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Sep temb re 2 0 1 2

Bourgogne côté livre L’ a c t u a l i t é d u l i v r e et des professionnels de la région

e n t re t i e n s

S h e i l a M a lova n y - C h eva l l i e r : t ra d u c t r i ce e t fé m i n i ste A n n e B e l leve a u x , i n c u b a t r i ce d e p o é s i e

i n i t i a t i ve s ( d ) é to n n a n te s

M i d i e t d e m i : l’ h e u re d u p a t r i m o i n e é c r i t !

numérique

O f f re n u m é r i q u e e n b i b l i o t h è q u e , le ca s d e l’ u n i ve rs i té d e B o u rg o g n e

d o ss i e r

M a n i fe sta t i o n s l i t té ra i re s : q u e l le s évo l u t i o n s , q u e l s p u b l i cs ?

C RL

B ou r g og ne

Centre régional du livre de Bourgogne


www.crl-bourgogne.org ressources / agenda des manifestations / publications annuaire des acteurs du livre / actualité professionnelle

→ L’agenda : libraires, bibliothécaires et associations font vivre le livre tout près de chez vous ! → L’annuaire et la rubrique ressources : pour trouver un éditeur, des réponses sur le droit d’auteur, le livre numérique, etc. → Notre lettre d’information : un condensé de l’actualité du livre régionale et nationale.

C RL

Bourgogne

Centre régional du livre de Bourgogne

Une équipe au service des professionnels du livre et des lecteurs


éditorial

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SOMMAIRE

De quoi « livre » est-il le nom ? À première vue la question peut paraître incongrue... Un livre ? Eh bien, c’est un ensemble de pages reliées entre elles, enchâssées dans une couverture, portant un titre et émanant d’un auteur. Pas si simple... Grâce aux progrès des techniques d’impression, tout un chacun peut aujourd’hui, pour un faible coût, faire imprimer son ouvrage, et de plus en plus de maisons d’édition apparaissent dans le paysage éditorial. La conséquence : une croissance exponentielle du nombre de titres proposés sur le marché – 190 par jour en 2011 – mais pour quelle visibilité ? Par ailleurs, le livre se détache de plus en plus du support papier pour coloniser d’autres espaces, d’autres circuits de distribution. Dans ce contexte pléthorique et protéiforme, de quoi « livre » est-il encore le nom ? Et quelle place peuvent encore y occuper ces deux acteurs de la chaîne du livre que sont l’éditeur et le libraire indépendants ? Peut-être est-il bon de rappeler le(s) rôle(s) de l’éditeur dans la vie d’un livre. L’importance de son dialogue avec l’auteur, afin que ce dernier aille au plus loin dans son projet. Son savoir-faire technique, qui rend le livre le plus lisible possible dans le respect du message voulu par l’auteur. La nécessaire communication auprès des libraires et des lecteurs. Au libraire revient la tâche de discerner les titres en cohérence avec ses choix d’assortiment et les goûts de ses lecteurs. Tâche essentielle. Ce n’est que par une offre choisie, originale et raisonnée, par une approche humaine du conseil, que le libraire indépendant pourra conserver sa place. De quoi « livre » peut-il devenir le nom ? Glissant hors de son support papier pour investir d’autres sphères, le livre glisse aussi de sa matérialité structurelle vers une modalité sociale d’existence. Il en deviendrait presque un projet de société. Il ne s’agit pas de promouvoir une nouvelle utopie, mais un axe de résistance à suivre par tous les acteurs de la chaîne du livre : affirmer que créer un livre est un vrai métier pour son auteur et qu’il doit être reconnu ; affirmer qu’éditer un livre est un métier spécifique bien loin de ce que quelques opérateurs douteux proposent aux personnes en mal de reconnaissance ; affirmer qu’être libraire c’est proposer une offre construite et raisonnée ; affirmer enfin qu’un lecteur n’est pas qu’un « consommateur » destiné à absorber l’écoulement d’une production imposée. « Livre » deviendrait donc le nom d’un combat pour une société différente, un peu plus humaine peut-être, où l’échange et le réseau auraient une place centrale. Pascal Arnaud Éditions D’un Noir Si Bleu Trésorier du CRL Bourgogne

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le CRL en actions

CRL - CDI : chronique d’un partenariat annoncé

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entretiens

Sheila Malovany-Chevallier : traductrice et féministe Anne Belleveaux, incubatrice de poésie

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initiatives (d)étonnantes

Midi et demi : l’heure du patrimoine écrit !

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europe

Diffusion numérique des livres indisponibles : oui ! Mais…

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numérique

Offre numérique en bibliothèque, le cas de l’université de Bourgogne

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dossier

Manifestations littéraires : quelles évolutions, quels publics ?

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à lire…

Fabriquer des livres, quel impact sur notre environnement ? Culture et développement durable, il est temps d’organiser la palabre... Les nouveautés du centre de documentation du CRL

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repères juridiques

Quels auteurs peuvent bénéficier de la déduction forfaitaire de 10 % sur les frais professionnels ? Le tagueur est-il un auteur ? La photo d’un auteur prise lors d’une séance de dédicace peut-elle être publiée sans son accord ?

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livre & art contemporain Lectures du troisième type


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BCL #8 / Septembre 2012

le CRL en actions

CRL - CDI : chronique d’un partenariat annoncé S’il existe un public incontournable et pas toujours conquis par la lecture,  c’est la jeune génération. C’est pourquoi les établissements scolaires et les enseignants sont de précieux médiateurs parmi l’ensemble des acteurs de la chaîne du document, de l’écrit et de la lecture. Toutefois, les collaborations avec le CRL sont ponctuelles, et rares sont les occasions d’échanger avec les enseignants. Certains d’entre eux constituent néanmoins des partenaires privilégiés  : les responsables des centres de documentation et d’information (CDI) dans les collèges et lycées, les professeurs-documentalistes. Ainsi la cellule Vie scolaire du Rectorat et le Centre régional de documentation pédagogique (CRDP) de l’académie de Dijon ont-ils récemment contacté le CRL pour engager un partenariat qui s’avère prometteur… C’est Michèle Caine, Inspectrice pédagogique régionale d’académie – Établissements et vie scolaire (IAIPR-EVS) –, et Laure Luchez, responsable documentation au CRDP, qui, les premières, ont poussé la porte du CRL. Cette initiative est née d’un double constat de leur part : l’existence de fonds patrimoniaux conservés dans plusieurs établissements scolaires et la perplexité des enseignants face à des documents dont ils mesurent l’intérêt, mais qu’ils n’ont pas les moyens d’exploiter pédagogiquement. S’ajoutait en outre la volonté de développer des collaborations entre les collèges-lycées et les bibliothèques et/ou archives de proximité. Très vite, un groupe de travail s’est constitué rassemblant quatre professeurs-documentalistes de Nevers, Mâcon, Brochon et Auxerre, le CRDP et le CRL. Ses missions : - faire connaître les actions et missions du CRL auprès des professeurs-documentalistes et des établissements scolaires de l’académie ; - valoriser les fonds patrimoniaux dans les collèges et les lycées de l’académie ; - consolider les liens entre les professeurs-documentalistes et les structures

patrimoniales de proximité ; - développer des projets ou actions pédagogiques autour du patrimoine écrit et de l’économie du livre sur tout support (matériel et virtuel). Pour commencer à répondre au premier objectif, une fiche de présentation du CRL a été mise en ligne sur le site Internet de l’académie. Par ailleurs, grâce à un dépouillement mutualisé, les publications du CRL apparaissent dans le logiciel documentaire des CDI. Pour lancer des projets pédagogiques autour du patrimoine écrit, le groupe de travail a commencé par diffuser un questionnaire auprès de tous les établissements scolaires de la région, dans le but d’établir une cartographie des fonds conservés dans ces établissements et d’identifier les besoins des professeurs dans ce domaine. Les réponses à ce questionnaire permettront sans nul doute d’imaginer la construction commune de projets pédagogiques et de partenariats culturels. Rendre vivante l’histoire d’un lieu, éduquer les élèves au regard et à la citoyenneté, développer leur esprit critique, ou encore faire découvrir le patrimoine à travers de nombreux outils numériques, tels sont les objectifs imaginés. Marion Clamens et Alice Zunino

+++ Le CRL au service des établissements scolaires Information, accompagnement et formation

• centre de documentation du CRL : production éditoriale régionale, ouvrages et revues professionnels consultables sur place et empruntables ; • site Internet www.crl-bourgogne.org : des ressources et une lettre d’information ; • la Bibliothèque bourguignonne : un catalogue et une bibliographie en ligne (110 000 références de documents sur la Bourgogne disponibles dans 42 bibliothèques de la région + 10 000 ouvrages publiés en région) et des documents numérisés (8 000 articles de sociétés savantes) ; • conseil et accompagnement sur des projets littéraires ou liés au livre ; • interventions dans les classes ou accueil au CRL ; • une offre de formation spécifique et interprofessionnelle.

Prêt de matériel

• matériel de conservation et valorisation du patrimoine écrit (aspirateurs, thermohygromètres, lutrins) ; • exposition jeunesse sur la chaîne du livre « Comment un livre vient au monde ».

Mise à disposition de documents

Documents d’information et guides pratiques pour une éventuelle utilisation pédagogique (dépouillement BCDI partiel sur http://cdi.ac-dijon.fr) : • revue Bourgogne côté livre ; • biobibliographies thématiques ; • répertoire des éditeurs en Bourgogne ; • brochure pédagogique sur la chaîne du livre ; • guides Comment rémunérer les auteurs ?, Comment organiser une manifestation littéraire ? et Comment accueillir un auteur ?


entretiens

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Sheila MalovanyChevallier : traductrice et féministe Sheila Malovany-Chevallier est américaine, elle vit en France depuis l’âge de 22 ans. Son parcours, dans l’enseignement et la traduction, a très tôt croisé celui de Constance Borde, américaine également. Elles se sont rencontrées sur les bancs de l’université et c’est ensemble qu’elles se sont impliquées dans la diffusion des idées féministes, en se lançant notamment à quatre mains dans une nouvelle traduction vers l’anglais du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Quatre ans plus tard, ce travail de titan est achevé. Entretien avec Sheila Malovany-Chevallier, dans sa maison nichée sur les collines près de Flavigny-sur-Ozerain.


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BCL #8 / Septembre 2012

entretiens

BCL : Comment êtes-vous arrivée à la traduction ? Sheila Malovany-Chevallier  : Lorsque je suis venue m’installer en France en 1964, je vivais avec l’homme qui allait devenir mon mari. Il était directeur artistique dans la publicité. À cette époque, la publicité américaine avait le vent en poupe. J’ai commencé par faire quelques traductions pour les agences dans lesquelles il travaillait. Je m’occupais aussi de la préparation de manuscrits pour un éditeur et donnais des cours d’anglais. Par la suite, j’ai fait des traductions de monographies pour des galeries d’art, dont celle d’Albert Loeb. Et alors que je m’étais toujours juré de ne pas enseigner, je suis devenue professeur d’anglais à Sciences Politiques à Paris. Initier à sa propre langue est une activité intellectuelle très particulière. Constance, qui s’était mariée avec un Français rencontré à Harvard, était en France depuis 1963. Elle a trouvé un poste de vacataire à Sciences Po quelques années plus tard. Elle s’est ensuite engagée dans de nombreuses causes, notamment auprès de Human Right Watch1 et Democrat’s abroad2 dont elle est aujourd’hui la présidente.

BCL : L’enseignement, souvent une voie

toute tracée pour devenir traducteur ?

SMC  : En fait, l’enseignement et la traduction sont arrivés en même temps. L’enseignement de sa langue maternelle comme langue étrangère est une ouverture extraordinaire vers une culture. C’est d’ailleurs très lié à la psychanalyse, c’est un réel approfondissement de l’être. Je pense que tous les enseignants «  de leur langue comme langue étrangère » s’accordent là-dessus.

BCL  : D’où vos premiers livres en tant

qu’auteur : des ouvrages scolaires ?

SMC : Oui, Constance et moi avions toutes deux l’expérience de l’enseignement et My English is French a été notre pre1. Organisation indépendante qui se consacre à la protection et à la défense des droits humains. 2. Antenne du parti démocrate américain à l’étranger.

mière collaboration. Nous avons eu envie de proposer une série de trois livres de grammaire sur le thème de l’interférence entre les deux langues. C’est-àdire expliquer l’origine de nombreuses erreurs de grammaire parce que nous calquons naturellement les règles d’une langue sur l’autre. Et puis dans un tout autre domaine, nous avons écrit des livres de cuisine américaine. Avec les quantités en mesures françaises, une innovation à l’époque !

