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Comte Vergil

Nouvelles d'en bas et d'ailleurs


DU MÊME AUTEUR

Au Fur et à mesure, 2012 Demain dès l'aube, 2013 Les Sonnets de l'Apocalypse, 2014 Gabriel, 2016 Le Journal d'un vieux jeune, 2016

comte Vergil ©, Éditions d'Azuriel, 2015 Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays.


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Nouvelles d'en bas RECUEIL DE NOUVELLES Suivies des

Nouvelles d'ailleurs


À Loukas


Achevé le 14 novembre 2014 2ᵉᵐᵉ édition, janvier 2016


AU FOURNIL

On était au mois d’avril, dans un village vosgien, encore meurtri du dernier hiver. Seule lueur au sein du hameau, un homme vient de franchir le seuil de la boulangerie. C’est une brume légère, venue des prés alentours, qui s’est déposée sur le chemin. L’homme est silencieux, et ses yeux traduisent son appétit. On vient le servir : – "Bonjour, qu’est-ce que ça sera pour vous ? lui demande le boulanger, assez jeune, qui essuie ses mains dans le torchon qu'il avait attaché à son tablier. – Une baguette s’il vous plaît. – Pour deux monsieur, vous avez vingt centimes de réduction. – Quel est donc le prix de votre baguette ?

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– Un euro, monsieur ! – Bien, j’en prendrais donc six... Et une boisson énergisante, s'il vous plaît." On le sert, il paie, puis sort dans la clarté bleutée du dehors. Une voix chevrotante se fait entendre à l’arrière. – "Alain, c’était qui ? – Un gars d’la ville j’crois, mémé. – Et qu’est ce qui voulait ? – Une baguette mémé, j’uien'ai vendu six d’un coup. – C’est fou cette crise, hein mon Alain ?" Plus tard entrerait un deuxième client, habitant le voisinage, un habitué : – "Salut, ça va Alain ? – Tiens, le Jinot, ben, t’sais pas, t’es pas le premier ce matin ! – Ah bon, y’a eu qui ? Oh, mais me dit pas que c’était le père Motière ? C’est qu’il est déjà sur son tracteur, à c’t’heure-çi ! Il tapait une main dans l’autre et regardait sa montre. – Ben non, c’tait un gars d’la ville, j’crois.

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– Et bien, c’est pas b'in plus mal si t’y es connu là-bas fiston ! – Dis ça à mémé, Jinot, bah, ah, t’es marrant toi ! Il semblait rougir de son audace. – Quoi, elle est là, la mémé ? Oh, Colette, t’es là ? Tu me dirais pas bonjour, hein dis ? Mémé vient, en traînant des pantoufles. – Oh, mais c’est mon Jinot ! Elle porte un châle violet, qui recouvre une longue robe à fleurs, tombante sur ses chevilles boursouflées, avec les pieds qui disparaissent dans une paire de crocks. Une petite chaînette en or pend à son cou. – Bonjour Colette, comment tu vas ? – Oh ben c'est que j’y vais encore sur deux pattes, et toi ? et Micheline, comment c’est-y qu’elle va, vot’femme ? – Moi ça va, mais la Micheline, eh ! Ben c’est que non pensez-vous ; elle a pris encore pour deux mois de traitement ! – Elle a été chez quel docteur ? Celui de la vallée, dîtes–moi ? – Oh pensez-vous, c’est qu’on peut même plus la traîner, c'est qu'il a fallu que quelqu’un 11


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se déplace pour elle tôt ce matin encore, figurez-vous !" L’apprenti regarda la grand-mère. Il y eut un bref silence, il sût qu’il lui fallait retourner à son pétrin. La vielle femme, alors, demanda : – Bon, mon Ginot, qu’est-ce que j'te sers ? – Un vin rouge, ‘mé. Un vin rouge..."

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LA CHARGE

Nous sommes dans le métro de Paris. Une femme, visiblement chargée, peine à porter l’un de ses bagages le long d’un couloir, jusqu'à ce qu'un jeune homme bien avisé, témoin de son fardeau, ne vienne à son aide. Il dit ne rien vouloir en retour, et ses manières, parce que trop affables, achevèrent de convaincre la demoiselle, qui en somme s’en trouva fort aisée. Ils arrivèrent tous deux sur le quai, portant entre eux, à bout de bras, l’énorme sac qui ne laissait entrevoir qu’une couverture repliée. – "Laissez-moi ici, je vous remercie." Le jeune homme lui fit un signe de tête en approbation et s’écarta de quelques mètres, empruntant cette attitude si austère que la patience nous encourage à adopter dans ce lieu.

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Elle regardait anxieuse la silhouette élancée de ce jeune que tout un monde séparait d’elle. Sa main se crispa sur le bout de sa manche, et elle se mordait les lèvres. Enfin, la sueur se mit à perler sur son front. Elle appela à nouveau le garçon : – "S’il vous plaît, monsieur ?" Les gens sur le quai penchaient leur tête, de droite à gauche puis de gauche à droite, pour tenter d’intercepter les agents du message. Le jeune homme enleva l’écouteur qu’il avait fixé à son oreille, et l’interrogea du regard, un sourire naïf sur les lèvres. Comme elle lui faisait signe de venir la voir, il vînt à elle. – "Pouvez-vous aller m’acheter une bouteille d’eau au distributeur au bout du quai ? Elle lui tendait nerveusement une pièce de deux euros dans le creux de sa main transie. Son sourire à elle était nuancé d'inquiétude, mais le garçon accepta. Il commençait seulement à s’éloigner en direction du premier distributeur automatique que déjà le métro sortait du tunnel et ralentissait son allure dans le bruit assourdissant de son 14


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freinage. Ils se regardaient encore lorsque les portes des wagons, précédées de sept répétitions d'un signal, crachèrent une foule si dense qu'ils se perdirent de vue. La femme monta avec hâte, et s’assit auprès d’un autre usager, qui restait indifférent. Son sourire s’était alors effacé, en même temps que la chaleur rose de son visage, comme pour se fondre dans le morne paysage. Elle expira lentement, attendant le départ. Lorsque le signal à nouveau retentit, toutes les attentions furent attirées par l’irruption du jeune homme, une bouteille à la main et le sourire aux lèvres, derrière lequel les portes du wagon se refermèrent. Tandis que la bête s’activait à s’enfouir sous la voûte de béton armé, on vit une femme se précipiter à son cou et l'embrasser. Ensuite, il y eut une terrible explosion.

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Villeurbanne, le 23 avril 2012

Chère Muse, Alors ça y est, te voilà enfin mariée. Nos jeux sont loin maintenant. Le temps s’écoule trop vite. Si seulement j’avais su. On me dit que tu es enceinte. Toi qui t’obstinais à ne pas vouloir d’enfants. Tu es une femme maintenant. Je suis navré de ne pas avoir été là quand tu en avais besoin. J’aurais aimé, mais il faut croire que nous ne sommes pas maîtres de nos destins. Me le rappeler me fâcherait presque. J’ai cultivé un mal-être qui a fleuri comme une rose sans odeur. Je croyais que mes ingrédients étaient suffisamment rares pour créer un souffle d’espoir, mais rien y a fait. 16


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Je suis prisonnier de mon esprit, mais ne le regrette pas. Je n’ai jamais causé plus de tort qu’à moi-même, et je t’ai épargné de bien tristes trajectoires. Je t’ai fait rêver, parce que tu le méritais, et tu savais qu’en te soumettant à mes lois despotiques, tu me rendrais peut-être heureux. Mais je dois me séparer de toi, maintenant. Te voir dans le costume d’une mère de famille me rendrait fou, tu le comprendras aisément. Rien ne saurait maintenant me dé-tourner de l’horizon. Ta légende doit prendre fin. Garde mes écris, et mets-les à l’abri. J’ai bien peur que mes pages ne puissent être lues que dans un avenir plus propice au recueillement. Tu as une œuvre entière entre tes mains. Je n’en attends rien. Un jour, je reviendrai voir les débris fumants de nos maisons, et tu me serviras un café, et tes mots seront les cristaux de ton âme. N’aie pas peur ce jour là de mes traits. Je serai sûrement faible, mais tu pourras encore me faire confiance, comme aux premiers jours. Te souviens-tu, de notre journée sous la pluie, ou nous nous étions blottis sous le piano à 17


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queue ? J’avais dix-sept ans, et toi quinze. Nous jouions tour-à-tour les morceaux les plus doux que nous connaissions, et le monde n’existait pas au-dehors. Toi la Lettre à Élise de Beethoven, moi la première nocturne de l’opus numéro soixante-douze de Chopin. Le temps d’un morceau, c’est une époque que nous revisitions. Nous habitions alors à quatre kilomètres de distance, mais ne nous sommes vus qu’une trentaine de fois tout au plus. La mécanique du monde nous séparait toujours, malgré nos efforts. Et puis c’est mieux ainsi. Tu aurais subi mes défauts, un jour ou l’autre. Mes sauts d’humeur, mes silences, mon mépris. Tout ça aurait fait surface, tôt-ou-tard. Dieu merci, j’ai eu la force de t’en préserver. Je veux maintenant tirer des conclusions sur mes travaux. Le monde n’a de valeurs que celles qu’on lui veut lui donner, et le destin de l’humanité ne saurait se délier du sang et du feu. À son extinction, il n’y aura plus de guerres, plus de paix. Seulement une harmonie issue du chaos le plus fécond. À l’échelle d’une vie, il appartient à chacun 18


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de se donner les moyens d’alléger le fardeau de ses semblables, et de ne penser à soi qu’après le bonheur de ses proches les plus intimes. Les institutions les plus vieilles ne feraient que barboter dans leur dévouement à la science au regard de la pureté des baisers que je t’envoie. Puisses-tu te sentir heureuse et libre à la fois... C.V.†

