criticat14

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2014  / automne  . . . La lumière déclinante étire l’ombre de la haute cheminée de brique, seul vestige de l’ancienne Teinturerie . . . Toute une scène entrepreneuriale, gastronomique, activiste et musicale est sortie de dessous les pavés . . . On aurait désormais besoin d’un récit porteur d’émotion . . . La place a heureusement

enquête

002

Pierre Chabard : Pour le meilleur et pour le Pile

point de vue

020

Wouter Vanstiphout : Oublier l’oma

débat

028

Politiques de l’espace public

buissonnantes et autres bacs à bambous . . . les unités sauvages,

visite

030

Stéphanie Sonnette : 1989 – 2014 : l’odyssée de l’espace public lyonnais

équipement de la vie quotidienne, poussent un peu partout . . .

analyse

044

Françoise Fromonot : Surface de réparation

anthologie

Sur ce territoire qui n’est fait que de divisions, on a érigé

062

L’espace public, utopies et réalités

des monuments qui sont finalement les monuments de cette

échappé à sa colonisation redoutée par la signalétique, les éléments de bornage et la décoration végétale, touffes

Antoine Grumbach (1971), Philippe Genestier (1994),

division . . . Plus de conflits, plus d’antagonismes . . . Terre et

Alexandre Chemetoff (1996), Bruno Latour & Émilie Hermant (1998), Philippe Muray (1999), Manuel de Solà-Morales (2010)

album

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boue, pavés et dalles, asphalte et béton, bois et feuilles sur les

Mehdi Zannad : Brèves de trottoir

arbres ne sont plus des éléments génériques . . . Les cheminées   document éclairage

076

Henri Lefebvre : Vers une architecture de la jouissance (1973)

084

Łukasz Stanek : Henri Lefebvre et l’imagination architecturale

ont disparu mais leur ombre court encore le long des murs . . .

après mai 1968

Cette dislocation des vérités essentielles par le biais de l’ironie

carte blanche

088

Jacques Ignazi

traduit un aspect fondamental . . . l’architecture n’était pas

conférence

090

André Bideau : Le béton, cet ornement

un instrument de progrès mais un moyen de perpétuation des

correspondance

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Andrew Leach : Lettre de la Gold Coast

déprédations du capitalisme . . . elle figure régulièrement dans les rubriques « mode de vie » ou « immobilier » des journaux et elle fait de temps à autre l’objet de tragiques descentes de police . . .

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criticat 14



criticat 14

enquête

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Pierre Chabard : Pour le meilleur et pour le Pile

point de vue

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Wouter Vanstiphout : Oublier l’oma

débat

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Politiques de l’espace public

visite

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Stéphanie Sonnette : 1989 – 2014 : l’odyssée de l’espace public lyonnais

analyse

044

Françoise Fromonot : Surface de réparation

anthologie

062

L’espace public, utopies et réalités Antoine Grumbach (1971), Philippe Genestier (1994), Alexandre Chemetoff (1996), Bruno Latour & Émilie Hermant (1998), Philippe Muray (1999), Manuel de Solà-Morales (2010)

album

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document éclairage

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Henri Lefebvre : Vers une architecture de la jouissance (1973)

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Łukasz Stanek : Henri Lefebvre et l’imagination architecturale

Mehdi Zannad : Brèves de trottoir

après mai 1968

carte blanche

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Jacques Ignazi

conférence

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André Bideau : Le béton, cet ornement

correspondance

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Andrew Leach : Lettre de la Gold Coast


Le quartier du Pile en juillet 2013 : vue de la rue Marie-Buisine.

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Quartier le plus pauvre d’une des villes les plus pauvres de France, le Pile à Roubaix (Nord) a déjà fait l’objet d’une suite infructueuse d’études et de projets urbains depuis trois décennies. Celui dont l’architecte Pierre Bernard a la charge pour sept ans, dans le cadre du Plan national de rénovation des quartiers anciens dégradés (pnrqad), prend acte de l’échec des méthodes courantes de la « rénovation urbaine » et prend le risque de les repenser radicalement. Alors que l’issue du projet est incertaine, il convient de rappeler et de défendre sa démarche et son engagement.

Pierre Chabard Pour le meilleur et pour le Pile Pierre Chabard, architecte et membre de la rédaction de criticat, enseigne l’histoire à l’Ensa Paris-La Villette et à l’esa. Il vit à Lille.

Juin 2014. Pierre Bernard arpente le Pile. S’attardant parfois devant une maison ou auprès d’un habitant, il promène sa haute silhouette un peu voûtée et son regard clair sur ce quartier déshérité de l’est de Roubaix dont il a appris à connaître les recoins, déchiffrer les problèmes, écouter les histoires. Sa démarche est lente, calme et attentive, comme pour s’imprégner des détails, du rythme des choses, peut-être aussi pour réitérer le constat qui fonde ici son engagement en tant qu’architecte et urbaniste. Depuis l’été 2012, il se rend au moins une fois par semaine sur les lieux. Ses visites furent fréquentes pendant les huit mois du « dialogue compétitif », procédure choisie par la Fabrique des quartiers (la société publique locale d’aménagement qui relaye les opérations du pnrqad en métropole lilloise) pour sélectionner non seulement un collectif de maîtrise d’œuvre1, mais surtout une méthode à la mesure des enjeux critiques de ce secteur d’une dizaine d’hectares. Sa présence est maintenant régulière depuis que son équipe2 a été retenue, en mars 2013, sur la base d’une proposition engagée et exigeante, baptisée « Pile-Fertile », qui est moins un projet qu’une promesse, quelque part entre la boîte à outils, la marche à suivre et la profession de foi. En ce soir de Mondial, les rues sont inhabituellement vides. Le soleil oblique découpe des ombres nettes sur les alignements interminables de maisons ouvrières aux briques sombres. La lumière contrastée les unifie, atténuant la perception de leurs mille et une petites altérations v ­ ernaculaires :

enquête Chabard : Pour le meilleur et pour le Pile

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un enduit rose, une paire de volets rustiques, des bacs à fleurs suspendus ou des ferronneries à volutes, plus souvent l’abaissement du linteau de la fenêtre du rez-de-chaussée, remplacée par un petit châssis standard en pvc. Parfois, une maison est murée ; une autre, vitres brisées, semble néanmoins habitée, sans doute sous la coupe de quelque marchand de sommeil. Ici ou là, on repère quelques habitations plus récentes, isolées ou en bandes. Leurs proportions plus tassées, leurs baies plus étriquées, leurs façades plus ternes, en briques plus lisses, sans modénature, trahissent les rénovations urbaines des années 1980. Dotées de rares commerces, les longues rues sont dépourvues d’arbres, ponctuées de dépôts illicites d’ordures, encombrées de voitures — souvent occupées, autoradio allumé, ou en cours de réparation, capot ouvert. La présence (ou l’absence) des hautes structures des quelques manufactures du quartier, toutes désaffectées, introduit des ruptures d’échelle brutales, falaises de briques ou terrains vagues. La plus belle et la plus vaste, en lisière du quartier, transformée au début des années 2000 par Patrick Bouchain, accueille aujourd’hui La Condition publique, lieu culturel reconnu consacré à l’art contemporain mais étanche au quotidien des Pilés. La pauvreté est ici chronique, enracinée. On a coutume de la résumer par des chiffres, des taux et des indicateurs qui lestent les statistiques d’une ville marquée par des contrastes sociaux maximaux3. Autour du parc Barbieux, les hautes bâtisses à l’architecture éclectique et les résidences fermées, qui abritent certaines des plus grandes fortunes de France. À quelques rues de là, des anciens quartiers ouvriers sinistrés comme le Pile (à l’est), des grands ensembles explosifs (Roubaix 2000 dans le centre, Trois-Ponts à l’est, Épeule à l’ouest…) ou des opérations de rénovation

1. Trois équipes pluridisciplinaires étaient en lice, chacune autour d’un mandataire architecte : l’agence hollandaise st-ar Strategies+Architecture (Beatriz Ramo), l’agence parisienne parc (Brice Chapon et Emeric Lambert) et l’Atelier Pierre Bernard. 2. L’équipe Pile-Fertile est composée de l’Atelier Pierre Bernard (Rana El Hoyek, Audrey Lecart, Marc Desjonquères), de l’agence de paysage Céline Leblanc & Axel Vénacque, de divers consultants (HB études & conseils, Oxalys accompagnement participatif, Strate, J.-M. Becquart économiste) avec la participation de deux associations culturelles (Hors Cadre et Cellofan). 3. À Roubaix : 27 % de chômage (le chiffre est presque le double dans la zus Roubaix Est dont fait partie le Pile), 33 % de la population a moins de vingt ans, 31 % touche le rsa et 46 % vit sous le seuil de pauvreté. Record national de l’abstention au premier tour des municipales 2014 (61,58 %).

Localisation du périmètre d’intervention de l’équipe du Pile-Fertile, au titre du pmrqad.

enquête 4

criticat 14


urbaine des années 1970 – 1980 tout aussi problématiques (comme l’AlmaGare au nord). Outre l’arrivée saisonnière de la course « Paris-Roubaix », l’image durablement négative et stigmatisante de l’ancienne capitale de la laine — la « Manchester française » — cristallise, dans la presse, toutes les peurs contemporaines : chômage, trafic de drogue, délinquance, émeutes, voitures incendiées, islamisme radical, voire terrorisme. Mais quelque part entre cette violence caricaturale mise en scène à outrance par les médias et les clichés d’un milieu populaire humble et solidaire, fortement identifié à son quartier — les deux visions pouvant être tour à tour instrumentalisées politiquement — , la réalité du Pile résiste à la simplification et s’impose, au fil de la déambulation, dans ses nuances et ses paradoxes. Le vol de la bécasse Face à cette situation concrète qu’elle appréhende dans la durée, l’équipe Pile-Fertile porte davantage de doutes que de certitudes. D’emblée, lui sont apparues les limites des outils opératoires courants de l’architecture et du projet urbain en pareil cas : la requalification physique de l’espace public et du bâti comme levier immobilier d’une gentrification progressive. Cette doxa domine pourtant les études urbaines récentes qui ont concerné le Pile, de près ou de loin : celles de Christian Devillers (1994 – 1997), de Patrick Germe & l’atelier Jam (1998 – 2000), de Panerai & Petermüller (2006 – 2008) 4. Respectivement, le Grand Projet urbain RoubaixTourcoing, l’étude sectorielle « quartiers sud et est » du Grand Projet de ville roubaisien (1998 – 2000), le Plan de référence urbain (2006 – 2008) et le Schéma de secteur des quartiers est (2008 – 2012). 5. Atelier Jam et Patrick Germe, « Projet urbain des quartiers sud et est. Ville de Roubaix. Rapport final », mai 2000, p. 6. 6. Voir tgt, « Roubaix quartiers est — Mission de maîtrise d’œuvre urbaine : schéma de secteur », mai 2012. 7. Équipe Pierre Bernard, « Dialogue compétitif —  étape 1 », la Fabrique des quartiers-Lille Métropole spla, septembre 2012.

ou, plus récemment, de Treuttel-Garcias-Treuttel (2008 – 2012)4. La stratégie de Germe était explicitement de « rénover, embellir et compléter la structure urbaine existante à partir d’un projet d’espace public ambitieux, support d’une échelle et d’une valeur résidentielle nouvelles […], de réintroduire de la valeur et d’enclencher un processus de rénovation5. » De même, l’agence tgt abordait exclusivement le Pile sous l’angle du « tissu urbain », du « génie du lieu », de « l’espace public », du traitement des façades, bref du paysage urbain et de sa composition6. En dépit de leur virtuosité dans la composition des formes, ces architectes fondent leur action sur la vieille croyance que la transformation physique de la ville induira le renouveau social. « Cette supposition s’écroule dès qu’on est sur place7 », affirme Pierre Bernard dans ses premières analyses, en septembre 2012. La « valeur » produite par cet urbanisme d’embellissement restera inaccessible à la fragile population du Pile et ne fera que repousser ses problèmes de fond, qui sont aussi les nôtres, dans les lointains confins où elle sera relogée. Risquée et ambitieuse, héroïque en quelque sorte, la proposition Pile-Fertile repose sur une conviction aussi simple que subversive : ce quartier doit être rénové avec, par et pour ceux qui l’habitent. Plutôt qu’une ennemie à éradiquer, à faire disparaître en

enquête Chabard : Pour le meilleur et pour le Pile

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la repoussant toujours plus loin ou en la dispersant dans d’autres territoires, la pauvreté est considérée comme une condition nécessaire de l’action, un postulat à partir duquel travailler. Cet engagement implique non seulement de « résister à l’habitude et au plaisir de dessiner le projet8 », mais d’imaginer aussi des dispositifs qui garantissent le partage du faire, dans une économie très contrainte. Reprenant à son compte les théories ambiantes de la participation, du

8. « Pile-Fertile : cultivons l’autre face », s.d. [été 2013], p. 125.

bottom-up et de l’empowerment, tout en connaissant leurs limites, l’équipe rédige 130 pages9 d’une méthode foisonnante, qui multiplie les « modules

9. Ibid.

d’action » entrecroisés, fondés sur les capacités productives des habitants, et dirigés tous azimuts : de l’autoréhabilitation des maisons au jardinage, de la gestion collective du chauffage au développement culturel, du traitement des déchets au renouveau de la vie de la rue. Explorant simultanément toutes les questions, éprouvant toutes les hypothèses, exploitant toutes les ressources, sollicitant tous les acteurs, ce vade-mecum labyrinthique semble conçu pour résister à la « pensée unique », à la simplification technocratique et à la normalisation administrative. Tenant davantage de la tactique maquisarde que de l’art classique de la guerre, sa logique n’est pas linéaire ou hiérarchique, mais enchevêtrée et diffuse. Pragmatique, autorégulatrice et ouverte à l’imprévu, la proposition se prémunit contre tout enthousiasme béat et, par son foisonnement même, nourrit ses propres antidotes à l’échec. Une « choque » de maisons rue Desaix, au cœur du Pile (juillet 2013).

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Pierre Bernard a engagé beaucoup de lui dans le Pile-Fertile. Praticien rare et expérimenté, disciple de Paul Bossard à l’école d’architecture de Lille, licencié de philosophie et lui-même enseignant reconnu, il est installé à Amiens depuis le milieu des années 1980, construit principalement dans le Nord de la France et mène volontiers ses projets en association avec 10. Paul Chemetov, Didier Debarge, Rudy Ricciotti, Éric de Rengervé, François Duhoux ou 51n4e. 11. Luc Baboulet, « Collège 1000 dans la plaine picarde », amc n° 101, octobre 1999, p. 41.

d’autres10. Sa conception fondamentalement opérative et même coopérative de l’architecture « postule que tout collabore et [que] rien ne travaille jamais seul11 », comme l’écrivait Luc Baboulet. Siège du rapport des forces plutôt que du dessin des formes, le « projet » (si le mot est encore approprié) doit, du dessin au construit, éprouver les liens entre les architectes, les autres concepteurs (urbanistes, paysagistes, artistes, etc.), les maîtres d’ouvrage et leurs techniciens, les ouvriers sur le chantier, les futurs usagers. Cette vocation au dialogue, aux limites de l’architecture, représente une prise de risque pour l’architecte mais aussi une extension du domaine de son action. Un exemple : au tournant des années 1990, invité à intervenir dans le village médiéval de Domart-en-Ponthieu (Somme), sans programme établi, il s’associe avec son camarade Didier Debarge. Ensemble, ils réaménagent les pas gradinés qui grimpent jusqu’à l’église depuis le Moyen-Âge, repèrent le long de cet ancien cheminement quelques bâtisses abandonnées, en restaurent une, font intervenir un artiste, mûrissent l’idée d’y installer un centre d’art, fondent, sur un mode associatif, la Maison du livre d’artiste contemporain. Ils la codirigent bénévolement pendant dix ans,

Maison à vendre, à l’angle de la rue de Leuze (juillet 2013).

enquête Chabard : Pour le meilleur et pour le Pile

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y exposent, loin des sentiers battus, une douzaine d’artistes importants entre 1992 et 2000 et en publient à chaque fois un livre12. Entre générosité et réalisme, idéalisme et pragmatisme, cette démarche engage l’architecture comme un art de faire, comme un activisme qui saisit tous les possibles. Qui sait jusqu’où elle mènera le Pile ? Le réduit domestique Presqu’au bout de la rue Jules-Guesde, un des axes est-ouest du quartier, Pierre Bernard s’arrête devant une maison murée. Une toute petite trappe

12. Gérard Duchêne (1992), Andrea Tippel et Tomas Schmit (1993), Les Bicknell et Matthew Tyson (1994), JeanFrançois Bory, Ilse Garnier, Pierre Garnier, Bernard Heidsieck et Pierre Tilman (1995), Nancy Wilson-Pajic (1996), Sven’t Jolle (1997), Soun-Gui Kim (1999), Joël Fisher (2000).

en acier ménagée dans les parpaings permet de s’y glisser. Rachetée par la Communauté urbaine de Lille (lmcu) et parmi les premières qui seront réhabilitées, elle intéresse tout particulièrement l’architecte car elle est typique du Pile, et plus généralement de l’habitat ouvrier de la région à la fin du XIXe siècle : maisons mitoyennes, en brique, construites sur des parcelles longues et étroites (moins de 4 mètres), ouvertes à l’arrière sur une courette, destinées alors à un seul ménage, généralement propriétaire. D’une vingtaine de mètres carrés au sol, chacun des trois niveaux comprend deux petites pièces séparées par un escalier raide ; le deuxième étage est dans les combles, éclairé par de minuscules vasistas. Construites par séries (ou « choques ») de quatre ou cinq, elles forment, en rangs serrés, des îlots longs et étroits : 160 mètres par 30 pour celui-ci, qui compte 90 parcelles et autant de logis. Fascinants, du dehors, pour leur caractère unitaire et répétitif, pour leur densité (180 logements à l’hectare brut), ces « îlots-lanières » concentrent également, en leur cœur, le pire des problématiques du Pile (surpopulation, insalubrité, précarité…). Un quasi-demi-siècle d’incurie explique leur état critique actuel et, en même temps, leur étonnante longévité dans une ville où ce type d’habitat a été pourtant, jusqu’à récemment, volontiers « éradiqué ». Dans les années 1955 – 1975, les programmes de rénovation urbaine ont privilégié des quartiers plus centraux et plus séditieux (notamment le quartier populaire des Longues-Haies, politiquement incontrôlable depuis les révoltes ouvrières sanglantes de 1931 jusqu’aux affrontements liés à la guerre d’Algérie). Dans les années 1970 – 1980, c’est la démolition des « courées » du quartier de l’Alma-Gare qui a concentré les énergies et a été le théâtre de l’aventure participative et autogestionnaire de l’Atelier populaire d’urbanisme13. Et le Grand Projet urbain de la fin des années 1990 a, quant à lui, insisté plutôt sur la reconquête de l’immense friche industrielle de l’Union (encore en partie béante à l’ouest de la ville). Accueillant les ménages les plus précaires fuyant ces opérations successives, le Pile en a été jusqu’à présent le grand oublié. La politique de la ville, dans tous ses avatars s­ uccessifs14, s’est

13. Présentée par une exposition à l’ifa (15 avril –  6 mai 1982) et son catalogue (Roubaix Alma-Gare. Lutte urbaine et architecture, Bruxelles, éditions de l’­Atelier d’art urbain, 1982), cette expérience a été analysée récemment par le sociologue Julien Talpin (notamment dans : Participation, piège à cons ? Quand l’Alma-Gare prouve le contraire, avec Paula Cossart, Brignais, éditions du Croquant, à paraître en 2014). 14. Politiques successives des Secteurs prioritaires d’intérêt général en 1981, de Développement social des quartiers en 1983, de ­Développement social urbain en 1989, plus récemment de Résorption de l’habitat insalubre, voire indigne, ou encore Zones urbaines sensibles, aujourd’hui.

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Vues extérieure et intérieure d’un « îlotlanière » du quartier du Pile, le long de la rue Jules-Guesde (juillet 2013).

résumée ici à l’acquisition foncière par la puissance publique, aboutissant certes à quelques rares constructions mais générant surtout une dégradation lente de ces maisons rachetées et immobilisées pour des années. Dilué dans le temps et combiné à un phénomène de paupérisation chronique, ce processus a notoirement contribué à produire l’insalubrité qu’il était censé combattre. Une fois à l’intérieur de la maison murée de la rue Jules-Guesde, une sensation d’étouffement domine, qui n’est pas tant due à l’odeur douceâtre

enquête Chabard : Pour le meilleur et pour le Pile

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de moisi qui sature l’atmosphère qu’à l’absence d’horizon intérieur. Cuisine et pièces d’eau ont été construites de bric et de broc, à l’arrière de la parcelle, annihilant la courette et son apport d’air et de lumière. Butant sur une impasse, le « réduit domestique » apparaît alors encore plus confiné et aliénant, redoublant l’effet d’enclavement du quartier lui-même.

Seule respiration des maisons du Pile, la minuscule courette est souvent sacrifiée afin de gagner de la surface pour les pièces d’eau.

Au Pile, chaque cas est certes toujours singulier. Les « habitants » —  notion générique et problématique — ont ici des profils d’une extrême diversité, bien loin de l’image homogène de l’ancienne « classe ouvrière » : propriétaires ou locataires, actifs ou sans emploi, Cht’is ou immigrés, avec ou sans papiers, familles nombreuses suroccupant les chambres aux étages ou retraités parfois invalides les ayant désertées, etc. Cependant leur point commun, outre leur dénuement, tient justement à l’architecture répétitive de leur habitation dont les problèmes récurrents doivent être traités non au cas par cas, comme un projet toujours différent, mais par des solutions ordinaires que l’on peut généraliser. Pour Pierre Bernard, les premières réhabilitations publiques, dont il sera le maître d’œuvre dans le cadre du Pile-Fertile, doivent avoir une vertu à la fois expérimentale et pédagogique, et permettre la mise au point d’un mode opératoire à la fois économique, productif et constructif. Or, justement, les méthodes de l’action publique en la matière semblent tout à fait inadaptées aux enjeux. L’architecte s’interroge par exemple sur la procédure d’« accession sociale à la propriété » privilégiée ici par l’Anru (principal financeur du pnrqad15), soucieuse de loger des petits propriétaires dans ces territoires difficiles que même les bailleurs sociaux désertent.

15. Via l’Anru et l’Anah, l’État engage, dans ce programme pluriannuel, 380 millions d’euros répartis sur 25 sites en France, sélectionnés à la suite d’un appel d’offres lancé en 2009. Outre le Pile, le plus vaste et le mieux doté (42,7 millions d’euros sur les 115,9 dédiés à la métropole lilloise), les autres sites lillois retenus sont : la route d’Houplines, le quartier Simons à Lille, le quartier Bayard à Tourcoing et le quartier Crétinier à Wattrelos.

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Subordonnant le lancement des travaux à la signature d’un compromis de vente, elle est bien trop lente et suspend la métamorphose du quartier. Relativement coûteuse (foncier, maîtrise d’œuvre, travaux), elle aboutit à des 16. Une maison typique du Pile, d’une soixantaine de mètres carrés, se vend en moyenne autour de 80 000 euros sur le marché et se vendra autour de 120 000 euros en accession sociale à la propriété après réhabilitation.

prix de vente qui dépassent la moyenne du marché privé local16 et excluent la plupart des gens du Pile. L’argent public ne manque pas, mais la manière de le dépenser s’avère contredire les objectifs sociaux affichés par le pnrqad. Convaincu que l’architecte ne projette pas seulement la forme du bâti mais, plus généralement, les normes de l’action, Pierre Bernard déplore ces procédures imposées d’en haut et relayées localement, notamment par la Fabrique des quartiers. Partout où c’est encore possible, il préconise de les renverser diamétralement en s’appuyant sur la capacité d’agir des habitants et en les accompagnant dans la réhabilitation progressive de leur propre maison. « Il s’agit de combats ou de jeux entre le fort et le faible, et des “actions” qui

17. Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, tome 1 : Arts de faire, Paris, Gallimard, 1980, p. 57. 18. Guillaume Delbar (ump) a ravi la mairie au candidat socialiste sortant. Première municipalité socialiste en France (avec l’élection du guesdiste Henri Carette en 1892), Roubaix est restée à gauche pendant presque tout le XXe siècle (avec une parenthèse centriste notable entre 1983 et 2001).

restent possibles au faible », résumerait Michel de Certeau17. L’architecte public Entre l’été 2013 et les élections municipales de mars 201418 — moment de paralysie urbanistique nationale — , l’équipe du Pile-Fertile organise une suite d’ateliers publics autour des différents thèmes du projet. Ouverts aux représentants associatifs, aux divers acteurs locaux mais surtout aux Pilés, ils se tiennent à la Maison du projet, inaugurée en décembre 2012, financée par la mairie et animée au quotidien par Marie-Georges Volckaert, agente municipale spécialiste de l’insertion et du relogement. L’atelier du 13 novembre 2013 est le premier consacré à « l’autoréhabilitation des logements ». À l’aide d’un jeu de plans vierges et d’une maquette-coupe constructive au 1/20e d’une maison type, les principaux enjeux peuvent être concrètement abordés et discutés : ramener la lumière au rez-de-chaussée ; rationaliser la distribution, l’affectation des pièces ; étudier les techniques d’isolation. Si l’on remonte la salle de bains à l’étage, dans la chambre la plus petite, on peut gagner une courette, voire un jardinet, mais on doit changer l’escalier d’orientation. Plus poreux à la lumière dans le sens longitudinal, celui-ci pourrait ainsi se combiner plus facilement avec les meubles de cuisine au rez-de-chaussée. Au deuxième étage, des lucarnes, plutôt que les sempiternels Velux, transformeraient les demi-chambres sous combles en véritables pièces. En concentrant la réflexion sur trois prototypes — l’escalier, l’extension arrière, le chien-assis — , on pourrait finalement maîtriser l’essentiel de l’amélioration typologique de ces maisons. Mais comment les mettre en œuvre ? Il faut d’abord de la place. L’équipe lorgne sur un magasin désaffecté de fruits et légumes au centre du quartier :

enquête Chabard : Pour le meilleur et pour le Pile

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Manipulation d’une maquette d’étude lors de l’atelier public sur l’auto­réhabilitation des maisons, le 13 novembre 2013 (photo : Hors Cadre).

il pourrait servir à la fois d’atelier participatif, de « ressourcerie », de lieu de stockage de matériaux de construction issus de démolitions ou d’achats groupés pour les chantiers publics qui pourraient bénéficier aussi aux chantiers privés. Pour animer ce lieu de production, Pierre Bernard sollicite un collectif lillois d’architectes et de paysagistes, les Saprophytes, actifs dans le quartier depuis 2004. Tous les jeudis depuis trois ans, ils garent leur camionnette customisée sur une placette de la rue de Lannoy, entre le Pile et le secteur Sainte-Élisabeth, et déballent outils et matériaux pour un atelier hebdomadaire de design public et gratuit. Inspirés des expériences d’Enzo Mari dans les années 1970 et de ses prototypes de mobilier en planches destinés à l’autoconstruction19, ils animent cette « fabrique d’architecture bricolée » et accompagnent les habitants dans la réparation ou la réalisation de meubles. Plus que des objets, les « Sapro » ont construit sur la durée des

19. Voir Enzo Mari, Autoprojettazione ?, Mantoue, éditions Corraini, 2002.

liens précieux avec les Pilés. Mais conscients du caractère éphémère de leur action, ils se reconnaissent dans la nécessité d’une inscription plus pérenne, au sein d’un lieu identifié. Dans le cadre du Pile-Fertile, ils proposent de monter un « club » — sur le modèle des clubs sportifs plutôt que des cercles aristocratiques — qui combinerait bricolage et haute technologie (par exemple, des imprimantes 3d pour fabriquer des pièces en petites séries et s’émanciper des grandes enseignes de quincaillerie). Plus qu’un libre-service, l’enjeu est de susciter l’adhésion d’un groupe d’habitants qui recevraient une formation, seraient responsables du lieu et pourraient eux-mêmes

enquête 12

criticat 14


Maquette-coupe d’une maison type réalisée par l’Atelier Pierre Bernard pour l’atelier public du 13 novembre 2013.

dispenser des stages. Avec quelques dizaines de milliers d’euros par an, ce « club de bricoleurs » pourrait devenir un véritable lieu de production et de transformation de l’habitat, une paille au vu des 2,5 millions d’euros investis pour la « requalification » récente, très minérale et hyperstandardisée, des « espaces publics » de la place Carnot du Pile (hors périmètre du Pile-Fertile), à coups d’enrobé et de ralentisseurs. Cette approche de l’autoréhabilitation est centrée sur l’individu réinvesti de toute sa puissance d’action et sur la maison comme unité d’intervention. Mais au-delà, elle aspire surtout à générer des processus collectifs et urbains. Et elle entrecroise les autres lignes d’action du Pile-Fertile. Lors de ses enquêtes porte-à-porte, la sociologue de l’équipe a remarqué par exemple une tendance récurrente au repli de la vie domestique à l’arrière de la maison, loin de la saleté et de l’insécurité de la rue. Généralement pensés indépendamment dans l’urbanisme contemporain, l’espace privé et l’espace public sont pourtant dialectiquement liés et pourraient être transformés l’un par l’autre. Dès le dialogue compétitif, l’équipe imaginait de ressusciter certains dispositifs d’entre-deux qui existaient dans les courées ouvrières du Nord, où le « cotche » à charbon, la bassine à lessiver, un simple banc ou même deux pots de fleurs définissaient un lieu intermédiaire de sociabilité au seuil 20. Nicolas Soulier, Reconquérir les rues. Exemples à travers le monde et pistes d’action, Paris, Ulmer, 2012.

du logis. Dans un ouvrage récent, l’architecte et urbaniste Nicolas Soulier a pisté ces lieux dans le monde entier et les a baptisés frontages, exhumant un mot du vieux français encore usité dans la langue anglaise20. Le 7 octobre

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La rue Réaumur transformée pour la conférence de Nicolas Soulier sur les frontages, le 7 octobre 2013.

