Cahier numérique du CRIEM / CIRM's Digital Notebook 03 — Vivre et analyser la crise sanitaire à Mtl

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CAHIER NUMÉRIQUE 9 septembre 2020

VIVRE ET ANALYSER LA CRISE SANITAIRE À MONTRÉAL

Mathilde Jacqueline

SOUS LA DIRECTION DE Laurent Vernet , Stéphane Guimont Marceau, Magalie Quintal-Marineau

vol. 3, septembre 2020


Table des matières DIRECTION _____________________________________________ p. 8 INTRODUCTION ________________________________________ p. 4 Stéphane Guimont Marceau, Magalie Quintal-Marineau et Laurent Vernet PARTICIPANT·E·S _______________________________________ p. 8

I. MARGINALISATIONS ET INÉGALITÉS SOCIALES PRÉSENTATION ______________________________________ p. 18 Raphaëlle Ainsley-Vincent MONTRÉAL-NORD : ÉPICENTRE DES CRISES ET DE LA SOLIDARITÉ ___________________________________ p. 20 Bochra Manaï et Nargess Mustapha (BLACK) BODIES AS SURFACES IN THE URBAN CONTEXT? ____________________________________________ p. 24 James Oscar LE DROIT À LA SANTÉ POUR TOU·TE·S : LE BIEN-ÊTRE SANITAIRE DES DÉTENU·E·S AU QUÉBEC _________ p. 29 Jacob Desjardins

II. COHABITATION DANS LES ESPACES PUBLICS PRÉSENTATION ______________________________________ p. 34 Raphaëlle Ainsley-Vincent ÉVOLUTION DE LA SOCIABILITÉ PUBLIQUE À MONTRÉAL ET IMPACT DE LA COVID-19 ___________ p. 36 Annick Germain et Islem Bendjaballah RÉFLEXIONS D’UNE CHERCHEUSE EN SÉCURITÉ ROUTIÈRE : REDONNER DE L’ESPACE AUX PIÉTONS POUR EXPÉRIMENTER LA VILLE AUTREMENT EN TEMPS DE CRISE _____________________________________ p. 40 Marie-Soleil Cloutier


Table des matières LA PLACE DES ANIMAUX·LES EN VILLE : UNE PERSPECTIVE ANTISPÉCISTE _______________________p. 43 Sarah-Maude Cossette L’ESPACE URBAIN : POUR TOUTES ET TOUS? _____ p. 48 Lisa Van Campenhout

III. SOLIDARITÉ ET RÉSISTANCE PRÉSENTATION ______________________________________ p. 52 Raphaëlle Ainsley-Vincent PARC-EXTENSION : UNE ACTION COMMUNAUTAIRE SOLIDAIRE FACE À LA DOUBLE CRISE SOCIALE ET SANITAIRE ____________________________________________ p. 54 Mariana Alves de Souza et Rim Chehab LES CYCLISTES SOLIDAIRES : UN MOYEN DE RENFORCER LE RÉSEAU COMMUNAUTAIRE DANS MERCIER–HOCHELAGA-MAISONNEUVE _________ p. 60 Pascale Monier L’AGRICULTURE URBAINE : SOURCE DE RÉSILIENCE FACE À LA PANDÉMIE? ÉTUDE RÉALISÉE DANS LE QUARTIER DE HOCHELAGA-MAISONNEUVE __ p. 64 Nathalie Nahas Illustrations, Mathilde Jacqueline Dans la tentative de décomplexer les pratiques artistiques intimes, les œuvres que je présente sont tirées de mes cahiers de dessin, puis mises en évidence par la sérigraphie et l’aquarelle. Le tout oscille entre le militantisme, les scènes du quotidien et l’imaginaire. Aussi étudiante en géographie, les illustrations du présent cahier ont été inspirées par les thématiques abordées lors du séminaire « Espaces de marginalisation et de résistance », auquel j’ai participé. Les personnes intéressées à acheter l’illustration de la couverture peuvent contacter l’artiste via les réseaux sociaux. Les profits de la vente seront remis à l’organisme Parole d’excluEs.


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| Direction | STÉPHANE GUIMONT MARCEAU Professeure adjointe, Centre Urbanisation Culture Société de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) Stéphane Guimont Marceau est professeure adjointe à l’INRS. Ses recherches s’intéressent aux processus et aux géographies de colonisation et d’exclusion, aux relations entre personnes autochtones et non autochtones au Québec, aux espaces sociaux des jeunes Autochtones urbains, ainsi qu’à la violence contre les femmes autochtones dans les Amériques. Elle est membre des réseaux VRM, DIALOG, Tryspaces et de la Chaire Réseau Jeunesse du Québec.

LAURENT VERNET Chargé de cours, Dépt. d’études urbaines et touristiques, UQÀM; Chercheur invité en histoire de l’art, UdeM

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Belisle

Laurent Vernet est chargé de cours à l’Université du Québec à Montréal, chercheur invité en histoire de l’art à l’Université de Montréal et membre associé du CRIEM. Ses travaux traitent, dans une perspective sociologique, des modes de production et de réception des œuvres d’art dans les espaces publics, entre autres en fonction d’enjeux liés à l’inclusion et à la représentation des diversités.


LA CRISE SANITAIRE À MONTRÉAL

| Direction | MAGALIE QUINTAL-MARINEAU Professeure adjointe, Centre Urbanisation Culture Société de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) Magalie Quintal-Marineau est professeure adjointe à l’INRS. Ses recherches portent sur la participation des femmes au développement et au marché du travail, les inégalités sociales et économiques dans l’arctique et aux espaces de dialogue entre sociétés autochtones et allochtones. Elle est membre du réseau DIALOG et de la Chaire Réseau Jeunesse du Québec.

Les Cahiers numériques du CRIEM contribuent à la diffusion des connaissances sur Montréal et produites au sein des universités et des milieux de pratique dans le cadre d’activités grand public du centre. Ils recueillent les propos échangés et constats de recherche partagés par ses membres chercheurs et invités – acteurs des milieux social, culturel, économique et municipal de la métropole – et qui touchent la vie quotidienne des Montréalais. Le présent Cahier découle de deux séminaires intensifs aux cycles supérieurs offerts par l’INRS et l’UQÀM portant sur les espaces de marginalisation et de résistance et l’impact de la crise sanitaire sur Montréal. Les textes qui s’y trouvent ont été rédigés par des chercheur·se·s, des intervenant·e·s du mileu et des étudiant·e·s du cours

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ANALYSER LA CRISE EN TEMPS DE CRISES : RETOUR SUR DES EXPÉRIENCES RÉVÉLATRICES DE RÉALITÉS COMPLEXES Stéphane Guimont Marceau, Magalie Quintal-Marineau, Laurent Vernet

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intervenant·e·s offrent des pistes pour réfléchir aux éléments de rupture et de continuité induits par la COVID-19 sur différentes dimensions de la forme montréalaise, mais aussi pour analyser comment cette dernière est révélatrice d’espaces de marginalisation ou de résistance. Si notre postulat était qu’une meilleure compréhension de la crise pourrait permettre une meilleure préhension sur celle-ci, notre analyse a mis en lumière des fractures sociospatiales préexistantes.

e Cahier numérique donne forme à la réflexion amorcée avec des chercheur·e·s, des professionnel·le·s et les étudiant·e·s de nos séminaires du printemps 2020, « Montréal : ruptures et continuités » et « Espaces de marginalisation et de résistance », qui s’inscrivent dans le programme d’études urbaines offert conjointement par l’INRS et l’UQAM. La thématique commune de cette mouture particulière de ces séminaires de maîtrise et de doctorat était l’impact de la crise sanitaire de la COVID-19 sur le tissu social montréalais et québécois. Cette réflexion a mobilisé à la fois des savoirs scientifiques et des savoirs expérientiels, dans un objectif de co-construction des connaissances.

Les inégalités sociales et spatiales révélées par la pandémie s’inscrivent à la fois dans les espaces publics et privés (le chez-soi), et sont plus largement symptomatiques d’un système lui-même en crise (les crises dans la crise). Les réseaux de solidarité mis au jour ce printemps soulignent que ces espaces sont fluides, que les frontières entre privé et public sont poreuses et que le personnel est politique avant tout.

Les textes ainsi réunis proposent une lecture des différents « marquages » de la crise sanitaire sur l’espace urbain. Les expériences et les analyses d’enseignante·s, étudiant·e·s et

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LA CRISE SANITAIRE À MONTRÉAL Enseigner la crise pendant la crise Rencontres synchrones avec des chercheur·e·s et des professionnel·le·s, création d’un forum virtuel alimenté par les étudiant·e·s, démarche en transfert et mobilisation des connaissances : plusieurs moyens ont été mis en place pour que notre compréhension de la crise s’appuie sur les réalités vécues sur le terrain, dans un contexte où les visites et les observations n’étaient pas possibles. Pour en apprendre plus sur la démarche pédagogique développée pour ces séminaires, consultez l’entretien que les enseignant·e·s ont accordé au réseau Villes Régions Monde ou assistez à la table ronde virtuelle sur ce sujet du 9 septembre 2020, de 12 h 30 à 14 h.

La crise comme révélatrice des inégalités sociales

Les inégalités sociales ont été soulignées davantage à la fin mai 2020 par une commotion causée par la brutalité policière et le profilage racial qui a atteint Montréal, comme le reste du monde occidental, pour créer une vague de contestation contre cette violence endémique et le racisme systémique qui la propage. Malgré les multiples évidences de la « citoyenneté partielle » des personnes racisées2, soulignée par des recherches qui se succèdent3, le gouvernement du Québec refuse encore de reconnaître la présence de discrimination raciale à tous les niveaux de l’administration publique et des services de la province. Le refus de colliger les données de l’épidémie de COVID-19 désagrégées en fonction de l’ethnicité va dans le même sens et invisibilise la marginalisation de certaines populations. En outre, même avec des données désagrégées, si l’analyse qui en est faite n’utilise pas une approche intersectionnelle4, les populations soumises à une multiplicité de facteurs d’exclusion demeureront invisibles. L’intersectionnalité permet de mieux comprendre les impacts cumulatifs de processus d’exclusion lorsque plusieurs fac-

La pandémie a eu pour effet de mettre au jour les profondes inégalités sociospatiales que la gouvernance néolibérale avait déjà largement exacerbées, tant au niveau de la répartition des ressources que des diverses formes de vulnérabilité et ce, à toutes les échelles, du quartier jusqu’au globe. La crise sanitaire à Montréal, comme dans d’autres villes du Québec, a permis de voir combien, dans une démocratie libérale, les citoyen·ne·s ne subissent pas les crises tou·te·s outillé·e·s des mêmes ressources. La situation dans Montréal-Nord et dans Parc-Extension, qu’abordent respectivement Bochra Manaï et Nargess Mustapha puis Mariana Alves de Souza et Rim Chehab, nous a ainsi ramenés de plein fouet à ces constats nécessaires. Cela dit, les crises permettent aussi de voir surgir des réponses multiples et constantes de résistance et de solidarité, comme le rappellent Pascale Monier et Nathalie Nahas. Le Québec, qui prétend être une société où règne l’égalité de genre, a aussi dû faire face à un impact accru de la crise sur les femmes, entre autres par un confinement toujours actif pour plusieurs d’entre elles dans des rôles liés aux soins et à la reproduction sociale1. 1 Claire Major, « Affect Work and Infected Bodies: Biosecurity in an Age of Emerging Infectious Disease », Environment and Planning A: Economy and Space, vol. XL n° 7, 2008, p. 1633-1646.

Robin Maynard, Noir·e·s sous surveillance : esclavage, répression, violence d’État au Canada, Montréal, Mémoire d’encrier, 2018.

Office de consultation publique de Montréal voir plus loin; Commission Viens, Rapport final. Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics: écoute, réconciliation, progrès, Québec, Gouvernement du Québec, 2019; Victor Armony, Mariam Hassaoui et Massimiliano Mulone, Les interpellations policières à la lumière des identités racisées des personnes interpellées : Analyse des données du Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM) et élaboration d’indicateurs de suivi en matière de profilage racial, rapport de recherche remis au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), août 2019. 4 Kimberlé Crenshaw, « Mapping the Margins: Intersectionality, Identity Politics, and Violence against Women of Color », Stanford Law Review, vol. XLIII, 1991, p. 1241-1299. 3

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non humains ont sans contredit joué un rôle à ce chapitre : les animaux de compagnie ont obligé leurs propriétaires à s’aventurer hors leur domicile alors que les sorties étaient découragées, tandis que les « sauvages », comme l’aborde Sarah-Maude Cossette, en auraient profité pour reprendre leur place dans l’espace urbain.

teurs se combinent pour une personne, par exemple le genre et la race. Le rapport Racisme et discrimination systémiques dans les compétences de la Ville de Montréal émis le 3 juin 2020 par l’Office de consultation publique de Montréal5 (OCPM) est tombé à point nommé pour soutenir la vague d’indignation face à une réalité occultée, faute d’être reconnue. Ce rapport signale que les représentations sociales liées aux relations interculturelles et à l’intégration qui animent la société québécoise permettent d’éviter de confronter notre rapport collectif au racisme et à l’exclusion sous toutes ses formes ; le texte de James Oscar présente une solide réflexion à cet égard. La Ville de Montréal a fait ce que le gouvernement du Québec refuse encore de faire : la mairesse Valérie Plante a non seulement reconnu la présence de racisme systémique sur son territoire et dans ses institutions, mais elle s’est engagée à les combattre. Reste à voir comment cela prendra forme.

Les cinq principes développés par Lyn H. Lofland pour décrire les interactions entre étranger·ère·s6 permettent d’avancer des hypothèses sur les manières dont nos comportements sont remis en cause par la distanciation. Deux de ces principes sont particulièrement mis à l’épreuve. Premièrement, celui d’inattention civile, soit le respect de la coprésence des individus dans une certaine indifférence : incarnée par la notion de « bulle », dont la largeur est prescrite à deux mètres, l’inattention peut prendre des allures inciviles lorsque certains interfèrent dans notre espace. Deuxièmement, celui de mobilité coopérative, qui décrit les chorégraphies des personnes qui se déplacent sans heurts : mettre en œuvre cette danse a nécessité une redistribution de l’espace de la rue, comme le décrit Marie-Soleil Cloutier, pour que piétons, joggeurs et cyclistes puissent se l’approprier, tout en tenant compte de la présence des automobilistes. Par extension, la convivialité associée aux trois autres principes prend aussi des significations singulières. Le rôle de l’audience (porter attention aux activités des autres), l’aide restreinte (demander un renseignement à quelqu’un) et la civilité face à la diversité (maintenir de comportements civils et décents face à la différence) auraient pu être éprouvés au plus fort du confinement par la surveillance et par la dénonciation de l’éventuel non-respect des mesures sanitaires mises en place.

Enjeux de cohabitation dans les lieux publics La vie quotidienne de tou·te·s est affectée par la pandémie. La distanciation physique introduite par les autorités de santé publique à la mi-mars a transformé nos manières de fréquenter les rues, les parcs et les commerces. Cette mesure a des impacts sur les interactions sociales faibles et éphémères que nous entretenons avec des personnes qui nous sont inconnues dans les lieux publics, et qui sont ainsi dites de sociabilité publique. Dans un contexte où les sorties à l’extérieur devaient à l’origine se limiter aux besoins essentiels, se tenir à distance de deux mètres d’autrui a nécessité de porter attention à nos interactions et de procéder à certains ajustements, lors de situations usuelles comme attendre en file ou faire une promenade. Les animaux OPCM, Racisme et discrimination systémiques dans les compétences de la Ville de Montréal, rapport remis le 3 juin 2020, Ville de Montréal.

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Lyn H. Lofland, The Public Realm: Exploring the City’s Quintessential Social Territory, New Jersey, Transaction Pub, 1998.

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Cela dit, comme le rappellent Annick Germain et Islem Bendjaballah, il ne faudrait pas sous-estimer les compétences en sociabilité publique acquises depuis le début des années 1980 par les Montréalais·e·s, dont le goût pour la vie sociale en public est bien connu. Pour sa part, Lisa Van Campenhout se demande si l’espace public est, dans une perspective intersectionnelle, accessible à tou·te·s.

durant cette crise. Aussi, les difficultés d’accès au logement, les enjeux de surpeuplement ou de violence familiale et conjugale montrent que l’expérience du confinement chez soi n’est pas égale pour tou·te·s. La maison, telle qu’imaginée par les autorités publiques, se révèle un autre symbole des inégalités sociales qui traversent la société. Ces différentes expériences de l’espace privé soulignent que le chez-soi est un lieu traversé par le vécu et les pratiques quotidiennes, plutôt qu’un lieu délimité et statique. Analyser le respect, ou le non-respect, du « rester à la maison » permet de s’interroger sur le rapport que les individus entretiennent avec leur chez-soi et la signification sociale de ce dernier.

Le « chez-soi » en temps de crise Si la dimension spatiale de la crise sanitaire s’inscrit à plusieurs échelles dans la ville, l’un des premiers espaces ciblés par les autorités a été le chez-soi. Dès le début de la pandémie, les gouvernements ont exhorté leurs citoyen·ne·s à « rester à la maison » afin d’éviter la propagation du virus. Cet appel au confinement permet de s’interroger sur les multiples significations du chez-soi mobilisées lors de la crise sanitaire, ainsi que la fluidité des frontières publiques et privées associées à la maison.

Ces constats ont nécessité de mettre en œuvre, dans l’urgence, une véritable co-construction des connaissances permettant de comprendre les configurations de pouvoir et l’organisation sociospatiale de nos villes et de nos espaces. C’est ce à quoi nous avons tenté de participer à travers nos séminaires du printemps 2020, puis à travers cette publication collective.

Les recherches récentes montrent que le chez-soi est un concept complexe, multidimensionnel, voire contradictoire7. La maison est à la fois un lieu matériel et un espace imaginé ou symbolique. Dans leurs appels à rester à la maison, les décideur·e·s publics se sont avant tout appuyé·e·s sur une conception du chez soi associé à des sentiments de bien-être, de protection et de bienveillance qui fait référence au lieu par excellence du prendre soin (en lien avec la théorie du care8)et aux « plaisirs de l’habiter9 ». Or, la maison peut aussi incarner un lieu d’oppression, d’isolement et de persécution. En effet, les relations de pouvoir intra/inter familial construisent l’espace domestique et marquent émotivement le lieu de sorte qu’espace et pouvoir sont intimement liés. Jacob Desjardins souligne par ailleurs l’expérience du confinement des personnes incarcérées Alison Blunt et Robyn Dowling, Home, London, Routledge, 2006.

7

Joan Tronto, Un monde vulnérable : pour une politique du care, Paris, La Découverte, 2009.

8

9 Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, Paris, Gallimard, 1990.

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| Par ticipa nt·e·s | RAPHAËLLE AINSLEY-VINCENT Candidate à la maîtrise, Études urbaines, INRS Raphaëlle Ainsley-Vincent est candidate à la maîtrise à l’INRS. Ses intérêts de recherche portent sur le droit et l’accès au logement à Tiohtiá:ke/Montréal, dans une perspective décoloniale et de droit à la ville. Son mémoire portera sur les parcours résidentiels d’Inuit dans la métropole et sera réalisé en collaboration avec la Southern Quebec Inuit Association (SQIA) ainsi que le projet de recherche Qanuikkat Siqinirmiut ?, une enquête de santé dédiée aux Inuit résidant au sud du Québec.

