Visages de la République centrafricaine

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VISAGES DE LA RÉPUBLIQUE CENTRAFRICAINE



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Avant-propos Avec plus de 1,2 million de réfugiés et de personnes déplacées, la République centrafricaine est le théâtre de l’une des crises humanitaires les plus graves au monde. Pourtant, le pays est largement ignoré par la politique et les médias internationaux. Ce livre donne un visage à cette crise invisible. Il montre certains des défis, le chagrin et la résilience des Centrafricains et des agents humanitaires de première ligne qui leur viennent en aide. Il montre également que l’aide humanitaire ne se limite pas à sauver des vies. Il s’agit de donner aux enfants la possibilité de redevenir des enfants. De retrouver l’espoir et de se forger un avenir. Il s’agit de la dignité humaine. La dignité humaine est au cœur de l’aide humanitaire néerlandaise. En partenariat avec la Dutch Relief Alliance, nous intervenons là où les besoins sont les plus importants, de manière apolitique et aussi efficace et efficiente que possible. La Dutch Relief Alliance est un exemple typique, peut-être même un exemple typiquement néerlandais, de la combinaison des forces et de la poursuite d’un objectif commun. Dans le cas de la République centrafricaine, les agences humanitaires néerlandaises ont joint leurs efforts à ceux des humanitaires en Centrafrique, en partenariat avec le Ministère des affaires étrangères des Pays-Bas. Depuis cinq ans, nous avons tendu la main vers des centaines de milliers d’enfants et d’adultes centrafricains. En combinant nos forces et en localisant autant que possible les efforts humanitaires, nous sommes plus efficaces pour aider les gens à faire face à des adversités brutales. « Visages de la République centrafricaine » montre comment cette solidarité touche la vie des gens, dans l’une des crises les plus oubliées et les plus invisibles. Marriët Schuurman Director Stability and Humanitarian Aid - Ministère des affaires étrangères des Pays-Bas <D anser et jouer avec des enfants touchés par la

guerre dans l’espace ami d’enfants de Zoro, près de Bossangoa.


Introduction Le conflit armé a dévasté la République centrafricaine depuis une prise de pouvoir violente en 2013. Ceci a provoqué une crise humanitaire comparable à celles duYémen et de la Syrie. Pourtant, faute d’importance géopolitique, ce pays est largement oublié par les médias occidentaux. Les rebelles et le gouvernement ont signé un accord de paix à Khartoum (Soudan), en février 2019. Mais les affrontements armés continuent. Une partie du pays reste en mains des groupes armés antigouvernementaux de la Seleka qui est majoritairement musulmane. Leurs attaques brutales sont contrecarrées par des attaques tout aussi violentes de groupes d’autodéfense - principalement chrétiens - appelés les Anti-Balaka. Plus de 60% de près de cinq millions de Centrafricains ont besoin d’aide humanitaire. Plus de 600 000 personnes sont déplacées à l’intérieur du pays par le conflit armé. Presque autant ont fui à l’étranger. Dans ce contexte de crise et d’insécurité, la Dutch Relief Alliance, en partenariat avec le Ministère néerlandais des affaires étrangères, s’est associée aux agents humanitaires et aux autorités centrafricains. Ensemble, nous avons mis en place des réponses conjointes à partir de 2015 dans certaines des provinces les plus touchées du pays. Depuis 2015, cette alliance humanitaire néerlando-centrafricaine, incluant des psychologues, experts en abris et en assainissement, logisticiens, travailleurs communautaires, coordinateurs, chauffeurs et bien d’autres, vient en aide aux personnes traumatisées par la guerre, le déplacement et l’extrême pauvreté. Nous travaillons dans un pays qui, en termes de sécurité des agents humanitaires, se classe au cinquième rang des pays les plus dangereux au monde. Ensemble, nous avons assuré la protection de plus de 200 000 enfants, jeunes et leurs familles, en créant des espaces amis d’enfants, des centres de formation professionnelle, et