2013, l’équipe du Pile-Fertile l’a invité à présenter son livre au milieu d’une rue du quartier, transformée pour l’occasion en salle de conférence en plein air. Aux antipodes du cadre réglementaire actuel et des normes strictes de domanialité de l’espace urbain, le frontage présente pourtant la vertu de ramener le vivant devant la maison. Avec peu de moyens, il élargit l’horizon individuel et génère en même temps du bien commun. Préconisés par l’équipe dans certaines voies, selon leur largeur et l’­orientation des façades, les frontages ne sont possibles que si l’on réorganise les autres usages de la rue, notamment le stationnement ou le stockage des ordures et des encombrants. L’espace existe pourtant. Une maison sur cinq est vacante au Pile. Rompant avec la fascination que les études antérieures et la zppaup en vigueur depuis 2002 nourrissent à l’égard de l’homogénéité et de l’unité des « îlots-lanières », Pierre Bernard est convaincu de la nécessité d’ouvrir dans ce tissu des respirations, des « jours », en démolissant une « choque » par tronçon de rue. Traversant si possible l’îlot de part en part, ces interruptions pourront accueillir de multiples usages : collecte de compost et de déchets recyclables, potagers et vergers coopératifs, jardins d’enfants. Ponctuant de lumière l’ombre continue des interminables rues est-ouest, elles accueilleront les arbres que l’on ne peut planter au bord des chaussées trop étroites et instaureront de nouveaux cheminements de traverse. Mais comme les « plis d’aisance » que les tailleurs ménageaient dans les costumes, elles offrent surtout une marge à tous les usages qu’on ne soupçonne pas encore.

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Le pouvoir temporel Bifurquant vers le sud, Pierre Bernard s’engage dans la rue de Condé, où survivent quelques rares commerces : la minuscule Épicerie du Pile, le Corso, un bazar d’électroménager, et surtout Chez Habib, le salon de coiffure, un lieu fort de sociabilité du quartier. C’est l’heure de fermeture, la rue est déserte. Le coiffeur et l’architecte évoquent la descente de police de la veille qui a provisoirement calmé les incessantes turbulences nocturnes des « jeunes », terme aussi vague qu’« habitants ». De jour, ils forment des groupes informels, notamment autour des points de deal, aux entrées du quartier, aux abords de la place Carnot, selon une géographie réglée et invisible. La nuit, tout le Pile brûle de leurs rixes et de leurs méfaits, de leur ennui sans fond et de leur rage inextinguible que les plus lucides hurlent 21. Écouter, par exemple, les morceaux de Rimkhana (du Pile), de 59Grammes (de l’Alma-Gare) ou de La Roubaizia (de Trois-Ponts, Épeule et Potennerie).

sur la scène rap roubaisienne, une des plus intenses en France21. Ce clivage entre « jeunes » et « habitants » n’est que le plus profond et le plus douloureux de tous ceux qui morcellent la société du Pile, qu’ils soient sociaux, économiques, culturels, ethniques, religieux, générationnels, ou simplement familiaux. Ils rendent plus épineuse qu’ailleurs l’idée même d’une participation de chacun à la transformation collective d’un quartier qui suscite pourtant l’attachement de tous et qui retrouve une forme d’unité bigarrée le jour du marché. Organiser des « ateliers publics » ne suffit pas. Pour que les gens se déplacent, l’équipe du Pile-Fertile s’appuie sur les quelques « corps intermédiaires », publics ou privés, encore présents sur le terrain, mais

Les habitants du Pile autour d’une grande photo aérienne du quartier, lors du « diagnostic en marchant », le 10 juillet 2013 (photo : Hors Cadre).

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dont l’­adhésion au projet n’est pas toujours une évidence : un centre social au bord de la faillite, un comité de quartier fraîchement ressuscité ou une association de jeunes (une des dernières de Roubaix), à court de subventions, chacun fédérant un public spécifique de quelques dizaines de personnes. La vie associative du quartier est sinistrée. Il y a encore une vingtaine d’années, le très actif comité des fêtes, des associations de jeunes (TroisPonts Pile, Les jeunes du Pile), de commerçants (Les chevaliers du Pile), d’enseignants (Association laïque pour le devenir du Pile) et, par-dessus tout, le comité de quartier, fondé en 1983, structuraient la vie civique locale22. Un désengagement municipal inavoué et, plus généralement, une politique de la ville qui, depuis l’Anru, privilégie le spatial à l’humain, le renouvellement du cadre physique à l’action sociale, ont progressivement

22. Voir Serge Leroy et Raymond Platteau, Le Pile à cœur, Roubaix, Comité de quartier du Pile, 2002.

effiloché ce tissu qui était tout aussi dense qu’à l’Alma-Gare. Aujourd’hui, les associations actives au Pile viennent d’ailleurs et y mènent des initiatives louables mais ponctuelles et éphémères, le temps d’un atelier citoyen, d’une performance artistique ou d’une collecte de mémoire. Mais tout simplement, la société a changé. Le comité de quartier du Pile s’est éteint au début des années 2010, en même temps que disparaissait son fondateur, Raymond Platteau. Instituteur à l’école Pasteur du Pile depuis 1977, il prêtait son éloquence à la « parole » d’un quartier encore fortement ouvrier. Socialiste et laïc, il représentait alors l’un des deux courants qui dominaient la démocratie participative locale (l’autre étant le catholicisme social, très actif quant à lui à l’Alma-Gare dans les années 1960 – 1970)23. Alors que l’ancien comité de quartier était âgé et blanc, le nouveau, fondé au lendemain des dernières élections municipales (en même temps que celui d’Épeule et de Trois-Ponts), est jeune et maghrébin. Nés au Pile au milieu des années 1970, Selim Mel, Amar Hammia, Karim Farhi et leurs camarades

23. Voir Catherine Neveu, Citoyenneté et espace public. Habitants, jeunes et citoyens dans une ville du Nord, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2003, p. 53.

appartiennent à une génération qui aspire à une représentation civique, sinon politique. De loin, cette démarche peut fleurer le communautarisme. De près, elle apparaît plutôt comme une des facettes (certainement la plus susceptible de relayer l’action du Pile-Fertile) d’une communauté maghrébine hétérogène et travaillée par des tensions internes. À l’autre bout du spectre, se situe la future mosquée Abou Bakr Essedik24, installée sous les sheds d’une ancienne usine mitoyenne de La Condition publique. Soutenue par la mairie et financée en partie par les fidèles et pour l’autre par des fonds étrangers, sa construction est pilotée par l’association éponyme dirigée par les frères Gacem. En 2010, l’un d’eux avait suscité la polémique sur les sites d’extrême droite après s’être prononcé, dans un documentaire de John Paul Lepers, pour l’application de la charia en France, « si demain [elle] devient musulmane25 ».

24. Vaste complexe cultuel (double salle de prière pour 2 500 personnes), culturel (école coranique, salles de réception et de conférence) et commercial (galerie de 800 mètres carrés), conçu par l’architecte Oussama Bezzazi, atelier apa. 25. John Paul Lepers, Qui a peur de l’Islam ?, documentaire diffusé sur France 24 le 14 septembre 2010.

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En vis-à-vis, à chaque bout du quartier, le pouvoir spirituel se polarise entre deux lieux de culte qui semblent se tenir en respect : au nord, la future mosquée ; au sud, l’église du Très-Saint-Rédempteur, elle-même reconstruite 26. Philippe Escudié et Jean-François Fermaut architectes, 1992 – 1994.

en 199426, armée de son école privée, Notre-Dame de Lourdes, et d’une antenne du Secours catholique (ouverte à l’automne 2013). Entre ces deux horizons, c’est le terrain concret du « temporel » qu’il s’agit, pour l’équipe de Pierre Bernard, de réinvestir. Car dans un quartier aussi sensible, où vit une population parfois complètement désaffiliée, sans travail ni horaire, la démarche du Pile-Fertile doit savoir restructurer le temps humain avant de prétendre avoir des effets sur l’espace urbain. C’est tout l’enjeu, par exemple, du futur parc du Pile que portent plus spécifiquement les paysagistes de l’équipe. Plutôt que de dessiner un nouveau jardin sur la friche de l’ancienne Teinturerie (comme l’ont proposé tous les urbanistes précédents), l’architecte Axel Vénacque, associé à la paysagiste Céline Leblanc, estime que la notion de « parc » doit être étendue à l’ensemble du quartier (notamment aux futures parcelles démolies dans les îlots-lanières) et que « sa forme sera la forme de sa

27. Entretien avec l’auteur, 18 décembre 2013.

gestion27 ». Déjà présente au Pile sous un statut privé ou associatif, la pratique du jardinage est consensuelle, mobilisatrice et relativement facile à développer. Ses vertus sont connues : transformation effective du paysage urbain, gestion d’une part des déchets, amélioration de l’alimentation, etc. Mais en mettant en mouvement la vie du quartier autour du végétal, de ses rythmes et de ses contingences, elle est surtout saisie par l’équipe comme moyen de tester la méthode même du Pile-Fertile : mettre, pas à pas, une population fragile et morcelée en capacité de produire son propre espace urbain. Ayant convaincu la Ville de ne pas démanteler le potager de poche qu’un riverain a créé et qu’il entretient quotidiennement sur la friche depuis la démolition de la Teinturerie, l’équipe l’isole par une clôture et fait de cet enclos aux proportions d’un terrain de tennis l’échantillon type de ce que pourrait devenir le parc du Pile. Deux ateliers publics, les 22 octobre et 26 novembre 2013, rassemblent une vingtaine de personnes, surtout des femmes, mères ou grands-mères, et se prolongent sur place pour nettoyer, désherber, terrasser, retourner, planter ce « jardin des apprentis ». Depuis, lors des rendez-vous hebdomadaires organisés par la Maison du projet ou de manière spontanée, un petit groupe d’habitants entretient régulièrement la parcelle, écrivant les possibles du futur parc du Pile. Aujourd’hui clos, il sera en principe ouvert, élargi à tout le foncier disponible et, une fois la dynamique collective confortée, sera livré aux méthodes participatives du Japonais Kinya Maruyama, lors d’un workshop

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estival en 2015, semblable à celui qui a donné vie à l’étonnant Jardin étoilé de Paimbœuf (Loire-Atlantique)28. Sept ans de réflexion « Ateliers publics », « bricolage participatif », « jardinage partagé »… Les

28. Voir Anne-Laure Egg, Kinya Maruyama, architecte workshopper. Le Jardin étoilé/ Paimbœuf, Arles, Actes Sud, 2010.

actions entremêlées du Pile-Fertile semblent à première vue conformes à l’air du temps, fleurant à la fois la bonne conscience bobo et les technologies néolibérales de la participation. Elles s’en distinguent néanmoins radicalement. Inscrites dans la durée, contrairement aux performances éphémères de la plupart des « collectifs urbains », elles ne se suffisent pas à elles-mêmes et ne se complaisent pas dans leur accomplissement. Moyens plutôt que finalités, elles tendent vers un but bien moins confortable : « transformer une situation désespérante en modèle de développement exemplaire29 », c’est-à-dire prendre ce quartier particulièrement problématique (victime

29. « Pile-Fertile : cultivons l’autre face », op. cit., p. 126.

collatérale d’une certaine histoire urbaine) comme laboratoire d’une autre fabrique de la ville, quitte à bousculer les routines. Comment imaginer, par exemple, pour les agents des services Espaces verts de la Ville, de déléguer tout ou partie de l’entretien d’un parc public aux citoyens, auxquels ils ne reconnaissent a priori aucune compétence fiable, si ce n’est celle de leur compliquer la tâche ? Comme pour la réhabilitation des maisons, la gestion des déchets ou l’appropriation de moyens d’expression ou de création30, il est tout aussi ardu finalement d’impliquer les gens du Pile et de les mettre en situation d’agir que de convaincre

30. Membre de l’équipe du Pile-Fertile et spécialisée dans le développement culturel, l’association Hors Cadre familiarise les habitants à l’outil vidéo comme moyen de reconquérir la production de leur propre image et de leur propre parole.

Morceaux de la maquette démontable du quartier utilisée à la Maison du projet (novembre 2013).

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les acteurs institutionnels, publics ou privés, de remettre en question leurs propres modes opératoires. Après quarante ans d’efforts vains et stériles au Pile, l’État et ses services ont pourtant de quoi s’interroger. C’est aussi vers eux, estime Pierre Bernard, que l’empowerment devrait être orienté, si l’on veut redonner du sens à la notion de « puissance publique ». Éminemment politique, la démarche du Pile-Fertile suppose de redistribuer les rôles, partager le processus de conception et de fabrication, inverser les modes de validation. Prenant le risque d’explorer des chemins inconnus, elle exige aussi des commanditaires et des partenaires la même capacité d’invention. C’est là, au fond, que réside sa fragilité, tant la commande est ambiguë. Tout en se berçant de la petite musique du développement durable et de la démocratie participative, celle-ci reconduit des modèles centralisés, linéaires et hiérarchiques, et continue de réclamer à l’architecte un « projet » comme réponse à une question, comme remède prescrit par un diagnostic. Les problèmes du Pile (comme ceux de n’importe quel autre territoire) ne sont pourtant ni stables ni définitifs. Recelant une part d’incertitude, ils évoluent en même temps qu’on leur apporte des solutions. Pour Pierre Bernard, qui revendique de prolonger la conception d’un édifice jusque 31. Voir Pierre Bernard, « Le chantier », criticat n° 2, automne 2008, pp. 98 – 111.

sur le chantier31, il faut par conséquent agir et penser en même temps,

32. « Pile-Fertile : cultivons l’autre face », op. cit., p. 58.

seul vestige de l’ancienne Teinturerie. Avant de rentrer, Pierre Bernard

« concevoir en avançant32 ». La lumière déclinante étire l’ombre de la haute cheminée de brique, traverse encore une fois la friche engazonnée et s’arrête pour bavarder avec Jean-Michel, qui vient de récolter une poignée de petits pois, les premiers du « jardin des apprentis ». Cette empathie, cette rencontre toujours renouvelée de l’architecte marcheur et du terrain de son action poussent sans doute à ses limites l’exercice même de l’architecture. Mais comme un antidote à « l’illusion des plans », cet engagement, cette écoute, cette prise de corps

Sauf mentions contraires, les photos illustrant cet article ont été prises par l’Atelier Pierre Bernard.

contient aussi toute la force du Pile-Fertile. Puisse-t-il réussir. Son échec porterait un coup fatal à ce quartier dont l’état critique est aussi celui de notre société. P.C.

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La silhouette du complexe De Rotterdam dans le skyline de la ville. Photo : Ossip van Duivenbode. 20


De Rotterdam, le gratte-ciel colossal livré cette année par l’Office for Metropolitan Architecture, se veut un monument au dynamisme entrepreneurial de la ville. Mais l’intervention du secteur public a été nécessaire pour qu’il se réalise, alors qu’émerge dans la cité ce qui pourrait être un urbanisme alternatif à ce qu’il représente. Quel « manifeste » Koolhaas cherche-t-il à écrire ici ?

Wouter Vanstiphout Oublier l’oma Wouter Vanstiphout, membre fondateur de Crimson Architectural Historians, dirige la chaire d’urbanisme « Design as politics » à la faculté d’architecture de la tu de Delft.

En 1991, je suis venu m’installer à Rotterdam. En ce temps-là, je vivais comme un choix idéologique le fait de me lier volontairement à cette ville couverte de cicatrices plutôt que de m’exiler vers la réserve pour touristes et étudiants qu’était Amsterdam. La ville où j’arrivais était tristement célèbre pour son vide : ses parcelles bombardées et laissées vacantes, ses installations portuaires robotisées posées sur des territoires artificiels en extension vers la mer du Nord. Les digues, les voies de chemin de fer et les autoroutes surdimensionnées qui lacéraient le centre-ville décourageaient les rares touristes de traverser les rues pour se rendre au musée ou au parc, sans parler de se frayer un chemin jusqu’à la Meuse afin de contempler les porteconteneurs traçant leur route vers l’amont. Rotterdam était bruyante et sombre, il en émanait les chants morbides des groupes new wave qui se produisaient dans le centre, tandis que dans les hlm municipales retentissaient une forme particulièrement rageuse de hip-hop local et une techno prolo brutale, connue sous le nom de Gabber House (Gabber signifiant, non sans ironie, « copain » ou « pote » dans l’argot de ’Dam). Rotterdam était aussi la ville d’origine d’une nouvelle architecture, pas d’un nouveau style, ni d’une nouvelle génération d’architectes, mais vraiment d’une Architecture nouvelle. Ma première confrontation, viscérale, avec elle date d’une incursion clandestine sur le chantier en voie d’achèvement du Kunsthal de l’oma. C’était une expérience fascinante que

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de voir ainsi, de l’intérieur, cet impossible fatras de béton brut au bord de l’écroulement. Le bâtiment concentrait toute l’étrange et absurde logique infrastructurelle de Rotterdam et devenait lui-même partie intégrante du réseau d’infrastructures. À ce stade, il ressemblait à un projet qui aurait mal

Le Kunsthal vu depuis la route de la digue qu’il relie au parc, à l’arrière. Photo : Jeffrey Beall (Wikipedia).

tourné, une mésaventure surréaliste à la Buster Keaton. L’entrepreneur qui nous surprit là (et qui nous fit faire le tour du chantier) était las d’avoir à expliquer qu’il n’y avait pas d’erreur, que rien de tout cela n’était temporaire, que le bâtiment serait vraiment ainsi, tel que dessiné par l’architecte : perforé par une rampe publique qui reliait le parc à la digue, avec en dessous une rue obscure sur laquelle donnaient les bureaux. Et puis il y avait la superposition contre-intuitive d’asphalte et de marbre ou de vitrage, les poteaux inclinés de l’auditorium, le pittoresque des colonnes déguisées en arbres dans la grande salle d’exposition et les caillebotis métalliques bruts pour la circulation des piétons. Comme on l’a souvent entendu par la suite, le Kunsthal relevait davantage de l’urbanisme que de l’architecture ; on aurait dit la traduction architecturale d’une étreinte joyeuse du corps fracturé de Rotterdam. Il était émouvant de voir, lorsque le bâtiment fut terminé, les vieux habitants de la ville l’utiliser en grommelant contre l’étrange informalité de son entrée cachée, et les jeunes parcourir ses rampes avec entrain dans tous les sens. Vous vous sentiez défendu, compris comme prisonnier volontaire de Rotterdam. Comme tout grand art, l’édifice était un portrait sans compromis de la ville telle qu’elle était autant que son manifeste, et il donnait le sentiment d’avoir été fait juste pour vous.

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Jeux de taquin Vingt ans après, De Kunsthal est le plus petit des projets de l’oma à Rotterdam. L’œuvre de l’agence y est devenue écrasante. Cette année, elle inaugure son plus grand bâtiment, De Rotterdam, une masse colossale de volumes empilés et collés les uns aux autres, qui évoquent tantôt une juxtaposition de plusieurs édifices, tantôt un seul conglomérat. Pour que le projet se réalise, la municipalité a décidé d’y faire venir ses propres services d’urbanisme et de voirie depuis les trois tours monumentales qu’ils occupaient à la périphérie de la ville. Ce faisant, elle a rendu possible le démarrage de ce chantier gigantesque, mais elle a également créé des dizaines de milliers de mètres carrés de bureaux vacants, qui s’ajoutent aux centaines de milliers qui plombent déjà le marché immobilier de Rotterdam. Ces tours qu’elle abandonne, dessinées par som, avaient été construites il y a quarante ans pour attirer les sièges de grandes entreprises. Celles-ci ne vinrent pas, et la municipalité installa ses urbanistes et ses services techniques dans ces tours vides pour dédommager le promoteur qu’elle avait poussé à investir et à construire. Hier comme aujourd’hui, dans la plus « américaine » des villes néerlandaises, le dynamisme du marché libre n’a pu se déployer qu’avec l’intervention de la puissance publique. Si la poursuite par la Ville de cette stratégie ruineuse témoigne de son manque d’imagination, de son incapacité à imaginer le progrès, la modernité ou le succès économique par d’autres moyens que l’­adjonction de gros objets à son skyline, qu’est-ce que cela nous dit de l’oma ? Les glaçantes façades gris acier apparues dernièrement avec tous ses bâtiments, de L’échelle de De Rotterdam se mesure à celle du territoire de l’infrastructure du port. Photo : Ossip van Duivenbode.

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Londres à Shenzhen et à Rotterdam, semblent issues de la même logique entrepreneuriale qu’avait formalisée som dans les années 1970, voire même l’architecte du modernisme héroïque de Rotterdam, Hugh Maaskant, le concepteur du bâtiment de bureaux qu’occupe actuellement l’oma. Pire qu’un manque d’imagination, c’est un manque d’intérêt qui est ici à craindre. Au lieu de s’inspirer de ce qui rendait la ville différente, comme l’avait fait l’agence pour concevoir le Kunsthal, De Rotterdam ne semble se référer qu’à ce qui la rend identique à toutes les autres : de vieilles constructions modernes, la logique byzantine et contre-productive de la finance immobilière et son expression dans l’architecture d’entreprise. Le gris menaçant du bâtiment de l’oma fonctionne comme un masque sardonique, qui montre à quel point ses architectes sont indifférents — ou déprimés ? — à l’idée de participer à la dégradation des finances publiques et aux chances qu’a le parc immobilier existant de trouver un jour des utilisateurs et des investissements. Il y a quelque chose d’enthousiasmant dans cet édifice, une certaine beauté, mais aussi quelque chose de tragique dans la minéralité de sa façade muette. Il montre que la ville elle-même n’est plus capable d’inspirer quoi que ce soit de spécifique à son architecte, que la production mondialisée de l’architecture et les manipulations politicoéconomiques dont elle dépend sont désormais le seul cadre de référence de ses projets. Regardez la façade, et vous saurez de quoi se soucie l’architecte. La preuve par le réel De Rotterdam n’est aucunement le fruit d’un compromis consenti par l’oma dans une conjoncture économiquement difficile pour faire entrer de l’argent dans les caisses. La nudité hypnotique du bâtiment est un effet voulu. C’est un choix idéologique et l’édifice a été conçu ainsi. De Rotterdam figurait dans le concept curatorial de Koolhaas pour les pavillons nationaux de la Biennale de Venise de 2014 aux côtés d’innombrables tours dessinées par des architectes non identifiés, afin d’illustrer le processus d’effacement des styles nationaux par le consensus autour du modernisme d’entreprise conquérant. Étant moi-même commissaire du pavillon britannique, j’ai d’abord supposé qu’il s’agissait là d’une déclaration critique visant à inciter les pays du monde à mettre en avant leurs différences. Le sérieux mortifère du De Rotterdam construit et sa présence dans l’image conceptuelle de la Biennale montrent qu’il n’y a là ni critique ni provocation. Le programme idéologique de Koolhaas est de mettre le monde en conformité avec les descriptions qu’il en a données dans ses textes et des analyses qui avaient été jusqu’ici prises pour des critiques. Tout s’éclaire : « The Generic City » et « Absorbing Modernity » sont des manifestes, mais des manifestes

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de l’espèce la plus solipsiste et narcissique qui soit. Car ils ne procèdent pas d’un désir de changer le monde, mais de l’ajuster pour le faire mieux correspondre aux descriptions les plus nihilistes, les plus négatives qu’on en puisse donner. Ils résultent de la prise de conscience que l’influence de l’œuvre de Koolhaas, de l’oma et d’amo est si grande, que la crédulité du public est telle, que l’échelle d’intervention est si massive, que les descriptions déprimantes de la perte de spécificité du monde peuvent maintenant être validées rétroactivement par le simple pouvoir de leur forme construite et par l’omniprésence de la propagande doctrinale de l’oma. Le monde, la ville en général, la mienne en particulier, Rotterdam, ne sont plus qu’une montagne de preuves de ce que Koolhaas répète depuis plus de vingt ans : que toutes les différences auront bientôt disparu du monde, que tout obéira à la même recette économique globale et post-humaniste, et que bien sûr toute résistance est futile car horriblement sentimentale, « à l’européenne ». Malgré tout, De Rotterdam est un apport indubitablement impression­ nant — au sens premier du terme — au paysage urbain de la ville, une confirmation de la vitalité brutale de sa modernité, ce cliché que les élus Des façades soigneusement dessinées pour atteindre une abstraction générique globale. Photo : Ossip van Duivenbode.

et les promoteurs locaux aiment à faire valoir. Le pataquès politique et financier sur lequel repose son existence avait déjà été oublié lors de son inauguration. Il pourra donc facilement se reproduire d’ici dix ou vingt ans avec un autre projet.

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Learning from Rotterdam Pourtant, il y a vingt ans, l’oma s’était passionnément intéressé au caractère obscur de cette ville difficile, produisant une architecture qui avait permis à Rotterdam d’aller de l’avant à sa façon. À présent, son skyline est squatté par un géant lourdaud qui a abandonné tout espoir d’imaginer une autre ville, fière et délibérément originale. Mais au fond, qui y perd le plus ? La Rotterdam d’aujourd’hui montre peut-être qu’elle n’a plus besoin d’architecture ni d’architectes pour raconter ses histoires et explorer ses futurs. La ville a changé de manière incroyable en vingt ans. Toute une scène entrepreneuriale, gastronomique, activiste et musicale est sortie de dessous les pavés et a créé de nouvelles artères, de nouveaux lieux et de nouvelles identités. Parfois, la municipalité les découvre, puis les sponsorise et les promeut, mais elles naissent et existent d’abord de manière autonome. Ce qui se passe là va bien au-delà d’une privatisation branchée ; il s’agit de reconfiguration des responsabilités assumées autre­ fois par l’État providence. Alors que le secteur public a cédé au charme envoûtant de la privatisation et de la dérégulation, de nombreux citoyens restent attachés aux principes et aux avantages des services collectifs et ils ont entrepris d’en recréer eux-mêmes. On a l’exemple de nouveaux groupes qui fondent leurs propres écoles publiques, leurs propres haltes-garderies, non pour évincer les autres, mais parce qu’ils sont frustrés par la pauvreté des services dispensés par les institutions et qu’ils refusent d’inscrire leurs enfants à l’école privée pour qu’ils puissent bénéficier d’une bonne éducation. Voilà l’arrière-plan politique de ce qu’on pourrait appeler avec optimisme un enrichissement progressif et non planifié de la ville comme communauté. Le phénomène a permis la reconversion de bâtiments historiques et le redéveloppement d’espaces publics et d’infrastructures oubliés, préemptés par les promoteurs, puis délaissés. Nous sommes dans une situation où les politiques urbaines et les projets privés peuvent enfin se mettre à suivre la dynamique autonome de la ville plutôt que d’essayer de la rejeter et de planifier. Alternative à un Amsterdam surcoté et trop cher, Rotterdam devient, pourrait ou — mieux — devrait devenir le berceau d’un nouveau type d’urbanisme. Peut-être ces quelques exemples paraîtront-ils désespérément optimistes et leur sélection irréaliste ; ce ne sont que quelques éléments épars d’un manifeste de la ville qui demande à être écrit. Ils prouvent la richesse de cette situation pour les urbanistes, les architectes prospectifs et les activistes, et la pauvreté des paradigmes exsangues qui continuent d’être plaqués d’en haut sur la ville. Pendant ce temps, nos architectes de marque comme oma et mvrdv œuvrent avec la Ville pour larguer çà et là sur le territoire de Rotterdam

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des icônes architecturales totalement artificielles, basées sur des besoins économiques fictifs, qui endommagent la cité de l’après-reconstruction plutôt qu’elles ne l’aident à mûrir. Aujourd’hui, tout ce que Rotterdam a de bien advient malgré son architecture spectaculaire, malgré la planification Traduit de l’anglais par Françoise Fromonot. Ce texte est la version développée pour criticat de l’article paru dans ­Arquitectura Viva 159.1/2014 sous le titre « El gigante no sabe sonar ».

imposée d’en haut par le capitalisme municipal, grâce aux édiles lorsque leur réaction à ce qui arrive dans les rues est de supprimer les obstacles à son épanouissement. La tristesse à l’idée que Rotterdam n’inspire plus nos architectes les plus célèbres n’est peut-être pas de mise. Peut-être devonsnous nous réjouir de n’avoir plus besoin de l’oma, de pouvoir l’ignorer, l’oublier, tandis que nous imaginons une ville différente, une ville juste pour vous, par nous-mêmes. W.V.

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Politiques de l’espace public

débat visite

analyse • anthologie • album

Ce n’est qu’à partir des années quatre-vingt, à la faveur du mouvement de retour à la ville, que la notion d’espace public —  expression empruntée au philosophe Jürgen Habermas —  apparaît dans le discours de l’urbanisme. Les politiques en la matière ont d’abord semblé pleines de promesses, notamment parce qu’elles investissaient d’une mission sociale la transformation des places et des rues par les concepteurs, qui renouait avec une certaine idée de l’urbanité.


À l’heure de la mondialisation et des crises de tous ordres qu’elle entraîne, que signifie aujourd’hui l’espace public et comment est-il produit ? Surprogrammés pour satisfaire des demandes catégorielles, instrumentalisés au service de la communication des élus, favorisant au lieu de l’infléchir le processus de gentrification des centres-villes, les aménagements témoignent pour la plupart d’un abandon, au profit d’une forme de consommation spectaculaire, de ce qui a pu être, pour le meilleur et pour le pire, une forme d’idéal édilitaire.