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| Par ticipa nt·e·s | BOCHRA MANAÏ Docteure, Études urbaines, INRS; Directice générale, Parole d’excluEs Bochra Manaï est docteure en études urbaines de l’INRS-UCS, chercheure et professionnelle du communautaire à titre de Directrice générale de Parole d’excluEs. Elle s’intéresse aux enjeux d’inclusion et d’exclusion dans les espaces urbains, aux questions d’immigration et aux problématiques liées au racisme systémique.

NARGESS MUSTAPHA Candidate à la maîtrise, Sociologie, UQÀM; Présidente, Hoodstock Sociologue, militante antiraciste et féministe, Nargess Mustapha s’implique depuis plus de 10  ans dans son quartier  : MontréalNord. Son engagement naît à travers le feu de la révolte ayant suivi la mort de Fredy Villanueva, le 9 août 2008. Cofondatrice du collectif Montréal-Nord Républik ainsi que de l’organisme Hoodstock, elle poursuit une maîtrise en sociologie à l’Université du Québec à Montréal.

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| Par ticipa nt·e·s | JAMES OSCAR Art Critic, Curator; Master’s Student, Urban Studies, INRS James Oscar is an art critic, curator, anthropological researcher. He studied closely under the direction of the poet Édouard Glissant. He is presently a researcher/graduate student at Institut National de la Recherche Scientifique. His forthcoming publications will appear in Relations: Diaspora, Phi Foundation; University of Chicago Press) and Rashid Johnson (The Power Plant Gallery Publications). He recently was curatorial consultant on Montreal Museum of Fine Arts’ From Africa to the Americas: Face-toFace Picasso, Past and Present.

JACOB DESJARDINS Candidat à la maîtrise, Études urbaines, INRS Jacob Desjardins est candidat à la maîtrise en études urbaines à l’Institut national de la recherche scientifique. Il s’intéresse aux trajectoires des pratiques transgressives et au développement de mégaprojets urbains dans la ville de Mexico. Il a participé au panel de clôture « Quels futurs pour les espaces publics de l’après-covid-19? » du premier Laboratoire numérique sur l’espace public (du 8 au 12 juin 2020) organisé par Tryspaces.

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| Par ticipa nt·e·s | ANNICK GERMAIN Professeure titulaire, Centre Urbanisation, Culture, Société de l’INRS Annick Gemain est professeure titulaire au Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS où elle enseigne en Études urbaines. Après un doctorat en sociologie, elle a enseigné à l’Institut d’Urbanisme de l’Université de Montréal. Elle a publié de nombreux ouvrages et articles sur Montréal, a dirigé le Centre Métropolis du Québec: Immigration et Métropoles et le Centre Urbanisation de l’INRS. Ses recherches portent notamment sur la cohabitation interethnique à Montréal.

ISLEM BENDJABALLAH Doctorant, Études urbaines, INRS Islem Bendjaballah est doctorant en études urbaines au Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS. Après un Master en Architecture, il s’est intéressé à la sociologie urbaine et de l’immigration. Ses intérêts de recherche portent sur l’expérience urbaine dans les villes d’immigration telles que Montréal.

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| Par ticipa nt·e·s | MARIE-SOLEIL CLOUTIER Professeure agrégée, Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS Marie-Soleil Cloutier, géographe de la santé, est professeure agrégée au Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS depuis 2009. Elle dirige le Laboratoire piéton et espace urbain où elle s’intéresse à la marchabilité en milieu urbain et au risque routier pour les piétons. Elle participe présentement à trois projets reliés à la COVID : sur les interactions entre les piétons et les autres usagers de la route dans les voies actives sécuritaires de Montréal; le bilan routier depuis mars 2020 dans quatre villes canadiennes (Montréal, Toronto, Calgary, Vancouver); et le bien-être et la santé des étudiant·e·s des universités du réseau UQ en temps de confinement.

SARAH-MAUDE COSSETTE Candidate à la maîtrise, Géographie, UQÀM Sarah-Maude Cossette débute une maîtrise en géographie à l’Université du Québec à Montréal. Elle s’intéresse aux perspectives féministes, queer et antispécistes. En tant que stagiaire de recherche pour le projet TRYSPACES, elle travaille sur les jeunes et leurs pratiques transgressives dans l’espace public.

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| Par ticipa nt·e·s |

Lucien Lizerot

LISA VAN CAMPENHOUT Doctorante, Études autochtones, INRS Lisa Van Campenhout est étudiante au doctorat à l’Institut national de la recherche scientifique. Elle s’intéresse à la violence coloniale dans la société québécoise, notamment à travers les représentations médiatiques. Son travail en tant qu’assistante de recherche au Réseau DIALOG à l’INRS ainsi que ses recherches l’ont amené à développer un grand intérêt pour les thèmes entourant la décolonisation et la guérison autochtone.

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| Par ticipa nt·e·s | MARIANA ALVES DE SOUZA Candidate à la maîtrise, Urbanisme, Université de Montréal Mariana Alves de Souza a travaillé plus de 15 ans comme architecte et urbaniste au Brésil, notamment dans le domaine du logement social et de l’urbanisation de quartiers précaires. Elle est étudiante à la maîtrise en urbanisme à l’Université de Montréal et s’intéresse aux politiques sociales urbaines et à la justice environnementale.

RIM CHEHAB Candidate à la maîtrise, Urbanisme, Université de Montréal Rim Chehab est étudiante à la maîtrise à l’Université de Montréal. Elle étudie l’urbanisme et s’intéresse à la résilience et l’adaptation des villes aux changements climatiques. Elle travaille en tant qu’auxiliaire de recherche au sein de l’équipe ARIAction de la professeure Isabelle Thomas, qui s’intéresse au développement de solutions innovantes pour une gestion intégrée des risques et une adaptation résiliente des villes post-catastrophe.

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| Par ticipa nt·e·s | PASCALE MONIER Candidate à la maîtrise, Études urbaines, UQÀM Pascale Monier est étudiante à la maîtrise en études urbaines à l’Université du Québec à Montréal. Elle a effectué lors de sa licence (équivalent du baccalauréat) une année d’échanges avec le programme ERASMUS en Irlande et possède une maîtrise en Management de l’Économie Sociale et Solidaire. Elle s’intéresse à la participation publique.

NATHALIE NAHAS Candidate à la maîtrise, Études urbaines, UQÀM Nathalie Nahas est une étudiante francobrésilienne à la maîtrise en études urbaines à l’Université de Québec à Montréal. Elle a fait ses études à Sciences Po Paris, ayant travaillé par la suite dans le secteur social et la formation corporative pour le développement durable au Brésil. Elle s’intéresse aux enjeux d’alimentation dans la ville.

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I. Marginalisations et inégalités sociales Présentation RAPHAËLLE AINSLEY-VINCENT

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u Canada, en raison de l’héritage persistant du racisme anti-noir et du colonialisme, les communautés noires et autochtones connaissent des taux de pauvreté disproportionnellement plus élevés, sont surreprésentées dans le système carcéral et ont un accès différencié aux soins de santé et à un logement décent; ce sont là des facteurs de vulnérabilité accrue dans la pandémie. Le racisme et la discrimination systémiques – qui, par une répartition inégale des ressources, des pouvoirs et des privilèges, prédéterminent des conditions sociales, matérielles et sanitaires défavorables pour les communautés racisées, immigrantes ou autochtones – sont ainsi identifiés comme causant les disparités dans les ravages de la pandémie.

Alors que les gouvernements ne collectent toujours pas de données désagrégées sur la pandémie selon la race, le croisement des données censitaires avec celles de la santé publique confirme que le nouveau virus frappe disproportionnellement les quartiers les plus pauvres et où résident une forte concentration de personnes racisées, à l’instar de la majorité

« Au cœur de la pandémie, les personnes atteintes de la COVID-19 étaient 2,5 fois plus nombreuses dans les secteurs très défavorisés de Montréal. »

Si la crise sanitaire exacerbe les inégalités profondément enracinées dans la société, elle révèle incontestablement les dysfonctionnements de nos institutions et de notre soin collectif apporté aux gens – que l’on pense d’emblée aux conditions de vie et de travail dans les lieux où demeurent les aîné·e·s, mais aussi aux conditions de détention dégradantes des prisons désuètes et surpeuplées ou aux refuges pour les sans-abris fonctionnant déjà par-delà leur capacité en temps normal. Au regard de la spatialisation urbaine des inégalités, la pandémie a aussi dévoilé très tangiblement les fossés énormes que creusent les injustices systémiques entre les quartiers montréalais.

des villes nord-américaines. À la mi-mai, au cœur de la pandémie, les personnes atteintes de la COVID-19 – excluant les milieux fermés que sont les CHSLD et les résidences pour aîné·e·s – étaient 2,5 fois plus nombreuses dans les secteurs très défavorisés de Montréal (comme Montréal-Nord, Saint-Michel, Rivière-des-Prairies et Parc-Extension) que dans les secteurs les plus favorisés. Ces arrondissements figurent parmi les plus pauvres de la métropole et sont également ceux ayant la plus forte densité de populations migrantes, en situation de vulnérabilité ou racisées. Aux inégalités structurelles et socioéconomiques

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précarisant les citoyen·ne·s de ces quartiers face au virus s’ajoutent un trop faible dépistage et une très grande concentration de travailleur·se·s de la santé, des services essentiels ou précaires, qui n’ont pas le privilège de travailler de la maison. En effet, la hiérarchisation sociale, raciale et genrée du travail de la santé au Québec relègue les personnes racisées ou issues de l’immigration récente, notamment les femmes, aux emplois les plus précaires et exposés. La situation de Montréal-Nord, arrondissement le plus touché proportionnellement à sa population, préoccupe dès le mois d’avril les acteur·rice·s locaux·les, qui, dans une lettre ouverte, exposent le décalage entre la situation sur le terrain et le déconfinement projeté par les autorités pour la région montréalaise. Pour Wissam Mansour, instigatrice de la lettre publique, la situation était prévisible : Une crise sanitaire comme celle que nous connaissons jette un éclairage plus saisissant sur les inégalités systémiques vécues par la population nordmontréalaise. Notre arrondissement se caractérise par des problèmes sociaux qui auraient dû alerter les autorités bien plus tôt : ressources insuffisantes en santé et services sociaux, déserts alimentaires, organismes communautaires sous-financés, absence d’alternatives aux transports en commun, manque d’accès à internet, insalubrité des logements, etc. [...] C’est pourquoi, pendant que l’attention du Québec s’est tournée, à juste titre, vers les foyers d’éclosions dans les résidences pour aînés, la transmission communautaire s’est accélérée dans Montréal-Nord.

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Montréal-Nord : épicentre des crises et de la solidarité BOCHRA MANAÏ ET NARGESS MUSTAPHA

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ès les premières heures de la pandémie qui a mené à l’état d’urgence sanitaire au Québec en mars 2020, les acteur·rice·s de terrain œuvrant à Montréal-Nord ont anticipé les risques et les effets dévastateurs sur la population locale. La crise sanitaire qui se déployait au pays allait faire de ce territoire son épicentre. D’une crise à l’autre, Montréal-Nord semble cumuler les risques, alors que sa population développe des réflexes de résilience pour contrer les effets inégalitaires systémiques. Les risques dans les espaces urbains relégués Comme géographes et sociologues, il est impératif d’avoir et de proposer une lecture holistique des risques. La croissance supposée des catastrophes, et plus encore de leurs effets, engendre une demande sociale pour lutter contre les risques. Le géographe peut apporter des éclairages nécessaires à une bonne compréhension des phénomènes et à une meilleure gestion des situations de crises et de catastrophes1.

Les villes, espaces qui concentrent une densité démographique et d’activités importantes, sont, par là même, les sites de multiples risques : naturels, terroristes, sanitaires, etc. La gestion des risques dans les espaces urbains révèle les capacités des territoires à anticiper les diverses problématiques qui naissent de la vulnérabilité des citoyen·ne·s. Montréal-Nord, par exemple, est un territoire avec un grand nombre d’aîné·e·s et de familles monoparentales. Penser ce territoire dans le contexte d’une pandémie nécessite donc que André Dauphiné et Damienne Provitolo, Risques et catastrophes. Observer, spatialiser, comprendre, gérer, Paris, Armand Colin, Coll. « U – Géographie », 2003, p. 21.

l’on considère les divers risques comme interdépendants afin de mitiger la catastrophe sanitaire. Pour atteindre l’objectif ultime, soit de limiter le risque de contagion et de propagation du virus, il faut considérer les trois risques suivants. D’abord, dans ce territoire, la sécurité alimentaire a toujours été un enjeu, dont la pandémie a seulement révélé l’ampleur2. Les besoins et la précarité alimentaires des citoyen·ne·s augmentaient le risque pour les individus, qui devaient prévoir des sorties et des déplacements essentiels en temps de confinement. D’ordinaire, beaucoup de parents comptent sur les repas offerts dans les écoles pour nourrir leurs enfants, ce que la pandémie a freiné. Plusieurs s’appuient aussi sur les organismes communautaires qui offrent des services en aide alimentaire, dépassés par l’augmentation fulgurante des demandes. Les cuisines collectives, de leur côté, pallient des besoins autant alimentaires que sociaux ; ces espaces de sociabilité permettent aux familles de s’entraider dans la préparation des repas, dans le partage des coûts. Cette situation a eu un grand impact sur les mères monoparentales qui les utilisaient pour briser l’isolement et subvenir aux besoins alimentaires de leurs familles. Ensuite, en temps de pandémie, le risque sanitaire est accentué par la densité et, donc, une difficulté à appliquer les précautions nécessaires. Ainsi, le confinement et la distanciation sociale, mesures d’urgence activées depuis le début de la crise, ont révélé les inégalités, les privilèges et ont été difficilement applicables à Montréal-Nord (surtout dans le secteur nord-est où la densité de la population

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Mélanie Doyon et Juan-Luis. Klein. « Pour la sécurisation alimentaire au Québec : Perspective territoriale », Presses de l’Université de Laval, 2019. 2

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Arthur Gauthier

un contexte d’augmentation de la violence (familiale, conjugale, etc.). Certains espaces du territoire sont plus sujets que d’autres à des enjeux de sécurité urbaine, qui peuvent néanmoins être atténués, par exemple, par une sensibilisation des citoyen·ne·s, le travail avec les forces de sécurité et des aménagements temporaires des rues pour des déplacements sécuritaires.

s’élève à 277 personnes/hectare, comparativement à 160 personnes/hectare sur le Plateau Mont-Royal, pourtant considéré comme un quartier densément peuplé). La densité de la population est un facteur déterminant dans la capacité à respecter les consignes de santé publique. Les aires communes dans les habitations à loyer modique (HLM) et les immeubles à appartements permettent difficilement aux résident·e·s de garder une distance, en plus d’être des lieux propices à la propagation. Les enjeux d’insalubrité qui touchent ces mêmes immeubles et qui précèdent la crise accentuent les problèmes de santé chroniques, tels que des problèmes respiratoires, chez certaines personnes.

Les enjeux soulevés par la crise Considérons d’abord l’importance de la fracture numérique et ses effets sur les conditions de scolarité des enfants, l’accessibilité aux demandes d’aides ainsi qu’au télétravail. En effet, toutes les alternatives éducatives proposées par les gouvernements se trouvent sur des plateformes numériques. Le ministère de l’Éducation a proposé des trousses pédagogiques aux élèves, alors même qu’une grande partie n’a pas accès à internet ou n’est pas en présence de parents qui ont les conditions

Et, finalement, puisque la sécurité urbaine et le vivre-ensemble sont plus sensibles dans certains espaces du territoire, il importait de ne pas laisser les institutions telles que le Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM) être les premiers répondants dans

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matérielles pour assurer l’éducation. C’est également le cas des travailleur·euse·s qui ne pouvaient faire leurs demandes de prestations économiques en ligne. Ensuite, la crise a souligné deux autres besoins primordiaux : la présence des transports en commun et l’aménagement d’un plus grand nombre d’espaces verts et d’espaces publics. Enfin, des enjeux spécifiques aux populations racisées ont émergé : la nécessité de documenter la COVID-19 chez les personnes racisées ; et les inégalités de traitement dans le système de santé, notamment avec l’emploi précaire des préposé·e·s aux bénéficiaires déplacé·e·s dans des mini-autobus pour travailler dans les CHSLD où ils et elles sont susceptibles d’être contaminé·e·s, etc. La crise a permis de mettre en lumière sur les travailleur·euse·s essentiel·le·s et la couleur du labeur a été révélée au grand jour. D’ailleurs, dans une vidéo coordonnée par Fabrice Vil intitulée « Je me souviendrai  », des personnes racisées ont été mises de l’avant pour illustrer leur grande contribution à la société québécoise confinée. Cet exercice a permis de lier les enjeux de race et de classe, de façon assez nouvelle dans l’espace public et médiatique du Québec.

Opération entraide et solidarité À Montréal-Nord, dès les premières heures de la pandémie, c’est la solidarité qui s’est illustrée. « Véritable onde de choc pour la population, cette tragédie a bien mis en évidence les capacités d’apprentissage et de résilience du territoire et de sa population. » D’abord entre citoyen·ne·s de diverses classes et origines, ensuite également entre organisations, l’entraide s’est déployée pour répondre au fossé institutionnel et aux défaillances systémiques. Une entraide citoyenne « On ne veut pas revenir comme avant, on était plus capable. On veut rester solidaire, garder nos ami·e·s, travailler ensemble et s’entreaider  », raconte Lise, une citoyenne impliquée avec l’organisme Parole d’excluEs, sur le blogue A2mètres, mis en place pour recueillir la parole des citoyen·ne·s du territoire. C’est avant tout une implication individuelle qui s’est exercée pour répondre à un élan naturel émergeant dans la population. Très vite, les réseaux sociaux, malgré la fracture numérique, ont été des lieux de partage, d’échange, de sensibilisation et de relai des informations gouvernementales et de santé publique. Ainsi, la page d’entraide

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Facebook a permis de canaliser l’information qui venait des structures gouvernementales, de publiciser les offres d’aide, de recevoir des demandes, d’informer la communauté sur les services disponibles et de faire le lien entre la communauté et les organismes communautaires toujours en activité. Une collaboration entre les organisations et les institutions

Arthur Gauthier

Les organismes communautaires et les représentations locales des institutions, telles que les organisateur·rice·s communautaires des CIUSSS, ont été les acteur·rice·s de terrain les plus actif·ve·s. Bien qu’il y ait eu une volonté de concertation entre les organismes et les élu·e·s et représentant·e·s locaux pour contrer les effets de la crise, ce sont les organismes les plus agiles, les moins bureaucratiques et les plus habitués à s’adapter ont fait preuve d’une grande résilience, comme l’a montré l’organisme Hoodstock, par exemple, via la confection de kits sanitaires (masques, gants, désinfectants) distribués aux citoyen·ne·s sur l’ensemble du territoire. Des réponses métropolitaines nécessaires La COVID-19 a révélé aux acteur·trice·s qui ne le savaient pas encore qu’une perspective holistique, incluant l’antiracisme, est de mise. Sans une perspective de justice sociale et urbaine, Montréal-Nord passera d’une crise à une autre. Les enjeux sont structurels et les acteur·trice·s locaux semblent le répéter depuis des années, souligne Isabel Heck, chercheure chez Parole d’excluEs. Localement, les dernières années ont été mises à profit pour consolider des plans d’action collective, mais c’est une étape de reconnaissance, bien que nécessaire, qui ne suffit pas. Les besoins en développement social et en développement économique, d’une part, et le rattrapage historique de Montréal-Nord par rapport au reste de la métropole, d’autre part, sont tels que les soutiens financiers doivent être nombreux. Dans un contexte où l’État pourrait ne pas

faire face au fossé qui existe entre les espaces urbains, il importe de dépasser l’urgence, pour favoriser une souveraineté et une sécurisation alimentaires. S’émanciper de l’urgence, cela vaut autant pour les citoyen·ne·s, que pour les organismes. Le racisme, la pauvreté, l’inégalité en termes d’accès à l’éducation, les conditions de vie liées à la surpopulation, le manque d’accès aux services sociaux et l’accès limité aux services de santé sont des conditions chroniques préexistantes qui doivent être prises en compte de manière durable. Le changement à Montréal-Nord devrait se faire dans un élan métropolitain de transformation sociale des espaces urbains relégués. La pandémie a révélé le fossé fracturant la métropole.