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en apportant un soutien psychosocial et juridique. Beaucoup de ces jeunes ont vu comment leurs parents ont été tués. Beaucoup d’entre eux, souvent des garçons, ont pris les armes et sont devenus des enfants soldats, pendant des mois ou des années. Beaucoup de filles ont été violées et forcées à devenir mères. Les points d’eau et les latrines que nous avons construits ou remis en état fournissent de l’eau potable et assurent des installations sanitaires à plus de 260 000 personnes. Nous avons construit et réhabilité 230 maisons détruites ou endommagées. Nous avons soutenu plus de 110 000 agriculteurs et leurs familles, en leur donnant des outils, des semences et une formation pour renforcer la sécurité alimentaire et améliorer les moyens de subsistance. Nous avons organisé des activités ‘paiement contre travail’ pour soutenir les familles avec des revenus et distribué de l’argent aux personnes démunies et vulnérables qui ne pouvaient pas travailler. Ce livre présente quelques-unes des personnes que nous avons soutenues en 2019 dans la préfecture de l’Ouham. Et il montre certains de nos agents humanitaires de première ligne. Ils ne disent pas tout ce qu’il y a à dire. Mais ils donnent un visage à ce que nous, les humanitaires, appelons communément la CAR JR, la Réponse conjointe en République centrafricaine. « Le travail humanitaire dans les zones de conflit n’est pas seulement une question de logistique et de sécurité. C’est aussi une question de compassion et de solidarité », dit Elorry Mahou, qui a coordonné la réponse conjointe en République centrafricaine en 2019. D’une certaine manière, Francis Fio lui donne raison. Lorsque cet ancien enfant soldat dont les parents ont été abattus devant lui, a essayé d’expliquer ce que le soutien humanitaire signifiait pour lui, il a dit : « Cela me donne de l’espoir. C’est un peu comme si mes parents sont de nouveau là ». La Dutch Relief Alliance est fière de vous présenter Francis, Elorry et d’autres personnes inspirantes dans ce beau pays ravagé et oublié qu’est la République centrafricaine.



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« J’ai vu des guerres aller et venir. La pire a été la dernière. Je travaillais au champ lorsque des groupes armés de la Seleka sont entrés dans notre communauté en 2013. Nous avons fui. Pendant un an, nous sommes restés dans un camp près de la cathédrale, avec plus de 10 000 personnes, entassées ensemble. D’abord, nous avons vécu et dormi en plein air. C’était épuisant. Les enfants ne pouvaient pas aller à l’école. La vie était dure. Ma femme est décédée dans le camp. Aujourd’hui, je suis l’unique soignant de quatre de mes petits-enfants. Leurs parents sont morts de maladies après avoir fui vers le nord. Grâce aux revenus de mon potager et au soutien de certains voisins, j’arrive à élever mes petits-enfants. Ils vont à l’espace ami d’enfants ici à Zoro où ils reçoivent les soins et l’éducation que je ne peux pas leur donner. Je ne suis pas Dieu, je ne sais pas s’il y aura d’autres guerres à l’avenir. Je ne peux que prier pour qu’il n’y ait plus de combats ».

Jean Baptiste Ngaïndiro (79) – Quelques-uns de ses petits-enfants vont à l’espace ami d’enfants à Zoro



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« Avant la guerre, je n’étais qu’un enfant qui allait à l’école. Puis les combats ont commencé. J’avais 14 ans. Les rebelles musulmans de la Seleka ont tué mes parents devant moi et mes sœurs. Je voulais protéger mes proches et venger mes parents et j’ai rejoint une milice chrétienne. Ils nous ont donné de vieilles armes. Nous avons appris à tirer, à attaquer et à nous cacher. Quand je devais tuer des gens, je pensais à mes parents. Une fois les rebelles partis, nous sommes rentrés dans notre village. Pendant des années, mes sœurs et moi avons survécu grâce à ce que je gagnais en cultivant la terre. Je me sentais seul et triste. La mort de mes parents et les atrocités me hantaient. L’année dernière, j’ai rencontré ces gens de l’espace ami d’enfants. Ils m’ont aidé à faire face à l’anxiété et la haine. Je suis également une formation de menuiserie. Les personnes qui offrent cette formation fournissent aussi un logement et des outils de menuiserie. D’une certaine manière, ce soutien me donne de l’espoir. C’est un peu comme si mes parents sont de nouveau là. Je ne sais pas si un jour je vais fonder une famille à moi. De toute façon, je n’ai pas de petite amie. Mais je vais améliorer ma vie en devenant menuisier. Tout le monde a besoin d’un lit, d’une table et d’une chaise. Moi, je peux les fabriquer ».

