film t’a marqué récemment? 
La merditude des choses (deFelix Van Groeningen, Belgique, 2009, ndlr). On peut avoir l’impression que c’est encore une caricature du misérabilisme belge comme on en voit toujours mais au final, les gens sont beaux parce que ce sont des cassos. C’est ça la merditude des choses. C’est aussi ce que je défends dans mon album. On est beaux parce qu’on est des frimeurs, parce qu’on est un peu tout ça à la fois. Pour en revenir à la célébrité éphémère. Je lisais un article dans un journal, récemment, qui présentait une analyse sur Le Loft. C’était peut-être dans Libération. Un des premiers participants déclarait : « Ce qui est horrible, c’est que c’est la vérité : c’est ce que l’on est ». Mais pour qui se prend-on pour juger ? C’est tellement facile de casser du sucre sur leur dos. Au final, on est tous des connards, autant que les gens à l’intérieur. La production, les spectateurs n’échappent pas à la règle. Les personnes enfermées ne font que refléter ce que nous sommes tous. Si cela fonctionne, c’est que le concept représente bien notre société actuelle. Il faut que cela nous serve de leçon. Personne n’est à l’abri. Tu as vu Nabila sur le plateau de Canal+ face à ton compatriote Stéphane de Groodt ? Ce qui fait chier les gens, c’est de se voir eux mêmes dans des personnages comme Nabila. C’est une mise en abîme. Nabila, c’est un résumé du fait de se mettre en photo sur Facebook. J’ai vu cette vidéo, et j’ai ri, évidemment, parce qu’elle jouait le jeu. Cela l’arrange de jouer la simplette. Je ne pense pas être optimiste en disant qu’elle le fait exprès. Et cela arrange tout le monde qu’elle soit comme ça. Ce que j’ai aimé, c’est que Stéphane de Groodt n’était pas méchant. Ce n’était pas violent. C’est ça qui est marrant, chez nous : il y a des Nabila, il y a des Stéphane de Groodt. La langue française : une cause à défendre ? C’est une aussi belle langue que le flamand, l’anglais, que toutes les langues du monde. Ca m’énerve d’entendre dire que le français sonne moins bien que l’anglais. On n’a pas attendu l’anglais pour savoir qu’on avait, tous, une richesse culturelle à défendre, même si l’on est tous mélangés et que tout s’influence. Mon travail, ce n’est pas d’imiter les américains. C’est d’être qui je suis, en français. As-tu l’impression d’être schizo parfois ? La schizophrénie, c’est ma façon de me soigner. Quand je joue Formidable ou Papaoutai, ce n’est pas ma vie. C’est en endossant le rôle de différents personnages que j’arrive à prendre de la distance entre ce que je fais et ce que je suis. Dans la maison de disques, nous sommes plusieurs à rassembler des idées. Il est malsain de faire porter une attention telle sur une seule personne, alors j’espère gagner une certaine distance en me mettant dans la peau de personnages. Et le tout, mélangé, ça donne vie à Stromae… Propos recueillis par Bastien Internicola

Pour les besoins de la mise en page, l’interview a pu être raccourcie ou écourtée de certains passages.

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