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Introduction : Après la droite et la « Gauche », le Peuple ! Nous, Collectif de jeunes Citoyens Subversifs, composé de toutes les conditions sociales et ethnoculturelles, nains assis sur les épaules des géants du passé, analysant le développement de nos sociétés depuis leurs origines et décryptant les modes de fonctionnement actuels avec leurs sinistres, souhaitons décrire ici nos vues d’une Révolution qui s’avère inévitable et nécessaire quoi qu’on puisse en penser ! Nous vivons une époque fort minable ! Personne ne peut nier aujourd’hui qu’il y ait urgence à changer radicalement dans tous les domaines de l’Humanité :  nos sociétés occidentales sont en déclin et se cherchent face à l’émergence de pays dont notre toute-puissance n’avait rien à craindre jusqu’ici,  notre planète est en danger de mort et déjà très amochée,  l’Europe est exclusivement faite actuellement pour l’économie et le développement d’un capitalisme sauvage, les attentes des européens en matière de contre modèle américain (Justice, Solidarité, Coopération, Développement Durable, etc.…) ne sont pas satisfaites,  la France connaît une crise du politique et de la représentativité sans précédent, les institutions de la Vè République ne sont plus adaptées au monde et à la société actuelle.

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Depuis des siècles, voire des millénaires, des humains se sont levés pour critiquer les systèmes en place, pour proposer des alternatives pour le bien-être des Peuples et construire une civilisation pérenne. La plupart d’entre eux sont morts debout au nom de Liberté, car ils ne voulaient pas vivre à genoux. L’Histoire n’est pas linéaire, elle est comme la mode, indémodable et se répète sans cesse ! Cet ouvrage a pour but la vulgarisation de nos modestes connaissances sur les origines de nos civilisations, leurs cycles d’expansion et de déclin, les problèmes structurels de nos sociétés à travers les âges et leurs résolutions. Analysant ces informations, nous pourrons alors proposer des pistes de réflexion pour notre modique contribution à l’élaboration d’une société où les individus soient pleinement épanouis. Pour une large part, nos ancêtres ont déjà connu des situations similaires (les ordinateurs et Internet en moins), et les questions clés sont régulièrement revenues au long des siècles sur le tapis de la Révolte Citoyenne. Nous estimons, pour notre part, qu’il faut que tout ce micmac cesse. Notre mode de vie voit le monde par le petit bout de la lorgnette et notre civilisation scie la branche sur laquelle elle est assise. Nos parents se sont Libérés des corsets de la morale sexuelle judéochrétienne en Mai 68 ; arrêtez de nous prendre pour des cons, on va faire la Révolution ! pour Libérer l’humain de l’emprise capitaliste de notre actuelle civilisation de la compétition et de la peur d’autrui ! Nous voulons tout bonnement mettre de l’ordre dans cette société qui incite intrinsèquement au désordre. Nous en voulons pour preuve qu’une civilisation stable n’engendre pas de Révolution à chaque génération (1789, 1830, 1848, 1871, 1936, 1968, 200 ?), mais devrait évoluer par la Réforme permanente. La France reste bloquée sur les privilèges concédés par la Révolution bourgeoise de 1789, et après plus de deux cents ans de débats et de crises, n’a toujours pas résolu la fameuse Question sociale !

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00 - INTRODUCTION : APRÈS LA DROITE ET LA GAUCHE, LE PEUPLE

Nous sommes de simples Citoyens, éduqués à un niveau moyen, mais curieux et capables de comprendre comment nos civilisations se sont développées et comment elles peuvent trouver des solutions pour assurer leur pérennité et leur bien-être. Nous sommes parfaitement intégrés à la société, semblables à tout un chacun. Nous souhaitons juste le bonheur de vivre dans une France, une Europe, un Monde qui soient réellement Démocratiques (le pouvoir du Peuple, par le Peuple, pour le Peuple), assurer aux générations futures une bonne qualité globale de vie, permettre une Harmonie entre tous les êtres vivants sur notre si belle planète. Cette œuvre Collective n’a nullement la prétention d’être la vision absolue de l’Histoire de l’Humanité, même si elle est précise dans ses sources et basées sur des réflexions de grands penseurs, ni d’être une doctrine à l’emporte-pièce. Nous-mêmes avons étés trop déçus par ces programmes si alléchants, mais qui nous ont toujours parus bien loin de nos aspirations profondes ou de la nécessité des choses. Aujourd’hui, en politique comme dans d’autres domaines qui touchent à notre vie de tous les jours, nous n’avons plus de leader charismatique, nombre de théories se sont fourvoyées, mais la situation est on ne peut plus urgente. Nous ne souhaitons pas que vous soyez forcément d’accord avec nos analyses et nos propositions ! Tout ce que nous voulons, c’est vous faire réfléchir différemment, que vous en discutiez avec qui vous voulez, mais que des débats passionnés et passionnants voient le jour dans le but de préparer au mieux une Révolution qui ne saurait tarder.

ANOTHER WORLD IS POSSIBLE ??? For sure, JUST DO IT, we need it !!! but DO IT YOURSELF !!!

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Chapitre I

L’Eveil CLING ! La dormeuse doit se réveiller ! Mes yeux essayent de s’ouvrir mais la lumière est aveuglante. J’émerge tout doucement, je sors de ma léthargie. J’ai mal à la tête, je suis encore dans les vaps. Je me relève. Mais qu’est-ce que je fais dans cette boîte ?! Je mets le pied à terre. Je souffre le martyr, mes jambes sont lourdes. Elles ne peuvent me supporter, je tombe comme une masse. Il semblerait que je sois dans un local technique. Il y a pas mal de matériel autour de la boîte : des tubes qui en sortent et rentrent, un générateur, une console centrale ; mais c’est quoi ce délire !?! On a vite fait le tour de la pièce ! Faut que j’aille voir dehors ce qu’il se passe, peut-être que ça m’aidera à comprendre ce qui m’arrive. J’ouvre prudemment la porte du cagibi, on ne sait jamais dans quoi je m’aventure. Bah ma foi, rien de spécial à signaler à première vue. Je m’avance doucement vers la rue. Des gens se promènent, les gamins jouent, il fait beau, les oiseaux chantent : que du bonheur ! Mais où suis-je ? Dans quel état j’erre ? Où cours-je ? Ça ressemble pas mal au Paradis ici ! Ah non ! C’est l’enfer plutôt !!! Tout est écrit en français et anglais : fucking shit, nous sommes tous devenus américains. Ils ont même poussé la communication encore plus loin avec du marketing sonore. Il y a de la musique partout, en fond. Tant pis, allons voir ailleurs comment ça se passe ! Un bus arrive à fond les gamelles, sans pour autant faire le moindre Collectif des 12 Singes

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bruit. « Mais il est malade ce conducteur ! », je lui fais signe de s’arrêter, à cette allure là il va me passer sous le nez ou il risque fort de faire un accident. Hein ! A comprend pas là. Sans même faire le moindre freinage d’urgence, la navette s’est stoppée comme une fleur. Direction Père-Lachaise, …Père-Lachaise. Je ne sais pas pourquoi mais ce nom me dit quelque chose. Bon, je ne sais pas où je suis, mais il faut que je suive mon instinct. « Un billet pour le Père-Lachaise, s’il vous plaît ». Le chauffeur me regarde bizarrement puis me rétorque en pensant que je ne dois pas être du coin : « C’est gratuit pour le bus et les autres moyens de transports aussi ». Ah bon ? Pour une nouvelle, c’est une bonne nouvelle ! Je m’assois et je boucle ma ceinture. Forcément avec les arrêts brutaux que fait cette navette, vaut mieux s’attacher. Qu’est-ce qu’il y a ? Je ressemble à rien ? Les gens ne me calculent même pas. Non, c’est bizarre, j’ai mes plus belles fringues en plus. Je m’en fous de toute façon, chacun pense ce qu’il veut. Ah, voilà déjà le Père-Lachaise. C’est quoi ce délire ? Le seul truc que je sois capable de me rappeler c’est d’un cimetière. Ouah, je vais pas bien là, il y a un souci.  Euh. Bonjour. Excusez-moi Monsieur. Qu’est-ce qu’il y a de spécial dans ce cimetière ?  Bonjour. Déjà, merci de me tutoyer, le vous n’est là que pour le groupe ou pour un individu soit que l’on Respecte soit avec qui on veut mettre de la distance. Nous avons récupéré l’idée de l’anglais et d’autres langues qui fonctionnent ainsi. De plus, on ne dit pas monsieur, mais sieur, car je ne suis pas Ton sieur. Pour répondre à ta question, c’est là que sont enterrés de nombreux personnages historiques et qu’il y a bien sûr le fameux Mur des Fédérés.  Pardon ? Je ne me rappelle plus très bien, de quoi s’agit-il de nouveau ?  C’est ici que le 28 mai 1871 (fin de la Semaine Sanglante), après plus de deux mois de combats acharnés avec l’armée, que s’est

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finie dans le sang la Commune de Paris et qu’a commencé une répression féroce pour faire passer définitivement l’envie de faire la Révolution. C’est un haut lieu de mémoire pour nous, c’est le glorieux début de notre épopée vers la concrétisation de notre bonheur. Comment ça ? Les gens n’étaient pas heureux avant ? Je ne veux plus trop savoir, là-bas ça ne nous intéresse pas. C’est les temps décadents pour nous, avec tout son cortège d’obscurantismes. Mais dis-moi, tu ne trouves pas que là en ce moment les hommes ont l’air coupé des autres, un peu comme dans un état second ? Tu parles des gonzes ? Oui, enfin les « gonzesses » aussi. Alors, autre précision, on ne dit plus les Hommes (si déjà avec un grand H pour marquer le coup) mais les humains, car les femmes ne sont pas des hommes, même si les hommes sont en partie des femmes comme les autres (génétiquement et même hormonalement parlant, ceci marchant pour les deux sexes). Biologiquement nous avons tous deux un gland (ou clitoris), un prépuce (ou capuchon), un frein et des corps caverneux/spongieux, car ce n’est qu’à la huitième semaine de grossesse que le chromosome paternel Y décide de s’exprimer (tout le monde a un X, féminin, mais seuls les hommes ont un Y) et de développer soit une verge soit une vulve et tout ce qui va avec (testicules et ovaires, même combat pour créer de la vie). Nous sommes tous hermaphrodite (ou vénusomartien) puisque les femmes produisent de la testostérone (hormone mâle) et que les hommes fabriquent de l’œstrogène (hormone femelle) ! Cela étant dit, pour répondre à ta question, chacun s’emploie à son propre bonheur tout en vivant en Harmonie avec les autres et en étant disponible pour eux. Oui mais, je ne sais pas, j’ai l’impression que l’on m’ignore ; même si dans mon rêve il me semble que ce n’était pas toujours fait par philanthropie que les gens se parlaient. C’est comme si maintenant je n’intéressais plus personne. Ne dis pas ça voyons, c’est juste que l’époque où les mecs se la Collectif des 12 Singes


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jouaient et harcelaient les charmantes jeunes filles comme toi est bien révolue. Aujourd’hui les femmes ont retrouvé complètement leur dignité et les hommes se sont remis en question. Vous êtes concrètement au même niveau que nous, vous avez les mêmes droits que nous, et nous avons les mêmes devoirs que vous. Les hommes et les femmes sont des humains à part entière après tout. Et bien, si on m’avait dit qu’un jour je verrai cela de mes yeux. Merci beaucoup en tout cas pour toutes ces précieuses informations. Je t’en prie. Je m’appelle Moa, et toi ? Moa ? En voilà un prénom original. Si on te demande qui tu es, tu peux dire : « Je suis Moa », c’est sympathique. Mais, euh, pourquoi ce choix ? J’ai choisi ce pseudo à mon arrivée ici. C’est la contraction de Moïse-Œdipe-Akhenaton, un concept Révolutionnaire très engagé repris sous des noms différents dans trois civilisations très avancées (hébraïque, grecque et égyptienne). Akhenaton était un pharaon égyptien qui instaura de nouveaux rapports humains en court-circuitant la théocratie et en prônant le monothéisme aux environs de 1300 ans avant l’autre ère. Il disparut mystérieusement des écrits, son œuvre d’Emancipation religieuse, politique et artistique fut rayée des mémoires (interdiction de prononcer son nom, de toute façon son Peuple ne l’avait pas suivi dans sa Révolution) et on ne retrouva jamais sa tombe (car il dut probablement s’exiler). Environ à la même époque, Moïse (Juif avec un nom égyptien), élevé par la fille d’un pharaon, tua un soldat égyptien qui frappait un ouvrier hébreu. Rejeté par les siens qui l’accusaient de vouloir devenir leur chef en les exhortant à ne plus se faire mal traiter, recherché par la police de l’époque (tueur de flic : c’est pas bon pour sa peau !), il dut également s’exiler. Après son retour en Egypte puis son come-back vers Israël, sans entraîner à sa suite une foule immense (puisqu’on n’a retrouvé aucune trace de 40 ans d’errance dans le désert), il fut assassiné par ses disciples (peu croyants et pratiquants, refusant son autorité et sa discipline de fer) sur la montagne en face de la terre tant promise (et à trop de monde à la fois). On enterra son corps sans