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LA FERME

Le chant des oiseaux avait remorqué le printemps à la fin du mois d’avril, cette année-là. Les vallées, tapissées d’une brume sporadique, s’activaient dès poltron-minet, avec la tournée du facteur. Le voilà justement qui passe le portail d’une ferme en pierre, le nez encore coulant des fraîcheurs printanières. Il pose derrière le portail une première pile de prospectus, puis avance dans la cour, sur sa vieille bicyclette. Les animaux, à la longue, ne semblaient plus tenir compte de ses apparitions. Dans la bassecour, quelques poules s’étaient déjà aventurées au-dehors, les yeux ronds encore vitreux, tandis que le coq s’égosillait dans son coin. Dans l'étable les vaches faisaient tinter leurs cloches aux barreaux, et l’agriculteur veillait au 21


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grain à ce qu’elles disposent d’assez de blé, passant le jet d’eau pour nettoyer le plancher. Aux abords des grandes installations, sur un côté de la cour, se tenait la maison, toute en pierre blanche. Elle ne donnait à voir sur le devant de sa façade qu’une petite porte, à côté de laquelle une fenêtre filtrait une lumière flavescente, par des jalouses brodées offrant des scènes de la vie quotidienne aux champs. On frappa au carreau, le visage d’une grandmère apparut dans l'encadrement vétuste : – "Salut Michel, tu veux un café ? – Ce serait avec plaisir, mais aujourd’hui, j’ai un colis à destination de Bourg-en-Joyeux, et j’ai promis au Pascal -je parle du fils- de boire le café avec lui ce matin, alors ce sera la prochaine fois. Il semblait conclure : donc ce matin, Marjolaine, vous avez de la publicité… Elle l’interrompit : – Vous l’avez mis à côté du portail, hein ? – Oui, c’est déjà fait, vous aurez de quoi vous décrotter les mains ! – Ah ben c’est bien, et il y a rien d’autre, dîtes ? le pressa t-elle. 22


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– Une carte de… Lyon ! ça doit être votre fille, ça ! – Ah ben non, c’est mon fils, il a emménagé chez Pauline justement, depuis que mon gendre l’a emmenée en voyage chez les arabes, à Dubaï, à ce qu’elle m’a dit..." Elle inspecta la lettre en mettant ses lunettes et le congédia, lui conseillant de reprendre de bon train afin qu’il ne put attraper froid. Contre le mur était cloué un meuble dévoré par le temps et rempli d’outils divers, d'où dépassait un coupe-papier dont le pommeau était à l'effigie d'un gallinacé. Marjolaine s’en saisit, et s’assit en face de sa table formica, achetée à la manufacture de Saint-Étienne au sommet de son activité. Elle ouvrit l’enveloppe, et en sortit une carte postale, qui représentait le tableau de Van Gogh illustrant la veillée d’une terrasse de café. Elle dû faire une grimace pour se concentrer sur sa lecture :

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Maman, Je pense que tu as vu les informations à la télé, je compte venir dans la semaine pour vous voir, toi et papa. Pauline est décédée dans le métro, il y a eu un attentat. Soyez forts, je vous embrasse tous les trois, toi, papa, et le chien. Christian. Le coq s’était tût quand on entendit le crissement de la chaise sur le vieux carrelage, qui traversa la cour. L’agriculteur avait accouru en entendant les cris de sa femme. Le facteur était loin, dans la brume.

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GALÈRE

Tiens, en voilà une presque intacte ! Steve regarde prestement autour de lui, ne voit aucune silhouette dans l'obscure clarté de la rue, puis récupère la cigarette pour la mettre aussitôt dans la poche de son treillis usé, bien au-dessous de son vieux cuir matelassé. Voilà plus d'une heure qu'il marche dans les rues gelées d'Epinal à la recherche des mégots que les passants avaient jetés avec désinvolture sur les ternes trottoirs, durant l'après-midi de cette journée sans pluie. Bientôt, le dernier train passerait à la gare, et la ville toute entière retrouverait alors son insolente quiétude, dans la torpeur particulière et distincte qui précède les vaines espérances.

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Nous étions un dimanche, et Steve avait succombé au manque de nicotine. Lorsqu'il était sorti de son affreux deux-pièces, tous ses problèmes l'avaient quitté. Dans de succincts moments de lucidité, il avouait que c'était lui qui les fuyaient. Sans s'interroger, il erre dans la brume automnale et sporadique, s'arrête un moment sur le pont couvert de la 45ème D.B. pour regarder les sombres flots mosellans scintillants sous la lueur des réverbères, puis décide soudainement, par dépit, de rentrer chez lui. Quelques rues plus loin, au détour de la place des Vosges, les phares olivâtres d'une voiture l'éblouissent quelques secondes. Ses vingt-six ans se lisent déjà bien sur son visage, exsangue et saillant dans les traits. Il n'a ni pilosité, ni chevelure à proprement parler, tout juste coiffé d'une casquette à visière recourbée, vissée sur le haut de son crâne. Les muscles nécessaires à sa grande taille avaient fondus, faute d'exercice et d'alimentation saine, tant et si bien que sa démarche s'en était trouvée affectée, comme en témoignaient 28


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ses épaules affaissées et son dos voûté. Steve n'avait pour se défendre que ses yeux bleus, enterrés sous de fins sourcils menaçants, à une extrémité percés par un anneau. Steve avait grandi quelque part dans une vallée vosgienne au sein d'une famille de chiffonniers dont les liens ne devaient leur salut qu'aux exigences du père, farouche jusqu'au bout de la moustache, et aux caprices de la mère, dont la misère évaporait les charmes. Son unique frère, de deux ans son aîné, était parti survivre ailleurs, et il paraissait qu'aux dernières nouvelles, il travaillait. Vers les dix-huit ans, Steve avait eu l'ambition de devenir soudeur, il était plutôt bon en atelier, mais parce que réfractaire à toute autorité, il s'était laissé surprendre par le néant de l'existence, et lui préféra encore l'ivresse. Ainsi année après année, la boisson l'accompagnait dans sa lente marginalisation. Et même sa maigre pitance était tributaire de l'honnêteté des gens malhonnêtes qu'il rencontrait et qui, parfois, lui offraient quelques pièces. Au-delà de ces revenus complémentaires bien dérisoires, 29


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il avait réclamé les aides de l'état, ou tout du moins, pour lui, les plus accessibles. Ainsi recevait-il le RSA, le FSL, et tout un tas d'autres subventions régionales composées d'autres anagrammes en-dehors de ses petites affaires, si bien qu'il se contentait de vivre au jour-le-jour, jusqu'à ce que plus personne n'eut été en mesure de lui reprocher sa procrastination maladive. Le voilà à présent sur le perron de sa porte, peinte d'un blanc cassé, salie par endroits, sous la vieille ampoule de sa cage d'escaliers. Lorsqu'il ôte de son cou la lanière en polyester où ses clés sont accrochées, le tintement qu'elles émettent déclenche un vacarme fou derrière la porte de son appartement. Steve l'entrouvre et s'y engouffre, rasant le dos au mur dans un formidable déferlement de jappements : – "Oui ma couille, c'est papa, laisse-moi rentrer", disait-il pour calmer les ardeurs de son bull-terrier blanc qui s'était précipité sur lui, debout sur deux pattes et haletant.

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La queue du chien frétillait tandis que le maître traversait le couloir jusqu'au salon, se vautrant sur son clic-clac en velours, troué par endroits. Il tentait de maîtriser la bête qui le bousculait en lui frottant la gueule, les babines engluées de bave. À ses pieds gisaient des cartons de pizzas tâchés d'huile et des cannettes de bières vides. La moquette était parsemée d'innombrables déchets, inqualifiables. – "Arrête Gizmo ! Arrête, ou c'est le lit qui t'attend !" le menaçait-il. Le chien se fit silencieux, et dans l'expression d'un soupir, posa la tête sur les genoux de son maître, levant ses yeux puis fuyant dès lors son regard dans une inflexion équivoque des orbites. Tout autour d'eux, les factures sous pli s'empilaient sur les surfaces des meubles en bois composite, jonchés d'inutiles bibelots, parmi les courriers, magasines, annonces et autres publicités que Steve recevait. Cette année, et bien qu'il s'entêtait à ne pas y prêter attention, les apparentant à de simples coups de semonce, Steve avait reçu plusieurs convocations au tribunal de petite instance au 31


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sujet de ses amendes impayées, contractées le plus souvent pour ses fraudes successives dans les transports en commun. Quand bien même, si son indifférence était proportionnelle à la mesure de son seul contentement, l'incontrôlable "effet boule de neige" de ses ennuis cumulés était sans doute à l'image de la conjoncture économique actuelle, entre bulles spéculatives et pyramides de Ponzi, desquelles, s'il n'en avait pas conscience, il en avait tout au plus l'intuition. Aux abords de sa cuisine mal éclairée s'entassaient d'énormes sacs poubelles noirs en plastique qui débordaient d'emballages en tousgenres, et que son chien avait déchiré de ses crocs pendant son absence. Machinalement, il allume la télé, avant de sortir de sa poche les mégots ramassés, qu'il dispose religieusement devant lui, sur l'autel de sa table basse, afin de commencer son office. Du bout de la langue, il humecte d'abord le papier en filigrane, puis le déchire entre ses deux pouces aux ongles rongés pour récupérer

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le précieux tabac blond qu'il dispose en petit tas sur la table, ratissant large avec l'auriculaire. Aux informations de minuit, le journaliste faisait l'annonce de la naissance d'un panda dans un zoo tokyoïte avant de parler de l'embrasement du Moyen-Orient. Steve n'écoutait jamais la télévision, dont il dénonçait, et à juste titre, le caractère irréel. Mais il l'allumait toujours, quelque soit l'heure et par réflexe, au prétexte de se créer l'illusion d'une compagnie, produisant le fond sonore et l'éclairage qu'il jugeait nécessaires à sa funeste entreprise. Cette longue et périlleuse entreprise qu'il alimentait chaque jour de rêves hallucinés, dont les tenants et les aboutissants lui faisaient oublier sa misère, celle-ci bien réelle, et même carrément symptomatique de sa neurasthénie. Steve se remémore alors ses anciens amis. De tous, Fred était le plus proche. Mais l'année dernière, après une sortie en discothèque, on avait retrouvé sa voiture calcinée au fond d'un fossé qui bordait le col de montagne, près du lieu-dit des Forges. Il avait pourtant sa ceinture, preuve à ses yeux qu'elle ne servait à rien. Était33