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(Black) Bodies as Surfaces in the Urban Context? JAMES OSCAR

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n urban planner friend working in the city of Milan posted the following “phrase-image” on Instagram at the height of the pandemic: “Bodies are the boundary1.” This phrase no doubt offers a prescient notion of exactly how far the rapports within and amongst our bodies might become a thing of pathos in the context of a pandemic. And this notion of a boundary and encroaching body other than our body beyond its threshold would naturally then begin to take on the trope of the virus as a monstrous intruder pounding on the surface of “all” of our bodies. As yet another urban tryst to add to our repertoire of “shock doctrine2,” “it” (the virus) would be described in proto-bestial terms: “It is thought that [it] jumped the species barrier and initially infected humans … this could be a domestic animal, a wild animal, or a domesticated wild animal and, as of yet, has not been identified.” Later on, the narrative of the spread of the pandemic assumes human proportionality and agency; It was in fact a work by Franz Erhard Walther called Presence. The entire four-part language piece reads “BODIES ARE THE BOUNDARY / TOWARDS THE SPACE / THE COINCIDENCE OF HISTORY / BODIES IN THE PRESENT.” 2 Naomi Klein, The Shock Doctrine: The Rise of Disaster Capitalism, New York, Metropolitan Books/Henry Holt, 2007, 672 p. 3 Toni Morrison, “Playing in the Dark: Whiteness and the Literary Imagination,” Revue française d’études américaines, vol. LVI, 1993, p. 205. is perhaps one of the foundational texts used to perceive how Black life has become a receptacle within the White social imaginary. 1

Rapahëlle Ainsley-Vincent

A challenge as to how a construction of the world of “human monsters” (of the racialized type) occurs in the form of the protests against the death of George Floyd. This has been concomitant with a contagion to which we have attached the image of being foreign monsters as invaders— bats and other supposed monsters that had somehow independent of human responsibility infected us and the built spaces (indoor sanctums) of our cities. Is this not to be

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proportions of human geography regain relevance in the narrative and the contagion becomes one transmitted by humans. In hindsight, looking at this shift in narrative in how we relate and act in space when a (real or perceived) liminal (or threatening) instance becomes invoked3, there always seems to be a surface which embodies contagions— always a need to relegate the discomfort of that liminal instance. In this brief text, our interest is to briefly reveal the ontology of such relegations as they relate to geographic space and how rapports amongst our (different) bodies had already been longstanding sites of pathos. Had there not already been situation-incidents of pathos between bodies already inscribed in our urban commons4? And of course, during this pandemic, in that early encounter with this unfamiliar uncanny valley we have descended down into (how close can I come to you/how close can you come to me/how close expected in a civilization that continues to subscribe to the nature/culture divide whereby black bodies are imposed the vein of being surfaces (like the blank canvasses of wild nature) onto which projections of a monstrous status are piled. Encroaching presences (of black bodies) posited as being outside a normative notion of producing space (cultured versus something else). For a vivid description of such longstanding sites of pathos, see: (1) Maryan Monalisa Gharavi, “Transcript on a Face,” The New Inquiry; (2) Achille Mbembe, On the Postcolony, Berkeley, University of California Press, 2001, 274 p.; (3) Rebecca Rosman, “Racism row as French doctors suggest virus vaccine test in Africa,” Al Jazeera. 5 As the singer Madonna said from the safe confines of a bathtub in her mansion, “COVID is the great equalizer.”; Slavoj Zizek, Pandemic!: Covid-19 shakes the world, New York and London, OR Books, 2020, 140 p. stated something similar to Madonna. 6 Guy Standing, The Precariat, London, Bloomsbury Academic, 2011, 208 p.


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can I come to myself), there was a general acceptance of some “common” strife we were all being experiencing5. It was not long however before we understood that this virus was essentially to become a thing of the underclass and racialized bodies—finding its range under the auspices of the more general precariat6. Ultimately, there was accepted pronouncement of the dissolution of certain bodies more than others under the auspices of a pandemic7. After starting to see articles about the fact that it wasn’t just nurses and support workers in precarious hospital services (predominantly racialized and Other), but that also in fact the predominant number of cases of Covid-19 were beginning to emerge as those of racialized people, we began to reformulate the prescient “phrase-image” (Bodies are the boundary), asking which bodies become the measure of these boundaries? Within the context of such racialized disproportionality, might we then ask whether these (racialized) bodies might not lend themselves more to being boundaries and even further, whether we might consider these bodies, certainly suffering the brunt, to be surfaces upon which the ministrations of this scourge lets loose its putrescent affliction. This in light of certain bodies more than other bodies being enmeshed in a greater realm of fatalities as the proto-dramatis personae of the hospital/ health realm—as both worker and patient.

For instance, could we make the pronouncement of (black) bodies being rendered as surfaces, could this be? Black bodies being rendered as unrequited, disregarded, and as a mere surface for others to relegate the brunt8 via their detached whim towards a precarious demographic wading in throes of advanced marginalization9, and sometimes even via the purposeful violent annihilation of such bodies. The Black Lives Matter movement has reiterated this state of affairs. The very positionality of George Floyd’s body in the final moments of his life testifies to a sad reality of how black bodies certainly at times become surfaces upon which regimes of power trample10. Several types of bodies in the city become such surfaces, all this being said, whilst we are aware of the danger and problematic suggestion of an absolute regime of power devouring any body without resistance or agency. In fact, here our motivation being to suggest how a regime of power’s intention and sometimes “successes” in proffering certain bodies as mere surfaces—rendering some worthy of less respectful treatment than another demographic’s in the urban fold. And of course, we know that such bodies could never entirely be subjugated11, but our purpose here is to focus on such a regime of power and the outcome of attempts at a sort of morphological and spatial hegemony.

7 See: (1) Richard A. Oppel Jr. et al., “The Fullest Look Yet at the Racial Inequity of Coronavirus,” The New York Times; (2) Andy Southwark, “Review: ‘Parasite’ - shining a light on capitalist exploitation,” Socialist Appeal; (3) Benjamin Berteau et al., “From private testing for the rich to unrest in banlieues, coronavirus is highlighting France’s stark divide,” CNN; (4) Robert Reich, “Covid-19 pandemic shines a light on a new kind of class divide and its inequalities,” The Guardian; (5) Isaac Olson and Franca G. Mignacca, “Montréal-Nord responds to call for help as COVID-19 cases climb in the borough,” CBC News; (6) Afua Hirsch, “If coronavirus doesn’t discriminate, how come black people are bearing the brunt?,” The Guardian. 8 In Frantz Fanon, Black Skin, White Masks, London, Pluto Press, 1952, p. XXIX., “Look a Negro ... Mama, see the Negro! I’m frightened ... I could no longer laugh, because I already know there were legends, stories, history and above all historicity ... Then assailed at various points, the corporal schema crumbled its place taken by a racial epidermal schema ...”

Loic Wacquant, “Territorial Stigmatization in the Age of Advanced Marginality,” Thesis Eleven, vol. XCI, n° 1, 2007, p. 66-77. 10 Amparo Alvez made a visceral recounting of the decimation of black bodies in São Paulo by the police. Ferreira da Silva, in the context of Rio De Janeiro has measured the rapports between the annihilation of black bodies, territoriality, the realm of the ethico-juridical in all of this, and what she names the rendering of these bodies as “no-bodies.” Jaime Amparo-Alves, “Living in the Necropolis: Homo Sacer and the Black Inhuman Condition in São Paulo/Brazil,” Working Paper delivered at Brazilian Campaigns Against Genocide. 2011 symposium Brazilian scholars/activists, 2011, 7 p. Denise Ferreira da Silva, “No-Bodies,” Griffith Law Review,  vol. XVIII, n° 2, 2009, p. 212-236. 11 The recent performance art of the Montreal-based Miles Greenberg has become one of the most globally viewed treatments of the black body as surface not simply relegating its agency but rendering an oppositional reflection and returning gaze. 9


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Our line of argument begins with a reflection on the work of Kevin Lynch12 who had formulated via a sample of interviews with city inhabitants that their image of the city could be broken down into five categories: Paths, Edges, Districts, Nodes, Landmarks. The city’s surfaces, as they might appear in the urban context, had never been considered in Lynch’s studies. With the rise of the screen, the increasing commodification of the body through television and social media imagebased surface screens, and the ongoing commodification of sexual and racial identities in the urban context, we wondered if we might begin to consider how some of the bodies we see in the city are rendered into being mere screens/surfaces onto which others could project already digested television/media/racial constructions. We wondered how a body itself might become an anthropomorphic place-holder assuming the characteristics of a city’s surfaces—not to be explored but rather to be passed along, relegated as a transient planes to not engage with but to totter on and along, as depthless blank vitrines to see oneself and not to see anything further. Fair enough, essentially we all might interact to some extent through projections heaped onto and between us in our everyday, but here we are referring to projections and the making of some bodies surfaces into which we project. This enters

into the realm of the pathological and at times violent. Indeed, if we consider the situation of racial profiling, very violent assaults—various extreme examples, one could say, of the way a certain fear (hate) is projected onto a body in the city (so severe), that it could lead to aggression in the most extreme cases, but also in perhaps less extreme examples, the way some bodies become a kind of screen in our daily urban life. The Australian geographer Michele Lobo has carried out a study on the consequences of rising tensions on Sydney’s Cronulla Beach: Lebanese-Australian bodies with Middle Eastern physical appearance disrupted cultural norms through their style of dress, soccer activity, and ‘rowdy’ behaviour … Moral panic, fear and anxiety fuelled by media reports of global terrorism surfaced in “beach riots” and vitriolic public debates about Australian values and Australian-ness. These debates have privileged whiteness as a historically and socially constructed normative position13. Here, in a sense, the body-surfaces, so to speak, as a surface that affects the normative production of space to which the beach has become accustomed with what Lobo calls the non-English-speaking hyper-visible body14.

Kevin Lynch, The image of the city, Cambridge, Massachusetts, MIT Press, 1960, 103 p.

Michele Lobo, “Affective energies: Sensory bodies on the beach in Darwin, Australia,” Emotion, Space and Society, vol. XII, August 2014, p. 101.

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Staying true to realizing the indefatigable nature of bodies in urban space affecting and being affected, Lobo states, “such attention to emotional and affective states, however, is crucial to exploring how bodies with complex histories and geographies of racialisation negotiate affective pressures and inhabit a world of becoming15.” Is the idea of considering this “crisis”/notion of racialized or “Othered” bodies as possibly instrumentalized or treated as surfaces in urban space something that has just come to birth because of recent processes (migrations for example), or can we perhaps track this back to less recent events in the urban context? According to Kevin Loughran16, speaking of the construction of city parks and referring specifically to Frederick Law Olmsted, the designer of New York’s Central Park, the very architectonics of urban planning can be seen in certain instances to be concomitant with parsing city space with a particular attention to particular racialized and different bodies. As cited in Loughran, Olmstead spoke of parks as refuges for certain types of people and of the need to keep them away from other types of people who might invade his immaculate creations—parks were then seen like the paintings of Caspar Friedrich, where nature was this great innocent refuge from the sordid, depraved, and undesirable. Montreal’s Mount-Royal Park also de14 15

signed by Olmstead, was built with the same divisional aspirations—first and foremost as a refuge for healthy Anglo-Montrealers. In that sense, it had been designed not as a place for people of colour nor for French Canadians. Over time, this would change, but the fact is that the very architecture of urban planning in Montreal begins with a racialized vision of one population having access to a particular public space and others, in a sense, being the mere surfaces on which projections of the non-virtuous are made. If “bodies are the boundary” (especially now in the era of COVID-19 social distancing)—if that is the general state of the world in relation to the virus making our bodies frontiers with each other, in a certain sense for some people more than others, my inclination was to modify this and now state the phrase-image as follows, bodies are surfaces. We also wish to ponder if certain bodies in the city are treated as and relegated to being mere surfaces? That is, within the light of not simply taking away the agency of said bodies but to ask of how certain bodies are confronted. Gendered bodies via their commodification, different bodies being considered as trysts for spectacle (trans bodies being ridiculed), racialized bodies as surfaces upon which a phantasmagoric fantasy might be laid and, in the case of the hospital/health

Ibid. Ibid, p. 102.

16 Kevin Loughran, “Race and the Construction of city and nature,” Environment and Planning A: Economy and Space, vol. IL, n° 9, 2017, p. 1948-1967.

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facility workers, as bodies made to stand at the frontier17 (of the contagion, the security guard at the hospital’s entrance), bodies made to bear the brunt of contagion (the hospital workers treating the patients—nurses, orderlies, technicians), and certain bodies giving the ultimate sacrifice of their very life, succumbing while seeking to protect these sick bodies. Very often racialized and Othered bodies being the surface upon which the virus might take its tide. Very often racialized and Othered bodies being treated as mere surfaces

upon which various urban imaginaries might project and at times even wield innocuous exclusion/violence. Do certain bodies become treated as mere surfaces in our contemporary urban built environment? Can we also say that the present state and debate of certain exclusions from particular urban institutions also points to the rendering of certain bodies as mere surfaces—not to be engaged with, not to be included but rather be relegated to the realm of innocuous precarious life18?

17 Claire Major, “Affect Work and Infected Bodies: Biosecurity in an Age of Emerging Infectious Disease,” Environment and Planning A: Economy and Space, vol. XL, n° 7, 2008, p. 1633–1646.

“And when that becomes the situation, then the lives that do not matter so much, or do not matter at all, can be killed or lost, can be exposed to conditions of destitution, and there is no concern, or even worse, that is regarded as the way it is supposed to be.” Judith Butler discussing Black Lives Matter, see George Yancy and Judith Butler, “What’s Wrong With ‘All Lives Matter’?,” The New York Times.

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Le droit à la santé pour tou·te·s : le bien-être sanitaire des détenu·e·s au Québec1 JACOB DESJARDINS

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contrôle, son assujettissement au service de l’ordre social et de reproduction du système. Dominique Robert et Sylvie Frigon notent que l’étude des relations entre corps et santé en prison nous permet de comprendre l’étendue de l’appareil coercitif carcéral et punitif4. Les écrits sur l’état de santé alarmant de la population carcérale sont abondants, mais très peu d’études se penchent sur le rapport à l’espace et au corps, croisé avec le bien être sanitaire, à partir du point de vue des détenu·e·s.

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C’est à partir de ce constat que j’ai réalisé une entrevue avec une avocate carcéraliste ayant eu plusieurs clients incarcérés à l’Établissement de détention de Montréal (pour hommes) – mieux connu sous le nom de Bordeaux – pendant la crise de la COVID-19. Cette source secondaire ne peut représenter qu’une seule perspective sur cet enjeu et doit être entendue à partir de l’honnêteté et de l’humilité par lesquelles l’avocate s’est exprimée. Elle nous permet cependant d’aborder la perception du bien-être sanitaire chez les personnes détenues à partir de leur rapport à l’espace et au corps.

e corps, nous dit Michel Foucault, est un espace politique, à la fois objet et sujet des rapports de pouvoir politique. Ceuxci « opèrent sur lui une emprise immédiate ; ils l’investissent, le marquent, le dressent, le supplicient, l’astreignent à des travaux, l’obligent à des cérémonies, exigent de lui des signes2. » Le système carcéral participe à ce qu’on décrit comme l’« économie politique3 » du corps, son

Erving Goffman présente la prison comme étant une « institution totale5 », soit un espace qui détermine minutieusement tous les paramètres construisant le quotidien d’une personne incarcérée. En prison, une nouvelle

Ce texte est une version modifiée d’un article publié de manière anonyme sur le site Contrepoints. 2 Michel Foucault, « Les corps condamnés », Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1993 (1975), p. 34. 3 Ibid, p. 33.

Dominique Robert et Sylvie Frigon, « La santé comme mirage des transformations carcérale », Déviance et Société, vol. XXX, n°3, 2006, p. 306. 5 Erving Goffman, Asiles : études sur la condition des malades mentaux, Paris, Les Éditions de Minuit, 1968, 452 p.

L’institution totale fragmentée

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Établissement de détention de Montréal (Bordeaux); Jacob Desjardins, mai 2020

chorégraphie du quotidien doit remplacer celle apprise tout au long de la vie, ceci inclut se réveiller, dormir, manger, marcher, courir, lire, etc. Foucault théorise à son tour la pression intense exercée sur les corps par l’institution carcérale, mais situe son origine dans la docilisation de l’ensemble du corps social et des rapports de domination qui le composent6. On doit cependant se garder de surinterpréter la totalité de la prise sur les corps et sur la vie des personnes par la prison, puisque cet espace clos est désormais réellement ouvert sur l’extérieur, grâce notamment au développement des technologies de l’information7. Pour Corinne Rostaing, le concept d’institution totale invisibilise le fait que les institutions carcérales peuvent être repensées par la résistance et les tactiques des acteurs sociaux et des personnes détenues8. La barrière pénitentiaire s’effrite : il existe désormais un sysMichel Foucault, « Des institutions complètes et austères », Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1993 (1975), p. 267-298. 7 Leonidas K. Cheliotis, « The ambivalent consequences of visibility: Crime and prisons in the mass media », Crime media culture, vol. VI, n° 2, 2010.

tème de droits reconnus aux détenu·e·s par les instances gouvernementales, dont le courrier, l’accès au parloir, à un téléphone, à des programmes de réinsertion sociale, à des permissions de sortie, etc. Avec la COVID-19, la situation dans les prisons a pris une nouvelle allure, et ces droits ne semblent plus être respectés. Du moins, c’est ce que nous apprend l’expérience des détenus de certains secteurs de la prison de Bordeaux. Les conditions actuelles d’isolement font malheureusement craindre un renforcement de l’institution totale, étant donné la perte de mobilité et de communication avec l’extérieur. Comme le rapportent des détenus du secteur C de la prison de Bordeaux, dans une lettre ouverte publiée sur le site www.noprisons.ca : Le 21 mars, nous avons été frappés, comme le reste du Québec, par le Corona Virus [sic], ce qui a complètement bouleversé nos conditions de détention. Plusieurs d’entre nous ont d’abord

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Corinne Rostaing, « Institution totale », Sociologie, Les 100 mots de la sociologie, 2015. 8

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vu leurs audiences reportées à des dates jusqu’à ce jour incertaines. Nous avons ensuite vu nos heures de sortie grandement diminuées et puis après, ça été nos visites, la chapelle, la mosquée, la bibliothèque et la cafétéria qui nous ont été enlevés [sic]. À ce momentlà, nous étions déjà confinés dans nos cellules pour des périodes variant de 20 à 36 heures consécutives sans sortir. Malheureusement, tout cela n’était que le début...

cération. Comme le rapporte Emmanuelle Arcand en entretien, plusieurs de ses clients – n’étant pas à leur première incarcération et sachant comment s’y adapter en temps normal – mentionnent que suite à l’isolement en cellule 24 heures sur 24, pendant plus de deux semaines, il serait étonnant que quelqu’un ne fasse pas tout pour éviter de retourner « en dedans », considérant le traumatisme que cette nouvelle expérience provoque.