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sépulture et il fut interdit de prononcer son nom par Respect pour lui (car entre temps il était devenu un roi, le dieu lui-même quasiment). En fait, ces deux fondateurs incompris inventèrent la responsabilité personnelle face à un seul dieu (plutôt que pleins que l’on achète avec des offrandes), lui-même émanation de la Conscience Collective, donc en somme une certaine forme de Liberté Individuelle dans des Rapports Sociaux Communs (plutôt qu’une délégation des choix et fautes sur différents dieux corruptibles). Des despotes éclairés si l’on peut dire, c’est pour ça qu’ils ont mal fini ! Quant à Œdipe (qui régicida son père sans savoir que c’était lui Ŕ l’erreur est humaine et pas forcément évitable ; qui délivra Thèbes du sphinx Ŕ par sa compréhension de l’évolution et de l’inéluctable finitude de l’humain), il se creva les yeux pour ne pas voir sa laideur d’âme après avoir couché avec sa mère (toujours sans le savoir : fatalité, quand tu nous tiens !) et s’exila (encore un) avec sa fille Antigone. Il passe pour avoir instruis Thésée (roi d’Athènes, ville fondée par un roi égyptien, Cécrops) sur les enseignements de la tragédie de sa vie (alors qu’il avait tout pour aller loin ce bon petit gars). Il est à noter que Moïse était assimilé à Musée, poète des origines grecques, disciple grand et roux d’Orphée, qu’Œdipe aurait également fréquenté. Moïse est reconnu comme un grand législateur ayant inspiré toute la philosophie grecque. Ouah, que d’idées exprimées dans un si simple pseudo. M : Oui, je trouvais que ça résumait bien le chaos de la vie, les rapports sociaux et humains toujours complexes, parfois délicats, et aussi le processus d’Emancipation rejeté pour être finalement volontairement accepté et surtout apprécié. Le Yin et le Yang de la vie humaine en somme : tout est question d’équilibre, et donc les deux forces opposées sont complémentaires. Bref ! Et sinon toi, ton prénom c’est ? Je m’appelle … euh … j’ai un gouffre de mémoire. Misère, je ne sais même plus comment je m’appelle. Je suis dans de beaux draps. M : Ce n’est pas si embêtant que ça : les Indiens d’Amérique (comme dans nombre de civilisations) adoptent un surnom à leur

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maturité pour marquer leur personnalité. Tu n’auras qu’à faire pareil, comme moi. Et si ton amnésie persiste, tu pourras t’inventer une nouvelle Toi comme tu voudrais avoir été. Euh, ouais c’est sûr que ça peut être sympa de tout recommencer mais je crois que j’aimais bien mon ancienne personnalité, du moins il faudrait que je m’en rappelle pour choisir mon Moi ou en recréer un de toute pièce ; à voir ! M : On va quand même te trouver un pseudo, au moins en attendant que tu te souviennes de ton prénom. Tu as une idée ? Comme ça, de but en blanc, je vois pas trop ! M : (Tilt dans la tête de Moa) Qu’est ce que tu penses d’Esperanta ? Ça te dit quelque chose ? E : Ça me dit (héhé) !!!… je sais pas pourquoi mais ce pseudo me plaît bien, pour l’instant en tout cas. M : En plus, ça porte la notion d’espère en toi, et c’est en rapport avec l’Espéranto qui fut inventé en 1887 pour que tous les humains puissent communiquer entre eux grâce à une langue unique, la plus facilement compréhensible par le plus grand nombre. Depuis, l’Esperanto (anglais) est devenue la langue internationale où tous les Peuples peuvent se comprendre ! E : Parfait ! Bon, et bien sur ce, j’ai été ravie de faire ta connaissance mais il n’est point de bonne compagnie qui ne se quitte. Je vais faire un tour dans les environs : j’ai l’impression que sous des aspects habituels, comme dans mon rêve, la réalité des choses est complètement différente. M : Si tu veux, j’habite dans le coin. Je peux t’emmener faire un tour en voiture et t’expliquer ce que tu voudras. E : Euh, oui, je ne sais pas trop. (Ma raison me dit de ne pas le suivre, on ne sait jamais. Il me dit que les hommes sont devenus plus fréquentables, ça reste à voir. Pour autant, mon instinct me pousse à avoir confiance en lui. Qu’est-ce que je fais ? De toute façon, il y a des trucs bizarres, si il peut m’expliquer, ce sera toujours ça de gagné). Ok, allons-y alors ! Mais juste pour info, c’est quoi cette musique diffusée dans la rue et presque partout ? M : Ça c’est The Freestylers ! E : Ok, mais comment ça se fait ? Y a une animation commerciale Collectif des 12 Singes

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d’une radio aujourd’hui ?  M : Non, on passe de la musique, en fond sonore, diffusée pour adoucir les mœurs et égayer l’ambiance !  E : Cool Raoul ! Bon, allé, on est tipar !!  M : Kitt ! {acronyme de Knight Industries Two Thousand : Industries du Chevalier 2000} Là, une voiture débarque de nulle part. Je monte, à moitié rassurée. Je n’avais pas remarquée dans le bus, mais les vitesses qu’atteignent ces véhicules sont impressionnantes. « Ici c’est l’emplacement de la fameuse prison de la Bastille, qui fut détruite le 14 juillet 1789 », dit Moa en se retournant vers moi et en me montrant la colonne de Juillet. « Au sommet, tu peux voir le Génie de la Liberté. Il représente la Liberté qui s’envole en brisant ses fers et semant la Lumière. La main gauche soutient les chaînes brisées du despotisme, alors que sa main droite brandit le flambeau de la Civilisation ». Ce monument fut érigé en commémoration des Trois glorieuses du mois de juillet 1830, où la bourgeoisie parisienne dama le pion aux républicains désorganisés et faibles, notamment à cause du souvenir de la Terreur qui était encore trop présent dans l’opinion publique. Toute émerveillée par le symbolisme de cette colonne et la voix émue de Moa, je me rendais à peine compte que cet inconscient en voulant m’expliquer les choses, ne regardait plus du tout la route. Mais bizarrement, la voiture tournait en rond depuis quelques minutes. Puis nous reprenons notre trajet normal. « Assemblée à 30 secondes, veuillez reprendre les commandes » nous dit la voiture. Moa se repositionne face à la route et sélectionne une place, où la voiture se gare d’elle même.  Esperanta : Ouah, elle est efficace en tout cas ta voiture. On a visité tout Paris en pas longtemps. Tu as conçu toi-même le système d’autopilote ?  Moa : Non, c’est un modèle de série qui a deux ans. Tout le monde a ce système.

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 E : Ah bon ? J’avais entendu parler d’une expérience comme ça aux Etats-Unis mais je ne savais pas que c’était déjà standardisé en Europe.  M : Bien sûr que si. C’est même les européens qui l’ont généralisé en premier.  E : Ah d’accord. Comment fonctionne-t-elle alors ?  M : Elle suit les bandes blanches au sol. Du coup, on peut faire ce qu’on veut durant le voyage puisque la voiture gère aussi la circulation avec les autres véhicules, les panneaux et les interactions avec les piétons. La fluidité des transports en commun avec la souplesse du véhicule personnel.  E : Elle roule à quoi car elle fait pas de bruit ?  M : A l’hydrogène évidemment, en complément de cellules photovoltaïques incrustées dans la carrosserie. Avec quelle énergie sinon ? Le pétrole, ça fait longtemps qu’on fait sans !  E : … ??? !!!  M : Et donc là tu as l’Assemblée Fédérale.  E : La quoi ?  M : L’Assemblée Fédérale, là où sont gérés les rapports entres Régions et où l’on définit la vision de l’Europe que souhaitent les Citoyens.  E : Attend Moa, je t’arrête. J’ai un flash-back. Dans mon rêve, notre assemblée était nationale, et pas Fédérale !  M : Euh, tu as fais un rêve très bizarre. Tu es sûr que tu vas bien ?  E : Bien sûr que oui, … enfin, je crois. Je ne suis pas folle quand même, la France était une nation, et pas une Fédération ! Non ?  M : Oui, enfin ça date ça quand même, ne remonte pas non plus à la préhistoire.  E : Je suis perdue ! Mon rêve paraissait tellement vrai.  M : Beh écoutes, je ne comprends pas trop ce qui t’arrives. C’est comme ça depuis que l’état n’est plus.  E : De ? Quoi ? Pardon ? Je n’ai pas bien compris. Tu dis que l’Etat a été renversé ?  M : Eh oui, le Grand Soir est finalement arrivé. Tout vient à point pour qui sait attendre.

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 E : Et c’était quoi au juste cet Etat ?  M : Euh, j’avoue que je ne me rappelle plus trop de mes cours d’archéo-politique. Tout ce que je sais c’est que c’était une structure équivalente pour les Peuples à l’ogre pour les enfants : si les classes sociales (enfin surtout les Contestataires) n’étaient pas sages, elles étaient mangées par l’état (disons « neutralisées » avec plus ou moins de violence).  E : Mais comment vous êtes vous débarrassés de cette bête immonde ?  M : En fait c’est relativement simple. Selon les sources historiques que nous avons, il semble que l’ancienne société se soit égarée comme Babylone en son temps. Cela a généré des frustrations chez le Peuple d’être privé de son pouvoir de décision et d’action, la planète était fortement dégradée et la pérennité même des civilisations de l’autre monde était compromise. Il fallait une prise de conscience immédiate et forte pour changer radicalement les modes de vies pour survivre. Et ils ont réussi puisque la planète est sauvée et que nous vivons tous en Harmonie, sans pour autant renier notre bonheur personnel.  E : Tu ne te moquais pas de moi alors.  M : Bien sûr que non, pourquoi le ferai-je ? Qu’est ce qui te fait dire ça ?  E : Je sais pas. C’est vraiment bizarre. Dans mon rêve, les choses sont quasi identiques à ici, mais il y a des gens qui vivent dans la rue, les hommes sont intrusifs envers les femmes, les voitures font un bruit pas possible et le ciel est rempli de nuages de fumées nauséabondes,… . Il y a des embouteillages monstres et les gens s’énervent. Alors que là, tout paraît serein, on se déplace sans bruit et en toute sécurité, les personnes Ŕ comme toi et je t’en remercie Ŕ sont serviables et sans aucune arrière-pensée, bref, ça me fait penser au meilleur des mondes !  M : Et bien dis-moi, ton rêve est bien glauque. Mais tout n’est pas rose non plus ici. Nous avons pas mal de problèmes à régler, mais cela se fait par la discussion, tous ensemble et à niveau Egal. Ça prend du temps pour trouver un accord commun, mais vu que les décisions sont Collectives, elles sont d’autant mieux acceptées

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puis mises en œuvre rapidement et efficacement.  E : C’est vrai que votre système à l’air de bien fonctionner, et sans oublier personne.  M : Oui, c’est certain. Sauf que ce n’est pas un système comme on pourrait l’entendre, sous forme de doctrine dogmatique, mais plutôt une certaine conception de la vie en société et de la Liberté des individus. Tiens justement, maintenant que j’y pense. Hasard du calendrier, j’ai ma piqûre annuelle de rappel de vinaigre aujourd’hui. On pourrait y aller ensemble, tu apprendrais pleins de choses et moi ça me remettra à niveau.  E : Euh, oui, je veux bien te suivre, mais c’est quoi ta « piqûre annuelle de rappel de vinaigre » ?  M : Tous les ans, afin de mieux apprécier et Respecter le miel de la vie quotidienne de nos jours, les Citoyens assistent à des cours pédagogiques sur le vinaigre des décadences d’avant Libération du Grand Soir.  E : Décadences ? Carrément ?  M : Malheureusement le mot n’est pas trop fort : les protoAffranchis (les gens de l’autre monde qui avaient déjà acquis certains Droits mais n’en étaient qu’au début de leur Emancipation totale) ont failli faire sombrer l’Humanité vers des fonds abyssaux.  E : Ah bon ? Dans mon rêve je voyais bien qu’il y avait des problèmes mais qui n’étaient pas insolubles quand même.  M : Certes, mais dans ton illusion les gens déléguaient toute leur confiance à une « élite » pour trouver des solutions. Et ces « responsables » n’avaient pas le courage de faire les changements radicaux, qui s’imposaient pourtant. Forcément, l’état, représentant plutôt les puissants et sa propre entité, pouvait difficilement rogner sur leurs (ses) intérêts et privilèges. Mais lorsque l’Humanité fut au bord du gouffre, il fallut bien trouver des alternatives si elle voulait continuer de vivre sur Terre (et non migrer vers Mars, planète de seconde main).  E : D’accord. Du coup, je crois bien que la compréhension de mon rêve pourra me permettre de mieux appréhender ce monde merveilleux. Je suis bien curieuse d’assister à ta « piqûre annuelle Collectif des 12 Singes

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de rappel de vinaigre », elle me donnera peut-être des pistes pour enfin pouvoir interpréter mon rêve et savoir ce que je fais ici.  M : Allez, on est parti alors ! Prêts à redécouvrir notre monde.