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il seulement mort sur le coup ? Steve n'était pas allé à son enterrement, ça lui aurait fait quelque chose de le voir descendre dans un trou. Il y avait Suzy, la teufeuse qui rêvait d'être coiffeuse au lycée professionnel de Viviani et qui habitait Bitola, la cité dortoir qui sépare Epinal de St-Laurent. Mais ils ne se parlaient plus, parce que Suzie "chassait le dragon" depuis quelques temps, et parce que les quelques personnes qui l'avaient aperçue disaient trop n'importe quoi à son sujet. Autrement, il y avait bien Rémi, un gars solide, qui compensait son acné et son cheveu sur la langue par l'haltérophilie, et qui gagnait sa vie honnêtement en construisant des routes par intérim, huit heures par jour au soleil ou sous la pluie. Il hésitait à lui envoyer un message avec son Nokia 34-10. Steve ne sait plus vraiment à qui se confier, sinon à son chien et à son assistante sociale. Il ne savait rien des guerres étrusques, des taux déficitaires ou du développement des marchés globalisés. Rien non plus des normes ISO, de la programmation CSS, des flux SEO, des études 34


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comparatives de marchés, de la spéculation immobilière, ni ce en quoi consistaient les métiers de notaire, de gestionnaire marketing, d'essayiste, ou de physicien. Il n'en avait plus rien à faire de rien. Il était le dernier prétexte de cette vie à blanc, et ne se suffisait plus pour mesurer son interminable déchéance, qui aboutirai sûrement, se disait-il, à une vérité, un signe de la providence, ou un truc du genre. Seulement voilà, on ne disait jamais rien à Steve. Personne n'avait été capable de formuler la seule critique qui lui aurait permis de prendre enfin son destin en main. Des erreurs qu'il avait commises et du retard qu'il avait accumulé, personne ne l'en l'avait averti. Il n'avait pas pu deviner. Il aurait fallut qu'on le lui explique. Il ne pouvait pas l'inventer. Il était convaincu que son nom était celui d'une maladie ; Une maladie qui l'avait fait naître, et qu'il fallait qu'il mourût jeune pour en guérir. L'année prochaine, Steve aura vingt-sept ans. Il avait songé à rentrer dans le cercle de ses artistes préférés qui, selon lui, avaient décidé de 35


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mourir à cet âge précoce. Jimi Hendrix, Jim Morrison, Janis Joplin, Amy Winehouse, tous sacrifiés sur l'autel de l'art, pensait-il. Mais Steve n'avait aucun talent, ne pratiquait ni la musique, ni la peinture, et même sa voix était trop tendue, au-delà des vulgaires aphorismes indus par son manque d'articulation. Il regardait son chien d'un œil complice, tandis que l'animal soupirait. – "On est tout seuls, maint'nant, on doit se serrer les pattes, hein dis !" lui disait-il. La bête n'y comprenait visiblement rien, avait faim et ne voulait que jouer avec son maître. Par la fenêtre, Steve regarde la voûte sans étoiles de cette nuit silencieuse, puis allume au bout de ses lèvres la roulée qu'il vient de se confectionner. Il tira longuement dessus à la première bouffée, sa fraise incandescente prenant l'aspect d'un cône ardent. Le chien montrait son indéfectible affection, remuant de la queue et de la tête. Il semblait vouloir dissiper l'imperceptible mélancolie qu'il sentait poindre dans le cœur de son maître.

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La cigarette finie, Steve change de chaîne et ne peut s'empêcher de s'arrêter sur les publicités érotiques qui promettent des dialogues libidineux à qui paierait des appels surtaxés. Il traite les pauvres effeuilleuses sur l'écran de quelques obscénités, une main dans le froc, et puis se résout à s'endormir là, sur le canapé. Dès son réveil, Steve surprend plusieurs personnes s'affairer dans le vide autour de lui, en train d'embarquer ses effets. Horrifié, il se relève brusquement sur ses jambes au milieu du balai incessant de quatre hommes en salopette qui déplacent ses meubles de fortune, silencieux et robustes comme des armoires. Il se rue au hasard sur ceux qui transportent son téléviseur, s'interpose avec véhémence sur le seuil de sa porte d'entrée, leur montrant les dents : – "Cette télévision est à moi, vous n'avez rien à faire ici, c'est chez moi !" clabaudait-il. Mais aucun des déménageurs ne semblait vouloir lui prêter attention, le bousculant au passage. C'est alors qu'il entend monter des escaliers une voix nasillarde, qui l'interpelle : 37


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– "Bonjour Monsieur Job ; Permettez-moi de me présenter, Olivier Delacroix, huissier de justice ; Nous mettons vos biens sous scellé pour impayés locatifs restés sans explications de votre part, et ce malgré nos nombreux courriers de relance et avertissements ; Veuillez signer, je vous prie, l'acte notarié dont les frais de dossier seront à votre charge !" Il lui tendait sous le museau un épais formulaire et un stylo, fait d'un bel alliage avec de fines damasquinures. Steve, qui ne savait pas quoi répondre à cela, ni sur quel ton s'exprimer, en voyant le stylo, fut traversé par l'instinct scabreux de lui crever l'œil avec. Puis comme un signe inespéré de la providence, il entendit son chien glapir, le déchirant à sa rêverie. Contrarié par l'intervention de la bête, l'huissier contracta subrepticement son pouce au sommet du stylo jusqu'à la détente de son ressort, pour ajouter : – "Et je vous prie personnellement, en vertu de ma fonction, de rester courtois avec ces braves techniciens qui, comme moi, exercent leur métier avec beaucoup d'application." 38


LE REFUS

– Pas question ! Ce soir, j’ai décidé que tu ne sortirais pas ! – Mais c’est l’anniversaire d'Anne-Sophie ! – Qu’elle vienne ici, si elle le souhaite ! En attendant, tu retournes dans ta chambre ! Il y eu un claquement de porte, avec des bruits sourds derrière, tandis que Roger, retranché derrière ses lunettes, s’affairait à changer de chaîne, passant de la deux à la une. Il le faisait souvent à l’heure du journal télévisé, prétextant qu’il était utile de connaître différents points de vue pour s’élargir l’esprit. Aux informations, sur la deuxième chaîne, ils avaient cru bon de développer des titres où la violence épousait l’échelle mondiale. L’Organisation des Nations-Unies faisait le commentaire de ses missions d’observation du cessez-le-feu 41


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en Syrie, un sondage I.P.S.O.S dévoilait les intentions de vote du deuxième tour de la campagne présidentielle sur un échantillon de la population prélevé en milieu urbain, puis on reviendrait brièvement sur les abus de pouvoir des dirigeants français de la dernière décennie, avant de refaire la biographie d’un résistant de la deuxième guerre mondiale qui venait de passer l’arme à gauche. Et puis, sur la première chaîne, on avait opté pour la dette publique, qui augmenterait de vingt millions d’euros après la diffusion du JT. Après, la caméra portée d’un journaliste s’était immiscée dans le quotidien d’une famille pittoresque en région plébéienne, plombée par un déficit budgétaire toujours plus catastrophique d’heure en heure, et montrait comment Dimitri peinait à nourrir ses quatre enfants, les larmes roulantes dans les moustaches. Enfin, c’est un reportage sur la police des polices qui achèverait le journal dans une affaire de drogue et de sang mêlés. Dans sa chambre, sur son lit, Marie avalait ses larmes, et bombardait son amie de textos : 42


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« Jen é tp mar, i veu pa kje sort ! » Sa meilleure amie lui répondait dans un français tout aussi correct les meilleures solutions pour fuguer, ou pour le faire chanter, bien qu'elle avouait elle-même ne pas connaître l’efficacité de ses conseils. Soudain au rez-de-chaussée se fit entendre la porte d’entrée. Marie bondit hors de son lit, sortit de sa chambre et dévala les escaliers. – "Maman, maman, je peux sortir ? C’est l’anniversaire d’Anne-So, et Roger veut pas que j’y aille !" La mère, qui n’avait pas eu le temps de mettre un pied chez elle, était déjà assaillie par son enfant. – "Aide-moi d’abord à rentrer ces courses qui me lacèrent les mains, nous en discuterons après !" lui dit-elle en refermant la porte avec son pied. Marie obtempéra, sortant un-à-un les produits contenus dans les deux sacs qu’elle avait posés sur la desserte de la cuisine, pendant que Roger zappait de la une, à la deux.

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– "Chéri, tu bouges ton cul de ce canapé, et tu viens faire le dîner pour la gosse !" Non, excusez-moi, je me trompe dans la retranscription du récit… C’était : – "Bonsoir chéri, tu préfères manger des quenelles lyonnaises ou je fais des steaks ?" Roger tourna légèrement la tête, juste assez pour faire entrer sa femme dans la périphérie de sa vision, sans que l'écran ne puisse en sortir : – "Fais les quenelles, mais dis à ta gosse qu’elle ne sortira pas ce soir." Ensuite ? Ensuite il zappa… Curieux tableau que ce salon que je dépeins. Vous pensez très certainement que la femme est trop ceci, ou que l’homme est trop cela, ou que l’enfant, que personne n’a l’air d'assumer, doit être bien triste. Ou tout ça à la fois. Alors on fait quoi ? On arrête, on continue ? Moi, je ne sais pas. Mais faudra bientôt qu’on arrête de dire qu’on a pas de préjugés. Parce que la réalité de ce tableau ne se perçoit pas dans les couleurs, voyez-vous. 44


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La réalité, c’est que… la femme n’a pas plus d’amis, plus de parents, et s’accroche à son copain parce qu’il est le seul à ramener de la thune, et qu’elle aime être au volant de son 4x4 urbain, ça lui permet de se moquer de Chantal, sa collègue au labo, et sa Peugeot 309, que ça fait vingt ans qu’elle la pousse. La gosse, elle ne manque de rien, croyez– moi. Dix–huit ans, le permis, le smartphone, la frange, la chambre, et même les amis. Il faut dire aussi que Roger, c’est pas son père. Le sien, il s’est barré à sa naissance. Donc sa mère est obligée de plaire et de solder encore sa petite vertu. Mais rassurez-vous, en faisant les quenelles lyonnaises, elle gagnerait la possibilité de négocier la sortie de sa fille en boîte de nuit. Et Roger ? Et bien, c’est Roger. Maître Roger Terrin, avocat à la cour d'assise.