« Nous traduisions la newsletter [de Pénélope] en anglais pour que ses idées se diffusent hors des territoires francophones, en Afrique par exemple. » BCL : Quel travail considérez-vous com-

me votre première vraie plongée dans la traduction ? SMC  : Pénélope, un des premiers sites Internet à s’intéresser aux femmes et à Internet, et qui explique comment l’utiliser pour s’émanciper. Avec Constance, nous militions pour les femmes américaines et la paix. Nous traduisions la newsletter en anglais pour que les idées du site se diffusent hors des territoires

francophones, en Afrique par exemple. Même si nous le faisions bénévolement, on comptait sur nous, nous étions des militantes pour la cause des femmes.

BCL : Traduire à nouveau Le Deuxième

sexe est un acte militant et un travail de titan, qu’est-ce qui vous y a poussée ? SMC  : En 1999, nous sommes allées au colloque sur les 50 ans de la publication en français du Deuxième sexe. À cette occasion, tous les intervenants, même ceux qui n’étaient pas concernés par l’anglais, parlaient de la mauvaise traduction anglaise qui avait été faite en 1953 par Howard M. Parshley. Les conséquences en étaient démultipliées puisque de nombreuses traductions, espagnole, chinoise, avait été faites à partir de la version anglaise. Alors nous nous sommes regardées et dit que c’était un travail pour nous  ! Nous avons donc contacté Anne-Solange Noble, responsable des droits étrangers chez Gallimard, que nous avions connue à Sciences Po. Elle était ravie car elle en rêvait depuis très longtemps, en tant que féministe, et pour Gallimard : il était incompréhensible pour elle que Le Deuxième sexe n’ait pas de traduction fidèle dans la langue la plus parlée à l’ouest !

BCL : Le Deuxième sexe est un ouvrage

fondateur dans l’histoire du féminisme… SMC : Oui, ce texte a eu un impact profond au lendemain de la Seconde Guerre

+++ La condition du traducteur Dans toute l’Europe, l’ensemble de la profession tente d’améliorer la position sociale et professionnelle du traducteur. Dans cet objectif, le Centre national du livre a commandé un rapport à Pierre Assouline. Paru en 2011, La condition du traducteur a permis la reprise des discussions entre éditeurs et traducteurs. Un nouveau Code des usages pour la traduction d’une œuvre de littérature générale a été signé en mars 2012 par le Syndicat national de l’édition et l’Association des traducteurs littéraires de France. La dernière mise à jour datait de 1993. Quatre thématiques ont été débattues : les contrats, le statut du traducteur, la visibilité du traducteur et la rémunération. Parmi les recommandations du rapport : un portail Internet informatif et fédérateur, une harmonisation internationale des pratiques et la création d’une école de la traduction, qui a ouvert ses portes en avril 2012. Rapport disponible sur www.centrenationaldulivre.fr


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mondiale  : il a doté les femmes de la capacité d’agir en leur fournissant la matière philosophique et théorique avec laquelle leur histoire avait été bâtie. Dès 1981, des problèmes de traduction avaient été soulevés. Entre autres par des universitaires américains qui harcelaient l’éditeur, Knopf, et accusaient injustement le traducteur de misogynie. C’est l’éditeur qui l’avait forcé à couper, à transformer en prétextant que le lectorat américain n’était pas capable de le lire tel quel3. Il faut aussi comprendre que bon an mal an, Knopf gagnait de l’argent sur cette édition, sans engager aucun frais. Il a fallu cinq ans pour que nous soit confiée la traduction. Un article dans le New York Times nous a aidées, puis les éditeurs américains et anglais ont été réunis dans un même groupe, Random House Group. C’est au salon du livre de Londres qu’Anne-Solange Noble a ainsi pu négocier l’accord avec l’éditeur anglais Jonathan Cape.

BCL : Lorsque l’on est traducteur et pas

forcément philosophe, quel défi que de traduire ce texte !

SMC  : Cette traduction nous a fait découvrir tellement de champs différents ! En France, on apprend la philosophie au lycée, contrairement aux États-Unis, et je pense que cela forge les esprits d’une manière singulière. Nous avons été critiquées parce que nous n’étions pas philosophes de formation. Mais nous avons énormément étudié, lu, parlé avec des spécialistes, nous avons eu beaucoup d’aide, de toute part. Le livre est vraiment ardu à traduire, il faut absolument poser le bon sens sur les mots. Cette traduction a fait notre éducation en philosophie, et cela a été une merveilleuse découverte. Et puis travailler à quatre mains a donné une sorte de garantie de justesse à ce travail. D’autre part, je tiens à préciser que même si c’est un ouvrage de philosophie, il reste accessible. Le film Simone de Beauvoir, on ne naît pas femme...4 mon3. Lire à ce sujet un article de Simone Murray sur la politique éditoriale : « One is not born, but becomes, a bestseller: The publishing politics of Simone de Beauvoir’s The Second Sex », Hecate, Hecate Press Audience, 2000. 4. Simone de Beauvoir, on ne naît pas femme..., 52 min., France 5/Zadig Productions/Sobifer, 2007.

tait pour une traduction qui respecte le texte d’origine. On interprète forcément, mais on doit rester aussi neutre que possible, on doit comprendre sans interpréter et c’est un vrai travail d’équilibriste qui induit parfois une syntaxe différente ; mais chaque langue possède sa propre syntaxe. C’est un travail créatif. À mon sens, le traducteur est un auteur, mais pas un écrivain. Sheila Malovany-Chevallier et Contance Borde

tre toutes les langues dans lesquelles il a été traduit et de nombreuses lettres de personnes de tous milieux qui l’ont lu et remercient Beauvoir. Il faut certes du courage et du temps, mais il faut le lire, quitte à sauter des passages. Elle montre aux femmes tous les pièges que la société leur tend pour qu’elles demeurent immanentes et non transcendantes, pour qu’elles s’enferment dans la répétition, les tâches du quotidien.

BCL  : Lors de vos interventions, vous

dites souvent qu’une des difficultés du texte était la question du genre. Pensez-vous que la traduction elle-même est différente si elle est réalisée par un homme ou par une femme ? SMC  : Une étudiante irlandaise a fait l’étude comparative des deux traductions, la nôtre et celle de Parshley. Elle dit, par exemple, que l’utilisation du passif est plus féminine ; je ne sais si je suis d’accord. Elle dit également que les traductions sont « genrées », je le pense aussi. En tant que femmes, nous apportons notre être, notre éducation, nos valeurs, c’est évident. Et lorsque l’on est féministe, ça l’est d’autant plus.

BCL : D’après vous, où se situe la place

du traducteur entre l’auteur et l’œuvre ?

SMC  : Larissa Volokhonsky et Richard Pevear ont révolutionné les idées que l’on avait sur le sujet. Ils ont dénoncé le mode de traduction qui consistait à modifier le texte ou à donner sa «  couleur » personnelle à la traduction, en ne respectant pas le style de l’auteur. Ils ont été à l’origine d’un mouvement qui mili-

BCL : Un nouveau projet en tête ? SMC  : Oui, Castor de guerre de Danièle Sallenave. C’est une sorte de biographie intellectuelle de Simone de Beauvoir, c’est un livre assez souterrain, trouver un éditeur sera une tâche difficile ! Propos recueillis par Aurélie Miller

Coups de cœur Un auteur

« Marguerite Duras. J’aime son humour, son attention au style et plus particulièrement dans Un barrage contre le Pacifique, l’étrangeté du lieu et des personnages. »

Une traduction

My mother’s lover de Urs Widmer, un auteur allemand. En français L’homme que ma mère a aimé (Gallimard).

Une librairie

« À fleur de mots à Montbard, une librairie sensationnelle pour la taille de la ville et où Véronique Goulet fait un travail remarquable. »

Une bibliothèque

« J’aime toutes les bibliothèques mais je suis une acheteuse de livres ! Et comme j’enseigne, j’ai besoin d’annoter les livres, la bibliothèque n’est donc pas adaptée. »

Coup de gueule « The Village Voice, une librairie du 6e arrondissement de Paris qui a dû fermer : c’est un lieu extraordinaire où les plus grands auteurs, traduits ou pas, connus ou pas, sont passés. »


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BCL #8 / Septembre 2012

entretiens

Anne Belleveaux : incubatrice de poésie La potentille est une fleur des champs mais dans le nivernais, on la connaît pour être une maison d’édition de poésie ! Depuis 2007, sa créatrice Anne Belleveaux propose des livrets de poésie contemporaine au rythme de quatre publications par an. Son pari : faire partager ses coups de cœur en s’appuyant sur une véritable connaissance du domaine. Rencontre avec une jeune femme passionnée qui fait rimer poésie avec action et transmission.


7 Des rencontres fécondes 2007 : naissance des éditions Potentille. En réalité, l’aventure commence avant, prenant racine dans de nombreuses rencontres avec des passionnés de poésie. Toute jeune, Anne Bellevaux croise le chemin de la poétesse nerversoise Valérie Rouzeau lors d’une lecture organisée par cette dernière. « C’est la poésie comme on ne nous l’a jamais présentée  : une rupture avec ce qu’on pouvait lire au lycée.  » À cette époque, Valérie Rouzeau imprime ses textes sur du papier de mauvaise qualité et parcourt les festivals. Anne Belleveaux s’abonne à la feuille de choux en question et dès lors, la poésie ne la quittera plus. «  Dans la poésie, il y a une forme de résistance » : l’engagement est né. Quelques années plus tard, c’est sa rencontre avec Jean-Christophe Belleveaux qui la conduit à nouveau sur le chemin de la poésie. Ce dernier fonde Comme ça et autrement, une revue qui «  ose l’inclassable, où s’estompe la frontière entre la prose et la poésie ». Anne Belleveaux collectionne plus particulièrement les opuscules qui sont insérés dans la revue. Pendant environ huit ans, elle côtoie le monde de l’édition et de la poésie, découvre ses rouages, rencontre de nombreux auteurs. Et ce sont ces auteurs, ces textes non publiés, qui la poussent à créer sa propre maison, les éditions Potentille.

De la culture… Entre l’arrêt de la revue et la création des éditions, quatre années passent. Quatre années de réflexion qui l’amènent à matérialiser ses envies  : «  Pour être plus qu’une simple lectrice de poésie. Agir, être partie prenante de ce mouvement, et puis s’investir dans un rôle de passeur, créer le lien auteur-lecteur ». Sa ligne éditoriale ancrée dans la poésie contemporaine se distingue par deux axes : une écriture créative basée sur le langage, et une poésie qui questionne. «  Je n’aime pas ce qui devient esthétisant. Les mots sont comme de la dentelle, je préfère une écriture gauche qui déclenchera une sensation.  (…)  J’aime lire un livre et qu’il se passe quelque

chose de fort, même si ce n’est pas uniquement propre à la poésie. » Publier des textes qui traitent des préoccupations de chacun et peuvent être un miroir convainquant de la réalité de tous : tel est son parti pris. « Le langage est un outil routinier, utilisé à des fins diverses. C’est un vecteur désacralisé de son sens premier  : mettre un son, une forme, sur ce que l’on ressent et ce que l’on veut partager. Or, la poésie est l’art de s’approprier quelque chose qui a toujours été mouvant et de lui donner de l’audace. »

…à la floraison Ses premiers textes édités, elles les avaient repérés depuis plusieurs années. Pour débuter, elle s’entoure d’auteurs déjà installés dans le paysage de la poésie. Anciens collaborateurs de la revue Comme ça et autrement, Marcel Migozzi et Ludovic Degrotte lui font confiance. Aujourd’hui, ce sont quatre ouvrages publiés par an, un travail de tous les jours pour Anne Belleveaux qui gère seule son association. De la réception des manuscrits à la distribution, elle en apprécie chaque étape. Le concept des livrets qui offrent une courte pause entre deux livres, cherche à s’articuler comme «  une lecture qui s’immisce entre deux lectures  ». Créer plus qu’un livre, un objet de poésie, un objet incroyable, cela passe aussi par le choix de l’illustration  : l’éditrice associe ses textes à des reproductions d’œuvres graphiques souvent proposées par l’auteur. Il ne s’agit pas forcément d’illustrer mais d’ouvrir, de créer un écho. Côté réalisation, Chantal Georges, ancienne responsable de la bibliothèque de Romorantin, lui a appris comment coudre elle-même ses livrets. En s’appuyant sur le solide réseau de son ancien compagnon, elle cible directement le lectorat de la poésie. L’éditrice adresse ses ouvrages à des prescripteurs, tels qu’Antoine Emaz ou le site Internet Poezibao. Elle trouve également des relais importants auprès de manifestations littéraires qui drainent un public sensible, comme Samedi poésies, dimanche aussi à Bazoches-du-Morvan. «  En tant qu’éditeur, je salue ces lieux. Ils sont cruciaux pour notre activité. »

C’est aussi sur le réseau social Facebook que les jeunes lui écrivent pour demander conseil. Ces lieux physiques ou numériques lui permettent d’être médiatrice de ses livres et, pour aller plus loin, c’est par des lectures publiques qu’Anne Belleveaux souhaiterait jouer son rôle de passeur. « Entendre lire, c’est une autre entrée dans le texte. C’est un premier barrage qui tombe. » Leïla Piat et Aurélie Miller

Coups de cœur Un livre

L’épreuve du jour de Jean-Claude Pirotte, paru aux éditions Le temps qu’il fait. « C’est un récit poétique qui oscille entre les genres, une immersion de l’auteur dans son enfance empreinte de questionnements existentiels. Pessimiste mais lumineux ! »

Une maison d’édition

Les éditions Wigwam, dirigées par Jacques Josse. « Une exigence de qualité et des livrets dont la sobriété a été source d’inspiration. »

Une librairie

« J’aime la librairie Tschann à Paris, pour son offre et parce que c’est un lieu où on se sent bien. »

Une bibliothèque

La salle du Globe de la bibliothèque de Chalon-sur-Saône, « pour son atmosphère et ses échelles de bois ».

