Issuu on Google+

-Critique Kiki et les Montparnos De AmĂŠlie Harrault Par Alexis Rosier


Kiki et les Montparnos est pareil à l’illustre personnage dont il relate la vie, le temps d’une valse : un bijou rouge et noir. Court-métrage inaugural de la carrière professionnel d’Amélie Harrault, ancienne élève de l’EMCA d’Angoulème, ce docu-fiction animé s’inspire librement des mémoires d’Alice Ernestine Prin, intitulées Souvenirs, aussi connue, reconnue et gravée dans l’histoire parisienne sous le surnom affectueux de Kiki de Montparnasse. Fleuriste extravagante, brocheuse haute-en-couleur, multipliant à ses débuts les petits boulots, Alice, née un an après son siècle d’une famille modeste de province, sera devenue en moins d’une vie l’une des grandes Divas de la nuit parisienne des Années Folles, Reine littéralement élue de Montparnasse, Muse incontestable et intemporelle au corps immortalisé sur tous les supports par les plus grands artistes de l’entre-deux-guerres tels – s’il vous plait – Kisling, Man Ray, Modigliani et Foujita, mais aussi croqueuse à ses heures mondaines de soldats outre-Atlantique et chroniqueuse et mémorialiste et comédienne – tenant l’affiche dans de nombreux courts-métrages, dont certains de Man Ray, pour l’anecdote.

–2–


De prime abord, 14 minutes semblaient plutôt limitées pour résumer une vie si foisonnante, un personnage si pluriel, aux innombrables masques et chapeaux, qui gravita dans une époque grouillante de lumières, de couleurs, d’agitations élégantes et de belles lignes, bref : d’animation. On pouvait, en outre, questionner l’originalité du sujet, le Paris des Années Folles et tout le fard de ses clichés connaissant un regain de mode ces dernières années dans le champ des arts visuels ; on pense, bien sûr, à Midnight in Paris de Woody Allen ou, dans le champ du jeu vidéo, à la série Bioshock, dont l’intrigue se déroule dans les années 20. Mais c’était méconna î tre ou mésestimer le talent de la réalisatrice à l’origine du projet et de ses collaborateurs. Car Amélie Harrault et son équipe délivrent à nos yeux éblouis un véritable carnaval de couleurs, de techniques, de références et d’inspirations ! On vacille en effet avec douceur de souvenirs en souvenirs, d’aveux romantiques en anecdotes grotesques, auxquelles correspondent des techniques d’animation à chaque fois différentes ; ainsi l’enfance est-elle illustrée par quelques coups de crayons noirs, l’insouciance des années folles traduite par des tableaux peinturlurés où se mêlent divers mouvements picturaux – fauvisme, impressionnisme –, la rencontre avec Man Ray à travers des collages bizarres de photographies, jusqu’au sublime et astucieux passage de la fin qui parvient d’un même mouvement à, d’une part, opérer un raccourci dans la narration et, d’autre part, à traduire le flot rapide de la vie, son cyclisme à la fois nauséeux et enivrant. Amélie Harrault questionne la ligne, son pouvoir suggestif et son rapport au temps avec brio, faisant virer son court-métrage vers une expérience proche de la douce hypnose mélancolique. La prolifération des techniques ressuscite enfin à l’écran l’exubérance, la luxuriance d’une époque gravée dans le marbre pour son insouciance. La composition des tableaux à travers lesquels s’anime nonchalamment Kiki est délicieuse pour tous les amateurs de l’art décoratif de cette époque. Estaminets, restaurants chics, boulevards parisiens, ateliers d’artistes sont successivement dépeints avec intuition et vitalité. La réalisatrice évite les écueils de l’exercice en jouant sur les ombres et les contrastes avec un talent rare ; les couleurs s’en trouvent avivées sans exagération, concourant ainsi à faire monter l’enivrante sensation d’une atmosphère parfumée. Au détour d’un tableau, on identifie des inspirations, telle que James Ensor dans le cas des tableaux de foules, qui apporte une note discordante à la joie de vivre ambiante ; mais aussi à Von Dongen, dans les visages et la coloration. Les clins d’oeils foisonnent ; on entend par exemple un court instant la voix de Kiki dans un enregistrement vocale, les –3–


célébrités de l’époque se bousculent et l’on apprécie, en dépit des clichés qui leurs sont associés, de les voir ressuscitées ou d’identifier ci et là, pèle mêle dans le bouillonnement des décors, une de leurs œuvres. Le plaisir éprouvé à la réalisation est palpable. Il faut enfin souligner que la narration est servie par une musique originale et endiablée, signée Olivier Daviaud et que l’interprétation orale, à ce titre, de Marie-Christine Orri en Kiki est absolument remarquable – son argot est impeccable.

Produit en 2012 par les 3 Ours et porté par deux de leurs fondateurs, Olivier Catherin et Serge Ellisade, Kiki et les Montparnos est d’ores-etdéjà gratifié d’un avenir long et radieux. Il est d’ailleurs programmé cette année à plusieurs festivals internationaux, dont celui de ClermontFerrand, que l’on ne présente plus et à celui d’Annecy ! Souhaitons donc, en chœur, un verre de champagne haut brandi vers les lustres de cristal de la Coupole une longue vie nouvelle à Kiki, toute en images – si elle en fut autrement.

–4–


Critique - Kiki et les Montparnos