Au-delà des images réjouissantes largement relayées dans la presse, ce dossier met en évidence quelques-uns des ressorts de cette évolution. Une promenade dans le laboratoire de l’espace public qu’est depuis trente ans le Grand Lyon jette un éclairage transversal concret sur cette histoire. Une analyse critique de la consensuelle place de la République à Paris explore les raisons qui ont conduit à ce projet et les questions qu’il soulève. Ces deux articles sont complétés par un florilège d’extraits de quelques textes repères qui remettent ces thèmes en perspective. Enfin, dans une série de dessins inédits, Mehdi Zannad a personnifié pour criticat l’un des éléments qui font le plus fortement signe et symptôme dans l’espace public de nos villes : le mobilier urbain.


Le miroir d’eau des Berges du Rhône, vu depuis le pont de 30 la Guillotière.


Au début des années 1990, Lyon s’affichait en couverture des magazines spécialisés pour l’exemplarité de sa politique d’espaces publics. En 2007, les Berges du Rhône, puis, en 2013, le River Movie faisaient encore la une. De la Presqu’île bourgeoise aux berges festives, jusqu’aux rives de Saône scénarisées à outrance, retour sur trente ans d’aménagement dans le Grand Lyon.

Stéphanie Sonnette 1989 – 2014 : l’odyssée de l’espace public lyonnais Stéphanie Sonnette, juriste et urbaniste de formation, membre de la rédaction de criticat, est rédactrice spécialisée en ­aménagement urbain.

L’herbe pousse entre les dalles disjointes des fontaines de la place des Terreaux1, signe ultime d’abandon. L’enrobé se soulève par vagues, les bandelettes de pierre se déchaussent. Après vingt ans d’utilisation intense et de problèmes techniques, le sol rend l’âme. Au début pourtant, c’était beau, surtout la nuit. On arrivait comme par surprise sur la place plongée dans une pénombre de discothèque, à la recherche de son rendez-vous du soir, marchant avec précaution entre les flaques des 69 fontaines qui quadrillent le sol, dans la lumière indirecte projetée par les façades de l’hôtel de ville et du palais des Beaux-Arts. Le jour, l’eau surgissait partout, en jets, en petits gargouillis, débordant du carré dans lequel elle aurait sagement dû rester et inondant la place. Les enfants pataugeaient, les adultes slalomaient. Puis très vite, l’eau s’est infiltrée dans le parking souterrain, les dalles ont explosé au passage des bus. Régulièrement ravagée par le tsunami événementiel (Fête des lumières, Biennale de la danse…), la place n’a pas résisté. Sous les fenêtres du bureau du maire, elle reste en jachère, jusqu’à nouvel ordre. Jour férié caniculaire, week-end de pont. Ceux qui le pouvaient sont partis, les autres se sont éparpillés dans l’agglomération à la recherche d’un parc ombragé et d’un plan d’eau accueillant, me laissant, à moi et à quelques autres égarés, le centre désert et figé, les espaces publics dans toute leur nudité. Touriste dans ma propre ville silencieuse, j’ai le parcours en tête, les grandes lignes droites qui dessinent en raccourci une histoire

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La place des Terreaux.

de l’espace public lyonnais contemporain : la Presqu’île des années 1990, les Berges du Rhône des années 2000, les Rives de Saône des années 2010. D’une époque à l’autre, de l’égalitarisme de droite de Michel Noir (rpr) à l’hédonisme de gauche du premier mandat de Gérard Collomb (socialiste), jusqu’au marketing urbain sans étiquette de son second mandat, je revisite cette trilogie des projets « stars », clairement désignés et « designés » pour figurer en tête de gondole d’une politique de rayonnement international qui semble parfois tenir lieu de politique tout court. Acte I : la ville relookée des années 1990 Sur la rue de la République2, ce grand axe nord-sud de la Presqu’île commerçante, centre symbolique de l’agglomération, je file à vélo au milieu de la rue devenue trop large, orpheline pour un jour de ses terrasses de cafés, chalets promotionnels et autres camionnettes de livraison.

1. Réaménagée en 1994 par Christian Drevet et Daniel Buren. 2. Devenue piétonne en 1975, à la suite des travaux du métro, elle a été réaménagée par Alain Sarfati en 1994.

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Avant qu’elle ne soit rénovée au début des années 1990, je traînais déjà là l’été avec d’autres adolescents débarqués de leurs banlieues, des collines ou de la plaine, en quête d’une babiole à dix francs et d’une scène sur laquelle exister. Nous n’avions alors que La Redoute, le Printemps et la Fnac pour étancher notre soif de consommation. Devant le Pathé, le jour de la Fête du cinéma, nous attendions en pleine chaleur, assis sur d’énormes jardinièresbancs en béton, posées sur un enrobé cheap, entre deux lampadaires-boules. En termes d’aménagement, ça ne valait rien sans doute, mais pour tout dire on s’en fichait, comme s’en fichent les jeunes coqs qui paradent encore maintenant, trente ans plus tard. Pourtant, à voir la rue aujourd’hui, vidée de ses passants, mise à nu par la chaleur, je redécouvre l’élégance du projet d’espace public et ce qu’il pouvait avoir de totalement neuf pour l’époque : le sol libéré du mobilier superflu, un plateau de granit gris entre les immeubles haussmanniens accentuant l’ampleur de la perspective, des matériaux choisis, le couvert d’érables argentés devenus majestueux. Mais aussi les dalles rapiécées au goudron, les fosses d’arbres comblées d’enrobé… Un mélange de classicisme 3. Réalisés dans le cadre du « Plan Presqu’île » de 1991, qui prévoyait d’améliorer l’offre de transports en commun et de réduire le stationnement en surface en créant des parkings souterrains sous les principales places, réaménagées pour l’occasion. 4. Jean-Louis Azéma, directeur du service Espace public du Grand Lyon, extrait d’un entretien avec Catherine Forêt, « La création d’un service “espace public ” au sein de la Communauté urbaine de Lyon (1990) : une initiative pionnière en France », Millénaire 3, mai 2008. 5. En 1990, Jean-Michel Wilmotte remporte le concours international lancé par le Grand Lyon pour créer une ligne de mobilier urbain propre à l’agglomération. Pendant près de quinze ans, cette ligne sera utilisée dans la quasi-totalité des projets.

et de minimalisme contemporain, que nous avons aujourd’hui parfaitement intégré comme un standard de l’aménagement. Les espaces publics de la Presqu’île3 sont représentatifs de la politique mise en œuvre sur le territoire communautaire pendant la période Noir (1989 – 1995). Plus de cent projets ont été réalisés en six ans, dans un esprit de « solidarité d’agglomération4 », avec la même exigence de qualité en périphérie que dans le centre-ville et un vocabulaire commun pour les matériaux et le mobilier censés favoriser le sentiment d’appartenance à un même territoire. Intentions louables et égalitaristes, limite de gauche. La génération montante des paysagistes (Desvigne, Chemetoff, Marguerit, Ilex, In Situ…), cornaquée par une maîtrise d’ouvrage publique dédiée, est ainsi intervenue indifféremment en Presqu’île, aux Minguettes ou au Mas du Taureau, et dans les centres-bourgs de l’agglomération. Ponctuant la rue de la République de loin en loin, les bancs Wilmotte5 sont toujours là, vestiges de cette époque, comme partout ailleurs dans le Grand Lyon, avec leurs lattes de bois périodiquement remplacées, inégalement vernies. Ces aménagements sont à l’image d’une ville en transition, qui commence à se penser comme une « métropole internationale », alors qu’elle n’était auparavant qu’une petite cité provinciale bourgeoise, cultivant l’entre-soi et le goût du secret, façonnée par Édouard Herriot (quarante-sept ans de règne) et Louis Pradel, le « roi du béton » (dix-neuf ans). Ils s’inscrivent dans une tradition d’embellissement assez classique, mais portent aussi en eux une ambition plus grande. Celle de contribuer au développement

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d’un territoire communautaire en devenir, dont l’identité reste à construire, qui grandit avec le métro et doit intégrer ses banlieues hautement inflammables6. Cette politique des espaces publics s’inspire également de la Barcelone des années 1980, la capitale européenne la plus branchée du moment, le modèle de toutes les villes festives à venir. En termes de traitement de l’espace, l’image de la rambla, importée et recuisinée à la sauce lyonnaise7, va s’imposer : peu de mobilier, des sols tendus de façade à façade et une prédominance des espaces minéraux. En termes de stratégie urbaine, l’espace public, cantonné jusque-là à sa fonction d’« embellissement », est désormais considéré comme un outil d’aménagement, capable, par petites touches, de transformer la ville. Ce que Oriol Bohigas, architecte et conseiller municipal délégué à l’urbanisme de Barcelone entre 1980 et 1984, appelait l’urbanisme « métastasique, qui se répand dans le corps de la ville et la contamine de manière positive ». Devant le palais du Commerce qui borde la rue de la République, sur la place de la Bourse8, je m’octroie un café au Cintra. La vieille institution lyonnaise étale ostensiblement sa terrasse extensive, qui gagne chaque année quelques mètres carrés supplémentaires sur l’espace public, et occupe avec une aisance très naturelle le bloc de la fontaine, sur lequel une serveuse dispose seaux à champagne, menu du jour et bouquets de fleurs. Depuis 1993, année de sa livraison, la place a été largement remaniée par le Grand Lyon qui a effectué des coupes franches dans cet espace conçu à l’origine comme un îlot de fraîcheur, une pause dans le parcours de la Presqu’île, un

6. L’agglomération lyon­ naise a connu de violentes émeutes, aux Minguettes en 1981 et à Vaulx-en-Velin en 1990. Elles ont suscité des réflexions pluridisciplinaires autour de la question du rôle symbolique et social des espaces publics. 7. Henri Chabert, futur adjoint à l’urbanisme de Michel Noir en 1989, et JeanPierre Charbonneau, son futur conseiller technique en matière d’espaces publics, visitent Barcelone au milieu des années 1980. La ville, sous l’influence de Oriol Bohigas, conseiller municipal délégué à l’urbanisme de 1980 à 1984, fait alors figure de modèle en matière d’aménagement urbain et influencera de nombreuses villes européennes. 8. Réaménagée par Alexandre Chemetoff en 1993.

La place de la Bourse.

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La place des Jacobins.

jardin intime. Tellement intime, avec sa végétation foisonnante, qu’il a très vite offert un refuge de choix aux pratiques « inappropriées » et autres trafics forcément illégaux. Les bancs, une partie des arbres et bosquets, quelques pots de buis ont donc disparu, tandis qu’apparaissaient de nouveaux mâts d’éclairage. La transparence est désormais de mise, les recoins bannis et la fonction de jardin neutralisée. La logique gestionnaire simplificatrice et affadissante a fait son œuvre. De H&M à Louis Vuitton, de la Brioche dorée à Nespresso, d’une rue à l’autre, l’univers bascule tranquillement quand je quitte l’autoroute commerçante de la rue de la République. La place des Jacobins, livrée 9. Par Jacqueline Osty (concours, 2007).

discrètement en 20139, a curieusement échappé à la première vague d’­aménagements des années 1990. Longtemps, elle n’a été qu’un gros rond-point autour d’une fontaine. Aujourd’hui, elle garde sa fonction giratoire, mais les voitures ont été mises à distance et la fontaine retrouve un peu de sa majesté. C’est blanc, c’est propre, ça ne génère aucun usage particulier et devrait permettre aux touristes de faire des photos honnêtes sans avoir trop de voitures dans le champ. Il y a dans le centre-ville une obligation d’­entretenir, de rénover, pour terminer le travail. Mais comment s’enthousiasmer encore pour ce type de projet ? La culture de l’espace public issue des années Noir s’est progressivement transformée, dans les nouveaux aménagements, en un académisme de bon ton. Concepteurs et

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entreprises déclinent ­machinalement un vocabulaire pseudo-minimaliste et c­ onsensuel. Les intérêts de la filière convergent vers la facilité et la rentabilité, en tirant les projets vers des solutions éprouvées. Une forme d’alliance tacite s’est instaurée entre l’ingénierie locale, les entreprises du secteur, les hommes de l’art et le politique, pour favoriser un « style » d’aménagement récurrent et familier. Les entreprises locales s’adaptent et finissent par imposer leurs savoir-faire, les concepteurs réfléchissent moins, et tout cela est surencadré par le Grand Lyon, qui assure la qualité finale des réalisations par une avalanche de prescriptions qualitatives, à travers son « référentiel de conception et de gestion des espaces publics ». Finalement, les projets coûtent plus cher, tout en étant plus banals. Aujourd’hui, Gérard Collomb a la tête ailleurs, sur les Rives de Saône, à la Part-Dieu, dans des espaces hybrides et métropolitains qui aimeraient réinventer la notion d’espace public à coups de concepts (River Movie10, 11

« sol facile  »…). Acte II : les Berges du Rhône, nouvelle carte postale d’une ville festive Je traverse le fleuve pour aller voir les Berges du Rhône12, l’œuvre du premier mandat de Gérard Collomb. En dessous du pont, des enfants se trempent les pieds dans le miroir d’eau des gradins de la Guillotière, rappelant d’autres images humides des quais de la Garonne à Bordeaux ou des fontaines du parc André-Citroën à Paris. Deux skaters s’épuisent dans les bowls recuits par le soleil, sous l’œil éteint de quelques autres qui ont trouvé refuge à

10. Nom donné au parcours d’art contemporain qui accompagne l’aménagement des rives de Saône. 11. Concept de l’auc pour l’aménagement des espaces publics du quartier de la Part-Dieu. 12. Réaménagées par In Situ, Jourda, Coup d’éclat (concours, 2003 ; livraison, 2007), 10 hectares.

l’ombre parcimonieuse d’un Gleditsia. Plus loin, l’aire de jeux pour enfants

Le bowl des Berges du Rhône.

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et ses toboggans métalliques brûlants n’attirent personne ce jour-là, à l’exception de deux étudiantes en bikini, allongées sur les transats lattés de bois. Dès leur ouverture en 2007, les Berges ont rencontré leur public et leur succès ne se dément pas tant elles entrent parfaitement en résonance avec les pratiques de l’urbain contemporain qu’elles veulent séduire : mobile, sportif, détendu. Sur cinq kilomètres dans le centre-ville, elles dessinent un axe parallèle non marchand à la rue de la République, relient les grands parcs d’agglomération, Gerland au sud, la Feyssine, la Tête d’Or et Miribel au nord, et se connectent à un vaste réseau cyclable. À la fois promenade, parc, lieu de sortie, square de proximité et parcours quotidien pour de nombreux habitants de l’agglomération. De la Presqu’île aux Berges du Rhône, du salon bourgeois à la plage urbaine, les corps changent de posture : on s’allonge, on se dénude pour bronzer, on met en scène son corps avec une liberté que l’on ne s’autoriserait pas dans le centre-ville (et que les espaces publics n’autorisent pas de toute façon). Autres temps, autres mœurs, la ville et ses habitants ont changé. On est entré dans l’ère de la « métropole internationale, rayonnante et attractive », qui a renouvelé sa population en attirant de nouveaux habitants et qui a bousculé ainsi l’ordre établi. « C’est l’image de Lyon qui change », a affirmé le maire lors de l’inauguration des Berges en 2007, tandis que le magazine municipal Lyon Citoyen renchérissait en 2011 : « Lyon a sérieusement décoiffé sa crinière. » Les Vélo’v créés en 2005 connaissent un succès 13. En 1991, le « Plan bleu, schéma d’aménagement des berges de la Saône et du Rhône », concrétise la volonté de reconquérir les berges. 14. Raymond Barre a été maire de Lyon de 1995 à 2001.

retentissant, la reconquête des fleuves, idée ancienne portée par Noir13 puis Barre14, se concrétise enfin dans un projet qui donne de la ville une image plus décontractée, plus jeune, multimodale et festive. En attendant le soir qui verra déferler la jeunesse turbulente et alcoolisée, les berges plombées de soleil sont désertes. La végétation et les prairies qui ont poussé en lieu et place d’un parking goudronné (1 500 places de stationnement escamotées dans de nouveaux parkings souterrains…) ne suffisent pas à rafraîchir l’atmosphère. Quelques Vélo’v me doublent à vive allure, filant vers les horizons plus cléments des grands parcs. Un peu plus tard dans la soirée, quand la température redescendra, la foule refluera en masse pour se répandre sur les pelouses et dans les péniches amarrées aux quais, jusqu’à une heure avancée de la nuit. Les riverains excédés par les éclats de voix, les bagarres et le djembé appelleront la police. Et demain

15. Douze agents Veolia sont affectés au site en été sept jours sur sept, dont cinq agents en continu.

matin, la brigade des agents de Veolia Propreté15, spécialement dédiée aux berges, s’emploiera pendant de longues heures à rendre présentable ce champ de ruines, ce qui n’empêchera pas les bris de verre de craquer sous les baskets des joggeurs matinaux. Ici comme sur les quais de Bordeaux ou

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L’Hôtel-Dieu face aux gradins de la Guillotière.

de Marseille, l’espace public est envisagé comme un équipement exceptionnel. Plus spectaculaire, plus grand, plus cher, mais aussi plus coûteux en gestion, que l’on accepte d’entretenir à grands frais parce qu’il est le « miroir de la ville16 ». Les Berges envahies par une foule joyeuse sont devenues l’icône de la ville, carte postale un peu plus fraîche que la cathédrale de Fourvière ou les ruelles du quartier Renaissance de Saint-Jean. Elles s’affichent sur tous les documents de communication et servent la stratégie de marketing territorial dont Lyon se targue d’avoir été la première ville française à se doter. Sa marque, Only Lyon, créée en 2007, année de l’inauguration des Berges,

16. La plaquette « La ville comme on l’aime… », supplément de Lyon Citoyen d’avril 2011 édité à l’occasion des dix ans de mandature de Collomb, s’ouvre sur une double page consacrée aux berges, intitulée : « Les berges, miroirs de la ville ».

plante régulièrement ses lettres géantes dans le miroir d’eau, face au fleuve et à l’Hôtel-Dieu, ancien hôpital public bientôt reconverti en temple du luxe (hôtel 5 étoiles, centre de congrès, Cité de la gastronomie…). Plus loin vers le nord, les lônes reformées par le dragage des anciens bras d’eau ménagent de petites plages le long du fleuve. La végétation se fait plus sauvage et sa densité, qui d’habitude ne m’incite pas à m’y aventurer, m’offre aujourd’hui un abri inespéré, au frais. J’y trouve un moment refuge auprès d’une troupe hétéroclite d’adolescents qui s’ébrouent dans le fleuve, de mères voilées jouant avec leurs enfants sur une étroite bande de sable et, à l’écart décidément, quelques étudiantes en bikini. La photo que nous pourrions faire de notre petit groupe n’aurait aucune chance de figurer un jour en une du magazine municipal.

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Acte III : River Movie, l’espace public scénarisé En février 2008, présentant son programme, le candidat-maire annonçait : « Vous avez aimé les Berges du Rhône, vous adorerez les Rives de Saône, le projet le plus emblématique du prochain mandat. » Quinze kilomètres 17. À terme, 50 kilomètres (25 en rive droite, 25 en rive gauche).

de bas-ports aménagés en rive gauche17, depuis le centre-ville jusqu’aux contreforts des collines des Monts d’Or. Sept équipes de concepteurs, treize artistes, vingt et une œuvres. De platelages bois en pontons, de quais en dur en chemins tracés dans les rives caillouteuses, les Rives de Saône sont d’abord une prouesse technique, complexe et coûteuse, qui consiste à créer de toutes pièces ou presque un cheminement qui n’existait pas, au plus près de la « rivière de cœur » des Lyonnais. C’est aussi un concept : le River Movie. Après le succès des Berges du Rhône, il fallait donc faire encore mieux : réitérer l’exploit et surtout innover. Les Rives de Saône, concept d’événement permanent, seront la saison 2 des Berges, un produit médiatique bien calibré,

18. Jérôme Sans et apc+ aia/arter sont titulaires d’un accord-cadre monoattributaire pour une mission artistique et technique, définissant un concept global (le River Movie), décliné sur les différents sites par des artistes choisis, incluant la réalisation et l’installation des œuvres. Jérôme Sans est critique et directeur d’institutions d’art contemporain. Il a notamment cofondé le palais de Tokyo à Paris avec Nicolas Bourriaud, il a été codirecteur artistique de la « Nuit Blanche » 2006 à Paris, ainsi que de la Biennale d’art contemporain de Lyon en 2005, intitulée « L’expérience de la durée ». 19. Entretien de Jérôme Sans, directeur artistique du projet, par A.-C. Jambaud, mai 2011. 20. Trente œuvres sur 60 kilomètres, d’abord éphémères (L’Estuaire), puis pérennes depuis 2012, « un projet culturel pour la promotion de la destination Nantes Métropole ».

encore plus spectaculaire, scénarisé par Jérôme Sans18, le directeur artistique, caution intellectuelle, internationale et trendy. Menées tambour battant, livrées à moitié terminées, six mois avant les élections, trop vite emballées le temps d’un mandat. « Oui, il se passe quelque chose d’exceptionnel à Lyon ! », a déclaré le maire lors de l’inauguration, et c’est tout ce qui semble compter. Le défilé de la rivière serpentant entre les façades des immeubles Renaissance du Vieux-Lyon, les collines boisées captant les lumières changeantes, la majesté et la quiétude de la Saône ne suffisent plus. L’espace public, ce cheminement nouvellement créé qui nous révèle un point de vue inédit sur ce site incroyable, ne suffit plus non plus. On aurait désormais besoin d’un récit porteur d’émotion, d’une couche de sens (de Sans ?) supplémentaire, que le paysage ne suffirait pas à nous procurer. Le River Movie se positionne en toute modestie comme « l’un des plus grands projets d’art public en Europe ou dans le monde aujourd’hui19 ». En cela, il ne dit rien d’autre que : il se passe quelque chose qui n’a encore jamais été fait ailleurs, c’est nouveau, venez voir, tout en restant volontairement peu bavard sur la question des usages. À qui s’adresse ce projet ? Sans doute davantage aux futurs résidents, investisseurs et touristes qu’aux habitants eux-mêmes. Il tente en tout cas de faire passer la ville pour une métropole tendance et cultivée, forcément habitée par des gens qui le sont aussi, et qui ne manqueront pas d’attirer leurs semblables, cette fameuse « classe créative » que la Ville drague ostensiblement. À bien y regarder d’ailleurs, il n’y a rien de si nouveau dans cette idée du parcours d’art contemporain, puisque le concept lorgne du côté des manifestations festives éphémères, type « Le Voyage à Nantes », né en 200720. Il s’inscrit également

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dans une tradition lyonnaise d’art public développée dès les années 1970 et systématisée sous Michel Noir, notamment dans tous les parkings souterrains et espaces publics de la Presqu’île. De l’autre côté du tunnel de la Croix-Rousse, je débouche donc plein ouest à hauteur du quartier de Vaise, au pied du plateau de la Duchère dont les tours et les barres dominent la vallée, pour rejoindre le « chemin nature »,

Le « chemin nature » des Rives de Saône. Des baigneurs à ­Rochetaillée-sur-Saône. La fin (ou le début) du River Movie.

l’une des huit séquences du parcours des Rives de Saône. J’abandonne là mon vélo car entre autres choses proscrites sur ces rives (consommation d’alcool, nuisances sonores…, les leçons des Berges du Rhône ?), les cycles sont interdits. On comprend d’ailleurs très vite pourquoi au vu de l’étroitesse du chemin, coincé entre le mur du quai haut et la rivière. C’est toute l’ambiguïté de ce projet, qui n’a jamais résolu clairement la question des usages et de la mobilité. Une fois embarqué dans ce parcours, que faire ? Revenir sur ses pas, reprendre un bus ou un train dans l’autre sens ? Mais à quelle hauteur ? Pourquoi finalement aménager les bas-ports submersibles et fragiles à coups d’ouvrages complexes, et délaisser les quais hauts, qui restent des couloirs à voitures étroits, inconfortables et dangereux pour les piétons ? La réponse à cette question se trouve sans doute dans la volonté de ménager l’électeur avec un projet consensuel et indolore, qui ne remet pas en cause l’existant et ne touche pas aux sujets toujours politiquement périlleux de la circulation et du stationnement. Ce type de parcours scénarisé à partir d’un récit choisi par le maître d’ouvrage entend nous offrir une expérience inédite, plus qu’il n’a l’ambition d’être généreux en espaces libres, mis à disposition du public.

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La gloriette de Jean-Michel Othoniel en face de l’île Barbe.

Si le parcours nous plaît, nous en sommes redevables à celui qui l’a conçu pour nous. Le maire devient ainsi un entertainer, un animateur en chef de l’espace urbain. Mais dans le site grandiose du défilé de la Saône, ce n’est pas le River Movie et ses œuvres, vite hors sujet, simplement pas à la hauteur, qui enrichiront en quoi que ce soit notre perception. Au mieux, elles nous tirent un sourire, pas trop compliquées à comprendre, bien vues, une petite distraction au cas où l’on s’ennuierait. L’inévitable Tadashi Kawamata nous impose tout au long du parcours ses planches de bois déclinées en rampes, cabanons, belvédères, cache-misère d’un parking en béton, toujours mal arrimés aux quais. La figure récurrente du belvédère illustre d’ailleurs la contradiction entre le rapport romantique et forcément individuel que les œuvres proposent avec la rivière, et l’usage plus volontiers collectif et familial que l’on voudrait en faire. L’expérience ne se décrète pas. La lumière, les horizons, l’odeur de l’eau, l’incroyable dépaysement que procure cette redécouverte de la rivière suffisent. Dans le lent travelling qui fait défiler le paysage au rythme de la marche, tandis que la ville disparaît petit à petit pour laisser place à la masse moutonnante des bois qui bordent la Saône, il est toujours possible de construire son récit personnel. Après l’île Barbe, haut lieu pittoresque de l’agglomération désormais contrarié par une quincaillerie ostensiblement signée (la navrante gloriette en perles de verre coloré de Jean-Michel Othoniel), le parcours s’arrête pour reprendre quelques kilomètres plus loin. La ville est loin maintenant, l’­humidité et la fraîcheur montent des balmes qui bordent la rivière. À l’horizon, les carrières de pierres dorées trouent les collines et soudain la vie

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reprend lorsque les rives s’élargissent en prairies. Sur la Saône, des petits bateaux traînent des skieurs nautiques, des enfants se baignent malgré l’interdiction. Installés dans l’herbe ou aux terrasses des guinguettes, sous

Des Terreaux à Rochetailléesur-Saône, un parcours à travers trente ans d’espaces publics.

les arbres, les groupes pique-niquent, pêchent, jouent aux raquettes, tandis que dans un coin, un couple secoue un petit prunier dont les fruits tombent en pluie sur la bâche plastique qu’ils ont posée au sol. La fin du parcours approche. Oublié le River Movie, je m’installe avec les autres pour terminer ici ce qui a été un vrai voyage. Les effluves de grillades montant des guinguettes me rappellent d’autres espaces, plus à l’est, les grands parcs rustiques de Miribel-Jonage21 ou de Parilly, qui ne sont pas (encore) tombés sous la coupe du Grand Lyon. Sans sophistication, aménagés mais pas « designés », ils n’ont rien à raconter et n’induisent

21. Cf. « Lettre du Grand Lyon », Stéphanie Sonnette, criticat n° 12, automne 2013.

donc aucune posture particulière de la part de leurs usagers, leur laissant la pleine liberté de faire ce qu’ils veulent. Sans autre vocation que de faire usage du mieux qu’ils peuvent. Le temps, les gens, la nature et les crues du Rhône et de la Saône auront de toute façon le dernier mot sur tous ces espaces, dont la plus grande qualité sera alors de démontrer leur capacité à s’adapter à ce qui n’est pas maîtrisable, au-delà de toutes les histoires qu’on aura pu leur faire raconter. Le pire reste malheureusement à venir, alors que s’annonce la smart city qui ne manquera pas elle aussi d’utiliser l’espace public à ses fins, comme support d’applications numériques ineptes. S.S.

Toutes les photographies sont de l’auteur.

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La place de la République vue depuis la sortie de métro sud. Photo : Françoise Fromonot, juillet 2014. 44


Le réaménagement de la République a été justement salué pour avoir rendu à la vie urbaine l’une des places jusqu’ici les plus sinistres de Paris. Mais quels sont la réalité et le sens, au regard des évolutions de la capitale et de son espace public, de cette « supersurface » unitaire offerte à toutes les appropriations ? Réflexions sur une opération qui participe de toute une politique.

Françoise Fromonot Surface de réparation Françoise Fromonot, architecte et membre de la rédaction de criticat, est professeur à l’Ensa Paris-Belleville. Elle est l’auteur de La Campagne des Halles — Les nouveaux malheurs de Paris, paru en 2005 aux éditions La Fabrique.