Coup de gueule « Nous vivons une époque qui ne prend pas soin de sa jeunesse, les adultes ne sont pas tolérants. On a oublié l’expression “il faut que jeunesse se passe”. Que leur propose-t-on ? Une société de consommation. Et puis, on leur reproche un manque d’intérêt pour la lecture. J’ai découvert les “lectures commandos” : une comédienne s’invite spontanément dans une classe de collège et lit un texte de poésie. On ne demande rien à l’élève sinon d’écouter. Ces lectures ont suscité un vif intérêt et de nombreuses questions à la pause. L’objectif : ne rien leur imposer qu’éventuellement du plaisir et surtout, leur laisser leur libre-arbitre. »


BREVES Midi et demi : l’heure 8

BCL #8 / Septembre 2012

initiatives (d)étonnantes

du patrimoine écrit !

Depuis le début de l’année, la bibliothèque municipale de Dijon Copy party ou l’art de la copie en bibliothèque Organisé à La Roche-sur-Yon en mars 2012, cet événement invitait les usagers à venir à la bibliothèque universitaire équipés de scanners, téléphones ou ordinateurs portables pour copier des livres, cd et dvd en provenance des collections ! Cette action, voulue symboli-

(BMD) élargit sa carte événementielle et propose une formule « Midis du patrimoine », qui se savoure en trois quarts d’heure, sur le temps de la pause déjeuner. Focus sur les ingrédients de ce rendez-vous mensuel, qui permet de découvrir le patrimoine en dilettante et replace la médiation au cœur du métier de bibliothécaire.

que, militante et festive, avait pour objectif de sensibiliser les usagers à la législation

est possible. À chaque séance, un échantillon des collections patrimoniales, trésors habituellement cachés puisque soumis à des conditions de conservation spécifiques, est offert à la vue d’une vingtaine de participants. Cette approche directe et commentée des documents a lieu dans les salles patrimoniales, ce qui lui confère toute son originalité. D’emblée, le public côtoie les lieux habituellement accessibles aux seuls bibliothécaires, découvre l’écrin de collections abritées, préservées, et même parfois l’enfer1 !

sur le droit d’auteur et la copie privée ainsi qu’aux problématiques du partage des œuvres aujourd’hui. Quel est le rôle des bibliothèques au xxie siècle dans la diffusion, le partage et l’accès aux connaissances ? Enfin, il s’agissait de questionner les élus locaux et nationaux sur l’essor des politiques de criminalisation des pratiques numériques et sur l’urgence de maintenir une libre circulation des savoirs dans le cadre d’une offre légale. En savoir plus : http://blogs.iutlaroche.univ-nantes.fr/copy-party

Une cash mob, ici et maintenant Inspirée des flash mob, ces rassemblements de personnes dans un lieu public qui effectuent des actions convenues d’avance, la cash mob opère, elle, dans les commerces de proximité telles que les librairies. En mars dernier, la librairie canadienne Juniper a été subitement investie par une cinquantaine de personnes qui avait pour consigne de dépenser chacune 20 dollars. Son chiffre d’affaires de la journée aurait doublé en moins de deux heures. Annoncées par email ou via les réseaux sociaux (facebook, twitter), ces mobilisations visent à soutenir les commerçants indépendants et locaux. Quelques instructions sont disponibles sur le site cashmobs.wordpress.com. À vous d’organiser la première cash mob française !

Au plus près du patrimoine écrit Fruit des nouvelles orientations de la bibliothèque municipale de Dijon pour promouvoir les collections patrimoniales tout en élargissant les publics, les Midis du patrimoine ont lieu le troisième jeudi de chaque mois. Cette formule express et complète s’adresse aux curieux, actifs ou étudiants, fréquentant le centreville sur le temps méridien. Découvrir le patrimoine écrit et graphique gratuitement, de façon originale, en sortant du traditionnel duo « exposition-livret »,

La découverte du patrimoine écrit s’effectue en lien avec celle du patrimoine bâti, sous forme de parcours-découverte. À chaque station, une soigneuse sélection de livres, estampes ou objets anciens attend d’être contemplée ou feuilletée. La visite commentée donne toutes les clés au visiteur pour apprécier ces documents dans leur authenticité. Familiarisé avec le langage du bibliothécaire, le public peut s’approprier l’univers du livre sans complexe. Des supports pédagogiques, tels que des dépliants de présentation des collections, enrichissent et prolongent l’événement. Sensibilisé à la fragilité des collections, certains s’interrogent sur les précautions 1. Créé au xixe siècle, il s’agit d’une pièce dans laquelle on enfermait toutes les œuvres, le plus souvent érotiques, interdites au public.


BREVES 9

liées à la conservation préventive : pourquoi porter des gants ? Comment consulter sans abîmer  ? D’autres empruntent la loupe grossissante pour détailler une estampe, expérimenter et exercer leur regard aux différentes techniques de gravure à travers les siècles. Cette action engage l’ensemble de l’équipe Patrimoine de la bibliothèque. Tour à tour, sur le principe du coup de cœur, les douze assistants et bibliothécaires ont carte blanche pour présenter une thématique, une période, un document, un artiste ou une technique, illustrant ainsi la diversité et la richesse des collections  : estampes, incunables2, livres en tissus, ou fonds asiatique.

et un métier, telles sont également les missions du bibliothécaire. Cette action culturelle, sous la forme d’une rencontre informelle basée sur l’esprit de découverte, s’inscrit pleinement dans le cadre d’une politique de lecture publique. Avant de repartir, certains emprunteront les livres sélectionnés pour approfondir la visite, s’inscriront peut-être à la bibliothèque… L’enjeu n’étant pas de remporter l’adhésion des lecteurs, mais de véhiculer l’image d’un lieu ouvert, aussi dédié aux loisirs et à la découverte.

En six mois d’existence, la formule connaît un réel succès. Le temps de visite déborde toujours un peu, la majorité du public prolonge volontiers l’expérience. Presque victimes de leur succès, les Midis Le temps de cet événecommencent à rassemment, la bibliothèque « Le bibliothécaire bler un public d’habitués, s’apparente à un musée qu’il va falloir cependant endosse sa dans le fonctionnement sans cesse ouvrir et et les moyens qu’elle met casquette de guide- renouveler… en œuvre : elle devient un Pour entretenir cette dyconférencier, lieu culturel, tourné non namique d’élargissement plus exclusivement sur la du public, de nouvelles dévoilant ainsi conservation et la consulde communiune autre facette dispositions tation pour un nombre rescation visant les entrepritreint d’utilisateurs, mais ses du centre-ville sont à du métier. » vers la médiation et un l’étude. Le projet d’élargir auditoire élargi. Le bibliothécaire endosse cette action en direction du jeune public sa casquette de guide-conférencier, déest envisagé dès 2013, en partenariat voilant ainsi une autre facette du métier. avec d’autres structures culturelles de Selon Caroline Poulain, conservatrice en la ville, sous forme de visites ludiques chef du Patrimoine à la BMD, le temps et gratuites. L’objectif : favoriser l’approméridien paraît un bon compromis pour priation du patrimoine écrit par les plus l’équipe et le public. Assimilé à un instant jeunes, grâce à une visite-atelier autour de loisir pour le public et préféré au sade thématiques diverses : menus, gravumedi pour l’équipe, il permet de diversires, livres d’artistes… fier l’offre culturelle de la bibliothèque. Traits d’union  entre les époques et les générations, les Midis sont l’occasion de Une action patrimoniale s’approprier le patrimoine écrit ancien et contemporain, de valoriser le travail de inscrite dans une politique l’ombre, qui œuvre pour sa sauvegarde de lecture publique et sa transmission aux générations futuContrairement au patrimoine architectures dans les meilleures conditions. ral s’offrant directement à la vue, la rencontre avec le patrimoine écrit ne va pas Pauline Lesieur forcément de soi, elle se provoque. Susciter la découverte à tout âge, encourager la rencontre directe avec les documents patrimoniaux, favoriser la → Bibliothèque municipale de Dijon création de liens avec l’histoire, un lieu 03 80 48 82 30 2. Du latin incunabulum « berceau » : livre qui date des premiers temps de l’imprimerie : de 1455 à 1500.

www.bm-dijon.fr > action culturelle

Open data en Saône-et-Loire Open data ? C’est une banque de données publiques en ligne, libres de droit et consultables gratuitement. La Direction de la lecture publique de Saône-et-Loire (DLP) s’est inscrite dans le premier réseau rural dédié à l’open data en France et collabore ainsi à l’enrichissement du site Opendata71.fr. Productrice de contenus tels que les données issues de son catalogue ou des statistiques de la lecture publique, la DLP accélère ainsi le mouvement de circulation des données libres d'accès. Le site rassemble des informations sur la gestion, l’animation culturelle ou encore la formation des professionnels des bibliothèques en milieu rural. À l’ère de l’open data, Jérôme Triaud, directeur de la DLP, imagine même la création d’un nouveau service : un catalogue collectif des bibliothèques en ligne, à l’échelle départementale.

Roul’dans l’vent : une librairie itinérante et foisonnante Cette librairie spécialisée jeunesse a été créée par Valérie Gerber début 2012. Celle-ci sillonne les écoles et bibliothèques du Limousin pour leur proposer des ouvrages de petites maisons d’édition telles Lirabelle, âne bâté ou Goutte de sable. Une particularité de la librairie est d’offrir un large choix de livres de kamishibai, ces « pièces de théâtre sur papier » japonaises qui permettent de raconter des histoires en faisant défiler les illustrations. Enfin, c’est en tant que comédienne de P’tits bouts et Cie que Valérie Gerber présente des spectacles adaptés des livres en vente dans sa librairie. Contact : roul-dans-lvent@live.fr


BREVES Diffusion numérique 10

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europe

Culture 20.20 : changer de modèle, construire l’Europe

des livres indisponibles : oui ! Mais…

Pour préparer le programme culture 2014-2020

Au niveau national comme européen, les législateurs tentent ac-

intitulé « Europe creative », le Relais Culture

tuellement de poser un cadre juridique autour de l’exploitation

Europe a réalisé une étude consacrée aux enjeux auxquels doivent répondre les acteurs

numérique des œuvres indisponibles sous droits et, parmi elles,

culturels français et aux leviers dont ils dispo-

des œuvres dites orphelines en raison de la difficulté ou de l’im-

sent. Un rendu cartographique et chiffré des

possibilité à trouver leurs ayants droit. Franck Macrez, maître de

pratiques de coopération des acteurs français suggère un parcours européen reposant sur

conférences au Centre d’études internationales de la propriété

le renforcement de leur capacité d’action et

intellectuelle (CEIPI) à l’université de Strasbourg, livre dans son

de contribution européenne. Parmi les pistes

article «  Une loi rédigée “par  les éditeurs, pour les éditeurs”  » 1

évoquées : structurer les pratiques, favoriser le long terme et les dynamiques collectives, mobiliser des financements européens comme un levier de développement. Étude et synthèse disponibles sur : www.relais-culture-europe.org

L’enseignement de la lecture en Europe : contextes, politiques et pratiques Une étude publiée en 2011 par Eurydice (réseau qui fournit de l'information sur les systèmes éducatifs européens, ainsi qu'une analyse de ces systèmes et des politiques menées en la matière) offre une image complète de l'apprentissage de la lecture et identifie certains des principaux facteurs qui influencent l'acquisition de compétences en lecture chez les enfants de 3 à 15 ans. Elle aborde 4 domaines clés : les approches pédagogiques, le soutien aux difficultés en lecture, la formation des enseignants et la promotion de la lecture dans la société. Pour en savoir plus : http://eacea.ec.europa.eu/ education/eurydice/documents/thematic_ reports/130FR_HI.pdf

les clés de compréhension du nouveau cadre juridique français et des fortes inquiétudes qu’il suscite. En écho aux travaux du Conseil supérieur de la propriété littéraire et1artistique français initiés dès 2007, la Commission européenne présentait, le 24 mai 2011, une proposition de directive européenne sur certaines utilisations des œuvres orphelines. Suivit un protocole d'accord européen signé le 20 septembre autorisant les bibliothèques à numériser et mettre en ligne des livres et revues non libres de droits mais non disponibles dans le commerce. Objectif : enrichir Europeana, la bibliothèque numérique européenne. En France, le sénat a voté, le 1er mars dernier, une loi relative à l’exploitation numérique des livres indisponibles du xxe siècle, dont l’application est prévue en ce mois de septembre 2012.

aux œuvres non commercialisées mais encore protégées par le droit d’auteur. La numérisation de 500 000 livres se fera à partir des collections du dépôt légal conservées à la Bibliothèque nationale de France, le tout grâce au soutien de l’État par un financement du «  Grand Emprunt ».

