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usages sécheresse

criticat enquête

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Valéry Didelon : Valeur d’usage, valeur d’image : la nouvelle école d’architecture de Nantes

visite

018

Frédéric Biamonti : Sweet home Las Vegas

débat

038

Urbanisme, fin de siècle

recherche

040

Françoise Fromonot : Manières de classer l’urbanisme

album

062

Martin Étienne : Désespérant Billancourt

document

078

Rem Koolhaas : Qu’est-il arrivé à l’urbanisme ? (1994)

anthologie

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Philippe Genestier : Que vaut la notion de projet urbain ? (1993) Margaret Crawford : L’urbanisme du quotidien (2005) Anne Whiston Spirn : Aphabétisation paysagère, justice environnementale et projet urbain (2005) Léon Krier : Classicus et vernaculus (2006) Crimson Architectural Historians : Org-wars (1998)

carte blanche

098

Olivier Thuault : Boîte à outils

point de vue

100

Pierre Chabard : L’inhabitable rase

correspondance

118

Anderson Lee : Lettre de Hong Kong

constellations ZAC crise projet urbain architecture devinettes gratte-terre orgware taudis siu bah

14 euros

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numéro 8 / septembre 2011


On espérait accueillir les usages les plus divers sans les orienter . . . Le Nevada est en état de sécheresse depuis 2000, avec des 

criticat  précipitations annuelles inférieures

à 4 centimètres . . . lesquelles circulent comme autant de satellites singuliers à plus ou moins grande distance des trois grandes constellations qui viennent d’être décrites . . . Toutes les caractéristiques des ZAC construites en France depuis environ vingt ans sont réunies ici . . . Et si nous déclarions simplement qu’il n’y a pas de crise . . . ? Ainsi, l’actualité du thème du projet urbain témoigne-t-elle de l’altération des valeurs et des principes traditionnels de l’urbanisme . . . Cela peut arriver aux projets d’architecture lorsqu’ils doivent faire face à des situations de conflit . . . Ce ne sont pas là de triviales devinettes . . . les bâtiments hors d’échelle et monofonctionnels que sont les gratte-ciel, les gratte-terre, les centres commerciaux et les ghettos résidentiels sont les dinosaures . . . elles produisent la trame et les multiples fils de l’orgware . . . Après avoir longuement décrit la décrépitude désespérante des taudis . . . les siu bah étaient équipés d’un système de radio élaboré qui permettait aux conducteurs de créer leur propre réseau virtuel . . .

numéro 8 / septembre 2011


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enquête

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Valéry Didelon : Valeur d’usage, valeur d’image : la nouvelle école d’architecture de Nantes

visite

018

Frédéric Biamonti : Sweet home Las Vegas

débat

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Urbanisme, fin de siècle

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Françoise Fromonot : Manières de classer l’urbanisme

album

062

Martin Étienne : Désespérant Billancourt

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078

Rem Koolhaas : Qu’est-il arrivé à l’urbanisme ? (1994)

anthologie

084

Philippe Genestier : Que vaut la notion de projet urbain ? (1993)

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Margaret Crawford : L’urbanisme du quotidien (2005)

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Anne Whiston Spirn : Aphabétisation paysagère, justice environnementale et projet urbain (2005)

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Léon Krier : Classicus et vernaculus (2006)

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Crimson Architectural Historians : Org-wars (1998)

carte blanche

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Olivier Thuault : Boîte à outils

point de vue

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Pierre Chabard : L’inhabitable rase

correspondance

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Anderson Lee : Lettre de Hong Kong


Un espace librement appropriable au niveau 2a de l’Ensa Nantes. Photo : Valéry Didelon, juin 2011.


Tandis que certains architectes ne jurent que par la forme, d’autres axent leur discours sur l’usage. À ce titre, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal font figure en France de pionniers. Occupée depuis deux ans, la nouvelle école d’architecture de Nantes, dont ils ont été les maîtres d’œuvre, peut de ce point de vue être enfin jugée à l’épreuve de la réalité.

Valéry Didelon Valeur d’usage, valeur d’image : la nouvelle école d’architecture de Nantes Valéry Didelon, membre de la rédaction de criticat, est architecte, critique et historien. Il a enseigné durant quatre ans à l’école d’architecture de Nantes.

Il existe aujourd’hui un assez large consensus autour de l’idée que les bâtiments — les logements, les bureaux, les équipements, etc. — doivent être adaptables, flexibles et évolutifs. Si pendant des siècles, c’est la capacité à résister aux altérations et à incarner la stabilité sociale qui conférait à l’architecture sa grandeur, c’est désormais sa propension à se transformer à court, moyen et long terme qui semble garantir sa durabilité. Pouvoir faire face à la mutation des programmes, aux évolutions rapides des modes d’habiter, aux pratiques imprévues de l’espace, est devenu en effet un gage de pérennité pour la plupart des maîtres d’œuvre et d’ouvrage. Quelques bâtiments récents peuvent de ce point de vue être considérés comme exemplaires. À Lausanne, le Rolex Learning Center conçu par l’agence SANAA se présente comme un vaste espace unifié, dépourvu de cloisonnements, dans lequel des usages très variés — étudier, se restaurer, se rencontrer, etc. — semblent se déployer jour après jour, indépendamment des déterminations architecturales. À Saint-Étienne, le bâtiment central de la Cité du design — la Platine — imaginé par Finn Geipel s’apparente à une halle isotrope censée accueillir avec souplesse les différentes activités qui s’y développent tout au long de l’année. À Nantes enfin, la nouvelle école d’architecture dessinée par Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal réserve de larges espaces aux appropriations les plus diverses et a fait l’objet ces dernières années, à ce titre, d’une attention considérable.

enquête Didelon : La nouvelle école d’architecture de Nantes

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Comme la légèreté ou la transparence, la flexibilité qui caractérise ces trois édifices est aujourd’hui unanimement célébrée. Elle est le marqueur d’une nouvelle modernité qui prétend rompre avec la rigidité des compositions traditionnelles et postmodernes. Elle est aussi le signe d’un libéralisme assumé par des maîtres d’œuvre qui renoncent volontairement à la planification et à l’ordonnancement comme outils privilégiés du projet. Elle incarne enfin un dialogue plus ouvert avec les usagers et semble ainsi particulièrement vertueuse. Si la flexibilité est effectivement une valeur dominante sur la scène architecturale contemporaine, ne faudrait-il pas alors questionner son efficacité réelle ? En revenant plus particulièrement ici sur le bâtiment conçu par Lacaton & Vassal, il paraît en effet possible d’examiner la manière dont certains architectes parviennent ou non à prévoir l’imprévisible, et de se demander jusqu’où ils comptent repousser cet horizon sans cesse fuyant. Concours d’adaptabilité En 2003, les cinq maîtres d’œuvre qui participent au concours relatif à la conception de la nouvelle école d’architecture de Nantes (Ensan) sont invités à réfléchir à « une adaptabilité maximale d’utilisation » et « une possibilité d’extension interne des surfaces sans avoir à intervenir sur la structure principale du bâtiment1 ». Celui-ci doit être flexible en ce qui concerne le nombre d’étudiants à accueillir semestre après semestre, évolutif au fil

1. Apor, Cahier d’intentions, octobre 2002.

Axonométrie du bâtiment présentée lors du concours par l’agence Lacaton & Vassal.

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des années par rapport aux inflexions du programme pédagogique et adaptable au point que le bâtiment puisse être reconverti en bureaux ou en logements. Le brief du concours stipule explicitement que les candidats doivent concevoir une structure primaire à l’intérieur de laquelle des niveaux i­ ntermédiaires seront aménagés en fonction des besoins. Enfin, on encourage les compétiteurs à faire preuve d’une certaine « neutralité » et à ne pas affirmer une expression architecturale trop forte. Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, pour qui ce programme semble avoir été écrit sur mesure, répondent avec application à la demande. Ils proposent un projet en deux temps, le premier étant celui de la « fabrication du site » et le second celui de l’« installation du programme ». Ils dessinent une structure en béton armé, avec trois planchers d’une portance de 1 000 kg/m2 à 9,16 et 22 mètres de hauteur, reliés par une large rampe carrossable. Ils imaginent ensuite un « catalogue » d’outils, de matériaux et de systèmes qui doivent permettre d’habiter ce sol artificiel au gré des envies et des besoins. Finn Geipel emprunte une voie similaire. Si l’architecte allemand propose une organisation plus hiérarchisée et déterminée que les deux Français, il n’en dessine pas moins quatre planchers primaires entre lesquels s’installent des mezzanines légères. De plus, à chaque niveau il ménage un « vide appropriatif ». La commission technique juge son projet « très fonctionnel », « flexible, facilement réaménageable ». Il faut dire que Finn Geipel aborde également la problématique de la flexibilité au niveau de la conception des façades en imaginant une double peau continue dont la nature varie en fonction des usages qu’elle protège, dispositif qu’il mettra en œuvre un peu plus tard à Saint-Étienne. Bien qu’ils soient moins clairs et peut-être moins innovants, les trois 2. Les trois autres projets sont ceux de Pierre Lombard, Matthieu Poitevin et Francis Soler. 3. Lacaton & Vassal reprennent par ailleurs souvent le slogan lancé dans les années quatre-vingt par Jean Nouvel, pour qui « un beau logement est un grand logement ». 4. Patrice Goulet et Nicolas Bourriaud, « L’école d’architecture de Nantes est un manifeste », L’Architecture d’Aujourd’hui n° 374, oct. – nov. 2009.

autres projets présentés lors du concours intègrent aussi cette exigence initiale d’adaptabilité2. Si finalement Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal remportent la compétition, c’est semble-t-il parce qu’ils proposent de construire 30 % de surface de planchers de plus que ce qui était demandé, tout en restant dans les limites du budget imparti. Les deux architectes affirment à cette occasion qu’un bâtiment n’est vraiment flexible que lorsqu’il est très (trop) grand3. Ils assimilent la capacité de l’édifice à accueillir des usages changeants à la possibilité d’occuper librement des surfaces excédentaires et non programmées. C’est donc moins la qualité que la quantité des espaces qu’ils mettent en avant, une prise de position qui séduit le jury et pousse plus tard un certain nombre de commentateurs à parler de la nouvelle école d’architecture de Nantes en termes de « manifeste4 ».

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In situ : le discours à l’épreuve de la réalité Lorsqu’on parcourt aujourd’hui la nouvelle école d’architecture de Nantes, ouverte en 2009, on distingue clairement plusieurs types d’espaces. D’un côté, ceux qui relèvent directement du programme : les ateliers de projets, les salles de cours et de réunions, les bureaux de l’administration, la bibliothèque, etc. D’un autre côté, ceux qui correspondent aux surfaces de planchers excédentaires et qui sont pour partie extérieurs — la rampe, les terrasses accessibles, le toit — et pour partie intérieurs bien que non chauffés. Ces derniers, situés pour l’essentiel aux niveaux 1a et 2a, sont désormais appelés espaces « libres appropriables », « intermédiaires » ou « tampons ». Très hauts sous plafond, en relation avec le paysage des bords de Loire par le biais de façades coulissantes, ces amples volumes assurent la connexion entre les différents « espaces programme » ; ils ont surtout vocation à servir de vases d’expansion aux travaux pédagogiques et à

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Plan du niveau 2a. En gris, les espaces programmés ; en blanc les espaces libres appropriables.

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Un espace tampon au niveau 2a tel qu’imaginé. Collage : Lacaton & Vassal. Un espace tampon au niveau 2a particulièrement encombré. Photo : Valéry Didelon, juin 2011.

accueillir des activités tierces. Comme en attestent les collages produits par l’agence Lacaton & Vassal après le concours, dans le cadre d’un enseignement de projet, étudiants et professeurs sont incités à sortir du studio qui leur a été affecté afin d’étendre spontanément leurs activités dans l’espace tampon adjacent. C’est dans cette relation entre espaces programmés et espaces « libres appropriables » que se jouent pour l’essentiel la flexibilité, l’adaptabilité, l’élasticité du bâtiment voulues par la maîtrise d’ouvrage, développées par les architectes et vantées par la presse.

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L’espace tampon au niveau 1a. À l’occasion de rares jurys, la « place centrale » s’anime. En fin de journée, il faut vite la remettre dans son état de dénuement. Photo : Valéry Didelon, janvier 2011.

Deux ans après l’ouverture de la nouvelle école d’architecture de Nantes, on peut juger cette rhétorique sur pièces. Qu’on le déplore ou qu’on s’en félicite, le ballet des usages tel qu’il a été imaginé prend très rarement le pas sur les activités routinières des étudiants, des enseignants et du personnel administratif. Ainsi, à de rares exceptions près, les studios de projets se déroulent toujours de manière traditionnelle. Enseignants et étudiants se retrouvent pour leur séance de correction hebdomadaire dans un atelier, discutent autour d’une maquette, devant une planche ou un écran d’ordinateur. Lorsque, à l’occasion, le besoin de s’étendre apparaît, il n’est pas facile pour eux de s’approprier l’immense espace tampon adjacent, quatre fois plus grand en volume que l’atelier. Soit il y fait trop froid pendant les longs mois d’hiver ; ni isolé ni chauffé, sa température y est théoriquement maintenue à 12° C grâce à des aérothermes. Soit il est déjà occupé par un autre groupe ou par des personnes extérieures à qui il a été loué au prix fort. Soit on ne dispose pas de l’équipement nécessaire pour le rendre utilisable : on doit emprunter ici et là des socles, des cimaises, des projecteurs, de lourdes tables qu’il faudra rapporter en fin de journée. La plupart du temps, les espaces tampons du niveau 2a restent donc déserts, sales, encombrés d’un bric-à-brac plutôt désolant. Rançon de la mise à disposition de ces vastes espaces, les ateliers proprement dits sont relativement petits, paradoxalement difficiles à partager et bruts dans leur finition, ce qui amoindrit leur confort au quotidien. L’appropriation de l’autre grand espace libre, au niveau 1a, est tout aussi problématique : face

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Les étudiants travaillent le plus souvent sur leurs ordinateurs portables. Ils s’­efforcent ici de créer un peu d’intimité dans un atelier entièrement vitré. Photo : Valéry Didelon, juin 2011.

à la bibliothèque et dans le prolongement des salles de cours, sans relation directe avec les studios, sombre en partie centrale, on y monte quelques jours par an des expositions de fortune. Des maquettes à même le sol et quelques panneaux laborieusement suspendus ne suffisent pas à occuper cette « place publique » intérieure, aussi majestueuse qu’intimidante par sa taille. Dernier exemple : les espaces extérieurs accessibles sont évidemment soumis aux intempéries ou à l’ensoleillement ; ils restent pour cela presque toujours inutilisés par les étudiants et les enseignants. Ce qui apparaît clairement semestre après semestre, c’est que le discours sur l’appropriation de l’espace — dont la quantité est censée garantir la flexibilité — ne repose pas sur une analyse des usages réels, mais se fonde sur une idée préconçue et peut-être un peu naïve de ce qu’est le fonctionnement d’une école d’architecture. Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, qui n’ont d’ailleurs pas vraiment rencontré les futurs utilisateurs du bâtiment, semblent ne pas avoir pleinement pris la mesure des évolutions récentes de la vie scolaire. En raison de leur emploi du temps surchargé par de nombreux cours et travaux dirigés, les étudiants fréquentent assez peu les ateliers, dont ils doivent par ailleurs déménager semestre après semestre. Pris dans l’enchaînement des rendus et des présentations, ils ont peu de temps pour expérimenter à l’échelle 1 et laisser libre cours à leur créativité. Question de génération, ils préfèrent souvent l’écran à la maquette. Ils travaillent également beaucoup chez eux et ne vivent pas 24 h/24 à l’école qui de toute façon ferme tôt, d’autant plus tôt qu’elle est très grande, donc

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L’ancienne nouvelle école d’architecture de Nantes à la fin des années soixante-dix. Les espaces ressemblent étrangement à ceux du ­bâtiment conçu par Lacaton & Vassal. À son sujet voir : sous la direction de Dominique Amouroux, Le Livre de l’école nationale supérieure d’architecture de Nantes, éditions Infolio, 2009.

pas facile à gardienner. Bref, la vie des ateliers, et a fortiori celle des espaces tampons, est plutôt morne et n’évoque en rien le joyeux camping sur dalle imaginé par les deux architectes. On peut le regretter, espérer que cela change, mais en tout cas, force est de constater qu’en dépit des discours la réalité des usages n’a guère été prise en compte lors de la conception du bâtiment. Retour vers le futur La réalisation de vastes espaces indéterminés, susceptibles d’être appropriés par les usagers, renvoie assez étrangement à l’ancienne « nouvelle école » d’architecture de Nantes récemment détruite et que l’on remplace

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Plan de niveau du Centre Georges Pompidou. La flexibilité devait y être totale.

aujourd’hui. Livré en 1975 sur le site de la Mulotière, dans un quartier résidentiel au nord de la ville, ce bâtiment avait été conçu à partir d’un programme rédigé par un groupe d’enseignants et d’étudiants. Inspiré par l’école d’architecture de Nanterre dessinée par Jacques Kalisz, vaguement proliférant, l’édifice nantais privilégiait le décloisonnement des ateliers et l’ouverture sur l’extérieur. Son écriture se voulait là aussi neutre et encourageait les appropriations, même si l’inconfort thermique et acoustique les a rapidement limitées. Des circulations surdimensionnées y assuraient prétendument une flexibilité d’usage que déjà on revendiquait. À bien des égards, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal s’inscrivent aujourd’hui dans l’esprit de cette architecture des années soixante et soixante-dix, marquée par la révision critique du fonctionnalisme. À l’époque, il semblait à beaucoup d’architectes que, contrairement à ce qu’­affirmait le credo moderniste, la forme des espaces ne pouvait déterminer pleinement les fonctions dont, par ailleurs, l’évolution était imprévisible. La flexibilité est alors apparue à certains, notamment en France, comme une panacée. En construisant des structures neutres, équipées de réseaux et des services, on espérait accueillir les usages les plus divers sans les orienter. Le projet de Fun Palace de Cedric Price, dont le Centre Pompidou est le plus célèbre avatar, est un exemple d’architecture 5. Lire sur le sujet : Reyner Banham, Paul Barker, Peter Hall et Cedric Price, “Non-Plan: An Experiment in Freedom”, New Society, 20 mars 1969. 6. “… we must beware of the glove that fits all hands, and therefore becomes no hand”, Aldo van Eyck, Forum, 1962.

qui, ouverte à tous les possibles, s’est voulue sans autre forme que celle qu’engendrerait son fonctionnement. Les rares expérimentations en matière d’architecture et d’urbanisme « non planifiés5 » ont cependant vite tourné court, nombre d’architectes soulignant que la flexibilité absolue poussait le fonctionnalisme à ses extrêmes et vers l’absurde. Par exemple, Aldo van Eyck et surtout Herman Hertzberger ont fait valoir que les bâtiments qui permettent d’accueillir toutes les fonctions n’en satisfaisaient aucune, prise séparément6. Ils ont opposé la « polyvalence » à la flexibilité et ont prôné

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L’entrée de la villa VPRO de MVRDV à Hilversum. Photo : Valéry Didelon, décembre 2007.

l’emploi de formes architecturales stables et fortement qualifiées, capables d’admettre des interprétations et des utilisations multiples. Par des textes, mais aussi par des réalisations, ils ont défendu la nécessité d’un engagement fort de l’architecte quant à la forme de l’espace, seul susceptible d’être approprié par les usagers7. On voit bien où se situent Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal dans ce débat ancien entre flexibilité — la forme n’induit idéalement aucune fonction — et polyvalence — la forme induit idéalement plusieurs fonctions. Ils font le pari de l’indétermination programmatique, au risque de ne pas avoir tiré toutes les leçons du passé8. Dans la nouvelle « nouvelle école » d’architecture de Nantes, tout est effectivement possible, mais finalement peu de chose arrive tant l’usager est entièrement livré à lui-même. L’édifice nantais s’oppose en cela à une réalisation avec laquelle il a un certain nombre de points en commun, à savoir le siège de la société de production néerlandaise VPRO conçu par les architectes néerlandais de MVRDV au milieu des années quatre-vingt-dix à Hilversum. Cet immeuble de bureaux, qui arbore lui aussi un « faux air de parking aérien9 », se présente comme une succession de plateaux en béton qui se plient et s’enchaînent depuis la voirie jusqu’à un toit paysager. Précédemment installés dans plusieurs villas bourgeoises disséminées dans un bois, habitués à une certaine informalité, les employés de la VPRO ont été invités à coloniser avec tout leur fatras les 10 000 mètres carrés de ce sol artificiel continu. D’étage en étage,

7. Sur le sujet, on peut lire : Herman Hertzberger, « Fonctionnalité, flexibilité et polyvalence», in Leçons d’architecture, éditions In Folio, 2010. 8. À noter qu’au moment du concours en 2003, la commission technique relevait, à propos du projet de Lacaton et Vassal, que « l’idée d’un grand espace disponible mais à utilisation partielle pose déjà problème dans l’école actuelle : le projet n’en a pas tiré toutes les conséquences. » 9. À propos du concours pour l’école d’architecture de Nantes : Françoise Fromonot, « Extension du domaine de la hutte », d’architectures n° 130, juin – juillet 2003.

ils s’entassent dans ce bâtiment peu cloisonné dont, depuis une douzaine

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d’années, ils composent et recomposent les espaces au gré des besoins. L’occupation spectaculaire de la structure imaginée par MVRDV ne tient pas à son surdimensionnement ou à sa neutralité, mais au contraire repose sur son caractère congestionné et sur la forte identité de ses multiples configurations spatiales. Ici, le plancher se soulève pour marquer l’entrée ; là, quelques marches permettent d’accéder à un recoin plus intime ; ailleurs, un patio sépare ou relie deux espaces de nature opposée. Partout l’architecture s’affirme et s’offre avec générosité à l’interprétation. Même si les deux bâtiments diffèrent en de nombreux points, il faut reconnaître qu’en ce qui concerne la critique du fonctionnalisme et l’attention envers les usages, la polyvalence de l’édifice de la VPRO est plus convaincante que la flexibilité de la nouvelle école d’architecture de Nantes. Le nouvel esprit du capitalisme On ne peut cependant envisager le projet nantais du seul point de vue de l’histoire de l’architecture. D’une manière beaucoup plus générale, et comme l’a montré Luc Boltanski, la rhétorique de la flexibilité — qui prend sa source dans l’utopie des années soixante comme promesse de liberté — a été récupérée dans les années quatre-vingt par les théoriciens 10. Luc Boltanski et Eve ­Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Paris, ­Gallimard, 1999.

du néo-management, avant de s’imposer dans tous les domaines10. Dans le monde de l’entreprise d’abord, on a par son intermédiaire reporté sur les salariés le poids de l’imprévisibilité croissante des activités marchandes.

Toute de verre et d’acier, la nouvelle école d’architecture de Nantes affiche sur les bords de la Loire sa froide monumentalité. Photo : Valéry Didelon, juin 2011.

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L’espace tampon au niveau 1a, désert comme il l’est la plupart du temps. Photo : Valéry Didelon, juin 2011.

On a indexé l’employabilité des uns et des autres sur la capacité à s’adapter à des conditions de production sans cesse changeantes. L’aménagement des immeubles de bureaux reflète depuis quatre décennies cet impératif de flexibilité : on est passé d’une organisation disciplinaire de l’espace à une forme d’indétermination spatiale susceptible de favoriser l’ajustement permanent11. Dans un monde en réseau et soumis à la concurrence, il en va des étudiants et des écoles comme des salariés et des entreprises. Le néo-management est à l’œuvre là aussi ; il vise notamment à gérer les incertitudes qui entourent la demande et l’offre pédagogiques. Faut-il s’étonner alors que le programme du concours pour la nouvelle école d’architecture de Nantes ait tant insisté sur les notions d’adaptabilité,

11. De ce point vue, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal ont longtemps essayé d’imposer aux membres du laboratoire LAUA un plateau de bureaux paysagé, alors que ceux-ci réclamaient une organisation plus traditionnelle en bureaux fermés.

d’élasticité, de flexibilité, d’évolutivité et de neutralité ? Seul un bâtiment dans lequel tout est possible — au risque que rien ne le soit — peut accueillir une communauté pédagogique qui, par-delà la célébration du pluralisme des approches, ne sait pas très bien où elle va, et doute même de son avenir. D’une sincérité déconcertante, le brief du concours anticipait ainsi « le moment où le bâtiment pourrait être affecté à d’autres activités que celles d’enseignement et de recherche en architecture… » L’édifice nantais incarne ainsi admirablement ce que le philosophe Fredric Jameson appelle la « logique culturelle du capitalisme tardif » et que Rem Koolhaas a associé en architecture au « plan sans qualité » et aux bâtiments de « grande taille12 ». L’école d’architecture de Nantes est

12. Dans deux textes parus dans S,M,L,XL en 1995 : “­Typical Plan” et “Bigness”.

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13. « Paroles de Lacaton et Vassal », AMC n° 185, février 2009.

construite comme un Ikea, nous disent ses architectes13. De facto, c’est un édifice capable, relativement indifférent à son contexte, dans lequel on entre en voiture au niveau parking ou par une porte dérobée lorsqu’on est piéton. C’est un univers clos de parois en polycarbonate dans lequel on est vite désorienté. Chaque plateau, que l’on rejoint le plus souvent en ascenseur, les escaliers étant tous encloisonnés, est quadrillé par une structure

14. Alain Guiheux, « L’architecture est un dispositif », AMC, mars 1999.

monumentale. La neutralité y règne. L’architecture y est un dispositif 14 au service de qui voudra et de qui paiera. Elle offre peu de résistance à l’esprit du temps, aux injonctions de la tutelle ministérielle comme aux demandes des « partenaires » privés dont l’école dépend pour son financement. En dépit des problèmes que soulève l’idéologie qui sous-tend la nouvelle école d’architecture de Nantes, celle-ci continue pourtant de séduire, non sans raison. C’est probablement parce que le bâtiment est très beau et qu’il procède d’une abstraction et d’un dépouillement rares aujourd’hui. Ses façades de verre et d’acier, savamment composées, offrent un véritable répit dans l’environnement architectural et urbain de l’île de Nantes marqué par un formalisme débridé. Vides, ses espaces tampons rappellent un peu le Crown Hall, l’école d’architecture dessinée par Ludwig Mies van der Rohe à Chicago dans les années cinquante, temple avant l’heure de la flexibilité s’il en fut. Les ateliers de l’Ensan, entièrement vitrés, avec vues plongeantes

Vue intérieure du Crown Hall, l’école d’architecture de l’IIT à Chicago, Mies van der Rohe architecte. Photo : Hedrich-Blessing.

sur le fleuve et la ville, renvoient eux à l’imagerie moderniste des Case Study Houses californiennes. Même si ses auteurs s’en défendent, tout cela concourt à une esthétique puissante. C’est ainsi par sa photogénie évidente que le bâtiment conçu par Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal se distingue aujourd’hui, bien plus que pour un pouvoir de stimulation des usages qui reste encore largement à démontrer. Sa durabilité se jouera probablement sur ce terrain tant, ici comme ailleurs, la valeur d’image l’emporte finalement sur la valeur d’usage. V.D.

enquête Didelon : La nouvelle école d’architecture de Nantes

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Quartier est de Las Vegas, un lotissement neuf en attente d’habitants. Au loin, les hôtels-casinos du Strip.


Touchée conjointement par la crise des subprimes et par l’épuisement de ses ressources en eau, Las Vegas, qui a longtemps fait rêver les Américains, concurrence aujourd’hui Detroit pour le titre de capitale du déclin. Dernière visite avant l’extinction des feux.