Francis Fio (20 ans) – Un ancien enfant soldat qui suit une formation de menuiserie à Bossangoa



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« J’ai 14 ans, mais je vais encore à l’école primaire. A cause du conflit, je ne suis pas allée à l’école pendant plusieurs années. J’aime l’école. Plus tard, je veux devenir professeur. Ma mère est morte quand j’avais trois ans, alors j’ai été élevée par ma grand-mère. En janvier 2019, un garçon m’a violée. Je l’ai dit à ma grand-mère. Ensemble, nous sommes allées à l’espace ami d’enfants à Zoro. Là, ils m’ont envoyée à l’hôpital de Médecins Sans Frontières. Heureusement, je n’avais pas de maladie et je n’étais pas enceinte. Avec le soutien des personnes de l’espace ami d’enfants, ma grand-mère poursuit maintenant une action en justice contre le garçon qui m’a violée ».

Une fille (14 ans) avec sa grand-mère (62 ans) – Elle se rend à l’espace ami d’enfants de Zoro, près de Bossangoa



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« Les enfants qui viennent dans nos espaces amis d’enfants vivent à cinq kilomètres au maximum. Ils viennent à pied, les plus jeunes étant assistés par des adultes responsables. Environ la moitié d’entre eux sont orphelins. Ils ont tous été témoins des horreurs de la guerre. Nous avons des classes pour trois groupes d’âge différents, de trois ans à 17 ans. Ils viennent ici entre les heures de classe. De cette façon, nous nous en assurons qu’ils ne sont pas forcés de travailler. Ou qu’ils ne rencontrent pas de problèmes, en s’égarant tout seuls. Ensemble, nous dansons, nous jouons des jeux, nous racontons des histoires, nous jouons au foot, nous faisons du théâtre. Les plus jeunes suivent des cours supplémentaires de lecture et d’écriture, les plus âgés apprennent les langues et le calcul. Nous les aidons à découvrir leurs droits, leur corps, leurs rêves et leurs talents. Aux jeunes mères célibataires, aux filles victimes de violence sexiste, aux filles qui ont été contraintes au mariage, nous offrons une assistance juridique ainsi qu’un soutien psychosocial. Nous offrons ce type de protection à 3 000 enfants et jeunes, dans cinq espaces amis d’enfants ».

Jean Yves Maganda-Belalengbi – Supervise le travail dans les espaces ami d’enfants dans la région de Bossangoa



Jouer en plein air dans l’espace ami d’enfants de Zoro (Bossangoa).

<C es motos sont destinées aux agents humanitaires dans les villages éloignés. Elles sont attachées solidement afin de survivre une journée de route sur des chemins de terre cahoteux.



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« De nombreuses maisons de familles musulmanes et chrétiennes ont été détruites. Cette maison dans le village de Yongo appartenait à mon oncle. En 2016, des rebelles ont attaqué lui et sa famille et ont mis le feu à la maison. Sa femme a été brûlée vive. Mon oncle et ses trois enfants se sont échappés. Ils ne sont jamais revenus. Chaque fois que je passe devant les ruines de cette maison, je pense à eux. Mon oncle me soutenait. Il m’a inspiré à poursuivre mes études. Un peu plus loin, il y a la maison du prêtre de Yongo. Elle a été incendiée. Un enfant de deux ans est mort. Le prêtre, sa femme et ses autres enfants se sont enfuis à Bossangoa. Il veut revenir et reconstruire sa maison, un jour. Ses parents, qui ont fondé ce village en 1954, sont enterrés dans le jardin. Ces ruines sont des endroits tristes. Il est encore plus triste de penser qu’il y a beaucoup de ces ruines, de familles musulmanes et chrétiennes, dans tout le pays ».