Ces éléments structurants de la vie d’une personne incarcérée permettent d’affirmer l’existence d’une relation particulière à l’espace et donc au corps. Les détenu·e·s doivent adopter une gestuelle qui est en partie définie par l’établissement (espace restreint dans la cellule, surpopulation de la prison, etc.), tout en gardant une agentivité influençant leur quotidien à l’intérieur des murs. L’expérience du confinement à la cellule sans possibilité de sortie pendant plus de deux semaines changea aussi le rapport qu’entretiennent les détenus de Bordeaux avec leur milieu d’incar-

D’ailleurs, l’Ensemble des règles minima des Nations Unies pour le traitement des détenus9, présente 95 conditions minimales à la détention, dont certaines concernent précisément les détails de l’environnement matériel et sanitaire devant être disponibles pour les détenu·e·s : des locaux de détention, des besoins en matière d’hygiène personnelle, des vêtements et de la literie, l’alimentation et l’exercice physique10. Pendant plusieurs semaines, selon ce que rapporte Me Arcand, des détenus de la prison de Bordeaux, privés de certains de ces éléments, étaient « au bord de la folie » puisqu’ils n’avaient pas accès à des douches et des vêtements propres.

Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUCDC), Ensemble des règles minima des Nations Unies pour le traitement des détenus (Règles Nelson Mandela), Section de la Justice, Vienne, 2015.

Éloïse Meunier, Prisons provinciales : regards sur les pratiques professionnelles médicales à l’égard de la santé des détenus, Mémoire de maîtrise, Université de Montréal, 2014, p. 7.

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Jacob Desjardins

Soins et services sociaux dans les prisons provinciales québécoises Dans tous les pays occidentaux, la notion d’équivalence des soins11 est généralement reconnue et signifie que les détenu·e·s doivent avoir accès au même niveau de soins médicaux que la population libre. Lara Mahi va jusqu’à avancer que l’engagement dans les soins thérapeutiques et la consultation d’un·e médecin permettent de structurer l’espace-temps et donne la perception d’une relative liberté corporelle, notamment grâce à la permission de sortie et le contact avec des personnes de l’extérieur12. Les soins de santé dans les prisons 11 Conseil de l’Europe, Les normes du CPT : Chapitres des rapports généraux du CPT consacrés à des questions de fond, Strasbourg, Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants, 2003, p. 31. 12 Lara Mahi, « De(s) patients détenus. Se soigner dans un environnement contraignant », Anthropologie & Santé, n° 10, 2015, p. 13. 13 Éloïse Meunier, Prisons provinciales, p. 9. 14 Julius H. E. Uzoaba, Managing older offenders: Where do we stand?, Ottawa, Service correctionnel du Canada, Rapport n° R-70, 1998, p. 56-57.

du Québec présentent des enjeux particuliers pour les établissements et les détenu·e·s. Un protocole de partage des responsabilités entre le Ministère de la sécurité publique (MSP) et le Ministère de la santé et des services sociaux (MSSS) permet d’assurer le fonctionnement de services spécialisés et de programmes destinés aux personnes en détention13. Ces institutions québécoises ont l’obligation légale, en vertu de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, de permettre à cette population de bénéficier des mêmes services sociaux et soins de santé que ceux accessibles à tous les citoyen·ne·s. L’état de santé alarmant des populations carcérales du Québec et du Canada impose de lui-même la nécessité d’un rehaussement de la qualité des services : les taux d’infection à des maladies chroniques chez les personnes détenues sont beaucoup plus élevés que dans la population générale14 – ces données étant plus importantes chez les femmes incarcérées15; la population carcérale est grandement vieillissante16; un bon nombre de changements corporels propres au milieu sont identifiés par les médecins17; et la surpopulation des établissements carcéraux engendre des problèmes d’hygiènes mettant à risque leur santé, notamment dans le cas de la propagation de virus18, ce qui inquiète davantage dans le contexte actuel. Les carences dans l’administration des soins de santé face à la pandémie exacerbent les problèmes organisationnels auxquels font déjà face les établissements de détention. Me Arcand mentionne qu’un de ses clients devait soigner lui-même sa plaie à l’infirmerie (et dans sa cellule durant la pandémie), puisque déontologiquement les infirmières auxiliaires ne peuvent pas débrider des plaies. Munis de peu de ressources, ces détenus doivent donc s’improviser soignants. Les complications véIbid, p. 14. Ibid, p. iii; Éloïse Meunier, Prisons provinciales, p. 20; Eléonore Varini, « Vieillissement de la population carcérale : Quel accompagnement pour les détenus ? », Ban Public, consulté le 22 mai 2020. 17 Anne Lécu, « La prison, une lieu de soin? », Revue PSN, vol. 11, n° 1, 2013, p. 8. 18 Éloïse Meunier, Prisons provinciales, p. 76. 15

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cues par les détenus de Bordeaux dans leur rapport avec leur santé est parvenu à un paroxysme avec la mort d’un détenu âgé de 72 ans, emporté par le nouveau coronavirus, le 20 mai dernier et le mépris des gardien·ne·s, rapporté dans une publication Facebook de Roy Robert Avocats, alors qu’il aurait appelé à l’aide pendant les trois jours précédant sa mort. Un corps cellule? La crise sanitaire planétaire de la COVID-19 ébranle le milieu carcéral et perturbe la vie des détenu·e·s. Alors qu’en temps normal, malgré les fondements totalisants des établissements carcéraux, les personnes incarcérées peuvent désormais jouir d’une relative autonomie supportée par les développements technologiques et communicationnels des dernières décennies, le contexte pandémique viendrait miner la corporalité de la réalité carcérale contemporaine. Pour contribuer à la réflexion des liens entre corps et espace en milieu carcéral, je propose quelques pistes théoriques pour un nouveau concept, celui du corps cellule. Une fusion entre le corps docile, enfermé, et le corps autonome qui se (re) construit individuellement et collectivement (au contact des autres corps), avant, pendant et après l’expérience carcérale. Le corps cellule représente cette capacité qu’ont les détenu·e·s de jouer un rôle dans l’organisation des

éléments structurants de leur vie en prison, à travers le maintien des interactions physiques et sociales à l’intérieur comme à l’extérieur de celle-ci. Ce qui est proposé ici, c’est de réfléchir à la possibilité qu’ont les détenu·e·s de passer d’une subjectivité déterminée par la prison (production des comportements) et à celle produite par leur propre agentivité et leurs expériences. Il existe des moments où ces personnes incarnent une corporalité qui échappe au panopticon (« figure architecturale » qui se caractérise par un bâtiment en anneau où résident les détenu·e·s, dans des cellules individuelles munies de fenêtres, et une tour vitrée, au centre, d’où un·e gardien·ne de prison peut y assurer une surveillance panoramique constante19). Son effet principal est d’« induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir20 ». Penser les corps, c’est aussi comprendre leurs interactions; c’est analyser les rapports de pouvoirs qui influencent leur construction. Les rapports de genre, de classe et de race doivent aussi être étudiés spécifiquement dans le cas de l’expérience physique des personnes incarcérées, afin de mieux comprendre l’ampleur du phénomène carcéral à l’intersection des oppressions. 19 Michel Foucault, « Le panoptisme », Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1993 (1975), p. 233. 20 Ibid, p. 234.

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II. Cohabitation dans les espaces publics Présentation RAPHAËLLE AINSLEY-VINCENT

S

i la crise sanitaire et sa gestion par les autorités ont eu un impact majeur sur les pratiques dans les espaces publics, celles-ci ont eu des impacts différenciés sur les groupes sociaux qui y sont déjà marginalisés. La crise précarise aussi davantage la population itinérante et, en augmentant la surveillance et le contrôle des espaces publics, a pour effet d’accentuer le profilage et la surjudiciarisation que certaines personnes et communautés connaissent déjà en temps normaux.

« La crise précarise davantage la population itinérante et, en augmentant la surveillance et le contrôle des espaces publics, a pour effet d’accentuer le profilage et la surjudiciarisation que certaines communautés connaissent. » La Ville de Montréal dévoilait le 20 mars un plan d’urgence destiné aux sans-abris de la métropole et aux populations vulnérables. Or, malgré ces mesures, le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) avertissait à la fin mars que le milieu communautaire traversait une crise sans précédent et soulevait l’inadaptation des di-

rectives de santé publique et des ressources déployées aux réalités de l’itinérance. Par ailleurs, le Women’s National Housing and Homelessness Network soulignait l’aspect genré de la crise et les particularités de l’itinérance des femmes et des personnes de diverses identités de genre en situation d’itinérance rendant leur expérience de la crise unique. La pandémie frappe aussi de plein fouet l’économie de la rue. D’une part, les mesures sanitaires et la chute de l’achalandage des espaces publics complexifient la quête et les revenus informels. D’autre part, l’augmentation du prix des drogues, couplé à une baisse de leur qualité et la fermeture des centres d’injection supervisée vulnérabilisent leur clientèle, faisant craindre aux intervenant·e·s en réduction des méfaits une hausse des cas de surdoses mortelles et de psychoses toxiques. Par ailleurs, les interventions policières visant l’application des consignes de distanciation physique ne ciblent et n’impactent pas tous les groupes sociaux également. « [...] Pandemic policing extends and expands pre-existing policing patterns », écrivaient Robyn Maynard et Andrea Ritchie, autrices de Policing Black Lives: State Violence in Canada from Slavery to the Present et Invisible No More: Police Violence Against Black Women and Women of Color. Les personnes racisées, autochtones ou itinérantes, les professionnel·le·s du sexe, les résident·e·s non documenté·e·s et les personnes n’ayant pas le privilège de pouvoir s’isoler

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confortablement subissent ainsi démesurément l’intensification de la surveillance et du contrôle policier dans les espaces publics. Dans les premières semaines d’avril, des contraventions exorbitantes pour non-respect de la distanciation physique ont été distribuées à des jeunes en situation d’itinérance. Le RÉSEAU de la communauté autochtone à Montréal constatait aussi en mai « une augmentation des interventions policières agressives et ciblées à l’égard des membres des communautés autochtones » et condamnait les arrestations récentes d’une femme des Premières Nations ainsi que d’une travailleuse de première ligne autochtone. Pour les professionnel·le·s du sexe, les mesures de confinement entraînent une perte de revenus catastrophique. De plus, la surveillance policière intensifiée augmente les risques dans leur travail, étant souvent plus à même d’accepter des conditions ou des client·e·s qu’elleux n’auraient habituellement pas accepté·e·s – et ce contexte vulnérabilise d’autant plus les personnes trans ou migrantes travailleuses du sexe en temps de crise.

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Évolution de la sociabilité publique à Montréal et impact de la COVID-19 ANNICK GERMAIN ET ISLEM BENDJABALLAH

L

a sociabilité publique, c’est-à-dire la sociabilité dans les espaces publics où l’on côtoie en principe des inconnus, épouse des formes diverses, par exemple selon les quartiers (centre-ville, quartier central, banlieue) et les types de lieux (rue, parc, place, centre commercial). Les travaux de Lyn H. Lofland, cités dans l’introduction, ont permis de faire ressortir des traits généraux pour cerner l’ordre de ces interactions entre inconnus. Par ailleurs, plusieurs recherches menées ces dernières années à Montréal sur les quartiers de la diversité ont permis de dégager, au-delà de la diversité des quartiers eux-mêmes, un mode de cohabitation pacifique mais distant dans les espaces publics1. Il n’est donc pas impossible de réfléchir sur les formes générales de la sociabilité publique à Montréal, et de nous interroger sur l’impact de la crise déclenchée par la COVID-19 à cet égard. Annick Germain, Julie Archambault, Bernadette Blanc, Johanne Charbonneau, Francine Dansereau et Damaris Rose (1995), Cohabitation interethnique et vie de quartier, Gouvernement du Québec, Ministère des affaires internationales, de l’immigration et des communautés culturelles, Études et recherches, n° 12; Annick Germain, Sandrine Jean et Myriam Richard, « Cohabitation interethnique et sociabilité publique dans les quartiers de classes moyennes », dans Sébastien Arcand et Annick Germain (dir.), Travailler et cohabiter : l’immigration au-delà de l’intégration, Québec, Presses de l’Université Laval, 2015, p. 167-188.

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Petit retour historique Mais auparavant, il peut être utile de prendre un peu de recul pour situer l’évolution de la sociabilité publique dans l’histoire récente de Montréal. Car, si avant la crise, la sociabilité publique à Montréal semblait non seulement bien se porter, mais est devenue un trait valorisé de la métropole, cela n’a pas toujours été le cas. L’exode urbain, l’essor de l’automobile, accompagneront le règne de l’idéologie moderniste de la ville monofonctionnelle (basée sur la séparation des fonctions). Ainsi, les rues seront vues avant tout comme des espaces de circulation. De plus, l’Église catholique au Québec va aussi contribuer à délégitimer les espaces de proximité sociale typiques des quartiers centraux, qualifiés d’espaces de promiscuité, en célébrant la banlieue jardin2. De son côté, le Maire Jean Drapeau va stimuler la rénovation urbaine et la construction d’autoroutes urbaines, dont celle qui a failli démolir le Vieux-Montréal, en plus de charcuter les quartiers populaires. Et il va aussi in2 Il était d’ailleurs fortement conseillé aux nouveaux mariés de quitter les quartiers de triplexes pour aller fonder une famille dans un bungalow de banlieue, voir : Marc Choko, Jean-Pierre Collin et Annick Germain. « Le logement et les transformations de l’espace urbain : Montréal 1940-1960 », Revue d’histoire urbaine, 1986, vol. XV, n° 2, p. 127-136.

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terdire les cafés-terrasses sur les trottoirs des artères commerciales... Mais dans les années 1980, le virage est amorcé; on assiste à la renaissance de la vie de quartier, à l’essor des commerces de proximité. Plus tard, se développent des initiatives pour favoriser la vie sociale en public (le Festival de jazz de Montréal, etc.). C’est que Montréal renoue avec la croissance démographique et voit arriver une nouvelle génération qui aime vivre dans la densité. Même l’habiter en solo, si caractéristique des centres-villes et de leurs quartiers adjacents, s’accompagne d’une valorisation des espaces de proximité et de la sociabilité publique, incarnés par le Plateau Mont-Royal et ses Plateaupithèques. Une enquête sur le mode de vie que représente le fait d’habiter seul3 révèle en effet que bon nombre de ménages solo aiment sortir de chez eux et apprécient l’animation de la vie de quartier. L’immigration fait aussi partie de ce revirement de situation, voire le stimule : ambiance des quartiers ethniques et de leurs rues commerciales, puis plus tard croissance du nombre d’étudiants internationaux (qui donnent notamment un nouveau souffle à l’ouest du centre-ville) et travailleurs temporaires (dont ceux qui travaillent dans le MileEnd). Bref, les Montréalais·e·s se sont mis à adorer les lieux de la vie publique et la variété des espaces publics. Ils ont donc acquis certaines compétences en matière de sociabilité publique. Ils sont familiers avec la dialectique proximité/distance : la distance physique n’est pas synonyme de

distance spatiale, et réciproquement. Comme l’avait montré Georg Simmel4, toute interaction sociale est faite de rapprochements et de distanciations. L’ordre des interactions décrit par Lofland leur est familier. Dans quelle ville applique-t-on mieux la mobilité coopérative que Montréal où on se tient à droite dans les escaliers roulants du métro? La crise Aussi le choc est-il grand lorsque le gouvernement du Québec décrète le confinement et martèle les règles de « distanciation sociale » qui sont en fait de la distanciation physique. Rester chez soi et ne sortir qu’en cas de nécessité représentent une épreuve pour tous les citoyen·e·s, mais particulièrement pour celles et ceux pour qui sortir de chez soi était une des conditions essentielles de leur mode de vie, non seulement pour travailler mais aussi pour se détendre. Pensons à l’explosion des espaces de coworking et des nombreux cafés qui sont devenus des lieux où travailler en étant entouré d’inconnus. La fermeture de nombreux espaces publics normalement accessibles à tous (c’est leur définition) semblait délégitimer l’espace public au profit de l’espace privé. À ces fermetures vint s’ajouter une augmentation inédite de la présence policière dans de nombreux espaces publics, dont les parcs, une présence ostentatoire, insufflant une atmosphère de contrôle, avec parfois des effets pervers dont la croissance des dénonciations entre voisins pour non-respect de la distanciation sociale. George Simmel, « Pont et porte », dans La Tragédie de la culture, Simmel, G. (dir.), Sabine Cornille et Philippe Ivernel (trad.), Paris, Rivages,1988 4

Johanne Charbonneau, Annick Germain et Marc Molgat (dir.), Habiter seul : un nouveau mode de vie?, Québec, Presses de l’Université Laval, 2009. 3

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Une discussion entre voisines dans une rue de Shaughnessy Village; Islem Benjaballah, juin 2020

Des normes aux catégories douteuses Revenons un instant sur le lexique de la pandémie, chargé de contre-sens et de présupposés évoquant la banlieue plus qu’une urbanité typiquement montréalaise. On a déjà évoqué le quiproquo de la distanciation sociale. Il y a aussi celui de la transmission communautaire; ce qualificatif définissant pour le Gouvernement du Québec des milieux ouverts ou inconnus, alors que le terme de communauté désigne un milieu social délimité qui définit les membres qui en font partie. Dans les faits, on sait aujourd’hui que la transmission communautaire doit beaucoup aux travailleurs de la santé travaillant en milieux fermés (CHSLD). Ensuite, les premiers rassemblements (ne dépassant pas 10 personnes) sont interdits à l’intérieur mais permis à l’extérieur (car ils peuvent être contrôlés par des agents de sécurité...). De plus, tout sociologue sait que la sociabilité publique est toujours imbriquée (ou bascule vers) d’autres registres de sociabilité (comme l’exemple des amoureux sur un banc public). Or on nous demande désormais de ne plus mélanger les registres du privé et du public.