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L'AUTRE

J’étais entré dans un bar, et j’avais rencontré un musicien. Je lui ai dit que j’écrivais, il m’a dit qu’il adorait la littérature. Après quelques verres, il m’expliqua son credo : – "Ben écoute Vergil, tu vois, je crois que l’homme sait qu’il est devenu une merde et fait tout pour l’oublier. Il travaille, il baise, il boit, il crée, s’entoure d’autres merdes..." Je le coupais : – "Et toi, comment fais-tu pour oublier ? – Je m’oublie en me faisant des ennemis. – En tires-tu profit ? – Oui, ça m’aide à reconnaître les vrais hommes et ainsi à distinguer les limites réelles de leur identité." Comme je trouvais cette idée géniale, je l'interrogeai alors sur sa méthode. Sans ambages, il 47


comte Vergil

me l’expliqua ainsi : – "Physiquement, nous sommes des mines d’informations pour notre interlocuteur. Il me suffit de remarquer un détail, genre un bijou, un pendentif, ou leurs vêtements en général, c’que tu veux, tu vois ? S’il n’y en a pas, j'attends juste qu’ils se mettent à l'ouvrir, ce qu'ils font toujours au bout d'un moment.". – Donc tu es rempli de préjugés ?" Cette seconde intervention le fâchait presque. Il s'en défendit ainsi : – "Je ne pense pas qu’une personne qui porte la croix du Christ au cou soit musulman, et je ne pense pas qu’une personne d’aspect nickel soit fauché. « L’habit fait le moine », ajoute t-il, sans apposer le nom de Pascal. – Tu as raison, il est absurde de nier l’évidence, répondis-je. Mais ensuite, que peux-tu bien leur faire ? – Je me sers de ce détail pour leur montrer qu’ils partagent un lien très fort avec moi ; Là, tout de suite, ils me portent autant d’intérêt qu’à eux-mêmes, ils se reconnaissent en moi, comme dans un reflet. 48


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– Et ? – Et puis je les pousse à bout, mais à feu doux, lentement, en commençant par les inscrire dans un cliché. Il faut pas croire, c’en élimine déjà un paquet, cette étape. Puis vient l’offense, et enfin l’insulte, voire pour les plus résistants l’humiliation en public. Ceux qui acceptent encore de me parler après tout ça sont les bons humains, les autres sont des merdes." Je sortais du bar, l’esprit tout émerveillé par ce stratagème de la science humaine, que l'on sait inexacte. Au détour d’une rue, je vis un jeune en jogging, casquette et lunettes de soleil, malgré la nuit tombée, une bouteille de soda à la main, un écouteur enroulé sur l'oreille. Il y avait dans son dos le tamazight en rouge placé au milieu d’une tâche verte dont les contours me donnaient à voir le territoire scarifié de l’Algérie, en forme de calice. Il n’en fallut pas plus pour que j’aille à sa rencontre. – "Salut, t’es kabyle ? lui demandai–je. – Ouais, frère…"

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L'ANNIVERSAIRE

Denis vient de fêter ses trente ans. Ses amis sont partis peu avant l’aube, riant aux éclats, tous éméchés. Allongé sur son vieux canapé rouge, inerte, il bave encore un peu les fruits hasardeux des mélanges d’alcools audacieux. Il regarde le silence qui règne à présent dans son salon, de son œil mi-clos, sous son épaisse paupière. À cet instant, Denis n’est pas plus actif qu’un oursin. Il respire, et respire seulement. Mais en lui, il y autant d’opérations en traitement que d’étoiles dans le ciel. D’abord, son foie et ses reins digèrent tout ce qu'il a pu écumer. Il le sent et cela lui fait un peu mal. Ensuite, c’est son bras gauche, suspendu dans le vide, que les battements de son cœur 51


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viennent lentement à délaisser. Il ne le sent pas encore, et cela l’indiffère. Et puis il pense. Ses pensées s’accrochent à sa jeunesse comme un paquebot à une bite d'amarrage, par un cordage d’agave séchée. La même agave que l’on distille pour faire la tequila. Il se rappelle de l’anniversaire de ses vingt ans, puis de ses dix-huit, et enfin de ses dix ans. Denis est seul avec lui-même. Il songe à sa dernière copine, Astrid, partie avec son employeur. Puis au cours de SVT en classe de 4ème B, quand il fallait faire fumer un poumon de lapin. Il avait bien rit ce jour là. Cette pensée le fait mousser un peu sur le tissu rouge de son canapé. À présent, il écume. Il tousse et manque de s’étouffer. Sur son visage se force un sourire. L'alcool a fait un sacré ravage à l'intérieur de son estomac. Il sait qu'il va vomir s'il se relève, puisqu'il sent le suc gastrique de son estomac le faire souffrir, alors il reste là. Un peu plus tard, malgré les avertissements de son corps et sa brillante intuition, Denis se relèvera quand même. 52


LE GRENIER

Il n'y avait plus rien à faire dans ce grenier. Plus aujourd'hui. Derrière sa paire de lunettes aux verres opaques, Jean examinait les vestiges du passé, entassement de bibelots couverts d'une épaisse poussière qui semblait engloutir maintenant tout ce qui avait rythmé sa vie jadis. Pendue au bois sombre de la charpente, une ampoule à filament se trouvait réfléchie sur le haut de son crâne dégarni. La toiture de sa vieille masure filtrait des faisceaux de lumière traversés de poussière, qu'accompagnaient des sifflements infiltrés de quelques courants d'air. Le phénomène improbable de cette mélodique clarté s'écrasait sur les innombrables empilements de cartons ainsi mis en lumière, leur insufflait un semblant de vie,

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qu'ils exprimaient à leur tour en murmures chaotiques et lancinants. Même le parquet sombre et usé craquait sous le poids de sa présence. Tout lui parlait. Jean sentit dans le creux de son sternum une chaleur intense l'envahir. La boule à l'estomac s’immisçait au plus profond de ses entrailles, comme un mélange acide de nostalgie et de culpabilité. Il s'en étonnait presque. Cela faisait bien des années qu'il n'avait pas mis les pieds, ici. Appréhendant son malaise, il avait préféré fuir la résurgence de son passé, qui se tenait à présent devant lui matérialisé. D'ordinaire, il se contentait d'une séquence de souvenirs que sa mémoire savait invoquer audessous de ses paupières. Assurément, la culpabilité qui était la sienne dominait sa nostalgie, l'écrasant de son poids. Il crût qu'il lui suffirait de s'excuser pour que son fardeau s'évapore de lui-même. Mais de toute évidence, pour cet homme que la raison avait repoussé dans la fleur de l'âge, il fallait avant tout reconnaître l'origine même de cette culpabilité. 54


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Ses lèvres étaient contractées, pareilles à deux arcs violacés, entourées par le poil rêche de sa moustache et les tâches cutanées de son âge avancé. Elles recueillaient dans d'imperceptibles soubresauts les gouttes de sueurs froides qui naissait sur son front obtus, puis dévalaient son visage le long des sillons de ses rides. Ses joues retombaient un peu de chaque côté de son menton, devenaient un étau pour son nez ratatiné qui n'en finissait plus de croître, et où un grain de beauté avait élu domicile, que les années avaient métamorphosé en un poireau. Semblables à ses joues, ses oreilles mettaient entre parenthèses le reste de son visage allongé. Jean a les yeux d'un bleu délavé, tirant sur le gris, de la même couleur que sa cravate irisée, qu'il porte toujours afin de la faire contraster avec l'azur de sa chemise, recouverte d'un veston de cuir bruni. Son pantalon beige, à la coupe large et droite, était assorti à sa paire de mocassins, avec de fines rayures verticales, . Il fit tourner autour de lui le nombril de son ventre proéminent, pour scruter chaque carton du grenier. Certains d'entre-eux vomissaient les 55


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têtes éclopées d'ours en peluche, de poupées de porcelaines, de petites marionnettes fichues et de clowns en tissu. Pêle-mêle, des pochettes de quarante-cinq tours côtoyaient les photographies encadrées de portraits de famille. Il lui avait paru être l'accusé d'un tribunal muet, le condamné d'un amphithéâtre de quelque sordide jeu romain. Ses mains charnues pleines de doigts boudinés pendaient le long de son corps, remuaient de temps à autre, comme ça sans raison. – "Grand-père, grand-père, mamie t'attend pour manger, elle a préparé un gros poulet !" C'était la voix de son petit-fils Marco qui venait de l'interpeller depuis l'étage du dessous, insistant sur l'adjectif, qu'il entendait en contrebas des escaliers. Gros, ça, il l'était, le poulet, pour le prix qu'il lui avait coûté au marché... – "J'arrive mon p'tit gars, j'arrive !" À peine eut-il fini sa réponse que l'enfant s'était déjà mis à courir entre les pièces de la maison pour atteindre la salle à manger, dans ses petites chaussures à velcro.