Moa appelle sa voiture à la façon K2000. Elle est immédiatement là, à notre disposition. Nous partons pour l’Hôtel de Commune où se déroule la séance de rappel.

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Chapitre II

Piqûre annuelle de rappel de vinaigre « Hôtel de Commune. Vous voilà arrivés. Possibilité de garage superposé à 50 m, remplissage d’hydrogène nécessaire et disponible à proximité. » « Merci Kitt. Fais ce qu’il y a à faire. Nous devrions être là dans deux heures ».  Moa : Viens Esperanta ! Ça c’est le fameux Hôtel de Commune, symbole et haut lieu de toutes les grandes Révolutions françaises/parisiennes. C’est véritablement la Maison du Peuple.  Esperanta : C’est magnifique ! Et ça en impose.  M : Oui (avec un petit rictus au coin des lèvres). Ça en imposait tellement, comme tu dis, qu’en ce temps-là, en ce monde-là, le pouvoir a toujours eu peur des Parisiens et de leurs poussées de fièvre Révolutionnaires. Du coup, dès que le Peuple a eu un peu plus de pouvoir, celui-ci fut de suite contrebalancé par une préfecture de police. Ce n’est que depuis 1977 de l’autre ère que la municipalité gérait pleinement et sereinement la ville de Paris, avant il n’y avait pas de maire mais que le préfet de police de la Seine.  E : Tu m’avais pas dis que tu insistais sur l’appellation Commune de Paris ??  M : Si, mais en ce temps-là, en ce monde-là ce n’était pas le cas. Du moins, la ville ne méritait pas le nom glorieux de Commune de Paris. Surtout que la cité sortait de trente années de gestion par

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celui qui allait devenir le président de la république française. Un escroc arriviste, un self-made bouseux de Corrèze qui a su jouer de tout le monde jusqu’à arriver au sommet de l’état. Même parvenu au sommet, ces démêlés judiciaires n’ont fait que commencer, mais Jacques Chirac (le parrain de la Correzanostra), connaissait plus de monde qu’il n’était vraiment malin. Donc il fut protégé par ses mandats présidentiels. Même ses adversaires politiques (que l’on nomme à tort socialistes), pour ménager la fonction et les institutions, ont tué dans l’œuf une possible mise en accusation du président, qui se doit d’être le plus exemplaire des Citoyens. Du coup il a pu se représenter et se faire réélire grâce à une fronde des Citoyens qui ont surtout voté aux extrêmes, puis ont du faire bloc contre le fascisme. E : Carrément ! Mais c’est une république bananière la France ! M : On peut même dire que c’était une monarchie présidentielle avec sa cour, le « gratin » des puissants et des parvenus. Mais bon, il faut avoir une vision chronologique et globale pour mieux saisir le fonctionnement de l’autre système, qualifié de « démocratique » (laisse-moi rire) afin de calmer les velléités Contestataires, puisqu’il suffisait de voter dans cinq ans pour que ça aille mieux. Hahahahahahaha. E : Qu’est ce qu’il y a de marrant ? M : Désolé ce n’est vraiment pas drôle, mais avec le recul, c’est tellement énorme. Je me demande comment les gens ont pu se laisser berner aussi longtemps. Mais surtout croire que les élections peuvent changer quelque chose. Si tel était le cas, le suffrage universel (mis en place définitivement en 1848 de l’autre ère) n’aurait jamais été adopté : trop dangereux pour les intérêts privés. Bref ! Allons voir cette piqûre de rappel de vinaigre, c’est pour ça qu’on est venu.

 Bien le bonjour, Dame et Sieur. Nous allons donc procéder aujourd’hui à votre incrémentation historique, plus communément appelée « piqûre annuelle de rappel de vinaigre ». Nous allons tout d’abord définir les groupes d’approfondissement. A l’occasion de l’anniversaire de notre civilisation, le thème de cette

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02 Ŕ PIQURE ANNUELLE DE RAPPEL DE VINAIGRE

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piqûre concernera la veille du Grand Soir, comment l’Humanité a enfin basculée vers l’Anarchie, c’est-à-dire vers son autogestion plutôt que par sa délégation de pouvoirs. E : (C’est quoi ces groupes d’approfondissement, Moa) ? M : (En fait, plutôt que de faire des groupes de niveaux où les gens peuvent se sentir dévalorisés car placés dans des « niveaux faibles », on demande le niveau d’approfondissement que les gens souhaitent avoir dans différents domaines). E : (Excellent ça ! C’est vrai que c’est sûrement plus efficace de demander aux gens quelle profondeur de connaissances ils souhaitent avoir, plutôt que de leur imposer un package informatif indigeste dont ils ne désirent pas la moitié des informations, car trop pointues par rapport à leurs besoins de savoirs). M : (Exactement. Alors ? Tu veux les connaissances de base ou tu préfères aller plus loin et approfondir ce thème de la veille du Grand Soir) ? E : (La question ne se pose même pas ! Bien sûr que je veux avoir un maximum d’informations sur ce thème. Qui sait, cela pourra peut-être m’aider à comprendre ma présence ici, voire même lever le voile sur le but de mon séjour dans ce Paradis terrestre). M : Dame, nous souhaiterions intégrer le groupe des connaissances accrues. Choix très judicieux. Si vous voulez bien me suivre, nous allons monter dans la salle des transmissions … du savoir.

La prof, Moa et moi, entrons dans une pièce sombre avec un cube au milieu. Il y a des sortes d’araignées géantes posées sur des têtes de mannequins.  E : Excusez-moi Madame.  Non mais dis donc, tu me prends pour qui toi ? Je ne suis pas ton gourou alors un peu de Respect s’il te plaît.  M : (On dit excuse moi, Esperanta, je t’ai déjà dit que le vous n’était que pour le groupe ou les personnes que tu Respectes car tu les connais, ou envers qui tu veux mettre de la distance. Elle, Collectif des 12 Singes

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même si tu la Respectes en tant qu’individu, tu ne la connais pas, donc tu la tutoies. Et ce n’est pas Ta Dame, donc pas de Madame s’il te plaît). E : Pardon Dame. Je ne voulais pas t’offusquer. Bon, mais fais attention. C’est pénible venant de gens qui ne nous connaisse pas. Ça nous donne l’impression que l’on nous flatte, ou que l’on marque son Respect avec l’intention d’obtenir une contrepartie. Bref ! Veuillez enfiler vos casques cognitifs ! E : (C’est quoi ça encore les « casques cognitifs », Moa) ? M : (En fait ce sont les espèces d’araignées que tu vois là-bas posées sur les têtes. Tu le poses sur ton crâne et grâce à des électrodes, on peut te faire mémoriser toutes sortes d’informations et d’émotions. Ton cerveau et un ordinateur fonctionnent sur le même principe : des réseaux neuronaux et des programmes fonctionnel, le tout alimenté par de l’électricité (ainsi que des réactions biochimiques pour les humains). L’ordinateur transfert l’information sous forme de 0 et 1 et le casque la met en forme de signaux électriques variés, directement assimilable par ton cerveau. Ainsi tu as les informations, et les sensations relatives à ces données (vue, touché, goût, odeur, ouïe). E : QUOI ??? Arrête de déconner, c’est quoi ce délire encore ?? M : C’est tout simple, quand dans le documentaire apparaît une situation, tu as l’impression de pleinement la vivre. Un exemple à la con, si quelqu’un mange une pomme, ta bouche (via ton cerveau) aura l’impression d’en croquer un morceau : ça aura le goût, la couleur, la consistance d’une pomme, mais cela n’en sera pas une. Pour des informations plus importantes, tu peux te faire incrémenter : ton cerveau stocke les données alors directement dans le néocortex (centre d’archivage des connaissances liées à la mémoire à long terme). E : Y a pas moyen, je mets pas ce truc sur ma tête ! Tu crois quand même pas que je vais laisser un ordinateur programmer ma mémoire, du moins le peu qu’il m’en reste. M : Mais t’inquiètes pas, tu vas voir, ça va bien se passer. Tu sais, le train aussi au départ les plus grands médecins disaient que si on Collectif des 12 Singes


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le prenait, avec la vitesse et la force centrifuge, le cerveau se retrouverait écrasé contre le crâne, avec tous les dommages que cela entend. Mais jusqu’à preuve du contraire, ça n’a jamais tué personne de prendre le train (sauf en pleine face, mais c’est encore autre chose). E : Tu fais ce que tu veux avec tes neurones, moi je ne touche pas à ça, point final. Par contre, Demoiselle, je te conseille tout de même de suivre le cours explicatif complémentaire avec les hologrammes. Ces images en 3D seront de bons guides pour visualiser les choses. E : Ah ça, les hologrammes, j’ai rien contre, j’ai même tout pour ! M : (Euh, Dame, si tu peux juste transférer les informations de base sur cette période pour moi, je n’aime pas trop remuer la merde du passé). (Très bien, comme tu veux tu choisis).

« Bien le bonjour et bienvenue à votre incrémentation historique. Je suis Al, le programme qui vous aidera à mieux comprendre le passé pour dûment apprécier le présent et construire un futur pérenne » : Pour commencer, en guise de révision primaire, voici une analyse de l’état de ce monde-là en ce temps-là.

Phase 1 : Etat des lieux

Selon le Conseil Européen, en 1995 de l’autre ère, si le monde était un village de 1000 habitants, il serait habité par : 584 asiatiques, 124 africains, 95 européens, 84 sud américains, 55 russes et anciennes républiques soviétiques, 52 nord américains, 6 polynésiens. Il y aurait : 329 chrétiens (parmi lesquels 187 catholiques, 84 protestants, 31 orthodoxes), 178 musulmans, 167 sans religion, 60 bouddhistes, 45 athée, 32 hindous, 3 juifs, 86 autres religions. Parmi d’autres langues, les habitants du village parleraient: 165 mandarin, 86 anglais, 83 hindou/ourdou, 64 espagnol, 58 russe, 37 Collectif des 12 Singes

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arabe. Cette liste ne comprend que les langues maternelles de la moitié du village. L’autre moitié parle (par ordre décroissant) le Bengali, le Portugais, l’Indonésien, le Japonais, l’Allemand, le Français et 5000 autres langues. Population, Santé et Education : 330 des 1000 habitants du village mondial sont des enfants, et seulement 60 ont plus de 65 ans. 50% des enfants sont immunisés contre des maladies évitables telles que la varicelle ou la poliomyélite. Moins de 50% des femmes mariées ont accès ou utilisent des moyens de contraception. Environ 300 personnes ont accès à l’eau potable. Parmi les 670 adultes du village, la moitié est analphabète. Chaque année, il y aura 28 naissances, 10 décès, dont 3 seront provoqués par la famine et 1 par le cancer. Parmi les décès, on comptera 2 bébés ayant moins d’un an. Parmi les 1000 habitants du village, 1 sera infecté par le HIV. Cette personne n’aura pas encore développé de maladie provoquée par le syndrome immunodéficitaire (SIDA). Avec 28 naissances et 10 décès, la population du village comptera 1018 habitants l’année prochaine. Environnement et Economie : Dans cette communauté de 1000 habitants, 200 personnes bénéficieront de 80% des revenus (loi des 20/80 %) ; 200 autres recevront seulement 2% des revenus. Parmi les 1000 habitants, 70 personnes possèdent une voiture (bien que parmi ces 70 personnes, certaines possèdent plus d’un véhicule). Le village dispose de 3 hectares par personnes, au total 3000 hectares, desquels : 350 hectares sont destinés à l’agriculture, 700 hectares sont destinés au pâturage, 950 hectares sont boisés, 1000 hectares sont des déserts, toundra, surfaces pavées ou autres terres en friche. Le village utilise 83% de ses fertilisants pour 40% de ses cultures,

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propriété des 270 personnes les plus riches et les mieux nourries du village. L’excès de ces fertilisants pollue l’eau des lacs et des puits. Les autres 60% des cultures, fertilisées avec les 17% restant de fertilisant, produisent seulement 28% de la nourriture mais nourrit néanmoins 73% de la population. Le rendement moyen de grain récolté sur cette terre, représente 1/3 de la moisson réalisée par les plus riches villageois. Parmi les 1000 habitants de ce village, on compte : 5 soldats, 7 professeurs, 1 docteur, 3 réfugiés de guerre ou fuyant la famine. Le village génère un budget global (secteurs public et privé) annuel de 3,2 millions d’euros (somme réelle dans le cas d’une distribution équitable (ce qui n’est pas le cas). Sur cette somme : 185 000 € sont utilisés pour l’armement ou la guerre, 162 000 € sont utilisés pour l’éducation, 134 000 € sont utilisés pour la santé. Le village a concentré suffisamment d’engins nucléaires pour être rayé de la carte. Cet arsenal est sous le contrôle de 100 personnes. Les autres 900 personnes les observent dans une grande anxiété, se demandant si elles apprendront un jour à cohabiter; et si elles y arrivent, si elles ne finiront pas par être victimes d’un désastre nucléaire provoqué par inattention ou par un dysfonctionnement technique ; ou encore, si elles parvenaient à désactiver les armes nucléaires, où dans le village mondial elles pourraient jeter les composants radioactifs.  E : Putain, ça calme !!!! (dixit Esperanta)  M : Eh ouais (soupir), quand on relativise à un niveau plus réaliste, on s’aperçoit de suite des problèmes. C’était sauvage en ce temps là, en ce monde là !  E : Mais comment le monde a-t-il pu partir en sucette comme ça ? C’est pas possible !  M : Malheureusement si !! (énooooorme re-soupir). Mais ça, ça fait parti d’un autre cours, on verra ça plus tard, si tu voudras bien.

