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Les vocalises, les bruits primitifs que l’on entend, notamment au début de votre disque, semblent donner forme à une sorte langage qui va résonner jusqu’à la dernière piste. La voix émerge comme un outil bien particulier… On essaye d’utiliser la voix comme un instrument à part entière, il ne s’agit pas seulement d’un chant. On utilise des mélodies, sans mots. Même si le résultat donne un titre qui ne contient qu’à moitié des paroles, ce n’est pas important. Les paroles sont riches, sur ce disque. Nous avons traversé une période de transformations. L’enregistrement de l’album a débuté après le départ de Quill, en février. Il est parti deux jours avant l’entrée en studio. Cela nous a poussés à nous remettre en question. 
Est-ce une pratique courante en Angleterre ? Vous êtes quatre membres, vous sortez un premier album qui marche super bien, et puis vous vous retrouvez à trois ? C’est ce qui est arrivé à The XX aussi. On adore leur deuxième album d’ailleurs. Peu importe que l’on soit trois ou quatre, le spectacle doit continuer. La séparation a été difficile mais encourageante. On s’est rendu compte que l’on était très proches, tous les trois, en tant qu’équipe. C’était nécessaire, en fait, pour l’équilibre du groupe, même si on ne l’entendait pas de cette oreille à l’époque. 
En lisant les titres des morceaux de votre nouveau disque, on sent qu’il y a une sorte de voyage tout au long du disque, avec l’arrivée, le départ, etc. Nara est une ville du Japon où les cerfs sont sacrés. Ils peuvent évoluer dans les rues. Le titre Nara parle des droits des homosexuels. Il parle de la liberté de vivre avec la sexualité que l’on veut. C’est d’ailleurs un sujet sensible en ce moment, notamment lorsque l’on voit ce qui se passe en Russie ces jours-ci. Les paroles sont bien écrites d’ailleurs (ils se félicitent et se donnent un high-five). C’est une analogie avec le cerf à l’intérieur de Nara, avoir la liberté de faire ce que l’on veut sans entrave… Vous sentez-vous politiquement impliqués ? Nous sommes ouverts à l’idée de vivre une vie tranquille, sans être jugés alors que l’on ne fait de mal à personne. Nous ne sommes pas un groupe politique, c’est certain. En Russie, ils utilisent le terme propagande pour dénoncer la Gay Pride, par exemple. C’est dingue d’utiliser le terme propagande pour ça. Surtout venant de leur part. Qu’essayez-vous de construire avec cet album ? Je pense qu’il s’agit d’un voyage qui a pour destination le dernier titre. Nous ne pensions cependant pas construire quoi que ce soit pendant son élaboration. On n’a pas particulièrement voulu écrire un album concept si c’est cela ta question. Vous prenez votre temps pour faire entrer l’auditeur dans les morceaux. Les intros sont longues, les outros aussi. Pourquoi ? Nous avons volontairement écrit des chansons plus longues sur cet album que sur les précédents. Les espaces entre les chansons sont tout aussi importants

que les chansons elles-mêmes, de la même manière que les moments plus calmes étaient nécessaires, et aussi importants que les moments énergiques. Left Hand Free est un des morceaux les plus courts de l’album. Pourquoi ce choix ? Ce titre ne durait qu’une minute et vingt secondes, on a dû le rallonger ! C’était supposé être très bref, dans l’album. Honnêtement en l’écoutant, je le trouve toujours trop long (rires). Une particularité dans le langage : pourquoi le passage en Français dans Hunger of The Pine [Une immense espérance a traversé la terre/Une immense espérance a traversé ma peur] ? Car c’est cool. Enfin, c’est une citation du livre Lady Chatterley’s Lover. En fait, je croyais que l’écrivain, D.H. Lawrence, essayait d’être poétique, en écrivant en Français. Je ne savais pas que c’était une poésie française pré-existante. Je pense qu’une bonne phrase en Français a un très grand potentiel de rendre bien en chant. Les français sont renommés pour savoir bien s’exprimer et ça me fait plaisir de pouvoir profiter de cette langue. Gus parle Français et peut m’aider pour la prononciation. Il y a une voix feminine sur Warm Foothills. Est-ce Feist ? Non, c’est Liane La Havas et Marika Hacknan. Tu ne nous crois pas, hein ?! (Ils rient). Y-a-t-il d’autres invités sur l’album ? Oui, Conor Oberst des Bright Eyes ainsi que Sivu sont aussi sur Warm Foothills. Pourquoi rester si proche de l’album lorsque vous êtes sur scène ? C’est vrai que nous reproduisons l’album sans vraiment faire de variations considérables. C’était un peu notre but initialement. Nous voulons être aussi bien que sur l’album. Le groupe Foals, par exemple, peut se permettre d’étirer ses morceaux jusqu’à sept minutes et de faire des variations. Ce genre de confiance se gagne avec le temps. Nous aimons l’album, donc c’est ce que nous jouons. Seriez vous surpris d’être parmi les meilleurs albums ou les pires couvertures de l’année 2014 dans des classements ? En tant que trio il est difficile que nous ne soyons pas satisfaits de ce que nous avons sorti. Oui, je pense que Pitchfork nous mettra sur la liste des pires pochettes d’album. “Haters Gonna Hate”, n’est ce pas ? Et, vous CRUMB, vous diriez quoi ?

Propos recueillis par Bastien Internicola 
Photographie : Yann Morrison, pour Crumb 
Traduction : Bastien Internicola & Jacopo Martini. Pour les besoins de la mise en page, l’interview a pu être raccourcie ou écourtée de certains passages.

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