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Le repas était donc servi. Combien de temps avait-il passé là, immobile, face à ces trésors oubliés ? Il entendit l'instant d'après l'enfant annoncer sa venue auprès de son épouse. Alors il tira au-dessus de lui la ficelle de l'ampoule et revînt sur ses pas, se dirigeant vers l'escalier d'où jaillissait désormais l'unique source de lumière du grenier, plongé à nouveau dans les ténèbres, et sur lequel il se retourna dans une ultime volonté de mettre fin à l'étrange procès. Encore ça-et-là, les raies de lumière qui passaient par le toit faisaient reluire les orbites de plastique et de verre des différentes effigies, et le silence atroce et funèbre du lieu accentuait les murmures des infiltrations. Il pressa le pas, mû par l'adrénaline qui lui traversa l'échine, née de cette peur ancestrale de l'obscurité, et dont l'homme ne s'était jamais vraiment défait. Il descendit ensuite l'escalier abrupt à la hâte, et trébucha subitement sur quelque chose. L'effort qu'il fit pour ne pas s'étaler de toute sa masse le fit suffoquer un instant, agrippé à la rampe.

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Remis de son rendez-vous manqué avec la mort, il se retournait à nouveau, la main sur le genou, l'autre sur le garde-fou. Plissant les paupières pour examiner la cause de son émoi, pestant avant même d'en discerner les contours et la nature, il découvrit une boîte rectangulaire en métal qui devait à l'ordinaire contenir du sucre en morceaux. Il tendit les bras pour s'en saisir et se redressa lentement. L'attrait qu'il manifesta à l'égard de cet objet lui fit oublier le repas et l'attente de ses hôtes, qui exigeaient sa présence. Il inspectait sous tous ses angles le métal de cette boîte, à peine emboutie, presque rouillée, et qui devait abriter quelque chose de lourd, ainsi que l'indiquaient les bruits sourds de son contenu qui s'entre-choquait entre les parois. Il était tout ébranlé à l'idée que ce qu'il tenait à présent entre les mains avait l'instant d'avant failli lui rompre les os. Jean se gargarisait de sa victoire sur l'objet qui venait d'attenter à sa vie, comme cette bière au comptoir que nos réflexes empêchent de se répandre ou de se briser en nous la faisant rattraper in extremis. 58


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Au-dessus de la boîte était imprimé le célèbre tableau des glaneuses ; il s'agissait de trois femmes tissées de négritude et chaussées de sabots, scène de champ, appliquées à leur travail consistant à répandre le contenu de leur besace sur la terre encore meuble, dans un décor à l'horizon rectiligne qui embellit leur bérets bleu effacé, rouge et marron. Convaincu qu'elle ne pouvait pas contenir de sucre en morceaux, il décida de l'ouvrir. Le mince grincement des gonds métalliques alla de pair avec l'envolée d'un nuage de fines particules. La lumière qui se refléta sur la face intérieure du couvercle illumina de bas en haut le visage de Jean, aux yeux écarquillés. Parbleu ! Il l'a croyait finie et enterrée à jamais, cette guerre. Jamais il n'aurait cru revoir cette arme, ce luger allemand, plus précisément, qui avait appartenu à son père, alors dans les rangs du troisième Reich allemand.

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Nouvelles d'ailleurs RECUEIL DE NOUVELLES DE FICTION


LE MANÈGE DU PÈRE BOUVIER

Il était presque dix heures lorsqu'ils avaient quitté l'appartement. La ville était tapissée d'une brume automnale, qui s'était immiscée entre les espaces interstices des immeubles, à la manière des joints d'un carrelage. Théophile tenait son père par la main, emmitouflé dans d'innombrables vêtements dont les couches l'étouffaient plus qu'elles ne l'abritaient du froid. Deux enjambées lui étaient nécessaires à chaque pas que faisait son père, mais cela ne le gênait pas ; Il était plus excité qu'autre chose, car aujourd'hui, son père avait promis. Promis qu'ils iraient aujourd'hui au manège. À son chevet, un soir de décembre, la mère de Théophile avait lu, de sa voix douce et tendre, une vieille histoire issu d'un petit livre illustré.

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Elle avait racontée comment des enfants sages et sans caprices vivaient leurs rêves d'aventure sur un grand carrousel. Son enchantement Et ce n'est pas tant le récit qui fit son émerveillement, quand de ses grands yeux affamés en amende, il avait contemplé les belles illustrations. Dans la brume, au-delà de quelques mètres, on ne distinguait plus rien d'autre que les phares blêmes des voitures, qui crachaient de leur pot d'échappement une fumée plus épaisse encore. Théophile portait des moufles en coton qui l'empêchaient de sentir la main chaude de son père, et qui aurait suffit à contenir les deux siennes. Côte-à-côte, le sourire aux lèvres, ils avançaient jusqu'à la grande place citadine, combattant les assauts répétés du vent. Plus ils progressaient, et plus il leur semblait que la brume était épaisse. Au bout de quelques rues, ils entendirent le carillon du carrousel. L'attraction s'était établie au milieu d'une place, couverte de gravillons qui crissaient maintenant sous leurs pieds, délimitée par une pelouse encore givrée. 64


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La musique, née du mariage d'un accordéon et d'un orgue de barbarie, attirait l'attention de Théophile, qui commençait à tirer sur le bras de son père. Ils arrivèrent à la petite caisse en bois du manège, enluminée d'une flopée d'anciennes ampoules à filament, dont certaines clignotaient. L'une d'elles faisait même jaillir quelques étincelles avant de s'éteindre, puis se rallumait peu de temps après. Le père demanda à son fils les deux billets qu’il lui avait confié, quelques jours plus tôt. Théophile enleva sa moufle, fouilla dans sa poche de pantalon, en sortit fièrement les deux billets. Ils étaient en bois sombre, et l'on pouvait lire en caractères dorés, et un peu fantaisistes : "Bon pour 10 tours au Manège du Père Bouvier"

Le père les ôta des doigts de l'enfant et les posa sur l'ostensoir en acier trempé de la cabine. Comme la fenêtre du parloir était fumée, ils ne pouvait distinguer de l'autre côté qu'une imposante silhouette, qui les remercia. 65


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Théophile monta alors sur la plate-forme du manège et déambula un bon moment entre des chevaux blancs que le temps n'avait pas épargnés, leur vernis écaillé par endroits. Derrière un carrosse à quatre places en forme de citrouille se trouvait un somptueux cheval noir qu l'on l'aurait cru taillé dans le marbre. La selle était ornée d'une profusion de détails minutieux, pleine de perles de nacre, irisée de bleu. Ses yeux avaient été peints dans un ton rouge, et de ses sombres naseaux semblaient s'échapper une fine fumée. D'abord intimidé, Théophile choisit de le monter. Avec ses petites mains, il se saisit de la barre dorée et torsadée qui traversait de part et d'autre la bête, et ajusta ses pieds dans les étriers qui pendaient sur ses flancs. Son père était resté sur le gravier et s'était assis sur un banc. Il regardait son fils, dont le seul émerveillement le faisait s'évader. Soudain il y eut un coup de sifflet, suivi du bruit succinct de légers cliquetis. Alors les puissants mécanismes s'enclenchèrent, les ampoules à filament s'illuminèrent, et toute la machine se 66


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mit à tourner, au rythme de la musique. Théophile était aux anges se laissant doucement transporter dans l'univers féerique auquel il avait déjà goûté, un soir, entre les lignes de son livre de chevet. Seul au milieu de ces chevaux étrusques qui montaient et descendaient inlassablement, ses yeux scintillaient et son sourire laissait entrevoir toutes ses dents, chevauchant l'imposante monture que rien ne devait pouvoir arrêter. Deux tours avaient suffit à l'enfant pour lui faire oublier les grands malheurs du monde, et ceux de sa petite existence. Il se sentait grand et fort, bercé par la musique qui se répétait toujours et tout le temps. Déjà ses vêtements l'étranglaient et semblaient entraver les ailes qu'il se sentait pousser. Six tours plus tard, la posture de son père sur le banc avait changé. Son échine était courbée, et le froid creusait sur son visage de curieux sillons. Théophile riait d'une voix grave, avachi sur les vertèbres de son attelage. Les vingt tours

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passèrent ainsi dans un tourbillon de lumières, au gré de la musique et de ses carillons. Puis le manège vînt à ralentir sa rotation, et s'arrêta tout à fait. Alors Théophile posa pied à terre. Sa tête lui parut lourde et vide à la fois. Il regarda une dernière fois son cheval, qui lui arrivait jusqu'au torse. Doucement, il descendit de la plate-forme pour rejoindre son père. Il ne faisait plus froid. D'étranges voitures aux formes oblongues ornaient maintenant le paysage. Il se dirigea à l'endroit où se ravivait le souvenir confus de son père. Les lattes de bois avaient perdu de leur splendeur, et le père n'était plus là. Il regardait autour de lui, ne remarquant pas le petit tas de cendres sur le banc que le vent vînt à disperser... 28 décembre 2009

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LE MAÎTRE ET L'APPRENTI

Un beau jour de printemps, au pied d'une montagne, les habitants d'un village accueillirent un sage et son disciple en voyage. Autour des maisons en bois et de pierres blanches, les champs se laissaient caresser par le vent, dispensant dans le ciel d'airain les parfums des herbes folles et des fleurs sauvages. Sur la modeste place du village à l'ombre d'un grand arbre jouaient des enfants, riant dans leurs cheveux. Les oiseaux chahutaient dans les airs et tentaient de couvrir le bruit régulier du forgeron qui frappait son alliage. On leur offrit du pain, du fromage et de l'eau, que le sage accepta, reconnaissant de l'hospitalité qu'on lui avait réservée et dont il ne voulait pas abuser. 69