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 E : Euh… Non, je veux pas ! Je veux savoir maintenant et de suite, c’est important pour moi pour bien comprendre !  M : Tu as vraiment beaucoup de choses à apprendre pour vivre dans notre monde, petite scarabée !! Première chose : on ne dit pas « je veux », mais je voudrais ou mieux, je souhaiterais. Tout est toujours soumis à des paramètres extérieurs et intérieurs qui font que rien n’est jamais acquis ! C’est bien beau de vouloir, encore faut-il pouvoir ! Deusio : tout vient à point pour qu’y sait attendre.  E : Ouh ! Fang de chichoule ! Ça me trou le cul ce que tu dis là, c’est profond !.... et tellement vrai et vérifiable (soupir aussi).  M : Tu es déconcertante ! Mais tellement fraîche et pure. Tes mots sortent bruts de décoffrage, mais ils sont si forts et criants de vérité, c’est un pur bonheur.  E : Hum, oui excuse moi. Autant pour moi. Des fois je m’emporte et je tiens un vrai langage de charretière. Mais comme tu dis, je ne vois pas comment exprimer aussi clairement mes sentiments qu’en parlant si franchement, sans enrobe verbale.  M : Mais tu n’as pas à t’excuser. Ta personnalité est ainsi faîte, et c’est ce qui lui donne tout son charme et son originalité. Si tu n’existais pas, il faudrait t’inventer !  E : Alors, justement, maintenant que tu en parles, j’ai une grande question à te poser.  M : Houlà, ça à l’air sérieux vu l’air grave que tu prends.  E : Ça l’est, enfin, en tout cas c’est important que je sache. Voila : est-ce que je suis morte ? Sommes-nous au Paradis ici ?  M : Ahhh ! Tu m’as fait peur, je croyais que ce serait pire comme question.  E : Ben, je sais pas ce qu’il te faut alors !  M : Euh…. (no comments)  E : Aïe !! Mais t’es pas bien dans ta tête toi !!!  M : Si tu ressens la douleur physique, c’est que tu es dans une réalité (car même en rêve - autre réalité construite par la pensée, vue de l’esprit, comme la « vie réelle » - tu peux somatiser, ressentir des scènes douloureuses). Non, pour répondre à ta question, tu n’es pas morte ! Alors, heureuse !?

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 E : Bah oui, malheureux ! Quand même : la vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie !  M : Juste pour savoir, d’où t’es venue cette idée quelque peu saugrenue ?  E : C’est que depuis le début où je suis ici, j’ai des impressions étranges de déjà vu mêlées à un sentiment de grand doute existentiel. Tout ce monde est trop beau pour être vrai ! Pour autant, nous sommes à Paris, je te parle et ressens la douleur physique que tu m’as provoquée,…. mais, …ici, c’est comme si je déambulais au milieu de la foule, personne ne réagit à moi. Je me sens comme un fantôme qui ne peut interagir qu’avec d’autres fantômes.  M : Comme moi donc, par exemple.  E : Euh, oui du coup, mais ne le prend pas mal.  M : No soucailles ! C’est juste, comme je te l’ai déjà dit, que chacun vit sa vie sans se soucier des autres, sauf si quelqu’un a besoin de quelque chose. Ce n’est pas de l’individualisme extrémiste, car nous Utopiens nous sommes à la disposition des autres, ni du communisme moulant où tout le monde se doit d’être pareil et enfermé dans un dogme. Notre mode de vie est le Collectivisme : concept (plutôt que vérité absolue) issu de PierreJoseph Proudhon, le père français de l’Anarchisme moderne, ennemi juré de Karl Marx, père allemand du communisme (l’autre, l’autoritaire :-(  E : Ok, d’accord ! Mais tu parles d’Utopiens. C’est quoi ça encore ?? Je débarque tu sais.  M : Les Utopiens sont les habitants de ce monde ! Ils vivent en Paix, d’Amour, d’Harmonie avec les autres et le monde qui les entoure, mais aussi bien sûr d’Activité (plutôt que travail, symbole de tourment et de souffrance, comme son nom latin l’indique : tripalium, instrument de torture formé de trois pieux). Leur devise est Liberté, Egalité, Fraternité, et Révolution Autogérée Permanente ! Ce ne sont pas des mots, c’est un art de vivre et un mode de penser. Nous sommes très à cheval sur le Respect de nos valeurs Collectives.  E : Utopiens, habitants de ce monde, tu ne dis jamais « à Collectif des 12 Singes

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l’époque » mais « en ce temps-là, en ce monde-là », tu précises toujours « là-bas » en parlant du passé : Puta Madre, je suis où exactement ??? Vous êtes des aliens, vous avez arraché Paris pour la mettre sous cloche et les humains sont vos animaux de compagnie, c’est ça ??? M : Mais non, t’inquiètes pas, je suis tout autant humain que toi ! Même si j’ai un nez aquilin (crochu), des yeux grecs (espiègles et mystérieux) et les pieds égyptiens (les orteils sont de tailles décroissantes en partant du « gros orteil » jusqu’au « petit orteil »). Je te rassure, tu te trouves toujours dans le même monde et la même dimension que ce que tu connaissais. E : Mais alors pourquoi cette occultation du passé ? Même si il n’a rien de glorieux par certains aspects, c’est tout de même lui qui constitue la base de votre société. M : QUE NENNI !!! Malheureuse, nous, Utopiens, nous ne nous sommes certes pas créés tout seuls, mais nous avons fait une telle autocritique par rapport au passé, que notre type de civilisation, notre culture, nos mœurs, n’ont plus rien à voir avec celles des temps archaïques. C’est pour ça que je dis à juste titre : c’est un autre monde. Comme je l’ai vu dans un cours précédent, face aux dérives et abus du capitalisme et de la représentation politique, il se disait « à l’époque » (spécial dédicace, exceptionnelle, pour toi) : un Autre Monde est Possible ! Ils auraient dû rajouter « Just Do It !» (alors faîtes le), et même « Do it yourself » (faîtes le vous-mêmes), car personne ne l’aurait fait à leur place (et encore moins comme le Peuple le souhaitait). Finalement, à force d’encaisser, il faut bien que ça sorte : les Citoyens ont fait le Grand Soir, Pacifiquement, en l’An 01 d’Utopia. E : Et euh…c’est quelle date ça pour moi ? M : En l’An 01 ! Sinon, je n’en sais rien, nous n’accordons aucune valeur à la chronologie grégorienne, avec cette idée absurde de créer des années négatives (par rapport au « 0 » - qui n’existait pas à l’époque - de l’ère chrétienne censé être la naissance du Christ, alors que Jésus serait né en - 6 avant « son ère »). Aujourd’hui nous sommes en l’An 51, mais c’est pareil, ça ne t’aidera pas des masses. Collectif des 12 Singes


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 E : Et pourquoi avoir pris le nom d’Utopia ?  M : C’est le nom de l’œuvre écrite en 1516 par le chancelier d’Angleterre, Thomas More (1478-1535) surnommé « le Socrate chrétien » : « La nouvelle forme de communauté politique et la nouvelle île d’Utopie » (dans le sens, qui ne se situe en aucun lieu, et qui peut donc être partout à la fois). Il y décrit sa vision pour réaliser sur terre une société Egalitaire, juste et heureuse, fiction et politique formant une conjonction inédite. La ville d’Utopie est également le royaume de Gargantua et Pantagruel, les héros de François Rabelais (1494-1553). De plus, l’Anarchie Egalitaire pour créer un monde plus heureux était toujours considérée comme une utopie, mais elle cessa d’en être une lorsqu’elle fut réalisée (comme toute utopie présente car limitée par la technologie ou des facteurs humains, jusqu’à ce qu’on dépasse tout ceci).  E : D’accord. Tout doucement les choses se précisent un peu plus pour moi et je commence enfin à avoir de bonnes pistes de réflexion sur ma présence ici. Mais, euh, tu vas vraiment me prendre pour une pauvre fille inculte, mais, hum, c’est quoi exactement le Grand Soir ?? Ce nom me dit quelque chose mais je ne saurai l’expliquer.  M : Très bonne question, …merci de l’avoir posée ! En fait, le Grand Soir s’inscrit dans la méthodologie d’Emancipation des classes laborieuses. Il fait partie du triptyque Révolution Sociale Ŕ Grève Générale Ŕ Grand Soir. Issue de la Révolution française et des bouleversements politiques du XIXè siècle, l’idée de Révolution obéit le plus souvent à la logique du « coup d’état » lorsque, à l’occasion conjoncturelle et providentielle d’une crise (économique, militaire, morale, etc.), d’une mobilisation de l’opinion publique et de mouvements de foules en colère, une avant-garde politico-idéologique entreprend de s’emparer du pouvoir d’état, le plus souvent à travers un changement de « Constitution » ou de « régime » (royauté, république, oligarchie, empire, dictature, etc.). Un moment supplantée par l’idée de « Révolution Sociale » (notablement différente car là il s’agit de changer la société pour faire évoluer l’humain, alors que la

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Révolution se « contente » de modifier les enjeux de pouvoirs sans prendre le mal à la racine : la mentalité des individus et la psychologie des masses), la vieille illusion d’une Révolution politique a retrouvé une certaine actualité au cours des crises du XXè siècle, principalement dans le cadre du marxisme, lorsque la question du pouvoir et de l’état redevenant quelque temps un problème-clé, la soi-disant dictature du prolétariat est venue, à côté du fascisme et du nazisme, mais aussi des luttes de libération nationale, s’ajouter au long cortège des travestissements que les états n’ont jamais cessé d’inventer pour perpétuer leur domination. Dans sa nouveauté et son originalité, la Grève Générale est la cristallisation et l’aboutissement de deux autres façons, radicalement différentes, de concevoir l’Emancipation : la Révolution Sociale et le Grand Soir.  E : Ah ouais, en fait c’est une évolution des moyens d’action face aux pouvoirs qui s’accrochent contre vents et marées à la logique de changement issue du Peuple.  M : Exactement : en devenant sociale, au cours du XIXè siècle (avec la « question » du même nom), la Révolution cesse d’être pensée au niveau surplombant et miraculeux de l’état, du pouvoir politique et des grands appareils de pouvoir. Elle agit au contraire à l’intérieur des rapports sociaux, sur le terrain des classes et des différences, de la propriété et de la justice, des rapports d’autorité et des modalités d’association, là où se joue l’ordre ou l’équilibre général de la société, d’une multitude de façons et à travers une transformation d’ensemble (parce que multiforme) qui rend caduques les grandes instances dominatrices que sont dieu, l’état et le capital. Synonyme d’une Révolte polymorphe contre l’ordre existant, une Révolte qui refuse d’être instrumentalisée par quoi que ce soit, qui devient l’unique sujet de l’Histoire Emancipatrice, la Révolution Sociale cesse également de s’identifier aux seuls mouvements de foule, aux seules « journées Insurrectionnelles ».  E : La Révolution Sociale remet intégralement en cause en fait les fondements et structures de nos sociétés dites « modernes » mais dont les bases et principes sont archaïques ? Et donc, l’autre outil pour briser les chaînes de la servitude volontaire ??