Frédéric Biamonti Sweet home Las Vegas Frédéric Biamonti est documentariste. Il a réalisé plusieurs films qui traitent de la ville (Paris hors les murs, 2009), de ses transformations (Destin des Halles, 2005), de ses enjeux symboliques (L’Île Seguin. De Renault à Pinault, 2002) ou de ses vocations inattendues (Huntsville, la colonie pénitentiaire, 2001 ; Sun City, l’antichambre du paradis, 2004). Il travaille actuellement à un documentaire intitulé Las Vegas Terminus.

Bien sûr, après coup, c’est facile à dire : Las Vegas, ce n’était pas une bonne idée. Installer 2 millions d’Américains au milieu du désert sous prétexte qu’on peut y jouer à la roulette légalement, ce n’est pas très malin. Racoler les retraités avec la promesse de terrains de golf toujours verts douze mois par an, pas très futé non plus. Mais maintenant ils sont là, les seniors et les autres, ceux qui travaillent encore dans les casinos ou ceux qui ne travaillent plus dans le BTP et, puisqu’on ne saurait de Vegas faire table rase, il faut bien qu’ils y vivent. Alors, ça ressemble à quoi, la ville la plus absurde du monde ? On peut, à l’heure de la crise mondiale, commencer par contempler le verre à moitié vide : Vegas est devenue un piège à chômeurs dont il est difficile de s’échapper lorsque les économies d’une vie investies dans un home sweet home se sont évaporées au soleil. Le taux de dévaluation immobilière frôle les 70 %. Les maisons si chères il y a cinq ans à peine ne valent plus rien. La grande roulette de Vegas depuis 2008, c’est partir et tout perdre, laisser derrière soi une maison invendable croulant sous les hypothèques, ou rester vaille que vaille pour tâcher de limiter les pertes. Las Vegas, capitale américaine de la crise immobilière. Elle en détient tous les records : niveau de chômage (200 000 chômeurs pour 2 millions d’habitants), nombre de saisies immobilières, taux de surendettement des particuliers, dette publique… L’université locale, UNLV, à court de 347 millions pour son

visite Biamonti : Sweet home Las Vegas

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Las Vegas ouest : le Strip émerge de l’étalement urbain.

budget 2012, s’est vue contrainte de fermer 33 départements. Las Vegas la déchue, la reine du boom devenue mendiante. Mais on peut aussi siroter le verre à moitié plein : Vegas déroule sous nos yeux écarquillés par le jet lag la réalisation souvent désopilante de son utopie urbaine. Elle a construit le Strip comme des Champs-Élysées surgissant de la poussière, avec ses méga-hôtels aux allures de cartoon, son ambition de ville-monde revue par le kitsch : ici, on visite le Sahara et le Mirage, on va à Rio, à Paris, à Venezia et à New York-New York. Vegas est une victoire du volontarisme bâtisseur, avec son enthousiasme naïf et ses extravagances bon enfant. Sur le Strip on se démène pour inventer le décor … de quoi au juste ? Du rêve américain ? Du prochain film de Martin Scorsese ? D’un futur clubbing mondialisé ? La nuit, les trottoirs du Strip et de Fremont Street débordent de badauds, toute une Amérique moyenne et pas forcément flambante vient de Des Moines, de Cincinnati ou de Pittsburgh pour s’amuser et tâcher d’y oublier la crise. Drôle de décor pour un naufrage Las Vegas se présente au premier regard comme une ville-cliché, un défilé d’images connues et surexploitées. Le Strip fait du déjà-vu un principe d’urbanisme, déroulé sur 7 kilomètres : le Venetian a ses canaux, le New York-New York ses mini-gratte-ciel, et le Paris sa tour Eiffel et son

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Le palais des Doges abrite les galeries commerciales du Venezia.

Arc de triomphe. En revanche, ce qui surprend davantage, c’est que derrière les façades, le Strip propose aux piétons un espace de déambulation presque continu, qui n’est rien d’autre qu’une immense galerie marchande à l’échelle de la ville entière. On passe d’un complexe à l’autre sans s’en rendre compte : le Bellagio, le Venetian, le Caesar Palace sont connectés par des passerelles ou des passages souterrains. Rien de plus naturel au fond, puisque tout Las Vegas appartient aujourd’hui à une poignée de ­multinationales de l’entertainment : Harrah’s, MGM Universal et Wynn. À Las Vegas, on ne fait pas du shopping : on visite les galeries commerciales. Leurs décors mégalomanes, pompiers, stupéfiants sont un but de promenade en soi. On les photographie en tous sens comme ailleurs les centres-villes historiques. Les « starchitectes » internationaux les plus prestigieux sont convoqués pour les réaliser : la dernière en date est signée — on pourra bientôt dire griffée ? — Daniel Libeskind. Son bâtiment arbore fièrement les sigles des marques reines du moment, Gucci, Prada, Vuitton, Chanel. Plus besoin de patrimoine ni de culture, les boutiques en tiendront lieu. La Gallery of Fine Arts du Bellagio n’a pas résisté longtemps, pas plus que l’antenne du musée Guggenheim construite par Rem Koolhaas dans l’enceinte du Venetian : aucun intérêt pour ce genre de choses ici, elles ont fermé en moins de deux ans.

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Shopping mall à l’antique au Caesar’s Palace. Le rêve américain aux portes du désert.

La suburbia spéculative Juste derrière le Strip, ses néons et sa réclame, l’envers du décor se révèle d’une banalité désolante : il y a l’inévitable arrière-cour du Strip, ses parkings, ses aires de livraison et ses voiries, et tout de suite après, un paysage urbain monotone jusqu’à l’absurde. On dirait l’un de ces décors déroulants des vieux dessins animés, devant lesquels se poursuivent sans répit les héros Beep-Beep le roadrunner et son compère le coyote : un rocher, un arbre, une maison, répétés en boucle. Lotissements résidentiels reproduits en copié-collé au long des expressways, ponctués tous les 3 miles de l’inévitable centre commercial : l’agglomération de Las Vegas propose la même pâte suburbaine qu’ailleurs en Amérique, étalée à l’infini sur le fond de la cuvette géologique qui l’héberge. Seuls grumeaux dans la pâte, les gated communities offrent de brèves interruptions murées dans le travelling hypnotique qui nous fait traverser ces étendues résidentielles. Trente ans de la plus forte croissance des États-Unis pour en arriver là : des milliers d’hectares de lotissements standardisés, construits au moindre coût. Notre maison à Las Vegas pour les deux mois à venir est ainsi faite, immense et laide ; elle dégage une odeur de plastique chaud, sans isolation d’aucune sorte : la climatisation est nécessaire au premier rayon de soleil de février, et l’on peut profiter des conversations des voisins sans en perdre un mot… L’empilement résidentiel est tel que dans ces lotissements perdus, on vit stores baissés pour éviter le vis-à-vis ; la fenêtre des voisins s’ouvre à 3 mètres de la nôtre sur les côtés, à 10 mètres sur l’arrière. Le seul jardin

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est un patio cimenté de 50 mètres carrés. Une caricature grimaçante de cet accessoire fondamental du rêve américain : la single family unit ­banlieusarde. Un jour peut-être, la crise aura pris fin, la prospérité sera revenue dans ce sud du Nevada, mais il faudra vivre pendant longtemps avec ce paysage hideux et impersonnel. C’est le legs de trente ans de spéculation, un bel héritage pour les générations futures. The color of money Pour une fois, ce n’est pas seulement le vert des dollars ou des tapis de jeu, mais celui des pelouses et des terrains de golf. Le vert, ici, est la couleur du luxe, le signe de distinction qui marque la réussite sociale. C’est aussi la couleur de la nostalgie pour les nouveaux habitants de Vegas, qui viennent d’États plus tempérés, plus humides. Ils arrivent dans le Nevada avec les mêmes attentes d’environnement et les mêmes exigences de confort que dans l’Oregon ou l’Illinois ; et puis, le golf est une quasi-religion pour les seniors américains. Las Vegas a donc dû s’inventer une nouvelle identité et passer artificiellement du gravier au gazon. Résultat : au cœur du désert des Mojaves, il est devenu inimaginable de proposer du résidentiel de standing sans terrain de golf, de préférence agrémenté de pièces d’eau plus ou moins sophistiquées. Ainsi, au sud-ouest de Vegas, on peut explorer la banlieue chic de Summerlin, dernier vestige de la Howard Hughes Corporation et de sa fortune colossale dilapidée dans l’aviation et le cinéma. Summerlin est une « communauté planifiée », intégralement privée, développée parcelle après parcelle par le

Las Vegas sud : terrain de golf dans la gated ­community de Spanish Trails.

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même propriétaire : 100 kilomètres carrés d’une banlieue chic et toc, qui s’enorgueillit de ses huit terrains de golf et de ses tournois internationaux. L’agglomération de Las Vegas dans son ensemble en compte actuellement plus de soixante. Sur le plan écologique, c’est une catastrophe absolue, et si les autorités l’ont vu venir, personne n’a su anticiper l’accélération du phénomène à partir de 1990, lorsque Las Vegas s’est mise à pousser comme une villechampignon. Des millions de mètres cubes d’eau sont dilapidés quotidiennement pour entretenir des pelouses dans le désert. L’État du Nevada a réagi en mettant en place une agence de régulation de l’eau pour la région de Vegas, la Southern Nevada Water Authority (SNWA), qui a la lourde charge de gérer au mieux les ressources en eau de l’agglomération. Sa première action, choquante et spectaculaire, a consisté à s’attaquer aux terrains de golf, en imposant des limites aux superficies gazonnées. Désormais, les greens de golf sont cernés de brun, les surfaces qui entourent chaque aire de jeu ont dû être reconverties et replantées avec des espèces adaptées au climat local. Cactus, épineux et plantes grasses sont de retour, sur fond de sable et de cailloux. On appelle cela le desert landscaping. Difficile à digérer pour les résidents qui ont payé des fortunes leurs habitations dans la verdure. Dans le paysage de Las Vegas, cette mutation des terrains de golf est le symptôme le plus visible d’un mal profond, l’épuisement des ressources en eau. Les remodelages des greens révèlent l’artificialité profonde de cette dolce vita dans le désert. Lorsqu’on a dans l’œil les étendues pelées et poudreuses qui entourent la ville, le luxe des communautés fermées avec leurs bungalows autour des lacs nous apparaît comme un leurre ; les paysages que Parc de Springs Preserve : ce lieu de sensibilisation à l’écologie a été aménagé sur le site du point d’eau, ­désormais asséché, qui a donné naissance à Las Vegas.

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Les Grandes Eaux du ­Bellagio by night.

nous voyons là sont des contrefaçons grossières et les golfeurs qui circulent sagement sur les pistes des greens dans leurs voiturettes prennent des allures de figurants dans une improbable comédie du bonheur. En guise d’acte d’accusation, une simple statistique : le Las Vegan est le plus gros consommateur d’eau du monde occidental avec 992 litres d’eau par jour et par personne. Pratiquement un mètre cube par jour et par personne… C’est plus de trois fois la consommation moyenne par tête aux États-Unis (295 litres/j/hab.) et plus de sept fois la consommation moyenne en France (137 litres/j/hab.). Le climat offre bien des excuses, les températures moyennes dépassent les 40° C à l’ombre quatre mois par an : difficile de vivre ici sans prendre au moins deux douches par jour. Mais l’eau est également indispensable au spectacle, comme il sied à une oasis en plein désert : toutes les heures, de jour comme de nuit, un coup de canon retentit sur le Strip pour signaler le démarrage des jeux d’eau du Bellagio, la plus grande « féerie aquatique » au monde, avec ses centaines de jets d’eau synchronisés. Un lac que l’on siphonne C’est à 40 kilomètres au sud-est de Vegas qu’il faut aller pour trouver l’explication de cet environnement factice qui fait rêver les retraités golfeurs du papy-boom. Et c’est aussi le seul monument véritable du Nevada, un ouvrage d’art de proportions pharaoniques : le barrage Hoover, sur le fleuve Colorado, qui fut pendant longtemps le plus grand barrage du monde. Décidé au début des années vingt, construit en pleine crise, le barrage fut un chantier sans précédent, pour lequel les ingénieurs ont dû réaliser des

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Le barrage Hoover en majesté dans la salle de réunions de la mairie de Las Vegas. Traces de calcite sur les rives du lac Mead.

prouesses : dérivation du fleuve Colorado par des tunnels creusés à flanc de montagne, excavation de 1 million de mètres cubes de roche. La quantité de béton coulée permettrait, dit-on, de construire une route à quatre voies à travers tout le continent, de New York à San Francisco… Les travaux ont coûté la vie à 112 ouvriers. Un monument américain, donc. L’enjeu à l’époque était d’assurer la production d’électricité pour la ville de Los Angeles. Aujourd’hui, le barrage alimente toujours le Sud californien en mégawatts, mais c’est le lac de retenue qui attire toute l’attention. Le lac Mead est une énorme réserve d’eau douce : 600 kilomètres carrés de superficie, 45 kilomètres cubes de capacité. Il fournit 90 % de l’eau consommée à Las Vegas, mais il est malade, bien malade, d’une soif chronique devenue dramatique ces dernières années. Son niveau baisse tous les ans et on le voit à l’œil nu : l’eau de retenue, chargée en calcite, laisse d’éloquentes traces blanches sur les parois. Cette marque de décrue est aujourd’hui haute de 30 mètres. Le barrage Hoover avait prévu des trop-pleins lors de sa construction afin d’éviter d’être submergé en cas de hautes eaux soudaines. Ces trop-pleins ne serviront jamais : ils sont aujourd’hui à plus de 50 mètres au-dessus de la surface de l’eau. L’état du lac Mead se lit dans les modifications de sa surface, mois après mois : il émerge sans cesse de nouvelles îles, à mesure que l’eau baisse… L’explication est simple : le Nevada est en état de sécheresse depuis 2000, avec des précipitations annuelles inférieures à 4 centimètres au lieu des 10 centimètres habituels. Les nappes phréatiques sont pompées au maximum et le lac Mead reste la seule ressource disponible, non seulement pour Vegas mais aussi pour l’Arizona voisin. Les pompages se

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sont ­intensifiés depuis les années quatre-vingt-dix : les volumes prélevés ont doublé de 1990 à 2000, et doublé encore dans la décennie suivante. Croissance urbaine vertigineuse oblige. Autopsie post mortem : la bulle immobilière La réussite économique de Las Vegas reposait sur deux leviers, le tourisme et le bâtiment. Le tourisme est évidemment affecté par la crise, de façon à la fois marginale (en 2009, le nombre de visiteurs a baissé de 10 % par rapport à 2008) et structurelle (les dépenses par tête en restauration et hébergement ont diminué, elles, de 25 % sur la même période). Le coup de frein est brutal, mais ce n’est pas la chute libre. En revanche, pour l’industrie du bâtiment, on ne parle plus de ralentissement mais bien d’un effondrement. Depuis les années quatre-vingt-dix, le secteur avait pris un poids considérable dans l’économie et la démographie locales, avec la multiplication des méga-casinos et la frénésie de la construction résidentielle. L’apogée de ce boom immobilier, c’est le projet du City Center, un complexe d’hôtels-casinos-appartements-centres commerciaux en plein cœur du Strip, à une échelle une fois encore inédite : le plus grand projet immobilier jamais développé aux États-Unis. Il représente onze fois la surface utile de l’Empire State Building, 5 000 chambres d’hôtel, 3 000 appartements de luxe, un budget de construction de 8 milliards de dollars, des galeries commerciales encore plus luxueuses, un casino encore plus grand (4,5 hectares de surface au sol…) et 12 000 emplois nécessaires à son fonctionnement. Parmi les architectes des différents bâtiments, on trouve Norman Foster, Daniel Libeskind, Helmut Jahn et la firme Kohn Pedersen Fox, connue pour ses gratte-ciel spectaculaires. Le slogan

De gauche à droite : sur le Strip, le chantier abandonné du « mega resort » Echelon, hôtel et casino ; à louer, centre commercial neuf, jamais occupé ; chantier interrompu d’un centre commercial à Summerlin ; The Fontainebleau Hotel and Casino, la plus grande tour du Strip, inachevée, attend un repreneur.

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­commercial du City Center se passe de commentaires : « Bienvenue dans la capitale d’un nouveau monde ». Le City Center devait être inauguré en grande pompe en décembre 2009 et l’inauguration a bien eu lieu, mais sotto voce : les tours résidentielles sont vides, les appartements de luxe n’ont pas trouvé d’acheteurs et le taux de remplissage des hôtels n’a pas atteint les 50 % espérés. C’est le projet emblématique du Las Vegas d’avant la crise, luxe, démesure, toujours plus grand, plus cher, plus fou. Pourtant, le City Center fait figure de miraculé. Son ouverture a provoqué la fermeture du Binion’s, un des hôtels-casinos historiques du centre-ville, et celle d’une partie des boutiques de luxe du Caesar Palace. Et d’autres projets concurrents se sont arrêtés en plein vol : le Strip a gagné ainsi deux friches gigantesques, où se dressent les carcasses métalliques du Fontainebleau et du Echelon, deux méga-casinos abandonnés. Ces chantiers vides en plein Strip sont révélateurs, on peut les regarder comme des allégories de l’effondrement récent de la ville : une faillite immobilière qui saute aux yeux. La ville entière a spéculé sur l’immobilier grâce à la facilité des crédits subprime. La flambée des prix était telle dans les années 1990 et 2000 que l’on pouvait acheter une maison à crédit à 100 000 dollars, la revendre 150 000 l’année suivante, réemprunter davantage pour en acheter une seconde et obtenir en prime des prêts hypothécaires gagés sur leurs valeurs supposées. Un eldorado spéculatif, tout simplement. Avec, à la clé, une surproduction massive, totalement déconnectée des besoins réels en logements. En 2007, premier krach immobilier à Vegas, celui du marché résidentiel. L’année suivante, l’immobilier commercial s’effondre à son tour.

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Aujourd’hui, on estime que le taux de vacance frôle les 30 %, aussi bien dans les habitations que dans les bureaux et commerces. Et la perte de valeur atteint 70 % dans le résidentiel, un record national. Lorsqu’on parcourt Las Vegas, dans quelque quartier que ce soit, on tombe sans cesse sur des centres commerciaux totalement abandonnés. Le mécanisme est partout le même : la fermeture d’une grande surface qui n’atteint plus son seuil de rentabilité critique tarit inévitablement les flux de clients vers le mall, et les petits commerces ferment à leur tour. Il en résulte des enclaves urbaines étranges, aux bâtiments souvent neufs et déjà déserts, des espaces morts qui évoquent les villes fantômes chères aux amateurs de westerns. Inquiétante étrangeté aussi de ces lotissements résidentiels à peine terminés et aux trois quarts vides. Ils sont parfois difficiles à approcher car les promoteurs en faillite n’ont pas toujours achevé les voies d’accès prévues. À la tombée du jour, de rares lumières s’allument dans les quelques maisons habitées, petites cellules familiales cernées par la nuit… Une ville qui a soif Pendant que la crise économique poursuit ses ravages, les ressources en eau pour l’avenir paraissent de plus en plus incertaines. L’accroissement brutal de la population de la ville, qui a triplé en vingt ans, oblige les experts de la Southern Nevada Water Authority à imaginer de nouveaux scénarios d’approvisionnement, car les ressources actuelles s’épuisent dangereusement vite. Le premier front sur lequel ils se battent est le lac Mead, qui fournit actuellement la quasi-totalité de l’eau consommée à Las Vegas. En fait, la situation est encore plus grave et urgente que ce que l’on peut imaginer au vu de l’état piteux du lac. Le Nevada dispose de deux points de pompage pour s’approvisionner, et l’un des deux est désormais proche de la surface. Le second ne pourra débiter suffisamment à lui seul. L’État du Nevada s’est donc lancé dans un projet titanesque : le creusement d’un tunnel sous le lac Mead, de façon à pouvoir le siphonner depuis son point le plus bas. Le chantier doit être mené dans l’urgence : le niveau du lac atteignait, début 2009, 318 mètres, et il perd 3 mètres par an en moyenne… À 300 mètres, les points de pompage actuels deviennent inutilisables ; c’est le niveau que devrait atteindre le lac Mead en 2015. Les travaux ont démarré, un tunnelier géant a été conçu pour l’opération et acheminé sur place. Il va falloir creuser au plus vite un boyau de 10 mètres de diamètre, long de 5 kilomètres, enterré à 150 mètres de profondeur, pour ouvrir un nouveau robinet sur le lac Mead. L’ambiance est tendue dès que l’on évoque ce chantier car il s’agit bien d’une course contre la montre et la

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Le tunnelier avant sa mise en place sous le lac Mead. Photo © SNWA.

croissance démographique délirante des dernières décennies a pris tout le monde de court. Les autres sources d’approvisionnement sont toutes hypothétiques. Pour trouver des volumes d’eau supplémentaires, la SNWA envisage de siphonner les nappes phréatiques inexploitées dans le nord du Nevada, région très faiblement habitée et qui possède encore des ressources souterraines abondantes. Mais cela suppose la construction d’un aqueduc long de quelque 500 kilomètres et le projet se heurte à des oppositions très vives. Les communes du nord de l’État envisagent sans enthousiasme la mise à sec de leurs réserves en eau et dénoncent les nuisances inévitables de l’aqueduc : morcellement des parcelles agricoles, difficultés de déplacements pour les troupeaux, etc. Le super aqueduc n’est sans doute pas près de sortir de terre. L’eau, toujours trop loin Autre projet hasardeux : le Nevada a envisagé ces dernières années de construire une usine de désalinisation d’eau de mer en Californie, sur la Côte du Pacifique. Les études étaient bouclées, les financements étaient en cours, mais là encore, c’est une levée de boucliers chez les environnementalistes californiens qui a fait avorter le projet. L’usine prévue devait fonctionner au fioul, ce qui représentait une source de pollution considérable, la désalinisation étant un procédé ruineux en énergie. Dernière

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Chantier interrompu du Fontainebleau.

hypothèse : recourir aux autres rivières qui traversent le Nevada, la rivière Carson et la rivière Humbolt principalement, les seules dont le débit n’est pas intermittent. Les possibilités de pompage restent marginales car ces cours d’eau sont modestes et l’acheminement jusqu’à Las Vegas suppose là encore des aqueducs de 200 à 250 kilomètres de long. Restent donc le Colorado et le lac Mead : le Nevada pourra envisager d’acheter une partie des droits de pompage de l’État voisin, l’Arizona, qui n’utilise pas pleinement ses quotas sur le lac ; il y a donc là une marge de manœuvre assez mince et insuffisante à elle seule pour affronter les défis à venir. Force est de constater finalement que derrière l’optimisme de façade affiché par la SNWA, les volumes d’eau nécessaires pour faire face aux besoins futurs de la population ne sont pas du tout garantis. Politiquement, c’est inavouable, aucun officiel local ne peut exprimer froidement la situation, à savoir que Las Vegas est déjà trop importante pour les ressources naturelles locales. Impossible non plus de nier complètement la menace. Alors les porte-parole de la Ville et du Comté l’évoquent, mais toujours de manière lointaine. Ils nient l’urgence dans les discours mais en coulisse, c’est l’effervescence pour trouver des solutions. La réalité tient en peu de mots : il n’y aura pas davantage d’eau dans l’avenir. L’heure est venue de restreindre la consommation. Sin City, la ville de la dépense et de l’insouciance, va devoir se convertir à l’austérité écologique.

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Sauvée par le gong ? Le marché immobilier n’a bien évidemment jamais tenu compte des alertes sur l’approvisionnement en eau. Le City Center à lui seul, s’il fonctionnait à plein régime, représenterait une augmentation de population de 50 000 personnes, les autres méga-casinos dont les chantiers sont arrêtés (Fontainebleau et Echelon), 15 000 chacun. Les milliers d’appartements de luxe vacants, la tour Octavius du Caesar Palace qui vient d’être achevée avec ses 660 chambres d’hôtel disponibles, les milliers de maisons livrées et inoccupées : au total, Las Vegas pourrait accueillir aujourd’hui, sans aucune construction supplémentaire, près de 200 000 résidents de plus. L’arithmétique est bien connue, cela représenterait 200 000 mètres cubes d’eau supplémentaires par jour, un supplément de 73 millions de mètres cubes annuels à prélever dans le lac Mead : à ce niveau, les droits de pompage alloués au Nevada seront proches de leur maximum. La crise a donc freiné brutalement une croissance urbaine vouée à la catastrophe. Une deuxième décennie de surchauffe aurait plongé Las Vegas dans une situation écologique désespérée. Face à l’urgence écologique, la crise représente une chance : elle donne un répit, le temps peut-être d’inventer un nouvel équilibre entre Las Vegas et son environnement. La première véritable épreuve est pour bientôt, puisque la charnière de l’approvisionnement en eau s’annonce délicate à négocier à l’horizon 2015. À cette date, le troisième point de pompage du lac Mead ne sera sans doute pas encore opérationnel, tandis qu’au moins un des deux existants sera inexploitable. On imagine une situation pour le moins délicate à gérer politiquement : comment expliquer que la vingt-cinquième ville américaine

« La chaleur tue », panneau aux abords du lac Mead.

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en soit réduite à imposer des coupures d’eau ? Las Vegas sera peut-être demain la première ville occidentale obligée de plier devant la contrainte écologique et d’expérimenter la décroissance. Des invisibles et des tunnels En réponse aux contraintes croisées du climat et de la nouvelle donne économique, Las Vegas a inventé une forme d’habitat précaire qui n’existe qu’ici. Car Las Vegas a un second souci majeur avec l’eau : les inondationséclairs, les flash floods qui se produisent régulièrement lors des orages d’été, l’eau ruisselant sur des sols trop secs. En 1984, une série d’inondations a provoqué la mort de sept personnes à Las Vegas. La Ville a entrepris alors la construction d’un système imposant d’infrastructures : 400 kilomètres de conduites en béton qui passent sous la ville et permettent d’évacuer les précipitations diluviennes vers des bassins de rétention reliés au lac Mead. Le système fonctionne bien, le Strip est désormais à l’abri de ces flash floods redoutables. Mais ces dernières années, avec l’effondrement économique, ces tunnels se sont retrouvés squattés par les SDF. On estime actuellement à 15 000 personnes la population de sans-abri à Las Vegas. Ces passagers clandestins de Sin City doivent rester invisibles aux yeux des touristes. Ils sont donc interdits de mendicité sur le Strip et les campements en surface sont relégués à la périphérie de la ville. La chaleur constituant la première difficulté pour les SDF, ils se sont donc approprié les tunnels. Dans ce labyrinthe souterrain, on découvre des campements sans lumière, sans électricité, mais dans lesquels au moins la température reste supportable. Les installations sont parfois assez sophistiquées, les tunnels

De gauche à droite : tunnel d’évacuation des crues sous le Caesar’s Palace ; étrangers au paradis, deux SDF sur le Strip ; logis de fortune dans un tunnel.

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compartimentés en véritables appartements de plusieurs pièces en enfilade à moins de 2 mètres de hauteur sous plafond. Ailleurs, ce sont de véritables communautés qui se sont établies, soudées par l’usage de la meth amphétamine, le speed le moins cher, très répandu à Vegas. La subsistance est assurée par des petits boulots d’intérim et la récupération des jetons oubliés dans les machines à sous. Le phénomène des sans-abri a pris une dimension nouvelle depuis 2007, lorsque les expulsions se sont multipliées pour atteindre une moyenne de trois mille évictions mensuelles. Ces expulsés sont des propriétaires en cessation de paiement dont les banques saisissent le domicile, ou des locataires incapables de régler leur loyer ; ici, une semaine de retard suffit pour déclencher l’expulsion immédiate, effectuée par un corps de police spécialisé, les Constables. Lorsqu’on perd sa maison, on se reloge le plus souvent dans les meublés à la semaine, les weeklies qui pullulent à Vegas, souvent d’anciens motels reconvertis. Et si l’on ne peut plus payer, il faut quitter Vegas et prendre la route, ou envisager l’installation dans un tunnel… Une situation qui ne manque pas d’ironie dans une ville qui compte ses maisons vides par milliers. On peut donc rencontrer les victimes de la crise immobilière en pleine ville, pour peu que l’on sache où regarder : juste au pied des hôtels-casinos géants, sous le Strip exactement. Et pendant ce temps-là… Tandis que les fêlures apparaissent, que les premiers craquements se font entendre, Las Vegas flambe encore. On danse sur un volcan. Le Strip continue d’offrir ses vitrines de luxe aux passants et d’inciter à la dépense tous

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Le Strip et ses néons vus depuis la terrasse du Palm’s.