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Puis le sage entreprit de reprendre la route et pria son disciple d'en faire tout autant. Alors on les accompagna jusqu'aux portes du village, où débutait un sentier en terre battue jalonnée de hautes herbes qu'ils empruntèrent après avoir fait leurs adieux aux habitants. Le chemin arrêtait son horizon sur une colline, à l'endroit précis où s'élevait vers le ciel bleu un grand aulne aux ramures bercées par le vent, et au pied duquel s'étendaient les vestiges d'un muret de vieilles pierres empilées, recouvertes de poussière et de lichen, à moitié ensevelies par le temps. Ils marchèrent ainsi sous le soleil que chantaient les grillons jusqu'au bout de la colline. Ce n'est qu'une fois franchie qu'elle leur dévoila les contours d'un ruisseau tout près d'eux, et dont le lit sinueux se perdait dans un bois, tout au fond d'une grande plaine où la verdure se mariait aux couleurs ocre et safran de la terre. L'apprenti, craignant la fin du jour avant d'atteindre l'orée du bois, impatient et convaincu de se méprendre, demanda au vieux sage :

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"Maître, le soleil se couche, ne serait-il

pas plus judicieux de rebrousser chemin et de passer la nuit auprès des habitants du village ? Je suis certain que nous y ferons bonne chaire. – Y aurais-tu des connaissances ? – Non, maître. – Désirerais-tu en faire alors ? – Pas particulièrement, maître. – Si la nuit s'en vient, de quel autre confort que ces herbes grasses et confortables aurais-tu besoin pour t'endormir ? – Aucun, maître. – Regarde à présent ce ruisseau qui s'offre à nos yeux. – Que dois-je y voir ? – Combien de fois l'eau qui le parcoure estelle passée ici pour creuser son lit ? – Plus d'un millier de fois, je dirais. – Très bien. Penses-tu qu'elle ait un moment rebroussé chemin ? – Non, cela ne se peut pas, maître. – Penses-tu qu'elle eut mieux fait d'aller vers le bois d'une seule traite ? – Elle y aurait été ainsi plus rapidement, 71


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mais où voulez-vous en venir, maître ? – J'en viens à te faire remarquer combien ses efforts ont porté leurs fruits et combien dans son ventre elle porte la vie, à chacun de ses membres, comme autant de virages venus épancher la plaine assoiffée." L'apprenti se remit à marcher sur les pas de son maître. Il était silencieux et contemplait tout du long les poissons qui frémissaient dans l'eau claire du ruisseau, scintillant à sa surface les rayons d'ambre du crépuscule. Peu de temps après, à la nuit tombée, sachant son apprenti fatigué, le vieux sage décida de s'arrêter sur la rive un moment pour s'accorder un repos bien mérité. Puis de sa besace, il sortit le pain noir à l'épeautre et le fromage onctueux, les rompit en deux parts égales pour les partager avec son apprenti, qui l'en remercia.

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LA CACHE

Ils parlaient forts à l'étage et se disputaient depuis presque une heure. C'était sans aucun doute les nerfs qui avait pris le relais, maintenant. L'une des voix réclamait le silence, tandis que l'autre cédait à la panique en faisant retentir des sanglots, regrettant de n'avoir pas su réagir face à l'occurrence d'un événement qui l'avait profondément troublée. Des vibrations se propageaient à travers les parois, semblaient traduire les bruits sourds que seuls pouvaient provoquer les déplacements d'objets massifs sur le sol, et dont l'épicentre était à l'endroit exact du dessus. L'espace confiné duquel tout cela s'entendait était englouti dans une obscurité permanente, et le silence y était presque absolu, s'il on en ou73


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bliait l'écoulement d'une infiltration douteuse, et les infimes crépitements, pourtant insistants, du passage furtif de quelques rampants et autres insectes faméliques, vaquant tranquillement à leur inlassable recherche d'aliments. Il y avait en outre et pour ainsi dire, le règne d'une odeur singulière et pourtant fugitive, distincte à qui savait la sentir, et qui mêlaient aux émanations carboniques la pestilence d'une matière organique. Rien, ici, ne semblait frappé du glaive des habituels simulacres humains, pavés des inextinguibles richesses que l'on y découvre. Les deux voix, masculines et familières, avaient fini par se calmer. C'était mieux ainsi. Que s'étaient-ils dit, et que s'était-il passé pour expliquer ces objets déplacés au beau milieu de la nuit ? Le mystère était entier, et bien que tout cela se soit tassé, Damien ne réussit pas à trouver le repos. L'esprit ailleurs, il attendait avec une patience exemplaire quelque chose qu'il se sentait bien incapable d'exprimer. Il n'avait aucune envie à satisfaire, ni de désir à proprement parler qu'il 74


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aurait s'agit de combler. Pourtant, son état s'était soustrait au ravissement d'une complétude innée, arrachée au besoin d'une totalité déjà constituée. Il manquait clairement quelque chose, et cela nourrissait au reste une frustration toute particulière au sein de sa masse inerte. Il fallut attendre des mois pour que Damien pût enfin retrouver un semblant de dignité. Ses voisins du-dessus, confondus par les remords, avaient attirés les soupçons des agents de l'enquête à qui la tâche avait été confiée de le retrouver. On avait dû déplacer le congélateur, retirer le tapis et les lattes du parquet avant de creuser jusqu'à lui. Entre les bras du médecin légiste, la petite boîte exhumée était spartiate, toute en matière cartonnée. Et parce que ses assassins avaient séparés le bon grain de l'ivraie en même temps que le tronc de sa tête, le problème qu'au demeurant Damien avait été pour eux, du temps où ils habitaient tous les trois ensemble, et pour le défaut qu'on lui connaissait d'être d'une nature trop invasive, s'était résolu par le feu. 75


L'EMPEREUR DU NORD

Comme il venait vers moi, il me tendit la main. Une de ces mains sales, propres aux vétérans des tranchées que les grands travaux des voies ferrées avaient creusées. Son visage était couvert d'une épaisse poussière. Ses yeux bleus, éclaircis par l'aridité des lieux, lui donnaient un aspect inquiétant, et sa gorge grasse et suintante laissait deviner qu'il y avait des mois qu'il ne faisait plus sa toilette. Il me releva. Souffrants d'acouphènes, mes tympans ne sifflaient plus qu'une tonalité aiguë et persistante, un silence sans sens. Il semblait vouloir m'aider. Cependant je me retournai, et constatai ce à quoi je venais d'échapper. Devant moi gisait la locomotive dont les bielles s'entrechoquaient au 77


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ralenti. Sa cheminée continuait de cracher dans l'atmosphère son épaisse fumée noire. Le chauffeur de la cabine avait été écrasé par la machine, et l'on pouvait voir sur son visage qu'il n'était pas mort sur le coup. Plus haut, le pont de bois qui ralliait les deux versants de montagnes était en son milieu démoli, et retenait encore dans l'agrégat de ses poutres quelques wagons, comparables à des insectes de trente-six tonnes qui se seraient encastrés dans une toile d'araignée, tissée de main d'homme. J'estimais ma chute à une cinquantaine de mètres. Les injonctions du vieillard redevenaient peu à peu audibles. Il voulait que je le suive, pour qu'il soigne ma blessure. De quoi causait-il ? Je baissai les yeux, et découvris avec stupeur ce qui semblait attirer son attention. Il y avait en effet, sortie de ma hanche, l'extrémité d'une tige métallique. L'adrénaline qui monta en moi à sa vue aviva l'atroce douleur, et mon sang avait imbibé mes vêtements déchirés. Je suffoquai, haletant et tout trembler, pour enfin m'effondrer sur l'épaule du vieux vagabond. 78


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À mon réveil, affaibli, je me mis à identifier les lieux avec difficulté. Une couverture de fortune me recouvrait, et il faisait nuit audehors. Il n'y avait pour seule source de lumière qu'une petite lanterne, accrochée au plafond par un vieux fil de fer. Puis mes naseaux sentirent les volutes d'un mets que l'on devait cuisiner à quelques mètres derrière moi, qui ne pouvais me retourner. – "C'est la première fois ? – Qu'importe ! répondais-je – De mon temps, t'aurais pas survécu, kid ! – Ce temps doit être révolu. – Hé, sois-en heureux ! grommela-t-il. – J'en suis fichtrement ravi, l'ancêtre ! lui lançai-je avant de gémir de douleur. – Bon et bien j'espère que tu t'y feras... – Si tu penses que j'aurais la chance de survivre une deuxième fois à un tel acci... – Non gamin ! me coupa-t-il d'un ton sec. Je parlais de mes haricots ! Il apparut dans mon champ de vision pour m'amener une auge en acier, remplie de fèves fumantes. Son visage me semblait tout droit 79


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sorti d'un tableau d'Arcimboldo. – Ah ! ouais, je m'y ferai, merci." Et c'est comme ça que j'ai rencontré Billy-leVol, que l'on surnomme "le roc de la vallée"... Vendredi 23 Octobre 2009

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APPELLE-ÇA COMME TU VEUX

Il lâcha son dernier filet d'urine au pied du mur et referma sa braguette. Les petites fleurs étaient trempées. – "Le problème, tu comprends, c'est que le monde change inévitablement. Peu importe qui gouverne, la constitution est là pour nous rappeler quelles sont les dérives du système, et, HEP, taxi !" J'avais pas vu l'engin arriver, déboulant de nulle part au beau milieu de la nuit. Le brouillard avait avalé la ville endormie. Il fit un geste nazi pour arrêter le chauffeur, mais ça l'avait pas effrayé parce qu'il s'était quand même arrêté. Je suis rentré avec lui dans l'habitacle, où régnait une odeur de pamplemousse d'aéroport dégueulasse. 81


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"Les petits minois du XIII, c'est pas du genre à aller faire le djihad, ils en ont strictement rien à foutre, et pourtant en face, t'as des connards qui sont fermement décidés, j'veux dire, férocement accrochés à l'idée d'aller s'faire exploser sur trois G.I. dans leur caddie blindé." Je l'interrogeais sur la destination de notre voyage, il m'a répondu que j'allais devoir changer de façon de penser si je voulais continuer à suivre le fil, je l'ai coupé pour être fixé sur l'école à laquelle j'allais devoir prêter allégeance, il m'a dit que j'avais le libre-arbitre, et se faisant s'était fait un plaisir de remettre la balle au centre. Le chauffeur de taxi s'occupait de conduire son véhicule. Un message arriverait bientôt sur ma boîte de réception.. – "Tu te rappelles d'Hénoch, le type au comptoir l'autre jour, un sky, deux glaçons ; il a retrouvé sa femme, elle s'était paumée à cause du GPS que lui a offert son filleul, près de la frontière allemande... Chauffeur ! Déposez-nous ici, s'il vous plaît !" Le gars, courtois, il nous a ouvert la porte, j'ai pas vu l'échange de monnaie, j'avais les –