L’inauguration en juin 2013 de la « Répu » remodelée par l’agence tvk (Trévelo & Viger-Kohler) a valu au projet un concert d’éloges venus de tous les compartiments de l’opinion. Des édiles aux journalistes, des passants aux riverains et même aux confrères des architectes, l’heure était à la communion autour des mérites proclamés de la nouvelle place, dans la satisfaction palpable de pouvoir conjurer grâce à elle un peu de la morosité ambiante. « Une promenade arborée remplace un carrefour étouffant », résumait avec une concision d’annonce immobilière le quotidien gratuit 20 minutes. « L’endroit est beau, agréable, dédié à la vie, aux enfants, avec une ludothèque et des jeux d’eau. Il y a aussi un café dédié à l’intelligence et à la convivialité », déclarait le maire Bertrand Delanoë1. Les voix discordantes ou simplement dubitatives furent priées de se mettre au diapason de la pensée positive et de ses deux leitmotive : « c’est mieux qu’avant » —  ce qui était bien le moins après quelque trois ans d’études et de travaux pour une dépense de 24 millions d’euros — et « ça marche » : entendez que l’endroit est très fréquenté. Pour achever d’intimider ceux qui auraient encore voulu jouer les trouble-fête, le bon sens a combiné ces deux constats en un truisme imparable. Au lieu de piteux terre-pleins cernés par les gaz d’échappement, poussiéreux le jour et inquiétants la nuit, la République est devenue un vaste espace ouvert, lumineux, librement accessible et approprié par tous. Vous êtes contre ?

analyse Fromonot : Surface de réparation

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L’argumentaire qui s’est fait entendre le plus fort pour disputer cette excellence s’est concentré sur deux registres aussi attendus que démagogiques : les accusations d’attentat contre l’histoire de la place et d’entrave

1. Bertrand Delanoë, dans une interview à Bertrand Gréco dans le jdd Paris, le 15 juin 2013.

au fonctionnement économique de la ville, péché mignon paraît-il de l’administration Delanoë. La première critique visait surtout la destruction —  certes assez imbécile — des fontaines dites « aux dauphins » qui flanquaient depuis 1883 la statue de Marianne2, et avec elle de la symétrie et des symboles voulus à l’époque d’Haussmann pour soigner par l’ordonnance cet anévrisme des grands boulevards. L’autre scandale tenait à la réorganisation des voies automobiles autour de la place, leur réduction étant assimilée à une atteinte à la liberté, au droit, à la raison, à une preuve, s’il

2. Didier Rykner, « Anne Hidalgo et Bertrand Delanoë inaugurent une place de la République vandalisée », La Tribune de l’Art, 16 juin 2013.

en fallait, de l’existence d’un « plan de bordélisation circulatoire menant à la thrombose3 », ourdi par le tout-puissant lobby écologiste pour complaire aux bobos. Que ces deux critiques soient contradictoires tant la préservation urbaine pâtit depuis des lustres des logiques économiques qu’elle

3. Voir Adrien Goetz, « La place de la République défigurée », Le Figaro, 19 juin 2013 et le site www.parisbise-art.blogspot.fr.

défend — a-t-on déjà oublié les conséquences des Trente Glorieuses sur le vieux Paris ? — , cette idée ne semble pas venue à l’opposition de droite à l’actuel pouvoir municipal, à la manœuvre dans une polémique qui a d’ailleurs fait long feu. N’était-ce pas précisément la mutation de la place en double carrefour giratoire qui avait oblitéré ces deux fontaines en isolant leurs squares du quartier alentour et de la statue dont on les découvrait La place en 1905. Les piétons évoluent librement sur toute sa surface, y compris entre les tramways et les rares automobiles circulant au périmètre. Au premier plan, la bouche du métro tout nouveau. Photo : ratp, A5i © ratp.

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soudain indissociables ? Le Figaro n’a pas non plus manqué de comparer l’esthétique de la nouvelle République au « centre-ville d’une métropole 4. Adrien Goetz, art. cit.

industrielle allemande de seconde catégorie4 », ni les croisés du patrimoine de mettre en cause les priorités du maire avec toute la finesse requise : « Combien d’églises aurait-on pu contribuer à restaurer avec le budget dépensé pour vandaliser la place de la République ? », se demandait-on

5. http://coordinationdefense-de-versailles.info/ wp/2012/01/25/vandalismedu-patrimoine-par-lamairie-de-paris/.

gravement sur un de leurs sites5. Sur place Un an plus tard, vu au prisme de la vie ordinaire du quartier, ce réaménagement méritait-il et cet excès d’honneur, et cette indignité ? Il permet un franchissement du carrefour plaisant et commode, apprécié des cyclistes et surtout des piétons (littéralement, ça marche), et la place se couvre maintenant de monde les week-ends et les soirs de beau temps. Mais c’est le cas de tout lieu passant protégé des voitures dans une grande ville dense, pourvu qu’y soient plantés quelques arbres. L’emprise de la place chevauche trois arrondissements du quart nord-est de la rive droite, un secteur historiquement industrieux, de ce fait plus engorgé que d’autres par la circulation motorisée, et resté plus populaire aussi, surtout côté faubourg. Dans ce contexte, la reconquête sur l’automobile du grand évidement de la République et sa mise à disposition des habitants de cet environnement peu doté en espaces verts ne pouvaient qu’attirer l’affluence.

La place transformée en double giratoire automobile dans les années 1930, vue ici dans les années 2000.

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La place et quelques-unes de ses situations d’usage. Photos : Françoise Fromonot, mai à juillet 2014.

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Cette esplanade immense s’avère accueillante aux actes minuscules du quotidien citadin : attendre quelqu’un, s’asseoir pour faire une pause entre deux achats, téléphoner appuyé à la balustrade du métro. Les familles de toutes les couleurs dont les enfants jouent par terre, en face du magasin Habitat, sur des carrés de tissu fournis par le kiosque de l’« r de jeux » ou s’amusent autour du brumisateur derrière la statue ne sont pas des bobos, pas plus que les désœuvrés solitaires du dimanche que l’on remarque assis, les yeux dans le vague, sur les étranges canapés design en madriers de bois brut. Chacun se pose là où il veut, mais surtout là où il peut, car le mobilier urbain est rare : sur près de 3 hectares, vingt-quatre de ces canapés seulement, auxquels s’ajoutent les emmarchements, les bords d’un podium bas, la margelle de la statue et celles des arbres côté voitures, sont utilisés comme des assises. Les fauteuils rouges en métal, modèle jardin du Luxembourg, sont réservés à la zone de jeux d’enfants, bien circonscrite par les rangées d’arbres et les emmarchements. Mais malgré le nom de baptême des chaises, nous ne sommes pas dans l’univers clos et policé d’un jardin public, et tout autour la moindre surface sans affectation est colonisée par les skateurs, qui marquent leur territoire de leurs trajectoires répétitives et dans des claquements comminatoires de planches. Les bobos, quant à eux, ne font que passer, sinon pour retrouver un rendez-vous au lion de la statue ou au Café monde et médias — le pataud pavillon planté au nord — , avant de s’en aller dîner aux marges du Marais. La place a heureusement échappé à sa colonisation redoutée par la signalétique, les éléments de bornage et la décoration végétale, touffes buissonnantes et autres bacs à bambous avec lesquels la Ville avait un temps cru bon de « civiliser » certains boulevards et carrefours. On comprend les raisons de cette raréfaction voulue et défendue par ses concepteurs : minimiser les obstacles pour accentuer la fluidité de l’espace, faciliter son accès et sa traversée par les « mobilités douces », encourager son appropriation, accuser son caractère unitaire pour affirmer son identité. Mais, dénudé jusqu’à manquer de commodités, ce lieu est d’autant plus propice à un encombrement permanent par une programmation événementielle intense et les supports matériels qui lui sont attachés : expositions édifiantes et leurs panneaux, mini « rassemblements citoyens » ou revendicatifs et leurs estrades, stands, zones temporaires de parking ; collectes et distributions caritatives et leurs tables, caisses, tentes ; concerts dont il faut stocker sur place d’un soir sur l’autre le matériel dans des enclos grillagés, accessoires, podiums, barrières ; chapiteaux de la société Jaulin (« tous les métiers de l’événement ») dans leur enceinte gardée qui parfois empêche — un comble — le passage entre les deux moitiés de la place.

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Métro boulot Par ailleurs, que les conservateurs se rassurent : qui aborde la République à pied par l’un des trois côtés toujours affectés aux voitures doit encore traverser une circulation considérable — deux fois quatre voies, à double sens — pour rallier l’esplanade, soudée sur son quatrième côté à la façade urbaine par la voie réservée aux bus et aux taxis. Et qui arrive par le métro, dont cinq lignes se nouent en chignon sous la place, doit toujours se repérer à l’aveugle dans un labyrinthe de couloirs oppressants et consulter le plan des sorties pour espérer émerger au bon endroit. Autrefois, chacun évitait les exutoires menant aux terre-pleins centraux, où des glacis de pelouse bordés de quelques bancs végétaient sous les platanes autour des fameux dauphins. Alors qu’elles drainent maintenant une part non négligeable du public, le confort et l’esthétique de ces bouches n’ont été améliorés en rien. Le socle de leurs balustrades a été raccordé tant bien que mal aux modules gris du sol, sans même un auvent pour protéger des intempéries ces nouveaux points d’attente et de ralliement — toujours pour supprimer tout éventuel obstacle à la « fluidité » ? La partie immergée du Métropolitain constitue pourtant l’essentiel, invisible, de l’espace public piéton de la place. Il faut avoir fait l’expérience parfaitement anxiogène de ses embouteillages humains, lorsque, aux heures de pointe, les flots compacts de passagers s’immobilisent en attendant que se dégage le carrefour entre correspondances. Ne fallait-il pas profiter des transformations en surface pour améliorer les souterrains et chercher les moyens de faire dialoguer ces flux avec le Paris aérien ? Mais la ratp avait déjà engagé la réhabilitation de sa station sans daigner, vouloir ou pouvoir attendre le concours pour la place. Et la Ville n’a pas osé, voulu ou pu affronter le puissant établissement public. Comme 6. Le chiffre est cité par Emmanuel Caille dans « Paris, pour le meilleur et pour le pire », d’a n° 221, octobre 2013.

de coutume, chacune rejette sur l’autre la responsabilité de ce manque de coordination qui a tout de même valu à la Ville un surcoût de 10 millions d’euros6. La rénovation de surface a naturellement causé des infiltrations d’eaux pluviales qui ont ruiné les travaux tout juste achevés en sous-sol,

Coupe des réseaux souterrains de la place. Document : dossier du concours de 2009.

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Grilles de ventilation des souterrains insérées dans le carroyage de la place. Photo : Françoise Fromonot, juillet 2014.

« inconvénients » dont la direction de la Régie s’excusait encore un an plus tard auprès de ses usagers par voie d’affiches apposées dans la station. Comme aux Halles en 2004, où le sous-sol est resté le parent pauvre du projet, la Ville n’a pas trouvé les moyens d’engager le fer avec la question la plus difficile, mais la plus réellement « métropolitaine », posée par ces deux sites : l’extension de la réflexion sur l’espace public aux transports en commun de masse (800 000 personnes par jour dans la gare souterraine des Halles, 260 000 sous la République), dont l’amélioration conditionne pourtant la réduction du nombre d’automobilistes dans les rues. Là encore, le défaut de combativité et de lucidité politiques a laissé la voie libre au jeu des logiques technocratiques sectorielles qui empêche la mise en relation d’espaces publics relevant de fiefs ou de compétences distinctes : ce qui devrait pourtant être l’un des rôles de l’urbanisme. Un plan événementiel Les concurrents de la consultation de 2009 devaient donc cantonner leurs propositions à un plan pour la place. Des relevés détaillés des sous-sols figuraient bien dans le dossier du concours, mais pour éviter que les interventions — éventuels édifices, nouveaux arbres — n’interfèrent avec les emprises souterraines. Ce sont elles qui ont finalement déterminé la localisation du pavillon-café du projet lauréat et imposé l’artifice du

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podium pour protéger le sol à l’autre extrémité, là où la proximité des galeries du métro avec la surface est telle qu’elle proscrit toute circulation. Le concours n’était pas un concours d’idées, mais une demande de réponse à un programme très cadré, entre autres par la synthèse des ­résultats d’une concertation de quatre mois avec les riverains et usagers, régulièrement dénoncée par l’opposition comme orientée et peu représentative ; par les études de circulation du plan des déplacements de Paris, des schémas « subliminalement prescriptifs », aux dires d’un concurrent malheureux ; par l’obligation de respecter de multiples impératifs — polyvalence, nivellement, symboles, surveillance, mobilier, matériaux de sol, biodiversité, règles handicapés, signalisation, éclairage… — et plus généralement de faire honneur à la devise qui, de nos jours, gouverne la conception de tout espace urbain : accessibilité, convivialité, sécurité. tvk l’a emporté en répondant à toutes ces exigences avec l’image simple, donc convaincante, d’un grand tapis minéral déroulé en continu vers la façade ensoleillée de la place, les voies carrossables étant regroupées en face, côté ombre. Ce parti présentait l’avantage d’évoquer et de marier deux références séduisantes à des antécédents formellement convergents : la surface réglée d’une place royale — un rappel qui fait toujours vibrer la corde sensible des jurys parisiens — et le plan neutre d’une surface « capable », qualificatif qui renvoie aux possibilités offertes par sa flexibilité fonctionnelle. En supprimant les angles morts et les recoins, ce parvis unitaire facilitait en outre la surveillance de la place par les nombreuses caméras vidéo installées à sa périphérie. Planéité, nudité, sécurité, en somme. Pour mieux affirmer le dépouillement de ce plan porteur de tant de promesses, tvk rasait crânement l’un des deux alignements de platanes existants et densifiait la rangée restante. À la demande impérieuse du maire, les architectes ont dû réinstaller les arbres coupés dans leurs dessins. L’absence d’exposition publique des projets s’explique-t-elle par ce fâcheux contretemps ? Ou par la crainte qu’à l’instar de ce qui s’était passé lors de la consultation des Halles, une présentation publique ne déclenche une controverse dans les médias, retarde les études et repousse la livraison du chantier après les élections ? Toujours est-il que le concours de la République est la seule consultation de cette importance dont les cinq propositions en 7. Une image et un descriptif succinct de chacun des quatre autres projets sont visibles en ligne sur le site dédié au réaménagement : http://www.placedela republique.paris.fr.

compétition n’ont pas été montrées aux Parisiens par le Pavillon de l’Arsenal7. Les promeneurs, les skateurs et les cyclistes se seraient sans doute tout autant approprié la forêt sur pavés de granit du projet Chemetoff, ou la topographie d’asphalte coulée sur tout le site et comme animée par l’énergie des flux souterrains proposée par Catherine Mosbach, pour ne citer que les approches des paysagistes, les plus fondamentalement divergentes

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de celle des lauréats. Mais ce type de proposition n’a pas été jugé compatible avec la polyvalence demandée pour la place et la sécurité des foules lors des manifestations. Or les rassemblements politiques et revendicatifs se réduisent, hormis celui du 1er Mai et selon une statistique figurant dans le programme, à 75 par an, dont 86 % réunissent moins de 500 personnes, une intensité faible qui s’accommodait d’ailleurs de la configuration précédente de la place. Par manifestations, il fallait donc surtout entendre celles liées à la politique culturelle festive dont la municipalité parisienne s’est fait une spécialité, c’est-à-dire les Nuits Blanches, festivals et autres concerts de « musiques actuelles », tels ceux qu’organisait Ouï fm sur la place pendant une semaine en juillet dernier, au grand dam de nombre de riverains. Le ludique ordinaire À cet égard, et malgré les apparences, l’aménagement de la République ne se démarque pas de la recette qui préside aux autres projets municipaux d’espace public : reconfigurer dans une optique événementielle les lieux de la capitale jugés ordinaires, donc « disponibles ». Si le projet de tvk a séduit, c’est aussi parce qu’il proposait de créer les deux d’un coup : une surface ordinaire, disponible à la programmation événementielle. Cette obsession

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Article publié dans TéléObs juste après le résultat du concours. La vue aérienne de la place et les perspectives qui l’illustrent sont celles rendues par les architectes lauréats, avant la réintroduction de la rangée d’arbres supprimée.

des édiles parisiens à l’égard du ludique procède de l’idée que l’organisation des loisirs par les pouvoirs publics est seule à même de réenchanter une ville qui aurait besoin de l’être, tout en répondant aux désirs des « gens ». Les « éléments qui remontent des concertations » sont régulièrement appelés en renfort pour accréditer ce postulat. La ville ne suffit plus, et rien ne semble vouloir contrarier ce processus de captation de lieux banals ou simplement utiles pour en faire des espaces « intéressants », ni même donner à ce qui pourrait après tout constituer un point de départ une formulation urbanistique qui dépasse ces attendus. Si la télévision est responsable de la désaffection de l’espace public, les édiles n’ont rien trouvé de mieux, pour faire rivaliser l’urbanisme avec elle, que de recourir à la même surenchère spectaculaire. La création de Paris Plages, en 2002, a d’abord paru irréelle tant le discours qui la justifiait était embarrassant : offrir un simulacre de bord de mer à ceux qui ne peuvent partir en vacances et à cette ville qui manque décidément de littoral. Le retour chaque été pendant un mois, sur le bitume

8. Cinq mille tonnes de sable en 2014, fourni par la société Lafarge, partenaire de l’événement.

de la voie express rive droite, de ce parc à thème de palmiers et de sable8 est devenu une opération de routine, qu’il serait malséant de critiquer tant son succès prouve sa légitimité (à l’audimat, « ça marche »). Elle se prolonge maintenant de manière permanente — mais démontable en cas de crue grâce à des interventions d’urgence au coût faramineux — par les aménagements des berges de la rive gauche de la Seine en aval du musée d’Orsay, livrés en même temps que ceux de la place de la République. Délégués à une « agence de développement de projets culturels », ils égrènent sur plus de 2 kilomètres le catalogue désopilant de ce qui, désormais, relève de la catégorie culture : « conteneurs aménagés », « stands de massage », « archipel flottant végétalisé », « tipis d’anniversaire », « verger participatif ». L’affluence profite à des activités commerciales encouragées à s’installer sur les lieux au prétexte d’en renforcer la convivialité. Des restaurants, cafés et terrasses, toutes « concessions sélectionnées par la mairie à partir de critères d’offre et d’image », bénéficient ainsi de cette « valorisation » du paysage fluvial parisien. Ces mutations organisées ont pour conséquence la mise sous contrôle, voire sous haute surveillance, des lieux qu’elles occupent. « À la seconde où un vélo s’engage sur une passerelle menant [à l’archipel flottant], un hautparleur rappelle à tous que les deux-roues sont interdits », rapportait en

9. Louis-Philippe Calmoy et Basile Delacorne, « Paris Berges de Seine à l’épreuve des usages », Traits urbains n° 695, été 2014, pp. 46 – 50.

juillet 2014 la revue Traits urbains, précisant que « des agences de gardiennage sont sous contrat avec la mairie pour surveiller le site, et que l’on se rassure, le commissariat du VIIe arrondissement est près des Invalides9 ». Outre cette précision, que d’aucuns pourront en effet juger rassurante,

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l’article ne donne pas de statistiques sur la fréquentation des quais nouvelle manière par les habitants de cet arrondissement qui les surplombe et qui se trouve être l’un des plus huppés de la capitale. Il y a fort à parier qu’elle est à peu près nulle. Ainsi, une population bon enfant, venue en famille parfois jusque des banlieues, fait le succès de curiosités et d’attractions que les résidents des quartiers limitrophes ont tous les moyens de regarder de haut. Alors que cette forme de tourisme populaire tend à dessiner, à l’intérieur d’un Paris de plus en plus exclusif, une nouvelle variante du zonage social du territoire, le discours officiel communique sur les glorieuses avancées du règne de l’espace partagé. Plus-value culturelle Ainsi l’idée même de la grande ville, avec ses mélanges hasardeux et ses zones d’ombre, ses lieux indécis et anonymes, soustraits à l’organisation et au contrôle, inappropriés et inappropriables, disparaît-elle sous des aménagements infantilisants censés compenser la gentrification croissante de la capitale. À la République, les animations sont pour l’instant gratuites et le café associatif, mais demain ? La disparition des riverains de condition modeste qui fréquentent et animent la nouvelle place est largement programmée par les évolutions constatées au jour le jour le long des principales artères convergeant vers elle. Au sud, la hausse continue des prix des loyers, des baux, du foncier déborde le Marais et fait refluer toujours plus loin, vers les limites de la ville, les commerces, la population et les usages véritablement banals. Les nouvelles enseignes visent un public de plus en plus aisé, branché et international, mondialisation oblige. Sur le boulevard Beaumarchais, le concept store éco-trendy Merci (« le magasin qui fonctionne comme un magazine ») occupe maintenant plusieurs boutiques sur rue et un immense bâtiment industriel rénové sur cour. Plus loin, les vêtements apc, l’hôtel Murano (suites avec piscine à 1 990 euros), trois marchands de vélos haut de gamme sur une centaine de mètres, entre autres, ont conquis les vitrines de la rive gauche de ce boulevard vers la République. Plus au nord, de l’autre côté de la place, le « jeune entrepreneur millionnaire Cédric Naudon » a racheté 36 boutiques dans trois rues (Vertbois, Notre-Dame de Nazareth et Volta) pour « en faire un genre de village épicurien » à tendance écologique, « destiné à changer le visage de la scène gastronomique de Paris et, d’une certaine façon, à faire 10

l’histoire  ». Le nom de l’opération, La Jeune Rue, est paraît-il emprunté à un poème de Guillaume Apollinaire11. Les magazines de lifestyle en ligne ont largement relayé, via d’extatiques publireportages, les perspectives ouvertes par cet ébouriffant concept, dont une part essentielle tient à la liste de stars

10. http://www.food republic.com/2014/05/22/ la-jeune-rue-new-epicenterfood-paris. 11. « Voilà la jeune rue et tu n’es encore qu’un petit enfant
/ Ta mère ne t’habille que de bleu et de blanc… », Guillaume ­Apollinaire, « Zone », in Alcools, 1913.

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internationales du design sollicitées pour lui donner forme : Tom Dixon pour la « poissonnerie durable » (sustainable), Jasper Morrison pour le bar à tapas, Andrea Branzi pour le cinéma… La vie de ce quartier commençait à pâtir de la disparition des petits commerces de bouche ? Le spectacle du créatif casual chic faisant l’emplette d’une longe de veau équitable dans sa boucherie griffée sera bientôt une attraction de plus offerte par l’économie culturelle de ce néo-Paris. Laquelle se saisira, de l’autre côté du parvis de la République, de la caserne Vérines qui va libérer un jour ou l’autre une emprise considérable et déjà très convoitée à côté de la boutique Habitat et de l’hôtel Crowne Plaza? Piétonisation, fonctionnalisation Ce phénomène d’embourgeoisement ne fait que prolonger l’hémorragie régulière du Paris populaire vers les banlieues, entamée dans les années 1960 et 1970 à la faveur de la rénovation du centre et des faubourgs des arrondissements ouvriers sous l’égide de l’État, puis prolongée dans les années 1980 par une stratégie de peuplement calquée par la municipalité chiraquienne sur le profil social de sa base électorale. Ces décisions ont eu pour conséquence une mutation profonde des activités et des commerces dans les quartiers centraux, qui n’a cessé de s’amplifier. La piétonisation a été un vecteur significatif de cette politique. Au nord de la zac des Halles, dont il avait été décidé à la fin des années 1970, pendant la première mandature Chirac, de faire la plus grande zone piétonne d’Europe, la vénérable rue Montorgueil, rendue piétonne à son tour dans la décennie suivante, est devenue un mall à ciel ouvert au milieu de ruelles bordées de restaurants, de boutiques d’objets et de vêtements. L’ensemble du secteur est défendu par des batteries de bittes rétractables par les seuls riverains contre les intrusions des automobiles cantonnées quant à elles aux axes rouges. La piétonisation de Paris, idée de gauche, idée de droite ou panacée pour les deux ? Considérant le succès de l’aménagement de la République, engagé au mitan de la seconde mandature Delanoë dans le cadre de la politique de réduction du trafic automobile, la maire ps élue en mars 2014, Anne Hidalgo, envisage d’appliquer le même traitement aux places de la Bastille et de la Nation. Mais sa rivale ump aux dernières municipales, nkm, n’avait-elle pas pour programme de « tester la piétonisation partielle des arrondissements du centre et des collines périphériques » (Montmartre, 12. Interview avec Nathalie Kosciusko-Morizet », ­Archistorm — spécial Municipales, #65, mars – avril 2014, p. 55.

Belleville… !) afin de concentrer la circulation des voitures sur les « grands axes circulants12 » ? Son emplacement aux confins du quartier des Halles et de Beaubourg, à l’intérieur des limites du Paris de l’Ancien Régime, situe la République dans

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l’aire naturelle d’extension de l’embourgeoisement qui fait monter les prix, muter les activités et qui accroît encore cet embourgeoisement. Alors qu’il s’agirait de trouver des moyens d’enrayer ce cercle vicieux — mais « le bobo vote socialo » — , alors que le caractère particulier du lieu et la complexité du problème appelaient une réflexion à nouveaux frais sur le partage des flux, l’aménagement de la place recourt à la forme réflexe de fonctionnalisation de l’espace urbain précisément associé à la gentrification, c’est-à-dire la simple et stricte ségrégation entre piétons et voitures. Ce que regrettait, au moment de son inauguration, le chroniqueur Pierre Marcelle dans Libération — journal dont les bureaux sont installés depuis près de trente ans aux marges de la République — , dans un article par ailleurs discutable mais qui tranchait avec la béatitude de rigueur à gauche et fut de ce fait mal reçu : « De cet étrange partage de territoires plus que jamais frontiérisés, écrivait-il, de ce compromis en forme de “on se supporte mais on ne se mélange plus”, de cette ghettoïsation de tout l’espace, évoquant brutalement le Parvis des droits de l’homme ajouté à la place du Trocadéro, ne préjugeons pas le devenir, mais craignons la généralisation du concept de places de stationnement pour piétons comme il en est pour les véhicules.13 » Libre cours et table rase

13. Pierre Marcelle, « Place de la République, allégorie d’un vide mortifère », Libération, 27 juin 2013.

Mais la séparation fonctionnelle entre les types de flux, et donc entre les espaces qui leur correspondent (les voitures sur leurs voies asphaltées d’un côté, les bus sur leur piste réservée de l’autre, toutes les autres circulations et activités « douces » entre les deux sur le grand plan), était ici nécessaire pour donner au parvis le type de polyvalence inscrite au programme du concours. Or cette prétention à l’informalité engendre une formalisation de fait puisqu’elle interdit, on l’a vu, la présence d’éléments pérennes qui, bien qu’utiles à certaines activités, risqueraient de contraindre la liberté revendiquée pour les autres. Dès lors que la place était destinée à des concerts de rock et autres manifestations de foule, les bancs devaient être rares et les fontaines aux dauphins — que l’on aurait imaginé pouvoir s’intégrer facilement à un dispositif a priori aussi accueillant — étaient condamnées : ces fonctions événementielles supposent un sol le plus dégagé possible. Un événement devant constamment en chasser un autre pour que s’accomplisse le postulat de la flexibilité, la place est donc une sorte de table rase permanente : une aire purement utilitaire où se déploie le ballet sans cesse renouvelé des microprivatisations temporaires du sol par le plus fort ou le plus autorisé. Leur cohabitation est pacifiée par des agents mi-sécurité, mi-animation de la Ville, qui signalent tout débordement aux forces de l’ordre.

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Tableau final du film d’­animation de tvk. Au premier plan, le groupe de hippies nomades emprunté à l’un des photomontages les plus célèbres de Superstudio (1971). La grille dans l’une des images conceptuelles de Superstudio. Projet ou prophétie ? Une super­ surface isotrope, capable de libérer l’humanité en subvenant à tous ses besoins, remplace l’architecture et les villes.

Et quand il ne s’y passe pas grand-chose ou qu’il n’y a pas grand monde —  les jours de pluie et de froid dont Paris compte un certain nombre — , il reste 2 hectares d’un revêtement plat, qui ne parvient pas à faire exister un vide d’une telle envergure. La proportion de ses modules, mal dimensionnés peut-être au regard de la superficie qu’ils couvrent, leur mode d’appareillage et de jointoiement, qui les apparente visuellement à un carrelage, la distribution anecdotique de leurs trois nuances de gris et de finitions destinées à en tempérer l’uniformité, amoindrissent jusqu’à la désamorcer la force d’un plan qui aurait pu faire sens en lui-même. Afin de lui conférer un aspect plus indifférent et une matérialité plus contemporaine que celle — grès ou granit — de l’espace parisien traditionnel, il a été réalisé en béton. Mais ce matériau, fragile d’emploi sur le sol d’une ville, a mal résisté à… l’usage. Un an plus tard, les pavés tachés, leurs joints éclatés, leurs arêtes épaufrées donnent un sentiment d’abandon, comme les pieds d’arbres parsemés de détritus en l’absence de grilles et boueux après la pluie, l’à-plat des modules gris étant simplement interrompu pour laisser apparaître la terre. Si nivellement et revêtement sont les mamelles de la conception d’espace public — deux principes dont tvk a voulu faire ici vertu — , ce ratage-là obère la « durabilité » du projet, mais surtout interroge la possibilité d’incarner dans la réalité le fantasme de la neutralité formelle en échappant à cette trivialité. Supersurface Cette utopie et ses désillusions ne sont pas nouvelles. Prétention ou candeur ? tvk cite à l’appui de son parti pour la place un collage de Superstudio. Ce collectif de jeunes architectes fondé à Florence en 1966 a trouvé récemment

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une nouvelle jeunesse dans les écoles d’architecture à la faveur de la vogue des espaces dits « indéterminés » et de la redécouverte concomitante de l’« architecture radicale ». Dans un petit film que l’on dirait destiné à expliquer leur projet aux enfants14, tvk montre la main de l’architecte tracer d’abord à la règle, sur un fond blanc, un carroyage perspectif générique, puis

14. Visible en ligne sur http://vimeo.com/17849176.

installer un à un, détourés au cutter dans des photographies, des éléments choisis du site : statue, façades périphériques de la place, arbres. Elle ajoute ensuite un cliché de la maison de verre de Philip Johnson à New Canaan, Connecticut (1949), pour symboliser l’architecture voulue minimaliste du café, puis des piétons, cyclistes, ballons évoluant dans ce petit théâtre reconstitué. Puis la main toute-puissante du concepteur parachève le tableau avec un groupe de hippies nus, extrait d’un des photomontages les plus célèbres de Superstudio. En suggérant une analogie entre son propre carroyage et celui sur lequel est posé ce groupe dans l’image d’origine, tvk identifie son plan dallé à la fameuse « supersurface » (1971) des architectes florentins, reprenant même le terme pour le désigner15. Mais les représentations de Superstudio étaient alimentées par la conscience amère des ambiguïtés inhérentes au projet émancipateur de la modernité, images elles-mêmes équivoques car dénonciatrices du rôle de l’architecte et fascinées par lui au point de vouloir le redéfinir « radicalement ». Leur photomontage aux hippies nomades montre une aspiration trouble à un univers de dénuement et d’errance où pourraient se redéployer les rites essentiels de l’existence humaine. En ce sens, leur grille omnipotente, environnement continu sans spécificités ni limites destiné

15. Par exemple, Pierre-Alain Trévelo dans son intervention au séminaire « Modèles d’aménagement de l’espace public » organisé sous l’égide de l’Atelier international du Grand Paris en septembre 2010. Les actes en sont disponibles en ligne sur : http://intranet.popsu .archi.fr/Europe/actes_du_ seminaire_de_paris_puca .pdf.