Kiki (28 ans) – Agent communautaire pour la protection de l’enfance à Bouca



Les femmes de Yongo font partie du groupe de travailleurs au chantier de construction de l’école. Pendant quelques mois, ce travail leur donne un revenu supplémentaire.

< Un maçon construit une école à Yongo, un hameau qui se remet lentement de la guerre. La construction de l’école fait partie du programme ‘paiement contre travail’ de la DRA.



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« Quand les rebelles sont venus, nous avons couru vers la piste d’atterrissage. Nos parents y ont été tués. J’avais huit ans. Après le départ des rebelles, nous sommes retournés à la maison. J’étais l’aînée. J’ai arrêté d’aller à l’école et j’ai commencé à nettoyer des maisons et à vendre des beignets et des cacahuètes sur le marché. C’est ainsi que j’ai pris soin de sept frères et sœurs, pendant plusieurs années. L’un d’eux est mort. Un jour, un garçon m’a suivie. Il m’a violée et il est parti. Je suis tombée enceinte et j’ai donné naissance à un garçon. C’était dur. Maintenant, je suis heureuse que mon enfant soit vivant. L’année dernière, j’ai commencé à aller à l’espace ami d’enfants de la DRA. J’y apprends beaucoup, sur la sexualité, sur les droits que j’ai. Je suis également un cours de couture et tricotage de la DRA. Je continue à nettoyer des maisons et à vendre de la nourriture sur le marché. Mais bientôt, je vais terminer cette formation et ils me donneront ce dont j’ai besoin pour lancer ma propre entreprise: une machine à coudre et d’autres choses. Une fois que j’aurai ma propre entreprise, je me préparerai également à l’examen d’entrée et je reprendrai l’école là où je l’ai laissée ».

Une mère de 14 ans avec son fils et la responsable des soins psychosociaux, Melly Gaëlle Bido – Elle suit un cours de couture à Bossangoa



iste d’atterrissage à Bossangoa, principalement P utilisée pour les vols humanitaires. Pour fuir la violence, de nombreuses personnes ont traversé cette piste pour atteindre la ville de Bossangoa. Certains ont été tués ici, comme les parents de la mère de 14 ans.



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« Il y a cette fille très renfermée. Elle ne jouais jamais avec les autres. J’ai commencé à lui parler et petit à petit elle m’a raconté son histoire. Quand elle avait quatre ans, elle a vu comment sa mère a été tuée. Elle visite notre espace ami d’enfants presque tous les jours. Nous parlons beaucoup. Elle me raconte comment c’est de vivre avec sa grand-mère, et non avec sa mère. En l’écoutant, en étant avec elle, en jouant des jeux ensemble, j’essaie de l’aider à sortir du cercle des pensées et des sentiments négatifs. Cela prend du temps. Mais on peut voir comment elle s’ouvre. Il y a ce garçon de 12 ans. Son père est déprimé et sa mère a des crises d’épilepsie. Il a du mal à faire face à cela. On en parle. Je l’écoute. On a aussi parlé ensemble avec lui et ses parents. Ses parents n’ont même pas les revenus les plus élémentaires pour s’occuper de leurs enfants. Nous avons donc décidé de leur donner une contribution unique en espèces, ce qui leur permet d’investir dans ce dont ils ont le plus besoin. Avec les services que nous offrons dans l’espace ami d’enfants et le soutien psychosocial, cela fait une différence dans la vie des jeunes et leurs familles ».

Melly Gaëlle Bido – Responsable des soins psychosociaux dans l’espace ami d’enfants de Zoro



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« L’eau, c’est la vie. Avec le soutien de la réponse conjointe en RCA, nous avons foré de nouveaux trous d’eau, installé des pompes et remis en état celles qui étaient cassées. 22 au total, en 2019. Et nous avons construit 83 latrines dans les écoles. Quand j’étais jeune, nous n’avions pas de latrines et pas de pompes à eau dans ou près de notre école. Nous allions déféquer dans les champs et nous nous faisions piquer par des insectes ou des serpents. Pour trouver un point d’eau peut être un défi. Parfois, nous devons forer deux ou trois trous pour trouver le bon puits. Mais l’infrastructure représente la moitié du travail. Il est tout aussi important de s’assurer que les pompes sont utilisées, maintenues propres et en état de marche. C’est pourquoi nous aidons à mettre en place des comités de l’eau du village. Nous les formons et leur donnons des outils d’entretien. Et nous soutenons les écoliers qui enseignent aux autres enfants l’importance de l’hygiène, de l’utilisation des latrines et de leur nettoyage ».