Enfin, rien n’est dit sur les espaces semi-publics. Ils sont composés d’une part de ceux délimitant l’accès de l’espace privé à l’espace public, comme les balcons. Or l’épisode des Hassidims chantant leurs prières sur leur balcon et suscitant ainsi des rassemblements dans l’espace public ont vite attiré les agents de sécurité. On trouve d’autre part les espaces semi-privés qui délimitent l’accès de l’espace public à l’espace privé, comme les ascenseurs ou cages d’escalier. Les risques sanitaires sont pourtant élevés dans ces espaces propres aux milieux denses. Les vertus pédagogiques de la sociabilité publique Cet opprobre jeté soudain sur les espaces publics ne risque-t-il pas de nous faire oublier les vertus de la sociabilité publique? Pensons notamment à l’apprivoisement des différences dans les contextes de super-diversité, comme l’ont fait ressortir de nombreuses recherches. Il y a donc un coût à trop insister sur le « rester chez soi ». Si on s’est montré plutôt bavard sur les coûts du confinement pour la santé men-

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tale des individus, peu de choses ont été dites sur les vertus de la sociabilité publique pour la vie en société. Mais une vertu fragile... En effet, avec le déconfinement rapide, bien des Montréalais·e·s semblent avoir oublié leurs bonnes habitudes et certains malaises s’installent dans les espaces publics. Prenons le cas de Shaughnessy Village, un quartier central de Montréal et l’un des plus peuplés au Québec. Près de 40 % de ses habitant·e·s sont des personnes migrantes (étudiant·e·s internationaux·ales, réfugié·e·s, demandeur·se·s d’asile, immigrant·e·s économiques). Le quartier connaît un grand manque de parcs urbains et d’espaces verts. Nous avons observé les modes de sociabilité dans ces espaces, y compris le square Cabot où on pouvait observer une certaine cohabitation entre personnes autochtones, personnes en situation d’itinérance et les habitant·e·s du quartier. Aujourd’hui, en plus de la forte présence des policiers dans les lieux depuis le début du déconfinement, il est principalement occupé par des personnes Autochtones et d’autres en situation d’itinérance. Cette situation a incité les habitant·e·s à se déplacer vers le sud à la recherche d’un espace ouvert à la sociabilité publique.

leurs expériences de confinement, d’autres se lancent une balle de tennis ou un ballon de foot. Dans un coin du parc, un groupe de jeunes Québécois discutent autour d’une bière, se sont installés à bonne distance des autres groupes. Bref l’inattention civile se fait rare. Plus loin, des rencontres entre voisin·e·s sur un palier extérieur d’un triplex ou sur le trottoir devant la porte d’immeuble ne semblent pas permettre à une personne étrangère du quartier de passer inaperçu sur les rues commerciales et résidentielles tranquilles de Shaughnessy Village. Ce bref portrait réalisé en juin 2020 auguret-il d’un changement dans les pratiques d’espaces publics?

L’esplanade Ernest-Cormier, en face du Centre canadien d’architecture, était peu fréquentée avant la pandémie. Mais aujourd’hui, nous y remarquons une forte présence de personnes issues des minorités ethniques. Un groupe de Chinois promènent leurs chiens et semblent fuir les regards des autres. Un groupe de femmes turques partagent un repas qu’elles ont préparé et observent tout ce qui se passe autour d’elles. Dans la partie supérieure de l’esplanade, de jeunes maghrébins allés magasiner avant de venir au parc, restent très suspicieux envers les personnes qu’ils côtoient. Un groupe d’étudiantes et étudiants internationaux partagent leurs frustrations et

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L’Esplanade Ernest-Cormier; Islem Benjaballah, juin 2020


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Réflexions d’une chercheuse en sécurité routière : redonner de l’espace aux piétons pour expérimenter la ville autrement en temps de crise MARIE-SOLEIL CLOUTIER

Lilia Bouhadiba

que les élus mettent de l’avant les avantages pour le commerce et l’accès aux espaces verts dans leurs divers projets, il existe dans ces initiatives un réel potentiel de gain de sécurité routière lorsqu’on redonne l’espace dédié à des voitures à d’autres modes de transport. De fait, la notion d’exposition est au cœur de la sécurité routière : pour avoir des collisions et des blessés, ça prend des voitures et des piétons1. La pandémie nous a confrontés à une réduction importante du nombre de voitures dans nos rues, ce qui vient complètement changer la dynamique de l’exposition, pour le mieux! Pouvons-nous apprendre de cette expérience unique pour voir et aménager la ville autrement par rapport aux piétons?

L

a crise de la COVID-19 et les mesures de santé publique mises en place dès son début ainsi que celles qui perdurent encore aujourd’hui soulèvent plusieurs enjeux quant à notre appropriation des espaces publics urbains. La sécurité des piétons et des cyclistes fait partie de ces enjeux en filigrane des interventions que l’on déploie actuellement à Montréal et ailleurs au Québec. Alors Laurie Beck, Ann Dellinger et Mary O’Neil, « Motor Vehicle Crash Injury Rates by Mode of Travel, United States: Using Exposure-Based Methods to Quantify Differences », American Journal of Epidemiology, vol. CLXVI, n° 2, 15 juillet 2007, p. 212–218.

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L’apparition de ce virus nous a fait réaliser l’ampleur du travail à faire pour rendre nos villes sécuritaires du côté sanitaire : peu d’endroits permettent le respect de la distanciation physique (de 2 mètres) entre les piétons. À leur défense, les aménagistes et urbanistes qui ont élaboré le réseau routier urbain n’avaient aucune idée de ce qui nous attendait! Et comme les villes ne peuvent pas se rebâtir instantanément, des solutions temporaires, rapides à déployer se devaient d’être mises de l’avant. L’espace dédié aux voitures, qui représente une grande proportion des aires des milieux urbains, peut alors être redistribué pour d’autres fonctions urbaines. Trois types de projets ont rapidement émergé pour mettre en place cette redistribution,

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Lilia Bouhadiba

gers peuvent se croiser sur la chaussée. Ce concept de rue partagée est assez nouveau ici alors qu’il est répandu et utilisé en Europe depuis longtemps. Il a d’ailleurs fait son entrée dans le Code de la sécurité routière du Québec en 2018. On comprend donc qu’une période d’adaptation est nécessaire de la part de tous les usagers de la route, qui peuvent se croiser n’importe où dans une rue partagée, et non uniquement aux intersections. Le troisième type de projet regroupe les rues qui ont été fermées à la circulation automobile complètement. Ces « rues piétonnes » sont intéressantes puisqu’elles permettent à la fois la distanciation physique nécessaire et trop souvent difficile sur le trottoir, tout en donnant aux commerces la chance de réinvestir l’espace de la rue, qui est de fait un espace public que l’on a tendance à oublier. Rappelons tout de même que les potentiels conflits d’usage ont historiquement freiné des projets comme ceux présentement mis en place sous des visées de santé publique. La réduction du stationnement qui nuit aux commerces ou encore l’augmentation des interactions entre les piétons et les cyclistes dans des espaces partagés menant à des « accrochages » sont des exemples de ces conflits d’usage. Le Laboratoire piétons et espace urbain que je dirige s’intéresse à ces interactions depuis plusieurs années, notamment celles entre les automobilistes, les cyclistes et les piétons. Nos travaux ont démontré que l’aménagement des environnements routiers, notamment les intersections et les traversées, a un impact sur les interactions entre les usagers2. Sans nécessairement mener à des collisions ou blessures, ces interactions, plus fréquentes dans les endroits peu adaptés aux vitesses des piétons, contribuent à une certaine insécurité le long de trajets à pied. Les projets déployés en temps de COVID n’y font pas exception : on voit déjà des changements aux aménagements temporaires pour tenter de minimiser ces conflits d’usage.

à Montréal comme ailleurs. Le premier type de projet concerne les grandes artères peu utilisées par les conducteurs en temps de confinement (et encore à ce jour). Ceci permet de redistribuer l’espace d’une voie complète à un autre usage que la voiture, tout en laissant d’autres voies aux véhicules (ex. : piste multifonctions piétons/cyclistes ou piste cyclable en site propre). Le deuxième type de projet temporaire déployé par les villes est celui des rues partagées, habituellement mises en place dans des rues plus locales, pour faciliter la cohabitation des véhicules, des piétons et des cyclistes. La limite de vitesse imposée est alors plus basse (20 km/h) et tous les usaMarie-Soleil Cloutier, Ugo Lachapelle, Andrée-Anne d’Amours-Ouellet, Jacques Bergeron, Sébastien Lord et Juan Torres, « ‘Outta my way!’ Individual and environmental correlates of interactions between pedestrians and vehicles during street crossings », Accident Analysis & Prevention, Vol. CIV, 2017, p. 36-45; Marie-Soleil Cloutier, Ugo Lachapelle et Andrew Howard, « Are More Interactions at Intersections Related to More Collisions for Pedestrians? An Empirical Example in Quebec, Canada », Transport Findings, Février 2019.

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Puisque les projets proposés actuellement redonnent plus d’espace aux piétons, il est important de collecter des données sur ces conflits d’usages pour évaluer la situation et s’élever au-dessus des anecdotes entendues sur la rue. Par exemple, la question des interactions et conflits entre les piétons et les cyclistes sur les rues piétonnes a donné lieu à divers appels dans les médias. Il me semble pourtant contreproductif d’opposer ces deux modes de transport actifs, même s’ils ont un certain différentiel de vitesse qui appelle à la prudence de la part des cyclistes. Le partage des nouveaux espaces redonnés à ces modes actifs est certainement souhaitable, dans le respect des vulnérabilités de chacun. Le fait que ces projets aient été déployés rapidement demande une période d’ajustement nécessaire, période qui est en cours et qui se doit d’être suivie de près. À ce titre, en plus des initiatives des villes visant la collecte de données en continu à cer-

tains sites (incluant à Montréal), de nombreux·euses chercheur·euse·s s’intéressent au processus et aux effets de ces redistributions de l’espace urbain3. Prônant un rééquilibre des rues en faveur des usagers les plus vulnérables, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas de protection en cas de collision, je ne peux que me réjouir de notre questionnement sur la place dédiée aux voitures et espérer que ce qui a été mis en place en temps de pandémie se transformera en projet estival récurrent, voire permanent. L’observation et l’analyse de ce qui se passe sur le terrain représentent ma contribution aux débats, pour, je l’espère, permettre aux dirigeant·e·s en place de baser leurs décisions futures sur des données probantes.

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Voir, par exemple, l’Initiative collective internationale sur les mobilités et l’urbanisme transitoires en Europe ou encore le Pedestrian and Bicycle Information Center aux États-Unis.

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La place des animaux·les en ville : une perspective antispéciste SARAH-MAUDE COSETTE

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umain·e·s confiné·e·s : les animaux·ales se réapproprient la ville

Comme en témoignent les images inédites qui ont circulé sur les réseaux sociaux après la mise en place des consignes sanitaires, la présence des animaux·ales sauvages semblait augmenter dans les espaces publics des villes alors que les facteurs de dérangement comme le bruit, la pollution, les travaux et l’achalandage ont été temporairement atténués. À Montréal, le calme de la ville a pu encourager nos concitoyen·ne·s non humain·e·s à occuper certains espaces inhabituels, mais une autre hypothèse met en lumière l’attention accrue portée envers cette présence animale qui, dans les faits, n’est pas nouvelle. Des spécialistes ont confirmé que « dindes, renards, coyotes et rongeurs habitaient sur l’île de Montréal bien avant le confinement1 » – et d’ailleurs bien avant la ville – mais que récemment, le nombre d’observateur·trice·s attentif·ive·s derrière leur fenêtre ou lors de leur marche quotidienne a bondi. Cette attention toute particulière portée aux animaux·ales sauvages en temps de pandémie pourrait nous permettre de développer une sensibilité nouvelle à cette présence et aux enjeux qu’elle soulève, un atout d’autant plus important alors que la situation actuelle offre une brèche unique pour repenser la ville de manière inclusive. Par quels moyens la ville post-confinement pourrait-elle favoriser la présence des animaux·ales? Comment pourrions-nous poser de nouvelles bases pour une

Un merle a fait son nid dans un module de jeux fermé au parc du Père-Marquette, Rosemont – La Petite-Patrie; Maya Chehaitly, 14 mai 2020

coexistence respectueuse entre animaux·ales humain·e·s et non humain·e·s? Avant de réfléchir à ces questions, il est nécessaire de positionner les animaux·ales dans le tissu sociospatial urbain et de proposer une interprétation de leur occupation des espaces publics. Les animaux·ales en tant que sujets urbains : entre transgression et résistance Une grille d’analyse antispéciste nous permet de positionner les animaux·ales comme acteur·trice·s au sein du tissu urbain et des rapports sociaux qui s’y jouent. Chris Philo2

Philippe Teisceira-Lessard, « Les animaux se déconfinent », La Presse, 10 mai 2020.

Chris Philo, « Animals, geography, and the city: notes on inclusions and exclusions », Environment and Planning D: Society and Space, vol. XIII, 1995, p. 655-681; Jennifer Wolch, « Anima urbis », Progress in Human Geography, vol. XXVI, n° 6, 2002, p. 721-742.

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Les outardes au parc de la Merci, Ahuntsic-Cartierville; Mathilde LaRoche, 25 juin 2020

postule que les animaux·ales constituent un groupe social marginalisé soumis à des processus d’inclusion et d’exclusion sociospatiale, avec qui les communautés humaines entretiennent une relation de domination. Ainsi, la spatialisation3 du système d’oppression spéciste permet de comprendre que l’occupation viable de la ville par les animaux·ales est un enjeu de justice sociospatiale. Les mesures de confinement semblent avoir bouleversé les processus d’inclusion et d’exclusion que subissent les animaux·ales, mais leurs réactions démontrent qu’iels ne sont pas des sujets passifs au sein du tissu urbain : iels ont profité de cette occasion pour se réapproprier des espaces qu’il leur est normalement impossible d’utiliser, que ce soit à des fins de transit, d’habitat ou encore pour se nourrir et pour socialiser.

établi? Philo considère que l’occupation de certains espaces par les animaux·ales constitue une transgression, puisque celle-ci est jugée dérangeante par la personne qui l’observe5. La transgression ne serait donc pas fondée sur une intention, que l’on ne peut interpréter en tant qu’humain·e, mais sur le résultat, puisqu’elle est remarquée. Pourtant, juger une action comme étant transgressive relève du regard de l’observateur·trice, et peut donc reproduire un prisme d’analyse anthropocentriste. Au contraire, plusieurs défendent qu’il soit possible de voir la résistance là où les acteur·trice·s ne semblent pas agir de manière à exposer une stratégie ou une intention6, voire là où les individus ne sont pas conscients de leur propre résistance7. Il s’agit alors d’une forme de résistance définie de l’extérieur8.

Les animaux·ales détiennent une agentivité et agissent selon leurs propres intentions4, mais interpréter ces intentions soulève un débat  : les animaux·ales transgressent-iels ou bien résistent-iels à l’ordre sociospatial Edward W. Soja, Seeking spatial justice, Minnesota, University of Minnesota Press, 2010, 256 p. 4 Chris Philo. « Animals, geography, and the city: notes on inclusions and exclusions ». 3

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Ibid. James C. Scott, Weapons of the weak: everyday forms of peasant resistance, New Haven, Yale University Press, 1985, 392 p. 7 Dick Hebdige, Subculture: The Meaning of Style, London, Methuen & Co., 1979, 195 p.; Leena St. Martin et Nicola Gavey, « Women’s bodybuilding: Feminist resistance and/ or femininity’s recuperation? », Body & Society, vol. II, n° 4, 1996, p. 45-57. 8 Jocelyn A. Hollander et Rachel L. Einwohner, « Conceptualizing Resistance », Sociological Forum, vol. XIX, n° 4, 2004, p. 533-554. 5

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Que l’on en parle en termes de transgression ou de résistance, les actions animales restent envisagées selon des savoirs et une vision du monde anthropocentristes. Toutefois, ces réflexions confirment qu’en tant que groupe social marginalisé faisant preuve d’agentivité, les animaux ont le pouvoir de résister et de transgresser, dans nos termes, à l’ordre sociospatial que nous avons établi. Cela ouvre la voie à des revendications pour une justice sociospatiale animale. Territoire urbain, territoire animal : les enjeux de la conservation L’importance de la biodiversité urbaine est aujourd’hui largement reconnue et la conservation de la faune en milieu urbain est un principe de plus en plus préconisé en aménagement9. Pourtant, nous procédons toujours à la « segmentation sociale d’un territoire animal continu10 » : la survie de nos concitoyen·ne·s urbain·e·s est constamment mise à l’épreuve par le développement d’infrastructures de transport et de grands projets résidentiels et commerciaux qui obtiennent souvent les permis nécessaires pour empiéter sur les espaces de la ville qui servent d’habitats et de corridors de transit aux animaux·ales11. La ville post-confinement pourrait se donner le défi de favoriser la présence des animaux·ales citadin·e·s, notamment dans les nouveaux espaces qu’iels se sont appropriés. Selon une perspective antispéciste, cela nécessite de changer radicalement notre vision de la conservation telle qu’elle est pensée dans les projets d’aménagement urbain actuellement, puisqu’elle est basée sur l’hypothèse qu’une augmentation de la biodiversité est souhaitable dans les zones urbaines en raison Beate Apfelbeck et al, « Designing wildlife-inclusive cities that support human animal co-existence », Landscape and Urban Planning, vol. CC, 2020. 10 Sarah Bortolamiol, Richard Raymond et Laurent Simon, « Territoires des humains et territoires des animaux : éléments de réflexions pour une géographie animale », Annales de géographie, vol. DCCXVI, 2017, p. 400. 11 Beate Apfelbeck et al, « Designing wildlife-inclusive cities that support human animal co-existence ». 12 Ibid.

des services écosystémiques qu’elle offre et des opportunités en termes d’expérience de la nature pour les humain·e·s12. Les théoricien·ne·s et militant·e·s antispécistes y voient la reproduction d’un mode de pensée utilitariste et anthropocentriste : on valorise la présence des animaux·ales sauvages dès que cela contribue au bien-être humain13. En effet, les antispécistes reprochent aux projets de conservation « de ne pas prendre en compte les animaux en tant qu’individus, en ne s’intéressant qu’aux espèces et aux écosystèmes, entités non sentientes14 ». On observe toutefois l’apparition d’une philosophie alternative au sein de la communauté scientifique et militante : la conservation compassionnelle, qui s’appuie entre autres sur la reconnaissance de la valeur intrinsèque des êtres non humains et sur leur capacité à ressentir (sentience)15. Cette approche relativement nouvelle considère l’importance du bien-être animal en soi comme résultat des projets conservationnistes16, ce qui déconstruit le caractère utilitariste de ces derniers. Interactions et coexistence entre animaux·ales humain·e·s et non humain·e·s Favoriser la présence des animaux·ales dans la ville force à réfléchir aux relations que nous entretenons avec elleux ainsi qu’aux conditions d’une coexistence respectueuse. Une part importante de la littérature scientifique s’intéressant aux interactions entre humain·e·s et animaux·ales (human-wildlife interactions) porte une attention marquée aux conflits engendrés par la présence animale en milieu urbain, ce qui perpétue une vision négative de ces interactions17. L’analyse de ces conflits a tendance à situer les humain·e·s dans une Axelle Playoust-Braure, « «Nous avons besoin de plus de personnes travaillant sur la question du bien-être des animaux sauvages». Entretien avec Persis Eskander et Abraham Rowe », L’Amorce. Revue contre le spécisme. 14 Ibid. 15 Arian D. Wallach et al., « Summoning compassion to address the challenges of conservation », Conservation Biology, vol. XXXII, n° 6, 2018, p. 1255-1265. 16 Ibid.

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Écureuil Land regroupe des bénévoles qui accompagnent les personnes ayant trouvé des écureuils orphelins ou blessés dans leur démarche de réhabilitation, Montréal; mai 2020, Écureuil Land

position passive et les animaux·ales en tant que responsables d’une menace à la sécurité et au bien-être humain, ce qui témoigne d’une vision anthropocentriste des interactions18. Plusieurs ont démontré qu’en grande majorité, ces conflits ne sont pas déclenchés par des animaux·ales, mais par des individus humains ayant délibérément provoqué une interaction qui, finalement, affecte de manière disproportionnée les animaux·ales19. En ce sens, l’éducation populaire quant à la présence animale et à la réduction des interactions négatives est primordiale et il est nécessaire de transférer le discours des conflits vers un discours de coexistence20. 17 Carl D. Soulsbury et Piran C.L. White, « Human-wildlife interactions in urban ecosystems », Wildlife Research, vol. XLII, 2015, p. 541-553. 18 Beatrice Frank et Jenny A. Glikman, « Conflicts and the need to include coexistence », Human-Wildlife interactions. Turning conflict into coexistence, Beatrice Frank, Jenny A. Glikman et Silvio Marchini (dir.), Cambridge, Cambridge UniversityPress, 2019, p. 1-19. 19 Carl D. Soulsbury et Piran C.L. White, « Human-wildlife interactions in urban ecosystems ». 20 Beatrice Frank et Jenny A. Glikman, « Conflicts and the need to include coexistence ». 21 Maneesha Deckha et Erin Pritchard, « Recasting our ‘wild’ neighbours: contesting legal otherness in urban human-animal conflicts », University of British Columbia Law Review, vol. XXIX, n° 1, 2016, p. 161-202.