à remplacer toute architecture dont la perfection glacée envahit uniformément le monde, fait écho au sol techno-métaphysique de la chambre mortuaire où s’achevait le film de Stanley Kubrick 2001, l’Odyssée de l’espace. À l’époque, leur pessimisme avait conduit ces jeunes architectes à renoncer à construire pour s’exprimer par des contes parodiques, aux scénarios servis

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Superstudio, Supersurface (1971).

par des images funèbres. Venus d’une Italie qui avait connu le fascisme et

L’aire de jeux des enfants près de la voie des bus et des taxis, face aux boutiques de la rive est de la place. Photo : Françoise Fromonot, juin 2014.

naient comme des monuments au sens premier, des avertissements. Que

qui traversait ses années de plomb, leurs photomontages conceptuels résondire de la légèreté avec laquelle ils sont ici recyclés au service de la politique événementielle de la mairie de Paris, sinon que déplacer ainsi vers le réel ces paraboles imaginaires revient à matérialiser dans la ville les paradoxes parfois cruels qu’elles cherchaient justement à épingler ? Cet exemple prouve une fois de plus la difficulté de l’urbanisme d’­architectes qu’est le projet urbain à la française, dont tvk représente la nouvelle génération, à dépasser la référence sommaire à des images incantatoires. En l’occurrence, leur projet pour la République équivaut peu ou prou à proposer, en alternative à la surdétermination formelle de l’espace urbain par la traditionnelle composition, une indétermination fonctionnelle que garantirait l’évacuation de son dessin. Ces difficultés s’expliquent en grande partie par un problème qui entrave la réflexion de fond sur les transformations de la ville et grève depuis plus de dix ans la politique urbaine à Paris : l’incapacité du pouvoir municipal à dépasser l’attrait immédiat de concepts faciles propres à servir sa communication et à nourrir pour le paysage physique et social de la capitale une ambition prospective globale, véritablement à même d’en continuer l’histoire. Le réaménagement de la République n’a pas fait beaucoup plus qu’apposer un pansement temporaire sur un quartier en mutation. Le grand parvis déjà usé, les sympathiques activités qu’il accueille et le spectacle des mouvements fluctuants qui le parcourent se sont substitués par défaut à l’ordonnancement et à la symbolique du XIXe siècle. Le défi qui aurait pu, qui aurait dû être celui du concours, s’il avait été posé en d’autres termes, reste à relever : réinventer, pour une vieille capitale du monde démocratique bousculée par les effets de la mondialisation, une expression urbaine qui saura donner durablement sens à son espace commun. F.F.

analyse Fromonot : Surface de réparation

61


Anthologie L’espace public, utopies et réalités

Antoine Grumbach 1971

La théorisation de ces complexes d’activité ressort, elle, d’une conception pseudo-scientifique

Les objets poussent dans les

de la ville qui fleurit dans les ana-

villes, semés par les voitures,

lyses et les grilles de fonction.

les piétons, la publicité, l’art, la mort, l’information, les transports,

Un gros bon sens permet de reconnaître qu’autour d’un

semés dans les rues, accrochés

arrêt d’autobus s’articule une

aux maisons, semés un peu

­marchande de journaux et que

partout. On observe qu’ils consti-

c’est là plus précisément que

tuent souvent un regroupement

l’on implantera une cabine

de services, véritable équipement

téléphonique, un banc public

répondant à certains besoins de

pour l’attente du bus ou pour

la vie quotidienne des citadins.

les passants ; que le passage

[…]

obligatoire de consommateurs

Des ensembles sauvages

potentiels attirera la publicité

se constituent hors de toutes

et que les services de l’éclairage

les décisions technocratiques et

auront du mal à ignorer totale-

planificatrices. L’accumulation des

ment ce lieu fréquenté.

objets échappe aux décideurs de toutes sortes et aux idéologues

C’est ainsi que toute une série de services, dépendant de

de toute échelle. L’architecture

catégories institutionnelles et de

des maquettes, des plans masse

réseaux techniques qui s’ignorent,

et de l’ignorance du temps qui

envoyer une lettre, éclairer,

passe, s’actualise par les poussées

acheter le journal, se trouvent

sauvages d’objets étranges aux

combinés en un ensemble

étrangers de la vie quotidienne :

dont l’effet général dépasse de

les technocrates. La dérision de

beaucoup la somme des effets

notre propos consisterait main-

induits par chacun des éléments

tenant à vouloir introduire ces

qui le constituent. La découverte

unités sauvages dans les grilles

récente par les spécialistes

normatives et répressives qui

ès-animation des possibilités

visent à organiser, parcelliser,

qu’offrent les micro-équipements

réglementer, canaliser les formes

nous garantit une perspective de

d’organisations collectives.

réification de la vie quotidienne,

Des familles d’objets

plus subtile, à laquelle ne pourra

répondent à des ensembles de

répondre qu’un détournement

services s’induisant les uns les

toujours plus radical.

autres. La capacité d’entraînement de certains équipements, c’est-à-

[…] Dans les unités de services

dire leur faculté d’induire d’autres

élaborées, articulées, polies,

objets, d’autres événements,

esthétisées, aseptisées, plastifiées,

ressort d’observations primaires.

anodisées par un designer de

anthologie 62

criticat 14


talent, l’irruption de ces objets sauvages rendra dérisoires leurs

Philippe Genestier 1994

prétentions et transformera ces

assemblée, à ériger un public en communauté politique, elle utilise pour cela des moyens de plus en

créations en unités sauvages.

Autre notion en vogue qui

plus délocalisés et délocalisateurs,

À partir de cette certitude, il faut

est u ­ tilisée en permanence

purement relationnels.

maintenant poser le problème

dans la politique de la ville,

des objets dans l’espace collectif,

tant pour décrire que pour

locaux, mis en éveil par le mot espace, ont fait une lecture

Or les urbanistes et les élus

de leur rôle et de leurs aventures.

prescrire : l’espace public. En

D’un côté, le design s’enferme

fait, ce terme recouvre deux

­substantialiste de l’expression,

dans une logique combinatoire

notions étrangères entre

ce qui leur fait dire que la place

que l’usage de la ville rend

elles, mais que l’on rapproche

publique pourrait et devrait être

dérisoire. De l’autre, les unités

comme si l’une avait pouvoir

un haut lieu de la démocratie,

sauvages, équipement de la vie

d’inférer sur l’autre. D’une part,

que la voie publique pourrait et

quotidienne, poussent un peu

il s’agit d’un sens proprement

devrait être le site privilégié de

partout, sans toutefois apporter

spatial et statutaire, désignant

la libre circulation des hommes

l’ensemble des services que

l’espace appartenant au domaine

et des idées, que les espaces

l’on pourrait exiger de l’espace

public, interdit d’­utilisation

libres (libres de bâti parce

collectif.

Antoine Grumbach, « Les objets et les unités sauvages », L’Espace collectif, ses signes et son mobilier, Centre de création industrielle, décembre 1970 –  janvier 1971, pp. 28 – 29.

privative, dont les rues, les places,

que non construits) et publics

les équipements et les jardins

(ouverts au public) pourraient

publics constituent la majeure

et devraient être des lieux

partie dans les villes. Ici, le terme

d’épanouissement de la liberté

d’espace a un sens substantiel,

individuelle, en même temps

c’est de lieux dont il est question.

que d’inculcation des valeurs

D’autre part, il s’agit de l’orga-

collectives, d’­apprentissage

nisation communicationnelle

des vertus civiques. Bien sûr,

de l’ordre institutionnel démo-

il n’y a rien là de très sérieux.

cratique. Là, le terme d’espace

Ce sont des arguments tout à fait

n’a qu’un sens métaphorique.

anachroniques, qui se réfèrent

Et Jürgen Habermas, auquel

à une conception baroque de

on doit cette expression avec

l’espace, lorsque la croyance

sa signification particulière,

en la puissance du symbolique

n’évoque nullement un quel-

régentait la fusion d’un territoire

conque endroit, un quelconque

concret et d’un ordre institu-

site territorial où se localiseraient

tionnel. Les structures mentales

les procédures délibératives qui

actuelles sont telles que s’il existe

définissent et nourrissent la vie

une pédagogie de la rue, c’est plus

démocratique. Il insiste même

celle de l’isolement dans la foule

sur le fait que celles-ci tendent à

et du triomphe de la marchandise

être de plus en plus abstraites et

que de l’intercompréhension

médiatisées grâce, notamment,

par la mise en harmonie des

aux moyens de communication

comportements. Et s’il existe un

électroniques. Et si la communi-

effet de la scénographie urbaine

cation contribue à constituer une

et architecturale, c’est plutôt celui

anthologie L’espace public, utopies et réalités

63


de la frivolité du regard narcissique du sujet dans un monde de

Alexandre Chemetoff 1996

Bibliothèque qui est le signe exact de l’absence d’une politique de l’espace public dans ce pays.

miroitements infinis des signes.

On choisit de faire un symbole,

[…]

Notre pays souffre d’un mal

On peut percevoir les

terrible qui s’appelle l’aménage-

cette sorte de tombeau indien

égarements épistémologiques

ment. On ne peut pas traverser

qui se dresse sur les bords de

qui caractérisent la politique de

un centre-bourg, aller aux abords

la Seine à Paris, pour y mettre

la ville. Le postulat éthologique

d’une gare de province sans voir

ce « bois sacré », au milieu de ces

notamment. Celui-ci amène à

les signes omniprésents de cet

symboles de la connaissance

penser que la coexistence en un

aménagement, qui tient lieu en

partagée. En même temps, on

même lieu produit de la cohésion

fait d’une absence de contrôle réel

aménage de manière indifférente

sociale, alors que la ségrégation

sur l’espace public comme lieu de

l’ensemble du territoire. Et l’un

engendre des tensions, voire

fondation de la ville.

va avec l’autre. Il faut faire dans

des affrontements. Comme si

[…]

le même temps, et dans le même

le ­partage du milieu physique,

On passe d’une sursignifi-

septennat, l’A86 autour de Paris

de la vie psychique et collective

cation par l’intermédiaire des

entraînait le dépassement

interventions des paysagistes,

et qui coûte infiniment plus cher

des divergences d’intérêts

des designers, des architectes,

que cette Grande Bibliothèque,

et d’affections. […] L’idée que

des artistes, etc., à un espace qui

et la TGB comme le signe d’une

dont personne ne parlera jamais

le brassage des populations

aurait perdu son sens. Un espace,

certaine maîtrise. L’espace public

garantit l’équilibre social et

qui est nécessairement piétonnier

n’en est plus un, puisqu’il est

l’harmonie culturelle ne résiste

et pas automobile, qui est

inaccessible, enfermé à l’intérieur

pas à l’observation.

nécessairement agréable, et qui

de ses murailles, signifiant un

serait devenu l’exception qui

lieu qui emprunte à la forêt, et

permet de continuer par ailleurs

pas à la forêt accueillante mais

Philippe Genestier, « Banlieue et métropolisation », Le Débat n° 80, mai – août 1994.

à aménager ce pays avec des

à la forêt interdite. Le symbole

logiques strictement sans projet,

douteux de la nature employé

et avec une logique technique qui

ici est pour moi très strictement

serait elle-même dépourvue de

le contraire de l’espace public.

projet, de morale. On fera d’autant plus de places et de places visibles,

[…] Mon projet est de dire : sur

et on transformera d’autant plus

l’ensemble du territoire français,

l’espace public en un espace

le long des routes, des autoroutes,

sursignifiant que dans le même

dans les centres-bourgs, dans

temps, on aménagera de manière

la rue, à la porte de chacun de

indifférente l’ensemble du terri-

chez-nous, se joue le signe de

toire, c’est-à-dire le patrimoine

notre appartenance au même

commun de la nation.

pays, ce qui nous lie les uns

Ce n’est pas par hasard que ce colloque sur la place se termine

aux autres, c’est-à-dire ce qu’on appelle le droit du sol. C’est ce

sur un symbole fort, c’est-à-dire

à quoi doit s’attacher le projet

l’intervention de notre ami

de l’espace public, qui n’est plus

Dominique Perrault et sa Grande

l’embellissement comme fait du

anthologie 64

criticat 14


prince mais le signe d’un partage. Par rapport aux lieux qui sont devenus les lieux de la séparation.

Bruno Latour & Émilie Hermant 1998

l’habitude ou par la force, une

Paris possède sur son sol

gnation propre, une autorisation

par la couleur ou par la forme, par injonction ­particulière, une assi-

Séparation physique, séparation des fonctions : les rues des piétons

Parisiens auxquels il fait parvenir,

et les rues des voitures, les rues

approximativement et à titre

ou une interdiction, une promesse

pour les cycles et pour les patins

d’exemple « 770 colonnes Morris,

ou une permission. La boîte aux

à roulettes… Sur ce territoire qui

400 kiosques à journaux, deux

lettres jaune vif nous fait déjà, de

n’est fait que de divisions, on a

kiosques théâtre, 700 mâts

loin, lever le bras pour y enfiler

érigé des monuments qui sont

porte-affiches, 2 000 mobiliers

l’enveloppe ; les bornes (791 F)

finalement les monuments de

d’information avec affichage

interdisent catégoriquement

cette division. Il est temps de

publicitaire, 400 sanisettes,

aux voitures de monter sur

cesser d’ériger des monuments

1 800 abribus, 9 000 horodateurs,

le trottoir — et brisent le mollet

pour penser le seul projet possible

10 000 feux de signalisation,

des malvoyants ; les corsets

à mon sens : celui de l’espace

2 300 boîtes aux lettres,

d’arbre (300 F) permettent d’y

partagé et non plus de l’espace

2 500 cabines téléphoniques,

attacher la chaîne des vélos

divisé ; non plus le projet de

20 000 corbeilles, 9 000 bancs »,

(qu’elle déconseille instamment

l’espace préservé mais le projet

affirme le fort volume publié par

de voler) et protègent l’écorce

de l’espace public.

la Commission municipale du

contre les déprédations […]. Si

mobilier urbain, et qui permet à

vous doutez de l’immensité des

tout architecte, aménageur ou

interdits et des permissions,

paysagiste de commander un

de la répartition obstinée des

lot de potelets (173 F) — piquets

ségrégations et des sélections que

Alexandre Chemetoff, « Désigner l’espace public », extrait du texte de sa conférence prononcée le 18 janvier 1996, in La Place dans l’espace urbain, Presses universitaires de Rennes, 1996.

surmontés d’une boule qui

pratiquent, jour et nuit, la multi-

transforment nos trottoirs en jeux

tude de ces objets, équipez-vous

de quilles — ou un horodateur de

d’une poussette, ou asseyez-vous

type Schlumberger (2 500 F), ou

dans une chaise roulante. Sauf

même un abribus modèle trafic

exception, vous ne dépasserez pas

(66 300 F).

100 mètres avant de vous trouver

[…]

interdit de séjour. Celui qui circule

Devons-nous compter les

à l’aise et se rit des obstacles, c’est

ustensiles de ce capharnaüm

donc bien que tous ces objets

parmi les habitants de Paris ?

l’autorisent à habiter Paris.

En partie, puisqu’ils anticipent

Il y aurait, par conséquent,

tous le comportement d’habitants

quelque injustice à ne pas

génériques et anonymes auxquels

compter parmi les habitants

ils font faire, par anticipation, un

ces êtres aux formes multiples

certain nombre d’actions. Chacun

mais standardisées qui servent

de ces humbles objets, sanisette

comme autant de reposoirs,

ou corbeille, corset d’arbre ou

portemanteaux, d’occasions, de

plaque de rue, cabine télépho-

signaux, d’alertes et d’obstacles

nique ou panneau lumineux,

aux parcours que chacun de nous

se fait une certaine idée des

trace à travers la ville. […] Leur

anthologie L’espace public, utopies et réalités

65


action lilliputienne compose en partie le moi circulant, sorte de

Philippe Muray 1999

cerveau externe qui servirait de

sonne, dans l’avenir, n’aura plus aucune occasion d’écrire, comme Balzac dans le début inoubliable

pendant au cerveau interne : à

Il est facile de savoir ce que

de La Fille aux yeux d’or : « Là,

la multiplicité des neurones il faut

sont les intentions criminelles

tout fume, tout brûle, tout brille,

l’appui constant de ces injonc-

d’Homo Festivus, en période

tout bouillonne, tout flambe,

tions innombrables dont l’activité

post-­historique, et en matière

s’évapore, s’éteint, se rallume,

varie de seconde en seconde.

d’urbanisme. Il suffit de regarder

étincelle, pétille et se consume.

ces panneaux désolants qui se

Jamais vie en aucun pays ne fut

Bruno Latour & Émilie Hermant, « Figure neuf. Formater, ou grandeur et misère du mobilier urbain », Paris, ville invisible, Paris, Les empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 1998.

multiplient, au coin des rues,

plus ardente, ni plus cuisante. »

où on annonce, avec le ton

Dans ce Paris post-historique, on

d’arrogance complice et de

promet « un nouveau partage

fanfaronnade si caractéristiques

de l’espace public pour une

de cette époque de défaite en rase

coexistence plus harmonieuse des

campagne, que « la ville réinvente

fonctions de la ville » ; ou encore

ses quartiers ». Des petits croquis

« une circulation moins intense

lamentables illustrent ce beau

à vitesse réduite » ; et aussi « un

projet, et entendent décrire ce

accès plus facile des riverains à

que sera la vie urbanistique des

leur immeuble ». Il est également

prochaines années. On y voit des

question d’« itinéraires sécurisés »,

chaussées qui ne sont plus en

d’« aménagements ayant pour

proie qu’à des voitures d’enfants,

but de décourager la circulation

à des imbéciles hilares, à des

de transit », de « mobilier en

mères de famille, à des patineurs

protection transversale », de

non fumeurs et encore à d’autres

« bordures de granit » et de

catégories de mongoliens

« rampes en pavés ». Autant de

et mongoliennes satisfaits

belles promesses et de projets

d’eux-mêmes. Plus de conflits,

mirifiques dont il est facile de

plus d’antagonismes. C’est ce

déduire l’anéantissement systé-

dimanche de la vie dont parlait

matique des villes au profit d’une

Hegel « qui égalise tout et qui

néo-population de morts-vivants ;

éloigne toute idée du mal ». Parc

et que personne ne dira plus de

d’attractions sans attraits, mais

celles-ci, comme Marx jadis, que

obligatoire et sans retour, sans

leur air émancipe. Giono, dans

extérieur. La mort, « mouvante

les années 20 ou 30, rêvait avec

en soi », mène son train d’enfer.

une certaine naïveté à la des-

C’est ce que l’on baptise aussi,

truction de Paris, qu’il décrivait

d’une façon aussi admirable

comme un monstre : « rongeur,

que symptomatique, l’opération

grondant, fouisseur de terre,

« Paris-quartiers tranquilles ».

embué dans la puanteur de

Ici, enfin, on peut être sûr qu’on

ses sueurs humaines comme

le sera tranquille, et qu’il ne se

une grosse fourmilière qui

passera rien. Et que jamais per-

souffle son acide ». Il attendait

anthologie 66

criticat 14


­impatiemment « le jour où les grands arbres crèveront

Manuel de Solà-Morales 2010

emplâtres végétalisés prolifère ad nauseum. L’ampleur invasive de telles

les rues, où le poids des lianes fera crouler l’obélisque et courber

L’impossible projet

pratiques, le nombre croissant de

la tour Eiffel ; où devant les

de l’espace public

projets (qu’il s’agisse de squares

guichets du Louvre on n’entendra

Une telle assertion est confrontée

et de rues, de parcs, d’installations

plus que le léger bruit des cosses

à un problème terminologique :

de services et aménagements ou

mûres qui s’ouvrent comme des

la dévalorisation sémantique

d’autres espaces) semblent rendre

graines sauvages qui tombent ;

du terme « espace public »,

nécessaire la reformulation d’une

le jour où, des cavernes du métro,

employé indifféremment pour

stricte notion d’espace public en

des sangliers éblouis sortiront en

désigner n’importe quelle action

tant que condition matérielle (locus) de l’espace politique.

tremblant de la queue. » Mais ce

de terrassement, de transfor-

n’est pas le retour de la Nature

mation ou d’enjolivement de

qui a eu lieu, c’est le triomphe

l’espace libre. Trop souvent, cette

de la Culture ; et l’on ne voit plus,

catégorie « espace public » est

travaux sur les espaces publics,

­partout, que des rolleristes éblouis

utilisée sans prendre en compte

la prolifération des commandes

qui surgissent en frétillant des

la nécessité d’une réelle qualité

et des projets, l’inlassable énergie

droits de l’homme.

urbaine, pourtant contenue dans

déployée par les architectes et

le terme lui-même. Cette urbanité

les ingénieurs, les designers

Philippe Muray, Après l’Histoire, Paris, Les Belles Lettres, 1999, chapitre « Février 1998 ».

[…] L’apport majeur des récents

est la qualité de certains lieux

et les artistes, les paysagistes et

signifiants qui ont un contenu

les botanistes, tous occupés à

collectif et politique, traduit

réassembler les débris de l’espace

­matériellement dans l’espace.

non construit, les discussions

Pour définir l’espace public,

idéologiques et les travaux

le concept opérant serait celui

intellectuels visant à élaborer un

d’« urbanité matérielle », cette

statut théorique et/ou une qualité

capacité du matériau urbain

disciplinaire pour ces questions,

à exprimer des idées civique,

ont extraordinairement enrichi

­esthétique, fonctionnelle et

la pratique professionnelle

sociale.

et augmenté l’attention des

Sinon, le domaine public risque d’être occupé avec une

administrations publiques. L’intérêt pour l’espace public

liberté apparemment infinie par

semble s’auto-justifier, ce qui

un rabâchage de formes et de

pourrait avoir des effets pervers.

géométries planimétriques, un

Le flottement terminologique

jeu de plans à la composition

autour de la notion peut aussi

arbitraire ou pire, le malaise d’une

affecter les projets. Le nombre

architecture frustrée de n’être

d’interventions, la gratuité des

que surface. Le maniérisme est

réalisations, leur fréquence dans

évident, tandis que le vocabulaire

le temps et dans l’espace, la

des alignements, des lampadaires,

reproduction de clichés formels,

des dallages, des jeux de niveaux,

les modes et le gaspillage écono-

des pergolas, des rampes et des

mique peuvent pervertir la nature

anthologie L’espace public, utopies et réalités

67


originelle de l’espace public en

[…]

tant qu’espace collectif par excel-

Tous les projets d’espaces

lence : un espace qui n’est soumis

publics sont publics, précisément

à aucune mode, ni à aucun auteur,

parce qu’ils relèvent d’une

acteur ou politicien de premier

conception et d’une gestion

plan, un espace disponible pour

publiques. Mais tous ne consti-

une interprétation ouverte et un

tuent pas des espaces d’urbanité

croisement d’intérêts. Espace public ou showroom ?

au sens civique et politique qui va de pair avec la qualité d’une ville.

La très estimable collection de

Certains espaces sont destinés

projets rassemblés par le cccb à

au public et d’autres sont des

travers les années (les Archives

espaces publics urbains. L’espace

européennes de l’espace public)

public est une combinaison de

peut susciter des sentiments

« choses urbaines », de matériaux

contradictoires qui vont de

physiques capables de rendre

l’admiration à l’inquiétude.

perceptible une certaine idée de

Ce catalogue d’excellence donne

la ville. Hegel disait que la beauté

une idée de ce qui a pu retenir

est l’expression visible d’une

l’attention des maîtres d’ouvrage

idée. C’est toute la grandeur et

et des concepteurs et des

la difficulté des espaces publics.

exemples qui ont servi de proto-

Terre et boue, pavés et dalles,

types. C’est une preuve irréfutable

asphalte et béton, bois et feuilles

de l’énorme regain d’intérêt pour

sur les arbres ne sont plus des

les questions d’aménagement

éléments génériques, ils donnent

public et la capacité des collec-

une matérialité à la qualité

tivités à leur donner une forme

urbaine. Murs, terrains, lampa-

matérielle à des coûts maîtrisés

daires, portes, rampes, véhicules,

dans différents secteurs de la ville

coins et recoins créent des

et sur les terrains en friche.

perceptions qui mettent les gens

Cependant, la vision d’autant de

en relation.

projets réunis révèle également la récurrence de gesticulations gratuites et d’une gymnastique formelle qui s’efforce d’être originale et surprenante, comme si l’espace public était

Manuel de Solà-Morales, « L’impossible projet de l’espace public », In Favour of Public Space. Ten Years of the European Prize for Urban Public Space, Barcelona, cccb-Actar, 2010, pp. 24 – 32.

une page blanche destinée au plaisir personnel des concepteurs. Ondulations, ruptures, continuités et lignes, écrans et taches se combinent, comme les éléments d’une composition fermée et autoréférencée.

anthologie 68

criticat 14


Mehdi Zannad est architecte et illustrateur. Ses dessins sont visibles sur son site www.zannad.fr.

Brèves de trottoir Dessins de Mehdi Zannad Dans la rue, mon regard plonge sous la ligne d’horizon et se concentre sur ces curieux objets métalliques scellés dans le bitume. Organisés en bande, ces petits soldats aux armures sombres, scintillantes et parfois cabossées défendent leur territoire. Je leur fais face et, en silence, les dessine. Des voix me parviennent, puis s’évanouissent. Les langues se délient, quelques phrases s’impriment.

album Zannad : Brèves de trottoir

69


« Bonjour, ça va ? Le p’tit a bien grandi ? »

« Ouh la balançoire ! »

album 70

criticat 14


« Qu’est-ce qu’y fait lui ? »

« T’es garé où ? »

album Zannad : Brèves de trottoir

71


« J’aimerais qu’on profite de cette engueulade, on remet tout à plat et on s’touche la main. »

« 2 paires de lunettes, verres progressifs, 50 euros, rue de Turbigo. J’ai filé le plan à mon pote. »

« Allo…tu dis bonjour à mamie, Mathias ? »

« J’te laisse, c’est ma mère, si elle m’voit, elle m’tue. »

« Un demi panaché, une demie blanche et un orangina. »

« Ouais, Astérix en transport…chais pas trop… faudrait regarder sur le site internet. »

album 72

criticat 14


« J’ai l’habitude de faire peur aux gens. »

« Il a un profil intéressant, il est très appétent sur les marchés. »

« Je ferai du magret de canard, c’est plus cher, mais bon… »

« Allez, on va se poser place du marché. »

« Non mais lui c’est un raciste à la base. »

« Bé hé, le sam’di soir il a le droit d’faire la fête, c’est pas interdit, hein ! »

album Zannad : Brèves de trottoir

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« Ça pue la pisse ! »

Pas de deal dans et autour du camion.

album 74

criticat 14


Bittes et paniers se transforment en banc de fortune.

« L’aut’ c’est un fou, j’lui ai dit rentre dans ton pays ! »

album Zannad : Brèves de trottoir

75



Henri Lefebvre Vers une architecture de la jouissance (1973) document


Henri Lefebvre Vers une architecture de la jouissance 1973

Chapitre I — L’interrogation 1. Je n’entends par « architecture » ni l’art prestigieux d’ériger des monuments, ni la simple contribution d’un professionnel à l’indispensable activité de la construction. Dans la première acception, l’architecte s’élève à un statut de démiurge ; dans la seconde, il répond à une demande externe et supérieure, qui l’autorise à être confondu avec l’ingénieur ou le chef d’entreprise. Ce que je propose de retenir par « architecture » est la production de l’espace à un certain niveau, qui peut aller du mobilier aux jardins et aux parcs, et même jusqu’au paysage. J’exclus donc l’urbanisme et ce qu’on appelle communément l’« aménagement du territoire ». Cette acception du terme « architecture » correspond à son usage depuis le début de ce siècle, c’est-à-dire depuis que les architectes ont commencé à concevoir des meubles ainsi qu’à s’exprimer ou présenter leur projet sur « l’environnement », comme on a l’habitude de l’appeler, bien que j’éviterai ce terme avec précaution car il n’a pas de sens précis et est en plus galvaudé par les emplois abusifs qu’on en a faits. Pourquoi mettre entre parenthèses la ville, l’urbain, l’urbanisme et la planification spatiale ? Les questions portant sur les différentes échelles de l’espace n’ont-elles pas d’importance ? Pouvons-nous les rayer de la carte lorsqu’on fait référence à l’œuvre architecturale ? Non ! Au contraire : c’est à ces niveaux qu’interviennent des « agents » et des pouvoirs capables d’écraser l’architecte et son œuvre, ne fusse qu’en les cantonnant à une place subalterne, celle de l’exécution d’un programme. Précisément parce qu’il en est ainsi, la méthode de cette recherche nous permettra de placer ces pouvoirs entre parenthèses et de suspendre leur action par la pensée, dans le but de définir la place — oubliée, effacée — de l’œuvre architecturale.