Le « livre » plutôt que l’« œuvre »

La loi du 1er mars 2012 « relative à l’exploitation numérique des livres indisponibles du xxe siècle »2 vise à favoriser la diffusion des livres indisponibles sous forme numérique. Elle crée un dispositif complexe de gestion collective obligatoire pour permettre à des programmes de numérisation d’étendre leur corpus

Le nouvel article L.134-1 du code de la propriété intellectuelle définit le «  livre indisponible » comme « un livre publié en France avant le 1er janvier 2001 qui ne fait plus l’objet d’une diffusion commerciale par un éditeur et qui ne fait pas actuellement l’objet d’une publication sous une forme imprimée ou numérique.  » Cette référence au « livre » est surprenante, le droit d’auteur ne connaissant que l’œuvre immatérielle  : le droit d’auteur ne peut exister que par la distinction entre l’œuvre et son support matériel3. Juridiquement, l’on ne connaît du « livre » que sa définition fiscale, retenant qu’il s’agit

1. Intervention du député L. Tardy, Assemblée nationale, séance publique du 19 janvier 2012. 2. F. Macrez, « L’exploitation numérique des livres indisponibles : que reste-t-il du droit d’auteur ? », Recueil Dalloz, n°12, 22 mars 2012.

3. « La propriété incorporelle définie par l’article L. 111-1 est indépendante de la propriété de l’objet matériel. » Code de la propriété intellectuelle,  Article L.111-3.


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d’un ensemble « imprimé » qui contient une œuvre de l’esprit4.

Une indisponibilité commerciale Le livre est dit indisponible au sens de la loi lorsqu’il « ne fait plus l’objet d’une diffusion commerciale par un éditeur  » et qu’il ne fait pas l’objet d’une « publication sous forme imprimée ou numérique  ». La loi tend ainsi à favoriser la diffusion de la culture en choisissant de ne promouvoir que les œuvres ayant fait l’objet d’une diffusion commerciale. Par ailleurs, le livre est « indisponible » lorsque l’éditeur ne l’exploite plus  : ne répondant plus à son «  obligation d’exploitation permanente et suivie  », les droits reviennent à l’auteur. Mais pour cela, l’auteur doit informer son éditeur de la résiliation « de plein droit » du contrat d’édition, possibilité que les auteurs ne semblent pas connaître ni exercer5.

Une gestion collective au profit des éditeurs La future société de gestion, selon toute vraisemblance la Sofia6, sera composée selon une « représentation paritaire des auteurs et des éditeurs parmi les associés et au sein des organes dirigeants ». Cela est critiquable et critiqué, les éditeurs ne disposant généralement pas des droits numériques pour les œuvres antérieures aux années 1990. La gestion des droits aurait donc dû être réalisée par une société composée exclusivement d’auteurs.

à payer pour l’exploitation numérique), s’acquitteront d’une somme dont ils se verront reverser la moitié par la société de gestion, et cette somme correspond aux droits d’auteurs qu’ils ne détenaient pas avant la loi, portant sur des ouvrages dont ils ont délaissé l’exploitation…

L’auteur doit rester vigilant Les autorisations données par la société de gestion seront délivrées en priorité à l’éditeur d’origine du livre pour une durée de 10 ans, à charge pour lui de l’exploiter dans les 3 ans. Des portes de sortie sont aménagées. L’auteur ou l’éditeur peuvent s’opposer dans un délai de 6 mois à compter de l’inscription dans la base de données  : les auteurs devront être vigilants s’ils veulent exercer leurs droits. Au-delà, ils peuvent demander conjointement et «  à tout moment  » de sortir du mécanisme. L’auteur ne peut s’opposer à l’exploitation sous forme numérique que dans trois situations étroitement définies : s’il prouve qu’il y a atteinte à son honneur ou sa réputation, que l’éditeur ne dispose pas des droits de reproduction imprimée, ou qu’il est le seul titulaire des droits numériques. Reste à espérer, sans que ce soit garanti, que les exploitants feront de cette loi un usage raisonnable, respectueux des intérêts des créateurs et de son public8, avec une offre numérique de qualité. Les œuvres orphelines, indirectement visées9, devront faire l’objet d’une nouvelle législation.

Derniers appels du programme Culture 2007-2013 Suite à l'entrée en vigueur du nouveau règlement financier de l'Union européenne programmée pour le 1er janvier 2013, les dates limite de dépôt des candidatures ont été modifiées : - Soutien aux organismes culturels (volet 2) : 10 octobre 2012 à 12h Attention : vous devez utiliser le nouveau formulaire budgétaire pour cette action mais le formulaire électronique reste valide avec l'ancienne date limite du 18 septembre ; - Projets de coopération pluriannuels (volet 1.1), Actions de coopération (1.2.1) et Projets de coopération entre organisations actives au niveau européen dans la culture (3.2) : 7 novembre 2012 à 12h Attention : vous devez utiliser le nouveau formulaire budgétaire mais le formulaire électronique reste valide avec l'ancienne date limite du 3 octobre ; - Festivals (volet 1.3.6) : 5 décembre 2012 à 12h ; - Analyse des politiques culturelles (volet 3.2) : 7 novembre 2012 - Traduction littéraire (volet 1.2.2) : 3 février 2013 ; - Projets de coopération avec des pays tiers (volet 1.3.5) : 4 mai 2013.

Les conséquences de cette parité ont été mal évaluées : voilà des éditeurs qui vont être utilisateurs (c’est-à-dire « clients ») de la société de gestion s’ils veulent créer leur plateforme de livres numériques tout en étant membres de cette société, situation pourtant proscrite à la Sacem ou à la SACD7. Ils auront contribué à la fixation du barème de perception (le prix

→ http://franck.macrez.net Article paru dans la revue DocumentalisteSciences de l’information, publiée par l’ADBS – Association des professionnels de l’information et de la documentation, numéro 2/2012. Sommaire consultable sur adbs.fr

4. Instruction fiscale du 12 mai 2005, DB 3 C 215. 5. Voir articles L.132-12 et L.132-17 du Code de la propriété intellectuelle. 6. Société française des intérêts des auteurs de l’écrit, http://www.la-sofia.org. 7. Société des auteurs et compositeurs dramatiques, http://www.sacd.fr.

8. F. Élie, B. Lang, F. Macrez, « Main basse sur les livres du xxe siècle », LeMonde.fr, 16 mars 2012, http://blang.blog.lemonde.fr. 9. « Numérisation : la grande manœuvre des indisporphelines », S.I.Lex, 12 novembre 2011, http://scinfolex.wordpress.com.

Franck Macrez

Le Relais Culture Europe, point de contact français pour le programme, propose, en complément de l’accompagnement individuel, un atelier de travail autour des projets de coopération avec des pays tiers (Canada, Australie), les 7 et 8 janvier 2013. Renseignements et inscriptions : ateliers@relais-culture-europe.org


BREVES Offre numérique 12

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numérique

Réseau Carel : coopération pour l’accès aux ressources numériques en bibliothèques Le service chargé de négocier les droits des ressources numériques pour les bibliothèques, autrefois délégué à la Bibliothèque publique d’information (BPI), adopte un statut associatif et se constitue en réseau : le réseau

en bibliothèque, le cas de l’université de Bourgogne Depuis les années 2000, compte tenu de la dématérialisation croissante des supports entreprise par les grands éditeurs scientifiques, le Service commun de la documentation (SCD) de l’université de Bourgogne a développé son offre numérique.

Carel. Il s’agit de permettre plus d’implication des structures concernées et de créer un lieu d’échanges autour des offres des éditeurs.

L’offre éditoriale

L’association permettrait aux bibliothèques d’obtenir de meilleurs tarifs et dans de meilleures conditions en toute connaissance de cause. Pour en savoir plus : www.reseaucarel.org

L’offre en ressources numériques des bibliothèques départementales de prêt Dans un mémoire de fin d’étude Les ressources numériques en BDP : évolution ou révolution ? publié en mai 2012 par l’Enssib, Hélène Ouali-Séon dévoile les résultats d’une enquête menée auprès de 16 BDP françaises. Celle-ci révèle que 81 % des établissements interrogés disposent d’une offre de ressources électroniques. Si celle-ci reste destinée en priorité aux abonnés, plus de la moitié de ces structures proposeront une option d’accès à distance et un service de prêt de tablettes et/ou liseuses courant 2012. Pour en savoir plus : www.enssib.fr

Aujourd’hui les chercheurs, les enseignants-chercheurs et les étudiants ont accès à une offre de 40 000 revues en ligne (20 000 payantes, 20 000 gratuites), 1 500 livres numériques, 22 bases de données bibliographiques et des corpus de textes. La plupart de ces ressources sont de niveau recherche et accessibles depuis le campus et en dehors du campus. Les documents sont choisis de manière à satisfaire l’ensemble des disciplines représentées à l’université de Bourgogne. L’offre (69 % du budget documentaire du SCD) est très consultée et place l’université de Bourgogne parmi les 15 universités de province (sur 75) offrant plus de 20 000 titres en ligne. La négociation des ressources courantes se fait par l’intermédiaire du consortium Couperin, association qui fédère les établissements de l’enseignement supérieur et négocie avec les éditeurs les meilleurs tarifs possibles. La négociation n’est pas facile car les éditeurs ont mis en place des modèles économiques souvent basés sur le budget initialement délégué par les établissements à l’abonnement des revues version papier. Lors du changement d’un abonnement papier pour un seul abonnement numérique, l’éditeur ajoute généralement un surcoût alors que les

budgets sont bloqués. Autre problématique : leurs augmentations annuelles sont d’environ 8 %, bien au delà de l’augmentation des budgets publics.

L’offre numérique du SCD Sont disponibles depuis le portail documentaire du SCD1 : - 248 thèses (mise en place du dépôt électronique de la thèse en 2010) ; - 4 000 images numérisées proposées par le cabinet des sciences et provenant des collections patrimoniales du SCD ; - fonds Queneau : 30 000 photocopies numérisées de documents originaux (notes, manuscrits) et des outils pour les recherches queniennes.

Les services Les utilisateurs trouvent en ligne des services associés à la consultation du catalogue bibliographique  : prolongations, réservations, prêts entre sites, suggestions d’achats, prêts entre bibliothèques. Ils peuvent consulter les nouvelles acquisitions des bibliothèques, des bibliographies et des parcours documentaires qui les orientent sur la manière de conduire une recherche documentaire. Un sys1. http://scd.u-bougogne.fr.


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tème de sélection de l’information leur permet d’accéder aux dernières nouveautés concernant leur thématique de recherche. L’évolution du numérique au SCD n’est certainement pas achevée : elle devrait muter dans les prochaines années avec la mise en place d’une offre de manuels universitaires numérisés qui s’adressera davantage aux étudiants de niveau licence. Le rôle de médiateur numérique des bi-

bliothèques devrait aussi évoluer dans les services, les plateformes et dans le concept-même de bibliothèque, qui s’apparentera de plus en plus à un Learning Centre chargé de faciliter l’apprentissage des étudiants dans un contexte largement ouvert aux ressources numériques et à leur exploitation dans le travail universitaire. Sophie Desseigne Directrice du SCD

Liane : le nouveau portail franc-comtois Liane, LIvres et Archives Numériques En ligne, offre un accès à tous les documents patrimoniaux numérisés dans la région

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Franche-Comté et conservés par les bibliothèques, les services d’archives et

Le prêt de livres numériques avec Numilog : une expérience en demi-teinte

les centres de documentation des musées : imprimés, photographies, cartes postales,