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yeux enterrés dans le décolleté plongeant d'un mannequin dans une vitrine, vitrifié, livide et immobile, mais en lequel je sentais un cœur battre. Il me rejoint et m'attrapa par l'épaule. – "Et ça tu connais ? Matte, c'est un vingtdeux long-rifle !" Où diable avait-il dégotée cette arme ? Je voyais déjà le canon fumer et la poudre crépiter dans le tonnerre assourdissant d'une salve administrée au jugé, et tandis qu'il m'en parlait, je manquais de trébucher sur l'hallucination étrange d'une douille rouillée. Sinon de me tirer le portrait à la Marey, je voyais pas du tout quel était l'objectif du canon. On avait deux kilomètres à faire, à peine ; il m'en restait un million cinq-cent quatre-vingtsquinze mille cent-trois à vivre ; lui plus que deux, parce que tout cela se finirait en moins de temps qu'il ne l'aurait prétendu. – "Je sais qu'on a l'habitude de donner le journal à la personne qui y figure au moment d'en faire la confidence ; du coup je t'ai ramené le dico, regarde à la page trois-mille deux-cent

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quatre-vingts-six, "comte Vergil", ils avaient tort tes amis de préau, ils ont pas mis ta photo." Je lui répondis qu'il ne saurait en être autrement avec tout le mal que je m'étais donné pour gommer le visage de l'homme entre les lignes de ma vie. Nous nous arrêtâmes ensuite à l'endroit circonflexe d'un restaurant. Un groom était là pour nous ouvrir la porte et nous souhaiter un bon appétit. Nous nous sommes assis au bout d'une longue table en imitation acajou. Au moment où il me montrait le développement des industries automobiles du Panama sur son téléphone portable, le mien m'annonça la réception d'un message en faisant résonner les trois degrés toniques de la gamme de La. Je l'interrompais pour le prier de me laisser répondre ; C'était Sigismond, un autre taré fini rencontré dans le fond d'une échoppe, avec des yeux bleus à vous transpercer jusqu'au cervelet, professeur émérite de botanique et adorateur du nombre Pi. Il me demandait ce que je faisais, s'il pouvait passer, mais je lui répondis que je travaillais au 84


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présent, et convins d'un futur rendez-vous. Et tandis que je rangeais mon portable dans la poche, je demandai à Doug de me confier où il voulait en venir avec ses études du marché automobile et son exposé sur le corporatisme féodal du Panama. – "Mec, attends, ce que je te raconte, ça a pas l'air de d'intéresser, mais dis-toi que c'est hyper-important pour comprendre dans quel monde tu vis." J'aurais pu faire le type égocentrique et grimacer du menton pour lui faire comprendre qu'effectivement : j'en avais rien à foutre, mais mon éducation me fit rester stoïque ; il prit la posture du précepteur. Comme si j'avais pas assez d'un père et de toute la clique des professeurs à lunettes rondes, carrées, en demieslunes ou ovoïdales. – "Très bien, donc je te disais que lorsque le réseau aura achevé d'englober les économies de tous les pays récalcitrants ‒ au diable l'Iran ‒, le Congrès américain, la Chambre des relations étrangères et toutes les commissions que l'histoire nous a chié se hâteront de déclencher leur 85


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campagne de réduction des libertés, en échange des ersatz que demande ton transit intestinal. Petit à petit, ce sera l'épuisement psychique et social des sociétés, ça sera le drame auquel on ne pourra rien faire, sauf Jésus, mon gars..." J'avais pas suivi l'importance de son discours, quand bien même il l'avait achevé avec le nom d'un prophète. J'observais les gens qui gravitaient autour du comptoir et restai contemplatif des infinies variations ondulatoires qu'ils émettaient, comme cette contorsion de détails sur l'épiderme blanchi d'une hanche féminine et succinctement dénudée. Puis Doug se leva avec sa bière à la main, et m'accusa de ne pas lui avoir demandé comment il avait réussi à rentrer dans le commerce avec son vingt-deux long-rifle. Puis il me demanda si je savais ce qu'on faisait aux poules. – "Aux poules ?" avais-je répété, dubitatif, ou plutôt perplexe. Soudain, je vois la bière de Doug prendre son envol, passant littéralement au-dessus de mon épaule en direction du centre de la pièce, tandis qu'il se démène pour sortir 86


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son fusil du futal, mais sa ceinture reste accrochée au cran de sécurité, et la bière qui s'écrase dans mon dos. Les mains tendues et les doigts écartés, je l'exhorte calmement de ne plus bouger, mais il gesticule encore et le coup part tout seul... Oh Bordel, mais c'est pas vrai ! J'en ai plein la redingote, il s'est carrément fait exploser la jambe à l'endroit du genou, le sombre idiot ! Voilà que les gens tout autour commencent à s'exciter comme des puces, les gonzesses se mettent à glapir comme des renards en rut, et Doug qui se tortille au sol, les deux mains cramponnées autour de la viande hachée de son membre disparu. Il me demande d'appeler les secours, je compose le dix-huit et lui balance mon portable pour ramasser le fusil encore chaud et braquer la serveuse terrorisée au comptoir avant de quitter le décor pronto. J'avais emprunté quelques ruelles sans trop savoir où aller, le fusil à l'épaule, en comptant les billets que je venais d'empocher pour payer les différents gardiens de la ville, ces clochards 87


comte Vergil

célestes qui tel Charon vous aident à traverser le Styx pour une obole. Trois douaniers plus tard, je pose mon séant sur un banc face à un monument aux morts à l'aube, avec la tête casquée d'un soldat ridicule en prédelle, et coulé dans le bronze jusqu'aux moustaches. Je réfléchissais un moment sur la nature de mes prochains achats. Ce sera de la nourriture, un petit coutelas, ou peut-être une plante... Merde ! Sigismond, je l'avais oublié ! Fort heureusement, je savais où cet illuminé créchait, fallait tenter. Non loin de l'église oubliée, un camion ramasse les orphelins sur son essieu. J'ai de la suie au bord des yeux. L'un-d'eux me donne un poste de télévision en échange du calibre vingtdeux, ça tombait bien, cela faisait trois semaines que je n'avais pas vue la moindre information sur l'état de l'océan indien. Je branche le poste dans les narines de la tête de soldat et appuie sur l'unique bouton.

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"Flash spécial, nous informons nos téléspectateurs que la neige fond en été, vous vivez bien dans un monde polarisé !" Ça m'avait pas manqué. J'ai posé la télévision par terre et j'ai bousillé son écran avec ma santiag pour y faire un feu. Bruits d’aciérie et bris de verre-pilé bientôt miroitants sous l'éclat des flammes dansantes ; mon vieux briquet Zippo plaqué or marchait encore, hérité de mon grand-père, que m'avait à son tour transmis ma figure paternelle ; Quarante-huit ans qu'il fonctionnait : un baril de brent à lui tout-seul !

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LÉGENDE DES CARPATES

L'une des forêts les plus sombres et secrètes de la planète se situe en Transylvanie, contrée aux légendes connues de tous. Les villageois terrés dans leur bâtisse à l'orée du bois racontent des histoires traînées le long des siècles. Si les vieux les taisent aujourd'hui, les plus jeunes les répandent encore, et même les habitants les plus éloignés de la contrée les utilisent pour attirer les touristes en quête de sensations et friand de curiosités. Dès le crépuscule, nombreux sont ceux qui affirment en effet avoir entendu les cris des esprits qui hantent la forêt, et qui, selon eux, seraient des âmes égarées et maudites. Puis au cours de la nuit, les cris se transforment dit-on en plaintes et lamentations. Soupirs de femmes, longs râles d'hommes et sanglots d'enfants en 91


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échos s'en émanent. On dit aussi que le feuillage de ce bois est si épais qu'aucun avion en survol ne peut distinguer le sol entre les branches des grands conifères. Personne n'ose s'y aventurer, terrifiés à l'idée de s'y perdre. C'est pourtant ce folklore qui attira un jour un jeune étudiant ukrainien du nom de Dementi Selivan, peu après la grande guerre. Il était disait-on réservé, et avait l'habitude d'écrire dans un petit carnet qu'il transportait inlassablement contre son torse. Fasciné par les fables au sujet de cet endroit, il avait décidé de s'installer quelques temps près de la forêt. Dementi s'était présenté auprès de ses hôtes comme un chasseur de secrets, sans en dévoiler davantage. Sous un malakai qu'il portait sur le front, les traits de son visage au teint pâle et les reflets de ses yeux clairs le distinguaient d'entre tous. Mais quelques jours seulement après s'être établi, il fut alors porté disparu. Il fallut attendre des semaines avant qu'un groupe de promeneurs ne retrouve au fond des bois le carnet qui lui appartenait. 92


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Au village, l'annonce de cette découverte se répandit comme une traînée de poudre. Une enquête fut ouverte en ville afin de retrouver le jeune homme, sans résultats. M'étant procuré l'original du carnet auprès des agents, en voici le contenu : --dimanche 8 novembre 1953 Station de Tchernivtsi, prendre le bus pour Storozhynets en direction de Suceava, derrière la frontière roumaine. Transport vers Falticeni, puis Targu Neamt... --lundi 9 novembre 1953 Je m'appelle Dementi Selivan, chasseur de secrets. Pendant trois jours, je témoignerai des découvertes que je ferais au fin fond de la forêt de Transylvanie.