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Je répète : cette mise en suspens est la seule démarche permettant à qui que ce soit de penser, au lieu de répéter et de redire incessamment la même chose : rien à faire, rien à penser, tout est bloqué, parce qu’il y a « le capitalisme » qui commande et récupère, parce qu’il y a le « mode de production » comme système et totalité à prendre ou à laisser, selon la loi du « tout ou rien ». Tout autre démarche entérine le « statu quo », c’est-à-dire le néant de pensée et par suite d’action, quel que soit le domaine envisagé. Veuillez penser une minute avec le sérieux qui vous convient au danger nucléaire, aux mécanismes de la mort planétaire (par pollution, par épuisement des ressources, etc.) ; bref, à tout ce qui menace l’espèce humaine ; avec ou sans le capitalisme. Comment pouvez-vous cesser d’y penser ? Comment pouvez-vous détourner le regard de votre esprit ? Parce que vous ne pouvez maintenir ce regard, forcément. Dès que vous pensez à autre chose, dès que vous voulez vivre pendant quelques moments malgré le danger, vous le mettez en suspens, manifestant ainsi le pouvoir de votre pensée contre les redoutables puissances de mort. Cela signifie-t-il que vous niez les périls ? Non, si vous avez quelque esprit de suite. 2. Voici d’autres arguments pour appuyer cette réduction initiale et non finale. Meilleurs ? Non. Autres. Complémentaires. L’architecture aujourd’hui implique doublement une pratique sociale. D’abord, la pratique de l’habiter (celle de l’habitant ou si l’on veut employer un terme suspect, de l’habitat). Ensuite celle de l’architecte lui-même, qui exerce un métier constitué comme tant d’autres au cours de l’histoire, qui a sa place (ou ne l’a pas, car l’affaire est à vérifier) dans la division sociale du travail, qui produit ou du moins contribue à produire (s’il a vraiment sa place dans le processus de production) l’espace social. Doublement en relation avec la pratique, l’architecture intervient à un certain niveau, celui que je nomme l’ordre proche, par opposition à l’ordre lointain, distinction inévitable même si elle n’a pas toujours existé (par exemple dans la cité antique ou la ville médiévale), même si elle est imposée aujourd’hui par le mode de production ou par la structure politique (l’État). Mais voici le paradoxe. En mettant entre parenthèses l’ordre lointain, en saisissant fortement le lien avec la pratique, la réflexion sur l’œuvre architecturale délivre l’imaginaire. Elle peut se lancer dans l’espace de l’utopie, en conjurant l’abstraction, en assurant à l’avance le caractère concret de cette utopie (caractère qui devra et pourra se montrer à chaque moment par relation à la pratique et au vécu).

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N’y aurait-il aucun risque dans cette démarche ? Quelle illusion ou quelle erreur ! Des dangers nombreux guettent la réflexion sur cette voie glissante. Prendre des risques en évitant l’accident, ce précepte de conduite va de soi. Voici par exemple un risque. Quelques architectes attribuent aujourd’hui un caractère compensatoire à l’espace occupé par le logement (l’habitat). Dans leur perspective, l’appartement (bourgeois) devient un microcosme. Il tend à remplacer la ville et l’urbain. On y met un bar qui simule la sociabilité large des lieux publics de rencontre et d’agrément. La cuisine mime le magasin d’alimentation, la salle à manger se veut restaurant, la terrasse et le balcon avec plantes et fleurs apportent l’analogôn (pour parler en termes philosophiques) de la campagne et de la nature. L’espace individuel ou familial, prétendument « personnalisé », en fait soumis à la propriété privée, imite l’espace collectif, approprié par une vie sociale active et intense. Ce que déclarent les dernières trouvailles de la rhétorique publicitaire. On ne vend plus seulement du bonheur, ou du style de vie, ou du « prêt à vivre ». On déclame, en détournant abusivement un concept : « vivez différemment ». De sorte que l’appartement de type bourgeois et l’appropriation de type capitaliste, substituant le caractère « privé » de l’espace au caractère social et collectif, s’érigent en critères de la différence. Ce qui est aussi vrai de la villa, de la résidence secondaire, que du grand et bel appartement. On pousse l’opposition « privé-collectif » et « individuel-social » jusqu’à l’antagonisme, jusqu’à la dissolution du rapport « habitat-ville », jusqu’à la dislocation du social. Dans quel but ? De donner une illusion de jouissance, dans la dégradation du réel et de la pratique sociale par l’appropriation « privée », en clair par la propriété privée de l’espace. Quant au logement prolétarien, il a les caractères inverses. Réduit au minimum à peine « vital », il dépend des « équipements », de « l’environnement », donc de l’espace social, même si celui-ci n’est pas bien traité. Il n’a de rapport avec la jouissance que dans et par un espace externe, qui reste par conséquent celui de l’appropriation sociale, même si cette appropriation ne s’accomplit que selon les normes restrictives et les contraintes du mode de production existant. Ceci n’est pas seulement vrai des taudis ou des nouveaux « ensembles », mais des modèles pavillonnaires banlieusards occupés par les travailleurs rejetés vers les périphéries urbaines. De cette contradiction de l’espace, qui ne prend son sens que par rapport à une éventuelle jouissance de cet espace social, la réflexion peut partir, en évitant avec soin d’éluder cette contradiction (de la mettre entre ­parenthèses) parce qu’elle définit le lieu à la fois pratique et utopique de ce départ. […]

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Découvrirait-on dans le monde dit « moderne » l’architecture de la jouissance ? Cette question incongrue porte en elle sa réponse ironique. Que voit-on autour de soi ? De « l’habitat », monotonement reproduit avec de minuscules variantes qui s’étalent comme de profondes différences dont l’apparence se dissout aussitôt par le regard comme par les autres sens. Monotonie, ennui, combinatoire d’éléments répétés dont les variations rappellent obstinément l’identité foncière. Un ascétisme règne, ou culte du sensoriel intellectualisé et de l’abstrait rendu sensible. La pensée et le regard oscillent entre deux entités : « l’inconscient » (peu accessible par définition) et la « culture » (banalisée par définition), entités également sèches et dépouillées de la vie sensuelle, chacune renvoyant à l’autre en un jeu de miroirs, en un tourniquet. Et ceci dans l’architecture (réduite à la construction) comme dans les autres arts, comme dans le philosophisme et le scientisme eux-mêmes, justificateurs ultimes. Hasards ? Conjoncture ? Non. En cet ascétisme des œuvres se manifeste une contradiction de ce monde contemporain dans ses formes développées, celle des grands pays industriels : d’un côté abondance, gaspillage même, productivisme à outrance ; et de l’autre, malaise, insécurité, inquiétude. Le conflit entre la satisfaction (tant cherchée) et l’insatisfaction (seule rencontrée) s’aggrave, dans tous les domaines. L’ascétisme intellectualiste de l’art dit le malaise et l’insatisfaction, alors que le scientisme déclare la satisfaction, la productivité triomphante. Mais l’art comme la science, la littérature comme la philosophie, se rejoignent sous la bannière d’une catégorie bien déterminée : l’intéressant. Non la jouissance. Dans tous les domaines appartenant à ce que l’on nomme généralement art, les tendances au baroque, au fantastique, au symbolisme, restèrent depuis le XIXe siècle marginales, aberrantes, dominées par l’ascétisme intellectualiste ou récupérées à bref délai. Y compris le surréalisme. Cet ascétisme, parfois déguisé (le Pop Art face à l’Op, parfaitement désincarné), a connu le succès et même reçu l’estampille officielle. Il correspond à l’idéologie dominante (parfois déguisée en protestation), il l’incorpore dans le sensible (réduit à la plus simple expression). Serait-ce ici et maintenant l’occasion d’aller jusqu’au fond des choses, comme on dit, en admettant qu’il y ait un fond des choses ? Au cours du XIXe siècle, le Bâtiment a détrôné le Monument. J’oppose les deux termes, avec leur contenu et leur sens, en les définissant avec clarté. Car il y eut, il y a encore des confusions ; le Monument passe pour Bâtiment, puisqu’il est bâti (construit) ; l’architecte anglais Wotton définissait au XVIIe siècle (1624) l’architecture en écrivant : « Un beau bâtiment a trois caractères : commode, solide, plaisant », définition restée célèbre.

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C’est au cours du XIXe siècle que le Bâtiment s’oppose au Monument et que cette distinction entre lentement dans la terminologie. Le Monument se caractérise par la recherche ou la prétention esthétique, par le caractère officiel ou public, par l’influence exercée sur les alentours, alors que le Bâtiment se définit par la fonction privée, par la préoccupation technique, par la localisation dans une aire prévue. À tel point que l’architecte passant pour artiste consacré au Monument, on en vient à se demander si les bâtiments relèvent de l’architecture. Avec la gigantesque promotion du Bâtiment et la dégradation du Monument, s’opère une terrible disparition du sens. Le Monumental était riche à tous points de vue : riche de sens, expression sensible de la richesse. Ces sens meurent au cours du siècle. On peut le déplorer, mais pourquoi revenir en arrière ? L’utopie négative, passéisme motivé par le refus de l’actuel, n’a pas plus de valeur que sa contrepartie, l’utopie technologique, qui prétend faire surgir le neuf de l’actuel en misant sur un facteur « positif », la technique. Le sens monumental a disparu. Comment et pourquoi ? À la suite d’une révolution aux multiples aspects : politique (la révolution démocratique bourgeoise, dont la Révolution de 1789 – 1793 a fourni le modèle), économique (l’industrialisation et le capitalisme), social (l’extension de la ville, la montée quantitative et qualitative de la classe ouvrière). La fin du Monumental, l’ascension du bâtiment résultent de cet ensemble conjoncturel, de cette conjonction de causes et raisons. Le Monument portait des sens. Non seulement il avait mais il était sens : ceux de la puissance et du pouvoir. Ces sens ont péri. Le bâtiment n’a pas de sens. Le bâtiment n’a qu’une signification. Une énorme littérature d’origine prétentieusement linguistique ou sémantique tombe dans la dérisoire idéologie faute de cette distinction élémentaire : la signification et le sens. Un mot a une signification, une œuvre (pour le moins une succession de signes et significations — en littérature, un enchaînement de phrases) a un sens. Le signe le plus élémentaire, lettre, syllabe, phonème, n’a pas de signification comme chacun le sait, sinon celle d’entrer dans des unités plus vastes, de s’articuler. La destruction du sens, révolution démocratique en même temps qu’­industrielle, suscite une excitation abstraite sur les significations. La promotion du bâtiment s’accompagne, d’une façon paradoxale et pourtant très rationnelle, d’une promotion des signes, des mots et du discours, qui entrent en force avec les significations auxquelles ils correspondent. Le pouvoir de la chose et du signe, complémentaires l’un de l’autre, se substitue aux anciennes puissances, dotées d’une capacité de se rendre

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sensibles et acceptables par les symboles, celles des rois, des princes, de l’aristocratie. Ce qui ne veut pas dire, loin de là, disparition du pouvoir politique, transféré au niveau d’une abstraction géante, l’État. Les pouvoirs complémentaires de la chose et du signe s’incorporent dans le béton, qui a cette double nature, si l’on peut encore employer ce mot : chose brutale parmi les choses, abstraction matérialisée et matière abstraite. Simultanément, synchroniquement aurais-je pu écrire, le discours architectural, hautement pertinent, plein de significations, a supplanté la production architecturale (la production d’un espace riche de sens). Et les signes abstraits et fallacieux du bonheur, de la beauté, se multiplient sur les cubes et les dominos en béton. […] À dire vrai, en inspectant de tous côtés l’horizon architectural, un seul cas jusqu’à maintenant, un seul exemple, légitime cette recherche : Grenade, l’Alhambra, le Généralife. Encore cet exemple n’échappe-t-il pas à la contestation. Cet Alhambra, nous ne le voyons pas dans son état originel. Nous l’imaginons, meublé de tapis et de divans, parfumé, peuplé d’oiseaux et de jets d’eau, et de beautés des Mille et Une Nuits. Mais qu’était l’arabesque pour les Arabes ? Raison de la volupté ou raison dans la volupté ? Sa limite ou sa cause ? Ou l’avertissement de la fin ? Car la simple ligne souple sépare et définit autant qu’elle unit et mime les mouvements les plus gracieux de la vie. Ordonne-t-elle le plaisir ? Pour nous, Occidentaux du XXe siècle, elle le suggère. Pour d’autres, peut-être ordonnait-elle la sérénité plutôt que la passion ? Réplique : la seule existence de l’Alhambra justifie l’interrogation. Joie, sérénité, volupté, bonheur ? Peu importe. Je décide de lui affecter le signe +. Et l’interrogation devient : « Pourquoi donc les constructions neutres ou marquées fortement du signe – , celui de la douleur, de l’angoisse, de la cruauté, du pouvoir, couvrent-elles la terre habitée, alors que le contraire, le signe +, semble rare ? Si rare que jusqu’à plus ample information, un seul exemple s’offre à l’examen ? Pourquoi ? Cette situation a-t-elle un sens ? Lequel ? Que prévoir ? Que conclure pour l’avenir ? Cette Extrait du premier chapitre de l'ouvrage d'Henri Lefebvre inédit dans sa version originale en français, édité et publié en anglais sous le titre Toward an Architecture of Enjoyment par University of Minnesota Press (2014), dans une version éditée par Łukasz Stanek et traduit par Robert Bononno.

situation peut-elle s’inverser, se renverser, se bouleverser ? Comment et quand, dans quelles conditions… ? »

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Henri Lefebvre et l’imagination architecturale après mai 1968 Łukasz Stanek

« Architecture ou révolution », avertissait

tualiser le rôle politique et social de l’architecture

Le Corbusier en 1923. Quelque cinquante années

dans une société en train de sortir du fordisme.

après, des critiques tels Manfredo Tafuri et Bernard

Dans un tel contexte, Vers une architecture de

Huet revenaient sur cette alternative mais seule-

la jouissance d’Henri Lefebvre (1901 – 1991) — lecteur

ment en militants, avec pour objectif de la prendre

attentif de Marx, Hegel et Nietzsche, philosophe de

à contre-pied. Pour ces intellectuels actifs en Italie

la vie quotidienne, promoteur de l’autogestion et

et en France, l’architecture n’était pas un instru-

théoricien de la production sociale de l’espace —

ment de progrès mais un moyen de perpétuation

résonne de manière troublante. Écrit en 1973, mais

des déprédations du capitalisme ; loin de rendre

oublié pendant quarante ans en dehors d’un petit

la révolution inutile, l’architecture contribuait

cercle d’amis, ce texte plaide pour la possibilité

activement au blocage des changements sociaux

d’une « utopie concrète » qui soit aussi éloignée du

radicaux. Cette critique est à l’origine de textes

fantasme productiviste des modernistes que du

influents comme Projet et Utopie, paru en italien

paysage d’« inutilité sublime » de Tafuri. L’utopie

en 1973 et traduit en français six ans plus tard.

concrète, dit Lefebvre, « est négative : elle prend

Tafuri y avançait que l’architecture contemporaine,

comme hypothèse stratégique la négation du

derrière son progressisme rassurant, connaissait

quotidien, du travail, de l’économie d’échange, etc.

un état de crise résultant de son incapacité à

Elle nie aussi l’étatique et le primat du politique.

modifier le statu quo, et qu’elle était de manière

Elle part de la jouissance, elle vise à la conception

croissante renvoyée à ce que l’auteur appelait son

d’un espace nouveau, qui ne peut s’appuyer que

« inutilité sublime ». Si ce besoin de remettre en

sur un projet architectural.* »

cause les idées du modernisme se faisait urgem-

Cette vision émancipatrice était enracinée

ment sentir, il contribuait aussi à saper l’histoire et

dans ce que beaucoup considèrent comme un

la théorie marxistes de l’architecture, lesquelles se

lieu plutôt dystopique, Benidorm, l’agglomération

montraient de moins en moins à même de concep-

grouillante de gratte-ciel en front de mer, bâtie

Łukasz Stanek enseigne au Centre de recherches sur l’­architecture de l’université de Manchester. Il est l’auteur de Henri Lefebvre on Space. Architecture, Urban Research, and the Production of Theory (Minneapolis, University of Minnesota Press, 2011).

* Sauf mention contraire, toutes les citations sont tirées du manuscrit de Vers une architecture de la jouissance d’Henri Lefebvre.

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dans l’après-guerre sur la côte méditerranéenne espagnole. Vers une architecture de la jouissance avait été commandé à Lefebvre en 1972 par l’un de ses amis et anciens étudiants, le sociologue et urbaniste espagnol Mario Gaviria, dans le cadre d’une vaste enquête sur les villes touristiques de la Costa Blanca. Comme d’autres à gauche, Gaviria et Lefebvre pensaient que les espaces de loisirs étaient indubitablement des lieux de reproduction du capitalisme, mais ils sentaient que l’histoire ne s’arrêtait pas là. « Si vous visitez l’Alhambra, vous

Benidorm, Playa de Levante, carte postale de 1973.

réalisez que cette expérience ne se réduit pas à la consommation », assure Gaviria en se rappelant

dans la période allant de la mort de Le Corbusier en

les attendus de son projet de recherche. Il avait

1965 au milieu des années 1970, permit à plusieurs

l’espoir qu’une analyse précise de l’urbanisation

architectes entrant alors dans la vie profession-

liée au tourisme de masse à Benidorm et dans

nelle de remettre en cause la production architec-

des endroits comparables puisse servir à élargir

turale de l’après-guerre au nom d’une expérience

les interprétations précédentes. Cependant, dans

urbaine renouvelée et de l’appropriation collective

le manuscrit finalement remis par Lefebvre,

de l’espace. Les études consacrées par Lefebvre à

Benidorm est moins un sujet qu’un point de

la vie quotidienne et son intérêt critique persistant

départ ; voilà pourquoi il n’a jamais été inclus dans

pour les temporalités et les lieux échappant au

l’étude de Gaviria, ni dans les publications qui ont

monde du travail nourrissaient cette réinvention

suivi. Après avoir été oublié pendant plusieurs

d’une quotidienneté alternative, développée

décennies au milieu des papiers de Gaviria,

également par l’Internationale situationniste via

le texte de Lefebvre rouvre les débats marxistes

les techniques de la dérive et de la psychogéo-

en architecture, jusqu’ici cantonnés à l’approche

graphie. Le premier volume de Critique de la vie

tafurienne.

quotidienne, paru en 1947, dans lequel Lefebvre

Parmi les œuvres de Lefebvre, Vers une architecture de la jouissance doit être lu comme partie

traitait des espaces de loisirs comme des sites de reproduction du capitalisme, fut une source

intégrante de sa théorisation de l’espace, dans

d’inspiration pour Guy Debord jusqu’à ce qu’il se

lequel il voyait le produit de pratiques sociales

fâche avec le philosophe pour des raisons à la fois

diverses, hétérogènes et antagonistes. Énoncée

personnelles et idéologiques. Néanmoins, dès la

dans la perspective de faire avancer le marxisme

publication de La Production de l’espace, Lefebvre

en tenant compte de la transformation du

s’était convaincu de l’émergence d’une « pédagogie

capitalisme dans l’après-guerre, cette théorisation

de l’espace et du temps » qui prenait forme « dans

de Lefebvre s’est exprimée dans de multiples

et par l’espace de loisirs ». Cette « pédagogie »,

ouvrages, à commencer par Le Droit à la ville (1968),

proposait-il, se laisse fugitivement saisir à travers

La Production de l’espace (1974) et, pour finir, dans

l’intuition et la prémonition qu’il existe là un

De l’État (1976 – 1978). Cette théorisation faisait

mode de vie différent. Lefebvre affirmait que sur

partie d’une culture architecturale vivante qui,

une plage, ou pendant un festival urbain, le corps

éclairage Stanek : Henri Lefebvre et l’imagination architecturale après mai 1968

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Henri Lefebvre à Oliva, en Espagne, en 1969. Photo : Nicole Beaurain.

« brise sa carapace temporelle et spatiale venue du

sur le jardin d’un pavillon de banlieue dont l’habi-

travail, de la division du travail, de la localisation

tant comptait expérimenter le non-travail, et un

des travaux et de la spécialisation des lieux » —

ensemble d’habitations collectives où de nouvelles

aussi marchandisés, colonisés, fétichistes ou

solidarités entre groupes sociaux étaient imagi-

inadaptés que soient ces moments.

nées. C’est cette capacité à découvrir une énergie

Si pour Marx le passé se répète comme farce, pour Lefebvre l’émancipation future s’annonce

condensée là où les autres voient des promesses non tenues qui distingue le plus clairement Vers

par le grotesque. De même que Walter Benjamin

une architecture de la jouissance des points de vue

pressentait que le potentiel émancipateur des

pessimistes de la culture postmoderne émergente

marchandises se révèle dans ce qui est tout juste

des années 1970.

passé de mode — le dernier cri d’hier — , Lefebvre

Plutôt que de répéter qu’il n’y a « rien à faire,

cherche une « architecture de la jouissance »

rien à penser, tout est bloqué à cause du “capita-

dans les utopies discréditées telles que Benidorm,

lisme” qui commande et récupère », comme disait

renvoyant aux études empiriques de sociologie

Lefebvre en se moquant de Tafuri et de ses relais

rurale et urbaine qu’il menait ou encadrait depuis

français, le manuscrit commence par un appel à

les années 1940, en particulier aux travaux de

libérer l’imagination architecturale en « mettant

l’Institut de sociologie urbaine de Paris qu’il dirigea

entre parenthèses » les conditions politiques et

entre 1962 et 1973. Ceux-ci portaient entre autres

économiques de la pratique de l’architecture. Dans

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Vers une architecture de la jouissance, Lefebvre

sentiments et d’idées qui produisent de nouvelles

désigne une procédure conceptuelle qui consiste

constellations d’amour et de travail, et il enquête

à « suspendre », à neutraliser temporairement

sur l’espace du corps entendu comme un enchaî-

les pouvoirs qui ne laissent à l’architecture qu’une

nement de rythmes. Ces exemples ne sont ni des

place « subalterne ». C’est seulement en pariant sur

illustrations, ni des modèles pour « l’architecture

la « relative autonomie » de l’architecture, écrit-il,

de la jouissance » de Lefebvre, mais plutôt des

qu’il est possible de déchaîner l’imagination et de

utopies « concrètes » ou « expérimentales », dans

récupérer la position de l’architecture, « oubliée,

lesquelles les projets architecturaux sont envisagés

effacée », comme pratique dont le but politique

comme des objets cognitifs nous permettant de

n’est rien moins que la transformation fondamen-

comprendre les possibilités qui s’ouvrent pour

tale du quotidien.

la production sociale de l’espace.

Voilà pourquoi Lefebvre décrit son projet de

À partir de là, la « négativité » de l’imagination

Vers une architecture de la jouissance comme

architecturale n’est pas un projet d’exception

« négatif », c’est-à-dire défini par opposition à

au sein du capitalisme, encore moins une façon

l’organisation spatiale et temporelle du quotidien

d’y résister par des moyens architecturaux.

de l’après-guerre, et en particulier à la division

En postulant de la « mettre entre parenthèses »,

entre lieux et temps de travail et de non-travail.

Lefebvre tente de revendiquer pour elle un champ

Les lieux de loisirs étaient tout autant des sites de

d’investigation qui vise à « renverser le monde à

reproduction du capitalisme que de son contraire :

l’envers, par la théorie d’abord, puis l’imaginaire

des lieux de non-travail plutôt que de production,

et le rêve, pour contribuer à la multiforme

d’excès plutôt que d’accumulation, et de don

transformation pratique ». Ce qui apparaît comme

plutôt que de commerce. Dans les espaces de

un renoncement à l’engagement politique

loisirs, le régime social hégémonique dominant

rend possible une pratique politique, dans la

s’interrompt, et Lefebvre nous encourage à penser

mesure où, lorsque les parenthèses s’ouvrent, les

cette interruption non seulement comme une

produits de cette recherche — les concepts, les

compensation à l’ennui que génèrent les routines

images — réinvestissent les pratiques sociales

quotidiennes, mais aussi comme une occasion de

comme projets et « contre-projets ». Une telle

faire l’expérience de l’incomplétude de ce régime.

réinterprétation du quotidien dans le cadre du

Étendant cette proposition par des spéculations

passage d’une urbanisation industrielle à une

transhistoriques sur la phénoménologie de l’archi-

logique urbaine, celle de l’habitation selon les mots

tecture, Lefebvre parle, dans Vers une architecture

de Lefebvre, est la commande « implicite » faite à

de la jouissance, des Bains de Dioclétien, des

l’architecture, délivrée en lieu et place et parfois

temples de Gupta, des villes de la Renaissance,

à l’opposé de ce qui est attendu, un peu comme

de l’Alhambra et des jardins du Généralife, mais

le texte de Lefebvre lui-même. Ł.S.

aussi des espaces imaginaires de l’abbaye de Thélème décrits par François Rabelais comme une communauté de gens éduqués aux plaisirs de la chair et de l’esprit. Il médite sur le phalanstère de Charles Fourier, interprétant ce projet de vie collective comme un assemblage de corps, de

Traduit par Valéry Didelon. Une précédente version de cet article a été publiée en anglais dans le numéro d’avril 2014 de la revue Artforum, avec des extraits tirés de Toward an Architecture of Enjoyment, le texte d’Henri Lefebvre édité par Łukasz Stanek et traduit par Robert Bononno (University of Minnesota Press, 2014).

éclairage Stanek : Henri Lefebvre et l’imagination architecturale après mai 1968

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carte blanche

–Raymond Queneau (1903-1976), Courir les rues

et l’ombre même des cheminées s’efface tandis que sourit l’agent immobilier.

si non, plus rien.

leur demeure abolie ne circule plus que sur une carte postale si elle eut cette chance

Les cheminées ont disparu mais leur ombre court encore le long des murs de la maison voisine une ombre de suie

Jacques Ignazi exerce depuis 1983 le métier d’illustrateur. Ses travaux sont visibles sur le site www.ignazi.net.


Le béton inscrit dans une iconographie du progrès. Le pont de Schwendbach à Hinterfultigen (1933). Architecte : Robert Maillart. Photo : eth-Bibliothek Zürich, Image Archive. 90


L’architecture moderne et contemporaine suisse est souvent associée à un usage sophistiqué du béton. Aux côtés des interprétations esthétique, technique et économique qui s’imposent habituellement, il est aussi possible, comme on le verra ici, d’envisager ce matériau à travers le prisme de la construction de l’identité nationale helvétique.

André Bideau Le béton, cet ornement André Bideau est ­architecte, critique et enseignant à la Harvard University et à l’­Accademia di Architettura de Mendrisio. Il fut l’étudiant de Flora Ruchat-Roncati et Fabio Reinhart à l’eth de Zurich à la fin des années 1980.

Au cours des deux dernières années, de mystérieux casques de béton ont commencé à apparaître sur les quais de la gare centrale de Zurich. Volumineux et irréguliers, mais délicatement coffrés, ces objets semblent s’être accrochés entre les voies comme des parasites. Ils parlent un tout autre langage que celui du reste de la gare, caractérisée par le cosmopolitisme des XIXe et XXe siècles et en particulier par l’élégante toiture des années 1930, avec ses voûtes de verre surbaissées soutenues par des poutres en acier boulonnées. En plusieurs étapes, cet ensemble composite s’est enrichi d’un immense complexe souterrain qui concurrence la programmation du rez-de-chaussée de la gare. Les nouvelles structures en béton qui poussent sur les quais comme des champignons sont donc les émergences de ce vaste rhizome, qui facilite le flux de trains et de personnes mais dope aussi l’économie de la gare. Celui-ci soutient l’environnement construit, qui pour sa part obéit aux lois de la protection du patrimoine et du génie civil. Inaugurés en juin 2014 et dessinés par Jean-Pierre Dürig, les casques en béton ainsi que le grand centre commercial souterrain filtrent les voyageurs vers de nouvelles voies encore plus en profondeur. Redéfinissant la relation entre centre et périphérie, cette infrastructure invisible de mobilité de masse a fait l’objet de modifications constantes depuis trente ans. En 1990, l’inauguration du S-Bahn de Zurich a engendré un accroissement spectacu-

conférence Bideau : Le béton, cet ornement

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Excroissances et rencontres des réseaux. L’accès à la nouvelle gare souterraine de Zurich (2014). Architecte : Jean-Pierre Dürig. Photo : Ruedi Walti.

laire des interactions entre la ville et la campagne.

prospérité jusqu’à présent continue, ont favorisé

Et pendant des années, il a semblé que cette

l’entente entre artisanat et industrie. Cette

dernière y gagnait, comme en témoignaient

stabilité est devenue manifeste avec le minima-

la croissance des banlieues et la diminution à leur

lisme des années 1990, qui revisitait le moder-

profit des recettes fiscales de la ville. Alors qu’on

nisme comme image et atmosphère sublimes.

déplorait cet étalement urbain, aucun instrument

Ce travail formellement abstrait appartient

de planification n’était disponible pour le contrer,

désormais à l’Histoire, mais il est néanmoins

comme si cette infrastructure de transport

inscrit dans la matière et mérite d’être contex-

confortait l’identité généralement anti-urbaine

tualisé de manière critique — d’autant que ses

de la Suisse. Au fil du XXe siècle, on peut suivre

figures de proue comme Herzog & de Meuron se

le développement de cette identité qui accorde

sont depuis longtemps embarquées dans de tout

une place privilégiée au béton, lequel habite

autres stratégies. Les évolutions les plus récentes

l’imaginaire collectif des architectes suisses.

de l’architecture suisse concernent l’amélioration

L’usage du béton est lié à la culture matérielle

de la surface et de la structure, qui conduit à

à la fois pragmatique et réaliste d’un pays dont

inventer une nouvelle logique de fabrication, de

la stabilité politique et économique, ainsi qu’une

déploiement et de mise en spectacle du béton.

conférence 92

criticat 14


L’interaction entre la ville et la campagne comme spectacle. Panorama du secteur tourisme à l’Exposition nationale de Zurich de 1939 par Hans Erni. Photo : L. Beringer/eth-Bibliothek Zürich, Image Archive.