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 M : Le Grand Soir : Mûrie au cœur des choses, aguerrie par des Luttes incessantes, forte d’un réagencement d’ensemble des forces Emancipatrices, c’est toute armée de sa puissance que la Révolution Sociale peut enfin déboucher sur un embrasement général, le Grand Soir, où tout se trouve transformé puisque tout a contribué, sans hiérarchie, sans distinction tactique et stratégique, à ce mouvement de transformation. Vieille idée plongeant dans l’histoire et l’origine des grandes sociétés étatisées, de la Chine à l’Europe et au monde Arabe, le Grand Soir et sa dimension apocalyptique, sous sa forme populaire, mais aussi mystique et religieuse, exprime, sur le terrain du temps, le caractère radical et général des transformations dont la réalité est capable.  E : Euh, je suis un peu larguée là, tu peux développer sur le Grand Soir ?  M : Contrairement à la Révolution et à ce que l’on pourrait croire, la radicalité temporelle du Grand Soir n’est pas liée à l’avenir, à des changements à venir n’existant actuellement que comme promesse « Utopique » dont la conquête du pouvoir serait la garantie, qui confierait au pouvoir le soin de lui donner une réalité à venir, un jour, plus tard... (le « communisme », la disparition de l’état, etc.). La radicalité temporelle du Grand Soir est toujours liée à une antériorité et à une puissance accumulée : une antériorité ou un passé qui se confond avec le présent puisqu’il qualifie l’état actuel des choses, une puissance Emancipatrice capable de rendre effectif le point de non-retour du changement social, la transmutation dont le Grand Soir est la manifestation finale. Alors que la Révolution est pensée sous la forme d’un point de départ, le point de départ d’une transformation à venir, le Grand Soir est pensé comme un aboutissement, l’aboutissement d’une transformation déjà réalisée.  E : D’accord ! En fait, la Révolution Sociale est une rupture où le Peuple redéfinit tous les rapports et fonctionnements sociaux (politique, économique, judiciaire et religieux pour ce qu’il en reste). Le Grand Soir est alors l’aboutissement de ces alternatives suffisamment expérimentées pour supplanter le système des dominations.

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 M : Tu as été révolutionologue dans une vie antérieure ? Et en fait, la Grève Générale donne corps au Grand Soir et à la Révolution Sociale. Dans le contexte ouvrier et syndical de la fin du XIXè siècle, la Grève Générale est pensée comme l’aboutissement d’une multitude de Luttes et de transgressions locales et partielles, se nourrissant de leur propre mouvement, de leur propre contagion. À travers la multiplication, d’une part d’institutions ouvrières et de syndicats épousant la totalité des aspects de la vie, d’autre part de Grèves et de conflits partiels et autonomes, sans cesse répétés, les mouvements ouvriers Libertaires travaillent à une subversion générale de la société, à la dénaturation de l’ordre existant au profit d’un agencement d’ensemble radicalement nouveau, agissant dès maintenant dans tous les aspects de la vie, et dont la Grève Générale et Insurrectionnelle, la « Lutte Finale » de l’hymne de l’Internationale (rédigée à la fin de la Commune, après la Semaine Sanglante), se contentent de révéler la puissance.  E : Donc, si j’ai bien compris, l’Humanité pourra briser ses chaînes serviles lorsqu’à force de se battre quotidiennement pour faire évoluer les rapports sociaux vers plus d’Egalité (Révolution Sociale), après avoir testée en parallèle des systèmes Alternatifs qui auront fait leurs preuves d’efficacité, les humains stopperont toute activité pour se consacrer à leur Emancipation par la Lutte contre ses ennemis et à la mise en œuvre d’une nouvelle société déjà testée et éprouvée. Grève Générale, on arrête tout et on fait le Grand Soir qui change tout !!!  M : T’es vraiment trop forte ! Dans le projet d’une Grève Générale pensée comme un « maximum » de puissance et d’action, comme le degré « maximal » de l’« action directe », « Lutte quotidienne » et « œuvre préparatoire de l’avenir » ne font plus qu’un. Grâce à « l’incomparable plasticité » de « l’action directe », à son caractère polymorphe et à sa généralité, « les organisations que vivifie sa pratique » peuvent enfin « vivre l’heure qui passe avec toute la combativité possible, ne sacrifiant ni le présent à l’avenir, ni l’avenir au présent, jusqu’au déclenchement général ! jusqu’au jour où la classe ouvrière, après

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avoir préparé en son sein la rupture finale, après s’être aguerrie par de continuelles et de plus en plus fréquentes escarmouches contre son ennemi de classe, sera assez puissante pour donner l’assaut décisif [...] l’action directe portée à son maximum : la Grève Générale (qui aboutira au Grand Soir) » (Emile Pouget, 1860-1931). E : Mais il y a un truc quand même qui m’échappe : dans mon rêve, j’ai l’impression que tout le monde souhaite le Grand Soir, mais plus personne n’y croit vraiment. Comment ça se fait, les humains se seraient-ils résignés ? M : Oui et non ! En fait, 20 ans avant le Grand Soir, les partis dits Emancipateurs (mythe de la Grande Gauche Révolutionnaire, mais plutôt réformatrice au niveau des partis institutionnels) ont trahi l’idée même de Grand Soir en s’alignant sur les modèles capitalistiques, considérés comme étant « naturels », du moins présents sans que l’on puisse véritablement les remettre en cause. Le capitalisme est une doctrine bête et méchante, source de servitude volontaire par son alliance avec le sabre et le goupillon (force-état et esprit-religions), il est ce qu’il est, mais il est en place : l’Humanité doit composer avec la bête immonde ! (soupir au-delà du réel). E : Mais comment l’Humanité s’en est-elle sortie vu comme elle avait pu perdre autant confiance en sa Libération ? M : C’est plutôt complexe, car il y eu d’abord un fantastique réveil des consciences, puis elles somnolèrent un peu (mais seulement d’un œil) ! Laissons Al, notre ami silicien, nous répondre, il le fera sûrement mieux que moi.

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Chapitre IV

La pause s’impose  Esperanta : Fatch, j’ai la tête comme une pastèque !  Moa : Tu m’étonnes vu la quantité d’information à assimiler.  E : Oui mais bon, parce que je le voulais bien ! C’était vraiment très très intéressant. Il fallait de toute façon que je plonge dans l’autre monde pour essayer de comprendre ce monde-ci : j’avais besoin d’un autre référant pour pouvoir comparer et me faire ma propre idée des choses. Mais c’est sûr que ça calme bien : le vinaigre de là-bas était bougrement acide au regard du miel délectable d’ici.  M : Je ne te le fais pas dire ! Ça te branche d’aller faire un tour pour se détendre un peu ?  E : Ah ouais, carrément, bonne initiative ! Ça me fera le plus grand bien. J’ai besoin de m’aérer les neurones !!!  M : T’inquiètes, je vais arranger ça (dit-il avec un sourire qui remonte jusqu’aux oreilles). Esperanta et Moa quittent donc l’Hôtel de Commune. Ils marchent tranquillement pendant qu’Esperanta s’émerveille à chaque pas et que Moa fait le guide.  E : C’est hallucinant comme Paris est silencieux, on peut traverser sans crainte les rues, ce qui n’était pas le cas dans mon rêve avec toute cette circulation motorisée.  M : Et oui, c’était une des premières priorités de rendre la ville à Collectif des 12 Singes

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ses habitants pédestres.  E : Mais comment avez-vous fait ? Il me semble que dans mon rêve les gens se souciaient aussi de ça, mais que les solutions n’étaient pas convaincantes.  M : Comme je crois te l’avoir vaguement expliqué lorsque nous nous sommes rencontrés, les véhicules fonctionnent bien évidemment à l’hydrogène (on utilise plus le pétrole depuis bien longtemps maintenant) mais aussi à l’alcool, ainsi qu’à l’énergie solaire (toute la carrosserie est un panneau photovoltaïque). Non seulement les engins ne font pas de bruit, mais en plus ils ne rejettent que de l’eau sous forme de vapeur. Mais le plus important est que toutes ces machines de déplacement sont guidées.  E : Hein ? Elles sont téléguidées ?  M : Non, toute la circulation se fait via les bandes blanches peintes au sol. Des programmes gèrent la densité du trafic, les vitesses des appareils, les distances de sécurité. Les passagers d’un véhicule n’ont qu’à indiquer leur destination et le système se charge de les y conduire, sans danger de la circulation ni du stress au volant : on peut boire son café tranquille en allant à son activité ou faire l’amour comme des bêtes pendant qu’on se fait conduire en rentrant de chez des amis.  E : Et pourquoi il y a si peu de voie de circulation ? C’est pour que les engins motorisés restent à leur place sans trop empiéter sur les voies pédestres ?  M : Exactement, du coup nous avons optimisé les logiciels et les infrastructures pour que les pointes de trafic soient mieux réparties dans le temps et l’espace. Ceci étant déjà nettement facilité par le fait qu’il n’y a plus d’horaires de bureaux proprement dits, comme là-bas où tout le monde devait s’enfermer avant 9h et ne pouvait enfin se Libérer qu’après 18h.  E : En tout cas c’est nettement plus agréable comme ça, tout le monde circule à pied, vélo, trottinette, roller,…et pour les fatigués il y a même des trottoirs roulants. Il y a aussi vachement plus de verdure, d’arbres qui « empiètent » sur la « chaussée ».  M : Et les programmes sont même capables de réagir si quelqu’un Collectif des 12 Singes

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vient à être en danger avec la circulation. Ainsi la sécurité de tous est assurée, on n’est plus obligé de surveiller sans arrêt le flot incessant pour savoir si on peut traverser. Nous avons remis, par rapport à l’autre monde, les transports à leur place, à savoir nous servir et pas nous polluer la vie, dans tous les sens du terme (le bruit et l’odeur, les particules dangereuses, le stress des bouchons, les accidents…).  E : C’est clair et net, toutes mes félicitations d’ailleurs. Dans mon rêve c’était loin de rouler comme sur du velours : des embouteillages à gaver, une atmosphère irrespirable (hiver comme été, ce n’est pas qu’une question de chaleur et d’absence de vent), des cons qui conduisent n’importe comment Ŕ de vrais irresponsables qui ont eu leur permis, si ils en ont un, dans une pochette surprise pour leur 18 ans Ŕ des accidents par milliers et tout le cortège de malheurs qui s’en suit, et toujours cette peur au ventre quand on se déplace car on ne sait jamais, tout peut arriver, et ça n’arrive pas qu’aux autres !  M : Enfin bon, ici les transports ne sont plus un problème, mais plutôt une possibilité : de bouger, s’évader, voir ailleurs comment ça se passe (sans limite ni frontière). On peut même se bourrer la gueule, se péter la ruche au-delà du convenable (où il est lui d’ailleurs ?), en bref se retourner le cerveau d’une manière générale, sans aucun risque pour les autres ni même pour soimême (hormis bien entendu la cirrhose du foie, les neurones morts sur le champ de bataille, en somme tous les « petits inconvénients » inhérents aux paradis artificiels en tout genre). Tiens d’ailleurs en parlant de ça. Moa amène Esperanta vers une petite charrette ambulante, à proximité d’un des très nombreux parcs de la cité.  M : Bonjour Sieur.  Bonjour, que la Paix soit avec toi Citoyen.  M : Merci, que la Sérénité soit en toi. Je souhaiterais 3 grammes de ta meilleure herbe, c’est pour fumer un calumet de bienvenue.  Héhé, je vois le genre. Tiens prends ça mon gars, tu m’en diras

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des nouvelles, c’est de la pure Indica, pas le truc qui te scotch avec un sourire benêt, mais plutôt qui te donne bien la parlotte et ouvre tous tes chakras. M : Merci bien (clin d’œil), je pense effectivement que ça ira nickel-chrome. Par contre, plutôt que le calumet, je te conseille le chilum indien avec un chiffon mouillé dans ta main et ledit accélérateur de particules euphorisantes tenu après ce filtre. Tiens, je te donne celui-là, un gars me l’avait laissé car il n’en avait plus l’utilité. Je n’en ai pas trop besoin pour d’autres Citoyens donc je t’en cède volontiers l’usage. M : C’est bien aimable de ta part. Merci et à charge de revanche. Amusez-vous bien en tout cas.