Prince Zawa (41 ans) – Expert en eau, assainissement et santé (WASH) à Bossangoa et Bouca



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« Avant la guerre, il y avait une école, mais c’était plutôt une cabane. Maintenant, nous construisons un bâtiment en briques. Pendant le conflit, il n’y avait pas d’enseignants. Bientôt, les parents qui ont fui et qui sont maintenant revenus, vont enseigner nos enfants dans cette nouvelle école. Je transporte des pierres, du sable et de l’eau. C’est un travail difficile, mais je gagne un peu d’argent. Je suis payé plus que le salaire minimum. Cela me fait plaisir de construire l’avenir de mes enfants, qui iront à l’école ici. En général, je travaille dans les champs et cultive des légumes. Ce travail de construction, pour quelques mois, me donne un peu d’argent supplémentaire qui me permettra d’acheter, d’élever et de vendre des animaux. Mon mari était soldat dans l’armée. Il a été tué en 2005. Mon père est mort aussi. Je m’occupe de ma vieille mère. J’ai trois enfants, de huit, 11 et 12 ans. Ils vivent à Bouca en ce moment. Une fois toutes les deux semaines, je vais à pied à Bouca, qui se trouve à 30 km, pour leur rendre visite et leur donner ce que j’ai. Bientôt, ils pourront retourner à Yongo, vivre avec moi et aller à l’école ici. La force de continuer ne vient pas de l’extérieur. Elle vient de l’intérieur de moi-même ».

Céline (45 ans) – Elle fait partie de la main-d’œuvre qui construit une école à Yongo et reçoit une aide financière



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Diana : « Personne n’aime nettoyer les latrines, mais c’est à tour de rôle et nous chargeons d’autres de le faire aussi. Et nous faisons beaucoup de campagnes à l’école, en discutant de l’importance de l’hygiène. Ce qui me rend heureuse, c’est que ces nouvelles latrines sont plus sécurisantes pour les filles. Nous avons des latrines séparées pour les garçons et les filles et on peut bien fermer les portes ». Naomi : « De nombreuses familles ont fui à Bossangoa pendant la guerre. Leurs enfants vont maintenant dans cette école. Comme moi. J’ai fui à Bossangoa il y a deux ans. Entre-temps, beaucoup d’enseignants ne sont pas encore revenus, à cause de l’instabilité. C’est pourquoi il y a trop d’élèves, environ 5 000, mais pas assez de salles de classe et pas assez d’enseignants ». Mario : « Et pas assez de latrines. Nous sommes satisfaits de celles qu’ils ont récemment construites. Mais nous devons souvent faire la queue. Quand ça prend trop de temps, on va sur le terrain pour faire ses besoins. Et honnêtement, pendant la saison des pluies, les latrines ont tendance à devenir un vrai fouillis, à cause de toutes les inondations. Pour les garder propres, il faut de la discipline ». Naomi : « D’autant plus que l’école n’a pas d’eau du robinet et n’est pas connectée au réseau. Toutes ces installations ont été brisées pendant la guerre ».

Mario (16 ans), Diana (16) et Naomi (17) – Elèves du Lycée Public de Bossangoa, membres du Club d’Hygiène