Les merveilles de l’ingénierie

réseaux liés à la production d’hydroélectricité.

Littéralement fluide au début du processus de

Le rôle de ces infrastructures transcende leur

construction, le béton offre un large éventail

caractère purement utilitaire. Dans un pays habité

d’interprétations et de catégories contradictoires :

de manière très éparse et dépourvu de centralité

exposé/caché, structurel/tectonique, infrastructure/

culturelle, les travaux publics ont ce double rôle

objet, standardisé/sculptural, rugueux/abstrait.

d’unifier et de porter l’identité nationale.

Indissociable du processus de moulage, il

L’interaction entre ville et campagne était

fait l’objet de toutes sortes de projections

le sujet de la célèbre fresque peinte par Hans Erni

de la part des concepteurs comme de leurs

pour le pavillon du tourisme de l’Exposition natio-

­commentateurs. Comme matériau consubstantiel

nale suisse de 1939 à Zurich1. Intitulé « La Suisse,

aux infrastructures, le béton est littéralement

pays de vacances des peuples », ce panorama

intégré au territoire de la Confédération suisse et

enveloppant montrait une nation agricole aux

au projet de sa modernisation : en surface, avec

paysages virginaux et aux cultures préservées,

les constructions qui enjambent, stratifient ou

des constructions historiques, des voyageurs

s’agrippent sur la topographie, et sous terre avec

modernes, des centrales hydroélectriques et des

les systèmes complexes de transport et les vastes

habitants en costumes folkloriques, le tout dans

conférence Bideau : Le béton, cet ornement

93


Prouesse et délicatesse. Halle d’usine expérimentale à l’Exposition nationale de Zurich en 1939. Architecte : Robert Maillart. Photo : eth-Bibliothek Zürich, Image Archive.

une scénographie spectaculaire sur un fond rural

tique. La mobilité avait colonisé le territoire suisse

et alpin. Erni évoquait visuellement une identité

au point de conférer une qualité ornementale

nationale consensuelle, que les organisateurs de

aux infrastructures de transport et aux systèmes

l’Exposition de Zurich espéraient promouvoir en

de production d’énergie. Étant donné les circons-

cette période difficile — un propos plus urgent que

tances à l’époque, l’Exposition nationale — une

celui dont le pavillon avait officiellement la charge.

véritable institution en Suisse — servit plus que

La question du tourisme international était ainsi

tout autre d’outil d’intégration. Comme toutes

supplantée par la nécessaire cohésion sociale

les autres éditions, de 1883 à 2002, elle se présentait

qu’incarnaient les transports collectifs, les services

moins comme une exposition universelle que

publics, les loisirs accessibles à une population

comme spectacle de l’autocélébration d’une nation

suisse qui avait survécu à la crise économique des

consciente de son artificialité. La Suisse moderne

années 1930 et se voyait maintenant menacée

a ainsi confié à l’ingénierie un rôle important dans

par Hitler.

la construction de son identité nationale depuis

Le panorama de Erni mélangeait l’utilitaire,

la révolution industrielle. Malgré une mentalité

le moderne et le populaire, dans une iconographie

souvent isolationniste, cette société a toujours

propice au divertissement comme au récit patrio-

été consciente de la dépendance de sa prospérité

conférence 94

criticat 14


Une topographie intégrée et ornée. Le pont de ­Salginatobel à Schiers (1930). Architecte : Robert Maillart. Photo : L. Crameri/ eth-Bibliothek Zürich, Image Archive.

à l’égard de la circulation des biens et du capital.

par l’ingénieur en structure tenait à la réduction

La construction de l’infrastructure physique néces-

au minimum de l’épaisseur des travées en béton.

saire à cette circulation a donc toujours revêtu une

Ses ponts comme ceux de Salginatobel (1930)

importance stratégique et a pris dans l’imaginaire

ou de Schwendbach (1933) furent insérés dans

collectif une place analogue à la diffusion d’une

la topographie comme des systèmes structurels

culture centralisée dans d’autres pays.

curvilinéaires, leur géométrie se déployant dans

Ce n’est pas un hasard si l’ingénieur Robert

des gestes figuratifs et ornementaux. Combiné

Maillart participait lui aussi à l’Exposition de

à une culture utilitaire du quotidien, le vitalisme

1939. Sa voûte en béton paraboloïde pour une

organique de Maillart délivrait un message :

usine modèle, fine comme du papier, était une

le monde rural pouvait être dynamisé par la

démonstration du peu de matière nécessaire pour

technologie de pointe du béton armé. Réaliser

couvrir des hangars industriels, à un moment où

l’intégration du territoire dispersé de la Suisse

ses spectaculaires ponts en béton apparaissaient

en termes physiques et culturels figurait parmi

dans les paysages alpins dépeints avec optimisme

les objectifs centraux des expositions nationales.

par Erni : le progrès lui-même atteignait les

Cela fut le cas pour l’édition de 2002 et cela le sera

régions les plus reculées. L’innovation apportée

pour celle de 2026 actuellement en préparation,

conférence Bideau : Le béton, cet ornement

95


Héroïsme après le choc pétrolier. Le portail du tunnel de Biaschina sur l’autoroute du Gothard (1975). Architecte : Rino Tami. Photo : Hannes Henz, Detlef Leinweber.

l’une et l’autre planifiées loin des principaux centres urbains. La rêverie peinte par Hans Erni en 1939 est

de travaux d’ingénierie de grande qualité, quelques structures héroïques surpassent les autres. L’idée générale était pourtant l’­intégration des routes

indirectement devenue réalité grâce à la mise en

à la topographie, leur insertion dans le paysage

œuvre tardive du réseau national d’autoroutes

plutôt que la théâtralisation de leur morphologie

après la Seconde Guerre mondiale. C’est seulement

par des structures audacieuses. Les travaux

en 1960 qu’une législation en la matière fut

réalisés au Tessin dans la partie sud de la n2, entre

adoptée et que la construction du réseau de

Bellinzona et Airolo, font exception à ce principe

« routes nationales » commença. Comme la

« organique ». Ici, la route du Gothard devient

Suisse manquait de vision d’ensemble à l’échelle

la vitrine d’une démarche inédite d’ornementation

régionale, et parce que l’autorité planificatrice

de la topographie accidentée des Alpes.

était divisée par canton, le système fut mis en

En 1963, Rino Tami, à l’époque un des doyens

œuvre sans projet territorial. Indépendamment de

de l’architecture tessinoise, fut engagé comme

ce problème, les caractéristiques de la Suisse ont

consultant auprès des ingénieurs responsables

conféré aux routes nationales les propriétés paysa-

du secteur. Il avait dans sa jeunesse conçu

gères des parkways américains. Dans cet ensemble

la bibliothèque cantonale de Lugano (1940),

conférence 96

criticat 14


apparentée à l’Antoniuskirche de Karl Moser à

Tami était pourtant avide de mettre en œuvre

Bâle (1927) en tant que démonstration précoce des

d’audacieux viaducs avec des parois raides,

possibilités de mise en œuvre du béton apparent

héroïques dans leur géométrie expressive. Cette

dans les bâtiments publics et institutionnels.

séquence de portails sculpturaux et de puits

Réalisées après le choc pétrolier, alors que l’idée

de ventilation patinés par les intempéries fait

de préservation de l’environnement gagnait du

désormais partie d’un patrimoine qui témoigne

terrain, les constructions expressionnistes de

de la manière dont les architectes ont été chargés

Tami le long de la n2 sont le chant du cygne du

de façonner des repères transcendant la nature

béton « moderne » et de son iconographie publique.

utilitaire de cette vaste infrastructure.

De larges pans de l’opinion avaient évolué en Suisse au moment de la réalisation de l’autoroute

Vers une nouvelle iconographie du béton

du Gothard. Dans les centres urbains, en particulier

Les gestes de Tami le long de l’autoroute du

à Zurich, la construction du réseau national s’était

Gothard semblent reposer sur la conscience

depuis longtemps ralentie, tant l’achèvement de

du caractère fabriqué du genius loci. Paysage

ses derniers tronçons nécessitait un camouflage

alpin bucolique, marchandisé et dominé par les

sophistiqué et des négociations complexes.

infrastructures, où l’étalement urbain prend des

conférence Bideau : Le béton, cet ornement

97


proportions monstrueuses, le Tessin est peut-être

dans le contexte alpin. Loin du centre intellectuel

l’incarnation la plus extrême du rêve célébré par

qu’était Zurich, ce groupe informel d’architectes

Hans Erni en 1939. Étant depuis longtemps un

offrait à l’architecture suisse une porte d’entrée

corridor de circulation entre l’Italie et le Nord de

inattendue vers cette branche du postmodernisme

l’Europe, cette région est identifiée comme espace

que l’historien Kenneth Frampton appellera

de transit avec tout ce que cela implique comme

plus tard « régionalisme critique ». Au Tessin, à la

représentations idéalisées. Alors que la topogra-

différence de ce qui s’est passé ailleurs après 1968,

phie de la vallée de Leventina servait de toile de

la prise de conscience patrimoniale de la rareté des

fond à Tami, une nouvelle génération d’architectes

ressources naturelles et historiques encouragea un

commençait à observer le contexte et la typologie

tournant dans l’utilisation du béton qui renouvela

des villes et villages situés sous les viaducs de

son iconographie. Les travaux les plus convain-

la n2. Nés au cours de la décennie qui précéda

cants de Mario Botta, Livio Vacchini, Luigi Snozzi, Aurelio Galfetti et Flora Ruchat-Roncati relèvent

l’Exposition nationale de 1939, ces membres de

d’un usage et d’une interprétation complètement

la Tendenza du Tessin étaient particulièrement

neufs de ce matériau. En particulier, l’architecture

enclins à revisiter le langage du modernisme

publique devint le champ d’expérimentation d’un

conférence 98

criticat 14


Une résistance ironisante. L’hôtel autoroutier de Bellinzona (1990). Architecte : Fabio Reinhart. Dessin : dr.

nouveau partage des rôles entre infrastructure et

a réalisée à Bellinzona en 1990 est un pastiche

objets architecturaux. Pour comprendre le contexte

des éléments iconiques de la région du Gothard.

dans lequel émergeait la Tendenza, il faut savoir

Assumant franchement son historicisme,

que la Suisse ne connut pas à cette époque de

l’architecte semble avoir revisité ici la méthode

véritable critique approfondie de la planification

de la Città analoga, ce grand collage de fragments

technocratique. L’État providence, la planification

d’architectures qu’il réalisa avec Rossi pour la

et l’industrialisation du secteur de la construction

Triennale de Milan de 1976. Se référant à la vallée

n’y avaient jamais atteint la même ampleur que

de Leventina et à ses fortifications médiévales

dans d’autres pays occidentaux. Cette situation

caractéristiques, Reinhart revêt l’une des façades

particulière mènera à une réflexion critique sur

de ce bâtiment générique d’un bossage en pointes

la modernité.

de diamant et laisse les autres particulièrement

Un projet tardif de Fabio Reinhart — collabo-

muettes. Ce traitement rustique est réalisé au

rateur dans sa jeunesse de Bruno Reichlin et Aldo

moyen d’éléments de béton coffré délibérément

Rossi à l’eth de Zurich — illustre les nouveaux

hors d’échelle, exemple suisse de postmodernisme

rapports entre paysage, infrastructure et tradition.

à la façon de Venturi et Scott Brown. La référence

L’aire de repos, dotée d’un hôtel-restaurant, qu’il

historique se décline de l’échelle ornementale

conférence Bideau : Le béton, cet ornement

99


L’urbain en tant que paysage infrastructurel. Une remise ferroviaire à Zurich (2014). Architecte : em2n. Photo : Roger Frei.

à celle, architecturale, de la paire de tours

questions de technologie, de matériau et d’identité

fortifiées qui flanquent l’entrée. Ce projet s’oppose

qui constituent encore le cadre de la pratique

diamétralement à l’intégration de l’architecture

contemporaine. Le motif en pointes de diamant est

et de l’infrastructure qui caractérisait le travail

réapparu en 2013 le long du faisceau ferré menant

de Tami le long de la route nationale du Gothard.

à la gare de Zurich. Signe du rôle prééminent que

L’envergure territoriale de l’infrastructure n’est

l’infrastructure tient toujours en Suisse, le dépôt

plus envisagée comme un défi sublime ; c’est plutôt

ferroviaire de Herdern imaginé par l’agence

la marchandisation du Tessin qui s’offre au regard

em2n se présente comme une structure linéaire

des automobilistes dans cette scène de théâtre.

fonctionnant tel un gigantesque panneau

Reinhart commente ici avec une pointe d’ironie

d’affichage. Boursouflé d’un ornement préfabriqué

le régionalisme « critique », le territoire et l’histoire

et tape-à-l’œil, ce bâtiment transpose la référence

de l’architecture.

de Reinhart de l’âge du rustique à celui des motifs

L’armure en béton de l’aire de Bellinzona se

conçus par ordinateur. Dans les deux cas, en

déploie de manière plus didactique que bien des

dialoguant avec et dans un paysage façonné par

exemples récents d’architecture suisse. Néanmoins,

les infrastructures de transport, l’ornementation

les usages de la préfabrication y soulèvent des

exacerbe une caractéristique architecturale.

conférence 100

criticat 14


Dans la banlieue de Zurich, le projet de l’agence em2n met en œuvre des éléments de béton préfabriqué aux proportions énormes,

à une condition pneumatique dans laquelle ils semblent flotter. Une part substantielle du budget du dépôt

un choix qui procède aussi des contraintes

de Herdern fut allouée à sa façade, support de

budgétaires et techniques propres à un hangar

l’artifice. Par la manière dont ils ont utilisé le

générique. Plutôt que d’insister sur une figure

béton, les architectes de em2n ont mis en avant

structurelle, les architectes ont privilégié la façade

une spécificité notable du postmodernisme suisse.

latérale la plus visible. Pour les voyageurs passant

Ils ont soulevé un paradoxe antérieur à l’âge de

à toute vitesse devant le dépôt, celui-ci apparaît

la fabrication numérique, à savoir la capacité de

comme une enseigne dont la plasticité ambiva-

la préfabrication à atteindre les caractéristiques

lente procède de polygones de béton étirés à

de l’artisanat. C’est une volonté d’articulation

l’horizontale ; leur répétition pouvant être associée

tectonique qui a dicté ici le recours à la préfa-

à celle des traverses de chemin de fer en béton

brication, et non la logique fonctionnelle ou les

préfabriqué. D’un point de vue tectonique cepen-

contraintes économiques.

dant, le béton apparaît ici comme dématérialisé

En Suisse, la « préfabrication lourde » n’est pas

tant la géométrie des modules de façade renvoie

associée à l’héritage douloureux du modernisme,

conférence Bideau : Le béton, cet ornement

101


Perret dématérialisé. La tour d’habitation Zoelly à Zurich (2014). Architectes : Marcel Meili et Markus Peter. Photo : Yohan Zerdoun.

mais apparaît comme une valeur ajoutée. Le

en 2014, elle abrite 130 appartements, sur un site

secteur du bâtiment ne s’est jamais industrialisé

autrefois occupé par de grandes usines de l’indus-

comme dans d’autres pays européens, de l’Ouest

trie mécanique et alimentaire. Sous l’impulsion

comme de l’Est. Au contraire, la construction indus-

du marché de l’immobilier, les architectes y font

trielle fait partie de l’imaginaire collectif de toute

référence à certains chapitres du modernisme

une génération d’architectes férue de modernisme,

du milieu du XXe siècle. Ils revisitent notamment

qui questionne sa propre culture professionnelle

les tours conçues par Auguste Perret au Havre et

dans un contexte socioéconomique changeant.

à Amiens, dont ils élargissent le vocabulaire et

Celui-ci est particulièrement sensible à Zurich, où

le mode de construction.

le processus de désindustrialisation fut spectaculaire à partir des années 1980. Les zones à l’ouest du centre-ville forment un

Leur premier projet ne prévoyait pas de revêtir la façade d’éléments préfabriqués. Ce sont la réglementation incendie afférente à un bâtiment de

vaste site de renouvellement urbain. La majorité

23 étages et les demandes de la Ville de diversifier

des projets y sont pilotés par le secteur privé,

le vocabulaire dans ce quartier qui ont finalement

comme c’est le cas par exemple avec la tour Zoelly,

convaincu les architectes d’envelopper leur tour

conçue par Marcel Meili et Markus Peter. Terminée

polygonale d’une peau luxueuse. Chacune de ses

conférence 102

criticat 14


Artisanat et préfabrication. La tour d’habitation Zoelly. Photo : Meili & Peter.

larges fenêtres est encadrée par deux panneaux

intégrés à la façade porteuse et donc aux travaux

en béton préfabriqué en forme de L, façonnés en

de gros œuvre, ils ont même simplifié le processus

intégrant un détail qui leur permet de s’emboîter

de construction.

sans joint. Ils forment un motif répétitif qui

Pour enrichir encore l’aspect visuel de la tour

rappelle le jeu borrominien sur la convexité et

Zoelly, du marbre concassé est ajouté aux éléments

la concavité. Dans leur dialogue avec la tecto-

préfabriqués de sa façade. Manufacturés de

nique de Perret, Meili & Peter brouillent les

manière presque artisanale par un spécialiste dans

significations du béton. En dépit de la massivité

le Vorarlberg autrichien, les panneaux de béton

et de la régularité de la cuirasse extérieure de

assument néanmoins un statut ornemental. Ils

la tour Zoelly, ses angles sont dématérialisés par

contribuent ainsi à la transformation d’un paysage

des fenêtres panoramiques qui, par glissement

urbain postindustriel. Paradoxalement, la préfa-

horizontal, contredisent l’ordre général. Dans

brication célèbre ici un processus de construction

cette préfabrication sophistiquée, les composants

qui rappelle la logique de l’assemblage fordiste,

industriels ne sont pas une nécessité mais un

même si, dans le contexte actuel, le raffinement

raffinement. Étonnamment, ces luxueux panneaux

du processus de construction est plutôt dicté par

n’ont pas engendré de coûts supplémentaires ;

l’immatériel du postfordisme. Le promoteur de

conférence Bideau : Le béton, cet ornement

103


Mégastructure minimaliste. La cité universitaire Antipodes à Dijon (1992). Architectes : Herzog & de Meuron. Photo : ­Margherita Spiluttini.

la tour Zoelly, Losinger Marazzi, a été racheté par

dernisme. L’engagement de Rossi pour l’autonomie

Bouygues, impatient de pénétrer le marché suisse.

de l’architecture et ses recherches sur la typologie

Le géant français arrive ainsi dans une friche

ont mis l’accent sur la retenue et l’authenticité

industrielle zurichoise avec un produit unique

qui ont fini par caractériser le discours suisse. Plus

qui se réfère à l’histoire de l’architecture moderne

encore, cette période a débouché sur un intérêt

et implicitement à Perret.

accru pour les technologies et les significations du modernisme. Si l’on considère les travaux de

La préfabrication et le capital culturel

Bruno Reichlin, Martin Steinmann, Arthur Rüegg

La génération qui a indirectement suivi les débats

ou Ueli Zbinden, on peut paradoxalement associer

sur le réalisme et le pop dans l’après-1968 s’est

le postmodernisme suisse à un retour autoréflexif

toujours sentie concernée par la préfabrication.

et érudit sur un XXe siècle débarrassé de ses idéolo-

La monotonie et la répétition, constitutives de

gies et centré sur la production concrète de l’archi-

l’enseignement d’Aldo Rossi à l’eth dans les

tecture moderne. Perçue à travers la métaphysique

années 1970, ont plus encore influencé les archi-

de Rossi, la répétition devint alors une voie du

tectes suisses. Sa sensibilité néorationaliste fut, au

sublime postmoderne, nourrie par des références

fond, un antidote aux jeux de langage du postmo-

au Land Art et au Minimal Art. Une conséquence

conférence 104

criticat 14


singulière de cette réflexion est la préfabrication

un tel succès en Suisse après 1990. Terminée en

« ostentatoire » telle qu’elle se manifeste dans

1992, l’opération de logements pour étudiants de

les façades de la tour Zoelly ou les logements pour

Dijon, l’une des premières commandes de l’agence

étudiants Antipodes conçus par Jacques Herzog

à l’étranger, illustre le lien entre minimalisme

et Pierre de Meuron à Dijon.

et préfabrication. Cependant, sur un campus

Le succès de ces derniers révèle la prédisposi-

universitaire français, la préfabrication prend

tion formaliste qui caractérise un contexte écono-

d’autres significations que celles portées par ses

mique et culturel particulier. Grâce à l’absence de

concepteurs. L’anonymat et la culture matérielle

connotation négative associée à l’architecture de

des banlieues françaises résonnent différemment,

l’État providence, l’image de la préfabrication se

avec la préfabrication, de l’environnement

prête en Suisse au projet d’une urbanité étendue

urbain préservé du Bâle des années 1980, où des

et anonyme chère aux avant-gardes. Au vu de

mécènes locaux collectionnent l’Art minimal et

leurs histoires socioéconomiques et urbaines

conceptuel tant admiré par Jacques Herzog et

e

au XX siècle, il n’est pas étonnant que la France,

Pierre de Meuron. Allusion au travail de Donald

l’Allemagne et l’Italie n’aient pratiquement pas

Judd, la cité universitaire de Dijon oscille entre

connu ce langage néominimaliste qui rencontra

un objet muet et une infrastructure inscrite dans

conférence Bideau : Le béton, cet ornement

105


La préfabrication comme site pour l’art contemporain. La bibliothèque d’­Eberswalde (1998). Architectes : Herzog & de Meuron. Photo : ­Margherita Spiluttini.

le paysage. Le système de pavillons à quatre

sation et la répétition. La collaboration avec Ruff

étages se déploie en plein air, tel un groupement

à l’occasion de la construction de la bibliothèque

sans hiérarchie apparente. Son axe central sert

d’Eberswalde, dans l’ancienne Allemagne de l’Est,

de coursive aux logements individuels, orientés

donna lieu à une étonnante métamorphose du

de manière alternée. Volumes rudimentaires

béton. Insistant sur le côté entrepôt, Herzog &

posés sur le gazon, les pavillons présentent un

de Meuron conçurent ce petit bâtiment comme

assemblage de matériaux préfabriqués mais

une boîte compacte recouverte de panneaux préfa-

« pauvres », rendus nobles par la seule abstraction

briqués. On pourrait voir un certain cynisme dans

de leur rencontre.

la référence à cette tradition dans un pays marqué

Au milieu des années 1990, la « boîte » suisse s’est banalisée. Trop souvent copié, le minimalisme

par la monotonie des Plattenbau communistes, mais la préfabrication n’était ici qu’un prétexte à la

devint une facilité et une impasse conceptuelle.

transgression des propriétés intrinsèques du béton.

Herzog & de Meuron évoluèrent alors vers

Comme au même moment avec leurs projets

l’ornementalisme et entrèrent dans un échange

d’entrepôt pour Ricola à Mulhouse ou de gymnase

productif avec le photographe Thomas Ruff, tout

à Bâle-Pfaffenholz, Herzog & de Meuron confron-

en poursuivant leur recherche sur la standardi-

taient les matérialités picturale et architecturale.

conférence 106

criticat 14


Coagulation d’images liquides. La bibliothèque d’Eberswalde. Photo : ­Margherita Spiluttini.

L’ornement ne consistait plus en la répétition

­contemporain par deux architectes très au fait de

d’une figure neutre sur une boîte abstraite, mais

ce milieu. La peau, quant à elle, déploie sa propre

en l’ajout d’une couche iconographique fournie

logique : d’un côté, la photographie argentique,

par le photographe. Là où un ornement classique

tandis que de l’autre la sérigraphie du béton

aurait été mis en œuvre pour souligner un contenu

renvoie indirectement au processus de transfor-

structurel, l’ornement-image devenait un voile

mation du matériau, suggérant des analogies avec

projeté sur un mur. Même si les photographies

la coagulation des liquides sur la façade. À travers

de Ruff suivent les panneaux modulaires de la

cette alchimie architecturale, la bibliothèque

façade, la rencontre de la sérigraphie et de la

d’Eberswalde illustre la stratégie baptisée par Jeff

préfabrication relève du hasard, fruit du glisse-

Kipnis « la ruse de la cosmétique2 ».

ment de l’image sur la structure. Cependant, le projet s’inscrit toujours dans la tradition de la

L’ornement brut

bidimensionnalité ; dans sa platitude, la peau

Si l’intérêt d’Herzog & de Meuron pour l’art

n’interagit pas avec l’organisation intérieure du

contemporain les maintient du côté de la

bâtiment. En tant qu’ornement-image, la façade

culture savante, l’architecte Valerio Olgiati a

illustre l’exploitation du capital culturel de l’art

mis en œuvre dans une réalisation récente une

conférence Bideau : Le béton, cet ornement

107


Ornement et dissimulation. L’atelier Bardill à Scharans (2007). Architecte : Valerio Olgiati. Photo : archives Olgiati.

forme plus populiste d’ornementation. Située

Le remplacement à l’identique est sublimé par

dans le contexte rural des Grisons, cette coque

la pigmentation et l’ornementation du bâtiment.

minimaliste couverte de motifs vernaculaires se

Tendant vers l’orange, le béton devient abstrait

présente comme l’un des projets les plus camp

et se trouve privé de toute qualité tectonique.

des dernières années. Il est peu probable que

La découpe de motifs floraux dans les banches de

l’architecte accepterait ce qualificatif imaginé

coffrage a façonné sa surface, cette fois de manière

par Susan Sontag pour décrire un excès d’artifice

tactile. Ces ornements se répètent comme sur

et une théâtralisation o ­ utrancière3. Le critique

un papier peint. D’une façon toute ruskinienne,

Martin Tschanz analyse quant à lui la portée de

les artisans locaux ont reproduit un motif que l’on

ce petit atelier en évoquant Martin Heidegger et

retrouve sur les coffres traditionnels des Grisons.

Heinrich Tessenow4. Intervenant dans le village

La coque massive en béton est domestiquée par

de Scharans, Olgiati a dû faire face à des règles

cette référence au mobilier orné, et la théâtralité

drastiques : remplacer l’étable existante n’était

du bâtiment fantôme en est renforcée. On peut

possible qu’en reconstruisant entièrement son

apprécier l’ironie de ce projet, ou pas. Tschanz, en

volume, et cela même si le nouveau propriétaire

puriste, reproche à Olgiati de déployer des gadgets

ne souhaitait utiliser qu’une partie du terrain.

