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  Bertrand Belin pour son troisième album nous offre un album sublimé par des textes dont lui seul a le   secret. Comment pouvait-il nous en parler ? Simplement en évoquant la notion de « territoire ». Un album à   traverser, un espace à découvrir. Bertrand Belin nous parle de sonorités, de littérature et de la scène   française… Et l’on resterait des heures à l’écouter parler.           A la première écoute de l’album j’ai cru entendre Bashung. C’est peut-être une chose que l’on vous répète souvent et je ne vais pas déroger à la règle : At-il eu une influence sur votre travail ? Et bien je dirais que la ressemblance je ne peux pas la nier mais je ne la vois pas vraiment. Je ne suis pas particulièrement influencé par Bashung plus que par d’autres mais il y a peut-être dans notre rapport au texte quelque chose qui nous rapproche. J’ai, comme lui, des chansons qui n’offrent pas une réelle clarté narrative. Après, s’il s’agit d’une ressemblance dans le timbre de la voix, je n’en sais trop rien. Dans votre rapport au timbre vocal justement, y a-t-il eu des voix emblématiques, particulières du paysage musical ou cinématographiques, qui vous marquent, vous ont marqués, inspirés ? Oui. Beaucoup m’ont inspirés. Pas forcément d’ailleurs dans une approche de mimétisme ou d’imitation. Par exemple, j’aime beaucoup Caetano Veloso. Je trouve qu’il y a chez lui, dans sa voix, quelque chose qui me touche. J’aime énormément les voix masculines. Je pourrais citer aussi Rodolphe Burger. Leurs univers sont très opposés mais c’est quelque chose qui a à voir avec un ancrage dans le sol, un chant qui transmet une certaine humanité… Dans vos textes on retrouve souvent une part de cinématographie… Vous savez, la musique ne se matérialise pas. Elle se déploie sous forme d’ondes dans l’air. Je crois qu’on ne peut pas échapper à la vocation naturelle de la musique de créer des images. Elle emprunte son langage à l’art visuel, à savoir l’horizontalité, la verticalité, les tonalités, qui sont d’ailleurs des termes analogiques que l’on emploi à la fois en peinture et en musique. Les images ne sont jamais voulues, la musique déploie d’elle-même ses paysages… Par rapport à ce qui se fait actuellement, vous êtes presque un ovni dans le paysage de la chanson. Quel regard portez-vous sur la création actuelle française ? Ce dont je me rends compte jour après jour c’est que l’on est dans une période de paradoxe complet, avec, d’un côté, des disques qui se vendent de moins en moins et de l’autre, une profusion incroyable d’artistes, une multiplication de festivals et de lieux culturels. Je pense que les récents bouleversements, notamment liés à la diffusion de la musique, en particulier sur internet, ont obligés les maisons de disques, les labels à se positionner différemment, à se questionner sur ce qui fonde leur travail, le devoir de

recherche, le devoir de renouvellement, sur ce que l’on pourrait appeler « la volonté de trouver la perle rare » et non plus à s’habituer à prescrire à la manière d’un médicament une musique qui plait au plus grand nombre sans qu’elle ne se renouvelle et dont on sait que l’exploitation remplie assez facilement les caisses des actionnaires. Je ne sais pas si c’était si différent que ça il y a 30 ans. Pour ma part en tout cas, dans le périmètre dans lequel j’évolue, je n’ai pas à me plaindre de la diversité et de l’excellence de la production française. Si vous deviez qualifier votre album « Hypernuit » en un mot, vous diriez quoi ? (Sourire) Si je devais le qualifier je parlerais de territoire, quelque chose que l’on peut fouler. Pas un territoire au sens de la propriété mais un territoire habité par des gens, des personnages, des figures dont on sait peu finalement. J’ai lu que vous aviez déclaré à propos de ce disque « ce sont des chansons et non de la littérature »… Oui, parce que l’on vit dans une époque où la littérature est partout. Elle recouvre un nombre incroyable de domaines alors qu’elle ne se trouve pas plus partout que depuis toujours. Elle est quelque chose de rare et quand elle existe en vrai et qu’elle de qualité cela finit toujours par se savoir. Or je trouve qu’il n’y a pas de littérature dans la chanson. Il y a de la littéralité, un caractère littéraire oui, mais parler de littérature non, ce n’est pas le lieu. Il y a dans vos chansons, certains éléments qui ne viennent pas à la première écoute, comme si elles étaient voilées… Oui car je crois qu’il faudrait avoir une acuité très particulière à comprendre le monde dans lequel on vit pour retranscrire une histoire de A à Z avec un scénario précis. Je préfère cela à une narration strictement linéaire car c’est comme ça que je reçois le monde, c’est comme cela qu’il m’arrive. Voilà pourquoi je le restitue de manière un peu voilée.

Propos recueillis et interview par Thomas Carrié. Photographie : Diane Sagnier

Cette interview et la photographie qui l’accompagne ont fait l’objet de la couverture du numéro de 5 de Crumb magazine, première version, alors qu’il était une revue digitale, à feuilleter. Il fut mis en ligne le 20 novembre 2010.

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