Clubbing en plein air, la dolce vita à Las Vegas.

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azimuts. Les pauvres et les chômeurs sont loin des regards, les lotissements vides à l’écart du Strip. Seuls les chantiers abandonnés pourraient doucher l’enthousiasme du visiteur pressé, leurs carcasses métalliques dressées vers le ciel sont d’un effet assez lugubre ; mais cela fait aussi partie de la légende de Las Vegas : la ville en perpétuel renouvellement, qui démolit ses vieux casinos pour reconstruire plus grand et plus luxueux. Cette fois, pourtant, ce sont des ruines de bâtiments jamais finis, les rêves avortés du Disneyland pour adultes. La nuit, les bars s’illuminent, les clubs font le plein. À quelques blocs du Strip, les tours jumelles du Palms vont enfin nous rappeler la séduction de Las Vegas. Au 55e étage, le Ghost Bar domine de sa terrasse tout le skyline de la ville. Ici, on danse et on boit en plein air, pendant que les hélicoptères de la police décrivent des cercles autour des gratte-ciel. En face de nous, l’autre tour nous offre le spectacle du Moon Club et de ses danseurs que l’on aperçoit à travers les baies vitrées. Vegas n’est plus qu’une toile de fond, un décor scintillant qui étire ses perspectives lumineuses comme un dance floor démesuré. Sans jamais quitter le microcosme enchanté de l’immense hôtelcasino, nous pourrons passer la nuit entière à circuler d’une tour à l’autre, d’un étage à l’autre : on ira danser au Moon ou au Ghost, prendre un verre au calme dans l’ambiance lounge du Buddha Bar, flamber brièvement à une table de black-jack, enchaîner sur le set d’un DJ allemand dans le méga-club The Rain. De retour sur la terrasse du 55e étage, on regarde les autres hôtels du Strip comme une succession de mondes clos où l’on peut se divertir Sauf mention particulière, toutes les photographies sont de l’auteur.

jusqu’à plus soif, oublier l’heure, le jour et la saison. Car Las Vegas tout entière ne propose pas autre chose que l’oubli et l’illusion d’une prospérité sans limites, ni contreparties. F.B.

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débat recherche

album • document • anthologie


Urbanisme, fin de siècle La révision du modernisme a porté la question de la ville à l’avantplan de la réflexion des architectes. Aujourd’hui, l’urbanisme héritier de cette époque est devenu plus gestionnaire que réflexif. Il semble avoir abandonné, au profit d’objets architecturaux aussi superficiels qu’éphémères, le rôle moteur qu’il avait voulu reconquérir. Quelles perspectives s’offrent encore à lui ? Nous avons rassemblé ici quelques documents susceptibles de nourrir le débat. Un essai tente ainsi de clarifier le panorama de l’urbanisme actuel en classant par familles ses différentes pratiques. Il est complété par un choix de textes théoriques récents, pour la plupart inédits en traduction et, en guise de critique du « projet urbain » qui règne sur la situation française, par la visite dessinée d’un des nouveaux quartiers les plus médiatisés du moment.

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L’urbanisme générique à la française : vue du quartier Paris Rive Gauche vers les tours du XIIIe arrondissement. Photo : Jacqueline Trichard, été 2011


Les projets d’urbanisme sont généralement évalués à l’aune de l’efficacité commerciale et esthétique des formes qu’ils mobilisent. Mais à quelles logiques plus profondes celles-ci peuvent-elles être renvoyées ? Les réflexions qui suivent en dressent une typologie critique et suggèrent quelques directions de recherche pour le futur.

Françoise Fromonot Manières de classer l’urbanisme Françoise Fromonot, membre de la rédaction de criticat, est professeur à l’Ensa de Paris-Belleville et chargée de séminaire au mastère d’aménagement urbain (Amur) de l’ENPC. Cet article résume des travaux entrepris depuis 2005 dans le cadre de divers enseignements d’histoire et de projet.

L’urbanisme contemporain connaît une crise de croissance. Inutile de s’appesantir sur les phénomènes nouveaux qu’il doit affronter. L’inflation exponentielle de la démographie urbaine à l’échelle planétaire et le formidable développement de l’urbanisation dans les pays dits émergents, le reflux de l’espace public dans sa définition historique, sa privatisation croissante… Ces conséquences, parmi d’autres, de la mondialisation ont été adéquatement identifiées et commentées dans d’innombrables travaux parus sur ces sujets depuis une quinzaine d’années, comme d’ailleurs l’un des effets induits de cet état de choses : la contagion à l’environnement tout entier de préoccupations défensives d’ordre patrimonial, à laquelle on assiste en parallèle avec la montée de la demande de « développement durable ». Mais quels modèles de ville informent, explicitement ou en sous-main, cette extension démesurée, irrépressible et apparemment spontanée du domaine urbanisé ? Et surtout quelles démarches, quelles références, quelles idéologies sous-tendent ce qui relève de l’urbanisme, c’est-à-dire la discipline censée tenir lieu de versant savant à cette production de fait ? Le panorama des manières de comprendre et de transformer la ville aujourd’hui manque de lisibilité. Si la demande engendre une profusion de projets de toutes échelles, médiatisés comme jamais, l’urbanisme, vu comme une solution avant d’être une question, n’est souvent jugé que sur

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les signes de sa capacité à résoudre un problème mal identifié. Les plans, les images virtuelles ou réelles et les poncifs rhétoriques qui les accompagnent brouillent la lecture des idées et des forces dont procède ce qui est donné à voir. En la matière, la situation est ambiguë et même paradoxale. Le recours par les professionnels de la ville à des techniques de conception bien rodées et aux formes urbaines familières qui leur sont associées rassure les politiques, les investisseurs et les populations. Mais il renvoie de l’autre l’image d’une usure, d’un ressassement des modèles qui les fait finalement apparaître comme un pis-aller face à des phénomènes inédits par leur nature et par leur ampleur. Et la situation est d’autant plus curieuse que, dans l’ensemble, les modes opératoires dominants sont le reflet pâlissant de doctrines stabilisées en Europe et aux États-Unis à la fin des années soixante-dix, c’est-à-dire dans une période de reflux de la fièvre modernisatrice qui avait prévalu jusque-là et dont on a pu observer, à partir de la fin du XXe siècle et à l’échelle mondiale, la relance et la multiplication des effets au centuple. Face à ce constat, la réflexion qui suit tente de mettre en évidence les grandes directions selon lesquelles s’oriente l’urbanisme actuel, à partir d’une lecture concrète des stratégies de projet qui en témoignent et afin d’en esquisser une critique. Pour oser une métaphore territoriale, cet état des lieux pourrait se comparer à une cartographie, c’est-à-dire une représentation synthétique dressée d’après un relevé, qui souligne les reliefs, aide à se repérer, mais aussi, espérons-le, à se frayer des chemins de traverse dont l’exploration enrichira la compréhension du paysage décrit. Utopies ou réalités Le projet de classer les grandes tendances idéologiques de l’urbanisme pour en clarifier le sens et en évaluer l’état n’est pas sans antécédents. En 1965, dans L’Urbanisme, utopies et réalités, Françoise Choay 1 dégageait, dans un essai assorti d’une anthologie de textes sur l’urbanisme, les trois modèles selon lesquels s’était ordonnée d’après elle cette « discipline encore récente » pour penser « l’aménagement de la cité machiniste ». L’historienne nommait

1. Françoise Choay, « L’­urbanisme en question », introduction à L’Urbanisme, utopies et réalités — Une anthologie, Paris, Seuil, 1965.

modèle progressiste la tendance futuriste née avec les utopies sociales du XIXe siècle, basée sur la « foi dans le progrès et la toute-puissance des techniques » et promue comme telle au début du XXe par les principales figures du modernisme hygiéniste et rationaliste, Le Corbusier en France, Hilberseimer en Allemagne. Par contraste, elle baptisait modèle culturaliste l’école nostalgique de la cohérence spatiale et sociale des anciennes communautés villageoises, apparue en Angleterre avec Ebenezer Howard

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et Raymond Unwin, et formalisée avant eux en Autriche par Camillo Sitte en s’inspirant de l’esthétique des villes sédimentaires prémodernes. Enfin, elle décelait une troisième tendance, plus tardive, dans l’anti-urbanisme organiciste américain engendré par l’« aversion pour un monde “dénaturalisé” et la nostalgie de la relation formatrice avec la nature », représenté par Frank Lloyd Wright, et qu’elle appelait modèle naturaliste. À chacun de ces modèles correspondait un prototype de ville, plus ou moins resté à l’état d’utopie avant de se réaliser sous forme dérivée dans l’après-Seconde Guerre mondiale. Selon Françoise Choay, l’urbanisme progressiste, résumé dans l’utopie corbuséenne de Ville radieuse, avait ainsi engendré, via sa codification par la charte d’Athènes, les grands ensembles et la rénovation par table rase des quartiers anciens des villes européennes et américaines. L’urbanisme culturaliste avait donné les cités-jardins et, partant, le principe des villes nouvelles, en particulier celles dont s’était dotée l’Angleterre dès les années cinquante. Enfin, le modèle naturaliste, résumé au début des années trente dans le projet de Broadacre City, s’était concrétisé sous forme partielle et abâtardie dans le phénomène urbain caractéristique de l’individualisme libertarien nord-américain — la suburbia. Si ce travail fondateur fait toujours autorité pour la période qu’il concerne, c’est qu’il fixe dans une lecture cristalline l’état d’une discipline en inscrivant ses tendances dans le temps long de l’histoire des idées. Mais ce texte a paru à un moment de crise, marqué par un sentiment d’échec et Couverture de l’édition originale de l’ouvrage de Françoise Choay.

d’imminence d’un tournant, circonstances par lesquelles Françoise Choay justifiait d’ailleurs son entreprise de clarification. 1965 est l’année de la mort de Le Corbusier. Alors que le modernisme triomphe partout de fait, son déclin est déjà amorcé. L’ouvrage paraît alors que les contestations de tous ordres auxquelles il est en butte prennent de la vigueur, dans la profession comme dans la société. Associé par sa désinence en « isme » à la planification socialisante de la ville des Trente Glorieuses et à sa réalisation autoritaire, l’urbanisme en vient à être contesté dans son appellation même, dans sa vocation scientifique, pour sa prétention à contrôler les phénomènes urbains comme pour son incapacité à le faire ; bref, dans tous les termes par lesquels Françoise Choay le définissait pour dresser son histoire des idées. Au contraire du modernisme, qui avait voulu conformer le réel à ses modèles, le postmodernisme émergent va chercher à reconstruire des doctrines de pensée et d’action en tenant compte du réel, voire à les conquérir à partir de l’extrapolation du réel même : un changement de priorités qui va se traduire par l’inversion des préséances respectives de l’utopie et de la réalité. L’urbanisme actuel dans tous ses courants est l’héritier de cette mutation-là. Il suffit de se pencher sur les propositions de

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« Chinese Suburb », extrait de OMA/Harvard Design Project for the City, The Great Leap Forward, Taschen, 2002.

n’importe quelle consultation récente pour constater à quel point, par-delà les différences d’obédience des concurrents, le déjà-là sous toutes ses formes (le contexte, pour les uns ; les usages, les flux, les données pour d’autres ; l’histoire, même dans des acceptions très différentes, pour tous…) est devenu, en deçà de tout modèle, un argument fondamental pour justifier toute proposition. Une classification des tendances de l’urbanisme contemporain ne peut donc plus prendre pour discriminant des doctrines ou des théories préalables. Tentons alors de partir des projets eux-mêmes afin de déduire et d’ordonner les catégories de pensée auxquelles ils se rattachent, parfois à l’insu de leur plein gré, en élucidant la relation qu’ils entretiennent ou instaurent avec les termes concrets a minima de tout processus d’urbanisation : le site, c’est-à-dire le territoire désigné pour l’intervention, et le programme, à savoir les activités qu’on entend y installer. Vue ainsi, la production construite massive qui accompagne l’expansion économique planétaire depuis les années quatre-vingt-dix fait du programme la raison première, voire exclusive, de toute urbanisation. De Houston à Shanghai, de Mumbai à Dubaï, la promotion immobilière s’emploie au quotidien à organiser de manière rentable de grandes quantités utiles sur des surfaces capables, réduisant les sites d’implantation de cette « substance urbaine » à de simples aires d’atterrissage. Deux figures opposées sont pour cela favorisées : la superposition verticale et l’étalement horizontal, le downtown et la suburbia, l’une synonyme de concentration, l’autre de dispersion ou, pour paraphraser Bernardo Secchi, de ville debout

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2. Voir par exemple « Villes sans objet, la forme de la ville contemporaine », conférence donnée par Bernardo Secchi au CCA de Montréal le 4 septembre 2008. La troisième forme de ville est pour lui la « ville compacte », dont le centre du Paris du XIXe siècle est l’exemple achevé.

et de ville diffuse2. L’une, figure typique de l’urbanisme progressiste, et l’autre, conséquence des théories naturalistes, se partagent la tâche dans les conurbations à l’américaine : aux gratte-ciel de bureaux, le Central Business District où l’on travaille ; aux maisons en lotissement, les banlieues où l’on habite. Dans les quartiers des villes nouvelles, en Chine et ailleurs, elles coexistent à des échelles faramineuses : leurs promoteurs empruntent et panachent en fonction des nécessités du marché tel ou tel modèle, choisi pour l’efficacité de son mode d’organisation et l’image qui lui est associée. Trois urbanismes postmodernes Mais qu’en est-il des alternatives à cette production essentiellement mue par la volonté réflexe d’efficacité quantitative ? L’examen critique d’opérations récentes sur la base des relations qu’elles instaurent entre site et programme permet de distinguer trois grands modes d’action et de conception. Une catégorie d’architectes urbanistes veut exploiter autrement le potentiel programmatique de la modernisation où qu’elle advienne, prônant pour cela le rassemblement d’activités de toutes sortes dans des artefacts urbains de grande échelle, de véritables sites artificiels autonomes activés par les infrastructures de transport et par les échanges. Les protagonistes du second modernisme néerlandais sont les pionniers et les représentants les plus radicaux de cette position, que l’on pourrait baptiser urbanisme de programmation. L’urbanisme architectural de l’OMA est caractéristique de cette ambition refondatrice du modernisme sur ses propres bases, qu’il multiplie et comprime dans de très grands bâtiments conteneurs des activités de toutes sortes dont les frictions et interactions potentielles feront de lui un quartier de ville en soi, ou qu’il surenchérisse sur la quantité et la nature des programmes pour les distribuer là où leur contamination réciproque sera la plus féconde. Avec ses générateurs d’intensité programmatique, Koolhaas cherche à orchestrer des expériences urbaines inédites en mobilisant la « congestion métropolitaine » dont il détecte l’invention dans la grande ville moderne ; ces grands condensateurs urbains et sociaux doivent régénérer à eux seuls la « condition » d’un environnement laissé à lui-même en lui donnant sens de manière « rétroactive » — à Euralille, entre autres exemples. Le très célébré aménagement par West 8 des anciennes darses Borneo et Sporenburg dans le port d’Amsterdam procède d’une

3. Voir Roy Strickland (ed.), Post Urbanism & ReUrbanism — Peter Eisenman vs. Barbara Littenberg, University of Michigan, « Michigan debates on Urbanism », Ann Arbor, 2005.

intention cousine : tester la densité et la diversité maximales atteignables avec un seul programme pour faire ville avec de l’habitat sur des superficies abstraites, cernées d’eau et qui, sans lui, ne seraient qu’un non-site. Cette tendance recouvre aussi ce qui a pu être appelé, de l’autre côté de l’Atlantique, post-urbanism3, c’est-à-dire l’exacerbation et l’absorption

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L’urbanisme de programmation. Euralille, plan et coupes. Dessins : OMA.

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Post-Urbanism. Reiser + Umemoto, « West Side Convergence » (projet sur 8 ✕ 5 îlots à New York), concours d’idées lancé par le CCA, 1999.

des infrastructures dans des systèmes d’échanges multiprogrammés très complexes, dont la forme résulte de la traduction paramétrique des flux qui les parcourent. Une deuxième attitude, à l’inverse, consiste à donner la priorité au site d’intervention et à puiser dans son substrat (géographique, historique, symbolique…) les principes de sa mutation dans le temps. Par décryptage de leur nature, par anamnèse de leur passé, par extrapolation patiente de leurs qualités intrinsèques, les lieux sont ainsi amenés à engendrer localement le programme de leur propre évolution au fil d’un processus perpétuellement inachevé qui constitue en lui-même un projet. Cet urbanisme de révélation isole, pour les cultiver comme une cellule souche, des leitmotivs de l’après-modernisme : prendre appui sur les réalités et leurs manifestations (matérielles, sociales…) afin de se forger une éthique ou une philosophie à partir de l’expérience, par définition spécifique et sans cesse renouvelée, qu’est l’exercice de leur transformation. Tout à la fois déterministe et critique, cette démarche est d’abord l’apanage de certains paysagistes et de praticiens qui mettent en avant les notions d’usage et d’environnement durable. Son spectre recouvre des pratiques associées au landscape urbanism, dans ses versions européennes (Georges Descombes, Alexandre Chemetoff…) ou anglo-américaines (James Corner) qui cherchent à régénérer l’urbanisme en lui infusant les modes de pensée et de travail du paysagisme : l’attention aux sols, à la continuité et aux persistances de réseaux parfois invisibles, aux métamorphoses du vivant (croissance, recyclage…). Le relevé attentif de l’état et des strates d’occupation d’une périphérie de ville, d’une friche, d’un morceau de campagne, la mise en

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L’urbanisme de révélation. Planche de l’inventaire ­préalable à toutes les constructions présentes sur le territoire de l’île de Nantes. © Alexandre Chemetoff & associés, Atelier de l’île de Nantes, 2001.

évidence de leur nature composite, la sélection et la culture de certaines de leurs propriétés, tissent la trame de projets locaux de « ménagement du territoire » auxquels leur inscription dans des systèmes d’interrelations explicites ou discrètes doit conférer une portée globale. On associera aussi à cette tendance l’« urbanisme du quotidien » (everyday urbanism), théorisé par exemple aux États-Unis par Margaret

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Crawford à partir d’expériences associatives. Opposée à toute visée globalisante, cette approche s’attache à l’amélioration concrète de la vie et de l’espace public ordinaires à une micro-échelle, dans une veine 4. Voir « L’urbanisme du quotidien » de Margaret Crawford, dans l’anthologie qui suit. 5. Francesco Careri, Walkscapes-Walking as an Aesthetic Practice, Barcelone, Editorial Gustavo Gili, 2002 ; AWP, Nightscapes, Barcelone, Editorial Gustavo Gili, 2006. 6. L’expression est d’Ariella Masboungi (« Le projet urbain à la française », in Projets urbains en France, Paris, éditions du Moniteur, 2002, pp. 23 – 31).

venturienne, « grass roots and populist4 ». Plus récemment, en Europe, une jeune génération d’urbanistes a encore fait évoluer l’idée de révélationtransformation par le biais d’actions presque immatérielles, qui parient sur les conséquences durables sur l’espace habité de manifestations éphémères de type événementiel. On pense notamment aux dérives de groupes et aux happenings artistico-politiques institués au milieu des années quatre-vingtdix par le collectif romain Stalker dans la périphérie de Rome afin de repérer et de valoriser symboliquement des formes d’occupation plus ou moins spontanées apparues en marge de la ville reconnue ; ou aux pèlerinages nocturnes dans les lieux oubliés des capitales européennes organisés par le groupe parisien AWP dans le cadre de son « Protocole Troll5 ». La troisième démarche tient en quelque sorte des deux autres puisqu’elle vise, en principe, à articuler le site hérité aux programmes à venir. Mais elle s’en distingue dans la mesure où cette mise en relation s’opère par le truchement d’un troisième élément : le dessin préalable d’espaces publics, fixés par des tracés qui définissent des formes urbaines typiques contrôlées par un règlement. Parce qu’il compose avec les deux termes fondamentaux du projet, mais surtout parce qu’il rappelle (et se revendique de) la composition urbaine telle qu’elle se pratiquait avec un succès mondial à l’École des beaux-arts de Paris à partir du début du XXe siècle par extension aux plans de ville de la composition architecturale, appelons-le urbanisme de composition. Dans l’Hexagone, cette tendance se confond avec les princi-

Stalker, scène de « trans­ urbance » collective dans les quartiers périphériques de Rome.

pales réalisations du « projet urbain à la française6 », produit de substitution à la planification d’inspiration moderniste qui domina pendant les Trente Glorieuses. Cet urbanisme de plan-masse se caractérise par la mise en place, grâce à une procédure censée les garantir, de formes urbaines inspirées de la ville dite historique, constituée ou sédimentaire. Les ZAC, parisiennes ou non, associent ainsi systématiquement un grand jardin public et un maillage viaire régulier qui définit des îlots plafonnés, divisés en opérations immobilières distinctes confiées à différents architectes sur la base du respect d’un cahier des charges commun édicté par un urbaniste en chef. Le projet urbain à la française cohabite au sein de cette troisième catégorie avec le New Urbanism, qui promeut un urbanisme nucléaire

7. La « Charte du nouvel urbanisme » est téléchargeable en français sur http://www.cnu.org/ node/693.

inspiré des villes européennes traditionnelles, présenté comme une alternative « soutenable » aux conséquences socialement désastreuses et énergétiquement irresponsables de l’étalement urbain, le sprawl 7. Aux Pays-Bas, par exemple, il a présidé au dessin de nombreux quartiers construits à partir de

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la décennie quatre-vingt-dix à l’enseigne du Vinex, sous la houlette d’architectes comme Léon Krier, par ailleurs auteur de l’extension de Poundbury, dans le Dorset, conçue pour le prince de Galles sur un plan et dans un style néo-traditionnels. Cette démarche recouvre encore l’urbanisme thématisé mis en œuvre à Val d’Europe par Eurodisney, sous l’égide d’un architecte en chef formé à la typo-morphologie à l’école d’architecture de Versailles8. Le « nouvel urbanisme » est pratiqué dans le monde entier et à toutes les échelles : par l’Américain Peter Calthorpe, par exemple, qui dessine pour l’Asie de gigantesques villes nouvelles découpées en quartiers de styles variés par la géométrie de leurs espaces publics (avenues et rues, places et

8. Voir Pierre Chabard, « Une souris et des hommes — ­ L’architecture comme thème à Val d’Europe », Les Cahiers du Mnam n° 91, printemps 2005, pp. 98 – 119.

jardins) et ferraille dans son pays pour faire adopter comme modèle, au lieu du lotissement suburbain, ce type d’urbanisation hiérarchisée par ses tracés, mixte, compacte et desservie par les transports publics. Des histoires parallèles Même si elles recouvrent des pratiques quantitativement asymétriques, et si aucune d’elles n’est ni « chimiquement pure », ni totalement isolée des deux autres, ces trois familles urbanistiques définissent en quelque sorte trois pôles qui forment un champ dynamique où situer de manière relative les projets et réflexions actuels. Si ces trois tendances sont comparables, c’est aussi qu’elles relèvent d’évolutions parallèles, marquées par des étapes

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L’urbanisme de ­composition. David Mangin, Alain Payeur, projet de concours pour un « jardin d’entreprises » à la périphérie de Chartres, 1991. Extrait de Pierre Pinon, Composition urbaine, t. II, Paris, 1994. Extrait du plan d’aménagement de la ZAC SeguinRives de Seine à BoulogneBillancourt (Hauts-deSeine), Patrick Chavannes et Jacques Ferrier, architectes urbanistes, 2005. New Urbanism. Peter Calthorpe, plan de transformation de l’aéroport de Stapleton (Denver, CO) en quartier mixte, 1999.

simultanées au sein de la même période : émergence à la fin des années soixante, concrétisation dans divers projets et réalisations à partir du début des années quatre-vingt, mise ou remise en forme doctrinale explicite au milieu des années quatre-vingt-dix, puis, si l’on peut dire, mise en production à un rythme de croisière. La première se confond avec l’émergence d’une figure, Rem Koolhaas, et 9. Rem Koolhaas, New York Délire — Un manifeste rétroactif pour Manhattan, traduction française de Catherine Collet, Paris, éditions du Chêne, 1978. 10. « Bigness » a été traduit en français pour la première fois dans criticat n° 1. « Whatever Happened to Urbanism » figurait en français dans Expériences d’urbanisme : visions des Pays-Bas, un dépliant édité par l’Institut néerlandais à l’occasion d’une exposition éponyme en 2001. Nous en proposons une traduction révisée plus loin dans ce numéro.

à sa suite, d’une « école » qui a enfanté à son tour ses propres avatars. Au commencement était New York Délire9, produit d’une réflexion enracinée dans la culture et les débats des années d’étudiant de Koolhaas à l’AA School de Londres au début des années soixante-dix, l’ouvrage manifeste avec lequel il forgeait sa doctrine et lançait sa carrière. Quinze ans plus tard, l’architecte néerlandais se livre à une seconde vague de théorisation à la lumière de ses projets et réalisations, à un moment qui coïncide à la fois avec la livraison d’Euralille et la grande exposition que lui consacre le MoMA de New York. Cette réflexion donne notamment deux textes (« Whatever Happened to Urbanism » et « Bigness ») écrits en 1994 et publiés l’année suivante dans son « automonographie » S,M,L,XL 10, où il poursuit son plaidoyer pour une régénération antifonctionnaliste de l’urbanisme progressiste entamé avec sa lecture du gratte-ciel new-yorkais, réclamant le recentrement de l’architecture via l’urbanisme sur la question du programme selon trois mots d’ordre : congestion, contamination, instabilité.

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La deuxième tendance correspond à l’invention d’une profession, celle d’architecte paysagiste, et à son accession à la compétence déclarée d’urbaniste. Dans le monde anglo-américain, elle marche sur les brisées de l’ecological planning, mis en théorie et en pratique dans les années soixante à Philadelphie par Ian McHarg, le créateur du département de paysage à l’université de Pennsylvanie, et consigné en 1969 dans son livre manifeste Design with Nature11. En phase avec ses enseignements, Anne Whiston Spirn, James Corner et d’autres figures éminentes du landscape urbanism pratiquent « l’attention à l’égard du paysage et du site » comme « un moyen de résister à l’homogénéisation de l’environnement en mettant en valeur les attributs locaux et le sens collectif du lieu12 ». En France, la refondation de l’école d’horticulture de Versailles en École du paysage date du milieu des années soixante-dix. Parmi les personnalités qui lui sont liées, Michel Corajoud, Alexandre Chemetoff ont contribué à l’essor d’une pensée latérale de l’aménagement territorial dont le concours pour le parc de la Villette, en 1983, a été l’un des tremplins essentiels. Un peu plus d’une décennie après, le philosophe Sébastien Marot, compagnon de route et observateur engagé de ces pratiques, se fera l’exégète des modes de pensée et d’action qui la fondent, décelant une condition propice à l’advenue d’une « alternative du paysage13 » dans la culture ancienne qui attache de manière privilégiée les jardiniers au sol. Les affinités de cette école avec la pensée évolutionniste et la méthode des surveys de Patrick Geddes, et avec les idées de son élève Lewis Mumford, font de l’urbanisme de révélation un héritier de l’urbanisme humaniste, « anthropologique », dont ces deux penseurs ont l’un après l’autre jeté les bases et dans lequel Françoise Choay voyait une critique féconde de l’urbanisme progressiste née hors du milieu spécialisé des urbanistes et des architectes14.