De surcroît, Deckha et Pritchard21 soutiennent que le discours sur les conflits humains-animaux témoigne d’une pensée binaire issue des milieux intellectuels occidentaux qui produit une dichotomie hiérarchique entre les humain·e·s et les autres animaux·ales, puis entre Nature et Culture. En effet, nos relations avec les animaux·ales sont imprégnées des processus de colonisation22. Plusieurs épistémologies et cosmologies non occidentales remettent en question ces dualités, puis encouragent plutôt des relations dynamiques, réciproques et engagées entre les personnes et le monde qui les entoure, notamment avec les animaux·ales en tant qu’êtres sensibles23. Une telle approche « reconnaît la pluralité des animaux·ales et l’enracinement des humain·e·s et des animaux·ales dans des relations sociales, culturelles, politiques et économiques partagées24 ». Zoe Todd. « Fish pluralities: Human-animal relations and sites of engagement in Paulatuuq, Arctic Canada », Inuit cultures, governance and cosmopolitics, vol. XXXVII, n° 1-2, 2014, p. 217-238. 23 Robert Brightman, Grateful prey: Rock Cree human-animal relationships, Regina, University of Regina Press, 1993, 412 p.; Paul Nadasky. « The gift in the animal: the ontology of hunting and human-animal sociality, American Ethnologist, vol. XXXIV, n° 1, 2007, p. 25-43.; Zoe Todd, « Fish pluralities: Human-animal relations and sites of engagement in Paulatuuq, Arctic Canada ». 22

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Penser Montréal post-confinement : vers une Zoöpolis? Analyser la place des animaux·ales en ville grâce à une approche antispéciste nous invite à considérer comme un appel à l’inclusivité urbaine la réappropriation des espaces publics de la ville par les animaux·ales observée durant le confinement, mais aussi leurs efforts quotidiens, depuis les débuts de l’urbanisation, pour se tailler une place sur des territoires qu’iels occupaient déjà. L’idée de Zoöpolis développée par Jennifer Wolch25, un lieu de coexistence harmonieuse entre animaux·ales humain·e·s et non humain·e·s, nous offre une manière de penser la ville post-confinement de manière inclusive et respectueuse des animaux·ales. En se représentant les animaux·ales comme des su-

jets urbains, il est possible de déconstruire le privilège de certaines espèces26 et de rétablir un réseau de care entre les sociétés humaines et les animaux·ales27 : « cela peut être important, non seulement pour des raisons intellectuelles, mais aussi pour des raisons écologiques et morales, pour réimaginer l’anima urbis – le souffle, la vie, l’âme et l’esprit de la ville – comme incarné dans sa vie animale28 ». Ainsi, il convient de s’attarder, en tant que chercheur·euse·s et militant·e·s en quête de justice sociale et spatiale, aux enjeux importants soulevés par la présence animale urbaine  : conservation, coexistence, relation entre humain·e·s et animaux·ales, et statut animal au sein de la ville.

Zoe Todd. « Fish pluralities: Human-animal relations and sites of engagement in Paulatuuq, Arctic Canada », p. 232. Notre traduction et féminisation. 25 Jennifer Wolch. « Zoöpolis », Capitalism Nature Socialism, vol. VII, n° 2, 1996, p. 21-47.

Mona Seymour et Jennifer Wolch, « Toward zoöpolis? Innovation and contradiction in a conservation community », Journal of Urbanism, vol. II, n°3, 2009, 215-236. 27 Jennifer Wolch, « Zoöpolis ». 28 Jennifer Wolch, « Anima urbis », p. 722. Notre traduction. 26

Brunnen, série Stadtraum, Hartmut Kiewert, 2020

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L’espace urbain : pour toutes et tous? LISA VAN CAMPENHOUT

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es rapports de pouvoir existants dans la société canadienne se construisent et se reproduisent dans l’espace public, et ont un impact sur le droit de se déplacer et d’exister en ville de manière sécuritaire ; ce que l’on peut définir comme l’absence de facteurs portant atteinte à la liberté de mouvement, ainsi qu’au bien-être physique et mental. Le « droit à la ville », tel que pensé par Henri Lefebvre à partir des années 1960, est un droit collectif qui a pour but de donner la possibilité à la population de participer au processus de création de l’espace urbain et d’y intégrer les intérêts de tous et toutes1. En effet, dans une perspective féministe, « l’espace est créé ou produit par les pratiques sociales, et constitue un produit des relations sociales et de pouvoir dans la société2 ». Cet article aborde trois types de rapports de pouvoir dans l’espace public montréalais, ainsi que les formes de résistances et d’appropriation de l’espace que ces rapports engendrent. Premièrement, les rapports de pouvoir en lien avec la race dans l’espace public sont symboliquement représentés par la violence policière disproportionnée envers les personnes racisées, ainsi que par le profilage racial. Comme le montre Robyn Maynard3, au Canada, le harcèlement, les menaces, les insultes et les violences physiques font partie du quotidien de nombreuses personnes noires et autochtones (ou appartenant à d’autres minorités), et peuvent parfois mener au décès de ces personnes. Une activité dans l’espace public qui peut sembler banale, tel que courir, jardiner ou jouer, transforme certains corps en cible susceptible de violence. Cette violence étatique contre les personnes racisées est un exemple d’inégalité dans l’espace public, et ce, malgré qu’elle soit occultée par l’image multicultura-

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Un jeune homme lève le poing et tiens une pancarte « Why does my skin color matter » lors de la manifestation contre la violence policière au Minnesota – Justice pour George Floyd; Fibonacci Blue, 26 mai 2020 Henri Lefebvre, Le droit à la ville, Paris, Éditions Anthropos, 1968, 164 p.; Mark Purcell, « Le droit à la ville et les mouvements urbains contemporains », Rue Descartes, vol. I, n° 63, 2009, p. 40-50. 2 Shelley Buckingham. « L’examen du droit à la ville selon une perspective de genre », Villes pour tout-e-s, A. Sugranyes et C. Mathivet (dir.), Habitat International Coalition, 2011, p. 60. 3 Robyn Maynard, Les Noir.e.s et la violence d’État Noir.e.s sous surveillance : esclavage, répression, violence d’État au Canada, Catherine Ego (trad.), Montréal, Mémoire d’encrier, 2018, p. 5-25. 1


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liste et tolérante du Canada : « la longue histoire du racisme anti-Noir·e·s au Canada s’est toujours déployée dans l’ombre, dans la négation même de son existence4 ». Deuxièmement, le système patriarcal affecte l’exercice du droit à la ville et la production de l’espace5. Ainsi, même si la violence subie par les femmes se produit en majorité dans la sphère privée, les espaces urbains peuvent être des lieux non sécuritaires pour de nombreuses femmes6. Plusieurs vivent la crainte de se faire harceler, agresser ou de subir des violences sexuelles, une crainte qui demande de mettre des stratégies d’évitement en place, amenant ainsi les femmes à restreindre volontairement leurs mouvements et leur droit d’usage de la ville7. Les femmes ont en outre été exclues historiquement et le sont toujours, dans une certaine mesure, de la création et de l’aménagement des villes8. Troisièmement, les rapports de pouvoir coloniaux dans l’espace public se traduisent, entre autres, par l’invisibilisation des Peuples autochtones dans les villes. À Montréal, les racines autochtones de la ville et la contribution des Premiers Peuples, notamment de la Nation Mohawk, à l’urbanisation de Montréal sont occultées9. Il existe une dichotomie dans l’imaginaire collectif colonial entre la ville et les Premiers Peuples, et ce malgré le fait qu’une grande part de la population autochtone vit dans les villes10. Ces trois dynamiques, qui tournent autour de la violence et de l’invisibilisation, ne sont pas les seules (homophobie, capabilisme, Ibid, p. 9. Marie-Ève Desroches et Catherine Trudelle, « Transformation des quartiers centraux, mobilisation et évolution du droit à la ville pour les femmes : le cas du quartier Saint-Marie à Montréal », Recherches Sociographiques, vol. LVI, n° 2-3, 2015, p. 481. 6 Shelley Buckingham, « L’examen du droit à la ville selon une perspective de genre ». 7 Marie-Ève Desroches et Trudelle Catherine, « Transformation des quartiers centraux, mobilisation et évolution du droit à la ville pour les femmes »​; Tovi Fenster, « Le droit à la ville et la vie quotidienne dans une perspective de genre ». Villes pour tout-e-s, p. 65-79. 8 Ibid.

transphobie, etc.), mais elles permettent d’illustrer comment l’appropriation de l’espace public est pensée par le groupe privilégié, représenté par le symbole de l’homme, masculin, blanc, cisgenre, hétérosexuel, et sans handicape. Il est possible de dépasser ces constats en se penchant sur les stratégies d’appropriation de l’espace public mises en place par les groupes qui en sont exclus. Le simple fait d’exister dans un espace qui vise à exclure son existence représente déjà une forme de résistance. Pensons notamment aux occupations actives d’espaces interdits, comme lorsque des personnes noires ont investi les endroits réservés aux personnes blanches pendant la ségrégation aux ÉtatsUnis. Un couple homosexuel qui marche main dans la main dans la rue, des femmes qui se protègent mutuellement pour aller profiter des joies de l’espace public de nuit : voici des exemples de manières d’exister dans l’espace public qui vont contre l’ordre établi. Dans le contexte du droit à la ville11, les populations marginalisées sont des actrices importantes qui participent à l’édification de la ville dans une perspective de justice sociale, entraînant l’appropriation du droit d’exister, mais aussi la restructuration et la recréation sociale, politique et physique des espaces12. La réclamation de ce droit à la ville ne manque pas parmi les populations marginalisées au Canada et, plus précisément, à Montréal. Par exemple, les Peuples autochtones se réapproprient les villes par la revendication de territoires non cédés, ainsi que par la réalisation de projets comme la création d’institutions au-

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Ioana Comat et Carole Lévesque, « Montréal, territoire autochtone », Vivre ensemble à Montréal, A. Germain, V. Amiraux et J.-A. Boudreau (dir.), 2017, p. 80-91. 10 Julie Tomiak, « Indigeneity and the City: Representations, Resistance, and the Right to the City », Lumpen-City: Discourses of marginality/marginalizing discourses, A. Bourke, T. Dafnos et M. Kip (dir.), Ottawa, Red Quill Books, 2011, p. 163-191. 11 Henri Lefebvre, Le droit à la ville. 12 Liette Gilbert et Mustafa Dikeç, « Right to the city: Politics of citizenship », Space, Difference, Everyday Life, Reading Henri Lefebvre, K. Goonewardena, S. Kipfer, R. Milgrom et C. Schmid (dir.), New York, Routledge, 2008, p. 250-263, dans Julie Tomiak, « Indigeneity and the City », p. 163. 9

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Façade de l’organisme Montréal Autochtone proche du métro Lionel-Groulx à Montréal; Lucien Lizerot, 12 juillet 2020

Panneau de signalisation du nom de la rue Atateken dans le Village sur la rue SainteCatherine à Montréal; Lucien Lizerot, 12 juillet 2020

tochtones et d’initiatives de développement économique13. Ils s’approprient également la ville à travers la réaffirmation culturelle au moyen de festivals, comme Présence Autochtone à Montréal.

de Montréal (CÉAF) a lancé à l’automne 2019 une campagne de sensibilisation contre le harcèlement de rue. La campagne « Stop au harcèlement de rue ! Ensemble réagissons ! », a pour but de dénoncer les comportements nocifs des harceleurs plutôt que de remettre la responsabilité sur les femmes victimes de cette violence15. Le Centre a pour but « que toutes les femmes et les filles puissent circuler et occuper librement l’espace public, sans subir de violence, partout, tout le temps16 ». Le Comité d’action locale du CÉAF a également participé à apporter une vision féministe dans la revitalisation du quartier de Sainte-Marie à Montréal, pour contrer la marginalisation des femmes de tout milieu dans l’espace public17.

Un autre exemple est le changement de nom de la rue Amherst (commandant en chef des armées britanniques pour l’Amérique du Nord et administrateur colonial à tendance génocidaire), devenue Atateken. Atateken, nom mohawk qui signifie « fraternité et sororité », a été trouvé par un comité composé de représentants et représentantes autochtones de différentes Nations. Ce changement de toponymie permet de « réinscrire publiquement l’empreinte des sociétés autochtones » dans la ville14. Quant à une forme de résistance pour contrer l’exclusion des femmes des espaces publics, le Centre d’éducation et d’action des femmes

Enfin, par rapport à la violence policière et au profilage racial, le forum social Hoodstock

Julie Tomiak, « Indigeneity and the City ». Ioana Comat et Carole Lévesque, « Montréal, territoire autochtone », p. 91.

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Centre d’éducation et d’action des femmes de Montréal (CÉAF), « Campagne d’affichage féministe contre le harcèlement de rue ». Consulté le 8 juin 2020. 16 Ibid. 17 Marie-Ève Desroche et Catherine Trudelle, « Transformation des quartiers centraux ». 15


LA CRISE SANITAIRE À MONTRÉAL

(précédemment Montréal-Nord Républik), qui existe depuis 2009, « est devenu au fil du temps un fer de lance du mouvement social — antiraciste — au Québec18 ». Ce forum, créé par et pour la communauté Nord-Montréalaise, est un espace dans lequel toutes et tous (dont 60% de participants et participantes sont issu·e·s des communautés racisées) peuvent s’exprimer sur des enjeux sociopolitiques. Ainsi, cette initiative née de la résistance à la violence policière a pour but de « générer des espaces de dialogues et des initiatives mobilisatrices pour éliminer les inégalités systémiques et développer des communautés solidaires, inclusives, sécuritaires et dynamiques19 ».

Façade du Centre d’éducation et d’action de femmes à Montréal dans le quartier SainteMarie; Lucien Lizerot, 12 juillet 2020

Ces différents exemples représentent des mobilisations actives d’appropriation de l’espace public dans une perspective d’autodétermination et de résistance face à la marginalisation. L’espace public est un lieu de production et de reproduction des différentes inégalités présentes dans la société. Ces exemples montréalais permettent de montrer que pour chaque forme d’oppression

dans la société, issues du racisme, du colonialisme, du patriarcat ou de leurs intersections, existent également des formes de résistances et d’appropriation de cet espace mises en place par les acteurs et actrices dit·e·s marginalisé·e·s. Ce sont des initiatives qui permettent de créer et recréer l’espace montréalais hors du cadre dominant.

Hoodstock, « Forum social Hoodstock ». Consulté le 8 juin 2020. 19 Hoodstock, « Notre mission ». Consulté le 8 juin 2020. 18

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III. Solidarité et résistance Présentation RAPHAËLLE AINSLEY-VINCENT

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ès les débuts de la pandémie, leaders autochtones, chercheur·se·s et professionnel·le·s de la santé sonnaient l’alarme quant à la menace potentiellement mortelle que représente la pandémie pour les communautés autochtones isolées ou fragilisées qui feraient face à des défis particuliers si le virus venait à s’y propager. « Cette situation est indissociable de la négligence des autorités au niveau du financement des infrastructures sur les réserves », rappelait en mars la chroniqueuse d’Espaces autochtones Édith Bélanger, « parlons seulement de l’accès à l’eau potable qui est encore un enjeu pour une cinquantaine de communautés ou encore du surpeuplement dans les habitations. Difficiles, dans ces situations, d’être aussi disciplinés sur le lavage des mains et des surfaces et d’appliquer les recommandations d’éloignement suggérées ». En convoquant l’histoire coloniale du Canada, marquée par les couvertures contaminées sciemment envoyées aux Autochtones par le général Amherst et les épidémies ayant décimées certaines Nations, elle rappelait que les populations des Premières Nations, les Métis et les Inuit restent, encore aujourd’hui, beaucoup plus à risques que le reste de la population non autochtone canadienne de contracter des maladies, en raison de nombreux facteurs qui contribuent à maintenir un système à deux vitesses. « As a result of colonial practices and policies, we come into this epidemic on unequal footing. […]

Coronavirus doesn't discriminate, but systems can and do », exposait la conseillère en santé autochtone de la Colombie-Britannique, Dre Eh Cho Dene Danièle Behn Smith, en rappelant le potentiel « culturellement dévastateur » de la pandémie pour les communautés. Des approches adaptées, reconnaissant l’unicité et la diversité des expériences au sein des Peuples autochtones, sont nécessaires, recommandait-elle, avec une attention particulière pour les femmes et les filles autochtones qui sont plus à même de vivre des violences.

« Coronavirus doesn’t discriminate, but systems can and do. » Dans ce contexte, des communautés Premières Nations ont mis en place diverses mesures d’isolement pour freiner la propagation de la pandémie au sein de leurs populations. En prenant ces mesures proactives et innovatrices et en mettant en place des plans d’urgence adaptés à leurs réalités et besoins spécifiques, les leaders autochtones à travers le pays réaffirment leur autonomie et leur droit à s’autogouverner, relevait Édith Bélanger. Alors que la couverture médiatique sur ce sujet est majoritairement centrée sur les enjeux

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auxquels font face les personnes autochtones, elle soulignait la visibilité et la vivacité des pratiques culturelles autochtones partagées en temps de crise sur les médias sociaux, et la force qu’affichent les communautés :  «  aujourd’hui, je vois des communautés qui se montrent fortes et déterminées à passer au travers de cette crise en s’appuyant sur la tradition ». En milieu urbain, les communautés et les organismes autochtones se sont rapidement organisés et adaptés pour faire face à la pandémie et assurer la sécurité de leurs membres, malgré le manque de ressources, et le financement d’urgence fédéral anémique et fondé sur une distinction dans la prestation de service qui invisibilise l’importante population que représentent les personnes autochtones vivant en milieu urbain. Les activités culturelles migrent vers le virtuel, permettant de conserver un contact communautaire et, malgré que plusieurs organismes doivent limiter leur capacité, de nouveaux services sont déployés – comme le centre de jour au Square Cabot, ou le refuge d’urgence temporaire destiné à la population autochtone itinérante de Montréal dans la Petite Bourgogne. Ces dynamiques de solidarité et de résistances, ancrées dans des filets de sécurité communautaires palliant depuis longtemps les précarités induites par les désengagements de l’État néolibéral, sont manifestes durant les mois que dure l’état d’urgence sanitaire. Des collectes de fonds communautaires pour les travailleur·se·s du sexe, les organismes autochtones et les membres sans statut de la communauté montréalaise, à la démultiplication des réseaux d’entraide et de bénévoles, et aux luttes menées par des regroupements d’organismes et de citoyen·ne·s, divers milieux s’organisent pour qu’aucun·e ne soit laissé pour compte dans la pandémie.