Avec celle de la Ville de Boulogne-Billancourt, la bibliothèque de l’université de Bourgogne a été, en mai 2004, la première à proposer le prêt à distance de livres numériques via la plateforme Numilog (www.numilog.com/bibliotheque/u-bourgogne). Numilog propose aux bibliothèques un catalogue de 50 000 titres français, accessibles au téléchargement (formats PDF et ePub) ou consultables en ligne. Dans le cas du téléchargement, le livre peut être consulté hors connexion pendant une durée définie par la bibliothèque, au terme de laquelle le fichier se verrouille et redevient disponible pour un nouveau téléchargement. Des DRM – Digital rights management – contrôlent également la copie et l’impression. La spécificité de l’offre Numilog tient d’abord aux contenus proposés : livres en français, niveau grand public ou étudiant de licence. Par ailleurs, elle conforte le bibliothécaire dans ses pratiques habituelles : sélection documentaire pour un achat titre à titre, catalogue présenté sur une plateforme personnalisée, gestion et paramétrage des prêts/téléchargements. Les prix sont sensiblement inférieurs à ceux de l’imprimé (20 % en moyenne), et se multiplient par le nombre de consultations ou de téléchargements simultanés. Malgré ces aspects séduisants, le bilan est décevant. En 2011, 729 téléchargements et 394 consultations ont été recensés, contre 240 000 prêts effectués dans le réseau du SCD. Une enquête nationale (consortium Couperin et ministère de la Recherche) avait, dès 2006, pointé les handicaps du produit : insuffisance du catalogue, qui ne répond que de manière fortuite aux besoins des usagers, et complexité technique de la formule de téléchargement. De plus, les publics les plus réceptifs à cette offre (étudiants en informatique et économistes) ne relèvent pas de la BU Droit-Lettres. Depuis cette date, le catalogue s’est développé mais les grands éditeurs n’y figurent toujours pas, et l’introduction du format ePub et du streaming n’a pas apporté de réponse suffisante aux difficultés d’usage de la plateforme.

manuscrits, cartes et plans, estampes, documents d’archives. Il propose des expositions virtuelles, des focus sur certaines collections numérisées, des informations d’actualité diffusées via un fil RSS… permettant à chacun de s’approprier virtuellement un patrimoine rare et précieux. Le portail Liane est porté par l’agence de coopération Accolad. Pour en savoir plus : www.liane-franchecomte.fr

Sciences de l’information : ressources en ligne La bibliothèque de l’Enssib (École nationale supérieure des sciences de l'information et des bibliothèques) propose l’accès sur place ou en ligne à une sélection de livres numériques spécialisés dans les sciences de l’information et des bibliothèques sur le portail Immatériel.fr. À signaler en particulier les éditions de l’ADBS

Numilog, récemment séparé d’Hachette, a présenté au salon I-expo une nouvelle offre aux bibliothèques, rejoignant ainsi le modèle économique de la plupart des acteurs du domaine : l’accès illimité en ligne à des bouquets thématiques. Les éditeurs français quant à eux semblent plutôt viser la vente aux particuliers, via des plateformes propres ou des libraires/agrégateurs. Aucune offre nouvelle ne se dessine donc pour les bibliothèques.

et de Numeriklivres en consultation en ligne.

Nul doute pourtant que lorsque les bibliothèques pourront proposer des livres numériques qui répondent aux attentes avérées des lecteurs, ainsi que des accès adaptés aux nouveaux supports de lecture, leur usage sera comparable à celui de nos très sollicitées collections numériques niveau recherche.

www.enssib.fr > Services et ressources

Pascal Schmitt Responsable de la BU Droit-Lettres

Cette nouvelle base vient s’ajouter aux bases de livres numériques Dawsonera, Cairn-Encyclopédie de poche, Publie.net et Harmathèque. Pour en savoir plus :


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dossier

Manifestations littéraires : quelles évolutions, quels publics ? Salons, fêtes, foires ou marchés du livre, festivals, rencontres ou cafés littéraires, lectures : des appellations et des configurations variées souvent regroupées sous la bannière « manifestations littéraires ». Comment se sont-elles développées et transformées au fil des ans ? À quoi ressemblent-elles aujourd'hui ? Participent-elles de la médiation du livre ? Quels publics drainent-elles ? Tentative de décryptage de ces objets culturels, maillons solidaires de la chaîne du livre. Puis rendez-vous page 18 avec quelques-uns des organisateurs de manifestations littéraires en Bourgogne.

Pour une histoire des festivals en Europe, xixe-xxie siècle Le festival, manifestation culturelle éphémère inscrite dans un calendrier le plus souvent annuel, s’est progressivement imposé dans toute l’Europe, et bien au-delà1. Les premières tentatives de cette forme d’organisation et de médiation culturelle, mises en œuvre dès les années 1830-1840, sont liées au mouvement orphéonique, avant d’être appropriées par la musique savante. Issu du domaine musical, le festival a été ensuite approprié par l’ensemble des secteurs artistiques et culturels. Les arts de la scène, le spectacle vivant, les différentes formes musicales et le cinéma constituent des domaines privilégiés. Le Festival international de Géographie de Saint-Dié (1990), Les Rendez-vous de l’Histoire de Blois (1998) confirment cependant que la forme festivalière peut s’adapter à des objets culturels très variés, à la frontière de la médiation culturelle et des disciplines académiques. 1. Version longue : « Festivals et sociétés en Europe », Territoires contemporains, 2012. http:// tristan.u-bourgogne.fr/umr5605/publications/ Festivals_societes/Festivals.html

Trois thèmes peuvent être retenus afin d’appréhender l’histoire des festivals.

Le rôle des politiques publiques de la culture Le premier concerne le rôle des politiques publiques de la culture dans leur mise en œuvre, et la manière dont les pouvoirs publics, des États aux collectivités locales, insèrent ces festivals dans des dispositifs administratifs et discursifs qui ont pu varier selon les lieux et les époques : soutien à la création artistique issue d’initiatives privées ou d’institutions publiques, volonté de rendre accessible la culture à un plus grand nombre, défense d’une identité culturelle, participation au rayonnement culturel, outil de la diplomatie culturelle, animation de la vie culturelle urbaine, souhait de renforcer l’attraction culturelle d’un État ou d’une ville dans une logique où se combinent l’événementiel culturel, l’attraction touristique, et les

ressources de l’économie créative. La «  festivalisation  » de la vie culturelle, particulièrement sensible à l’échelle des capitales et des métropoles, est une tendance lourde qui structure l’organisation des saisons et des calendriers culturels. Si le soutien à la création s’affiche dans la longue durée et si les instrumentalisations politiques sont récurrentes, le discours de la démocratisation culturelle s’estompe, sans s’effacer totalement, au profit de logiques qui font la part belle aux justifications économiques, de la « régénération urbaine » à « l’économie créative  ». L’histoire comparée et le jeu des échelles confirment un fait majeur, perceptible au niveau européen : la multiplication du nombre des festivals, très nette au cours des années 1980 et 1990. Une véritable « festivalomanie » accompagne la territorialisation croissante des politiques culturelles, et traduit leur institutionnalisation au sein des politiques impulsées ou soutenues par les collectivités territoriales, dans le cadre d’une concurrence qui combinent les échelles


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nationales et internationales. En France, à partir des années 1980, la forme festivalière, encouragée par les collectivités territoriales, la généralisation progressive des logiques partenariales, et le régime de l’intermittence constituent une configuration clef de l’économie artistique.

Le processus de création Les artistes, et plus largement les professionnels de la culture, se sont appropriés la forme festivalière à différents niveaux : construction d’un lieu éponyme dédié à un créateur  ; lieux et moments de productions de nouvelles créations  ; lieux de découvertes de nouveaux talents  ; moment de la reconnaissance médiatique et artistique  ; lieux où se structurent les mouvements et les offres qui scandent le marché de l’art et des œuvres ; lieux de circulation des œuvres et des productions à l’échelle nationale et internationale. Le caractère saisonnier, prégnant pour le public des festivaliers, l’est aussi pour les professionnels des secteurs culturels, artistes et producteurs, diffuseurs et critiques, programmateurs

et administrateurs culturels, élus et responsables des institutions culturelles.

Les publics Cerner le public dans toutes ses dimensions demeure essentiel pour qui a l’ambition de restituer, dans le temps et l’espace, l’intégralité de l’expérience festivalière. Après la Seconde Guerre mondiale, les festivals de cinéma jouent un rôle essentiel de passeurs entre les nouvelles cinématographies, dites « Nouvelles vagues », et les producteurs et diffuseurs, ainsi que le public des pays européens. Là aussi, le jeu des échelles est sans doute essentiel, de l’international au national, du national au local. La circulation des publics mériterait une analyse socio-historienne spécifique, et ne concerne pas seulement les élites européennes, et les festivals les plus renommés. Les motivations peuvent varier, se combiner à l’occasion : consommation élitiste d’une culture savante, loisirs en période estivale ou dans des lieux touristiques, mode de vie spécifique en privilégiant les formes de contre-

culture, à l’écart, ou non, des logiques marchandes portées par les industries culturelles. Lieu de rencontres, pouvant susciter débats et forum, espace festif et de convivialité recherchée ou suscitée, la forme festivalière continue pourtant de prospérer alors même que, depuis les années 1970, l’individualisation des pratiques culturelles s’accentue, portée par les évolutions technologiques qui gouvernent les formes de la consommation culturelle. L’histoire des pratiques festivalières, saisie à l’échelle individuelle ou collective, reste indissociable, et étroitement articulée, à celle de la démocratisation des loisirs, du tourisme culturel et de l’accroissement des circulations et des mobilités. Le festival est à considérer à la fois comme un lieu de la médiation culturelle, un espace des pratiques et des sociabilités culturelles, et un élément central de l’économie des arts et de la culture.

Philippe Poirrier Université de Bourgogne Centre Georges Chevrier

Vers de nouveaux modèles de médiation ? Pas de terminologie unique mais des critères déontologiques S’il n’existe ni recensement national, ni étude globale c’est sans doute qu’il est difficile d’identifier les critères d’un même « label ». Pour mémoire, le Centre national du livre, considère comme éligibles aux subventions qu’il attribue : « […] Les manifestations [qui ont] pour objet de valoriser le livre en présence ou en association avec des professionnels de la chaîne du livre [et qui bénéficient] d’un ancrage territorial issu d’un solide partenariat avec les professionnels locaux.  » Un gros travail est cependant mené depuis plus de dix ans par les Structures régionales pour le livre (SRL). Elles publient en effet des « chartes » ou « codes de déontologie » des manifestations lit-

téraires. Quatre préconisations leur sont communes : - respect des dispositions légales (loi Lang, rémunération des auteurs, sécurité du public…) ; - partenariats avec les professionnels du livre et de la lecture de proximité (incluant la place prépondérante du libraire pour la vente de livres) ; - accès à tous les publics ; - ancrage sur le territoire. Dans le même esprit, avait été rédigé, en 2005, le Manifeste des événements littéraires de création, à l’initiative des responsables de la Maison des écrivains et de la littérature et du festival Les Correspondances de Manosque.

Une tentative de typologie La FILL (Fédération interrégionale du livre et de la lecture) a entrepris en 2007-

2008 une enquête typologique. Sept régions y participent, 320 salons et fêtes sont interrogés et 222 répondent. Trois critères ont été définis : - récurrence de l’événement ; - existence de plus de deux ans ; - place centrale du livre (écriture et lecture) dans le projet. Les traits communs à ces manifestations : concentration dans les départements les plus peuplés et les zones urbaines ; presque toutes sont gratuites ; répartition calendaire déséquilibrée (la plupart se déroule à l’automne – « rentrée littéraire » – et au printemps) ; les structures organisatrices sont des associations à 75 %, des bibliothèques et des municipalités ; équipes réduites et souvent bénévoles  ; les principaux partenaires sont les bibliothèques publiques, suivies par les librairies puis les théâtres ou compagnies théâtrales ; la quasi-totalité propose la


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vente de livres ; les auteurs y sont présents dans 84 % des cas ; budgets rarement communiqués, mais faiblesse manifeste ; difficulté d’appréhension des publics (nature, fréquentation) ; manifestations souvent généralistes, élaborées autour de rencontres avec des auteurs ou autour d’un thème. Au-delà de ces grands traits, de nouvelles tendances sont observées : renouvellement des formes, diversification des lieux, recherche de nouveaux publics, partenariats innovants et croisement de plus en plus fréquent avec d’autres disciplines artistiques et culturelles.