11. Édition française : Ian MacHarg, Composer avec la nature, Paris, Iaurif, 1998. 12. Voir James Corner (dir.), Recovering Landscape —  Essays in Contemporary Landscape Architecture, New York, Princeton Architectural Press, 1999, « Introduction », p. 13. Voir également le texte d’Anne Spirn dans l’anthologie annexée au présent dossier. 13. Sébastien Marot, « ­L’alternative du paysage », le visiteur n° 1, automne 1995, pp. 54 – 81. Dans ses articles suivants, Marot proposera d’appeler « suburbanisme » cette « démarche alternative » qui fait du site « l’idée régulatrice du projet ». 14. Françoise Choay, « Anthropopolis : pour un aménagement humaniste », op. cit., pp. 58 – 64.

La troisième tendance, quant à elle, s’attache d’abord à la recapitalisation d’un héritage et tente d’actualiser le savoir-faire accumulé de la construction des villes afin de renouer avec une histoire mise à mal par la rupture moderniste. Ses avocats au sein du New Urbanism sont issus pour la plupart du Mouvement pour la reconstruction de la ville européenne, héritier des positions anti-industrielles de l’urbanisme culturaliste et associé politiquement au néo-conservatisme. En France, l’urbanisme de composition est en grande partie le fait d’architectes de la génération 68, pour lesquels la critique de l’enseignement reçu aux Beaux-Arts est allée de pair avec la découverte et l’importation de recherches menées à l’étranger, en particulier celles, alors en pointe, de l’école italienne de typo-morphologie urbaine via leur relecture par Aldo Rossi15. À ses débuts, il articule une empathie culturaliste pour la ville traditionnelle et une sympathie progressiste pour la rhétorique architecturale moderniste et l’idéologie politique de la social-démocratie.

15. Voir Jean-Louis Cohen, « La coupure entre architectes et intellectuels, ou les enseignements de l’italophilie », In extenso n° 1, 1984.

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Comme les deux autres urbanismes, les principaux textes qui en formulent une doctrine pour en légitimer la démarche (et peut-être répondre 16. Par exemple l’article très argumenté de Philippe Genestier, « Que vaut la notion de projet urbain ? » (L’Architecture d’Aujourd’hui n° 288, septembre 1993, pp. 40 – 46), dont nous reproduisons des extraits dans les pages suivantes. 17. Pierre Pinon (sous la direction de), Composition urbaine (2 vol. : I — Repères, II — Projets), Paris, éditions Villes et Territoires, DAUSTU-ministère de l’Équipe­ ment, 1994 ; Christian Devillers, Le Projet urbain (texte de conférence), Paris, éditions du Pavillon de l’Arsenal, 1994. On notera le caractère institutionnel de ces ouvrages, publiés par deux instances, l’une de l’État, l’autre de la Ville de Paris.

aux — rares — critiques qui pointent16) sont publiés alors que la pratique en est bien installée. En 1994, encore, apparaissent deux ouvrages qui visent à codifier en le justifiant l’urbanisme de composition : au nom de la continuité historique, dans le cas du manuel éponyme de l’architecte et historien Pierre Pinon, qui en dresse un inventaire d’exemples récents et les replace dans la généalogie des régimes urbains régulés qui remontent en Occident à l’Antiquité ; au nom d’une nouvelle morale opérationnelle pour la ville, dans le cas d’un fascicule de Christian Devillers, qui donne des attendus et des méthodes du projet urbain une version aussi rigoriste qu’idéalisée17. Ces ouvrages sont exactement contemporains de la livraison de la ZAC Bercy, coup d’envoi et vitrine des nouveaux quartiers parisiens conçus sous l’égide de l’Apur selon les mêmes les directions que consignent ces publications. Limites, contradictions Les trois urbanismes ont donc chacun connu, à l’approche de la fin de siècle, une mise en forme doctrinale que leurs dérivés n’ont fait qu’exploiter depuis. Quinze ans après, comment évaluer les limites, voire les contradictions inhérentes aux types de pensée et d’action qu’ils représentent ? L’urbanisme de programmation revendique la prise en compte de tous les phénomènes de la « condition contemporaine » au point de se complaire parfois dans l’acceptation de ce qui existe et sembler renoncer à toute visée critique. Il délaisse pourtant une réalité de taille : la montée des préoccupations liées à l’écologie et la demande de plus en plus pressante d’intégration de ces questions à l’urbanisme. Fondé sur une rhétorique futuriste de l’instantané, sur le culte de la quantité, sur la volonté essentiellement moderne d’inventer des mondes artificiels propices à de nouvelles expériences spatiales et sociales, cet urbanisme thermodynamique et la dissipation énergétique qu’il implique semblent par nature peu compatibles avec un impératif qui tend par définition vers leur contraire. Certaines tentatives en ce sens de la génération qui suit Koolhaas restent à évaluer dans cette perspective : que l’on considère par exemple celles de MVRDV pour faire participer de l’agenda écologique leur penchant pour les données (data), la densité et la technologie, ou celles de FOA pour théoriser un nouvel organicisme basé sur

Couverture du tome II (projets) de l’ouvrage dirigé par Pierre Pinon.

les possibilités du numérique. L’urbanisme de révélation, lui, présente tout naturellement l’inconvé­ nient opposé. Fondé sur une archéologie patiente et délicate des territoires, sur l’exaltation de la mémoire dans toutes ses dimensions, sur une conception du temps qui fait de l’à-venir une extrapolation du déjà-là,

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il s’accommode mal des injections programmatiques massives exigées par certaines mutations urbaines d’envergure. Le moteur de son action et son domaine d’exercice privilégié restent la conception d’espaces extérieurs urbains sous toutes leurs formes : au premier chef les jardins, dont les ingrédients végétaux et les aménagements programmatiques minimes s’accordent sans l’excéder avec le processus qu’il défend. Si cette démarche a su convaincre lors de la reconversion fine de certains sites périphériques ou industriels dont elle a fait ses lieux d’élection, de quelles armes disposet-elle face aux logiques économiques et politiques impérieuses qui obligent l’importation en quantité d’activités exogènes ? Un retour sur l’œuvre d’une décennie d’Alexandre Chemetoff sur l’île de Nantes, qui s’est imposée comme l’un des laboratoires les plus stimulants de cette philosophie du projet à une échelle conséquente, pourrait permettre d’affiner ou d’infirmer ces hypothèses. Quant à l’urbanisme de composition, ses travers viennent du décalage entre les références dont il se prévaut et les problèmes qu’il imagine leur faire résoudre. Car ses tenants ne semblent pas avoir grand-chose d’autre à proposer que la normalisation réflexe des territoires à l’aune des modèles historiques simplifiés qu’ils leur appliquent, dans le dédain avoué des qualités spécifiques latentes des sites (friches, périphéries…) où ils interviennent : une contradiction qui ne laisse pas de surprendre, venant d’un courant qui s’était construit en voulant faire de la re-connaissance de la ville héritée un préalable à sa transformation lucide. Les principales réalités concrètes absorbées sans broncher par la panoplie de conventions auxquelles se réduisent ses plans-masse restent finalement les impératifs (financier, sécuritaire, écologique…) dictés par les marchés, foncier, immobilier, esthétique. De la « reconstruction critique » de Berlin hier à celle du centre de Beyrouth par Solidere aujourd’hui, de Paris-Rive Gauche à Lyon Confluence, de Boulogne-Rives de Seine à EuroMéditerranée, le fantôme du « retour à la ville » produit un urbanisme néolibéral générique, synonyme d’un divorce avec l’épaisseur vécue des villes qui s’apparente à celui dont fut justement accusé en son temps le modernisme. On pourrait d’ailleurs transférer à ce nouvel urbanisme dominant nombre d’arguments de la critique cinglante qu’adressait Françoise Choay à celui des années soixante. Pour comprendre cette évolution en France, deux pistes au moins seraient à creuser. Une histoire documentée de trente années de ZAC, particulièrement la myriade de cas parisiens, expliquerait peut-être le curieux genre urbanistique en soi que cette procédure a fini par instituer, mélange d’effacement parcellaire, d’historicisme formel et de cynisme immobilier18. Cette histoire trouverait toute sa place dans une investigation

18. Voir à ce sujet Françoise Fromonot, La Campagne des Halles, Paris, éditions La Fabrique, 2005, pp. 112 – 117 ; Raphaël Labrunye, « L’urbanisme Tupperware », criticat n° 3, mars 2009, pp. 114 – 123.

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plus large de la construction idéologique qu’est le « projet urbain » en France. Car si sa domination sur les plans professionnels et institutionnels confine dans ce pays à l’hégémonie, les modalités de cette conquête ont 19. Jacques Lucan, Architecture en France (1940 – 2000), Paris, éditions du Moniteur, 2001.

pour l’instant fait l’objet de peu de regards autres que ceux de ses adeptes19. Pour en comprendre les ressorts autres que formels, il faudrait se pencher avec le recul sur sa constitution opérationnelle par ceux qui se revendiquent comme ses protagonistes, identifier les processus convergents par lesquels cette tendance a graduellement acquis son influence et son effectivité, les canaux médiatiques qui lui ont apporté visibilité et légitimité, les acteurs institutionnels sur lesquels elle s’est appuyée, les connexions professionnelles et les politiques impliquées, les réseaux de transmission des savoirs et de reconnaissance officielle grâce auxquels elle s’est imposée. L’hypothèse sous-jacente à ce projet-là pourra sembler paradoxale. Elle postule en effet qu’en contrepoint de la rupture pratique et théorique avec l’urbanisme progressiste dont se réclament les partisans du projet urbain, et qu’acceptait la classification esquissée plus haut, c’est au contraire la forte continuité d’une tradition antérieure et spécifique — celle des Beaux-Arts — qui traverse l’un et l’autre, une singularité nationale dont le qualificatif « à la française » apposé à l’expression « projet urbain » et la revendication affichée de la composition comme l’un de ses moyens seraient de fait les signes. Révélation programmatique ? Se pourrait-il alors qu’existe, ou qu’advienne, un urbanisme d’un quatrième type, qui croiserait l’attention envers la réalité des sites et leur nécessaire transformation programmatique sans recourir à la médiation d’espaces publics formellement préconçus ? Une conduite du projet ouverte, fluctu­ ante, qui hybriderait les préoccupations symétriques de programmation et de révélation sans la prothèse de la composition ? Une démarche susceptible comme telle de poursuivre la dynamique d’une histoire dont aucun héritage ne serait a priori exclu ? Un urbanisme inclassable, au fond, impossible à figer en modèle, opportuniste et spécifique, qui engendrerait le site par le programme et le programme par le site ? Chercher et recenser ces projets aux marges des systèmes actuels de production de la ville pour en construire une anthologie critique : voilà qui, à ce stade, s’impose comme l’entreprise indispensable à la poursuite de cette réflexion. Pour définir sans les figer les contours de cet urbanisme insaisissable tout en ajustant sa définition à la lumière des cas qui semblent relever de lui, il faudrait d’abord en repérer les occurrences remarquables, lesquelles circulent comme autant de satellites singuliers à plus ou moins longue distance des trois grandes constellations qui viennent d’être décrites.

recherche Fromonot : Manières de classer l’urbanisme

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L’urbanisme de négociation. À Leidsche Rijn, la manipulation stratégique de l’orgware produit un paysage composite et inattendu : certaines activités conservées (ici, le verger d’une exploitation agricole) enrichissent le nouveau programme de logements. Crimson Architectural Historians & Maxwan, 1995. Photo : Françoise Fromonot, juin 2006.

La reconnaissance de la ville actuelle dans sa totalité, dans sa variété, en évitant de la figer dans le carcan de préjugés normatifs ; la prise en compte de ses paysages sans exclusive, dans l’idée que le réel est dans son entier un héritage ; les tentatives pour définir et renforcer les identités qu’ils sustentent ; la prise de positions fortes et risquées sur leurs possibilités et leurs besoins grâce à des méthodes d’investigation et de représentation originales : autant de directions créatives qu’explorent depuis quelque temps certains architectes urbanistes. Dès le milieu des années quatre-vingt-dix, à Rotterdam, Crimson Architectural Historians s’est employé, avec l’agence d’architecture Maxwan, à l’occasion de la construction de 30 000 logements dans la ville nouvelle de Leidsche Rijn, près d’Utrecht, à énoncer les conditions de ce qu’ils nomment l’urbanisme de négociation. Leur approche de l’orgware, le paysage invisible des forces de tous ordres qui prédestinent immanquablement l’urbanisme, renverse les priorités habituelles d’un projet, qui devient le résultat d’une manipulation stratégique de ces forces plutôt qu’une réponse formalisée dont l’intégrité préalable serait érodée, voire détruite par la confrontation avec elles20. D’autres propositions critiques plus volontaristes consistent à faire réagir l’une sur l’autre la spécificité géographique d’un territoire donné et sa programmation dans le temps. En 2000 à Paris, le projet de Nasrine Seraji pour le dernier secteur de la ZAC Seine-Rive Gauche tentait ainsi de

20. Voir Rients Dijkstra, Michelle Provoost, Wouter Vanstiphout, Archis n° 8, 1995, pp. 70 – 80 et Valéry Didelon, « Négocier Leidsche Rijn », d’a n° 163, avril 2007.

rompre avec l’urbanisme de plan-masse rituellement choisi par les maîtres d’ouvrage français dans ce type de compétition sur ce genre de frontière urbaine : un territoire à cheval sur les boulevards Masséna et périphérique,

recherche 56

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L’urbanisme de situation. Atelier Seraji, proposition non retenue pour le concours d’aménagement du dernier secteur de Masséna, 2000. Du ­boulevard de ceinture au périphérique, le projet révèle en le programmant l’écart entre les différentes topographies en présence.

Crimson Architectural Historians + Atelier Seraji, Biennale de Rotterdam, 2009. Principe de reconversion du viaduc ferroviaire de Hofbogen comparé à deux antécédents, la promenade plantée à Paris et la High Line à New York.

d’une part, et traversé dans l’autre direction par la Seine et les voies ferrées d’Austerlitz. La forte irrigation en transports de ces confins urbains rendait plausible l’apport d’activités spécifiques non demandées par le concours (une nouvelle gare, des services, des logements supplémentaires…), qui permettaient en retour d’augmenter l’offre en infrastructures. L’architecte 21. Axel Sowa, « Programmer la ville, Seine-Rive Gauche, Nasrine Seraji », L’Architecture d’Aujourd’hui n° 339, mars – avril 2002.

proposait de révéler, en le programmant sur ces bases, l’intervalle entre les topographies en présence : naturelle (la dépression de la Seine et son fleuve de voies ferrées) et artificielle (les infrastructures routières qui les franchissent, les boulevards Masséna et périphérique) 21.

recherche Fromonot : Manières de classer l’urbanisme

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Révélation programmatique. OMA, XDG + One Architects, proposition non retenue pour le réaménagement du quartier des Halles à Paris, 2004. Coupes diagrammes sur les sous-sols.

Dans une veine comparable, le projet de Rem Koolhaas pour la récente consultation des Halles (2004) s’impose comme un brillant exemple de ce type de dialectique fine et immédiate entre site et programme. Sa stratégie consistait en effet à faire muter l’ensemble du site concerné dans ses trois et même quatre dimensions, en retournant ses problèmes pour en faire des atouts, s’adossant pour cela au programme qu’il recèle, avec lequel il coïncide et dont le caractère commercial représente la seule permanence historique. Il se livrait ainsi à une sorte de révélation programmatique par fusion des deux manières inverses d’aborder un projet, à partir de la dimension d’extrapolation du réel qui leur est commune. La réalité actuelle, héritage d’une utopie passée, devenait le motif de sa propre transformation par détournement de ce qui fait son identité même : la fascination atavique du modernisme pour le programme et son organisation, responsable de la création du sol artificiel épais qui est aujourd’hui le dessous des Halles. Pour la renverser à son tour, Koolhaas s’appuyait sur la situation issue des retournements subis par le quartier, matérialisant avec son champ d’émergences la possibilité d’un développement proactif du programme qui serait également un manifeste rétroactif du site22. Cette proposition originale a été favorisée par la nature même du centre de Paris qui faisait pourtant son handicap : la masse d’activités commerciales enfouies là par la variété particulière d’urbanisme progressiste que fut l’urbanisme souterrain. Mais elle a surtout été rendue possible par le degré de liberté laissé aux équipes par la

22. L’OMA a poursuivi ce genre d’approche en 2008 avec une stratégie pour le futur de la Défense, proposant cette fois de « réveiller l’inconscient de la dalle ».

procédure relativement ouverte choisie pour cette consultation — l’étude de définition. Celle-ci imposait en effet aux différents protagonistes de dialoguer pour réfléchir aux problèmes du site et construire un programme, en préalable à leur résolution individuelle par chaque équipe concurrente. Parce qu’elle ne prescrivait ni méthode ni forme de résultat, elle offrait l’occasion rare de réfléchir hors des schémas attendus23. S’il doit y avoir un troisième

23. La procédure dite des « marchés d’étude de définition » a été depuis supprimée en France.

recherche 58

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Progressisme culturaliste. Álvaro Siza, croquis de principe en coupe et en perspective pour l’urbanisation de la ville basse d’Evora, opération entamée au milieu des années 1970.

terme mis en jeu par un urbanisme de négociation entre site et programme, ce pourrait donc être la commande elle-même, qui décide a priori de l’un et de l’autre, dont la formulation échappe en général aux concepteurs et sur laquelle ils doivent trouver des moyens de peser. Mais l’urbanisme qu’on pourrait appeler de situation n’a-t-il pas connu des antécédents dans les mêmes années où se sont forgés les trois autres ? En remontant à la crise précédente, on trouverait sans doute dans certains exemples de modernisme critique des ferments, isolés et sans véritable descendance, de cet urbanisme d’un quatrième type, mort avant d’être vraiment né. Le processus de transformation participatif engagé par Àlvaro Siza en périphérie de la petite ville historique d’Evora, à la faveur de la révolution portugaise de 1974, en est un exemple magnifique qui a connu son heure de gloire. En alternative à un programme de logements planifié par le régime précédent selon un schéma de tours et barres, il avait formulé quelques règles simples capables de fonder un processus de mutation du territoire et de l’accompagner dans le temps. Ces lignes de conduite étaient

recherche Fromonot : Manières de classer l’urbanisme

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déduites d’une lecture attentive du site de la ville basse, des attributs de son paysage, des caractéristiques de son passé agricole, de ses occupations récentes plus ou moins spontanées (habitations illégales, commerces de fortune) et des parcours entre ces activités. Pour les types d’habitat et leurs modes de groupement, Siza s’inspirait des maisons rurales familières aux populations locales, tout en les reformulant dans un idiome spatial qui les

Álvaro Siza, quartier de la Malagueira à Evora, Portugal, 1975 – 1996. Extensions successives du nouveau quartier au fil de la libération des parcelles. Plan de situation de l’ensemble par rapport à la ville historique.

améliorait. La croissance de l’urbanisation en fonction de la mise à disposi-

recherche 60

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tion des parcelles agricoles était unifiée par une infrastructure d’irrigation en réseaux domestiques, une sorte d’aqueduc qui devenait le principe organisateur d’une mutation territoriale par étapes, en écho à l’aqueduc romain de la ville historique. Dans cette réalisation de longue haleine, à la fois située et exemplaire, il est tentant de voir l’occurrence fugitive d’un urbanisme qui cherchait déjà, pour s’extraire des impasses du fonctionnalisme sans abandonner l’idéal émancipateur du modernisme, à concilier l’attention aux histoires plurielles des lieux et la foi dans la capacité des architectes à inventer les scènes actives d’une histoire en mouvement. À la fois progressiste et culturaliste, la démarche de Siza se distingue de la posture apparemment voisine défendue par Colin Rowe qui, au même moment, plaidait pour la réconciliation des utopies avec l’histoire grâce à l’arrangement savant de références architecturales éclectiques, afin que la ville redevienne, selon sa formule 24. Colin Rowe, Fred Koetter, Collage City (1978), traduction française par Kenneth Hylton, Lausanne, Infolio éditions, 2002.

fameuse, « théâtre de mémoire et théâtre de prophétie24 ». C’est dans cette direction formaliste que s’est fourvoyé l’urbanisme de composition avec ses parodies ad nauseam de plans traditionalistes, présentées comme des gages de la mémoire historique et animées en guise de prophétie par une variété d’architectures de plus en plus souvent réduites au style de leurs façades. La crise actuelle de l’urbanisme n’est pas tant celle des modèles esthétiques que la panne de la culture critique des idées entraînée par la dissolution accélérée du politique dans l’économisme. Rien ne sert de substituer des formes urbaines à d’autres si les architectes, plutôt que de se complaire dans le rôle de dessinateurs obéissants de visions civiques absentes, n’entament pas une reconquête de la capacité de réflexion et de proposition qui leur permettra, peut-être, d’influencer une situation qui leur échappe. Prise dans ses contraintes et dans ses dilemmes, la profession n’est sans doute pas la plus à même d’initier cette ré-invention de ses outils. C’est bien la formation qui doit redevenir l’espace privilégié de connaissance, d’interrogations prospectives et de débat que demandent l’art et la manière de transformer

25. Voir par exemple ­Françoise Fromonot, Béatrice Jullien, Armand Nouvet et al, Architectures de reconquête, Paris, Ensa de Paris-­Belleville/éditions Recherches, Paris, 2011.

les villes et qui passent par la recherche dans et par le projet25. En France, la première peine à trouver ses marques dans les écoles d’architecture, tandis que l’enseignement du second oscille entre les deux faces d’une même médaille : l’apprentissage scolaire des conventions pesantes qui font le « projet urbain » et l’appel à la créativité plastique sans entraves dont rêvent les would be « starchitectes », avec pour horizon indépassable l’exercice libéral d’un métier où ces compétences complémentaires trouveront leur utilité. Une remise à plat radicale, qui s’offre aussi comme un stimulant chantier, est plus que jamais nécessaire si l’on veut éviter que l’urbanisme ne soit une affaire classée. F.F.

recherche Fromonot : Manières de classer l’urbanisme

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Désespérant Billancourt Texte et dessins de Martin Étienne Sur le Trapèze à Boulogne-Billancourt, terrain anciennement occupé par les usines automobiles Renault, vient d’être livrée la première tranche de la ZAC Île Seguin-Rives de Seine. La seconde moitié de l’ancienne friche est en chantier, déjà les grues s’y activent. Bientôt, elles auront franchi le bras de la Seine pour s’installer en face, sur l’île Seguin. album 62

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album Étienne : Désespérant Billancourt

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Excepté quelques noms sur les plaques de rue, rien du passé industriel de ce quartier flambant neuf n’est décelable. Les sheds d’antan ont cédé la place à des immeubles d’habitation soigneusement alignés le long d’un grand parc. Des bâtiments de bureaux bordent un large

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boulevard arboré, nommé « cours de l’île Seguin ». À l’extrémité de celui-ci, un nouveau pont mène à ladite île. Du fait de sa taille et de sa forme, un bâtiment se singularise, c’est la tour Horizons. Sa conception a été confiée à un architecte de renom. La composition de l’ensemble

album Étienne : Désespérant Billancourt

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est simple, les tracés rectilignes, les gabarits tirés au cordeau. Toutes les caractéristiques des ZAC construites en France depuis environ vingt ans sont réunies ici. Pourtant, les promoteurs vantent partout l’originalité de ce nouveau cadre de vie labellisé « durable ». Comme s’il avait

album 66

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fallu absolument lutter contre l’ennui inhérent aux quartiers neufs, les architectes ont donné le meilleur d’eux-mêmes pour animer au maximum les façades de leurs bâtiments. Tout est capoté, enrobé, tout brille, tout sonne creux. Les paysagistes ont également trouvé là un

album Étienne : Désespérant Billancourt

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terrain de jeux idéal, chacun d’eux a pu exhiber ses talents. Parc, cœurs d’îlots, rue piétonne, boulevard, la végétation est partout. Même un arboretum ne compte pas une telle variété d’espèces. Les plates-bandes, parterres et autres aménagements croquignolets saturent le sol

album 68

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et empêchent le séjour et l’appropriation. Ici, on ne tond pas la pelouse, on cultive le trèfle et on plante des « mauvaises herbes ». Des kilomètres de tuyaux d’arrosage automatique sont déroulés pour faire pousser chardons et graminées. Les interstices où poussent quelques brins

album Étienne : Désespérant Billancourt

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d’herbe faussement sauvages sont soigneusement e ­ ntretenus. Des grilles de ventilation, mal dissimulées par ce décor végétal encore trop jeune, rappellent que nous ne marchons pas sur la terre ferme, mais sur le toit d’un parking. Le développement durable est un argument de

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vente affiché partout. Le mur végétal en est le support de communication parfait. Peu importe son coût et ses exigences d’entretien. Le quartier tient ses promesses, la bonne conscience des résidents est satisfaite. On innove dans tous les domaines. L’aire de jeux pour enfants

album Étienne : Désespérant Billancourt

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ressemble à un jardin de sculptures contemporaines. De curieux objets lisses et épurés sont savamment disposés sur un tapis coloré. Le toboggan et le bac à sable n’y ont plus leur place. On admire l’installation, mais on y joue peu. Les trottoirs sont larges mais encombrés

album 72

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d’innombrables réverbères, lampadaires, potelets, bittes, feux de signalisation, panneaux en tout genre. L’intégralité du catalogue du fournisseur de mobilier urbain est exposée là. Ajoutée à cela, la logique du « chacun son couloir » transforme de simples carrefours en véritables

album Étienne : Désespérant Billancourt

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labyrinthes. Les jours de semaine, les seules présences humaines sont des cadres supérieurs fumant leurs cigarettes au pied des immeubles de bureaux et des jeunes mamans promenant leurs enfants en bas âge. Le soir, les rues sont vides. À midi, on peut aller manger une

album 74

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« formule bio » au Greenday. Quelques slogans sont délicatement écrits sur les murs aux tons pastel, « On passe au vert, au green, on se reconnecte à la terre, à ses odeurs, à ses saveurs ». Sur un écran plasma, défilent des images de paysans récoltant des légumes. On déjeune assis sur

album Étienne : Désespérant Billancourt

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de hauts tabourets au pied d’un arbre en plastique. Les bords de Seine restent à ce jour le seul endroit qui n’ait pas été contaminé par cette surenchère d’aménagements. Étonnant pour un quartier baptisé Rives de Seine, qui prétend « réconcilier la ville avec son fleuve ». M.E.

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Martin Étienne, membre de la rédaction de criticat, est architecte et illustrateur.

album Étienne : Désespérant Billancourt

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Double page d’ouverture du texte original dans S,M,L,XL, New York, 1995.