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« J’adore travailler avec des moteurs et des motos! J’ai arrêté d’aller à l’école à l’âge de 10 ans. Maintenant, en suivant ce cours, je m’imprègne de tout ce que j’apprends. Avant, dans mon village, j’avais une vie différente. Mon père a été tué pendant la guerre, par des rebelles musulmans. J’étais sur le terrain quand c’est arrivé. Je me sentais si mal. J’ai voulu me venger et j’ai rejoint les milices Anti-Balaka. J’avais 12 ans. Nous, les plus jeunes, devions entrer dans les villages et découvrir où vivaient les familles musulmanes. Nous donnions les indications, après quoi des attaques étaient menées. Je me sentais mal. Ce n’était pas juste. J’ai réussi à quitter les Anti-Balaka au bout d’un an. Les personnes qui m’ont invité à suivre ce cours m’ont aussi aidé à parler de mon père, de la douleur intérieure et de la culpabilité que je ressentais à cause de ce que j’avais fait quand j’étais enfant soldat. Maintenant, je peux mieux faire face à mes sentiments et mener une vie normale. Mon rêve est de terminer cette formation et de devenir un vrai mécanicien. Plus tard, j’espère avoir une femme. Et j’espère qu’elle fera la vaisselle. Parce que je déteste faire la vaisselle. C’est beaucoup plus difficile que de réparer des motos ».

Un ancien enfant soldat (17 ans), qui suit un cours de mécanique à Bouca



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« Le simple fait de savoir que des gens nous tendent la main et écoutent notre histoire, illumine ma vie. J’ai reçu trois fois un montant de 45 000 CFA (68 €). Je l’ai utilisé pour payer les frais de scolarité de mes plus jeunes enfants, et pour la nourriture. J’ai économisé une partie de cette somme. J’espère m’acheter un matelas. Mon mari est mort bien avant la guerre. J’ai travaillé comme agricultrice ici à Yongo toute ma vie. Maintenant, je suis vieille et faible. Mon rêve est de continuer à cultiver, mais je n’ai guère la force de continuer longtemps. Mon fils aîné m’aide, mais je suis surtout seule. Parfois, je rêve que d’autres villageois m’aident dans le champ. Mais c’est un rêve. J’ai encore huit enfants. Mes trois enfants cadets vont encore à l’école. Deux filles sont mortes il y a six ans quand la guerre a commencé. Parfois, j’oublie leur nom. Elles étaient jeunes, quatre et cinq ans. Elles sont mortes de maladies et d’épuisement quand nous nous cachions dans la brousse. Nous n’avons pas de tombes pour nous souvenir d’elles. Nous enterrons nos proches dans les champs. Au village, les fortes pluies pourraient découvrir les corps ».

Christine Yassi (âgé de plus de 50 ans) – Agricultrice à Yongo, reçoit de l’aide en espèces



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« Nous avons fui la violence et vécu dans la brousse pendant un an, avec 12 enfants. D’abord, nous n’avions pas de nourriture, pas d’eau, pas d’argent. Au bout d’un an, nous sommes partis. C’est à ce moment-là que mon mari a été tué dans une embuscade. Nous avons atteint un camp de personnes déplacées et y sommes restés pendant 18 mois. Nous avons aussi perdu un petit-enfant. Il a été touché par une balle perdue alors qu’il vendait des briquettes dans la rue. Après tout cela, j’ai reconstruit ma maison et j’ai élevé mes enfants toute seule. J’ai repris ma vie en main avec le soutien des humanitaires. Mes plus jeunes enfants sont allés dans les espaces amis d’enfants. Pendant que mes enfants étaient éduqués et entourés, je pouvais travailler. Deux fois par semaine, j’ai aussi commencé à aller à des réunions avec d’autres femmes. Nous nous soutenons mutuellement. Et nous apprenons les droits des enfants et des filles. Avant, ce n’était pas ma priorité de payer les frais de scolarité. Aujourd’hui, elle l’est. J’ai toujours su que c’était une erreur que les hommes aient tous les droits et les femmes tous les devoirs. Mais je n’ai jamais appris à m’exprimer là-dessus. Aujourd’hui, je le fais. Je me sens heureuse quand je suis avec mes enfants et mes petits-enfants. Leur présence comble les trous dans ma vie, laissés par ceux qui ont été tués ».