Esperanta a l’air sur le cul ! Non pas par rapport à la drogue.  M : Qu’est ce qui t’arrive, tu es toute interloquée ?  E : Je te rassure c’est pas la beuh, bien au contraire, quand j’ai vu ça je me suis dit quelle bonne idée car dans mon rêve j’avais fumée à toc mais ce n’était que du vent, j’avais le son et l’image mais pas les sensations de plénitude de mon être, de légèreté et d’harmonie.  M : Beh c’est quoi alors, c’est le chilum qui te choque ? Je peux aller le reposer et faire un joint normal, mais je voulais marquer le coup avec un « calumet » de bienvenue.  E : C’est trop mignon de ta part. T’inquiètes, j’ai bien l’intention de partager le chilum de l’amitié avec toi, il ne pourrait en aller autrement d’ailleurs (hihi). Non, ce qui me turlupine c’est déjà qu’un commerçant te file son chilum comme ça, et qu’en plus tu partes sans payer sans que ça ait l’air de le déranger plus que ça. Tant mieux, c’est cool pour toi tu me diras, mais perso je comprends pas là.  M : Encore une fois tes réactions et annonces sont fracassantes, mais tes questions sont d’une candeur. On dirait un enfant tout inquiet de ses découvertes et qui demande d’une voix timide des explications. J’adore ça, c’est à craquer. Collectif des 12 Singes

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 E : Nanani, nanana,… ouais ben reste tranquille, tu ne me connais pas et je ne te connais pas non plus (qui plus est, je ne me connais même pas moi-même, pffff putain d’amnésie !).  M : Aïe aïe aïe, et de nouveau tu montes sur tes grands chevaux. Apprend à rester zen en toute occasion et tu verras la vie autrement. Pour répondre à ta question, d’une il n’y a plus d’argent ici (et en plus dans ce cas là, il y a vraiment rien, hormis du soleil et de l’eau pour que le cannabis pousse) et de deux, la propriété privée a disparu, laissant place au droit d’usage : si il n’utilise pas son chilum, après avoir demandé, je peux le prendre.  E : Comment ça il n’y a plus d’argent ? Mais comment ça fonctionne votre truc alors ? C’est pas possible, le troc c’est bien gentil, mais c’est très limité.  M : C’est simple : au lieu de travailler pour un salaire (miette du bénéfice produit par le salarié) qui permet (autant que faire se peut) de (sur)vivre en payant des choses, ici les gens ont tous une activité, matérielle ou non, et celle-ci leur donne accès à tout ce que les autres ont produit. En fonction de la difficulté et des compétences requises pour chaque tâche, la Commune définit un quota d’heures à effectuer en échange de la totale gratuité des biens et services. Ici on ne travaille plus, on Participe !  E : Genre ?  M : Les médecins, qui doivent beaucoup et longtemps étudier, Participent 3 heures par jour ou 15 heures par semaine (selon leur organisation personnelle), les tâches ingrates ou difficiles nécessitent les mêmes rythmes (sinon personne ne veut les faire), les autres fournissent au maximum 20 heures de Participation hebdomadaire, réparties en fonction des impératifs de la Collectivité et des envies de chacun.  E : Et les tire au flan ?  M : Diantre !! Il n’y en a pas ! Car qui abuse des autres, ne peut espérer d’aide en retour. Le système n’est pas basé sur la contrainte, mais sur l’acceptation volontaire de règles Collectives. Si tu veux profiter des bienfaits de la société, notamment au niveau de sa production matérielle (nourriture, produits élémentaires et « superflus »), il faut faire comme tout le monde :

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donner de son temps et de ses compétences pour recevoir de quoi vivre décemment et se développer individuellement. Même si c’est archaïque, un des rares objets que nous ayons gardé de l’autre monde n’est autre que la pointeuse, mais il n’y a pas de notion de flicage derrière. C’est même plutôt les gens qui la demandent pour mieux organiser leur timing et être sûr de ne pas avoir lésé la société toute entière d’une heure. Vu que les règles ont étés Collectivement débattues et adoptées, comme dans un groupe d’amis où il y aurait des profiteurs de la gentillesse des autres (trop bon, trop con !), ceux qui ne Respectent pas leurs engagements et le style de vie Collectif sont rappelés à l’ordre par les autres (au bout de trois croix c’est le jugement populaire), ceux qui jouent le jeu. Tout comme la base-line de l’Internationale le stipulait (la 1ère, avant le coup d’état des communistes autoritaire en 1871, juste après la Commune de Paris et l’exclusion de l’anarchiste russe Bakounine, pote de Proudhon, ennemi de Marx) : Pas de Droits sans Devoirs, pas de Devoirs sans Droits ! E : Alors ça ! Si on m’avait dit que le travail serait aboli un jour, je ne l’aurai pas crû. M : Les humains en ont rêvés, les Utopiens l’ont fait. Mais c’est pas la fête du slip non plus : il n’y a plus le travail sous sa forme de torture, mais il y a toujours l’activité (Participation au système productif, matériel ou non) ; il ne faut jamais oublier que l’oisiveté est la mère de tous les vices et qu’on ne peut pas vivre sans rien faire. E : Et l’histoire de la propriété privée alors ? M : Le droit d’usage, comment ça marche ? Et bien c’est aussi très simple : rien n’appartient à personne, tout appartient à tout le monde ! E : Ouais d’accord, c’est bien joli tout ça, mais concrètement ? M : En fait, tant que tu utilises un objet, une maison ou n’importe quoi d’autre, tu en as l’usage. Mais contrairement à la propriété privée, si tu ne l’utilises plus, cette chose n’est plus considérée comme la « tienne ». C’est comme un gamin avec un jouet : s’il le laisse de côté et fait autre chose, qu’un autre gamin veut s’amuser Collectif des 12 Singes

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avec « son » objet, il fera chier tout le monde parce que l’autre lui a « prit », alors qu’il ne s’en servait pas de toute façon. Ça c’est la propriété privée : c’est bien con hein ? C’est du plus pur enfantillage. Alors qu’avec le droit d’usage, les gamins ne se prennent pas la tête parce que ce que tu n’utilises pas, n’est plus « à toi » (même si il faut continuer à demander avant de prendre quoi que ce soit : on n’est pas des voleurs, mais plutôt des emprunteurs). E : Oui mais c’est comme le chasseur qui part à la chasse et qui perd sa place, c’est trop injuste. M : Beh non Calimero, parce que quand il revient, il ne chasse pas le « coquin », mais il demande si son remplaçant utilise toujours la place, si celui-ci peut aller se satisfaire ailleurs, ou alors il occupe une autre place pendant qu’un autre chasseur est parti à la chasse. E : T’es chiant, t’as réponse à tout. M : Loin de là, c’est juste que c’est un système très basique finalement et éprouvé depuis « moult » temps. E : Donc du coup, avec ces systèmes de gratuité, moyennant Participation, et de droit d’usage, les gens mangent à leur faim, ont un logement digne, ont tous une activité socialisante, peuvent avoir un bon présent et préparer un bon avenir pour leurs enfants et leurs vieux jours. Justement, c’est un des premiers trucs qui m’a marqué ici, c’est qu’il n’y a personne qui dorme dans les rues, personne qui ne demande la charité, il n’y a plus autant de différence entre les « riches » et les « pauvres ». M : Et oui, tu crois quoi toi ? Ici cette notion n’existe pas, mais le distinguo se fait plutôt par rapport aux signes ostentatoires de « richesse intérieure ». Utopia est une société moderne, … vraiment, pas comme celles de l’autre monde. E : C’est de la balle ! Bon, on se le fume ce chilum ou tu te le mets sur l’oreille et on l’allumera la semaine prochaine ? Discutons aussi de choses plus légères, mon cerveau bout. M : Certes, allons-y gaiement de ce pas alerte. Tu veux te poser tranquille dans le parc ou taper un peu la marche pour découvrir cette nouvelle vie et ville en t’amusant ? Collectif des 12 Singes


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 E : Je suis bien partante pour découvrir la ville, avec un guide comme toi ça ne peut qu’être passionnant.  M : Et avec un peu de chance tu auras de nouveaux flash-backs.  E : J’espère bien, chaque ressouvenance est une pièce de plus dans mon puzzle mental. Esperanta et Moa marchent tranquillement en bavardant, riant de tout et de rien. Esperanta resplendit de beauté et de joie, elle est comme un poisson dans l’eau de la fontaine de jouvence. Elle s’extasie comme une pitchounette devant le pays des merveilles, foudroyée au cœur par cette cité de la joie. Cela devait faire bien longtemps qu’elle n’avait autant ri ni joui de la vie.  M : On se pose là, sur l’herbe du Jardin des Tuileries ?  E : Oui pourquoi pas, c’est vrai que c’est sympa comme coin ici.  M : Ouaip dame, en plus c’est un beau symbole de venir fumer le chilum de bienvenue en ces lieux.  E : A bon ? Pourquoi ça ?  M : Parce que, vois-tu, nous sommes au cœur même de l’ancien pouvoir royal, depuis 1564. A chaque Révolution, le Peuple a pris possession du palais pour indiquer la chute du régime et de ses « représentants ». Il fut incendié lors de la Semaine Sanglante de fin mai 1871 (massacre de 20 000 Communards par les versaillais), par les Pétroleuses en application de la technique ultime de protection des civils : la tactique de la terre brûlée. Le gouvernement ultraconservateur (toute Révolution qui échoue engendre une contre-révolution ultra-réac) se tâta longtemps pour savoir s’il fallait reconstruire les Tuileries, mais ils décidèrent que ce serait une trop grosse provocation. La Commune eut le prestige de ruiner à jamais ce palais de l’oppression étatique.  E : Ah la force des symboles !  M : Pour ta bienvenue, quel plus bel endroit que celui-ci, siège de tous les dictates, abattu par la courageuse Commune de Paris de 1871, exemple et initiateur de la chute de tous les établissements d’avilissement. Bienvenue donc à toi, ô Esperanta, dans ce havre de paix de la Révolution Permanente. Dame de cœur, à toi Collectif des 12 Singes

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l’honneur d’allumer le chilum de bienvenue.  E : Merci (sniff, une belle larme coule délicatement le long de sa joue). Tu es un poète toi ! Esperanta, toute tremblante d’émotion, éclate, à grosses bouffées, le chilum : une fumée épaisse se dissipe au-dessus de nos amis.  E : Hummm, c’est trop bon de prendre une bonne vieille claque, old-school, à l’ancienne. Je suis toute défoncée, mais en bien : un pur smile, je suis super aware avec les cuicuis des oiseaux, la douce chaleur du soleil, cet air si pur et parfumé aux roses. Tiens!  M : Pfffffffffff, touftouf, ça arrache bien quand même.  E : 22 v’la les flics. Fais gaffe, planque ça, nos amis les bêtes sont là.  M : Et ?? T’inquiètes, ils marchent avec nous à présent.  E : Euh, c’est vrai, j’imagine que si tu peux acheter de la beuh comme ça, la police ne peut rien te dire.  M : Certes, sauf que là, ce n’est pas la police, il n’y en a plus d’ailleurs.  E : Ah bon ? Et c’est qui alors ces gens là ? Parce que normalement la société ne donne des uniformes qu’aux cons, pour mieux les reconnaître.  M : C’est malin ça, t’as rien compris. Ça c’est des équipes de Sérénité, ils sont plus là pour t’aider qu’autre chose : leur devise est Protéger et Servir {slogan US à la base}. De toute façon Utopia étant Libertaire, Egalitaire et Fraternelle, où tout est gratuit moyennant Participation, tu penses bien qu’il n’y a pas beaucoup de crimes et délits. Les rares cas sont surtout liés à des accès de folie non maîtrisés et aux excès de la passion.  E : Autant pour moi, c’était une réaction réflexe. J’ai horreur des uniformes, quels qu’ils soient (sauf bien sûr ceux des infirmiers et médecins, nus sous leur blouse).  M : Je comprends bien. Mais là, c’est complètement différent : une équipe de Sérénité se compose d’un grand costaud pour faire peur, d’un moyen intelligent qui négocie et fait le médiateur, d’un petit formé à l’écoute de l’émotif. Un qui comprend le