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Rem Koolhaas Qu’est-il arrivé à l’urbanisme ? (1994)

document


Rem Koolhaas Qu’est-il arrivé à l’urbanisme ? 1994

Le XXe siècle a été une bataille perdue

plus. Ensemble, toutes les tentatives

avec le problème de la quantité.

pour initier un nouveau départ n’ont

Malgré sa promesse initiale et,

fait que discréditer l’idée même d’un

souvent, son courage, l’urbanisme n’a

nouveau départ. La honte collective qu’a

pas réussi à inventer et à concrétiser

entraînée ce fiasco a laissé un cratère

des projets à l’échelle qu’exigeait sa

gigantesque dans notre compréhension

démographie apocalyptique. En vingt

de la modernité et de la modernisation.

ans, Lagos est passée de 2 à 7, puis à 12,

Ce qui rend cette expérience

puis à 15 millions d’habitants. Istanbul

déconcertante et (pour les architectes)

a doublé de 6 à 12 millions. Et la Chine

humiliante, tient à la persistance

se prépare à des multiplications plus

insolente et à la vigueur apparente de la

impressionnantes encore.

ville, malgré l’échec collectif de tous les

Comment expliquer le paradoxe

agents qui agissent sur elle ou essaient

que l’urbanisme, en tant que profession,

de l’influencer — sur le plan créatif,

disparaît au moment où, après des

logistique ou politique.

décennies d’accélération constante,

Les professionnels de la ville sont

l’urbanisation est en train de consacrer

comme des joueurs d’échecs qui perdent

partout le « triomphe » définitif et

face aux ordinateurs. Un pilote automa-

mondial de la condition urbaine ?

tique pervers déjoue constamment

La promesse alchimiste du

Traduit de l’anglais par Françoise Fromonot.

toute tentative de s’emparer de la ville,

modernisme (transformer la quantité

épuise toute prétention d’en donner une

en qualité grâce à l’abstraction et à la

définition, tourne en ridicule les affirma-

répétition) est un échec, une mystifica-

tions les plus passionnées sur son échec

tion : la magie n’a pas opéré. Ses idées,

présent et son impossibilité future, la

son esthétique, ses stratégies ne valent

pousse implacablement vers sa fuite en

document 80

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avant. Chaque catastrophe annoncée est

prétention, ses illusions d’engagement

en quelque sorte absorbée sous la nappe

et de maîtrise, incapable par conséquent

infinie de l’urbanisation.

de concevoir une nouvelle modestie,

Alors même que l’apothéose de

des interventions partielles, des réajus-

l’urbanisation est absolument manifeste

tements stratégiques, des positions de

et mathématiquement inévitable,

compromis qui pourraient influencer,

une série d’actions et de positions

réorienter, aboutir en partie, regrouper,

négationnistes d’arrière-garde retardent

voire même recommencer à zéro mais

le moment final de cette prise de

qui ne rétabliront jamais son contrôle.

conscience chez les deux professions

La génération de Mai 68 — la plus

autrefois les plus impliquées dans la

nombreuse de tous les temps, prise dans

création des villes, l’architecture et

le « narcissisme collectif d’une bulle

l’urbanisme. Son envahissement par

démographique » — étant aujourd’hui

l’urbanisation a rendu méconnaissable

enfin au pouvoir, il est tentant de

la condition urbaine. LA ville n’existe

penser que c’est elle la responsable

plus. Alors que le concept de ville est

de la fin de l’urbanisme — la situation

déformé et distendu comme jamais,

dans laquelle on ne peut plus créer de

toute insistance sur sa condition

villes — para­doxalement parce qu’elle a

première — en termes d’images, de

redécouvert et réinventé la ville.

règles, de fabrication — conduit irrévocablement, via la nostalgie, au hors sujet. Pour les urbanistes, la redécouverte

Sous les pavés, la plage : Mai 68 a lancé l’idée d’un nouveau départ pour la ville. Depuis, nous nous sommes

tardive des vertus de la cité classique

engagés dans deux directions parallèles :

au moment où elles deviennent défini­

accumuler les exemples de notre

tivement impossibles a bien pu être

admiration à l’égard de la ville telle

le point de non-retour, le moment fatal

qu’elle est, développer des théories,

de disjonction, de disqualification.

des projets, des prototypes d’une ville

Les voilà devenus spécialistes de la

préservée et reconstituée ; et en même

douleur fantôme : des docteurs qui

temps, tuer par le rire l’urbanisme

débattent des complications médicales

en tant que champ professionnel, le

d’un membre amputé.

démanteler par notre mépris envers

Il est difficile d’abandonner une

ceux qui ont planifié (et commis

position de pouvoir pour un statut

d’énormes erreurs en planifiant) des

inférieur d’humilité relative. L’insatisfac­

aéroports, des villes nouvelles, des villes

tion à l’égard de la cité contemporaine

satellites, des autoroutes, des gratte-ciel,

n’a pas mené à l’élaboration d’une alter-

des infrastructures et autres retombées

native crédible ; au contraire, elle n’a su

de la modernisation. Après avoir saboté

qu’inspirer des manières plus raffinées

l’urbanisme, nous l’avons ridiculisé au

de s’exprimer. Une profession persiste

point que des départements universi-

dans ses fantasmes, son idéologie, sa

taires entiers ont fermé, que des agences

document Koolhaas : Qu’est-il arrivé à l’urbanisme ?

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sont en faillite, que des administrations

nisme — notre refuge dans la sécurité

sont congédiées ou privatisées. Notre

parasitaire de l’architecture — crée un

« raffinement » masque des symptômes

désastre immanent : de plus en plus

majeurs de notre lâcheté à l’égard de la

de substance se trouve greffée sur des

simple question de la prise de position,

racines faméliques. Dans nos moments

peut-être l’acte le plus fondamental

de relâchement, nous avons succombé

dans la fabrication de la ville. Nous

à l’esthétique du chaos, « notre » chaos.

sommes à la fois dogmatiques et évasifs.

Mais au sens technique, le chaos est ce

Notre sagesse rassemblée est facile

qui arrive quand rien n’arrive, et non

à caricaturer : selon Derrida, nous ne

quelque chose que l’on peut construire

pouvons être Tout ; selon Baudrillard,

ou circonscrire ; c’est quelque chose

nous ne pouvons être Réels ; et selon

qui s’infiltre, il ne peut être fabriqué.

Virilio, nous ne pouvons être Là.

La seule relation légitime que les

« Exilés vers le monde virtuel » :

architectes peuvent entretenir avec le

l’intrigue d’un film d’horreur. Notre

chaos comme sujet consiste à prendre

relation présente avec la « crise » de la

leur juste place au sein de l’armée de

ville est profondément ambiguë : nous

ceux qui s’emploient à lui résister et qui

accusons encore les autres d’être respon-

échouent.

sables d’une situation provoquée tout

S’il doit y avoir un « nouvel

à la fois par notre incurable utopisme

urbanisme », il ne reposera pas sur

et par notre mépris. Par notre relation

les fantasmes jumeaux d’ordre et

hypocrite au pouvoir — méprisante

d’omnipotence ; il sera une mise en

mais pleine de convoitise — , nous avons

scène de l’incertitude ; il ne s’occupera

démantelé toute une discipline, nous

plus d’agencer des objets plus ou

nous sommes coupés de l’opérationnel

moins permanents mais d’irriguer des

et nous avons condamné des popula-

territoires par du potentiel ; il ne visera

tions entières à l’impossibilité d’encoder

plus des configurations stables mais la

des civilisations dans leur territoire, le

création de champs capables d’accueillir

sujet même de l’urbanisme.

des processus qui refusent d’être cristal-

Il nous reste un monde sans urbanisme, seulement de l’architecture,

lisés sous forme définitive ; il ne visera plus à définir précisément, à imposer

toujours plus d’architecture. La netteté

des limites, mais à élargir des notions en

de l’architecture est sa séduction : elle

niant les frontières ; il ne cherchera plus

définit, elle exclut, elle limite, elle sépare

à séparer et à identifier des entités, mais

du « reste », mais elle consomme aussi.

à découvrir des hybrides innommables ;

Elle exploite et épuise les potentiels qui

il ne sera plus obsédé par la ville mais

ne peuvent finalement être générés que

par la manipulation de l’infrastructure

par l’urbanisme et que seule l’imagi-

en vue d’une infinité d’intensifications

nation spécifique de l’urbanisme peut

et de diversifications, de raccourcis et

inventer et renouveler. La mort de l’urba-

de redistributions : la réinvention

document 82

criticat 08


de l’espace psychologique. Puisque

concepts de ville ; nous devons prendre

l’urbain est maintenant omniprésent,

des risques insensés ; nous devons oser

l’urbanisme ne traitera plus jamais du

être extrêmement a-critiques ; nous

« nouveau » mais seulement du « plus »

devons déglutir à fond et accorder notre

et du « modifié ». Il ne traitera pas du

pardon à gauche et à droite. La certitude

civilisé mais du sous-développement.

de l’échec doit être notre gaz hilarant,

Puisque l’urbain est incontrôlable, il est

notre oxygène ; la modernisation, notre

en passe de devenir un vecteur majeur

drogue la plus puissante. Faute d’être

de l’imagination. Redéfini, l’urbanisme

responsables, nous devons devenir irres-

ne sera pas seulement, ou d’abord,

ponsables. Dans un paysage de plus en

une profession mais un mode de pensée,

plus opportuniste et éphémère, l’urba-

une idéologie : accepter ce qui existe.

nisme n’est plus et ne doit plus être la

Nous construisions des châteaux de

plus solennelle de nos décisions. Il peut

sable. Nous nageons maintenant dans

se dérider, devenir un Gai savoir — un

la mer qui les a balayés.

urbanisme allégé (Lite Urbanism).

Pour survivre, l’urbanisme devra

Et si nous déclarions simplement

imaginer une nouvelle nouveauté. Libéré

qu’il n’y a pas de crise, si nous redéfi-

de ses devoirs ataviques, redéfini comme

nissions notre relation à la ville non pas

une manière d’opérer sur l’inévitable,

comme ses créateurs mais comme ses

il attaquera l’architecture, envahira ses

simples sujets, ses partisans ?

tranchées, l’expulsera de ses bastions, ébranlera ses certitudes, pulvérisera

Plus que jamais, la ville est tout ce que nous avons. R.K.

ses limites, ridiculisera son intérêt pour la matière et la substance, détruira ses traditions, délogera ses praticiens. L’apparent échec de l’urbain nous offre une opportunité exceptionnelle, prétexte à une frivolité nietzschéenne. Nous devons imaginer mille et un autres

“What ever happened to Urbanism” (1994), S,M,L,XL, Rotterdam (010), 1995, pp. 961 – 971. Nous remercions Rem Koolhaas de son aimable autorisation de publier ce texte en français.

document Koolhaas : Qu’est-il arrivé à l’urbanisme ?

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Sur l’urbanisme : anthologie

Philippe Genestier Que vaut la notion de projet urbain ? 1993

qu’elle est floue. […] Ce terme offre ainsi aux maîtres d’ouvrage, c’est-à-dire le plus souvent au personnel politique, l’avantage (douteux, au regard des exigences de la démocratie) de proférer

Par « projet urbain », ceux qui

des principes et des orientations

prononcent cette expression

générales tout en camouflant les

veulent tout d’abord marquer leur

contraintes réelles. Dans le projet

adhésion à l’idéologie antifonc-

urbain, les deux termes semblent

tionnaliste ; une idéologie qui,

critiquables : le projet, en tant

en une quinzaine d’années, est

que démarche opérationnelle,

progressivement devenue domi-

et l’urbain, en tant que mode de

nante. Avec ce terme, c’est une

représentation de la ville.

attitude favorable à « la ville » qui

[…]

s’exprime, avec les connotations

En fait, il apparaît que l’idéo-

historiques que celle-ci comporte.

logie pragmatique, contextualiste

Et, corrélativement, c’est à une

(en un mot libérale), du projet

démarche contextualiste et

urbain participe complètement

pragmatique que les acteurs de

de la réévaluation de l’économie

l’aménagement se réfèrent. En

locale, de la société civile, de

fait, cette expression participe de

l’entreprise. Autant de facteurs

la volonté de se dédouaner face

qui, s’ajoutant à l’obligation

aux échecs de l’urbanisme et de

matérielle d’agir en partenariat,

la planification des décennies

imposent le passage que nous

passées, c’est-à-dire face à la crise

connaissons actuellement : celui

des banlieues. Elle participe ainsi

d’une époque où l’action urbanis-

de la tentative des professionnels

tique organisait la croissance et

pour renouveler l’image d’agents

canalisait les initiatives privées

de la technocratie ou du capital

à une période où prédominent

bancaire qui leur collait à la peau

l’administration de l’existant et

dans l’opinion publique. La notion de projet urbain

la séduction (architecturale, mais pas seulement) des décideurs

tient donc le haut du pavé. Or

politico-économiques. Ainsi,

elle véhicule de nombreuses

l’­actualité du thème du projet

imprécisions. Et pour les diffé-

urbain témoigne-t-elle de l’altéra-

rents acteurs de l’urbanisation,

tion des valeurs et des principes

des élus locaux aux techniciens,

traditionnels de l’urbanisme.

cette expression se révèle très

N’ayant plus qu’une conception

commode, justement parce

indécise de l’ordre socio-spatial à

anthologie 84

criticat 08


Maquette de la ZAC Bercy, vitrine parisienne du « projet urbain » au début des années 1990.

organiser, et enserrés dans une

évacuées pour faire triompher

de la ville, le mode visuel ; il véhi-

trame enchevêtrée d’intérêts et

une nouvelle doctrine : le retour à

cule ainsi un système de valeurs

de décideurs d’égale légitimité,

l’urbain. Sans doute ces tentatives

essentiellement qualitatives,

les architectes et les urbanistes

de renouvellement doctrinal ont-

subjectives et esthétisantes. En

n’arrivent plus à discerner une

elles été colorées par un certain

réalité, le plus souvent le projet

hiérarchie d’objectifs. Les amé-

désir de revanche de l’appréhen-

ne se donne pour objet que la

nageurs s’échappent alors dans

sion architecturale de l’espace

réalisation d’un fragment urbain

un simple opportunisme, que

sur la conception fonctionnelle

censé produire plus largement un

les programmateurs baptisent

que les ingénieurs auraient

« effet de ville ». Ce fragment est à

« planification stratégique »,

imposée dans les décennies

la fois situé dans un lieu, doté de

les designers « requalification

passées (oubliant ainsi que les

traces avec leurs caractéristiques

de l’image » et les publicitaires

théoriciens du fonctionnalisme

propres, et composé de manière

ont été des architectes et que les

volontariste.

« projet de ville ». […]

grands ensembles, ces prétendus

Or, si on a vu les efforts qu’ont

[…]

monstres fonctionnalistes, ont

L’accentuation de la dimen-

développés les professionnels

été réalisés par des grands prix

sion visuelle et la mise en scène

pour renouveler leur outillage

de Rome qui les argumentaient

des espaces bâtis participent

mental par la valorisation de

essentiellement par des considé-

des logiques socio-économiques

quelques notions comme l’urbain,

rations esthético-idéologiques).

dominantes. À l’aspect visuel de

Toujours est-il que le projet

l’urbain se conjugue une valeur

l’urbanité, l’image urbaine, la dimension symbolique de la

urbain, qui participe d’une doc-

esthétique ; à cette dernière cor-

ville, etc., on s’aperçoit aussi que

trine, relève principalement d’un

respond un marché, c’est-à-dire la

bien des interrogations ont été

mode particulier d’appréhension

possibilité de commercialiser les

anthologie Sur l’urbanisme

85


urbanisations. Tant les recherches

sur un espace public et derrière

sur les morphologies tradition-

sur un espace « semi-public »,

nelles que les innovations archi-

n’enrichit en rien l’urbain.

tecturales qui les accompagnent parfois participent, plus ou moins consciemment, de démarches de ciblage de clientèle et de réduction des formes au goût des catégories porteuses. […] Le centre historique (qui constitue implicitement la ville modèle et le modèle de l’urbanité) est surtout le lieu d’une appréhension superficielle du réel et l’espace de la pure consommation. Dans ce cadre, l’aspect et la figure

L’Architecture d’Aujourd’hui n° 288, septembre 1993, pp. 40 – 46. Philippe Genestier est architecte, urbaniste en chef de l’État. À l’époque de la publication de cet article, il était chercheur en épistémologie de l’­urbanisme à l’École nationale des ponts et chaussées. Il est actuellement chercheur à l’École nationale des travaux publics de l’État à Vauxen-Velin, au laboratoire Recherches interdisciplinaires ville, espace, société (Rives).

Margaret Crawford L’urbanisme du quotidien 2005

Qu’est-ce que l’urbanisme du quotidien ? Exactement ce que l’expression suggère. Une approche de l’urbanisme qui prend sens dans la vie de tous les jours, mais qui va plus loin que les routines banales dont chacun peut faire l’expérience. Partant des idées d’Henri Lefebvre, nous avons fait de la vie quotidienne le réceptacle de toutes sortes

de la ville comptent, mais surtout

de significations qui vont de

en tant que décor. En revanche,

l’ordinaire à l’extraordinaire qui

pour les fractions marginalisées

gît dans l’ordinaire. […] Comment

de la société (qui sont tout de

brancher l’urbanisme sur la vie

même majoritaires puisque, dans

quotidienne ? En conceptualisant

la Région parisienne, 80 % de la

ce que nous appelons l’espace du

population vit en banlieue, c’est-

quotidien, ce domaine physique

à-dire en dehors de la « vraie »

où se déroule l’activité publique

ville), les morphologies urbaines

de tous les jours, qui existe entre

comptent beaucoup moins en

le domaine domestique, celui de

tant que scénographies que

l’institution et l’espace du travail,

comme espaces de la pratique.

plus définis et mieux identifiés : le

Est-on sûr que les compositions

tissu qui fait tenir ensemble les

urbaines, qui puisent leurs réfé-

vies quotidiennes et qui constitue

rences dans l’urbanisme classique,

une sorte d’espace public.

présentent plus de capacités

[…]

d’appropriation que les composi-

Contrairement aux espaces

tions du Mouvement moderne ?

publics urbains, nettement défi-

La construction, sur une trame

nis et dotés de caractéristiques

viaire hiérarchisée et rayonnante,

formelles cohérentes, l’espace

de barres tordues se mettant au

du quotidien est un paysage

garde-à-vous de l’alignement

diffus. Il est banal, répétitif, il

pour singer l’îlot traditionnel,

est partout et nulle part, on lui

quand elles n’ouvrent devant que

prête peu d’­attention. Nous ne

anthologie 86

criticat 08


le considérons pas comme un problème esthétique, à la différence des New Urbanists ; nous ne l’appelons pas Junkspace, comme Rem Koolhaas. Nous voyons en lui une zone de possibilités, de transformations potentielles. L’espace du quotidien est souvent décrit comme générique et généralisable. Pourtant, pour peu que l’on observe ceux qui l’habitent et ce qui s’y passe, il devient hautement spécifique. L’urbanisme du quotidien est donc un urbanisme de situation qui répond à des circonstances particulières. Il ne recouvre pas de philosophie projectuelle globale ; il ne cherche pas à transformer le monde par un projet planificateur d’ensemble, mis en œuvre dans des opérations à grande échelle par des agences d’excellence. […] Il travaille dans les replis des environnements urbains existants. C’est une approche agrégative, qui transforme les situations en

Comparaison entre les étapes habituelles des opérations de promoteurs (colonne de gauche) et celles de l’« urbanisme de proximité » (colonne de droite). Extrait de John Chase, Margaret Crawford, John Kaliski, Everyday Urbanism, New York, 1999.

cumulant les petits changements. […]

de Koolhaas sur la ville ont

L’urbanisme du quotidien

porté sur des types radicaux et

[…] Le dialogisme est un autre

cherche à rendre aux environ-

extrêmes d’urbanisme, acceptant

nements urbains leur caractère

leur valeur de choc et l’aliénation

quotidien. Ce concept, avancé

familier. Encore un contraste

qu’ils engendrent. L’urbanisme du

par le critique littéraire Mikhail

avec le travail de Rem Koolhaas,

quotidien recherche la sensation

Bakhtine, désigne le stade

qui recherche au contraire

opposée. On pourrait voir dans

auquel un mot, un discours, un

le sentiment moderne de

le New Urbanism une stratégie

langage, une signification (ou un

dé-familiarisation, en accord avec

similaire de re-familiarisation si

bâtiment) perdent leurs privilèges,

principe de l’urbanisme du

la stratégie d’avant-garde qui veut

sa recherche du familier n’était

leur relativisation, le point où la

« rendre étrange » l’expérience

pas autant basée sur des images,

concurrence entre les définitions

ordinaire. Les recherches récentes

aussi scénographique.

devient consciente. Cela peut

anthologie Sur l’urbanisme

87


arriver aux projets d’architecture

théorie, les pratiques urbaines

lorsqu’ils doivent faire face à des

vernaculaires et les principes

situations de conflit, quand les

de projet qui informent cet

désirs de l’auteur du projet et ceux

urbanisme du quotidien. […] Au

Anne Whiston Spirn Alphabétisation paysagère, justice environnementale et projet urbain 2005

de la communauté ne coïncident

fond, l’urbanisme du quotidien

pas. L’un des auteurs de Everyday

représente une attitude envers la

Urbanism, John Kaliski, a été

ville, une démarche qui peut avoir

embauché pour dessiner une

des issues de toutes sortes. Il n’est

gare et une crèche à Chatsworth,

jamais normatif mais radicale-

Le quartier de Mill Creek, à

une lointaine banlieue de Los

ment empirique et hautement

Philadelphie Ouest, est un lieu

Angeles. […] Les gens de cette

spécifique. Il part de ce qui existe

intrigant. Sa grille viaire est

ville ne se considéraient pas du

déjà, l’encourage et l’intensifie.

occupée par des maisons en

tout comme des banlieusards mais comme des habitants de la frange rurale d’un territoire où l’on trouvait encore des ranchs il n’y a pas si longtemps. Ils voulaient donc une gare en style western. Kaliski fut choisi comme architecte car son agence était la seule qui acceptait de se plier à cette exigence. Il découvrit que la communauté était encore en deuil de son ancienne gare après l’incendie de celle-ci. Il

Le texte ci-dessus est extrait d’une conférence retranscrite dans Rahul Mehrotra (ed.). Everyday Urbanism —  Margaret Crawford vs. Michael Speaks. University of Michigan, Ann Arbor, 2005. Margaret Crawford est Professor of Urban Design and Planning Theory à la Graduate School of Design de l’université de Harvard. Elle a dirigé, entre autres, la publication d’un ouvrage théorique sur le sujet (Everyday Urbanism, 1999).

bande de trois étages en brique, à petits porches, qui côtoient une demeure géorgienne, des pavillons sur de grandes parcelles, de petites maisons de ville sans cours et de hautes tours en béton. Le nombre de terrains vides est frappant, surtout par contraste avec le tissu dense constitué par les petites maisons en bande. Une grande partie de ces friches est couverte d’herbe et de gravats ; par endroits, les arbres ont poussé

en retrouva les plans dans un

à plus de 6 mètres. Sur certains

magazine des chemins de fer et la

îlots, seules une maison ou une

reconstruisit aussi fidèlement que

parcelle sont vacantes ; ailleurs,

possible. Puis il dessina la crèche

les porches et les fondations

dans l’élégant idiome moderne

s’effondrent et on remarque

qui avait valu à son agence des

autant de parcelles vides que

récompenses professionnelles.

de bâtiments. Les friches et les

La juxtaposition sans médiation

constructions abandonnées

de ces deux parties radicalement

jouxtent des îlots où les maisons

différentes produit ce dialogisme

et les jardins sont bien entretenus.

qui rend publiquement visibles

Des boutiques murées racontent

les significations concurrentes

les entreprises en faillite, tandis

du bâtiment. […] Le projet de

que d’autres institutions, comme

Chatsworth démontre les

les nombreux jardins commu­

interactions complexes entre la

nautaires, sont florissantes.

anthologie 88

criticat 08


Mill Creek est l’un des quartiers les plus pauvres de Philadelphie. La plupart de ses habitants appartiennent pourtant à la classe moyenne, avec un bon niveau de formation ; presque tous sont afro-américains. Ce paysage pose bien des questions à ceux qui sont capables de le lire. Pourquoi tant de friches ? À quelle structure logique répond l’abandon de ces terrains ? Pourquoi certaines parties du quartier dépérissent-­ elles, alors que d’autres prospèrent ? Ce ne sont pas là de triviales devinettes. Les réponses révèlent la nature de Mill Creek et représentent la clé de son avenir. Quand ceux qui planifient et construisent la ville dédaignent la signification de ces mystères,

Croquis illustrant la couverture du rapport « Vacant Land — A Resource for ­reshaping Urban Neighborhoods », rédigé par Anne Spirn en 1991 dans le cadre du West Philadelphia Landscape Plan.

ou ne parviennent pas à les voir, ils gaspillent des ressources,

précédées, elles ne traitent que

de maisons bien entretenues et

font des erreurs dangereuses

les symptômes sans interroger

au fait qu’un type de maison n’est

et coûteuses et commettent de

les processus sous-jacents qui

jamais abandonné. Ils ne voient

profondes injustices envers ceux

les produisent. Les urbanistes se

pas la demeure du XVIIIe siècle ;

concentrent trop souvent sur des

elle ne figure pas sur le parcours

problèmes étroitement définis,

touristique du patrimoine de

est un catalogue des échecs des

incapables de voir qu’il existe des

Philadelphie. Ces préjugés ne se

politiques de la planification et

relations entre des phénomènes

limitent pas aux professionnels

qui vivent là. Le paysage de Mill Creek

e

des projets urbains du XX siècle.

apparemment distincts. Les

qui considèrent la ville de haut.

[……] Les critiques de l’urbanisme et

projeteurs tendent à se focaliser

Les ONG dédiées au travail de

des rénovations modernistes sont

sur la conception d’une forme

réinvestissement communautaire

maintenant légion. Pourtant, bien

matérielle, sans se soucier des

de ces quartiers insistent sur leur

des opérations récentes lancées

processus qui continueront à

passif, négligeant leurs ressources

aujourd’hui à Mill Creek [pour y

modeler leur projet dans le temps.

et les opportunités auxquelles

remédier] sont susceptibles de

Les urbanistes et les projeteurs

ils pourraient prétendre. Même

donner des résultats semblables.

voient que Mill Creek est dévasté,

les activistes grassroots se

Comme celles qui les ont

mais ils restent aveugles aux îlots

concentrent sur les problèmes

anthologie Sur l’urbanisme

89


locaux spécifiques ou sur un site

réciproque des populations et des

souterraine dans les fissures

particulier, et dédaignent leur

lieux — qui réunit une population

d’une fondation ou l’effondre-

inscription dans des contextes

locale et les caractéristiques

ment d’un trottoir. Lire le paysage,

urbains et régionaux.

physiques de ce lieu : topographie,

c’est aussi anticiper le possible,

hydrographie, vie biologique ;

imaginer, choisir et mettre en

infrastructure de rues et

forme un futur : c’est voir, par

temporelle, qui engage la gestion

d’évacuations, usages du sol, des

exemple, les liens entre des cours

de relations complexes. Pourtant,

bâtiments et des espaces ouverts.

d’eau enterrés dans des canali-

Concevoir un quartier est une entreprise à la fois spatiale et

les cartographies des profession-

Le paysage urbain est modelé

sations, des parcelles vacantes et

nels ressemblent habituellement

par la pluie, par les plantes et par

des rivières polluées, et imaginer

à des instantanés statiques de ses

les animaux, par les mains et par

reconstruire une communauté en

conditions immédiates, étroite-

l’esprit humain. La pluie tombe,

purifiant son eau.

ment cadrées. Certains problèmes

creuse les vallées et inonde la

qui se manifestent localement

terre. Les gens modèlent le pay-

relèvent de phénomènes mis en

sage avec leurs mains, leurs outils

mouvement à l’extérieur d’un

et leurs machines, à travers leurs

quartier ; ils doivent être résolus

lois, leurs politiques publiques,

dans ce contexte. Certaines

l’investissement et l’épargne

caractéristiques du paysage

du capital, et d’autres actions

construit donnent des indices de

entreprises à des centaines ou

la présence de forces qui exercent

des milliers de kilomètres de là.

une influence décisive, tandis

Les processus qui sculptent le

que d’autres sont des vestiges de

paysage opèrent à différentes

processus défunts. Certains sont

échelles spatio-temporelles : du

propices au changement, d’autres

local au national, de l’éphémère

pas. Certains sont en soi des

au durable.

agents dynamiques qui rendent possibles ou contraignent des transformations ultérieures. Pour réhabiliter le quartier de Mill Creek, il faut comprendre sa

[…]

Extrait de « Restoring Mill Creek: Landscape Literacy, Environmental Justice and City Planning and Design » publié dans Landscape Research, 30:5, juillet 2005, et téléchargeable dans son intégralité sur : www.anne whistonspirn.com/author/essays. Anne Whiston Spirn est Professor of Landscape Architecture au MIT. Élève de Ian McHarg, elle a publié de nombreux articles et ouvrages qui théorisent la validité des principes de l’écologie des territoires pour intervenir en ville, notamment le très influent The Granite Garden — Urban Nature and Human Design (1984) et The Language of Landscape (1998).