Leonie Lyalingi (environ 50 ans) – Veuve, mère, et grand-mère à Bouca



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« Nous mangions des termites quand des conducteurs armés de bétail nous ont attaqués. Ils m’ont violée moi et une autre fille, se sont enfuis et nous ne les avons plus jamais revus. Mon amie et moi sommes tombées enceintes. Dans le village, des gens de la Dutch Relief Alliance ont offert du soutien médical et psychologique. Ils m’ont orientée vers le centre médical le plus proche. C’est également là que j’ai accouché. Les mêmes personnes m’ont dit que je pouvais m’inscrire à l’un de leurs cours. C’est ce que j’ai fait. Je vais bientôt terminer une formation de couture de six mois. Les autres filles ici sont comme des sœurs. Parfois, elles s’occupent de mon enfant pour que je puisse m’amuser avec les autres. J’adore le jeu appelé gbagba, qui consiste à se laisser tomber dans les bras de ses amis. La formation, c’est comme entrer dans un nouveau monde. C’est la première fois que je vais à l’école. La première fois, après la guerre, après les abus, après avoir été enceinte, que je peux imaginer un avenir pour moi et mon enfant. J’ai découvert mes talents et mes capacités. J’ai toujours pensé que mon village était le monde. Maintenant, je sais qu’il y a plus. Il y a des opportunités et je peux les saisir. Je peux me défendre. Et mon enfant. Parce que j’aime mon fils ».

Une jeune mère célibataire et son fils – Elle suit une formation de couture à Bouca



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« Je travaille avec des enfants qui ont survécu à des atrocités et des enfants qui les ont commises. Nous commençons par les écouter, en toute confidentialité. Nous ne vérifions pas les faits ni ne recherchons la vérité, nous les écoutons et leur accordons notre confiance. Si nous savons qu’une fille a été violée, nous l’emmenons à l’hôpital. Ils s’occupent d’elle, vérifient si elle est enceinte ou infectée. Nous lui offrons toutes les formes de soutien et de protection dont nous disposons, dans nos centres de formation, avec nos psychologues. Nous vérifions si nous pouvons contacter sa famille et l’aider à soutenir et à protéger son enfant. En tant qu’humanitaire, vous allez là où les besoins sont les plus importants. Souvent, comme ici à Bouca, cela signifie que vous êtes loin de votre famille. C’est ce qui est le plus difficile pour moi. Je donne tout ce que j’ai pour protéger les enfants, prendre soin d’eux et leur donner mon amour. Mais je ne peux pas être avec mon propre enfant. Elle a deux ans et demi et vit avec ma mère. Je vais la voir tous les deux mois ».

Petula Gapakre – Responsable d’intégrité à Bouca



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« Nous faisons tout notre possible pour que les enfants aillent à l’école. Nous allons de porte en porte, nous nous asseyons avec les parents et discutons de l’importance de l’éducation. Nous les convainquons d’envoyer leurs enfants à l’école, et non dans les champs ou sur le marché. Les filles victimes de violence sexiste reçoivent des soins individuels. Mais nous soutenons également leurs familles. Nous couvrons les frais médicaux et leur apportons un soutien financier leur permettant d’acheter de la nourriture pour leurs enfants. En tant qu’humanitaires, nous sommes confrontés à de nombreux défis. Parfois, on nous vole tout ce que nous avons, de la nourriture, de l’argent, des motos. Les accidents de la route sont fréquents, étant donné le mauvais état des routes. Mais nous voulons faire ce que nous faisons. Rien n’est plus nécessaire et plus logique que de tendre la main aux enfants. Ils sont l’avenir. Tout le monde ici en République centrafricaine, les enfants, les adultes, les travailleurs humanitaires, tout le monde sait ce qu’est la guerre. Elle nous fait réaliser d’autant plus que nous ne pouvons jamais en faire assez. Ce qui est un fardeau qu’on portera toujours, en tant qu’humanitaire ».

Wilfried Namkoïssé (34 ans) – Responsable de la protection de l’enfant, basé à Bouca