Vers une hybridation des manifestations littéraires ? Cette dernière tendance avait déjà été pointée et encouragée lors des tables rondes 2006-2007 menées dans le cadre du rapport Livre 2010 commandé par le ministère de la Culture. Dans la synthèse des débats, on lit : « Idéalement, la forme de la manifestation doit innover, souvent dans le sens d’un décloisonnement de l’écrit, d’une confrontation du livre avec l’oralité ou d’autres formes d’art. » L’ouverture à d’autres pratiques artistiques est bien ce que l’on observe depuis une dizaine d’années, notamment la part faite au spectacle vivant. Exemples : Les Petites fugues (Franche-Comté) ou Les Mille lectures d’hiver (Centre) font appel à des comédiens pour lire les textes des auteurs ; le Festival international du livre d’art et du film (Languedoc-Roussillon) choisit de représenter tous les arts modernes (design, peinture, architecture, cinéma) autour de nombreux auteurs  ;

Les Correspondances de Manosque (PACA) s’attachent à croiser différentes disciplines : théâtre, musique, vidéo ; le festival Voix de la Méditerranée (Languedoc-Roussillon), consacré à la poésie, organise des « bals littéraires »… Si cette diversification poursuit en général l’objectif légitime de régénération ou d’extension des publics, notamment vers les jeunes, les risques de dérive ne sont pas à négliger. Les professionnels des tables rondes Livre 2010 mettent en garde contre : « l’événementiel, le spectaculaire, faire venir du monde dans le seul but de faire du chiffre ; l’illusion de l’impact de masse ; la confiscation de la parole de l’auteur par un comédien ou une mise en scène qui écrase le texte… »

En Bourgogne En 2006, l’enquête menée par le CRL Bourgogne recensait une quarantaine de manifestations littéraires dans la région. Elle observait par ailleurs que la majorité d’entre elles était des salons, organisés autour d’un thème ou mettant à l’honneur la création régionale. Aujourd’hui, on en recense à peu près autant, mais on constate une évolution des thématiques et des formats. Sauf quelques exceptions, telles Livres en Vignes (Vougeot) créé en 2008, on note de moins en moins de « salons » à proprement parler. Certains font preuve d’une remarquable longévité (Autun, Anost, Le Breuil, Longvic, Saint-Honoréles-Bains ou encore Migennes), mais de nombreux ont disparu : Dijon, Nevers, Auxerre, Quetigny (Salon des bébés lecteurs)... Épuisement des équipes

organisatrices et manque de moyens expliquent souvent ces disparitions. Depuis peu, on observe cependant un certain renouveau de la vie littéraire avec la naissance de projets métissés et « métissants » qui confirment la tendance observée en 2007. Outre les manifestations présentées ci-après, citons dans la Nièvre : Samedi poésies, dimanche aussi, née en 2009, qui se concentre sur la poésie contemporaine et l’édition de création, et Le Festival du mot qui, depuis 2005, mêle tous les arts ; ou encore en Saône-et-Loire : les premières éditions en 2012 d’AlternaLivres (cafés littéraires, projections et ateliers) et de Pages en partage, portée par la Scène nationale de Chalon-sur-Saône (projections, spectacles, écoutes radiophoniques).

Un fragile équilibre Les professionnels des tables rondes Livre 2010 soulignaient : « si l’équilibre est difficile à tenir entre popularité et qualité, entre mise en valeur de bon aloi et mise en scène tapageuse, c’est justement cet équilibre qui définit les manifestations littéraires de qualité.  » Il semble bien en effet que tente de se réinventer ici le rapport à la culture, au territoire, aux autres. Partage et dialogue, découverte et étonnement : qui se plaindrait de pareilles recherches ? Rappelons alors simplement la grande fragilité des structures porteuses. Le livre attirant peu le mécénat, les aides publiques sont donc la condition de leur survie.

Marion Clamens

Étude sur les publics des manifestations littéraires À la demande de la Direction régionale des affaires culturelles et de la Région Rhône-Alpes, le Centre Norbert-Élias et l’École normale supérieure de Lyon ont réalisé une étude sur les publics des manifestations littéraires2, leurs pratiques culturelles et leurs perceptions de ces manifestations. Si chaque région de France comporte ses propres spécificités, les conclusions de cette étude ci2. http://www.fill.fr/images/documents/etude_ manifestations_litteraires_rhone_alpes.pdf

blée sur les publics des manifestations de Rhône-Alpes permettent néanmoins de comprendre comment, depuis 25 ans, celles-ci font dialoguer pratiques culturelles des citoyens et médiation du livre et de la lecture.

La manifestation littéraire, objet culturel à part entière L’intensification, ajoutée à la densification et à la recontextualisation des pra-

tiques culturelles, permet de qualifier la manifestation littéraire comme un objet culturel à part entière. Plus qu’une bibliothèque ou une librairie, elle offre au public l’occasion de vivre une pratique intime à travers une pratique collective. Le public et les auteurs partagent et s’immergent dans un même espace-temps, ce qui favorise l’intensité et la familiarité des échanges. Cette intensité est préparée, attendue, renouvelée d’une année sur l’autre.


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Le caractère ponctuel de l’événement peut être débattu, mais la manifestation va au-delà des jours où elle a lieu, elle s’inscrit dans une séquence dont elle est le moment fort. Sa récurrence instaure la confiance du public, resserre les liens, crée une familiarité, mais aussi pointe les évolutions et surprend. La manifestation est basée sur un principe de déploiement et d’abondance de médiations, qui se traduit pour les publics par une culture des médiations, différente de la culture des livres : tous n’ont pas besoin de s’investir dans des débats, des rencontres, ni même dans la lecture des ouvrages dont il est question, mais ils peuvent reconnaître la valeur de ces conduites et acquérir un savoir social à leur sujet. La manifestation est éphémère mais son impact s’inscrit dans des cycles longs d’expérience et de capitalisation. Le consensus culturel sur la valeur du livre et de la lecture transcende la place et le statut de chacun. Du grand public au public professionnel, en passant par l’institutionnel, tout un chacun est public en même temps. La manifestation littéraire est un lieu où s’éprouvent publiquement les pratiques du livre et de la lecture. Elle est un espace complexe et cohérent qui mixe et agrège dans un temps court et dense les espaces institutionnels, médiatiques, marchands, domestiques et privés, sur fond de valeurs partagées.

Présence et figure de l’auteur La manifestation engage un déplacement physique des auteurs et du public : «  La rencontre s’opère sur le lieu d’un effort partagé ». C’est l’intérêt pour le processus de création, le moment singulier que constitue la rencontre de l’écrivain, qui donnent sa valeur ajoutée au livre. Qu’il y ait ou non dédicace, l’expérience est vécue par le public comme un privilège accessible à tous : c’est l’occasion d’aborder l’auteur en tant que «  personne  ». Sa présence induit l’idée de la communauté de lecteurs : « Nous ne lisons jamais seuls. » (Roger Chartier) La figure de l’auteur véhicule une valeur

littéraire, une valeur culturelle. Elle incarne le rôle politique de la littérature et les auteurs sont interpellés par le public en tant que « décrypteurs du monde contemporain ».

Un lieu intense de transmission et de médiations Les manifestations littéraires permettent la transmission individuelle ou en famille. Au-delà de la transmission de la lecture, il est question de la transmission des pratiques associées à l’idée de plaisir. L’envie des parents d’inculquer une pratique régulière de lecture bénéficie encore d’un capital symbolique fort et légitimé. • Motivation de la visite  : 46 % des personnes qui viennent pour la première fois accompagnent des amis. Ces publics sont dans un désir de convivialité et de sociabilité autour du livre. • Connaissance de la manifestation  : 37 % par le bouche-à-oreille, suivi de la communication (affiches, programmes, site Internet) et de la diffusion médiatique (presse générale et culturelle). Le rôle prescripteur du bouche-à-oreille est à noter, il va de paire avec l’importance des phénomènes de sociabilité dans la vie d’une manifestation culturelle. Contrairement à la notoriété et la médiatisation qui ne fascinent pas tant les publics, habitués et ouverts à une pluralité de formats de manifestations. • Pratiques des publics : - 21 % ne pratiquent pas ou peu la lecture ; - 21 % ne fréquentent pas et 16 % peu une bibliothèque ; - 28 % des personnes qui ne fréquentent pas les bibliothèques reviennent chaque année à la manifestation ; - 30 % ne fréquentent pas les librairies ; - 72 % ont acheté un ou plusieurs livres lors de la manifestation. Les manifestations littéraires permettent donc de toucher de nouveaux publics, qui ne lisent pas, ne fréquentent ni les équipements de lecture publique ni les librairies, mais deviennent des habitués de ces événements. • Territoire  : la manifestation induit un très fort attachement au territoire, car

elle est un lieu de citoyenneté. Dans le cas d’une ville moyenne, l’engagement et le lien à la commune sont encore plus forts. C’est pourquoi le soutien aux manifestations littéraires est clairement pertinent pour les collectivités territoriales (conseils généraux et régionaux, communautés de communes, villes). De la reconnaissance que la manifestation est un objet culturel à part entière et de la connaissance des publics découlent la reconnaissance et la théorisation des pratiques des organisateurs de manifestations. Cette étude les reconnaît en tant que professionnels et pose la manifestation littéraire comme un maillon de la chaîne du livre. Ce métier, fait de plusieurs (lecture, programmation artistique, médiation, partenariats), fédère les énergies et envies des bénévoles et des citoyens autour des pratiques du livre et de la lecture. Il se trouve enfin légitimé par les publics qu’il sert depuis l’apparition des premières manifestations littéraires. Philippe Camand Chargé de mission Vie littéraire, Agence Rhône-Alpes pour le livre et la documentation

+++ Les aides aux manifestations littéraires • Centre national du livre

- Subvention aux sociétés d’amis d’auteurs - Subvention pour la réalisation de manifestations littéraires

Contacts : Michèle Thomas - 01 49 54 68 91 Alexis Lacroix - 01 49 54 68 53 alexis.lacroix@centrenationaldulivre.fr Marc Beaudeau - 01 49 54 68 23 marc.beaudeau@centrenationaldulivre.fr

• Direction régional des affaires culturelles de Bourgogne - Subvention aux associations

Contact : Nicolas Ruppli - 03 80 68 50 70 nicolas.ruppli@culture.gouv.fr

• Conseil régional de Bourgogne - Promotion du livre

Contact : Jean-Yves Moy - 03 80 44 33 57 jymoy@cr-bourgogne.org

• Les collectivités territoriales Les conseils généraux et les municipalités apportent ponctuellement un soutien financier aux manifestations.


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BCL #8 / Septembre 2012

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Salon du livre, Migennes (89)

Création en 1997 : Médiathèque municipale Louis-Aragon

Martine Moreau (3e en partant de la gauche), son équipe et les amis de la bibliothèque de Migennes

→ Martine Moreau • littérature contemporaine et actualité littéraire • dédicaces, stands d’auteurs, éditeurs, libraires et associations, ateliers, expositions • 1 journée en octobre, tous les 2 ans • gratuit • de 500 à 2 500 visiteurs aujourd’hui • tout public, familial • 3 salariés de la bibliothèque + une trentaine de bénévoles • budget : 10 000 €

Objectif «  Pour que le livre sorte de ses cadres habituels  !

C’est un salon fait par les gens et pour les gens. Ils trouvent ce qu’ils viennent y chercher : de la convivialité et des rencontres dont le livre est le noyau. »

Initiative Guy Lavrat et Philippe Poigeaud, élus à la mairie de Migennes, ont sollicité Martine Moreau pour créer une manifestation autour du livre, sensibiliser le public à la lecture et renforcer le rôle de la bibliothèque au sein de la communauté. Gérard Gautier, responsable des éditions de l’Armançon a apporté son aide et ses conseils au démarrage du salon.

Programmation « Nous défendons des domaines très dif-

férents, un mélange des genres pour que tous les publics s’y retrouvent. Nous choisissons des auteurs de qualité avec une

personnalité chaleureuse pour qu’une relation sincère s’installe entre eux et le public. Des auteurs locaux nous réservent aussi la primeur de leur dernier ouvrage et créent l’événement. Ce qui en fait un salon apprécié et même plus intéressant au niveau des ventes que d’autres salons dits professionnels ! »

Spécificité « Histoire et mémoire populaire : une thématique

récurrente ancrée dans son territoire et qui parle à la population. Nous essayons d’être proches des gens et de leurs préoccupations, en travaillant sur l’histoire locale par exemple, et en restant libres sur le choix des thématiques. »

Territoire

«  Notre public vient de tout le département et même parfois de la région parisienne. »

Médiation « Le travail d’accompagnement du public se fait

tout au long de l’année, à la bibliothèque notamment. Grâce aux personnalités populaires que nous invitons, nous cassons l’image élitiste de la littérature, du livre, et réussissons à attirer un public qui ne viendrait pas sinon, ou qui ne lit pas le reste de l’année. La base : y croire et être passionné ! »

Partenaire Association des amis de la bibliothèque Financement

Ville de Migennes / Conseil général 89 /

Conseil régional

→ 03 86 80 34 42 - www.bibliotheque.ville-migennes.fr


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Festival Laissons mijoter, Chasselas (71)

Création en 2012 : Hélène Peyrard et Emmanuel Favre (Association La Manufacture)

→ Emmanuel Favre et Hélène Peyrard • littérature contemporaine, sciences humaines, cinéma, arts plastiques… • rencontres d’auteurs, lectures, expositions, projections, spectacles jeune public • 4 jours en avril • gratuit, exceptés les projections et repas • 1 500 visiteurs • tout public • équipe de 2 personnes + bénévoles du village • budget : 25 500 €

Objectif «  Construire un projet artistique ambitieux, à forte

dimension littéraire et sociale dans un lieu atypique : un village de 160 habitants. »

Initiative « Nous étions tous deux issus du monde du livre et

récemment installés à Chasselas. C’était un projet que nous portions depuis un moment et qui a trouvé une vraie raison d’être dans ce village et sur ce territoire. »

Programmation

«  Une programmation transdisciplinaire ouverte à la réflexion politique, avec des formes artistiques multiples. Elle explore un thème donné et le choix des invités est mû par la volonté de réunir toute une famille de pensée autour du thème. »