Le paysage de Mill Creek est plein de dialogues et d’histoires, contes épiques, folkloriques ou édifiants. Lire ce paysage,

formation, la manière dont son

c’est comprendre que rien n’est

paysage bâti a évolué, par quels

permanent, que les glissements

processus, quelles actions, à quel

catastrophiques et les change-

moment lequel de ses traits a eu

ments cumulatifs ont forgé le

un impact durable sur l’environ-

présent. Il permet au lecteur de

nement dans le temps. J’utilise le

voir ce qui n’est pas immédiat :

mot paysage au sens originel que

une ancienne boutique dans une

lui ont donné les langues anglaise

parcelle vacante, une future forêt

et nordiques — le modelage

dans une prairie actuelle, l’eau

anthologie 90

criticat 08


Léon Krier Classicus et vernaculus 2006

Une erreur commune de la

tion. Il est devenu patent que la

« pensée » à l’âge des énergies fos-

civilisation machiniste ne procède

siles fait distinguer les « hautes »

pas de l’expansion de notre

technologies des « basses ». La

intelligence mais, au contraire,

« technologie » humaine sera éco-

du gaspillage inconscient de

L’architecture et l’urbanisme

logique ou elle n’aura pas d’ave-

ressources énergétiques limitées

traditionnels représentent une

nir : le terme durable désigne ce

et irremplaçables.

théorie globale d’organisation des

qui est écologique — et qui a peu

établissements humains d’une

à voir avec les concepts de progrès,

sont déstabilisées à la pensée que

manière intelligente et esthétique.

de modernisme, d’idéologie, de

nous sommes à la fois les enfants

Bien des créatures paisibles

Le modernisme ne s’est pas limité

créativité, d’industrie, d’économie

et les actionnaires de pouvoirs

à en défier la validité, il a presque

tels qu’ils ont été utilisés au cours

impériaux, d’un monde qui assure

réussi à en détruire l’exercice dans

des siècles derniers.

un approvisionnement stable en

le monde entier. La valeur d’une

La durabilité interroge les

énergies fossiles, sans déranger

théorie générale de l’architecture

fins et les moyens ultimes de la

le confort routinier de nos vies

et de l’urbanisme se révèle dans

construction des villes et de l’ex-

quotidiennes. En fait, nous

sa pérennité, la persistance de sa

ploitation des ressources. Quels

sommes citoyens sans remords

validité, et partant son application

peuvent être nos idéaux alors que

d’empires militaro-industriels

globale sous des climats, des

nos conditions écologiques sont

altitudes, des époques variés, dans

limitées ? Quels peuvent être les

des cultures et des civilisations

dimensions, les géométries, les

contrastées ; en bref, dans sa

règles, les typologies, les maté-

durabilité. De même, la valeur

riaux, les proportions, les architec-

des idées d’un architecte et d’un

tures ? La légitimité informulée

urbaniste peut être honnêtement

de la civilisation moderniste et

jugée à l’aune de leur capacité à

de l’industrialisation gît dans la

s’appliquer globalement. Que se

confiance aveugle dans la nature

passerait-il si toutes les villes, tous

rationnelle de ses fondements ;

les bâtiments étaient conçus sui-

dans le déploiement miraculeux

vant les préceptes de Le Corbusier,

de son génie technologique

de Palladio, de Fuller, de Eisenman,

et de son empire politique.

de Sitte, de Koolhaas, de Unwin,

L’architecture moderniste et la

de la « loi des Indes », de la grille

suburbanisation représentent

de Jefferson, etc. ? Les idées qui

la réification de cette volonté

guident leurs projets possèdent-

aveugle, indifférente à ses propres

elles une qualité transcendantale

conséquences. À présent, notre

ou sont-elles juste des lubies

obésité individuelle et collective

passagères ? La question de leur

nous renvoie la réalité d’avoir

« durabilité » teste leur viabilité et

vécu au-dessus de nos moyens,

leur valeur.

conjuguant le gâchis et la frustra-

anthologie Sur l’urbanisme

91


nous sommes littéralement ivres d’énergies fossiles. L’étalement, l’expansion monotone et la mauvaise localisation des villes, les bâtiments hors d’échelle et monofonctionnels que sont les gratte-ciel, les gratte-terre, les centres commerciaux et les ghettos résidentiels sont les dinosaures de l’âge des énergies fossiles. Ils représentent des formes verticales et horizontales de développement, de surexpansion logistique, de fuite entropique — antisociaux, anti-écologiques, ils ne sont séduisants que s’ils sont vus à une distance olympienne. Au contraire, l’urbanisme et l’architecture traditionnels permettent d’articuler et d’ordonner des activités sociales variées en organismes finis, sensés, écologiques. Ils sont une seconde nature, sans qu’il soit besoin de les expliquer ou de les justifier ; violents, c­ orrompus et exploiteurs.

sible, d’extension déraisonnable

leurs technologies transcendent

Les accès de conscience et leurs

des canaux d’approvisionnement,

le temps et l’espace, elles sont

douleurs ont été délégués à

de surpopulation de la planète,

universelles et constituent des

des forces professionnelles

de surexploitation des sols et

civilisations pérennes. Quels que

lointaines. Nous appartenons à

des ressources énergétiques.

soient leur but, leur site et taille,

une civilisation impériale, mais

Comment distinguer le bien du

leurs établissements humains

nous manquons totalement de la

mal quand nos sociétés se figent

sont structurés en domaines

conscience et de la culture pour la

systématiquement dans des

public et privé. […] Généralement,

maintenir en état de marche. Une

modèles, lieux, climats, densités,

la forme, l’esthétique et la qualité

fin violente nous guette.

typologies et matériaux aberrants,

matérielle du domaine public,

Derrière nous, s’étend un

quand la provocation et le scan-

son pouvoir de socialisation, ne

siècle d’une gestion environne-

dale sont tenus pour des vertus,

peuvent être engendrés que par

mentale désastreuse à une échelle

et quand on ne recueille aucune

une intention consciente, une

colossale, de construction de villes

gloire à faire les choses comme

vision civilisatrice. Aujourd’hui

et de paysages sans avenir pos-

il faut ? Selon James Kunstler,

aussi la société organisée a

anthologie 92

criticat 08


besoin d’espaces pour de vastes groupes de gens, et d’espaces

La durabilité concerne à la fois l’écologie et l’esthétique.

contingent ? Quels sont le sens et le statut du local, du régional,

pour des gens seuls, de bâtiments

Quels type, hiérarchie, couleur,

du global ? Qu’est-ce qui est

pour les rassemblements et pour

proportion, matériaux, système,

moderne ou périmé ? Une culture

isoler des individus, des familles,

méthode peut-on cultiver sans

du durable réévaluera le sens

des sociétés. Tout cela forme la

perdre le contrôle de ses effets ;

de toutes nos valeurs en termes

base d’un langage architectural

quels principes et méthodes

écologiques, et avant la tradition,

chargé de sens pour le collectif et

transcendent le goût, la mode,

le vernaculaire, le classique, dont

l’individuel, le monumental et le

les régimes sociaux et politiques,

la valeur est intemporelle.

domestique, le sérieux et le trivial,

les variations insondables des

le joyeux et le tragique. En vérité,

passions et des tempéraments

dans The Long Emergency (2006),

l’uniformité sans échelle, la pau-

humains ? Qu’est-ce qui est

nous devrons revenir à des formes

vreté esthétique et la vulgarité

intemporel, qu’est-ce qui est

traditionnelles d’urbanisme, de

Comme l’a démontré Kunstler

généralisée des établissements humains contemporains viennent moins de l’assèchement des relations sociales que d’une crise métaphysique globale. La croissance exponentielle des activités et des pouvoirs industriels amenés par l’utilisation généralisée des énergies fossiles pourrait bien être la cause première de cette démesure impériale, généralisée et largement inconsciente. Le zoning des fonctions est l’instrument de cette catastrophe mentale et environnementale. Sous prétexte de planifier, cette opération de déconstruction a littéralement déstructuré nos sociétés et le futur de la planète, en causant un maximum de gaspillage de sol, de temps et d’énergie dans les activités sociales du quotidien. Il a conduit à une déstructuration sémantique radicale de tout l’environnement social. En bref, il a mené au suburbanisme et au modernisme.

Diagrammes illustrant le chapitre IV (« Perspectives d’un nouvel urbanisme ») de l’ouvrage de Léon Krier, Architecture : choix ou fatalité, Paris, Norma/IFA, 1996.

anthologie Sur l’urbanisme

93


production d’agriculture et de

kitsch atteints dans les anciens

construction, que nous le voulions

pays communistes et leurs

ou pas. […] Les architectures et

fiefs coloniaux pourraient bien

les urbanismes traditionnels ont

préfigurer ce qui attend nos pays

tous usé des termes vernaculaire

développés pendant plusieurs

et classique pour différencier le

générations. Le ré-enracinement

Crimson Architectural Historians Org-wars 1998

privé et le public, l’individuel et le

de cultures traditionnelles

1. Négocier

collectif, le familier et le cosmique,

robustes et durables pourrait

L’exaspération quasi totale à

l’immanent et le transcendant.

prendre plus longtemps que

l’égard de l’état de la profession

[…]

nous l’espérons, ou que nous le

a ouvert la voie à un nouveau

Avec mes idéogrammes et

craignons.

mes écrits, j’ai essayé depuis trente ans de démontrer l’absence métaphysique de durabilité du suburbanisme, du modernisme et de l’industrialisme. J’avais cependant sous-estimé leur absence de durabilité matérielle. Mes projets tentaient de mettre en avant un projet global de reconstruction traditionnelle pour contrer ce que je ressentais comme un projet de destruction planétaire, dans l’espoir naïf

« Classicus and vernaculus » a paru dans Log n° 8, été 2006, pp. 25 – 30. Protagoniste des « luttes urbaines » à Bruxelles, au côté de Maurice Culot, et plus généralement du « retour à la ville » caractéristique du postmodernisme, Léon Krier est aujourd’hui un des principaux représentants du courant néo-traditionnel en Europe et aux États-Unis. L’une des réalisationsphares de ce mouvement en Europe est la ville nouvelle de Poundbury, dans le Dorset, dont il a signé le plan directeur.

concept urbanistique, l’un des plus importants depuis une décennie : un urbanisme de négociation. Les urbanistes néerlandais déplorent que 99 % de leur temps passe en réunions avec les gens : pour tenter de faire dialoguer les responsables autoroutiers avec ceux du centre sportif ; pour inciter les dirigeants des transports ferroviaires à abandonner leur vendetta contre les occupants des jardins ouvriers ;

qu’un retour à un équilibre

pour essayer de convaincre les

entre le métabolisme humain et

dirigeants de la raffinerie Shell

l’environnement s’­imposerait à

d’arrêter leur protestation contre

la raison, une fois avéré le destin

le McDonald’s drive-in qui pousse

tragique de l’industrialisme.

en face de leurs installations ;

L’addiction collective aux énergies

pour convaincre l’entreprise

fossiles a toutefois mal préparé

de télécoms de choisir un bon

nos politiques à concevoir un

architecte qui lui construira

plan pour un futur sobre. Lors

quelque chose de spectaculaire

de l’effondrement progressif de

en centre-ville, etc. Imaginez

l’économie industrielle globale,

l’urbaniste, courant tout essoufflé

il est probable que les hautes

d’une réunion à l’autre pour men-

technologies seront réservées à

dier les faveurs de spécialistes

une classe privilégiée qui ne cesse

endurcis, d’hommes d’affaires en

de se rétrécir. Les extrêmes des

costume, environnementalistes

inégalités sociales et de la culture

geignards, de comités de quartier

anthologie 94

criticat 08


racistes, de politiciens à sang froid et de promoteurs concupiscents. Pendant ce temps, il rêve de dessiner un magnifique plan urbain qui serait opérationnel pour vingt ou trente ans car il donnerait à la ville des bases susceptibles de s’adapter au changement comme à la continuité. La ville publique, civique, collective se matérialiserait dans ce document, tandis qu’à

Dessin extrait de Crimson Architectural Historians et Felix Rottenberg, Wimby! Hoogvliet: Future, Pas and Present of a New Town, Nai Publishers, 2007.

court terme, les intérêts privés assureraient son remplissage

plus poignant, depuis quelques

4. Organiser

architectural. Cette vision de

années, par le retrait de l’État du

La structure hiérarchique et

l’urbanisme est imprégnée de

marché du logement. (Pourtant,

territoriale nette du pouvoir

l’idéologie qui oppose à une

étrangement, les urbanistes néer-

démocratique, par l’intermédiaire

grande autorité démocratique et

landais ont gardé leurs pouvoirs.

de laquelle l’État délègue le

civique cohérente une multitude

À l’échelle nationale, il y a dans

pouvoir aux provinces, les

de corps privés incidents.

2. Se souvenir

ce pays plus de projets urbains au

provinces aux villes et les

mètre carré que dans n’importe

villes aux quartiers, est une

quel autre pays occidental.)

magnifique idée métaphysique.

Depuis la loi sur le logement

Les entreprises étatiques sur

de 1901 votée par les sociaux-­

3. Gouverner

les aires urbanisées ne peuvent

démocrates, l’urbanisme néer-

Toute la culture de l’urbanisme

pourtant pas se comprendre selon

landais reposait sur la production

européen est fondée sur la

ce schéma. Il faut bien admettre

de logements par le public.

coïncidence idéale entre Urbs

que le gouvernement de la ville

Autrement dit, l’État dressait le

et Civitas, ainsi que sur l’idée

n’est qu’un des éléments du jeu

plan d’ensemble et contrôlait la

que l’artefact qu’est la ville

urbain. En fait, il y a plusieurs urbs

substance qui le remplirait. Le

résulte en toute logique de son

et plusieurs civitas, si on accepte

projet urbain contemporain est

statut d’unité gouvernable. Les

l’urbs comme hardware et la

hanté par le souvenir du plan de

frontières municipales sont aussi

civitas comme orgware, à savoir la

Berlage pour Amsterdam-sud,

censées coïncider avec les limites

collection de structures organisa-

par le plan d’extension général

de la ville ; le vide entre les villes

trices, régulatrices ou financières

d’Amsterdam et de la reconstruc-

devrait correspondre aux plans

qui gouvernent le hardware. Ces

tion de Rotterdam par Cornelis

régionaux, dressés par la Province.

deux niveaux distincts d’urbanité

van Eesteren. La psychologie

Le discours urbanistique en

se chevauchent et se nouent de

actuelle de l’urbanisme s’explique

Europe est hautement représen-

manière sans cesse nouvelle

en partie par le souvenir d’un

tatif de ce recouvrement entre

pour former des paysages inédits.

urbanisme social-démocrate tout-

mode de gouvernement et forme

Le gouvernement lui-même est

puissant, souvenir rendu d’autant

urbaine. […]

divisé entre des producteurs de

anthologie Sur l’urbanisme

95


politiques souvent contradictoires

publique et privée a éclaté pour se

espèce, anonyme, de pouvoir qui

entre elles : le ministère de

transformer en un jeu de mikado

nous reste largement inconnue.

l’Économie refuse l’idée d’une

de pouvoirs public, semi-public,

croissance urbaine compacte qui

crypto-public, privé, semi-privé et

perspective intéressante sur

entraverait le développement

pseudo-privé.

l’état actuel de l’urbanisme. La

économique ; le ministère de

Ankerschmit offre une

concrétisation de l’urbanisme et

l’Environnement la soutient

6. Se méfier

de l’architecture a toujours été

parce qu’elle réduit la place

Dans son livre récent, Aesthetic

comprise sous l’angle de la dialec-

de l’automobile au profit des

Politics: Political Philosophy

tique entre les évolutions internes

transports publics ; le ministère

Beyond Fact and Value (Stanford,

à la discipline et les pouvoirs exté-

de l’Équipement privatise les

1996), l’historien et philosophe

rieurs nécessaires pour qu’elle soit

transports en commun pour qu’ils

Frank Ankerschmit parle d’un

effective. Le discours urbanistique

se conforment à la logique du

« troisième paradigme du

considère toujours le troisième

marché et leur prix augmente.

pouvoir » d’une manière qui

pouvoir comme un facteur de

Les différentes actions institu-

correspond assez bien à l’état des

son impuissance, un obstacle à

tionnelles ne s’annulent pas

affaires dans nos villes. […] Entre

la matérialisation de ses grandes

mutuellement ; elles produisent

le pouvoir régalien et le pouvoir

ambitions ; une masse anonyme

la trame et les multiples fils de

disciplinaire, il existe un pouvoir

constituée par les forces abjectes

l’orgware.

anonyme et imprévisible, sans

du marché et une bureaucratie

origines ni fondations traçables,

incompréhensible, une présence

5. Fragmenter

qui circule librement, à l’image

de basse extraction qu’il vaut

Il arrive que l’État implante

des grands nuages insaisissables

mieux éviter, sur laquelle on

une politique qui déclenche

d’argent qui se promènent dans

n’écrit jamais rien sauf sur le

localement des effets aussi consi-

le monde financier et inquiètent

mode de l’aversion la plus totale

dérables qu’imprévus ; des petites

bon nombre d’économistes

et dont l’architecture devrait être

villes mineures, des villages

contemporains. Cette nébuleuse

sauvée. Le fait que le troisième

font mousser leur influence et

de pouvoir n’est pas moins réelle

pouvoir — orgware, bureaucratie,

dévier une opération de portée

que le pouvoir disciplinaire défini

marché, quel que soit le nom

nationale, voire européenne. La

par Michel Foucault, mais elle est

qu’on lui donne — soit devenu

complexité inhérente du pouvoir

bien plus visible. En fait, nous en

l’environnement naturel de l’acte

gouvernemental coexiste avec le

avons conscience depuis long-

de construire à n’importe quelle

mélange complexe qu’il forme

temps, même comme absence

échelle est le secret le moins bien

avec les pouvoirs du marché. Ou

de pouvoir, comme impuissance.

gardé du métier.

plutôt, la complexité vient du

Mais l’impuissance en question,

fait qu’il devient de plus en plus

celle de l’État moderne à diriger

7. Réguler

difficile de distinguer les pouvoirs

son navire, ne devrait pas être

Le fonctionnement de cette

de l’État et ceux du marché, et

considérée comme une simple

« autre sorte, anonyme, de

qu’il est sans doute inutile d’es-

impuissance, comme le degré zéro

pouvoir » est bien connu des

sayer. […] La relation dialectique

du pouvoir sur l’échelle du pou-

praticiens de l’urbanisme. Ils ont

traditionnelle entre les initiatives

voir. Il y a là à l’œuvre une autre

affaire à lui au quotidien. Si on les

anthologie 96

criticat 08


laisse faire, ce qui arrive presque

des plans d’extension récents des

Mais, toujours à l’inverse de leurs

toujours, les pouvoirs en place

villes néerlandaises est reconnais-

prédécesseurs, les concepteurs de

fabriquent le paysage urbain

sable partout. Elle n’a rien à voir

ces nouvelles zones résidentielles

que l’on connaît. L’autoroute est

avec une décision planificatrice,

refusent d’édicter une matrice

construite par les gens des auto-

elle ne découle pas d’une idée de

formelle uniforme où faire vivre

routes en suivant des préoccupa-

la manière de construire les villes

les gens afin d’éviter l’accusation

tions autoroutières ; puis les lois

ou de la tâche de l’urbanisme.

d’incorrection politique. À la place,

du pays sur le bruit et la pollution

C’est une forme sans auteur, une

ils dessinent un kaléidoscope de

interdisent qu’on construise des

transcription spatiale parfaite du

formes censé représenter la plu-

logements, des commerces et des

troisième paradigme du pouvoir

ralité de la société postmoderne.

bâtiments publics dans une zone

défini par Frank Ankerschmit. Elle

L’urbanisme moderne nous avait

de 600 mètres de chaque côté

gaspille une quantité obscène de

imposé la répétition, l’urbanisme

de cette infrastructure. Seuls les

territoire puisque la distance est

postmoderne nous impose la

équipements de plein air — acti-

le seul tissu urbain qui connecte

différence. Pour paraphraser

vités sportives, industrielles,

ces expressions des différents

Michael Speaks, on pourrait dire

jardins — sont autorisés. Les règle-

modes de pouvoir.

que l’urbanisme se contente

ments d’urbanisme stipulent le

trop souvent de représenter

8. Différencier

son milieu et ne se donne plus

vert par maison ; d’autres règle-

Certains urbanistes tentent d’ex-

pour but de le transformer. Pour

ments, le nombre d’équipements

pliquer en termes idéologiques

reconquérir une liberté et renouer

nombre de mètres carrés d’espace

sportifs et de jardins potagers.

la situation fâcheuse qui leur

avec la ville dans sa totalité

Résultat : tous ceux-ci sont

est faite, déclarant que leur rôle

et sa complexité, l’urbanisme

implantés au bord de l’autoroute.

n’est plus d’exercer un pouvoir

devra échanger ses pouvoirs ;

Ce qui laisse à l’urbaniste peu de

ou d’avoir de grandes idées sur la

il ne devra plus dépendre des

latitude pour dessiner une ville

ville, mais de suivre le courant, de

pouvoirs pyramidaux d’hier, mais

dont il ne contrôle que les figures

faire avec les forces de la société

faire équipe pour attaquer la

formelles de base où seront

et du marché, d’être flexibles,

nébuleuse complexe des pouvoirs

construites les maisons. Le dessin

pragmatiques, de résoudre les

d’aujourd’hui.

de l’espace public est placé sous

questions l’une après l’autre et

le contrôle presque absolu des

de construire de la qualité là où

gens de la mobilité, qui décident

on peut. Comme les plans tels

par exemple de la largeur des

que ceux de Berlage ou de van

trottoirs. Puis les gens de la com-

Eesteren pour Amsterdam ne

pagnie de bus, ceux des chemins

peuvent plus servir à faire la

de fer, du tram, définissent des

ville, les urbanistes tentent, à

trajets et des densités. Tous ces

l’échelle d’un seul quartier, de

intervenants font preuve d’une

parvenir à la même densité de

confiance proche de l’autisme

contrôle au mètre carré que celle

à l’égard de séries de règles

qu’exerçaient Berlage et van

intangibles. La structure de base

Eesteren sur des villes entières.

Extrait de « Org-wars », 1998. L’intégralité de cet article est disponible en anglais sur http://www.crimsonweb .org/spip.php?article52. Crimson Architectural Historians est un collectif d’historiens de l’architecture qui s’est constitué en 1994 à Rotterdam comme consultants en urbanisme. Il comprend notamment Ewout Dorman, Anushka Pronkhorst, Michelle Provoost, Simone Rots, Wouter Vanstiphout et Cassandra Wilkins.

anthologie Sur l’urbanisme

97


Olivier Thuault, Boîte à outils, mai 2011

98


carte blanche 99


État actuel de la maison du XVIIe siècle située 22, rue Basfroi, XIe arr. Photo : Pierre Chabard, juin 2011.


Un ouvrage récent, produit par le Pavillon de l’Arsenal, loue l’entreprise volontariste de construction de logements sociaux et d’amélioration de l’habitat dégradé que mène tambour battant la Ville de Paris. Légitime dans ses principes, cette politique de Bertrand Delanoë, maire PS depuis dix ans, mérite cependant d’être discutée, à l’heure où ses effets architecturaux deviennent visibles dans le paysage parisien et servent de support à son propre marketing.

Pierre Chabard L’inhabitable rase Pierre Chabard, membre de la rédaction de criticat, est architecte, critique et historien, maître assistant à l’Ensa de Marne-la-Vallée.

La crise du logement est devenue aujourd’hui si aiguë et les architectes ­tellement inaudibles dans le débat public qu’elle engendre1 que la publi­ cation d’un petit livre simplement intitulé L’Inhabitable et cosigné par l’écrivain Joy Sorman et l’architecte Éric Lapierre suscite une forme d’espoir. L’espoir d’entendre une parole d’intellectuels sur une scène où dominent plutôt la novlangue technocratique des pouvoirs publics, la bouillie communicationnelle des politiques, la rhétorique revendicatrice, voire activiste, du monde associatif et le sensationnalisme larmoyant et alarmiste des grands médias. Consacré à l’habitat insalubre, que l’on préfère — curieuse interférence avec l’actualité contestatrice — appeler « indigne » dans les sphères de l’État2, ce court ouvrage est le premier volume d’une collection au titre maniéré : « Mémoires urbaines Paris XXIe siècle ». Dans le but de « relire l’histoire à l’aune de l’actualité », celle-ci est coproduite par le Pavillon de l’Arsenal, organe de diffusion et de promotion de l’action urbaine et architecturale de la Ville de Paris, sous la direction générale de Dominique Alba depuis 2003, et les éditions Alternatives, connues pour leurs ouvrages très illustrés sur l’habitat « alternatif », qu’il soit sur l’eau, en kit, nomade, dans les arbres ou autoconstruit. La présence de l’habitat insalubre dans cette liste, comme s’il était une variante de plus de ces alternatives à l’habitat « normal », laisse quelque peu perplexe. Le principe de cette collection à-venir est simple :

point de vue Chabard : L’inhabitable rase

101


« chaque ouvrage réunit un écrivain et un architecte3 » et soumet un problème à leurs « regards critiques » (p. 4). Il est difficile en effet de trouver un problème plus urgent, plus impérieux, que celui de la vétusté chronique de nombreux appartements, voire d’immeubles entiers, à Paris et ses conséquences humaines, sociales et sanitaires. Bertrand Delanoë, élu en 2001 et réélu en 2008 à la tête de la Ville de Paris, déclarait pourtant, le 15 juin 2010, à l’occasion de l’inauguration de 17 logements sociaux au 36, rue de la Charbonnière (XVIIIe) : « l’habitat insalubre a été éradiqué à Paris », tout en se pressant d’ajouter : « Il ne reste que deux ou trois immeubles. » Conviant le lecteur à la visite de sept de ces « taudis » contemporains dans les anciens faubourgs (125, rue du faubourg du Temple, Xe arr. ; 31, rue Ramponeau, XXe arr. ; 46, rue Championnet, XVIIIe arr. ; 23, rue Pajol, XVIIIe arr. ; 72, rue Philippe-de-Girard, XVIIIe arr. ; 73, rue Riquet, XVIIIe arr. ; 10, rue Mathis, XIXe arr.), le présent ouvrage semble, à première vue, contredire le triomphalisme du maire. Mais à y regarder de

1. À l’exception, peut-être, des récentes prises de position de l’architecte Patrick Bouchain appelant à « dé-normer » le logement social (voir Criticat, n° 2, pp. 76 – 97 et n° 4, pp. 86 – 97). 2. « L’habitat indigne » est une notion juridique introduite par l’article 4 de la loi du 31 mai 1990, dite « loi Besson ». 3. Le suivant, La Nouvelle Rive-Gauche, coécrit par Pierre Assouline et Marc Mimram, est consacré au quartier Paris-Rive Gauche dans le XIIIe arrondissement (paru en août 2011).

plus près, il apparaît plutôt comme un authentique produit de sa stratégie de communication.

L’inauguration par Bertrand Delanoë de l’opération de logements sociaux du 36, rue Charbonnière (XVIIIe arr.), le 15 juin 2010, à la une de Perspectives : la lettre de la Siemp à ses partenaires, n° 13, 4e trim. 2010.

