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j’adore. Comme les projets changent et évoluent, c’est passionnant. Tant que cela ne ronronne pas, tant que l’on sent que l’on va sur des terrains différents, il n’y a pas de raison d’arrêter la collaboration, au contraire. Pour ce neuvième opus, qu’est-ce qui a déclenché l’écriture et la composition? Un moment particulier? Comme votre voyage au Groenland qui a provoqué l’album L’horizon par exemple. Il y a quelque chose de terre à terre qui s’est imposé. Il était hors de question pour moi de rejouer La Fossette en live pour ces concerts événements, sans seconde partie originale. J’y suis allé un peu à tâtons, je n’avais pas vraiment d’envie particulière, si ce n’est dans les textes d’avoir une approche un peu plus différente, moins urbaine. Le thème de la lumière est venu assez rapidement, et cela a été très évolutif. J’ai du me tenir à une certaine simplicité. Je ne voulais pas que l’ambition des arrangements ne parasite la simplicité de l’écriture. Avez-vous déjà eu envie d’associer votre musique à d’autres arts ? Cinéma ? Théâtre ? Littérature ? Non, pas encore. Par contre, j’ai écrit un petit bouquin en prose qui paraîtra chez Stock en mai, qui est autobiographique et lié au rapport qu’on entretient avec l’idée de l’enfance. Il s’appelle Y revenir. C’est mon unique incursion hors chansons. Dernièrement on m’a demandé d’intervenir pour le théâtre sur un projet intéressant. Un jeune metteur en scène rennais a envie de travailler sur un texte de Marina Tsvetaeva, qui est une poétesse russe du début du XXème siècle. Elle a eu une destiné incroyable. J’ai fait une chanson sur ce personnage il y a quelques années. Par ce biais là il m’a contacté, et il aurait aimé mettre en scène un texte qui est réputé pour être quasiment impossible à monter. J’ai bien aimé son discours, la pièce à l’air passionnante. En ce moment, je n’ai pas le temps de me plonger dans des aventures comme cela, mais dans le futur pourquoi pas. J’ai essayé de faire des musiques de films par le passé. Je n’ai pas aimé la démarche, le rapport à l’art, le langage différent. J’ai besoin de me sentir en interaction avec un texte. Faire de la musique indépendamment d’un travail sur l’écriture m’intéresse moins, je me sens moins légitime, pas suffisamment armé. Pouvez-vous nous dire ce qu’il tourne en ce moment sur votre platine ? Les derniers trucs que j’ai écouté et aimé, ce sont deux disques sortis par un label Suisse que j’aime vraiment bien. Le label s’appelle Two Gentlemen. Le premier CD a pour nom General Thoughts And Tastes et le groupe Honey For Petzi. Petzi comme l’ours des BD, c’est du math-rock assez mélodique avec un super son. Sur le même label, j’ai beaucoup apprécié un artiste qui s’appelle Fauve, c’est son deuxième album Clocks ’N’ Clouds, et il est vraiment brillant, mélange de Sufjan Stevens, et David Sylvian dont il s’est beaucoup inspiré, les chansons sont excellentes. Ce sont les derniers sons récents que j’ai vraiment aimé et que j’ai surtout pris le temps d’écouter.

Et sur votre table de chevet qu’est-ce qu’il traîne ? Je lis plusieurs livres à la fois. Je suis en train de lire Les Solidarités Mystérieuses de Pascal Quignard, je n’avais jamais rien lu de cet auteur, j’aime bien le style. J’ai aussi commencé un bouquin qui s’appelle Le Pilon de Paul Desalmand, c’est un bouquin assez marrant. C’est un livre qui parle de sa vie de livre. C’est un exercice de style mais qui est plutôt pas mal, on sait déjà qu’il va finir au pilon (rires), mais cela parle du rapport à la culture, à la littérature. Je l’ai dans la poche, je l’ai acheté par hasard, j’aime bien piocher comme cela dans les librairies. (Il va le chercher dans sa veste pour me le faire feuilleter). J’ai également acheté un bouquin dont j’avais entendu parler, mais je ne sais pas si je vais avoir le courage de le lire. Il s’appelle La Traversée de la France à la nage de Pierre Patrolin, chez P.O.L, cela fait 700 pages, et c’est un mec qui se baigne dans tous les fleuves de France (rires). C’est assez contemplatif et naturaliste, mais cela a vraiment l’air super bien. Vous avez parlé de l’enfance tout à l’heure, et avec toute votre actualité (Rétrospective dans les bacs, rejouer La fossette sur scène, votre bouquin Y revenir), j’ai envie de vous demander si vous êtes nostalgique ? Non, je ne crois pas. Je pense être honnête en disant cela, mais il n’y a pas d’autres périodes où j’aimerais être en dehors de celle-ci. Aujourd’hui ne me semble pas moins enviable qu’hier, aucunement. Par contre, j’aime le rapport assez franc avec le passé, qui n’est pas un rapport de fuite mais une sorte de régurgitation de ce que l’on a vécu, de ce que l’on vit, qui nous permet d’appréhender l’avenir avec plus d’armes. Je suis donc dans une régurgitation volontaire et permanente, mais je ne suis pas dans le regret. Je ne lamente pas mon enfance, je ne la magnifie pas non plus, je ne l’idéalise pas. Les beaux moments je les garde, comme chacun, comme des trésors. Mais quand c’est fini, c’est fini. Pour beaucoup, nostalgie rime avec blessures et souffrances, comme quelque chose qui ronge. J’adore le rapport avec le passé, celui au temps. Les gens croient que je suis passéiste, puis là je fais un bouquin qui s’appelle Y revenir. Mais c’est simplement une digestion des choses, d’acceptations, et de toutes ces choses qui permettent d’asseoir le présent et le jour d’après. Si tu ne construis pas ton passé, il va te rattraper et te pourrir la vie. Pour moi le passé est une construction tout comme le souvenir. Ce sont des thèmes qui me passionnent, même si je ne les pas. Je n’ai pas l’impression que ce soit par volonté de revivre ce que j’ai vécu. Mêmes les meilleurs moments de ma vie, je parle notamment des rencontres amoureuses, et bien je peux te dire que je préfère faire une interview avec toi là maintenant, pour CRUMB, plutôt que de revivre cela. Propos recueillis par Aurélien Lovalente Photo : Pauline Darley, assistée de Maxime Stange, pour Crumb Pour les besoins de la mise en page, l’interview a pu être raccourcie ou écourtée de certains passages.

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