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comte Vergil

S'il existe des êtres ignorés de tous, alors je me dévoue pour en prouver l'existence, au nom du progrès, et de la science. Je suis parti avec un bagage léger que je juge suffisant : un briquet, une lanterne, trois bocaux remplis d'aliments, quelques fruits, une pelle, une carte, deux litres d'eau, une couverture, ma boussole et ma montre, et mon journal, que vous lisez. Il est quinze heures quarante à ma montre lorsque je quitte mes quartiers en direction de la forêt. Mes hôtes ont été courtois avec moi. Je suis arrivé à la lisière, il est un peu plus de seize heures, et la nuit commence à tomber. Au loin, je peux voir les lumières du village et ses cheminées cracher leur fumée. Les dernières neiges ont tenues à certains endroits. Je décide d'entrer dans la forêt. Il fait bien sombre et je ne peux pas voir le ciel au-dessus de ma tête. J'ai dû marcher six ou sept kilomètres, il est dix-sept heures vingt. 94


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J'ai vu passer une biche, et quelques rongeurs. Le long du sentier balisé, j'ai passé plusieurs ponts de bois, au-dessus de cours d'eau et près de petites chutes, que ma carte ignorait. Je ne vais pas tarder à allumer ma lanterne. Dix-huit heures trente. La température est devenu agréable. Il semblerait que l'hiver n'est pas rentré au sein de la forêt. J'en ai même ôté mon écharpe, qu'une villageoise m'a tricotée. J'ai aussi observé des empreintes dans le limon qui m'ont parues étranges. Elles doivent sans doute appartenir à de gros mammifères, mais que je n'arrive pas à identifier. Vigilance est mère de sûreté. Il est vingt heures. J'ai cru entendre une voix de femme un instant. Je crois. Peut-être était-ce un courant d'air, ou un animal en rut. Ce devait être à un-ou-deux kilomètres de l'endroit où je me prépare à camper. J'ai préparée ma couche en faisant un tapis de feuilles, au milieu de fougères, puis j'ai mangé la moitié d'un bocal contenant riz et 95


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légumes en regardant mon feu de camp. Ce cri m'a perturbé, il faudra creuser. J'en saurais peut-être plus demain. --mardi 10 novembre 1953 J'ai très mal dormi. Quelque chose au milieu de la nuit m'a réveillé, j'ignore quoi. Il est sept heures quarante. La forêt est encore plongée dans les ténèbres et la brume. Rendormons nous un instant. Dix heures vingt-quatre (déjà!). Je n'ai pas vu le temps passer, Les chants des oiseaux diurnes m'ont réveillé. Je suis plus reposé qu'à l'aube, mais mon dos me fait souffrir. Est-ce à cause de mon sac, ou l'inconfort de ma couche ? Je finis de plier bagage et me prépare à repartir. Je me suis arrêté là où gît un gros rocher, près d'un cours d'eau. J'ai décidé de m'y établir pour déjeuner. Il est midi très exactement. Que 96


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l'on me croit ou non, mais je commence à croire que cette forêt me parle, vivante comme un corps tout entier. J'ai moi-même l'impression de visiter un curieux organisme. Elle respire, elle parle, et elle ressent. Les pêches du maraîcher sont excellentes. Malédiction ! Il est bientôt quinze heures et je me suis rendu compte que ma boussole a disparue. Il ne me reste plus que ma carte, mais cette forêt m'expose sans cesse des paysages à la fois différents et similaires entre tous. Je situe ma position dans un petit périmètre, avec une marge d'erreur d'un ou deux kilomètres, ce qui n'est pas beaucoup, si l'on tient compte du millier de kilomètres sur lequel la forêt s'étend. Je ne sais pas si je dois rebrousser chemin, j'ai tout juste commencé mon périple. J'espère ne pas m'enfoncer et me perdre. Je n'ai encore rencontré personne, à l'exception de cette voix, entendue hier. Il doit y avoir une explication logique à tout cela. Même si ce n'était sans doute que le brame d'un cerf ou le cri d'un

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autre animal, la réverbération du paysage a dû joué sur mon imagination. Il est seize heures et demie lorsque j'écris ces lignes. J'ai finalement décidé de rebrousser mon chemin pour chercher ma boussole, que je crois avoir laissée non loin du gros rocher. Il fait déjà bien sombre, je dois la trouver avant que la nuit ne tombe à nouveau. Dix-huit heures quarante. Je n'ai pas réussi à retrouver le rocher, ni même à entendre la chute d'eau situé à côté. C'est comme si la forêt s'était changée sur mes pas, au fur et à mesure de ma progression. Avec l'obscurité, il est impossible de reconnaître les arbres déjà rencontrés. J'étais pourtant certain d'avoir emprunté le chemin que j'avais pris à l'aller. Voilà qui est bien étrange. Je ne dois surtout pas m'inquiéter, ni même encore moins paniquer. Ma lanterne est encore opérationnelle, je devrais plutôt m'en réjouir. Il me faut arrêter les recherches. J'ai chaud à force de crapahuter parmi la végétation. Je 98


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vais essayer de ralentir ma consommation d'eau dès demain, car j'ai consommé en outremesure ces dernières heures. Il est vingt-et-une heure. Je vais me coucher après manger. Demain, je repartirai dans l'autre sens, tant pis pour cette satanée boussole. Je dois être environ à une vingtaine de kilomètres de l'orée. Selon mes calculs, j'estime avoir parcouru vingt-cinq kilomètres depuis mon départ, dont un tiers pour rien... --Mercredi 11 Novembre 1953 Au réveil, ma couche était encerclée par une colonie d'insectes. Il est sept heures et demie. La brume est bien épaisse. Il a dû pleuvoir cette nuit au-dessus des sapins, mais le sol est à peine humide. Ils ont du retenir les gouttes. Je rassemblais mes affaires et rangeais ma couche quand j'ai découvert encore une fois ces grouillants, qui s'étaient abrités sous mes effets. Le soleil doit s'être levé à présent. Je reprends 99


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ma route, bien déterminé à percer les secrets de cet endroit qui, j'en reste persuadé, regorge de surprises. Dix heures vingt. J'écris ces lignes à la hâte, pétrifié de terreur. Je viens à nouveau d'entendre le cri, à une centaine de mètres de moi. Je me suis caché [partie illisible] pour camoufler mon bagage. Je me retiens de respirer. Je crois que quelque chose me suit. Dix longues minutes sont passées dans le silence absolu. Mon esprit est encore sous le choc, mais je dois à-tout-prix garder la tête froide. J'essaie de me diriger vers les sources de lumière entre les troncs d'arbres qui s'élancent jusqu'à l'horizon. Quelque chose ou quelqu'un est ici avec moi. Par tous les saints, ce cri était vraiment atroce, et n'avait rien d'humain, bien que j'ignore quel serait celui d'une femme qui assisterait à l'exécution de son propre enfant...

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Je me remets activement à marcher, tente de trouver une clairière. J'ai déjà faim, il n'est que onze heures vingt. J'ai perdu beaucoup d'énergie à force de rester concentré sur ce qui m'entoure. Être ainsi aux aguets sans n'attirer à son tour l'attention, lors d'une éprouvante marche en un tel endroit, fait un sacré trou à l'estomac. Je vais manger d'ici quelques instants, ferai sans doute un feu, et réécrirai seulement après... Il est deux heures moins le quart. Affreux, c'est affreux ! La moitié de mes aliments ont été dévorés par les vers ! Je les ai jetés dans le feu et j'ai nettoyé les bocaux du mieux que je le pouvais, mais je ne pourrais pas m'offrir le luxe de me restaurer convenablement jusqu'à demain soir. Les couvercles étaient pourtant fermés, que s'est-il donc passé ? Il est quinze heures trente, je suis fatigué et j'ai mal à l'estomac. Et par-dessus le marché, l'humidité s'est infiltrée à travers mes habits.

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Je prendrai le risque de faire un feu pour les sécher dès la nuit tombée. La température est redescendue subitement, J'espère seulement qu'il ne gèlera pas les jours suivants. Je ne peux pas me permettre de tomber malade. Seize heures dix, impossible de trouver la moindre source au moment où je n'ai presque plus d'eau. Je n'ai absolument plus aucune idée de mon chemin. La carte de la région m'est presque inutile en ces conditions. Il serait plus qu'envisageable de m'inquiéter de mon sort. Je marche depuis plus de deux heures, la nuit est tombée, et ma montre m'indique encore les seize heures, est-ce possible ? Ça grouille horriblement à l'intérieur, mon estomac me fait me tordre de douleur. Il me reste encore ma pelle. J'ai vomis des asticots, je dois trouver la lumière et creuser la terre pour trouver de l'eau. Creuser la terre et trouver la lumière. Pour 102


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chercher de l'eau. Je. Creuser de l'eau pour trouver la terre et chercher la lumière. Chercher la terre, trouver de l'eau, creuser la lumière. Mon œil arraché était excellent. Lampe cassée. Du sang dans la bouche, manger de la terre, garder la lumière. Cris, pas je. Eux. Trouver ma tombe et creuser encore, chercher mon œil, forêt de tas d'os, creuser mes viscères et manger ses eaux... [le reste est illisible]

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Table des nouvelles Nouvelles d'en bas............................5 AU FOURNIL.................................................9 LA CHARGE................................................13 Chère Muse,.................................................16 LA FERME...................................................21 GALÈRE.......................................................27 LE REFUS.....................................................41 L'AUTRE.......................................................47 L'ANNIVERSAIRE......................................51 LE GRENIER................................................53

Nouvelles d'ailleurs........................61 LE MANÈGE DU PÈRE BOUVIER............63 LE MAÎTRE ET L'APPRENTI.....................69 LA CACHE...................................................73 L'EMPEREUR DU NORD...........................77 APPELLE-ÇA COMME TU VEUX.............81 LÉGENDE DES CARPATES.......................91


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ISBN n°777-666-47-08 Comte Vergil © 2015

Nouvelles d'en bas et d'ailleurs, 2ᵉᵐᵉ édition  

15 nouvelles réalistes et de fiction. 108 pages - 2014

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