La voix de son maire Relativement hétérogènes sur le fond et la forme, les deux textes qui composent l’ouvrage — le volet littéraire de Sorman (« L’inhabitable », pp. 7 – 60) et historiographique de Lapierre (« L’insalubrité à Paris : de la destruction à

point de vue 102

criticat 08


Jaquette de Joy Sorman, Éric Lapierre, L’Inhabitable, Paris, Alternatives/Pavillon de l’Arsenal, 2011.

la reconstruction de la ville », pp. 87 – 133) — sont typiquement des écrits de commande. Leurs auteurs, qui ne s’étaient pas rencontrés avant la promo, servent un projet qui n’est pas vraiment le leur. Sans doute choisie pour sa notoriété récente et le goût pour la chose 4. Voir son recueil de nouvelles intitulé Gros œuvre (Gallimard, 2009) et son petit texte accompagnant un livre pour enfants (Popville, Hélium, 2009) dans lequel elle propose une vision étrangement naïve de l’origine des villes : « Au commencement il y a souvent une église et son clocher. »

édifiée dont elle a fait preuve dans d’autres écrits4, la jeune romancière, essayiste et chroniqueuse à la télévision, remplit sa tâche avec application. Pleine d’empathie, Sorman écrit à fleur des choses et tente de renouer avec les qualités descriptives de la littérature réaliste dont elle revisite le lexique, l’imagerie, voire les lieux communs : les plafonds sont « rongés par l’humidité » (p. 11), « lépreux » (p. 42) « maculés d’auréoles brunes » (p. 21) ; les murs « suintent la crasse » (p. 12) ou sont « rongés par les cafards » (p. 21) ; « les moisissures font comme des traînées verticales d’eau rouillée et de terre humide » (p. 42). Son écriture irréprochable a la justesse d’une jeune fille de bonne famille garante des bons usages, en toutes circonstances ; même lorsqu’elle rencontre un rat : « Je croise une de ces bêtes repues dans la cage d’escalier, qui prend le temps de lever les yeux et de me regarder — le rat est ici chez lui. Il ne faut pas crier. » (p. 36). Ou quand on lui offre « du thé à la menthe et des choux à la crème rose qu’il est inenvisageable de refuser. » (p. 53). Avec une certaine sensibilité, Sorman décrit en caméra subjective la réalité quotidienne de ces immeubles, évoquant tout à la fois la souffrance, la honte, la folie parfois, mais aussi l’attachement paradoxal des habitants à leur condition fragile. Mais pour rester dans la métaphore cinématographique, elle laisse hors-champ les causes et les enjeux, ne transgressant

point de vue Chabard : L’inhabitable rase

103


pas le cadrage imposé par le commanditaire du livre. Elle s’attarde sur les habitants, mais ne dit rien des autres acteurs : propriétaires, aménageurs, élus, associations, etc. Elle élude les raisons pour lesquelles un « habitat » devient « insalubre » et elle se tait sur les autres formes du mal-logement : sans-abri, néo-bidonvilles, appartements insalubres dans des immeubles non dégradés… Là où on lui a dit de regarder, elle décrit la surface du visible mais ne donne pas à comprendre ce qui le détermine. Pour écrire Le Quai de Ouistreham5, Florence Aubenas s’était immergée

5. Éditions de l’Olivier, 2010.

seule pendant six mois dans l’anonymat d’une longue enquête, partageant la vie précaire des travailleurs pauvres, en pleine crise économique. En guise d’expérience du terrain, Sorman a, quant à elle, bénéficié des quelques visites que lui a organisées la Société immobilière d’économie mixte de la Ville de Paris (Siemp), sur les pas de ses agents (infirmière, assistante sociale, etc.). Accompagnant quelques-unes de leurs tournées de routine pendant l’hiver 2009 – 2010, elle s’est le plus souvent contentée de recueillir leurs témoignages qu’elle a ensuite largement romancés. La Siemp est précisément l’acteur clé de cette histoire. En plus « de construire, réhabiliter, rénover et gérer des ensembles immobiliers, [de] réaliser des opérations d’aménagement et des équipements6 », elle a reçu de la Ville de Paris, par une convention publique d’aménagement signée en mai 2002, une mission de résorption de l’habitat insalubre à Paris. Sur les 1 030 immeubles « dégradés et insalubres » recensés par l’État et la Ville en 2001, la Siemp fut chargée d’en traiter 434 avant 20107, grâce à un arsenal d’outils techniques et juridiques et un financement exceptionnel de 315 millions d’euros (dont 153,9 millions de la Ville de Paris). Tout en chiffres prodigieux (660 logements sociaux livrés à ce jour sur plus de 2 000 prévus), le bilan de la Siemp est en consonance avec les promesses mirobolantes de Delanoë lors de sa dernière campagne : construire 4 500 logements neufs chaque année, financer 40 000 logements sociaux supplémentaires avant 2014 et entrer ainsi avec six ans d’avance dans les barèmes de la loi SRU (20 % de logements sociaux par commune). C’est bien l’œuvre de la Siemp, fleuron de la politique municipale en la matière, qui se trouve célébrée dans le livre, sous toutes ses coutures : action sociale et sanitaire, relogement des habitants, acquisition, réhabilitation, démolition et reconstruction des immeubles. Après avoir longuement décrit la décrépitude désespérante des taudis, Joy Sorman achève opportunément son texte par un récit de relogement aux accents lyriques. Une famille,

6. Voir le site : http://www. siemp.fr. 7. Les autres immeubles sont traités soit par la Semavip (Société d’économie mixte d’équipement et d’aménagement de la Ville de Paris) qui, en avril 2002, a déjà signé une convention similaire, portant sur 46 immeubles dans le quartier ChâteauRouge (XVIIIe arr.), puis 20 immeubles du quartier Ourcq-Jaurès (XIXe arr.), soit par des procédures d’OAHD (opérations d’amélioration d’habitat dégradé), pour 278 puis 419 immeubles dispersés dans Paris, voire des OPAH (opérations programmées d’amélioration de l’habitat) dans le cas de 97 immeubles de quartiers très dégradés (Moinon-Sainte-Marthe, Xe arr. ; Réunion, XXe arr…).

« après avoir loué une camionnette grâce à l’indemnité d’éviction », franchit le seuil de son logement flambant neuf fourni par la Siemp : « puis la lumière qui entre par la baie vitrée, le blanc aveuglant des murs, une chaleur diffuse,

point de vue 104

criticat 08


et la vie qui s’ouvre devant soi comme une béance heureuse et insondable. » (p. 60). La fabrique de l’insalubrité Présenté à la fois comme « architecte DPLG, historien, critique, enseignant », Éric Lapierre emprunte quant à lui d’autres voies mais parvient aux mêmes fins que Joy Sorman. Commissaire d’exposition, conférencier et 8. Cf. Éric Lapierre, « La ville, l’immeuble, la façade », in J. Lucan (dir.), Paris des faubourgs. Formation, transformation, Paris, Picard, 1996, pp. 175 – 187 ; Éric Lapierre, Identification d’une ville : architectures de Paris, Paris, Pavillon de l’Arsenal, 2002 ; Éric Lapierre (dir.), Aménager Paris, Paris, Mairie de Paris, Direction de l’urbanisme, 2005 ; Éric Lapierre, Guide d’architecture à Paris : 1900 – 2008, Paris, Pavillon de l’Arsenal, 2008 (pour le 20e anniversaire du Pavillon de l’Arsenal). 9. Voir Roger-Henri Guerrand, « Aux origines du confort moderne », in Jacques Lucan (dir.), Eau et gaz à tous les étages : Paris, 100 ans de logement, Paris, Picard/Pavillon de l’Arsenal, 1992, pp. 14 – 29. 10. Voir surtout Jacques Lucan, « Les points noirs des îlots insalubres » et « Mille cinq cents hectares à reconquérir », in Jacques Lucan (dir.), Eau et gaz à tous les étages, op.cit., pp. 76 – 91 et 136 – 148. 11. Jacques Lucan (dir.), Le Paris des Faubourgs, op. cit., p. 95.

auteur régulier pour le Pavillon de l’Arsenal8 (qui expose aussi ses projets d’architecture), c’est lui qui « retrace l’histoire » de l’insalubrité à Paris et « des programmes successifs de réhabilitation » (4e de couverture). Adoptant la forme historiographique, certes la plus didactique mais la moins réflexive et la moins critique qui soit, son texte est platement chronologique, enchaînant cinq épisodes successifs dans l’illusion d’une continuité : la naissance de l’hygiénisme urbain au milieu du XIXe siècle ; l’établissement du Casier sanitaire des maisons de Paris entre 1894 et la fin des années 1900 ; la délimitation des 17 « îlots insalubres » au lendemain de la Première Guerre mondiale ; la politique de rénovation urbaine des Trente Glorieuses ; la préparation et l’adoption du plan d’occupation des sols (POS) renouant avec les « tissus constitués » du Paris historique ; et enfin, conduisant le lecteur d’un pas de géant vers l’apogée de cette histoire héroïsée, la lutte menée depuis 2001 par Bertrand Delanoë contre l’habitat indigne. Quels problèmes pose cet historique ? D’abord, il relève de la seconde main, exploitant les travaux des auteurs de la génération précédente, de Roger-Henri Guerrand9 à Jacques Lucan10, dont Lapierre fut disciple, mais délaissant leurs hypothèses critiques : l’hygiénisme comme arme de contrôle social pour le premier, l’insalubrité comme prétexte du « desserrement de l’agglomération et [de l’] effacement parcellaire11 » pour le second. Mais surtout, comme Sorman, Lapierre aborde l’insalubrité comme un phénomène immanent, presque naturel. Elle n’est pas étudiée en soi mais par le prisme de l’action politique, réformatrice et/ou urbanistique qui a été entreprise pour y faire face. Lapierre ne traite pas de l’insalubrité comme question mais avec des réponses qu’on lui a apportées au fil du temps : enquête, diagnostic, résorption, éradication, table rase, reconstruction, réhabilitation, etc. C’est ainsi qu’on peut lire, à propos de la « barre » de logements des grands ensembles de l’après-guerre : « la plus grande invention architecturale et urbaine du XXe siècle est donc conçue comme une réponse à l’insalubrité » (p. 97). À trop regarder les effets, ce sont les causes du phénomène, différentes à chaque époque, qui échappent au lecteur (et à l’auteur). Le seul passage qui les aborde suggère qu’au XIXe siècle, l’insalubrité naît dans les faubourgs

point de vue Chabard : L’inhabitable rase

105


parce que la propriété privée y est très parcellisée et qu’ils ne font l’objet d’aucune planification, d’aucune « figure urbaine d’ensemble » (p. 92). Il aurait été intéressant de rappeler qu’aujourd’hui c’est précisément le contraire, en tout cas pour les exemples mentionnés dans le livre. Un rapport de l’Atelier parisien d’urbanisme (Apur), observatoire des dynamiques métropolitaines de la Ville de Paris dont Dominique Alba est directrice déléguée, montre que le mauvais entretien d’un immeuble, conduisant à sa dégradation et éventuellement à son insalubrité, est paradoxalement dû, dans près d’un cas sur trois, aux opérations publiques d’urbanisme : procédures d’alignement, définition de périmètres d’intervention12. Alors que les autres types de causes (blocages juridiques, copropriétés à problèmes, successions vacantes, malveillance, etc.) génèrent une insalubrité diffuse13, celle-ci est très localisée et apparaît sur la « carte de l’habitat indigne » dressée par l’Apur en juin 2007 comme des nuages denses de points. Prenons trois des quatre secteurs opérationnels sur lesquels Lapierre conclut son texte et qui illustrent ce phénomène : l’îlot Caillié, au nord du boulevard de la Chapelle (XVIIIe arr., architecte coordinatrice : Odile Seyler) ;

12. Frédéric Homand et Stéphanie Jankel, Résorption de l’habitat indigne à Paris, 2002 – 2007, enquête Apur pour l’Observatoire du logement et de l’habitat à Paris, juin 2007, pp. 16 – 17. 13. Cette insalubrité diffuse est principalement traitée par les procédures d’OAHD.

Fréquel-Fontarabie, près de la place de la Réunion (XXe arr., arch. coord. : Eva Samuel) et Nord-Émile Chaine, au nord-est du boulevard Ornano (XVIIIe arr., arch. coord. : Patrick Céleste). Tous les trois avaient été identifiés dans les années quatre-vingt comme territoires d’intervention et soumis à une déclaration d’utilité publique14, qui donne à la Ville un droit de préemption dite « renforcée » (DPUR). « Les propriétaires ont très vite renoncé à l’entretien normal, tandis que les immeubles et les lots progressivement acquis par la municipalité étaient murés, parfois squattés, en attendant

14. Respectivement en 1988, 1990 et 1988. 15. F. Homand et S. Jankel, op.cit.

la réalisation du projet d’aménagement.15 »

point de vue 106

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Opérations de démolition de la Siemp, 138, rue de Charonne (XIe arr.) et 135, rue Pelleport (XXe arr.), pour construire des immeubles de logements sociaux; opérations de la Siemp dans le secteur « Fréquel-­Fontarabie », XXe arr. Photos : Pierre Chabard, juin 2011.

Le pourri des faubourgs C’est cette insalubrité-là que traite en grande partie la Siemp depuis 2002. Plus concentrée, elle est aussi plus spectaculaire dans son éradication, donnant lieu à des réalisations architecturales qui se prêtent efficacement à la communication. Les « quelques exemples parisiens » en annexe du livre (pp. 135 – 157) sont d’ailleurs volontiers piochés dans ces secteurs : deux ­opérations assez fines, malgré leurs façades brutalistes, de Jacques Moussafir et de Charles-Henri Tachon, respectivement 14 – 18, rue ÉmileChaine et 3 – 5, rue du Nord ; un immeuble de Louis Paillard aux couleurs venues d’ailleurs (verdâtre dehors et orange dedans), 18, rue Caillié ; et un autre de Pascal Gontier, 3 – 11, passage Fréquel, qui élève sur rue sa sèche façade en acier Corten pré-rouillé (et post-tagué). Chacun de ces projets est présenté sur une double page par deux clichés de Jean-Claude Pattacini, l’un des photographes attitrés de la Siemp : à gauche, une vue sinistre de « l’avant », en quart de page, en noir et blanc et dans la grisaille ; à droite, une vue triomphale de « l’après », en pleine page, en couleur et sous le soleil. Les images de gauche, qui auraient pu, il

16. Jacques Lucan (dir.), Paris des faubourgs. Formation, transformation (catalogue de l’exposition au Pavillon de l’Arsenal, octobre 1996 – janvier 1997), Paris, Picard/Pavillon de l’Arsenal, 1996.

y a quinze ans, illustrer le pittoresque du Paris faubourien célébré en 1996 dans une exposition de Jacques Lucan au Pavillon de l’Arsenal16, servent ici d’obscurs faire-valoir aux radieux projets de la Siemp, selon une rhétorique visuelle éculée, surexploitée par les revues d’architecture des années 1950 – 1960. Tout comme à cette époque, la stigmatisation d’un certain bâti de faubourg semble aujourd’hui légitimer le déploiement d’une autre vision

Vue de la rue Caillié. À droite, l’immeuble de 8 logements sociaux de Louis Paillard pour la Siemp, 18, rue Caillié, livré fin 2010. Photo : Pierre Chabard, juillet 2011.

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Double page de L’­Inhabitable (pp. 156 – 157) présentant l’opération de 15 logements sociaux de la Siemp, 3 – 11, passage Fréquel (XXe arr.), conçus par l’­architecte Pascal Gontier. Photos de l’atelier Pascal Gontier, à gauche, et de Stephan Lucas, à droite.

architecturale, urbaine et, on n’ose dire, sociale. Les immeubles décrits avec tant d’empathie par Sorman sont également, pour la Siemp, des ressources foncières pour construire les architectures vantées par Lapierre. Promues et diffusées par l’Arsenal, celles-ci illustrent abondamment les publications municipales. Mais où en sommes-nous aujourd’hui avec ce « Paris des faubourgs », constitué de plusieurs strates historiques parfois contradictoires, aussi composite que les quartiers dits « haussmanniens » sont homogènes ? En parcourant les arrondissements du Nord et de l’Est parisiens, force est de constater que la compréhension et la prise en compte par les architectes de leur diversité et de leur complexité morphologique furent très lentes. Et ce qu’on a appelé, à partir du milieu des années soixante-dix, « l’architecture urbaine », en rupture avec l’urbanisme de la table rase des Trente Glorieuses, y a adopté des attitudes variables et très inégales en qualité, au fil des trois dernières décennies, période qui constitue un étrange angle mort dans le texte de Lapierre. Enracinée dans des réflexions géométriques plutôt abstraites, cette architecture dite « urbaine » a d’abord produit des ensembles souvent vastes, singulièrement monotones dans leur complexité, comme dans l’îlot de la Petite Roquette (arch. : J. Kalisz et J.-C. Bernard, 1977). Qu’elle fut post ou néomoderne, elle a ensuite encombré les ZAC des années 1980 – 1990 d’objets lourds et compacts, aux proportions volontiers horizontales et dont les effets de façade ont vieilli bien avant l’âge, comme dans le quartier du

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Fantôme d’un ancien ­entrepôt démoli par la Siemp au 73, boulevard de la Villette. Photo : Pierre Chabard, juillet 2011.

bas Belleville. Armées d’argumentaires résolument « urbains », ces architectures s’émancipaient pourtant le plus souvent du parcellaire, de l’échelle et des rythmes des paysages faubouriens existants. À quelques exceptions près, il a fallu attendre la fin des années quatre-vingt-dix pour voir les architectes porter réellement attention à ces derniers. « Comment concilier cette nostalgie — sentiment parfaitement honorable — et la conscience de ce que l’urbanisation d’un faubourg n’a souvent jamais été qu’une étape provisoire dans la formation de la ville ? », s’interroge alors Lucan, fervent zélateur de la redécouverte de ces territoires. « C’est bien là une véritable aporie qui fera osciller les interventions 17. Jacques Lucan, op.cit., p. 13.

entre geste violent et repli timoré.17 » En guise de réponse, son propre projet — trois petits immeubles au coin de l’ancienne cité Phalsbourg et de la rue Léon-Frot (XIe arr., 25 logements sociaux, 1998 – 2004) — pourrait être vu comme un symptôme de la réconciliation tardive des architectes parisiens avec l’ordinaire des faubourgs (ou avec une certaine idée qu’ils s’en font alors) : façades neutres et régulières, à la blancheur crayeuse, rythmées par des fenêtres verticales et des corniches conformes au contexte, respect de l’alignement. Quand on plisse les yeux, l’immeuble s’oublie au profit de la séquence de la rue. Cette attitude, qui se généralise au tournant des années 2000, notamment ZAC des Amandiers, dans le XXe arrondissement, sur l’ancien « îlot insalubre n° 17 », est entérinée dans les règlements urbains : les révisions du POS (1989, 1994), mais surtout le plan local d’urbanisme (PLU) adopté en été 2006, pendant le premier mandat de Delanoë, qui multiplie les dispositions de protection dans ces quartiers. Il semble aujourd’hui évident que ce fragile point d’équilibre résiste très difficilement aux impératifs quantitatifs et aux échéances courtes imposés par les promesses de la deuxième campagne du maire. L’accélération de

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sa politique de l’habitat marque sa nouvelle mandature et participe de sa stratégie de réélection en 2014. Dans le but de « favoriser la réalisation de logements sociaux », un nouveau PLU, en vigueur depuis novembre 2009, confirme ce tournant et privilégie la densification sur la préservation. Recensant à la parcelle le maigre foncier disponible (anciens garages, bâtiments de moins de trois étages, immeubles insalubres, emprises conventuelles…), il met à nouveau la pression sur les faubourgs qui continuent d’être, intra muros, les quartiers les moins denses et les plus mutables. Le retour du refoulé Depuis 2009, à la manière des Salons du XIXe siècle ou des foires agricoles, l’exposition annuelle des concours de logements sociaux à Paris18, organisée par le Pavillon de l’Arsenal, permet de mesurer les effets architecturaux, urbains et patrimoniaux de cette politique. Montrant les planches et les maquettes des concurrents et du lauréat de plusieurs dizaines de concours jugés dans l’année, elle donne à humer l’air du temps, permet de repérer

18. Deux éditions ont déjà eu lieu : « Habiter 09.08/09.09 », du 13 octobre au 15 novembre 2009, et « Habiter 10.09/09.10 » du 8 octobre au 7 novembre 2010.

quelques idées fixes des maîtres d’œuvre et des maîtres d’ouvrage qui circulent d’un projet à l’autre. Bien sûr, on croise encore beaucoup de façades blanches aux nez de planchers filants, aux baies verticales, souvent décalées d’un étage à l’autre, jouant avec plus ou moins de bonheur de l’effet de code-barres ou de « puzzle coulissant » et éventuellement agrémentées de sempiternelles persiennes en bois. Mais on observe, dans cette famille de projets, une tendance à la radicalisation et à l’abstraction. Le bâtiment est envisagé comme un prisme pur, dont la surface, animée d’angulations diverses, couvre d’un même revêtement les murs et la toiture. Traitées soit en creux, soit en saillie, les fenêtres interrompent l’uniformité de cette enveloppe continue comme autant d’événements, exacerbés par des jeux de

Brochure promotionnelle de l’opération de logements « O3 » du promoteur Vinci Immobilier dans la ZAC Gare de Rungis, au sud du XIIIe arrondissement (arch. : Anne Demians), diffusée en juin 2011.

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Projet de 15 logements sociaux, dessiné par Pascal Gontier pour la Siemp, 3 – 11, passage Fréquel (XXe arr.), illustrant une plaquette promotionnelle de la Siemp (octobre 2008, pp. 6 – 7). Opération regroupant 100 logements sociaux de Jakob + ­MacFarlane pour la RIVP, 123 bis boulevard ­Sérurier, XIXe arr., 2003 –  2008, en couverture du catalogue de l’exposition « Vers de nouveaux logements sociaux » à la Cité de l’architecture et du patrimoine, sept. 2009 –  juin 2010 (Milan : Silvana Editoriale, 2009).

contrastes : quand les premières ont un aspect brillant, une couleur acidulée (éventuellement dorée), un design très high-tech, la seconde adopte une texture mate, une couleur neutre, une matérialité plus pauvre. Les fortes contraintes thermiques du Plan Climat adopté par la Ville de Paris dès l’automne 2007, et qui préconise une isolation par l’extérieur, conduisent à une variante récurrente : le prisme se voit couvert uniformément de panneaux au calepinage plus ou moins savant. Les volets, fabriqués dans le même matériau, rendent au bâtiment son apparence de monolithe abstrait dès qu’ils sont refermés. Cependant, la problématique omniprésente de « l’enveloppe » légitime également des propositions plus formalistes, dont on reconnaît parfois les lointains tubards dans les projets de musée, de bibliothèque ou de gratteciel de la jet-set architecturale. Appliqués ici à des logements sociaux, on ne compte pas les surfaces de verre plissées, les résilles non-standard, les hachures de bardages de bois, les murs végétaux, les empilements de boîtes, les tôles perforées, telles des tranches de gruyère, d’infinis trous circulaires de diamètres variables. Désinhibés par l’attente des commanditaires friands d’imagerie architecturale forte et par la béate et optimiste rhétorique de l’innovation portée par le Pavillon de l’Arsenal, des architectes choisissent de se distinguer par la surenchère formelle, avec des projets en état de totale dérégulation esthétique : porte-à-faux inutiles et coûteux, gadgets pseudodurables (pots de fleurs, éoliennes, échafaudages de bois), styling excessif et outrancier des façades, formes molles inadaptées tant au parcellaire qu’aux usages domestiques (soit à meubler tous les logements sociaux en Verner Panton). Fictionnalisant à l’extrême leurs projets, plusieurs imaginent le combat entre deux forces contradictoires, à la manière d’un mauvais film de SF hollywoodien : d’un côté, l’ordre et l’orthogonalité géométrique ; de l’autre,

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le désordre et la contamination. Comme la gangrène détruit l’intégrité d’un membre sain, on voit, dans un projet non retenu pour le faubourg du Temple, une surface aléatoire, forcément « végétalisée », grignoter les volumes d’un immeuble assez standard par ailleurs. En dix ans, les valeurs semblent s’être diamétralement renversées. La ville, que la génération précédente avait instaurée en morale commune, au risque parfois de l’inhibition, devient une scène d’expression individuelle, de distinction professionnelle et de caprice architectural, avec la « radicalité » comme seul impératif esthétique. Le surinvestissement intellectuel, matériel et financier absorbé par les enveloppes, parties du bâtiment qui sont du plus grand profit médiatique pour l’architecte comme pour le commanditaire, masque trop souvent un abandon du plan, longtemps considéré comme un véritable laboratoire du versant social et politique du projet architectural. Face à un labyrinthe normatif kafkaïen (normes environnementales, accessibilité des handicapés, contraintes de surfaces, etc.), beaucoup d’architectes ont démissionné de ce terrain typologique peu rentable. À contre-sens de l’évolution des modes de vie, ils dessinent des cuisines ouvertes et en second jour, des salles de bains sans lumière, des séjours aux contours absurdes et résiduels. Alors que la demande sociale se complexifie (familles recomposées, cohabitation des générations, travail à domicile…), bien peu d’architectes prennent le risque de perdre un concours pour avoir passé trop de temps sur ce casse-tête. Photo qui présentait le site de l’opération BichatTemple (Paris Habitat OPH) à l’exposition « Habiter 09.08/09.09 » au Pavillon de l’Arsenal, du 13 octobre au 15 novembre 2009.

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Image de synthèse du projet de logements sociaux de l’agence Bruther, pour la Siemp, au 135, rue Pelleport (XXe arr.). © Bruther.

L’amnésie collective Mais ces expositions annuelles du Pavillon de l’Arsenal donnent également des indices sur l’évolution du regard porté sur le bâti ancien des faubourgs, traces d’un Paris populaire en cours d’effacement. Comme dans le livre de Sorman et Lapierre, les sites des différents concours sont montrés par une vilaine photographie noir et blanc aux cadrages peu flatteurs. C’est le cas, par exemple, du coin de la rue Bichat et de la rue du faubourg du Temple (Xe arr.), où le bailleur social Paris Habitat conduit une importante opération de 91 logements, avec parkings et locaux d’activités, et d’une crèche de 66 places avec un jardin public. Réunion de deux parcelles profondes, ce grand terrain de 3 240 mètres carrés, qui doit être entièrement libéré, est occupé par un bâti hétéroclite et inégal : ateliers et entrepôts du XIXe siècle en fond de cours, immeubles placards bas sur la rue Bichat datant de 1859 et 1862, trois bâtiments d’habitation de la seconde moitié du XVIIIe siècle, dont un spécimen assez rare d’immeuble à sept travées aligné sur la rue du faubourg du Temple. Engagé il y a près de vingt-cinq ans, le processus d’acquisition publique de ces constructions, l’absence chronique d’entretien et la dégradation qu’il a provoquée rendent aujourd’hui inéluctable leur 19. Voir le compte rendu de la séance plénière du 3 mai 2010 de la Commission du Vieux Paris, instance consultative de la Ville de Paris en matière de patrimoine architectural.

démolition, suscitant l’indignation de la Commission du Vieux Paris19. Sans céder au fétichisme, à la volonté de figer la ville sur elle-même, on peut penser que la réhabilitation de ces quelques traces du Paris du XVIIIe siècle aurait, si les mesures conservatoires avaient été prises assez tôt, enrichi le projet. Considère-t-on les architectes si incapables de traiter de la complexité historique et morphologique des tissus urbains qu’il soit nécessaire de leur servir une parcelle vierge et rectangulaire ? Pourquoi condamne-t-on le lauréat de ce concours, Alexandre Chemetoff, justement connu pour son intelligence et son acuité envers les lieux où il construit, à se rendre complice de cette table rase ?