Spécificité « Multiplier les formes artistiques tout en gardant

une cohérence, c’est permettre au public de découvrir l’œuvre de la manière qui lui convient le mieux. »

Territoire Village de Chasselas et Communauté de communes

du Mâconnais-Beaujolais. « Nous craignions de recevoir l’adhésion des villageois juste par sympathie et non par intérêt pour le projet. Il a fallu faire preuve de pédagogie et de patience car le rapport au temps n’est pas le même en milieu rural et agricole, les gens ne sont pas forcément disposés ni disponibles. Ce fut donc une grande satisfaction de voir une telle implication et les liens qui se sont tissés entre tous les bénévoles. »

Médiation « Nous avons multiplié les rencontres avec le public

en amont du festival : présentation du projet en petits cercles autour d’un repas, lors de réunions à la salle des fêtes. Nous avons aussi tenu à expliquer aux invités les valeurs d’hospitalité et de convivialité véhiculées par le festival : l’habitant offre le gîte et l’auteur offre son œuvre. Et durant le festival, les libraires ont bien entendu joué leur rôle de médiateurs. »

Partenaires Librairie Le Cadran lunaire / Association de ciné-

philes L’embobiné / FDFR 71 - Initiatives rurales des Foyers ruraux de Saône-et-Loire / Imprimeur, infographiste, restaurateur…

Financement Drac Bourgogne / Conseil régional / Conseil général 71 / Commune de Chasselas / Adhésion à l’association / Mécènes privés et individuels → 03 85 50 98 64 - http://la-manufacture.jimdo.com


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Festival Tandem, Nevers (58)

Création prochaine en 2013 : Médiathèque Jean-Jaurès, Association Tandem

Claire Garand (2e en partant de la droite) et l’équipe de la médiathèque

→ Claire Garand • littérature contemporaine, musique, danse, théâtre • rencontres, lectures-spectacles (formes hybrides), expositions, ateliers, village des auteurs et libraires • 4 jours en février • gratuit ou payant selon les événements • 5 000 visiteurs attendus • tout public • équipe de la médiathèque + conseiller littéraire + association Tandem • budget : 100 000 € dont 45 % portés par les partenaires

Objectif « Dynamiser le territoire et faire évoluer l’image de la littérature et de ses rapports avec les autres arts. »

Initiative Jacqueline Richard, adjointe au Maire de Nevers et

déléguée à la Culture. « La ville souhaite lancer le festival par le biais de la médiathèque et avec le soutien de l’association Tandem. »

Programmation

«  Carte blanche à l'auteur et conseiller littéraire Arnaud Cathrine : c’est un professionnel et il inscrit clairement la programmation dans la création contemporaine et l’actualité littéraire. »

Spécificité « Deux axes : des rencontres avec un duo d’auteurs,

l’un confirmé invite l’autre émergent, et des propositions qui mêlent la littérature à une autre discipline artistique, d’où le nom de Tandem ! »

Territoire « En plus de créer une proposition qui dépoussière l’image de la littérature, nous souhaitons placer Nevers sur la carte des festivals littéraires qui comptent. »

Médiation « Les différentes propositions doivent permettre

aux publics de rencontrer le texte, l’auteur et des interprétations du texte. En travaillant avec des partenaires culturels, éducatifs et sociaux, nous voulons aussi croiser les réseaux, parler au plus grand nombre et montrer que la littérature est un plaisir. »

Partenaires

Maison de la Culture de Nevers / Café Charbon / Association D’Jazz Nevers / Centre d’art contemporain de Pougues-les-Eaux / Librairies Le Cyprès et Gens de la lune / Éditeurs, centres sociaux, établissements scolaires…

Financement Ville de Nevers / Conseil général 58 / Conseil régional / Drac Bourgogne / Centre national du livre / Mécénat → 03 86 68 48 50 - http://mediatheque.ville-nevers.fr


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Festival temps de paroles, Dijon (21) & Bourgogne

Création en 1997 : Claude Vercey (Collectif Impulsions), Noël Jovignot (Théâtre de l’Index), Dominique Gros (Éditions Ulysse fin de siècle) > Reprise en 2002 : Yves-Jacques Bouin (Voix des Mots) > Reprise en 2011 : Séverine Recouvrot (Collectif Impulsions)

→ Yves-Jacques Bouin, Séverine Recouvrot et Claude Vercey • poésie et littérature contemporaines • rencontres d’auteurs, lectures, lectures-spectacles, spectacles • 3 semaines en janvier-février • gratuit • 4 500 visiteurs • publics adultes et scolaires • 2 salariées + une dizaine de bénévoles • budget : 60 000 € à 120 000 € selon les années

Objectif « Offrir des moments où la littérature devient spectacle. »

Initiative

«  Nous avions un passé local, sillonné la région avec nos structures en travaillant beaucoup avec les bibliothèques rurales. Nous avons commencé en leur proposant des animations clé en main. Et ce sont elles qui ont drainé le public dès le début. Un véritable échange s’est mis en place. » 

Programmation

«  Une multiplicité de formes au croisement de la poésie, de la littérature et du théâtre : au-delà des rencontres, lectures, spectacles, nous proposons des lectures musicales, expositions, projections, ateliers. Et programmer des têtes d’affiche et des spectacles “drôles” nous permet de présenter parallèlement des auteurs plus confidentiels. »

Spécificité « Une thématique concoctée par un comité ras-

semblant de nombreux acteurs de toute la région. C’est parfois contraignant mais ça structure, chacun apporte sa pierre à la programmation. »

Territoire « Nous privilégions les lieux, les villages où le livre

ne s’invite pas d’ordinaire, le travail de fond, avec un public qui n’a pas forcément d’habitudes littéraires et culturelles. »

Médiation

«  La médiation principale, c’est la voix des comédiens et des lecteurs. Il s’agit de créer un dialogue entre l’auteur et le public. On a défendu les textes avant de faire venir les auteurs, ils ont été la cerise sur le gâteau ! Et puis ce n’est pas l’auteur avec un grand A mais un petit a, quelqu’un qui vit comme tout le monde, qui est abordable, mais avec un petit quelque chose de différent. »

Partenaires « Une vingtaine de bibliothèques de toute la ré-

gion et les bibliothèques départementales de prêt, ce sont nos premiers partenaires ; ensuite de nombreux acteurs culturels : librairies, associations, cinémas, salles de spectacle, écoles, collèges, éditeurs, CRL… »

Financement

Conseil régional / Conseil général 21 / Centre national du livre / Ville de Dijon / Drac Bourgogne / Ville de Chalon-sur-Saône / Communauté de communes Le Grand Chalon / Conseil général 71 → 03 85 48 74 21 - www.impulsions.org

Entretiens réalisés par Aurélie Miller et Alice Zunino


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BCL #8 / Septembre 2012

à lire…

Fabriquer des livres, quel impact sur notre environnement ? À l’heure où chacun est invité à agir pour la préservation de la planète et où le questionnement écologique traverse aussi bien le politique que l’économique, l’espace public que la vie des particuliers, le monde de l’édition ne peut faire l’économie d’une réflexion sur le lien entre fabrication de livres et empreinte écologique. Cette réflexion, Terre vivante, éditeur dans le domaine de l’écologie pratique, l’a menée en 2011 et a réalisé une analyse du cycle de vie de ses livres téléchargeable sur Internet. Compte-rendu de chaque étape de la vie d’un livre, conséquences et préconisations. De la fabrication à la distribution « Plus de 70 % des impacts du livre sur l’environnement sont dus à la fabrication du papier et de la pâte à papier. » La production de la pâte à papier se fait à partir de copeaux de bois ou de papier usagé. La fabrication à partir de fibres de bois constitue un procédé à l’impact majeur sur l’environnement, par la déforestation massive qu’il implique et par la grande consommation d’énergie, d’eau et de produits chimiques utilisés lors de la transformation (déchiquetage, lessivage, blanchiment). L’étape suivante, qui vise à transformer la pâte en papier proprement dit, nécessite encore énergie et manipulation de produits. La demande de papier dans le monde s’accroît de 4 % chaque année et atteint actuellement 330 millions de tonnes par an. La déforestation due à cette demande exponentielle entraîne la disparition de très nombreuses espèces végétales et animales, sans compter les émissions de gaz à effet de serre occasionnées lors du déboisement. À cet égard, l’utilisation du papier recyclé présente l’avantage d’épargner sensiblement les forêts, puisqu’une feuille de papier peut être recyclée cinq fois, même si le processus reste consommateur d’eau et d’énergie –  tout de même trois fois moins environ – et de produits chimiques. Elle appelle cependant en amont l’organisation du tri, de la collecte et d’un premier traitement des papiers usagés destiné essentiellement à les

épurer et les «  désencrer  ». Autant de manipulations qui ne font pas l’économie de produits toxiques et qui génèrent des déchets, notamment les boues de désencrage. L’impression fait, elle, appel à l’utilisation de substances chimiques hautement toxiques pour la fabrication, l’utilisation, le nettoyage et recyclage des plaques en aluminium qui encrent les rotatives. Soulignons que l’étude de Terre Vivante analyse uniquement le cycle de vie des livres de sa maison d’édition. Seules les répercussions propres à l’impression offset figurent ici, l’impression numérique n’est donc pas abordée. Le façonnage et l’emballage sont deux étapes dont l’impact est bien moindre car peu consommateur d’énergie. Quant aux cartons d’emballage, les effets sont similaires à ceux évoqués pour la fabrication de papier recyclé. Le transport, contribuant directement à la pollution de l’air, intervient à chacune des phases de fabrication du livre, de la forêt ou des points de collecte des papiers usagés jusqu’à l’usine à papier, puis à l’imprimerie, du distributeur aux multiples points de vente. « C’est la phase qui a le plus d’impact sur l’environnement, après la fabrication du papier. »

Quelles solutions ? Depuis 1980, la réglementation impose aux papetiers la création de stations de traitement des effluents et fixe des limi-

tes aux rejets polluants. Les boues des stations d’épuration sont quant à elles valorisées à 100 % par des épandages agricoles et l’incinération de déchets est récupérée en chaleur. Par ailleurs, deux labels ont été créés pour promouvoir et développer l’utilisation de papiers issus de forêts durablement gérées (PEFC et FSC). Côté imagination : pourquoi ne pas créer des chaînes de production intégrées, pour fabriquer pâte à papier et papier sur un même site, et les implanter à proximité d’une forêt afin de limiter les transports. Pour les imprimeurs et éditeurs : utiliser une encre à base d’huile végétale plutôt qu’issue de la pétrochimie, même si l’agriculture utilise encore majoritairement des engrais et pesticides. Notons que l’utilisation d’une encre végétale favorise le recyclage du papier, car elle allège le désencrage et facilite l’épandage agricole. Des initiatives ont aussi pris forme comme la marque Imprim’Vert, créée par les chambres de métiers et d’artisanat. Cette marque collective engage l’imprimeur à respecter quatre actions concrètes : la bonne gestion des déchets dangereux, la sécurisation de stockage des liquides dangereux, la non-utilisation des produits toxiques et la sensibilisation environnementale auprès de sa clientèle. S’agissant du façonnage, on pourrait envisager de réduire, voire supprimer, le pelliculage des livres,  ou utiliser, là encore, un pelliculage à base végétale.


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L’emballage pourrait être optimisé par la suppression des films plastiques et un ajustement de son épaisseur et de sa taille en fonction du format et du poids des livres. Au niveau du transport  : rapprocher au maximum les lieux où se déroulent les nombreuses étapes de fabrication du livre ; utiliser des véhicules « propres » et peu consommateurs tout en privilégiant le ferroutage.

Et le livre numérique… L’utilisation du livre numérique seraitelle alors une alternative écologique à privilégier et généraliser  ? Pas sûr du tout  ! Le processus de fabrication des composants électroniques pour les liseuses et tablettes est gourmand lui aussi, notamment dans la fabrication des batteries qui entraîne, tout autant que pour le papier, déforestation et perturbation des écosystèmes. L’impact de cette technologie serait même quarante fois supérieur à celle du papier  ! Selon la société Carbone 14, il faudrait utiliser quinze ans le même livre numérique pour amortir son bilan carbone. On rit jaune devant l’obsolescence programmée de tous nos outils informatiques… Si le recyclage des appareils usagés ou abandonnés paraît plus économique sur le plan écologique, il est encore loin d’être maîtrisé, et, contrairement aux ouvrages papier, leur revente est plus difficile à cause des systèmes de DRM. Quant au cloud computing (serveur à distance avec ressources informatiques en accès à la demande et en libre-service), il génère une consommation énergétique qui deviendra bientôt problématique. Le livre numérique est donc lui aussi un gros chantier. Faut-il alors faire entrer la notion de «  coûts écologiques  » dans le prix unitaire du livre  ? Les politiques publiques devraient-elles se montrer incitatives ? Les critères d’allocation de subventions devraient-ils s’ouvrir à des critères environnementaux de fabrication ? Une chose est sûre : le débat reste ouvert et replace l’utilisateur-consommateur en son centre, c���est-à-dire face à sa responsabilité et à son engagement personnel. Corine Pourteau et Aurélie Miller

Culture et développement durable, il est temps d’organiser la palabre...