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fonctionnement de la personne, l’autre qui parlemente pour trouver des accords satisfaisants pour tous, le dernier qui impressionne ou cogne si nécessaire. E : Mouais, en tout cas, tu m’enlèveras pas de l’idée qu’un flic reste un pauvre type qui applique connement la loi, même si il ne la trouve pas juste Ŕ ou ne la comprend pas Ŕ et qu’avec une arme il se croit le maître du monde. M : T’es têtue toi, mais à têtue, têtu et demi. Ce n’est pas des flics, c’est des Citoyens lambda qui tournent régulièrement, ils n’ont pas d’arme car elles ont toutes été détruites en l’An 01. Ils n’ont que des filets et faisceaux électriques ainsi que des émetteurs d’ultra aigus : ça tétanise sur place la personne. Mais ils ne les utilisent vraiment pas souvent. E : Quoi ? C’est pas des professionnels de la bavure ? M : T’es lourde avec ta conception sécuritaire / autoritaire de la chose, même si je peux le comprendre. E : Ben ouais, si tu veux je crois que mes rares souvenirs d’enfance sont en défaveur de tous ces caïds homologués, pour de bonnes raisons. M : Peut-être, tu m’en diras plus quand tu t’en souviendras. Mais ici, comme avant 1871 (décidemment c’est une date charnière si tu n’avais pas encore remarqué), il y a l’équivalent de la Garde Nationale, composée de Citoyens triés et mandatés par le Peuple pour le protéger. Cette forme de protection, mise en place en 1789 par les bourgeois (avec une assiette financière élevée pour intégrer la Garde) apeurés par les ouvriers qui voulaient pousser plus loin la Révolution, fut abolie suite à la Commune et à la désobéissance de la Garde envers l’armée qui engendra la « décadence » (point de vue versaillais, sinon le « calme » était là, autant que faire se peut en étant encerclé par l’armée « régulière » et les Prussiens, qui devaient bien se marrer de voir une telle guerre civile se dérouler sous les yeux de l’ennemi). Le Peuple ne fut plus jamais en arme, c’était la fin des grandes Révolutions. E : Et il n’y a pas de problèmes de vengeance ou coups bas entre Citoyens ? M : Non, un membre change chaque mois, l’équipe est formée au Collectif des 12 Singes

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secours, à l’intervention, à l’Ethique Collective, et bien entendu il n’y a pas de « chef de brigade » inamovible donc les membres peuvent refuser un ordre s’il est stupide. Et t’inquiètes, nous les surveillons plus qu’ils ne nous surveillent : on a toujours peur qu’ils abusent de leur pouvoir, même si ils sont vraiment et pleinement formés à gérer leur « stress ». Mais bon, c’est quand même plutôt les « gen(sans)[d’]armes de St-Tropez » : sans les crimes et délits de la convoitise ni de la cupidité, liés à l’argent et à la propriété privée, heureusement tous deux abolis, les débordements et actes indélicats sont rares. Mais surtout la notion de base à bien se rappeler, c’est qu’Utopia fonde toute sa civilisation sur l’apprentissage et le Respect des cultures et Diff��rences des Autres. Du coup les velléités sont moins exacerbées et les coups de colère canalisés. E : C’est clair, c’est carrément tranquille ici. Et puis dans mon rêve, les rnouches {shérifs en arabe} étaient loin d’avoir tous une conduite exemplaire. Y en avait des ripous en ce temps là ! Et ils étaient à des années lumière de représenter l’ordre, les gens n’avaient déjà plus peur des chiens de garde de l’état. M : Et oui, c’est souvent plus facile de pouvoir parler avec un voisin ou avec un habitant du quartier, qui peuvent mieux comprendre et calmer une personne : la remettre dans le droit chemin en douceur. E : Encore une fois merci à toi : grâce à ton chilum magique je suis bien zen, et notre discut’ m’a pas mal éclairée. M : Je t’en prie, you are welcome ! Mais je te vois soucieuse à nouveau. Un petit coup de moins bien ? E : Non, super, je flotte toujours sur mon petit nuage. Mais….. M : Oui ? Développe step’ ! E : La piqûre annuelle de rappel de vinaigre, notre conversation là, tout cela me rappelle pleins de choses mais je suis toujours incapable de faire le lien et de retrouver toute ma tête, c’est frustrant. En plus tu m’as répondu qu’à moitié avant. M : Sur ? E : Qui suis-je, où cours-je, dans quel état j’erre ? M : Qui tu es, si toi tu ne le sais pas, je ne vois pas trop comment Collectif des 12 Singes


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moi je peux t’aider ; tu cours nul part mais je t’escorte vers ton épanouissement ; tu erres dans un état (proche de l’Ohio, non je déconne) d’amnésie espérons passagère. E : Justement, ça me saoule grave cette putain d’amnésie, je veux….souhaiterais pardon, savoir qui j’étais avant mon rêve, comment je me suis retrouvée dans cette boîte dans une cave et surtout pourquoi je me retrouve ici, à Utopia, même si c’est très sympa mais ça ne répond pas à la question. M : Malheureusement à ce sujet, je ne peux pas faire grand-chose pour toi. Avec un peu de chance, ton amnésie ne fait qu’empêcher d’accéder aux informations stockées dans ton cerveau. E : Et t’appelle ça de la chance ? T’es gonflé quand même, c’est pas à toi que ça arrive ! M : Oui bien sûr, mais ce que je veux dire c’est que du coup, on peut éventuellement essayer de rafraîchir ta mémoire à long terme, peut-être qu’elle n’est pas détruite. E : Et comment tu veux faire ça ? M : Il y a 3 possibilités : la manipulation mentale, genre hypnose (ça marche nickel mais c’est très intrusif dans l(a)- [in/sub] conscience comme méthode). E : Hors de question, personne ne trifouille dans mes pensées ! M : Les sérums de vérité (chimiques quoi). E : Non, je veux pouvoir gérer moi-même mes émotions et remontées d’infos. M : …et enfin, last but not least (loin de là héhé), les champignons magiques (que du bio, la nature est vraiment bien faite pour nous). E : Euh, et ça marche comment ça ? M : Héhé, dame est une connaisseuse, choix très judicieux. En fait, les risques physiques sont minimes car les champis font décoller par indigestion alimentaire. Il faut être très prudent par contre, car le champi doit être respecté et pas consommé n’importe comment, si tu ne veux pas que ce soit lui qui gère ton trip et qu’il t’amène là où tu ne voudrais pas aller dans ta psyché. De même, ce genre de jeu avec la boîte de Pandore de tes esprits, où tu boost tes sens et tes consciences, peut t’amener à vivre des Collectif des 12 Singes

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expériences trop fortes en émotions et peut-être alors traumatisantes. Bien sûr les champis ne sont pas tes ennemis, mais il faut que toi aussi tu sois ton propre ami (prendre des psychotropes quand on n’est pas en phase avec soi-même, ou qu’on supporte mal la vie, c’est un suicide mental). Mais t’inquiètes pas outre mesure, les champis étaient utilisés par les fidèles qui allaient voir la pythie des Mystères d’Eleusis dans le cadre d’un rite initiatique et de purification, les chamanes pour communiquer avec les dieux et plus tard par les psys pour traiter les schizophrènes (afin qu’ils accèdent tout seul à leurs consciences profondes et trouvent eux-mêmes les solutions à leurs angoisses). E : Euh, ok d’accord, je sais pas trop comment je dois le prendre… M : Juste en le mangeant. Plus sérieusement, si ça peut te rassurer, les champis n’étaient pas interdits en l’autre temps autre monde. E : Arrête de déconner ! M : Non, sérieux : on ne peut pas empêcher les gens de manger une « plante » (même si c’en n’est pas une), un champignon dans ce cas n’est jamais qu’une « moisissure » qui fait un fruit pour se reproduire via des spores. Seul était puni le fait de transformer le produit, en le séchant notamment. En fait, on avait le droit d’en consommer mais l’état imposait une date de péremption limitée aux champis frais, ce qui est bizarre car les effets sont plus puissants car la psilocybine (substance active et « défonçante ») se dissipe avec le temps. E : Merci pour les infos en tout cas. Pour ton diagnostic prétoxatoire, je t’avouerai que je suis un peu perdue ici c’est sûr, mais que ta présence me rassure (en plus t’as l’air de connaître donc voilà). Sinon je suis plutôt bien dans ma tête, heureuse d’être ici. Donc je pense que ça peut le faire, … grave même ! M : Bon, alors ça va, sinon il n’y aurait pas eu moyen : je ne voudrais pas que tu restes perchée par ma faute et mon manque d’information. E : T’inquiètes, je suis grande ! Collectif des 12 Singes


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 M : Ouais, beh fait pas trop la maline non plus, les champis ce n’est pas un jouet et encore moins un médicament (quoique, mais au moins encadré alors). C’est surpuissant, c’est pour cela que tu dois toujours te surveiller pendant ton voyage et essayer de détecter le moindre départ en couille. Je serai là aussi pour veiller au grain. Au pire, tu prendras du sucre si tu veux arrêter ton voyage intérieur, ça casse rapidement l’effet des champis. Et bien sûr, on ne boira que de l’eau, comme tous les toxs qui se respectent un tant soit peu.  E : Ok chef ! On part équipé et organisé avec toi ! C’est toute une logistique et des règles pour « bien » se toxer.  M : Normal, bon vivant rime avec prévoyant et qui souhaite aller loin ménage sa monture ! Si tu joues avec le feu, il faut connaître tes limites et les réactions de ton partenaire/adversaire ! Tu viens, on va aller chercher tout ça !  E : On est parti. Et tu veux trouver ça où ? Faut aller les cueillir sur des bouses de vaches ?  M : Mais non, dans une droguerie bien sûr. Enfin là c’est plutôt dans un smart-shop.  E : Bien sûr ! Suis-je bête ! Hum, et c’est quoi un smart-shop ?  M : Un endroit où il y a pleins de sortes de champis, de peyotl, d’ergot de seigle et autres produits toxico-bios.  E : Ça marche, je te suis.  M : Tu verras, on n’est pas très loin. Tiens attends, il y a un gars qui se fait un pète. Moa : Tiens, je te file mon chilum, je n’en ais plus besoin. Le gars : Cool, merci. Moa : De rien, je t’en prie. Bonne journée ! Le gars : Merci de même, mes amitiés à dame.  Esperanta : T’es vraiment un mec bien toi !  Moa : Non pourquoi ? C’est juste que si je n’ai pas l’utilité d’une chose, autant que ça serve à autrui. Bon, allé hop, on est parti !

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Chapitre V

Ressouvenances et Grand Soir  Esperanta : C’est excellent ça comme idée, les gens qui habitent ici ont fait un mini jardin à la place du dallage du trottoir. C’est cool de pouvoir grignoter une tomate cerise cueillie comme ça dans la rue.  Moa : Tu en veux une ? Bien évidemment c’est à la disposition de tous !  E : Ah oui ? … Bien sûr, suis-je bête ! ….  M : Il ne manque qu’un « cacahouètier » et une tireuse à bière.  E : Mais personne n’abuse de ce genre de situation ? Il ne doit plus leur rester beaucoup de fruits à récolter à la fin.  M : C’est un choix de mettre ça à disposition des autres, sinon, tu fais ton jardin à l’écart. Mais tu sais, ici les gens ne feront jamais à autrui ce qu’ils ne souhaiteraient pas qu’on leur fasse, ce serait même plutôt l’inverse. Donc, par exemple, personne ne prendra les derniers fruits, afin d’en laisser un minimum à ceux qui ont mis leur végétation en partage. A Utopia nous préférons faire à autrui (si consentant) ce que l’on souhaiterait que l’on nous fasse : quelqu’un a eu la bonne initiative de faire un jardin-trottoir et plutôt que de garder ça pour soi, il l’a mis à disposition d’autrui pour que cette idée germe et soit semée ailleurs.  E : Ils sont vraiment bien ces Utopiens !  M : A qui le dis-tu ! Absolument rien à voir avec les protoEmancipés !!  E : Nous sommes tous victime de notre époque et de notre Collectif des 12 Singes

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culture. C’est hallucinant en tout cas comme façon de vivre, on se croirait dans un festival underground sur-vitaminé par la créativité, les expériences pratiques et culturelles… mais avec un public nettement plus large et investi (dynamiquement partie prenante), qui plus est au niveau global d’une Cité. M : Comme à Kristiana. E : Pardon ? M : Kristiana : ancienne caserne militaire au cœur de Copenhague (capitale du Danemark). Le site, énorme mais jugé vétuste, ayant été déserté par l’armée (héhé) en 1972, des artistes et des jeunes vinrent investir les lieux. Ils ne l’ont pas seulement investi, ils y ont crée une microsociété de leurs rêves : une pure FAZ [Free Autonomic Zone : Libre et Autonome dans tous les sens du terme Ŕ Autogérée (pas de gouvernement extérieur imposant sa loi, ni de chef intérieur), Liberté de chaque individu générant la vraie Paix et Harmonie Sociale, Participation plutôt que travail, heures de production (im)matérielles par opposition à l’argent]. Et là où ce n’est pas seulement un quartier, c’est que le gouvernement l’a reconnu en tant que communauté à part entière. E : Trop de la balle, ça claque grave ça ! C’est ééénnoooomme d’avoir un Eden comme ça avec pleins de gens, en plein cœur urbain. C’est enfin le Paradis sur Terre ! M : Au moins ils ont assuré celui-là, car pour le céleste nul ne sait si il existe vraiment, sauf les morts qui ne peuvent, par définition, plus témoigner. Selon les mêmes idéaux, plusieurs générations fondèrent des communautés, plus ou moins heureuses : les beatniks après l’horreur absolu de la seconde guerre mondiale et la déception du « rêve américain » (fuite de la dure réalité via les drogues), les hippies Ŕ leurs petits frères Ŕ par réaction à la guerre du Vietnam et la consommation de masse (communautés de contre-culture), les punks (les petits frères devenus grands et très remontés contre la société : la force haineuse du cadet après la créativité pacifique de l’aîné ; après les « rêveries », place à l’action), les métalleux du hard-rock, les rappeurs des années fric / 80 puis les technoïdes des années 90. Chacun recréait un monde à part, à sa convenance, et surtout très éloigné voire aux Collectif des 12 Singes