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L’opération Bichat-Temple n’est pas un cas isolé. À l’angle des rues Saint-Sébastien et de la Folie-Méricourt (XIe arr.), on a vu peu à peu les parpaings murer les fenêtres et les palissades couvrir les vitrines des vieux commerces. À la place des deux bâtiments existants, dont certains éléments remontent aux années 1730, la Régie immobilière de la Ville de Paris (RIVP) prévoit la construction de onze logements, quelques bureaux et commerces. Maître d’œuvre de l’opération, Smoothcore architectes, jeune agence parisienne à la mode, a beaucoup réfléchi aux contraintes thermiques, emballant son immeuble dans « un manteau d’écailles de zinc blanc cassé » et proposant une « rationalisation des espaces extérieurs, indépendants de la structure et traités dans le projet comme deux respirations vibrantes dédiées au domaine public20 ». La sauvegarde de l’environnement planétaire serait-elle devenue incompatible avec celle de l’environnement urbain ? Une autre opération de 23 logements sociaux, menée par la Siemp, va s’implanter sur une parcelle traversante entre le 13 de la rue des Pavillons et le 135 de la rue Pelleport (XXe arr.), occupée par des immeubles aujourd’hui proches de la ruine et dans le collimateur de la Ville depuis 1988. Adossés à la maison voisine, une jolie bâtisse de faubourg du milieu du XIXe siècle

20. Voir la présentation du projet sur le site http:// architopik.lemoniteur.fr. 21. Les opérations de loge­ ments sociaux de la Siemp convergent vers des coûts voisins de 2 400 euros par m2, qu’il s’agisse de réhabilitation ou de démolitionreconstruction.

(133, rue Pelleport), ils sont coincés entre une impeccable et monumentale barre de logements des années soixante (arch. : Jacques Ménard) et le hérissement feuilleté d’un immeuble de Frédéric Borel (SGIM, 1990). Pour quelle obscure raison le maître d’ouvrage a-t-il jugé préférable d’inclure dans la démolition la maison du 133, encore en bon état, alors qu’on sait qu’il y a, contrairement à ce que l’on croit, une parité de coût entre la réhabilitation et la démolition-reconstruction21 ? La collision typiquement faubourienne entre quatre strates architecturales hétérogènes était-elle tellement insupportable à assumer intellectuellement par l’esprit réductionniste de nos décideurs municipaux qu’il était nécessaire d’en effacer une ? Ravie de l’aubaine, l’agence Bruther, qui avait dessiné un projet sur la première parcelle, s’est empressée de photocopier sa façade et de la reproduire devant la deuxième. Les architectes de la génération du baby-boom s’étaient distingués de leurs aînés par un discours sophistiqué sur la mémoire urbaine, sur la ville comme palimpseste, comme enchevêtrement de temps et d’espace. Par opportunisme ou simplement pour s’adapter aux évolutions de la commande, la jeune garde de l’architecture parisienne a singulièrement simplifié son discours sur le sujet. C’est l’activisme d’une association de quartier qui a permis de sauver une maison ancienne au 22, rue Basfroi (XIe arr.). Menant une opération de logements sur cette parcelle et les deux adjacentes, Paris Habitat envisageait en effet la démolition de

Brochure de la mairie du XIe arrondissement présentant le projet d’aménagement du 20 – 24, rue Basfroi (arch. : Rh+), distribuée dans les boîtes aux lettres des habitants du quartier en mai 2011.

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22. Voir Élisabeth Pillet, « Une ancienne maison du faubourg Saint-Antoine : le 22, rue Basfroi (XIe arr.) », Paris Patrimoine, n° 3, décembre 2006, pp. 77 – 83. 23. Voir le site Internet de l’agence : http://www. rhplus-architecture.com.

ce petit édifice élevé au tout début du XVIIe siècle, sous le règne d’Henri IV22. Contrainte de l’intégrer à son projet, l’agence Rh+ reconnaît après coup que : « Cette configuration permet, d’un point de vue urbain, de restaurer la composition parcellaire historique. […] D’un point de vue architectural et social, cela permet de casser l’échelle du grand ensemble de logements pour proposer l’échelle de l’immeuble parisien, plus domestique.23 » La fuite en avant La volonté de l’équipe de Delanoë de traiter l’habitat insalubre, de construire des logements dans Paris et de contribuer ainsi à réduire la pénurie criante de l’offre d’habitat en Île-de-France est juste et louable. Mais face à une crise complexe tissée de logiques contradictoires, l’emballement de cette politique au tournant de la seconde mandature, le passage de la médecine à la chirurgie, de la qualité à la quantité, transforment un projet équilibré en une pure performance aux effets contreproductifs : prime au formalisme architectural le plus spectaculaire, désintérêt pour la complexité sociale et historique de la ville existante et finalement — faisant mentir les promesses de campagne — , aggravation de la disparité Est-Ouest dans la répartition de l’habitat social. Bien sûr, on ne peut pas tenir Delanoë pour responsable des stratégies cyniques, réactionnaires et clientélistes des maires UMP de l’Ouest parisien

Patrick Bloche, maire socialiste du XIe arrondissement, dans Le Onzième en mouvement, magazine municipal, n° 10, avril – mai 2011, p. 9.

pour limiter la construction de logements sociaux dans leurs arrondissements. Ces derniers soutiennent en sous-main des associations d’habitants nimby dont les arguments insensés vont de la pure mauvaise foi au racisme assumé. Récemment, dans le XVIe arrondissement, plusieurs d’entre elles ne se sont-elles pas opposées, avec un certain succès, à l’opération de 135 logements de Paris Habitat dessinée par la prestigieuse agence japonaise SANAA, au motif du « massacre de nos espaces verts au profit de monstrueux blocs de béton24 » ? L’argument laisse songeur quand on sait que le terrain, situé au 45 – 47, boulevard du Maréchal Fayolle dans le XVIe arrondissement, fait face au bois de Boulogne et à ses 845 hectares de verdure…

24. Voir le tract de l’­association Quartier Dauphine Environnement, www.quartierdauphine.fr/ affiches-tracts-79/.

En hiver 2011, une autre association a obtenu le blocage d’un permis de construire pour une opération de 31 logements sociaux à l’angle de la rue Saint-Dominique et du boulevard de la Tour-Maubourg, dans le VIIe arrondissement (où la proportion de logements sociaux avoisine, comme dans le

25. Entretien avec Rachida Dati, Le Monde, 26 janvier 2011.

XVIe, les 2 %). Déplorant l’arrivée de « familles qui, évidemment, auront plus

26. Lettre de Rachida Dati à Gérard Carrière, 1er septembre 2009.

des formes » d’un projet qui va « dénaturer l’ensemble architectural de haute

de difficultés matérielles que la sociologie du VIIe 25 », la maire Rachida Dati a adressé une lettre à l’architecte-voyer de la Ville dénonçant « l’agressivité qualité que constitue cette section du boulevard de la Tour-Maubourg. 26 »

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La combinaison insidieuse entre les deux argumentaires, social et spatial, démographique et esthétique, le second masquant le premier, fait frémir. Mais à l’inverse, quels trésors d’imagination, quelles contorsions intellectuelles faudrait-il déployer pour défendre le projet de l’agence Beckmann & N’Thépé pour cette opération, baptisée sur leur site « Ornementation sociale » ? Sculptural, décoratif et de faible intérêt typologique, leur geste architectural consiste à répondre au bâti haussmannien par un chahut de « plots habités arborant des pièces d’ornementation métalliques dorées, incrustées dans le béton blanc poli27 » ; ce qui promet encore une de ces « grandes bâtisses » dont Zola raillait le « luxe si neuf et si insolemment bête28 » dans le Paris du Second Empire. L’horizon étroit et artificiel de l’année 2014 qui borne, pour des raisons électorales, l’action de Delanoë, tend à étouffer un débat qui devrait être

27. Voir le site Internet de l’agence : http://www. b-nt.biz. 28. Émile Zola, La Curée, Paris, Gallimard, 1981 (1871), p. 224.

envisagé à beaucoup plus long terme et à d’autres échelles. Il tend aussi à le polariser et à le politiser, favorisant les réflexes les plus simplistes et manichéens : être de gauche impliquerait forcément d’être modernisateur contre tous les conservateurs, revendiquer la création contre la muséification de la ville, l’utopie contre l’immobilisme réactionnaire. Mais pourquoi cela impliquerait-il d’adhérer à des projets architecturaux paresseux, complaisants et aux effets faciles ? Bernard Rudofsky avait monté en 1964 son exposition sur le génie de « l’architecture sans architecte29 » afin d’alerter ses contemporains sur les impasses architecturales d’un modernisme affadi, stéréotypé et déserté par l’intelligence. De la même manière, il serait utile à certains acteurs de l’architecture parisienne d’observer à nouveau l’inventivité et les qualités

29. Bernard Rudofsky, Architecture without Architects: a Short Introduction to Non-Pedigreed Architecture, New York, Doubleday, 1964.

« durables » des dispositifs spatiaux, constructifs et urbains dont est tissé l’ancien Paris populaire. Il ne s’agit pas d’y porter un regard forcément patrimonial mais d’en prendre acte pour enrayer la logique de densification

Plan de l’opération de 135 logements sociaux de SANAA pour Paris Habitat, 45–47, avenue du maréchal Fayolle, XVIe arr. Projet de 31 logements sociaux de Beckmann & N’Thépé pour Batigère, boulevard de la TourMaubourg, VIIe arr. Dessin : A. Deswarte

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Le restaurant antillais Aux Chutes du Carbet, 31, rue des Vignoles (XXe arr.). Photo de Jean-Marie Monthiers (1996) publiée dans J. Lucan (dir.), Paris des faubourgs. Formation, transformation, Paris, Pavillon de l’Arsenal, 1996, p. 208. Le restaurant bo-bo Les Mondes bohèmes, 31, rue des Vignoles, printemps 2011.

aveugle qui les a saisis et qui les transforme avec une certaine arrogance architecturale. Cette logique s’explique surtout par défaut : d’un côté, par la difficulté de construire dans les arrondissements gérés par la Droite ; mais de l’autre, par une certaine panne de la négociation intercommunale à l’échelle de l’agglomération parisienne, dont l’étendue coïncide encore peu ou prou avec l’ancien département de la Seine. Les opportunités foncières pour construire du logement sont marginales dans Paris mais sont considérables dès que l’on franchit le Périphérique et les vertigineuses frontières communales. L’énergie dissipée à faire entrer au chausse-pied des programmes de logements sociaux dans les anciens faubourgs déjà bien pourvus, au risque d’en faire disparaître irrémédiablement certaines qualités, pourrait être avantageusement mise à profit pour faire avancer cette cause métropolitaine dont le principal obstacle est la balkanisation du pouvoir municipal. Ce nécessaire changement d’échelle ne doit pas servir non plus de bonne conscience pour figer les faubourgs dans un état définitivement gentrifié et disneylandisé. Face à la pensée unique des technocrates, aux impératifs commerciaux des promoteurs, à l’agenda des politiques, les architectes sont peut-être les mieux placés pour trouver les alternatives typologiques, programmatiques et constructives, pour faire évoluer sur eux-mêmes ces quartiers encore mixtes, pour y pratiquer la « chirurgie conservatrice » expérimentée par Patrick Geddes dans le taudis ouvrier du vieil Edimbourg à la fin du XIXe siècle. Les petits maîtres parisiens, les yeux rivés sur la 30. Voir l’exposition « Cronocaos » de l’Office for Metropolitan Architecture, montée pour la première fois à la Biennale d’architecture de Venise 2010.

constellation des « starchitectes », devraient méditer les récentes prises de position d’un des plus malins d’entre eux qui, prenant les autres de court, a remis le patrimoine, ou plutôt ce que les Anglo-Saxons nomment heritage, au cœur de l’architecture contemporaine30. Et l’on sait, depuis René Char, que « notre héritage n’est précédé d’aucun testament ». P.C.

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Un minibus à toit rouge et un autobus à impériale dans le quartier de Sheung Wan. Photo : Anderson Lee


Transport semi-collectif à mi-chemin entre le bus classique et le taxi privé, le minibus de Hong Kong est une merveille d’efficacité économique qui exploite la densité nodale caractéristique du tissu de la ville. En s’adaptant en temps réel aux contraintes de son extrême congestion, il symbolise les aspirations d’une métropole où vitesse signifie profit.

Anderson Lee Lettre de Hong Kong Anderson Lee est architecte, directeur fondateur de l’agence Index Architecture. Enseignant à l’université de Hong Kong, il est aussi le commissaire principal de « HK/SZ 2011 », la Hong Kong/Shenzhen Bi-City Biennale d’architecture et d’urbanisme.

Quand on pense à Hong Kong, on se représente généralement une forêt de tours minces comme des cure-dents et de gratte-ciel modernes en verre entassés au bord de l’eau. Les visiteurs se sentent obligés de prendre le Star Ferry pour traverser le Victoria Harbour ou le funiculaire pour se rendre jusqu’au pic Victoria afin d’embrasser les vues panoramiques sur la baie. Si ces deux moyens de transport reflètent la géographie locale, pour voir et comprendre Hong Kong — la ville et sa condition urbaine, sa culture et son identité — il faut prendre un minibus. Êtes-vous prêt pour le voyage ? Les minibus de Hong Kong sont des vans à 16 places assises (il est interdit de rester debout). Le modèle le plus courant est le Toyota Coaster, facilement reconnaissable à son apparence de jouet et à sa couleur crème. Contrairement au grand bus à impériale hérité de notre passé de colonie britannique, le minibus est de taille assez modeste, pas plus de 6 mètres de long. Dans une ville de 7 millions d’habitants où l’espace est restreint et où les trottoirs grouillent de piétons, ce gabarit s’avère parfait pour transporter un groupe en filant et en se faufilant avec agilité dans la circulation. Le système des minibus fonctionne à Hong Kong précisément parce qu’un grand nombre de gens vivent dans un espace très concentré : 44 500 habitants au kilomètre carré (contre 24 500 pour Paris). Pour vous rendre rapidement d’un bout à l’autre de la ville, sautez dans un minibus à toit rouge. Repérez-les, alignés aux stations indiquées près

correspondance Lee : Lettre de Hong Kong

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de carrefours et autres lieux fréquentés, ou hélez-en un (il y en a presque toujours un qui passe). À peine êtes-vous monté à bord que la porte se referme derrière vous et que le chauffeur démarre en trombe. Si vous apercevez un panneau indiquant de boucler votre ceinture de sécurité, ne perdez pas de temps à la chercher : la plupart du temps, il n’y en a pas. À l’avant du bus, un grand cadran numérique indique en rouge la vitesse du véhicule, qui augmente à toute allure. Lorsque le conducteur dépasse la vitesse légale autorisée, ce qu’il fait immanquablement, une alarme retentit, mais cela reste sans effet sur lui. Il accélère encore, sans que les autres p ­ assagers en soient perturbés le moins du monde. S’il rencontre un embouteillage, il trouve tout de suite une solution pour le contourner : les deux roues gauche montées sur le trottoir, il se fraie un chemin jusqu’à la prochaine rue transversale afin de dévier vers une trajectoire alternative. Les bus à itinéraires planifiés sont distancés et les chauffeurs de taxi trop

La concurrence est rude dans le centre de Hong Kong entre les nombreux minibus.

timides pour enfreindre le code de la route de manière aussi flagrante. Avant que vous n’ayez eu le temps de vous en apercevoir, le minibus a repris sa course et le cadran rouge émet à nouveau un signal sonore. Si vous avez oublié d’indiquer au conducteur votre destination, criez simplement « stop ! » quand vous vous en approchez. À la descente, payez la course (environ 5 dollars de Hong Kong pour un trajet court, soit moins de 50 centimes d’euro) et vérifiez que vous n’avez rien oublié à bord car à la seconde où vous poserez le pied sur le trottoir, le chauffeur aura déjà redémarré. La plupart des Hongkongais vous diront que les minibus, les siu bah comme on les appelle ici, sont plus efficaces que les taxis, surtout aux heures de pointe. Ils circulent sur des itinéraires vaguement déterminés d’un point de la ville à un autre mais à la différence des bus à itinéraires fixes, ils peuvent s’arrêter n’importe où, en tout cas tant que cela n’est pas « formellement interdit ». Contrairement aux taxis qui ne prennent en charge qu’une course à la fois, leur fonctionnement repose sur l’idée qu’on peut facilement trouver une bonne douzaine de personnes qui veulent se rendre au même endroit et au même moment. Les siu bah quadrillent l’île principale mais ils traversent aussi Kowloon et les Nouveaux Territoires, à toute heure. Comme leur réseau est constitué d’un plus grand nombre d’itinéraires « intermédiaires » que les lignes principales de bus, ils desservent des zones où celles-ci ne vont pas fréquemment ou directement, ce qui comble un vide laissé à la fois par les transports en commun et par les véhicules individuels. Le plus gros avantage du siu bah est sa capacité à vous emmener au pas de votre porte plus rapidement que n’importe quel autre moyen de transport. En plus de quarante ans, les siu bah ont marqué la ville de leur présence familière. Ils sont en fait un sous-produit illégal des émeutes de Hong Kong

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de 1967. Inspirés par la révolution culturelle chinoise, les gauchistes procommunistes avaient transformé un simple conflit du travail en protestation de grande ampleur contre la loi coloniale britannique. Les manifestants se heurtèrent violemment aux forces de police et la ville fut paralysée. Durant les émeutes, les deux compagnies de bus publiques, China Motor Bus et Kowloon Motor Bus, encouragèrent leurs employés à faire grève. Le service public de tramway fut interrompu et il ne resta plus pour se déplacer que des taxis privés. Vinrent quelques individus entreprenants avec des vans. Bien que ne possédant pas de permis officiels, ils proposaient une forme de transport collectif à petit prix. Parce que c’était la seule solution, le gouvernement ferma les yeux. Les triades (la mafia locale) y virent une opportunité économique lucrative et mirent tout de suite la main sur cette nouvelle activité. En 1969, comme les services de bus publics restaient inadaptés aux besoins de la ville, le gouvernement légalisa l’activité des minibus en délivrant (contre une certaine somme) quelque 4 350 permis pour des « bus publics légers » (ce nombre n’a pas changé). Cette situation provoqua une intense controverse. Bien des gens estimaient que le gouvernement avait tort d’approuver des activités reconnues comme illégales, aussi pratiques et utiles fussent-elles. Les autorités ont donc tenté en 1972 de légitimer les minibus en en plaçant un certain nombre sous la tutelle du département des Transports. Afin de différencier les deux, on les a pourvus de toits verts. Les minibus d’origine, moins régulés, ont des toits rouges. Les siu bah sont à l’image de notre situation politique : un pays, deux systèmes.

Dès que le chauffeur dépasse la vitesse de 80km/h, l’alarme liée au cadran numérique se met à sonner sans affecter pour autant le flegme des p ­ assagers. Photos : ­Anderson Lee

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Les minibus, qui ont été baptisés « maxitaxis » (maxicabs), sont devenus un service essentiel dans une ville qui ne vit que par le commerce.

Aujourd’hui, les deux types de minibus existent toujours : 1 313 toits rouges, 3 037 toits verts. Leur différence réside également dans leur fonctionnement logistique et économique. Hormis le fait qu’ils circulent en suivant des itinéraires et horaires officiels, les minibus à toits verts ont un tarif fixé et publié, tout comme les bus classiques. En revanche, ceux à toits rouges sont totalement dépendants des lois du marché ; ils représentent l’esprit authentique du siu bah hongkongais. Parce qu’ils sont libres d’établir leurs propres itinéraires, horaires et tarifs, ils les réajustent constamment afin de battre tous les autres transports publics à tarifs fixes. Les itinéraires peuvent être adaptés afin de mieux répondre à la demande ; les conducteurs s’­écartent fréquemment de leur chemin habituel à la demande du client pour éviter la circulation et avancer. Les tarifs fluctuent eux aussi : ils démarrent bas pour attirer le client, puis augmentent au fil de la course. Les chauffeurs ont perfectionné l’art de la tarification. Ils font souvent monter les prix en heure de pointe, pendant une journée pluvieuse ou lorsque les gens sont susceptibles d’avoir le plus besoin d’eux ; juste ce qu’il faut pour gagner un petit peu plus d’argent, sans toutefois faire fuir les clients ou les pousser à prendre un bus classique. Une seule exception : lorsqu’un typhon frappe et que tous les autres services de bus sont arrêtés, un siu bah facturera facilement dix fois le prix habituel ! Bien avant l’apparition des téléphones portables et de la navigation par satellite, les siu bah étaient équipés d’un système de radio élaboré qui

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permettait aux conducteurs de créer leur propre réseau virtuel. Ces derniers échangent en permanence des mises à jour de la localisation des embouteillages, des caméras de contrôle de la vitesse, des patrouilles de police et de clients potentiels à prendre en route. Le conducteur opère sur le principe généralement admis, mais tacite, qu’il fera tout ce qui est en son pouvoir pour tester les limites de son véhicule et repousser celles des règles de circulation. Comme le disent les habitués, « le chauffeur de siu bah risquerait sa vie pour vous emmener à destination, que Dieu vous garde ! » Mais il ne s’agit en aucun cas de dévouement ou de sens du service. Les conducteurs de minibus à toits rouges, contrairement à leurs homologues aux toits verts, travaillent le plus souvent à leur compte ; ils possèdent des véhicules ou en louent à de plus grosses entreprises. Comme ils doivent payer les triades pour avoir accès aux permis et aux itinéraires, ils ont tendance à rouler vite pour effectuer davantage de courses et récolter davantage d’argent. Le modèle commercial du siu bah offre un service aux passagers qui souhaitent se rendre rapidement à un endroit donné et récompense financièrement le chauffeur qui maximise le nombre de transactions. Qu’un phénomène en apparence aussi insignifiant que le minibus ait pu se développer jusqu’à devenir une entreprise capitaliste parfaitement rodée n’est pas surprenant à Hong Kong. La ville se place au quatrième rang des plus grands centres financiers mondiaux, après New York, Londres et Tokyo ; l’économiste Milton Friedman a pu y voir « la plus marquante expérience d’un capitalisme du laissez-faire ». Le fait que Hong Kong aurait dû devenir la première et la seule colonie à dépasser le PIB annuel par habitant de la Les accidents sont fréquents. Les chauffeurs des bus à toit rouge sont réputés pour leur conduite rapide et relâchée.

Grande-Bretagne prouve que cette ville ne vit que par et pour le commerce. Au pied des étages commerciaux des tours de la HSBC ou de la Bank of China, les rues sont pleines de marchands en tous genres, tous affairés à une activité ou à un échange basé sur le commerce. Si ce dernier est le moteur de Hong Kong, l’efficacité commerciale est sa vertu dorée. Mais la primauté du capitalisme de marché ne présente-t-elle pas quelques inconvénients ? On entend parler d’un accident de minibus environ toutes les deux semaines. Leur taux d’accident est presque huit fois plus élevé que pour tous les autres types de véhicules. Les statistiques ont montré qu’en 2008, un minibus sur quatre était impliqué dans une collision. Bien que la loi de 2004 exige la présence de ceintures de sécurité dans les nouveaux bus, plus de la moitié circule toujours sans. Rien d’étonnant quand on connaît les liens qu’a entretenus et continue d’entretenir le réseau des siu bah avec la pègre. Quant au gouvernement, il préfère ignorer les manquements aux règles de ces transports urbains peu orthodoxes.

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Malgré les risques, les siu bah prospèrent. C’est peut-être justement cette association entre le siu bah et la vitesse, le rendement et la volonté de gagner contre le système qui plaît au Hongkongais, qui aime toujours faire la course en tête. Le siu bah trouve sa place dans notre tissu urbain mais aussi dans une mentalité collective qui place le profit avant tout. Pour répondre au surpeuplement de la ville, le gouvernement ne se tourne pas vers une politique urbaine visionnaire ; il augmente tout simplement la production d’offres : de nouveaux terrains sont sans cesse gagnés sur l’eau pour être vendus au promoteur le plus offrant. L’État n’est pas juste un État, c’est aussi une entreprise. Dans ce contexte, Hong Kong tolère deux sortes de minibus, semblables mais différents à bien des points de vue : un bus, deux systèmes. Ici, l’existence simultanée de ces logiques semble tout à fait naturelle. Bien avant la cession de 1997 et la mise en application du concept de Deng Xiaoping — « un pays, deux systèmes » — , Hong Kong vivait déjà sous un régime double, hérité d’un siècle passé sous la loi britannique. C’est sans doute pour cette raison que la Ville a maintenu et développé deux jeux de

Ils paraissent identiques, mais le minibus à toit rouge (à gauche) n’a ni numéro ni parcours officiel, à la différence de celui à toit vert (à droite).

lois parallèles (parfois même contradictoires en apparence) : officielles et officieuses, rédigées et tacites, explicites et implicites. Après un peu plus d’une décennie sous la loi chinoise, quel est l’avenir de la politique de Deng ? Même si les lois déclarées et la constitution de Hong Kong ont été maintenues, des influences invisibles s’exercent sur la Ville depuis la Chine continentale. Cette fois-ci, cependant, c’est l’État socialiste hautement autoritaire et régulé de la RPC qui tente de s’immiscer dans la mentalité capitaliste de Hong Kong. Qu’est-ce que cela signifie pour le futur de notre ville ? Quelles seront les répercussions sur notre système politique, nos conventions sociales et les emblèmes de notre vie quotidienne, comme le siu bah ? Plus de régulation de la part de l’État et moins de libre entreprise ? Plus de minibus aux toits verts et moins de toits rouges ? Seul le temps nous le dira, mais alors que le gouvernement tente activement de convertir les bus rouges en bus verts, il semblerait que nous ayons déjà notre petite idée. A.L.

Traduit de l’anglais par Déborah Vuillaume.

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criticat revue bisannuelle numéro 8 / septembre 2011 © 2011 Association Criticat, Paris Tous droits réservés. Criticat 52, rue de Douai 75009 Paris critic@criticat.fr www.criticat.fr Directrice de la publication : Françoise Fromonot La revue est réalisée et éditée par l’association Criticat : Pierre Chabard Joseph Cho Valéry Didelon Martin Étienne Françoise Fromonot Stefanie Lew Bernard Marrey Félix Mulle Relecture : Joëlle Bibas Conception graphique et mise en pages : Binocular, New York Diffusion : Camille Didelon Impression : Darantiere / Néo-Typo 8, boulevard de l’Europe 21801 Quétigny Caractères : TheSerif, Trade Gothic Papier : 115 gr Satimat naturel Remerciements à : François Andrieux, Florence Hanappe, Audry Jean-Marie, Stéphanie Jankel, Jean-François Aresnes, Marie-Jeanne Dumont, Sylviane Léger, Agnès Tabareau, Solenn Guevel, Jean-Jacques Treuttel Revue publiée avec le concours du Centre national du livre et de la Direction générale des patrimoines (Sous-direction de l’architecture) du ministère de la Culture et de la Communication.

Les textes publiés dans criticat n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs. issn: 1961-5981 Dépôt légal : septembre 2011 Nº d’impression : 11-xxxx Imprimé en France

Addendum : Criticat remercie avec retard le caue 78 et Hélène Bouisson, organisateurs à Paris de la journée de formation Ekopolis « Écologie du projet, ce que nous apprend la théorie de l’acteur-réseau », à l’issue de laquelle les propos d’Albena Yaneva publiés dans notre numéro 7 ont pu être recueillis le 25 novembre 2010 par Pierre Chabard et Marilena Kourniati. La visite de l’île de Nantes avec Patrick Henry, évoquée par A. Yaneva, avait été également organisée par H. Bouisson dans le cadre de la préparation de cette journée.

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