Dans son ouvrage publié par l’Irma (2012), le docteur ès sciences économiques Jean-Michel Lucas, aussi connu sous le pseudonyme Doc Kasimir Bisou, plaide pour l’organisation de débats citoyens sur la base de valeurs culturelles fondamentales, alliant diversité et universalité. À charge pour ces valeurs de garantir un développement humain durable. Dans la lignée de Jon Hawkes, J.M. Lucas milite pour que la culture devienne le quatrième pilier du développement durable. Pour lui, l’avenir d’une communauté repose autant sur sa vitalité culturelle que sur sa viabilité économique, son souci de l’égalité sociale et sa responsabilité environnementale. C’est également l’enjeu de l’Agenda 21 de la culture adopté en 2004 par l’organisation

internationale Cités et gouvernements locaux unis (CGLU). La thèse de J.M. Lucas est que cet Agenda travestit le quatrième pilier. En conservant une approche traditionnelle de la culture, il défendrait les corporatismes, les « forteresses disciplinaires » qui «  se contentent de renforcer l’attractivité et le rayonnement culturel des territoires » et passerait à côté de la construction d’une «  culture collective de l’attention au futur ». Un essai dense, souvent acerbe, contre les politiques culturelles classiques jugées trop peu démocratiques, et qui a le mérite de remettre les droits culturels à l’honneur. Isabelle Colin

+++ Les nouveautés du centre de documentation du CRL Général • Gestion financière, Bruno Solnik, (Dunod, 2005) • L’analyse financière de l’entreprise, Bernard Colasse (La Découverte, 2010) • Gestion financière. De l’analyse à la stratégie, Jean-Guy Degos, Stéphane Griffiths (Éditions d’organisation, 2011)

Librairie • Être libraire, Frédérique Leblanc (Éditions Lieux Dits, 2011)

Numérique • Quels droits pour copier aujourd’hui ? Copier et diffuser une œuvre dans l’environnement numérique, coord. par Michèle Battisti (ADBS, 2012) → Le centre de documentation est ouvert du lundi au vendredi, de 9 h à 12 h et de 14 h à 18 h. Consultation sur place et prêt gratuit.


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BCL #8 / Septembre 2012

repères juridiques

Quels auteurs peuvent bénéficier de la déduction forfaitaire de 10 % sur les frais professionnels ? Une bande dessinée est le plus souvent un travail de collaboration entre deux auteurs : un scénariste et un dessinateur (qualifiés de co-auteurs). Fiscalement, vaut-il mieux être l’un ou l’autre ? Le crayon est-il plus ou moins méritant que la plume ? Étranges questions ! Pourtant elles méritaient d’être posées jusqu’à l’adoption de la loi de finances du 28 décembre 2011. Jusqu’à cette date, l’illustrateur était en effet moins bien considéré par le Code général des impôts que le scénariste. Plus exactement, il existait un régime fiscal de faveur pour les écrivains (dont font partie les scénaristes de bande dessinée), qui seuls pouvaient imposer leurs droits d’auteur «  déclarés par des tiers » (en l’occurrence, les éditeurs) à l’impôt sur le revenu selon le régime spécifique « des traitements et salaires ». L’application de ce régime leur permet de bénéficier d’une déduction forfaitaire de 10 % pour frais professionnels. Pour les autres créateurs, les revenus en droits d’auteur relevaient de la catégorie dite des « bénéfices non commerciaux », qui ne permettait pas une telle déduction. Mettant un terme à une situation fiscale injuste, le nouvel article 91-1 quater du Code Général des impôts étend le régime d’imposition spécifique à tous les auteurs des œuvres de l’esprit. Pour le bien de la création, pour le bien du porte-monnaie des créateurs.

Le tagueur est-il un auteur ? L’art graffiti s’expose régulièrement. Il s’agit d’une forme d’expression artistique indéniable. Si l’œuvre est réalisé sur un support autorisé, le droit d’auteur s’impose naturellement. Mais qu’en est-il de l’œuvre réalisée sur un support illicite (murs d’un immeuble, métro, train, etc.) ? Il est rare que le propriétaire de l’immeuble, du métro ou du train ait consenti à l’utilisation de son bien, support très prisé des tagueurs. Au nom du droit d’auteur, l’artiste peut-il interdire le propriétaire du support d’effacer son méfait ? Non, puisque il a réalisé son œuvre de façon illégale – il s’agit d’une contravention d’inscriptions sur le bien d’autrui, pénalement condamnable. Mais le propriétaire du support utilisé illégalement peut-il pour autant faire interdire la diffusion de photos du tag réalisées avant qu’il n’ait eu le temps de l’effacer ? Non, car même éphémère et réalisée illégalement, l’œuvre reste protégée par le droit d’auteur. La SNCF n’a par exemple pas pu faire interdire la diffusion de photos de ses trains tagués (Cour d’appel de Paris, 27 septembre 2006).

L’éditeur peut-il sans risque publier un livre de ces œuvres éphémères, sans l’accord de ces derniers ? Même s’ils sont rarement identifiables, il faudrait en principe obtenir leur accord. Car les tagueurs restent titulaires de tous les droits, patrimoniaux et moraux, que le code de la propriété intellectuelle reconnaît aux créateurs. Ainsi, les juges, s’ils sont saisis, devront trancher entre deux droits, le droit d’auteur et le droit de propriété.

La photo d’un auteur prise lors d’une séance de dédicace peut-elle être publiée sans son accord ? Le droit à l’image existe, mais il n’est reconnu expressément par aucun texte de loi. Les juges hésitent entre la sacro-sainte liberté d’expression et le droit à l’image. Le principe est qu’il faut le consentement de la personne photographiée, son accord ne pouvant se présumer – l’accord ne peut par exemple pas être déduit du simple fait que quelqu’un se promène dans un lieu public, ou qu’il fait un sourire au photographe. Et pour ce qui concerne les célébrités, on estime qu’elles ont le droit de maitriser l’exploitation de leur image, c’est le « droit au caprice ». Deux atténuations néanmoins. La première lorsque l’image est prise alors que la personne photographiée est dans l’exercice de son activité professionnelle. Certains estiment alors qu’il y a autorisation tacite. Ce pourrait par exemple être le cas d’une séance de dédicace ! La seconde est qu’en cas de litiges, les utilisateurs des images litigieuses font état des notions « d’actualité » et « d’information », exceptions au droit à l’image. Ainsi, une photo prise dans le cadre de la promotion d’un ouvrage qui vient de sortir, pourra être considérée comme valablement diffusée si elle l’est dans ce cadre (actualité oblige), mais illégalement utilisée dans un an si elle est réutilisée par exemple dans un livre. La formulation habituelle des juges est la suivante : « la reproduction en tant que telle, pour une diffusion publique, du visage d’un personnage public, ne caractérise une atteinte à son image et à sa vie privée au sens de l’art. 9 du code civil que si elle excède le cadre d’information, de débat public dans lequel ledit personnage inscrit lui-même sa notoriété ».

© Vincent Schneegans avocat à Marseille, pour l’ArL Paca, 2012


livre & art contemporain

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Lectures du troisième type Interface, galerie d’art contemporain, et la compagnie de théâtre Grenier/Neuf coopèrent depuis maintenant deux ans pour l’organisation de soirées-lectures hors-normes. Équipé de son rayon à électrons débusquant les phénomènes extra-terrestres, BCL est allé rencontrer les deux instigatrices de la proposition artistique : Nadège Marreau et Leyla-Claire Rabih. d’un investissement financier conséquent, la préparation est lourde : découpage du texte, préparation de la mise en espace, distribution influant sur la direction des acteurs, répétitions, etc. À l’aune de ce travail, la bonne trentaine de personnes que constitue le public régulier de « Juste à côté » paraît parfois un peu faible aux organisateurs. Mais le jeu en vaut la chandelle.

Lecture de Notre pain quotidien de Gesine Danckwart (trad. Pascal-Paul Harang) lors de l’exposition de Zhu Hong et Christian Robert-Tissot (Mars 2011)

Interface, explique sa coordinatrice Nadège Marreau, est une galerie créée en 1995. Son engagement est double : offrir à de jeunes artistes un espace d’exposition dans des conditions professionnelles, tout en jouant un rôle de tremplin. Interface publie par ailleurs un journal positif d’expression et de réflexion sur l’art contemporain : Hors d’œuvre. Leyla-Claire Rabih, metteur en scène de la compagnie Grenier/ Neuf créée en 2008, travaille quant à elle exclusivement le texte contemporain. Sa démarche inclut la problématique de la diffusion des œuvres, et leur divulgation sous la forme de spectacles et lectures. Ces petites formes furent d’abord itinérantes, mais très vite, le choix de donner plutôt rendez-vous au public dans un lieu unique et repérable s’est imposé à la compagnie. « Les locaux d’Interface et de Grenier/Neuf sont dans la même rue. Nous nous sommes dit que nous devions assumer cette proximité, et même la revendiquer » : c’est le point de départ de la collaboration et la naissance, début 2011, de «  Juste à côté  », un cycle de lectures qui prennent place à la galerie Interface, au sein-même des expositions. L’espace est contraignant et le temps est compté : une heure et quart maximum. Si l’exercice peut sembler aisé, au-delà

Et pour cause, les objectifs de ce partenariat sont aussi riches que multiples : croiser les publics des deux structures pour donner à entendre un choix de textes en lien avec l’exposition en cours, c’est-à-dire mettre deux formes en adéquation sur un même espace. Exemple, le travail détaillé et soigné de l’artiste Anne-Marie Lepetit qui a rappelé à Leyla-Claire Rabih l’écriture ciselée de Marie N’Diaye. La lecture du texte Les Serpents s’est installée dans les caves d’Interface, un espace confiné qui soutenait la tension du texte et l’attention du public… Il s’agit en outre de tester, dans un format réduit, des textes qui pourront faire l’objet d’une représentation théâtrale. Et c’est bien dans le rendu que se forge la rencontre entre les comédiens et les auditeurs. Quand le public assiste à une lecture en mode frontal, ou bien avec le jeu de la fenêtre, ou bien encore à la cave, sa vision de la galerie et des objets qui y sont exposés change. Au croisement de l’exposition et du texte, un troisième objet se fabrique alors, hybride : la lecture modifie la perception de l’exposition et l’univers plastique de l’exposition nourrit la lecture. On parvient ainsi à « une modification sensible de l’environnement », soit, comme le rappelle la metteur en scène, la définition de l’art telle que l’exprimait Abraham Moles. Que demander de mieux ? David Demartis

→ Interface - appartement/galerie - www.interface-art.com Compagnie Grenier/Neuf - grenierneuf.org Prochaines lectures : - Occident de Rémi De Vos, durant l'exposition Flatworld de Patrick Polidano / jeudi 4 octobre à 19h ; - Divertissement de Gérard François, durant l'exposition des Éditions horsd’œuvre / jeudi 13 décembre à 19h.


P o u r t o u t s a v o i r, o u p re s q u e , s u r l a v i e d u l i v re e n B o u rg o g n e e t a i l l e u r s / G r a t u i t Une publication du Centre régional du livre de Bourgogne - 71, rue Chabot-Charny - 21000 Dijon - Tél. : 03 80 68 80 20 Fax : 03 80 68 80 24 - Courriel : info@crl-bourgogne.org - Tirage : 2 000 ex. - Dépôt légal : 3 e trimestre 2012 Directrice de la publication : George Bassan - Directrice de la rédaction : Marion Clamens - Coordination et rédaction : Aurélie Miller - Ont collaboré à ce numéro : Pascal Arnaud, Philippe Camand, Marion Clamens, Isabelle Colin, David Demartis, Sophie Desseigne, Pauline Lesieur, Leïla Piat, Philippe Poirrier, Corine Pourtau, Pascal Schmitt et Alice Zunino - Graphisme : Anne Gautherot - Illustration  : Jérôme Derieux Crédits Photo  : CRL Bourgogne, Interface (p. 25) - Impression : ICO - Parution : mars et septembre Le Centre régional du livre de Bourgogne est une association au service des professionnels du livre (auteurs, éditeurs, bibliothécaires, libraires, médiateurs, etc.) et des lecteurs. Sa mission de conseil et d’accompagnement des professionnels bourguignons s’exerce dans trois secteurs  : la vie littéraire, le patrimoine écrit et l’économie du livre. Il veille également à informer tous les publics et les sensibilise aux enjeux liés au livre et à la lecture. Le CRL est accompagné par la Direction régionale des affaires culturelles de Bourgogne et le Conseil régional de Bourgogne dans le cadre de leurs politiques en faveur du livre et de la lecture. Le CRL est membre de la FILL – Fédération interrégionale du livre et de la lecture.

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BCL #8