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Parc-Extension : une action communautaire solidaire face à la double crise sociale et sanitaire MARIANA ALVES DE SOUZA ET RIM CHEHAB

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arc-Extension, l’un des quartiers les plus défavorisés de Montréal, a rapidement été identifié comme une zone à risque de grande diffusion de la COVID-19. Si l’état de défavorisation qui mine le quartier découle de conditions structurelles et systémiques, il existe, à l’échelle locale, un réseau communautaire singulier qui est engagé à offrir des réponses énergiques pour affronter la crise. Nous interrogeons ici les dynamiques des actions communautaires et initiatives d’entraide mises en place au sein du quartier de Parc-Extension à l’heure de la pandémie, en regard des enjeux déjà vécus par le quartier. Un contexte fragile face à la crise

Bien qu’enclavé entre voies ferrées et grandes structures routières, Parc-Extension est défini par sa diversité et présente l’une des plus fortes proportions d’immigrant·e·s parmi les quartiers montréalais, soit 57 % contre 34 % dans l’ensemble des arrondissements de la Ville de Montréal1. C’est aussi le quartier le plus dense de la ville, avec une densité de population quatre fois plus grande que la moyenne de l’île. Parc-Extension se démarque également par un portrait socioéconomique désavantageux : 38 % des résident·e·s du quartier ont un faible revenu et parmi ses 79 % ménages locataires, près de la moitié consacre plus de 30 % de leurs revenus au loyer2. L’enclavement et la défavorisation du quartier, exacerbés par le manque d’investissements publics, ont maintenu le secteur en marge des intérêts du marché immobilier, 1 Statistique Canada, « Profil du recensement, Recensement 2016 ». Consulté le 7 juillet 2020. 2 Ibid.

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Plan du quartier Parc-Extension; photo de GoogleEarth, adaptée par Mariana Alves de Souza, 2020

Site du campus MIL durant la pandémie de COVID-19; Mariana Alves de Souza, 10 juillet 2020


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Marchés sur la rue Jean-Talon O.; Mariana Alves de Souza, 10 juillet 2020

ce qui en fait l’un des derniers quartiers centraux abordables à Montréal. Si la pénurie de logements actuelle associée à la spéculation foncière qui déborde des quartiers voisins de Villeray et du Mile-End explique la pression croissante du marché immobilier sur le secteur, c’est surtout l’arrivée du Campus MIL de l’Université de Montréal qui a accéléré l’installation des processus de gentrification dans Parc-Extension. Inauguré en septembre 2019 sur l’ancienne gare de triage d’Outremont, ce campus et ses plus de 2000 étudiant·e·s attirent l’intérêt des propriétaires immobiliers et contribuent à l’augmentation des loyers3. Cette pression pour le développement immobilier au sein du quartier s’exerce sur une population déjà fragilisée et autour d’un parc locatif assez détérioré. Plusieurs résident·e·s sont des immigrant·e·s récemment arrivé·e·s qui font face à des difficultés liées aux méconnaissances linguistiques et juridiques, ainsi qu’à l’absence d’un réseau social pour les soutenir4. Une telle situation place les lo3 Emanuel Guay et al., « MIL façons de se faire évincer L’Université de Montréal Wet la gentrification à Parc-Extension », Projet de cartographie anti-éviction de Parc-Extension, 2020.

cataires en désavantage face aux propriétaires pour contester les tentatives d’évictions et les conditions d’insalubrité des logements où la présence de blattes, de rongeurs et de moisissures est assez fréquente5. Les nombreux enjeux qui touchent ce territoire sont au cœur des luttes d’un réseau communautaire très diversifié, qui se mobilise dans le but d’améliorer les conditions de vie et de faire valoir les droits des citoyen·ne·s du quartier. Les entretiens menés avec Alex Megelas (A. M.) et Emmanuel Guay (E. G.) dans le cadre de leurs fonctions au Réseau recherche-action communautaire (CBAR) dans Parc-Extension, Amy Darwish (A. D.) de l’organisme communautaire Comité d’Action de Parc-Extension (CAPE) et Aaron Vansintjan (A. V.) pour le groupe d’entraide mutuelle PandemEx, révèlent que la crise sanitaire amplifie les défis communs auxquels ces groupes s’attaquent et implique une capacité de mo-

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4 Ariane Beck, Emanuel Guay et Lily Paulson, « Les visages de l’inégalité dans Parc-Extension », Relations, n° 802, 2019, p. 34–35. 5 Association des locataires de Villeray et Comité action de Parc-Extension, « Processus idéal de prise en charge des problèmes de salubrité », 2018.


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bilisation et une résilience sans précédent. Pour préciser, le réseau CBAR regroupe des chercheur·se·s engagé·e·s à aborder leur travail dans Parc-Extension selon les principes d’équité et de justice sociale pendant que le CAPE travaille pour appuyer les résident·e·s du quartier dans le domaine du droit au logement. Ces deux groupes étaient actifs bien avant la pandémie de COVID-19, tandis que le groupe d’entraide PandemEx s’est formé de façon spontanée et horizontale pour répondre aux urgences qui émergeaient, aussitôt que les mesures d’isolement ont été mises en place. Un réseau communautaire résilient… Le quartier Parc-Extension a toujours été marqué par « une culture d’organisation communautaire très forte et une culture d’entraide remarquable » (A. M.). Cette force communautaire s’est d’ailleurs reflétée dans la réponse locale à la pandémie, ce qui se voit à travers la mise en place de divers services de première ligne. Le groupe d’entraide PandemEx représente d’ailleurs « une belle illustration du fait qu’il y a à la fois un réseau communautaire fort et une résilience communautaire très particulière à Parc-Extension » (E. G.). La distanciation physique a exigé une réorganisation de la part des intervenant·e·s du milieu communautaire, particulièrement pour les deux organisations qui existaient bien avant la pandémie. Le réseau CBAR, qui se rencontrait sur une base trimestrielle, tient désormais des rencontres mensuelles. Du côté du CAPE, la fermeture de leurs bureaux à partir de la troisième semaine de mars a posé un grand défi pour rejoindre les locataires. Amy Darwish explique que cette difficulté a été accentuée du fait que certain·e·s locataires ne sont notamment pas à l’aise avec les nouvelles technologies, n’ont souvent pas d’accès à Internet et ne sont pas en mesure de les joindre par téléphone en raison de barrières linguistiques. Bien que les contacts se font désormais majoritairement par téléphone ou par

courriel, certain·e·s locataires ont été exceptionnellement rencontré·e·s dans des parcs et des espaces ouverts. Cette mesure s’est avérée nécessaire afin de les aider, par exemple, à remplir des formulaires dans des langues qu’ils ne lisaient pas, particulièrement pour accéder au programme de soutien au revenu. Concernant les stratégies d’action pour faire pression, une part importante consistait à organiser des manifestations ou des assemblées, rendues inapplicables avec les impératifs de distanciation physique. Cette limitation a incité les organismes à avoir une présence médiatique plus forte. Ainsi, les moyens de pression passent désormais par l’entremise d’articles et de communiqués de presse, ainsi que de lettres adressées aux élu·e·s. … aux actions diversifiées… Une panoplie d’actions communautaires solidaires ont été mises en place au sein du quartier afin de soutenir la population face à la crise sanitaire venue se superposer à la crise sociale. Parmi les actions menées par le CAPE, l’une des plus importantes est la réalisation d’une campagne d’affichage sur le droit au logement en temps de pandémie, contenant notamment des informations concernant le moratoire sur les évictions. Cette mesure décrétée le 15 mars 2020 par la Régie du logement du Québec a suspendu temporairement les audiences et exécutions liées à l’expulsion de locataires. Les affiches informatives ont été traduites en neuf langues couramment utilisées dans le quartier. Le CAPE a également organisé une caravane anti-évictions le 13 juin, ainsi qu’une deuxième campagne d’affichage sur le sujet en collaboration avec l’association des locataires de Parc-Extension et le groupe d’entraide mutuel PandemEx. Ce dernier groupe est très actif depuis sa formation au début de la pandémie. Parmi les diverses actions menées, citons l’organisation de nombreuses livraisons de nourriture, de médicaments, de produits de nettoyage au-

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Appartements à vendre sur la rue Bloomfield; Mariana Alves de Souza, 10 juillet 2020

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Bâtiment en construction sur la rue Beaumont à proximité du campus MIL; Mariana Alves de Souza, 10 juillet 2020,


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près de personnes malades ou en isolement. Le groupe PandemEx travaille également sur un programme de distribution de masques pour les résident·e·s. En plus de ces actions, ce réseau d’entraide a également initié la diffusion d’une lettre ouverte pour revendiquer des mesures pour faire face à la crise. Cette lettre a été signée par plusieurs groupes communautaires du quartier, y compris le CAPE. Enfin, le groupe de Parc-Extension s’est lancé dans une démarche de soutien interquartier entamée avec Montréal-Nord et Côte-desNeiges, d’autres quartiers vivant des réalités similaires à celle de Parc-Extension, laissant ainsi entrevoir des possibilités pour élargir le cercle d’entraide. … en réaction à un désintérêt général Cependant, comme l’a rappelé Emmanuel Guay, il faut reconnaître que ce réseau communautaire important se développe en réponse au manque de soutien et d’investissements des instances publiques et privées, qui se ressent dans les défis vécus dans le quartier en matière de droit au logement. La position de l’Université de Montréal, particulièrement son désengagement par rapport à sa promesse de créer 1500 logements étudiants dans le cadre de son nouveau Campus MIL, est d’ailleurs une illustration frappante de ce désintérêt envers le secteur6. En effet, cette mesure aurait permis de limiter les pressions foncières sur le quartier Parc-Extension, déjà en proie à une gentrification importante depuis l’annonce de la venue du nouveau campus. À un moment où les autorités nous martèlent de rester à la maison, la COVID-19 fait vivre un moment particulièrement difficile pour l’accès au logement dans Parc-Extension. Comme l’explique Amy Darwish, de nombreux·ses locataires déjà en situation de précarité, ont perdu leur source de revenus et ne disposent que de très peu d’épargnes pour absorber les chocs économiques. Il est possible qu’ils et elles n’aient pas les moyens d’acquit6

ter leurs frais de loyer une fois le moratoire sur les évictions levé et risquent ainsi de se faire évincer. La date du 1er juillet a d’ailleurs été évoquée comme une source d’appréhension pour le CAPE dans cette situation particulière. En effet, l’organisatrice a partagé son inquiétude que beaucoup de gens se retrouvent à la rue si aucune mesure n’est adoptée, étant donné la hausse des prix des loyers et le faible taux d’inoccupation des logements, à son niveau le plus bas en 15 ans. Ce désinvestissement est également à l’origine des problématiques engendrées en matière d’insalubrité qui minent l’attrait résidentiel du quartier et poussent finalement des résident·e·s à ne pas s’y établir longtemps lorsqu’ils et elles en ont les moyens. En ce sens, l’étiquette de « quartier de transition » souvent épinglée à Parc-Extension est à réévaluer, selon les intervenant·e·s du Réseau CBAR. Au premier abord, cette expression pourrait porter à croire qu’une stratégie d’intégration des nouvelles populations issues de l’immigration a été mise en place dans le quartier dans une logique de planification. Or, ce qualificatif découle au contraire directement d’un sous-entretien et d’un sous-investissement dans le parc immobilier. À ces défis préexistants et exacerbés est venue s’ajouter la fermeture de la table de quartier de Parc-Extension trois semaines après le début de la pandémie. Cette « perte assez substantielle » (A. M) d’un organisme qui devait servir comme point de rencontre pour le développement social du quartier représente, selon Amy Darwish, un défi de plus, car elle a pour conséquence de réduire les espaces où les groupes locaux peuvent se rencontrer et de limiter leurs opportunités de coordonner leurs efforts. Afin de pallier cette fermeture, le réseau CBAR a transformé ses réunions en espace ouvert aux discussions des différents groupes communautaires, pour faire office de table de quartier.

Emanuel Guay et al., « MIL façons de se faire évincer ».

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Flexibilité et agilité face au déséquilibre structurel Les entretiens auprès des organismes engagés dans l’action communautaire à Parc-Extension mettent en évidence la grande capacité des acteur·rice·s locaux·les de faire face aux besoins qui surgissent en situation de crise. Ce réseau a été capable d’identifier rapidement les besoins des habitant·e·s du quartier, de reconnaître leur légitimité et d’assurer des réponses efficaces. Cette habileté à une réaction plus agile en comparaison avec les réponses plus institutionnalisées ou gouvernementales est due à une grande connaissance des enjeux qui touchent la communauté, mais aussi à une souplesse pour s’adapter dans un contexte d’urgence. Cependant, les enjeux qui touchent le quartier sont structurels et essentiellement liés à l’état de défavorisation de ses habitant·e·s. Parmi les problèmes locaux, l’accès au logement semble revêtir un caractère urgent, aggravé par la pandémie qui provoque un affaiblissement social et financier des habitant·e·s et désarticule les canaux traditionnels de revendications et de services à la communauté. À plus grande échelle, un désinvestissement encore plus prononcé dans le logement social et abordable face à la décroissance économique que la pandémie impose pourrait rendre le marché locatif encore moins accessible. Ce scénario invite les institutions locales à s’engager dans des actions concrètes contre le processus de gentrification qui frappe le quartier ainsi qu’aux différents paliers gouvernementaux à mettre en œuvre des politiques de logement qui peuvent contribuer à la réduction des inégalités.

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Les Cyclistes solidaires : un moyen de renforcer le réseau communautaire dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve PASCALE MONIER

File d’attente des Cyclistes solidaires pour recevoir les livraisons; Pierre Choiniere, 2020

L

’arrondissement de Mercier–Hochelaga–Maisonneuve (ci-après MHM) « bénéficie d’un réseau associatif extrêmement riche1 ». La pandémie ayant entraîné une interruption de nombreux services, les organismes communautaires ont dû réinventer leur manière de fonctionner. La Cuisine Collective Hochelaga-Maisonneuve (CCHM) fait partie des organismes qui ont su s’adapter, comme l’explique son directeur général, M. Benoist de Peyrelongue, rencontré dans le quartier le 26 mai 2020 : « à l’origine [il y avait] 43 groupes qui venaient cuisiner sur place […] et on a décidé de [livrer] à tout le monde2 ». L’initiative Cyclistes solidaires, mise en place à la fin du mois de mars dans plusieurs arrondissements centraux, est venue se greffer à l’organisme CCHM afin de faciliter la transition vers de nouvelles méthodes de travail nécessaires en temps de pandémie. Cela soulève des questions, notamment en quoi l’initiative citoyenne Cyclistes solidaires permet de renforcer la collaboration existante au sein des organismes du quartier. 1 Martine Géronimi, « Identité urbaine, reconversion industrielle et dynamique territoriale à Montréal : le cas d’Hochelaga-Maisonneuve », Norois, vol. CXCIX, 2006, p. 45-60.

La CCHM, un organisme ancré dans le territoire La CCHM, première cuisine collective créée au Québec en 1982, à l’origine du Regroupement des cuisines collectives du Québec, s’intègre déjà dans un fort réseau communautaire, particulièrement au sein de l’arrondissement MHM. En réponse au désengagement de l’État et des pouvoirs locaux, qui responsabilisent les acteurs du quartier, cet organisme contribue à l’action collective. Réalisant des plats à coûts minimes, il participe à la sécurité alimentaire, tout en travaillant au renforcement des liens sociaux et à la mixité sociale3. En lien avec « seize organismes communautaires, dix HLM [habitations à loyer modique] et quatre coopératives d’habitation4 », c’est un exemple de coopération solidaire au niveau local qui est « passé d’un organisme qui répond à un besoin, à un organisme sectoriel […] au soutien

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2 Benoist de Peyrelongue, Entrevue réalisée à Montréal, Québec, le 26 mai 2020. 3 Manon Mongrain, « Cuisines collectives : modèle alternatif d’organisation sociale et économique », Reflets, vol. III, n° 1, p. 80-100. 4 Magdaline Boutros, « 7000 repas par semaine livrés à des familles vulnérables », Le Devoir. Consulté le 17 mai 2020.


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aux citoyens et aux organisations », explique Benoist De Peyrelongue. En effet, la CCHM est devenue une solution pour répondre à l’augmentation des besoins en nourriture pour les personnes vulnérables en temps de pandémie. Elle a adapté son mode d’action afin de rejoindre le plus grand nombre possible : de 6 à 7 personnes, c’est maintenant l’intégralité du HLM, de l’organisme, etc., membres ou non, qui bénéficient de ce support. Le réseau communautaire apporte un support primordial à la CCHM, car il permet de rejoindre les personnes les plus durement touchées : « sans [les autres organismes], la CCHM [est] incapable de rejoindre la famille dans le HLM », précise Benoist De Peyrelongue.

L’autrice faisant partie des CS, son expérience personnelle prend part à l’analyse. Des profils différents de cyclistes bénévoles se retrouvent liés par cette initiative permettant de sortir du « chezsoi » et de briser la solitude générée par le confinement, bien que la majorité ne pourront s’engager sur du long terme. Cet engagement de l’autrice lui permet de contribuer à la solidarité de l’arrondissement MHM, en sortant ponctuellement de son espace privé.

L’arrivée de l’initiative Cyclistes solidaires  Cyclistes solidaires (CS) constitue une « mobilisation spontanée et bénévole de cyclistes montréalais·e·s pour soutenir les organismes communautaires et d’économie sociale à rejoindre leurs usagers considérés comme  « vulnérables » directement chez eux5 ». Le directeur de CCHM explique pourquoi les coordinateur·rice·s ont pris contact avec son organisme : « on avait chacun un besoin, eux d’un organisme pour montrer que ça marche, et moi de livraison ». Composé d’une trentaine de cyclistes bénévoles prêts·e·s à livrer les repas chaque semaine, CS a permis de fluidifier la démarche et d’accroître le volume de livraisons possibles, afin de rejoindre un plus grand nombre d’individus. L’expansion du réseau, engendrant une reconnaissance autant de l’initiative que des organismes y prenant part, a permis de faire « basculer le pouvoir vertical (des organismes publics vers la base) et [de renforcer] la gouvernance locale6 ». Une collaboration horizontale

Cyclistes solidaires en livraison; Pierre Choiniere, 2020

L’arrimage entre la CCHM, l’initiative CS et les autres organismes illustre l’importance de la collaboration entre différent·e·s acteur·rice·s pour renforcer le pouvoir local : « il n’y a plus de hiérarchie : l’organisme qui est

« Cyclistes solidaires », La Fabrique des Mobilités. Consulté le 15 mai 2020. 6 Nathalie Burlone, Caroline Andrew, Guy Chiasson et Jean Harvey, « Horizontalité et gouvernance décentralisée : les conditions de collaboration dans le contexte de l’action communautaire », Canadian Public Administration, vol. LI, 2008, p. 133. 5

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tributaire de [la CCHM] qui livre, […] qui a besoin de nos services a quitté ce giron-là pour tomber dans une approche partenariale », précise le directeur de CCHM. Ainsi, la collaboration entre ces organismes permet de répondre rapidement à des besoins essentiels, alors que les pouvoirs locaux sont contraints de suivre un processus et des réglementations beaucoup moins flexibles.