à la James Bond, comme cette grande fenêtre

conférence 108

criticat 14


coulissante qui donne sur la cour. L’authenticité

manifesta également en 1996 lors de l’ouverture

de ce lieu rural est pourtant rendue presque

des thermes de Vals conçus par Peter Zumthor,

surréelle par le béton. L’ornementation naïve

dont l’esthétisme extrême dépasse toutes les

du bâtiment et sa coloration vive brouillent

formes de bien-pensance régionaliste. L’échelle

les références régionalistes et les attentes, pas très

et la géographie culturelle de la Suisse ont ainsi

différemment de l’aire d’autoroute « fortifiée » de

favorisé un rapprochement entre œuvres radicales

Bellinzona5.

et contextes ruraux. On pourrait y voir une

Cette dislocation des vérités essentielles par

apothéose du pragmatisme, comparable à celui qui

le biais de l’ironie traduit un aspect fondamental

animait Robert Maillart et ses ponts organiques

de la culture architecturale suisse : l’absence de

perdus dans des régions périphériques.

vrai centre comme de périphérie. La sensibilité

Le succès et l’aura cultivée par des architectes

camp n’est pas l’apanage de l’élite urbaine et de

tels que Zumthor, Olgiati et Peter Märkli prouvent

ses plaisirs de l’artifice. Comme le montre le cas

que la production culturelle décentralisée a été

de l’atelier conçu par Olgiati, un esprit urbain

un atout pour l’architecture suisse. Basées loin de

opère tant au niveau de l’offre que de la demande

Bâle et de Zurich, ces personnalités ont contribué

d’architecture dans les Grisons. Ce spectacle se

à façonner un discours sur l’identité, le site,

conférence Bideau : Le béton, cet ornement

109


Un organicisme anti-urbain. Le Goetheanum à Dornach (1925). Architecte : Rudolf Steiner. Photo : Otto Rietmann.

la matière et l’artisanat, préparé par la Tendenza

Dessiné à la fin de sa vie par Rudolf Steiner,

tessinoise des années 1970. Dans les différentes

fondateur de l’anthroposophie, le Goetheanum

régions, l’utilisation savante du béton a pris

fut le premier édifice public de Suisse en béton

une importance particulière, mobilisant parfois

coffré. Ce centre culturel et lieu de rassemblement

l’­héritage de l’ingénierie, du tourisme et de

fut construit à partir de 1925 par des bénévoles

la scénographie du paysage, mais éprouvant

en remplacement d’une structure préexistante

aussi l’élasticité du sens accordé à cet héritage.

en bois. Au sommet d’une colline, le bâtiment

Cette attitude s’illustre par des constructions

­monolithique rappelle le Festspielhaus de Richard

à travers lesquelles interagissent paysage et

Wagner à Bayreuth ; il procède de la même

béton, de manière presque phénoménologique,

idéologie de l’œuvre d’art totale et de la même

et où le geste même de l’intervention devient

approche anti-urbaine et organiciste. Les obses-

ornemental. Plus radicale, cette phénoménologie s’annonçait

sions et aspirations de Steiner étaient pourtant tout à fait urbaines, comme l’était le public

déjà avec le monumental Goetheanum de Dornach

ciblé par l’anthroposophie. Dans sa topographie

près de Bâle, où se rencontrent le mysticisme du

bucolique, le Goetheanum était un centre de

XIXe siècle, l’expressionnisme et le brutalisme.

gravité, un mastodonte organique. Les lignes

conférence 110

criticat 14


Le premier bâtiment public suisse en béton apparent. Le Goetheanum à Dornach. Photo : Otto ­Rietmann.

dynamiques de son coffrage semblant être

est par essence anti-urbain, dans la mesure

animées par les danses eurythmiques qu’il abritait

où il privilégie un dialogue direct entre le site

et abrite encore.

et un objet d’une pureté quasiment minérale

Pour Steiner, l’articulation organiciste de la matière était idéale pour illustrer la théorie de

qui préfigure Bunker archéologie de Paul Virilio. Ne faudrait-il pas aussi évoquer les paysages

Goethe sur la métamorphose, d’où le nom même

ornés de « l’Architecture alpine » de Bruno Taut ?

de l’édifice6. Le Goetheanum, qui marque un

La cité-jardin expressionniste était également

moment singulier de l’histoire de la construction

anti-urbaine, spirituelle et formaliste, et les visions

en béton, s’éprouve de façon immédiate, et non

de l’architecte allemand, bien qu’ésotériques,

au travers du filtre de la tectonique ou de sa

annonçaient le socialisme révolutionnaire de son

construction. Ce bâtiment semble être informé

temps. L’Architecture alpine était le produit de

par un rapport phénoménologique et presque

tensions économiques fondamentalement étran-

brut à la structure — par-delà la nécessité

gères au spiritualisme qui guidait Steiner. Dans

pragmatique de remplacer un premier bâtiment

le cas du Goetheanum, l’implication des bénévoles

en bois détruit par le feu en 1922. Comme son

et de non-professionnels était moins due à

créateur au penchant wagnérien, le Goetheanum

une aspiration révolutionnaire qu’au manque

conférence Bideau : Le béton, cet ornement

111


d’argent pour ce projet monumental. Néanmoins,

essentielles pour le lancement de sa carrière7.

l’irrégularité et la singularité du coffrage de ses

Dans son iconique gare de Zurich-Stadelhofen,

surfaces en béton font du Goetheanum une

la tension entre l’urbain et le rural se manifeste

véritable maison du peuple, palais ducal transféré

aussi. Calatrava avait encore peu construit lorsqu’il

de Venise à la périphérie de Bâle. Dans un sens

conçut ce projet où son engagement tient du

ruskinien, sa construction primitive révèle en effet

paradoxe. La création du réseau ferré régional

le travail manuel et la personnalité de l’artisan.

zurichois avait été validée lors d’une votation

On peut ainsi interpréter le Goetheanum comme

en 1981 grâce à la promesse qu’aucun arbre ne

un paysage tactile et organique : un site en béton,

serait coupé. À la suite du rejet d’un précédent

opposé de la logique industrielle.

projet de métro, il avait été décidé que la gare de Stadelhofen, un nœud du réseau, devait non

L’infrastructure apprivoisée

seulement être dissimulée par la végétation

L’ornementalisme et le pathos sont également

mais dotée aussi de l’architecture la plus furtive

présents dans les premiers travaux de l’ingénieur

possible. Travaillant en coordination avec l’équipe

et architecte Santiago Calatrava, qui trouva

locale en charge de la préservation des bâtiments

en Suisse des opportunités professionnelles

de l’ancienne gare, Calatrava fit de cet appel au

conférence 112

criticat 14


L’infrastructure apprivoisée et ornementée. La gare de Stadelhofen à Zurich (1990). Architecte : Santiago ­Calatrava. Photo : André Bideau.

camouflage le point de départ de sa composition.

Le béton dans l’espace public, au-dessus des

Dans son rôle d’architecte ingénieur, il entailla

quais, est animé par un rythme ornemental, alors

la colline zurichoise et y installa une plate-forme

que la structure de la galerie souterraine évoque

de béton et d’acier très expressive. Celle-ci servait

la circulation croisée des charges prônée par

de bac à la fois pour accueillir les arbres existants

Viollet-le-Duc. Ironiquement, c’est la rhétorique

et pour créer un parc linéaire qui protège les quais

envahissante de Calatrava qui fait revivre l’intérêt

en contrebas. Le résultat de cette « blessure » fut

pour les infrastructures identitaires que Hans Erni

une infrastructure apprivoisée dans un paysage

avait présentées à l’Exposition nationale de 1939.

urbain végétalisé.

Le S-Bahn zurichois, probablement le réseau le

L’ingénierie visait l’invisibilité à Stadelhofen —

plus significatif du XXe siècle en Suisse, qui intègre

celle d’un réseau ferré pénétrant le centre-

le centre de la ville au territoire métropolitain le

ville et la sacro-sainte médiocrité de Zurich.

plus large, accéléra, dès son inauguration dans

Paradoxalement, cet acte de dissimulation renvoie

les années 1990, une suburbanisation dramatique.

l’infrastructure vers le spirituel et le mystique.

On lui a pourtant dénié toute symbolique

Comme Steiner avant lui, Calatrava a développé

dans le paysage urbain, car au moment où les

là un langage architectural hautement figuratif.

infrastructures se devaient d’être invisibles et où

conférence Bideau : Le béton, cet ornement

113


les autoroutes s’arrêtaient à l’entrée de la ville,

surfaces coffrées et le système de voûtes presque

l’ingénierie avait perdu ses potentialités formelles.

biomorphiques de la galerie rendent ce béton

Calatrava a donné à ce projet de transport

ornemental. Tirant parti de l’industrialisation

collectif une dimension à nouveau spectaculaire,

hésitante du secteur du bâtiment en Suisse,

conférant un caractère iconique à un programme

Calatrava fut ainsi capable d’expérimenter et de

quotidien. L’héritage des travaux publics et de

développer son univers formel très personnel.

leur tradition d’intégration de l’infrastructure et

Bien que diamétralement opposé à l’émergence

du paysage a été repris dans le vide postmoderne.

du minimalisme suisse, l’ornementalisme

Tandis que l’expressionnisme de Tami le long de

excessif de son projet peut être interprété comme

la route nationale du Gothard prenait toujours

la manifestation d’un même esprit utilitaire.

comme point de départ la domination du paysage

Stadelhofen est intégré dans un territoire que l’on

alpin, la gare de Stadelhofen met en évidence

peut de plus en plus considérer comme un paysage

une simple percée dans une topographie urbaine

urbanisé, submergé par un processus d’étalement

protégée. Le béton est utilisé pour construire

urbain et de marchandisation. Porteur d’identité,

et insérer un système complexe de flux au

ce territoire fait l’objet d’une réorganisation et

cœur de la ville. La complexité exagérée des

d’une homogénéisation constantes. Il est soumis

conférence 114

criticat 14


Plaie dans le paysage urbain. La gare de ­Stadelhofen à Zurich (1990). Architecte : Santiago Calatrava. Photo : André Bideau.

aux pressions du développement immobilier comme de la protection du patrimoine, tandis que l’­opposition entre ville et campagne devient obsolète du fait de l’augmentation vertigineuse de la mobilité individuelle et de la consommation de l’espace ; voilà le cadre de la continuité politique et socioéconomique qui caractérise la Suisse depuis l’époque moderne. Les forces qui ont façonné la culture professionnelle des architectes autant que leur sensibilité à la matière en sont le produit. A.B.

Traduit de l’anglais par Valéry Didelon.

1. Pas une véritable fresque, car peinte sur panneaux en atelier et transportée sur le site, la composition finale mesure 6,60 ✕ 110 mètres. Dessinateur de bâtiment de formation, Erni collabora avec l’historien de l’art marxiste Konrad Farner pour le panorama de Zurich. Voir à ce sujet : Stanislaus von Moos, Hans Erni, der Strom und die Schweiz, in Allmächtige Zauberin unserer Zeit. Zur Geschichte der elektrischen Energie in der Schweiz, Zurich (1994), David Gugerli (éditeur), pp. 209 – 230. 2. Jeffrey Kipnis, « The Cunning of Cosmetics », El Croquis 84/1997.

3. Susan Sontag, « Le style “Camp” », in L’Œuvre parle, Paris, Seuil, 1968 (1964). 4. Martin Tschanz, « Wohl bedachtes Haus ohne Dach », Werk, Bauen + Wohnen 3 (2008). 5. Pendant les années 1980, Valerio Olgiati a suivi l’enseignement de Fabio Reinhart à l’eth. 6. Johann Wolfgang Goethe, Versuch die Metamorphose der Pflanzen zu erklären. Ettingersche Buchhandlung, Gotha (1790). 7. Après avoir soutenu son doctorat en génie civil à l’eth (1981), Calatrava enseigna brièvement dans l’atelier Fabio Reinhart, aux côtés de Luca Ortelli et Miroslav Sik.

conférence Bideau : Le béton, cet ornement

115


Logements intergénérationnels à Palm Beach.

116


Étirée sur plus de 50 kilomètres le long du Pacifique, à une heure de trajet au sud de Brisbane, la Gold Coast fait figure d’anomalie parmi les villes d’Australie. C’est une agglomération sans urbanisme, un pur produit de la rencontre entre loisirs balnéaires et spéculation immobilière. Un historien de l’architecture qui y a élu domicile s’interroge sur ses raisons d’en faire un sujet d’étude.

Andrew Leach Lettre de la Gold Coast La parution récente en anglais de l’ouvrage inédit d’Henri Lefebvre Vers

Andrew Leach, professeur d’histoire de l’architecture à l’université de Griffith, est notamment l’auteur de What is Architectural History? (Cambridge, 2010) et de Manfredo Tafuri: Choosing History (Gand, 2007).

une architecture de la jouissance — dans lequel l’auteur décrit son plaisir à séjourner dans la station balnéaire espagnole de Benidorm — va sans doute renouveler la réflexion sur ces villes côtières surgies apparemment de nulle part dans les années 1960 – 1970, et qui sont depuis passées par tous les stades, du glamour emprunté au discrédit total. Les gratte-ciel n’y accueillent pas des sièges d’entreprises, mais des hôtels et des résidences. Leurs occupants à l’année travaillent pour les industries de service qui maintiennent à flot une économie reposant sur le transitoire permanent. Dans la famille des villes internationales dont le succès se mesure à l’aune de modèles tels que Miami, Honolulu ou Acapulco, l’Australie propose la Gold Coast (Côte d’Or), une ville-territoire réputée localement pour ses méthodes cavalières d’aménagement, sa piètre qualité architecturale, son crime organisé et son conservatisme politique. On y trouve les parcs à thème Wet’n’Wild et Movie World, la maison de l’émission de télé-réalité Big Brother et l’endroit a servi de cadre à des classiques du cinéma australien tels que Muriel et Gettin’ Square. La Gold Coast est traversée par la rue la plus opulente de l’État du Queensland ; communément appelée Millionaires’ Row (avenue des Millionnaires), elle figure régulièrement dans les rubriques « mode de vie » ou « immobilier » des journaux et elle fait de temps à autre l’objet de

correspondance Leach : Lettre de la Gold Coast

117


tragiques descentes de police. Le conseil municipal a investi suffisamment d’argent dans un concours de Cité de la culture pour attirer des grands noms de l’architecture, dont on attendrait plutôt qu’ils s’affrontent pour un grand musée dans une métropole. Puis, il les a tous écartés en faveur d’un autre projet (plutôt bon mais controversé), immédiatement compromis par la volonté du maire de privilégier l’économie à l’écologie en transformant le tranquille port de Broadwater en terminal pour navires de croisière. Ici, l’étalement des banlieues témoigne de la réalité du rêve australien et les ombres projetées par le soleil de l’après-midi découpent sur la plage le profil de monuments dédiés à la spéculation et aux investissements internationaux. Avant que les vols low cost et un dollar australien fort n’aient fait de Bali la « cour de récréation de l’Australie », c’est à la Gold Coast que revenait le privilège d’être appelée ainsi. Si, il y a dix ans, quelqu’un m’avait dit qu’un jour j’habiterais ici et que je contribuerais à y établir une école d’architecture, j’aurais été assez étonné. Mais la vie est ainsi faite et je trouve finalement du mérite aux responsabilités de pionnier qui m’incombent, puisque je suis à ma connaissance le premier historien de l’architecture à avoir ouvert boutique sur la Gold Coast. (Pour répondre à la question que l’on me pose le plus souvent : non, je ne me suis pas mis au surf.) En dépit des incursions sur ce terrain d’étude de quelques-uns de mes collègues (Philip Goad, Alexandra Teague, Andrew Wilson), il reste une quantité surprenante de matériau à exploiter pour le soumettre à une analyse rigoureuse, en particulier à celle, familière, qui consiste à déchiffrer les mythes auxquels nous recourons pour donner sens au monde. La Gold Coast peut par moments heurter le regard, mais au fur et Surfers Paradise vu depuis Southport.

correspondance 118

criticat 14


à mesure qu’elle s’impose à vous, elle s’avère également digne d’attention, notamment parce qu’elle s’obstine à être plus normale qu’on veut bien l’admettre et qu’elle sert ainsi de prisme un peu étrange pour examiner une condition qu’elle partage avec des situations urbaines plus sérieuses et plus cultivées. Qu’est-ce que l’architecture, ici ? Et dès lors, que signifie le fait d’écrire l’histoire architecturale de la Gold Coast ? Cette ville donne-t-elle prise à la critique d’architecture ? Peut-elle contribuer à une théorie de l’architecture ? Cela a-t-il même un sens d’utiliser le terme d’architecture pour traiter de cultures de la construction, de l’aménagement et de l’urbanisme qui ont fait davantage pour façonner la ville que n’importe quelle idée architecturale ? La Gold Coast est la sixième ville d’Australie par sa superficie et, avec environ 600 000 habitants, la deuxième du pays par sa population. Elle fait partie d’une conurbation de 3 millions d’habitants, en pleine expansion, qui occupe tout le sud-est de l’État du Queensland et brouille nonchalamment les lignes entre ville et région. Après avoir englobé un ensemble de villages au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, elle a rapidement évolué pour prendre sa forme actuelle, avec tout ce que cela suppose de lucidité et de magouilles, d’efficacité et de chemins de traverse. Une coupe transversale sur cette agglomération jetée entre la Côte Pacifique et un arrière-pays tout proche montrerait une petite banlieue tranquille à l’ouest et un pic d’­effervescence sur le bord est. Dans les banlieues et les marinas, les maisons sans caractère aux toitures à deux pentes s’alignent sur des parcelles étroites qui garantissent à chacune sa pelouse et sa voie de garage. Nichées dans un circuit de rues sinueuses et de culs de sac — aucun lotissement n’utilise plus de plan en grille depuis des années — , les communautés fermées et les maisons de retraite reproduisent ce schéma en miniature. Flanquée de parcs à thème et de zones d’activités, l’autoroute m1 traverse ces banlieues pour les connecter aux autres villes de la côte australienne. Depuis la fin des années 1990, la ligne de chemin de fer de la Gold Coast et son aéroport ont assuré l’expansion résidentielle de l’agglomération, liée à celle de Brisbane, la capitale du Queensland, à une heure de trajet au nord. Le long de la côte, les maisons laissent place aux tours qui atteignent des sommets à Surfers Paradise et à Broadbeach, véritables villes de gratte-ciel entièrement conçues pour une population temporaire de touristes servie par celle des banlieues. Avant l’avènement de l’urbanisme néolibéral très stratifié développé par le conseil municipal avec sa stratégie Bold Futures (Avenirs audacieux), la ville a longtemps été le terrain de jeu des promoteurs, auxquels une

correspondance Leach : Lettre de la Gold Coast

119


­réglementation souple garantissait la relégation au second plan des questions d’espace public, d’infrastructures et même de qualité architecturale. La croissance de la Gold Coast n’a pas suivi le schéma typique de développement des villes australiennes à partir d’un noyau du XIXe siècle. Son schéma a été dicté par la pression immobilière sur un territoire linéaire, une plage qui s’étire sur 57 kilomètres de côte, ponctuée de bourgades ayant chacune son caractère propre, du moins à l’origine. À l’extrémité nord, la plus dense du littoral, la ville de Southport, planifiée en 1874, a connu un boom immobilier après que Sir Anthony Musgrave, gouverneur du Queensland, y a établi sa résidence secondaire. À la frontière avec l’État du New South Wales, la ville de Coolangatta, planifiée en 1883, a été lotie dans les décennies suivantes en coquettes parcelles le long de la plage. Ces deux villes ont fusionné en 1949 pour devenir le South Coast Shire, baptisé dix ans plus tard Gold Coast City. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, l’expansion immobilière a suivi de près la réalisation des infrastructures. La construction d’un embarcadère dans les années 1880 a permis aux touristes de venir en bateau de Brisbane pour profiter de la plage. L’ouverture en 1889 de la ligne ferroviaire South Coast Line et la construction en 1925 du pont du Jubilé, sur le fleuve Nerang, ont entraîné quant à elles une forte augmentation de la population. La ville s’est développée alors autour du Surfers Paradise, un hôtel appartenant au bistrotier Jim Cavill, une zone où la concentration de tours est aujourd’hui la plus forte et où ce bâtiment sert de facto de point de mire et de centre à la ville et à son drôle de skyline. À bien des égards, sa forme accidentelle fait de la Gold Coast l’exact opposé de la capitale fédérale Canberra, l’autre très jeune ville d’Australie. On peut néanmoins la soumettre à une sorte d’autopsie. Si Canberra a été intégralement façonnée par un plan d’urbanisme avec lequel sa population a dû composer, l’architecture n’a quasiment joué aucun rôle dans la ­conception de la Gold Coast, si ce n’est celui d’une activité de service ­indispensable à la réalisation des tours et des lotissements. Des bâtiments tout à fait convenables sont régulièrement détruits et remplacés par d’autres, de qualité médiocre. Dans ce processus, la question de la qualité architecturale n’est qu’une variante à peine voilée de celle de valeur financière ajoutée par l’architecte. Michael Bryce, architecte et époux de l’ancienne Gouverneure générale d’Australie, a bien résumé la situation dans une allocution prononcée devant ses confrères de la Gold Coast à l’occasion du centenaire de la création de Canberra : la capitale australienne est une ville sérieuse qui cherche à s’amuser, tandis que la Gold Coast est une ville ludique qui tente de se prendre au sérieux.

correspondance 120

criticat 14


Le complexe résidentiel Islander et la gare routière de Surfers Paradise.

Pour autant, la Gold Coast n’est dépourvue ni de bâtiments dignes d’intérêt, ni d’offre architecturale. Dans la mesure où les riches aiment la belle vie, l’on y trouve beaucoup de belles maisons, grandes et petites. En outre, peu de villes ont autant favorisé l’expérimentation formelle sur la tour de logement. Depuis le concours pour la Cité de la culture, les grandes figures de l’architecture mondiale — oma, Foster + Partners, Zaha Hadid, Dominique Perrault, mvrdv, etc. — envisagent de venir y construire. La ville avait auparavant attiré des projets de Moshe Safdie (un casino), de Zaha Hadid (une gare routière) et accueilli des réalisations importantes d’architectes de réputation nationale et internationale : un hôtel conçu par Harry Seidler, des appartements par Ian Moore, des bâtiments universitaires par Arata Isozaki, Daryl Jackson et crab, de nombreux immeubles et des plans d’aménagement urbain dus à l’émigré viennois Karl Langer. La Gold Coast peut même se targuer de posséder une maison de bord de rivière dessinée pour Kenzo Tange et sa famille par un inconnu local, John Patane. Cependant, à la lecture de ces noms, il est difficile d’échapper au sentiment que cette ville ne cesse de mettre en question la nécessité même de l’architecture, en tant que champ de connaissances et de pratiques susceptible d’infléchir en quoi que ce soit la forme de la ville. L’architecture a tout simplement moins d’importance ici qu’elle n’en a (ou ne semble en avoir) ailleurs. Les nouveaux projets sont d’ailleurs plus volontiers associés à leurs promoteurs qu’à leurs architectes, et les premiers jouissent d’une médiatisation à faire pâlir d’envie les seconds.

correspondance Leach : Lettre de la Gold Coast

121


Ces œuvres d’architectes sur la Gold Coast s’apparentent, par leur statut, aux blocks de Manhattan tels que Manfredo Tafuri les a décrits dans Projet et Utopie : elles s’émancipent de toute pertinence au regard de son fonctionnement, puisque la forme urbaine évolue au gré de facteurs parmi lesquels l’architecture compte peu, voire pas du tout. Ce qui compte, dit Tafuri, c’est le capitalisme, qui prend ici les traits du tourisme et de la spéculation immobilière. Cette liberté offerte à l’architecte lui permet des expérimentations spectaculaires, réussies ou non. Les manifestations les plus extrêmes de cette liberté ont coïncidé avec une période d’abolition littérale du modernisme local ; elles font de la Gold Coast une sorte de livre d’histoire du postmodernisme australien, encore trop frais pour avoir été vraiment étudié. Comme le suggère Reinhold Martin dans Utopia’s Ghost, ce genre de situation nous oblige aujourd’hui à nous détourner de l’architecture comme pensée discursive, et même de sa pratique, pour nous en tenir aux faits (historiques) relatifs à la production architecturale qui lui est liée, tant les débats sur la ville que nous voudrions susciter dans l’enceinte de l’université ou dans les pages des revues mobilisent un langage étranger à ceux qui construisent cette ville. Deux modestes écoles d’architecture ont ouvert sur la Gold Coast ces cinq dernières années, et l’on peut s’interroger sur leur rôle. Nous autres enseignants sommes pris entre la demande externe d’une formation professionnalisante et l’exigence que se donnent ces écoles en interne : réfléchir et critiquer un monde qui préfère l’image de la responsabilité culturelle et politique à cette responsabilité elle-même. Ce genre de questions a été au centre de l’intérêt suscité à une époque par la Gold Coast. Au moment même de sa fondation officielle (1959), la ville a fait l’objet de deux publications d’un grand intérêt historique : un numéro spécial de la revue officielle de l’ordre (royal, à l’époque) australien des architectes, Architecture in Australia, et le livre de l’influent critique Robin Boyd sur la « laideur australienne » (The Australian Ugliness, 1960), réflexion typique de l’ère du townscape. Boyd était d’ailleurs impliqué dans les deux études et d’après ce que j’ai pu voir (je n’ai pas eu accès à ses notes personnelles), il connaissait bien Surfers Paradise et ses environs. À la fin des années 1950, des éléments décisifs pour la future image de la ville figuraient déjà dans son programme d’aménagement. Le maire, Bruce Small, avait emmené une délégation visiter la Floride et il en était revenu avec des rêves de marinas, bientôt concrétisés grâce à Karl Langer. L’agence de Melbourne Lund Hutton Newell réalisa la première tour de logements de la Gold Coast (appelée Kinkabool) et l’entrepreneur Stanley Korman, lui aussi originaire de Melbourne, le premier complexe hôtelier

correspondance 122

criticat 14


avec station-service intégrée (le Chevron). La ville avait un pied dans l’esthétique Tiki et un autre dans ce que Boyd appelait l’« Austerica » —  les enseignes lumineuses et les « arcs-en-ciel en peinture plastique* »,

* Formule célèbre de Robin Boyd qui décrivait, dans The Australian Ugliness (1960), l’hôtel Surfers ­Paradise comme « un ­paradis de fibrociment sous un arc-en-ciel en ­peinture plastique » (ndt).

prolongements d’une culture du superficiel vouée par ailleurs au bronzage intense et au monokini. Aux dires de la plupart des critiques invités à contribuer au numéro spécial de Architecture in Australia, la Gold Coast possédait bien des avantages : c’était une ville honnête, dotée de tous les services nécessaires à la détente et il y faisait chaud ; mais nul ne pouvait y vivre à plein temps. D’ailleurs, très peu d’architectes s’y sont installés. Après la création de la section locale de l’Ordre à la fin des années 1970, en plein boom de la construction des tours, une dizaine seulement y ont élu résidence, la plupart pour gérer les antennes d’agences de Brisbane, de Melbourne ou de Sydney et superviser leurs chantiers. Lorsqu’en 1978 l’architecte local Bill Heather vint à Brisbane faire un exposé à la section régionale de l’Ordre ayant pour thème l’exercice de l’architecture sur la Côte, il ne parla que de plaisir et d’invention. Selon lui, la Gold Coast n’avait rien à voir avec l’idée conservatrice et trop institutionnalisée de l’architecture que l’on se faisait dans ce qu’il appelait la « capitale australienne des succursales ». Sa rhétorique allait dans le sens d’une pratique professionnelle réaliste, bien décidée à affranchir sa production des contraintes de la réflexion architecturale. C’est seulement depuis peu que les chercheurs se penchent sur les idées qui ont présidé à ce qui s’est produit sur la Gold Coast durant ces décennies. Certains aspects de la critique de cette époque méritent d’être repris, non (seulement) parce que son jugement est encore valable, mais parce que

À l’arrière-plan, Surfers Paradise. Vue vers l’est depuis le racv Royal Pines Resort de Carraca.

correspondance Leach : Lettre de la Gold Coast

123


la tâche d’analyse de cette production en termes historiques et critiques reste entière, si l’on veut éviter de faire abstraction des choses banales et laides et se garder des acrobaties conceptuelles destinées à justifier l’attention qu’on leur porte. Le problème est ici moins l’architecture sans architectes que les architectes sans architecture, moins la méthode adéquate pour étudier le passé que le maintien d’un degré d’incertitude sur les relations entre le sujet d’analyse et l’architecture. Il concerne aussi les distinctions courantes entre savant et populaire, entre copie et modèle, que la période postmoderne, incarnée par la Gold Coast, a brouillées. Les auteurs qui se sont intéressés à la Gold Coast au moment où elle devenait une ville ont compris que ce qui se passait là entrait en contradiction avec les valeurs associées à l’architecture australienne : une relation forte avec le paysage, un esprit frondeur et un grand souci de la qualité artisanale de la construction. Mais pour Boyd et ses contemporains, il était évident que les questions que la Gold Coast posait à l’architecture n’étaient ni l’apanage de cette seule ville, ni cantonnées à ses limites. Il est peut-être trop tard pour elle, disaient-ils, mais l’Australie peut avoir deux ou trois choses à apprendre d’elle pour limiter l’impact, sur la réflexion et les débats architecturaux, de cet exemple de ville abandonnée à elle-même. Que gagnons-nous à nous tourner aujourd’hui vers la Gold Coast, et vers ses pareilles, avec un regard neuf, informé par une sensibilité aux mêmes genres de problèmes détectés par Boyd ? Sans aucun doute, une forme de leçon, moins pour l’architecture elle-même que pour l’histoire de l’­architecture. Car ces enseignements ont trait à la manière dont nous déchiffrons le passé, à la valeur que nous lui accordons pour lui-même, plutôt qu’ils n’offrent des directions de travail aux architectes qui négocient un legs dont la complexité se révèle à mesure qu’avance le travail des historiens. Bien sûr, ce qui est fait est fait. Mais comprendre comment tout cela s’est produit et être prêt à accepter le passé tel qu’il est, même si cela interroge la valeur actuelle de l’architecture elle-même, mérite notre

Toutes les photos sont de l’auteur. Traduit de l’anglais par Joseph Briaud et la rédaction.

attention. A.L.

correspondance 124

criticat 14


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L’architecture et les architectes ont besoin de critiques qui soient des partenaires actifs et autonomes, pas des alliés et encore moins des représentants de commerce. En ce sens, Criticat se veut un espace de réflexion indépendant des institutions et des groupes d’intérêt, ouvert à tous les acteurs du monde intellectuel et artistique.

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Parce que l’architecture se trouve au confluent d’enjeux de tous ordres — politiques, sociaux, économiques, esthétiques — , Criticat entend utiliser cette position privilégiée, et insuffisamment exploitée, pour observer les transformations de notre environnement et éclairer sous cet angle celles de la société dans son ensemble. D’un numéro à l’autre, nous nous efforçons ainsi de renouer avec une critique engagée du monde tel qu’il se construit. Criticat est une revue associative qui a fait le pari de ne compter que sur ses lecteurs. Elle est vendue en librairie et en ligne, par abonnement et au numéro sur notre site www.criticat.fr.

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criticat revue semestrielle numéro 14 / 2014 automne © 2014 Association Criticat, Paris Tous droits réservés. Criticat 110, boulevard Arago 75014 Paris critic@criticat.fr www.criticat.fr Directrice de la publication : Françoise Fromonot La revue est réalisée et éditée par l’association Criticat : Pierre Chabard Joseph Cho Valéry Didelon Martin Étienne Françoise Fromonot Stefanie Lew Félix Mulle Émilien Robin Stéphanie Sonnette Conception graphique : Binocular, New York Relecture : Joëlle Bibas Diffusion en librairie : Difpop (Distribution : Pollen-Diffusion) Impression : Die Keure, Bruges Papier : 120 gr Munken Lynx Remerciements à : Emmanuel Caille Nicolas Huguenin Jean-Baptiste Lestra

Les textes publiés dans Criticat n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs. issn: 1961-5981 isbn: 978-2-9544284-3-7

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