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« Depuis 2015, huit organisations néerlandaises se sont jointes aux Centrafricains pour répondre à l’une des plus grandes crises humanitaires du monde. Dans les deux provinces les plus touchées, nous avons tendu la main aux enfants et adultes traumatisés par la guerre et les déplacements. Nous avons construit des maisons, des latrines et des points d’eau. Nous avons assuré la sécurité alimentaire et donné un soutien en espèces. Pour des milliers d’enfants et de jeunes, dont beaucoup d’anciens soldats, des victimes de violences sexuelles et des orphelins, nous avons créé des espaces amis d’enfants, organisé des formations professionnelles et apporté un soutien psychosocial. Travailler en alliance nous apporte beaucoup. Dans certaines communautés, un partenaire améliore la sécurité alimentaire, tandis qu’un autre construit des latrines et encore un autre fournit des soins psychosociaux. Nous nous renforçons mutuellement. Ce que nous faisons fait une différence dans la vie des gens. Mais surtout, les Centrafricains trouvent en eux-mêmes le pouvoir de se relever. C’est ce qui m’inspire le plus. Le travail humanitaires n’est pas seulement une question de logistique et de sécurité. Il s’agit de compassion, de se tenir aux côtés des autres au moment où ils en ont le plus besoin. J’espère pouvoir faire cela pour le reste de ma vie professionnelle ».

Elorry Mahou (25 ans) – Coordinatrice de terrain de la Réponse conjointe en 2019


CHIFFRES CLÉS 2019 la réhabilitation et la construction de 130 abris pour des familles très démunies et touchées par la guerre

Zone d’intervention de la DRA

la construction et rehabilitation de >200 latrines et 25 points d’eau, améliorant l’approvisionnement d’eau et les installations sanitaires pour 20 000 personnes >39 000 enfants et jeunes, y compris des orphelins, d’anciens enfants soldats, des survivants de la VBG et des membres de leur famille, ont bénéficié d’un soutien psychosocial, éducatif et/ou professionnel >16 000 personnes ont bénéficié d’intrants, formations, kits agricoles et d’aide en espèces pour investir dans des activités génératrices de revenus >10 000 personnes ont bénéficié d’aide en espèces inconditionnelle et d’activités ‘paiement contre travail’

Soudan

Tchad Sud Soudan Ouham Pendé

Cameroun

Ouham

Bangui

République démocratique du Congo


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À propos de la Dutch Relief Alliance La Dutch Relief Alliance (l’Alliance néerlandaise de secours - DRA) est une collaboration de 15 organisations humanitaires non gouvernementales basées aux Pays-Bas, en partenariat avec le Ministère néerlandais des affaires étrangères. La DRA s’engage à sauver des vies et à améliorer le bien-être des personnes les plus touchées par les crises humanitaires dans le monde entier. La DRA a été créée en 2015 dans le but de permettre aux ONG participantes de répondre rapidement et efficacement aux crises internationales. Les membres de la DRA sont CARE Pays-Bas, Cordaid, Dorcas, ICCO / Kerk in Actie, Oxfam Novib, Plan International Pays-Bas, Red een Kind, Save the Children, SOS Kinderdorpen, Stichting Vluchteling, Tearfund NL, Terre des Hommes, War Child, World Vision et ZOA.

Réponse conjointe en République centrafricaine En 2019, la réponse conjointe en République centrafricaine a été menée par ICCO / Kerk in Actie, Plan International Pays-Bas, SOS Kinderdorpen, Stichting Vluchteling / IRC et Cordaid (organisation chef de file). En collaboration, nous fournissons de l’aide humanitaire aux personnes les plus touchées par la crise, indépendamment de leur appartenance ethnique, de leur religion, de leur âge ou de leur sexe. Nous soutenons les personnes déplacées à l’intérieur du pays, les rapatriés, ainsi que les familles et les communautés d’accueil. www.dutchrelief.org

Colophon Photographie Mickael Franci, Cordaid Texte Frank van Lierde, Cordaid Production Valérie de Boer, Judith Manni, Cordaid Mise en page Begeesterd Imprimeur Printman Février 2020


Ce livre ne montre qu’une fraction des femmes, hommes et enfants en

République

centrafricaine

qui ont été assistés par la Dutch Relief Alliance en 2019. Et il montre certains de nos agents humanitaires de première ligne. Ils ne couvrent pas la totalité du travail. Ils ne montrent pas toutes les réalités, ni tous les défis. Ils ne disent pas tout ce qu’il y a à dire. Mais ils donnent un visage à ce que nous, les humanitaires, appelle communément CAR JR : la réponse conjointe

dans

centrafricaine.

la

République