Installation des remorques; Pierre Choiniere, 2020

Cette collaboration permet aussi à la CCHM de se concentrer sur sa mission, la coordination des bénévoles cyclistes n’étant pas de son ressort : « c’était le contrat [que les CS] prenaient, la gestion des bénévoles […] et moi de la structure d’envoi », explique M. De Peyrelongue. L’horizontalité de ces relations permet un « partage de responsabilités et [de] la gestion d’activités7 », et donc une meilleure efficacité dans la mise en marche du processus. La CCHM a servi d’instance de médiation8 en faisant le pont avec le système institutionnel (règlements et structure) et les membres de la société civile (interactions entre individus Ibid, p. 3. Michael McQuarrie et Nicole P. Marwell, « The Missing Organizational Dimension in Urban Sociology », City and Community, vol. VIII, n° 3, 2009, p. 247-268.

ayant chacun·e leurs propres défis), puis en ayant un rôle de facilitateur. Cela a permis aux CS de créer un contexte propice à la réalisation du projet, à sa diffusion, en plus de potentiellement inspirer d’autres arrondissements à suivre l’exemple. Le réseau permet donc d’innover, de partager expériences et compétences entre les différents organismes et de s’adapter tout en répondant à des problématiques sociales. La pandémie est venue activer le réseau communautaire de MHM, qui possède une meilleure capacité d’adaptation que les structures décisionnelles municipales, manquant de flexibilité9. En plus de rassembler les bénévoles et les organismes du quartier autour d’une cause commune, l’initiative CS a entraîné d’autres externalités positives selon le directeur de CCHM telle que : « des citoyens découvrent le milieu communautaire dans leur quartier, ce qui prend d’habitude un effort énorme ». Le fait de s’impliquer pour un objectif collectif développe un sentiment d’appartenance local, ce qu’il nomme une « fidélisation citoyenne ». En prenant part à cette action, une identité collective se développe « qui englobe ses revendications, ses motivations, ses stratégies et ses actions [et] constitue également un processus d’apprentissage qui permet à l’acteur collectif de développer avec le temps une plus grande capacité à résoudre les problèmes posés par son environnement10 ». Cela ouvre de nouvelles perspectives : des bénévoles participent à d’autres activités au sein des organismes qu’ils et elles apprennent à connaître au cours de leurs livraisons et offrent leurs compétences individuelles (photo, graphisme, yoga, etc.) en soutien. Le transfert de connaissances dépasse l’initiative citoyenne de base, entraînant un fort niveau d’entraide et de solidarité entre ci-

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Julie E. Gagnon, Francine Dansereau et Annick Germain, « « Ethnic » Dilemmas? Religion, Diversity and Multicultural Planning in Montreal », Canadian Ethnic Studies Journal, vol. XXXVI, n° 2, 2004, p. 51-75. 10 Renaud Goyer, « Salubrité et santé dans l’action collective en matière de logement à Montréal », Lien social et Politiques, n° 78, 2017, p. 70-88. 9


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toyen·ne·s et organismes. Les individus ne se préoccupent plus seulement de la problématique initiale, mais voient d’autres opportunités de partager leurs compétences. Défis de cette collaboration Un arrêt ou une diminution des services pourrait entraîner des externalités négatives pour les organismes tributaires de l’initiative. Pour le directeur de la CCHM, l’autonomie étant au cœur de sa mission, le risque est prévu : « je suis trop dans une volonté d’autonomie pour dépendre d’autres choses […] Les vélos arrêteraient demain […] on arriverait à livrer avec les camions ». En effet, bien que l’engouement autour de l’initiative soit marqué, sa pérennité sera mise au défi lorsque la réalité économique et sociale des bénévoles ne permettra plus un engagement aussi intensif de leur part. Cependant, des arrangements sont envisagés par le directeur de la CCHM : « s’il faut faire des livraisons à 17 h quand les gens sortent du bureau, ce sera possible ». Par ailleurs, au mois de juillet 2020, CS est devenu un organisme à but non lucratif, afin de pérenniser l’initiative.

Une initiative à développer ? CS a permis de faciliter l’action d’organismes communautaires qui ont dû s’adapter rapidement en raison de la crise sanitaire, mais sans en être un maillon indispensable. L’initiative a aussi contribué au développement d’un esprit de communauté et favorisé l’implication citoyenne. On remarque l’importance des initiatives citoyennes et des ressources communautaires, particulièrement en temps de pandémie, mais aussi du transfert de responsabilités qui reposent sur ces organisations. Leur capacité d’adaptation et de réponse à des besoins essentiels met en lumière le problème du manque de flexibilité de l’appareil municipal, comme l’exprime la chercheure Nassera Touati : « désormais, les municipalités devront changer leurs façons d’interagir avec les citoyens pour faire de ces derniers de véritables vecteurs de transformation sociale11 ». L’appareil municipal devra apprendre de cette crise, qui fait ressortir sa dépendance aux structures citoyennes et communautaires pour garantir le bien-être de la communauté. Nassera Taouati, « Penser l’après-COVID-19: mieux soutenir les réseaux d’action collective locale », La Presse. Consulté le 17 mai 2020. 11

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Chargement des vélos devant la CCHM pour livrer aux différents organismes; Pierre Choiniere, 2020


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L’agriculture urbaine : source de résilience face à la pandémie? Étude réalisée dans le quartier de Hochelaga-Maisonneuve NATHALIE NAHAS

Le concept de résilience alimentaire1, tiré de l’écologie forestière, se définit comme « la capacité d’absorber les chocs, de les utiliser, de se réorganiser et de continuer à se développer sans perdre les fonctions fondamentales2 ». Deux éléments essentiels caractérisent la résilience alimentaire urbaine3 : la diversité de l’offre et le recours aux expériences du passé. Ainsi, afin de réfléchir aux éléments de résilience alimentaire de Montréal, nous avons fait une étude de trois initiatives d’agriculture urbaine dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve dans le contexte de la pandémie. Système alimentaire de HochelagaMaisonneuve; Luc Florent, « Cartographie du système alimentaire de l’est de Montréal », 2017

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Accès alimentaire à Hochelaga-Maisonneuve

ugmentation des prix, pénurie d’aliments et de main d’œuvre, difficulté à transformer et à écouler la production sont des enjeux qui ont mis le secteur agroalimentaire au cœur des préoccupations du gouvernement canadien dans le contexte de la COVID-19. S’il n’y a pas eu de véritable interruption de l’approvisionnement à Montréal, une partie de sa population s’est retrouvée en situation d’insécurité alimentaire, et les groupes communautaires se sont mobilisés afin d’aider les populations plus vulnérables. Quelles leçons pouvons-nous tirer de cette situation ? Quelles mesures à long terme pourront garantir la sécurité alimentaire des villes face à des chocs comme celui de la pandémie ? 1 Stephan Barthel et Christian Isendahl, « Urban Gardens, Agriculture, and Water Management: Sources of Resilience for Long-Term Food Security in Cities », Ecological Economics, vol. LXXXVI, 2013, p. 224-234.

La sécurité alimentaire est définie comme « l’accès physique, social et économique à une nourriture saine, dont la quantité consommée et la qualité sont suffisantes pour satisfaire les besoins énergétiques et les préférences alimentaires des personnes4 ». Les recherches sur ce sujet ont déterminé des facteurs qui contribuent à l’accès des ménages aux aliments, tels que la présence de grandes surfaces5, le prix

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2 Carpenter et Folke, 2006, cités dans Stephan Barthel et Christian Isendahl, « Urban Gardens, Agriculture, and Water Management », p. 225. 3 Ibid, p. 226. 4 Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, « Statistiques de sécurité alimentaire », Forum mondial de l’alimentation, 1996. 5 Philippe Apparicio, Marie-Soleil Cloutier et Richard Shearmur, « The case of Montréal’s missing food deserts: Evaluation of accessibility to food supermarkets », International Journal of Health Geographics, vol. VI, n° 1, 2007, p. 4. 6 Lise Bertrand, François Thérien et Marie-Soleil Cloutier, « Measuring and Mapping Disparities in Access to Fresh Fruits and Vegetables in Montréal », Canadian Journal of Public Health / Revue Canadienne de Santé publique, vol. IC, n° 1, Canadian Public Health Association, 2008, p. 6-11.


Étagères de supermarché vides; Simon Smiler, 17 avril 2020

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et l’accessibilité physique pour les ménages non motorisés6, la diversification de l’offre et des facteurs socioculturels, par exemple l’éducation7. Si quelques zones du quartier Hochelaga-Maisonneuve ont auparavant eu des problèmes d’accès alimentaire8, l’accessibilité aux fruits et légumes frais sur une distance de 500 m est maintenant jugée généralement suffisante dans le quartier par la Direction de Santé publique9. Ceci s’explique par l’apparition dans les dernières années de plusieurs commerces de proximité, associée à une augmentation du niveau socioéconomique du quartier. Ces établissements n’offrent par contre pas nécessairement des prix accessibles à toute la population, ce qui justifie la présence d’initiatives de sécurité alimentaire dans le quartier10. Francine Rodier, Fabien Durif et Myriam Ertz, « Food Deserts: Is It Only about a Limited Access? », British Food Journal, vol. CXIX, n° 7, 2017, p. 1495-510. 8 Philippe Apparicio, Marie-Soleil Cloutier et Richard Shearmur, « The case of Montréal’s missing food deserts ». 9 Luc Florent, « Cartographie du système alimentaire de l’est de Montréal », Réseau Alimentaire de l’Est de Montréal et Chaire de recherche UQAM sur la transition écologique, 2017. 10 Ibid, p. 19. 7

Étude de trois initiatives d’agriculture urbaine à Hochelaga-Maisonneuve L’agriculture urbaine désigne « à la fois un ensemble d’activités agricoles pratiquées en milieu urbain, un mouvement citoyen de réappropriation de l’espace urbain à des fins alimentaires et un outil de développement durable pour les collectivités11 ». Elle a une fonction environnementale (régularisation des eaux de pluie, combat contre les îlots de chaleur et maintien de la biodiversité) et sociale (nature de proximité, sensibilisation écologique et espaces de convivialité)12. Parmi ces initiatives, nous pouvons distinguer les jardins communautaires et les jardins collectifs. Les jardins communautaires sont « composés de plusieurs parcelles et chaque jardinier ou famille s’occupant d’une parcelle sont responsables de la plantation, de l’entretien et des récoltes13 ». À Montréal, les arrondissements sont responsables des jardins comVivre en Ville, « Agriculture urbaine ». Consulté le 13 juillet 2020. 12 Laurence Granchamp-Florentino, « L’agriculture urbaine ; Un enjeu de la ville durable », Revue des sciences sociales, n° 47, 2012, p. 142-152. 11

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Action de verdissement urbain; Y’a QuelQu’un l’aut’bord du mur, 18 Juin 2020

munautaires. Quant aux jardins collectifs, ils sont « composés d’une parcelle unique, sous la responsabilité d’un organisme. Les membres du jardin partagent les tâches de la plantation et de l’entretien ainsi que les récoltes14 ». Trois entretiens ont été effectués pour approfondir cette question sur le territoire du quartier : avec Richard Riopel, responsable des treize jardins communautaires qui y sont présents, et avec deux responsables de jardins collectifs — Gilles Hafiz, chargé de projet chez Paysage solidaire, le volet d’agriculture urbaine de l’OBNL Y’a QuelQu’un l’aut’bord du mur (YQQ), et Brigitte Crevier, directrice d’initiatives communautaires au YMCA HM. Une perte de convivialité et d’accessibilité Malgré des retards à l’ouverture des jardins et de leurs activités, sociales par nature, le fait que celles-ci soient extérieures et tenues dans de grands espaces facilite la tâche des équipes pour garantir la distanciation physique entre les jardiniers et jardinières. Des adaptations 13 Éliane Brisebois, « Répertoire des initiatives alternatives du système agroalimentaire montréalais », Les cahiers de recherche OSE, n° 6, Centre OSE (ESG-UQAM) et Chaire de recherche UQAM sur la transition écologique, 2017. 14 Ibid, p. 12.

logistiques et des efforts supplémentaires d’organisation ont néanmoins été effectués pour assurer le fonctionnement des jardins, tels que la réduction de la taille des groupes et des plages horaires, ainsi que des mesures pour créer une alternance — par exemple, la numérotation des jardins et la distribution de ceux-ci en jours pairs et impairs. Quelques difficultés liées à l’approvisionnement d’intrants pour la production agricole ont aussi posé des défis, comme les files d’attente et les retards de commandes. Ces adaptations impliquent donc la diminution de l’accès à ces espaces, ainsi que la perte d’une convivialité. Par exemple, dans les jardins communautaires, les participants et participantes ne peuvent pas jardiner en famille : une seule personne par jardin est autorisée. Cet aspect des jardins comme source d’activité physique, de loisir et de socialisation est spécialement important pour les membres plus âgé·e·s, qui représentent 50 % de la clientèle. De plus, les jardins communautaires, qui ont normalement une liste d’attente et un renouvèlement annuel, n’ont accepté aucun nou-

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veau jardinier ou jardinière cette année. Ceci pourrait empêcher une personne en situation de perte d’emploi subite d’y avoir accès. Un repositionnement de la mission Comme la crise est survenue en début de saison, les initiatives d’agriculture urbaine de Montréal n’ont pas pu répondre à cette situation dans les premiers mois. Elles ont pourtant fait preuve d’agilité dans leur adaptation à ce nouveau contexte par la suite. À partir des informations relevées auprès des réseaux d’entraide, les organismes ont identifié des besoins liés à la sécurité alimentaire, ce qui les a menés à prioriser l’augmentation de la productivité des jardins. En effet, même les organismes qui n’avaient pas la sécurité alimentaire comme mission (le YMCA par exemple) ont développé des activités pour y répondre, telles des po-

potes roulantes. Paysage solidaire qui, pour sa part, travaille déjà dans l’agriculture urbaine productive, a doublé ses objectifs de production comparativement à l’année précédente. Dans les deux cas, ce repositionnement implique des changements opérationnels, tels que l’acquisition d’autres variétés de plants et l’obtention de subventions pour l’agrandissement de la capacité productive. Quant aux jardins communautaires, ils ont été fermés lors du début de la crise sanitaire par le décret qui les incluait dans la fermeture des installations de sports et de loisirs. Selon le représentant de l’arrondissement interviewé, avant de pouvoir les ouvrir, la Ville a dû démontrer au gouvernement provincial leur rôle potentiel pour assurer la sécurité alimentaire de plusieurs citoyens et citoyennes.

Jardin communautaire Hochelaga; Nathalie Nahas, 23 mai 2020

Michelle Caron-Pawlowsky

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Partenariats et compétences : instruments de la sécurité alimentaire

Michelle Caron-Pawlowsky

Michelle Caron-Pawlowsky

Ces différents changements opérationnels impliquent aussi d’adapter le mode de distribution afin de desservir les populations plus vulnérables. Ceci est rendu possible grâce à la présence d’organismes dans des réseaux qui agissent déjà en sécurité alimentaire dans le quartier. Par le biais de partenariats avec des banques alimentaires, grossistes de distribution et restaurants populaires, les jardins collectifs garantissent la distribution des aliments vers les populations qui en ont besoin. Cette répartition des tâches permet aux responsables des jardins d’optimiser la logistique de distribution des aliments et de consacrer leurs temps et ressources à la production. La résilience alimentaire passe aussi par la préservation de « supports de mémoire », des réseaux qui sauvegardent et transfèrent les connaissances liées à la production agricole urbaine15. Dans Hochelaga-Maisonneuve, ces connaissances semblent être surtout détenues par des membres de programmes spécialisés qui jouent un rôle important dans la diffusion de ce savoir-faire auprès de la population. Le YMCA et les jardins communautaires ont recours aux organismes qui, grâce à leur expérience, offrent une expertise et disposent d’une main d’œuvre spécialisée dans ce travail. Par exemple, l’arrondissement a lancé un appel aux organismes communautaires qui souhaitent utiliser les jardins communautaires inoccupés dû aux restrictions d’accès. Paysage solidaire, de son côté, enseigne aux participants et participantes dans ses ateliers qu’il est possible de cultiver en ville en faisant des adaptations qui optimisent les rendements, telles que la verticalité des plantations. Ces formes de partage de connaissances existent également dans les jardins communautaires — les échanges entre jardiniers et jardinières leur

Récolte de Paysage solidaire, initiative d’agriculture urbaine de Y’a QuelQu’un l’aut’bord du mur; YQQ, 25 juillet 2018

15 Stephan Barthel et Christian Isendahl. « Urban Gardens, Agriculture, and Water Management ».

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permettent d’avoir de meilleures récoltes. Les supports de mémoire garantissent que la population dispose des compétences et savoirs nécessaires pour s’engager dans l’agriculture urbaine. Conclusion Plusieurs défis se posent aux villes afin d’assurer leur résilience alimentaire. Avec l’avancée des changements climatiques, il devient plausible de considérer que la crise actuelle représente un «  avant-goût  » de différents types de chocs structurels qui seront vécus à l’échelle globale dans les prochaines années. Selon une estimation du Laboratoire d’agriculture urbaine, l’agriculture urbaine à Montréal satisfait les besoins en légumes frais, durant la saison estivale, à un minimum de 100 000 personnes, soit 5 % de la population montréalaise. Un effort d’augmentation du potentiel productif de ces initiatives pourrait ainsi contribuer à la résilience alimentaire de la ville, ce qui atteste de l’importance de l’existence même de ces espaces, qui seraient prêts à se reconvertir quand la nécessité se pose. Tout indique que le Système Alimentaire Montréalais, réseau régional de gouvernance alimentaire composé de plus de 200 partenaires, partage cette vision. Cependant, nous avons vu que les adaptations dans le contexte de la pandémie ont aussi signifié une perte de l’accessibilité à ces jardins. Ainsi, il faudra trouver comment garantir cette accessibilité dans le contexte d’une crise sanitaire ou autre.

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Michelle Caron-Pawlowsky

LA CRISE SANITAIRE À MONTRÉAL


À propos du CRIEM Le CRIEM s’engage à favoriser la mise sur pied de projets concrets qui, tout en profitant des connaissances produites au sein de l’université, toucheront la vie quotidienne des Montréalais·es. Le Centre de recherches interdisciplinaires en études montréalaises (CRIEM) regroupe des chercheur·euse·s dont les champs d’intérêt ou d’expertise sont liés à la vie urbaine ou à la ville de Montréal. Différents domaines d’étude, incluant l’histoire, l’architecture, la littérature, les sciences de la communication et du langage, les sciences politiques, la géographie, l’urbanisme, le droit, les études environnementales et le travail social, sont dans cette optique mis à contribution pour : 1. STIMULER la recherche émergente en études montréalaises et fédérer celle qui se fait au sein des différentes disciplines et universités ; 2. DÉVELOPPER des partenariats, des thématiques et des projets de recherche fondamentale et appliquée avec les milieux économiques, sociaux, culturels et gouvernementaux de Montréal.

COORDONNÉES

MEMBRES1

680, rue Sherbrooke O, 8e étage Montréal, QC, H3A 0E5

DIRECTEUR Nik Luka DIRECTEUR·RICE·S D’AXES Langue, appartenance Wim Remysen et plurilinguisme Gillian Lane-Mercier

https://www.mcgill.ca/centre-montreal/fr

Économie, innovation Richard Shearmur et transformations sociales criem-cirm.arts@mcgill.ca

Mobilité, aménagement Juan Torres et environnement Immigration, conditions Frédéric Dejean de vie et religion Annick Germain

ÉQUIPE ÉDITORIALE Rédactrice en chef : Audray Fontaine

Photographie : Jacob Desjardins

Culture numérique, art, Will Straw littérature et performance

(à moins d’indication contraire)

Révision linguistique : Karolina Roman

Logos : Iconmonstr

Gouvernance, institutions, Hoi Kong et participation citoyenne Kevin Manaugh

Mise en page : Karolina Roman 1

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