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antipodes de la dure réalité de leurs sociétés dites modernes et civilisées mais tellement inharmonieuses et traumatisantes au quotidien, quoi qu’on en pensait, ainsi que fondamentalement injustes. E : Sympa comme grande famille : ils sont révoltés et créatifs de pères en fils ! M : ATTENTION !!! Si la masse, et encore plus les moteurs de demain, déjà bien Révoltés de par leur condition de jeun’s, a bu au Graal de l’Autogestion Libertaire Egalitaire et Fraternelle (personne ne se connaît mais tout le monde partage les mêmes valeurs, sans bien sûr pour autant avoir des approches et conceptions identiques), alors ce nectar a posé sur ses lèvres un parfum envoûtant, voire obsédant, de Grand Soir. Par transmission de ce savoir « occulte » par les Anarchistes et Libertaires de tout crin [les communistes aussi, mais pour devenir chef à la place du chef : « contrôler l’autonomie » (la base de l’incohérence coco) du Peuple et de chaque Citoyen à la place de l’état], le 21è siècle agrandit la brèche avec les TAZ : (Temporary Autonomic Zone : tout pareil que la FAZ mais en moins bien, … temporaire, mais plus répandue). Les forces de l’ « ordre » (pas n’importe qui : les CRS, la gendarmerie mobile avec moult cars : les participants étaient bien protégés / surveillés, il ne manquait plus que les chars de l’armée, car il y avait déjà les hélicos) acceptèrent devant le fait établi et surtout la masse (foule nombreuse aux raves sauvages à l’arrache dans la forêt, festivaux [soyons logique : un cheval, des chevaux donc festival ça devrait être pareil, non ???] bien roots / underground, rassemblements divers et très variés) de rendre aux gens leur responsabilité et Liberté et autorisèrent ces adulescents (pas tous très adulte justement) à s’Autogérer ! E : Tout ce que tu me dis là est captivant, j’imagine carrément bien ce que ça pouvait être … trop bien d’ailleurs pour que ce ne soit que mon imagination. Cause toujours, tu m’intéresses ! M : Après 1989 et la chute du communisme (autoritaire), les technoïdes électronifiés (blasés de cette dure réalité sous contrôle économico-politique, du choix entre chômage ou travail à la con)

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élaborèrent différentes formes de collectivités TAZées (merci de ni voir aucune allusion, non, ils n’étaient pas tous des drogués, moins radicaux Ŕ pour la plupart Ŕ que ne pouvaient l’être les hippies ou fans de rock comme les Rolling Stones Ŕ comme son nom l’indique [les stones qui roulent] Ŕ ou les Beatles Ŕ poètes lyriques ayant pour muse le LSD, cf Lucy in the Sky with Diamonds). Puisque le marxisme des aïeux n’avait pas aussi bien marché que prévu (c’est le moins qu’on puisse dire), autant essayer son frère ennemi (même si le gentil c’est lui :-), le proudhonisme : l’Anarchie Autogérée de la Collectivité (on n’est jamais mieux servi que par soi-même). Les Communautés (moule standardisant) étaient mortes, que vivent les Collectivités (bouillon de cultures dans un cadre Librement accepté) !  E : FLASH : j’ai en visu des scènes technoïdes avec du pur son qui claque, des gens tout happy et qui aiment la Terre entière, une ambiance d’Harmonie parfaite entre individus et de communion avec le son, … et des Robocop derrière, mais ils sont cools [ils ne font « que » (?) protéger les personnes et les biens (voire l’inverse selon les « priorités ») des risques inhérents à toute foule] et je crois même que je discute avec quelques-uns. Ils ont l’air hébété de voir autant de jeunes tourner à l’eau, mais pour autant, ils ne font que jeter par terre les produits stupéfiants que les gens allaient se mettre dans les neurones (de toute façon ils ne pouvaient pas arrêter tout le monde, au risque de créer une émeute). Pince moi, Moa, je dois rêver, c’est pas possible autrement. Aïe !! Pas si fort, t’es un grand malade toi !  M : Désolé, ma douce, haha. T’es sûr que tu te sens ready pour prendre des champis ? Tu sais ce que je t’ai dit concernant le danger psychique si tu n’es pas prête et bien dans ta tête ! Il n’y a que toi qui connaisse tes prédispositions et tes limites et donc peut juger sereinement si y a bon ou pas moy’ (moy’en, langage jeun’s)!  E : Oui, c’est bon, tu vas pas me refaire la morale, j’ai compris. Franchement ça va super bien, je suis toute turbo-boostée. J’ai d’autant plus envie maintenant d’essayer les champis, en espérant que ça marche tes girolles pour voyager dans mes consciences !

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 M : Bon, si tu le dis. Voici justement Soma, le smart-shop de mon pote indien Uttanka.  E : Ça c’est de la vitrine psychédélique ! Détour pour l’exploration de ses consciences      

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Moa : Namaste Uttanka. Hab ke se hay ? Uttanka : Atcha Atcha, ça va nickel mon pote. M : Je te présente une amie venue de nul part, Esperanta. U : Bonjour, enchanté charmante dame. Ton magnifique prénom embaume mon cœur de réjouissance et de sérénité. Esperanta : Bonjour, merci bien, tu es très flatteur. U : Ne t’en déplaise, la vertu des Orientaux, et encore plus des Indiens, est justement de ne s’émerveiller que d’une beauté splendide, pas d’enjoliver par bienséance (sinon dans ce cas, ils s’en tiennent à la simple courtoisie). E : Ils ne font pas de place à la flagornerie et tant mieux, c’est plus franc comme rapport. Ton prénom, … il me dit quelque chose. Que signifie-t-il ? U : Il est issu d’une fable du Mahâbhârata, un poème indien. E : Ah ouais, fais péter !! euh pardon, je veux dire, je suis toute ouïe, peux tu me raconter cette histoire ? U : Avec grand plaisir, c’est demandé si gentiment ;-) : un matanga (le plus humble parmi les humbles, la plus basse caste, qualifié de non-humain) invita Uttanka, un sâdhu (saint homme vivant la méditation en ascète, avec le strict nécessaire Ŕ comme un ermite), à boire son urine pour étancher sa soif. Uttanka refusa avec indignation avant d’apprendre par la suite que le dieu Krishna s’était déguisé pour lui offrir de l’urine de soma. Uttanka avait ainsi gaspillé sa chance de rejoindre les Immortels. M : Explique lui aussi tant que tu y es, ce qu’est le soma, nom aussi de ton smart-shop. U : Les Aryens, peuple nomade du Caucase et d’Asie centrale (donc rien à voir avec les grands blonds aux yeux bleus des nazis), de langue indo-européenne, se sont installés par mini Collectif des 12 Singes

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vagues successives dans le nord-ouest du subcontinent indien vers -1600 de l’autre ère. Ils inspirèrent le Rig-Veda, corpus de textes de 1028 hymnes, que les brahmanes indiens (plus haute caste : les prêtres) se transmettaient de bouche à oreille de génération en génération. 120 hymnes sont entièrement consacrés à une divinité-plante dont ils chantent les vertus merveilleuses : le soma. Un poème d’un chamane s’adresse au dieu Indra : « Comme le cerf, viens boire ici ! Boire le soma, autant que tu le désires. Pissant généreusement jour après jour, ô puissant, Tu atteins le zénith de ta force. »  E : Sans vouloir t’offenser Uttanka, c’est quoi ce délire de boire la pisse de quelqu’un ?  U : En fait, le soma est l’Amanita Muscaria (ou amanite tuemouches). Elle était connue de toute l’Eurasie préhistorique. Elle a une particularité unique dans le monde « végétal » (les champignons ne sont ni des végétaux ni des animaux, mais des eucaryotes, organismes possédant des cellules munies d’un noyau, comme les rouilles, les levures, les moisissures ou encore certains parasites de l’humain ; dans notre cas il s’agit du fruit d’un mycélium souterrain) : elle contient une substance psychédélique dont le principe actif passe rapidement dans les urines. Dans le nord-est de la Sibérie et en Amérique Latine, les aborigènes avaient coutume de boire l’urine de ceux qui avaient pris de l’amanite tue-mouches. En Sibérie, les peuplades auraient découvert cette technique en regardant les cerfs, très friands de ce champignon, boire de l’urine : n’importe quel éleveur de rennes confirmera qu’ils sont souvent défoncés à l’amanite tue-mouches. Pour les humains, l’effet est différent, plus profond, comme nous le dit une des plus fameuses strophes du Rig-Veda : « Nous (les prêtres, bien sûr, ndlr) avons bu le soma, Nous sommes devenus Immortels, Nous sommes parvenus à la lumière, Nous avons trouvé les dieux. Qui peut désormais nous nuire Et quel danger nous atteindre

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Ô soma Immortel ? »  E : Ah ouais, ça à l’air d’être puissant comme truc. Ils ont l’air bien perché !!  U : Tellement puissant que les prêtres abusèrent de ce savoir pour manipuler le Peuple. Zarathoustra (sage afghan du 7ème siècle de l’autre ère), dans le Zed Avesta, fulmine contre ceux qui utilisent de l’urine dans les sacrifices : « Quand en finirez-vous avec l’urine dont se servent les prêtres pour enivrer le Peuple et le tromper ? » (la religion était déjà l’opium du Peuple). De même, de hauts fonctionnaires chinois se plaignirent des activités de mangeurs frénétiques de champignons rouges et de buveurs d’urine de la secte des manichéens (surgeon de la religion zoroastrienne - dieu unique et culte du feu), qui eurent beaucoup d’influence en Chine pendant plusieurs siècles.  E : Très instructif, mais perso, la pisse je vais éviter.  M : C’est bien compréhensible, mais tu ne sais pas ce que tu perds. Que nous conseille le chef ? : Miss Tinguette est victime d’une amnésie. C’est la première fois (hummm, la meilleure) qu’elle prend des champis, elle le sent bien et elle voudrait justement redécouvrir sa mémoire.  U : Je dirai qu’il faudrait des hawaïens (Copelandia Cyanescens) plutôt que des mexicains (Psilocybe Cubensis) : l’effet est plus fort, mais il est surtout plus régulier, les autres fonctionnent plutôt par vagues d’euphorie.  E : Je suis désolé, mais avec ces histoires de pisse et tout le reste, je suis plus tout à fait sûre.  M : C’est bien que tu nous le dises maintenant, avant que tu ais pris et qu’il soit éventuellement trop tard (même si en matière de drogue, il est rarement trop tard pour bien faire) ! Bon, alors je te propose un truc : on va faire le tour du magasin, je t’explique comment fonctionnent les drogues et si tu es rassurée alors on passera à l’étape suivante, sinon, on trouvera une autre solution (même si la drogue n’est jamais une solution en soi) !  E : Ça me va ! C’est sûrement plus prudent comme ça ! Ça me branche bien de faire un tour dans ton shop, voir tout ce que tu as de bon en biotoxines. Surtout que j’ai deux experts, qui plus est Collectif des 12 Singes

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très pédagogues, hors pair.  M : Vamos a los toxos. Si dame veux bien se donner la peine d’entrer.  E : Quel gentleman ! Mais n’en fait pas trop non plus, ça fait un peu trop suceur, c’est flag !  M : Glurps !, … j’en prends bonne note. Sacrée toi va !!! Esperanta, Moa et Uttanka entrent dans le smart-shop. Uttanka part de suite conseiller un prospect, très branché par les poppys (« fleurs de pavot » en anglais). Esperanta et Moa déambulent au gré des substances psychoactives millénairement connues et reconnues pour les plaisirs procurés (et provoqués), sans toutefois occulter les dangers inhérents à toute modification de conscience.  Esperanta : Il y a beaucoup de monde qui vient dans ce genre de magasin ?  Moa : Plus qu’on ne croit, et surtout pas ceux auxquels on aurait pensé à prime abord.  E : Genre ? Développe !  M : On a un très bon exemple avec le sieur là-bas. Il doit avoir la soixantaine, même si il ne la fait pas. Il doit être perturbé par son début d’andropause : comme les femmes, les hommes ont une chute de fertilité vers la soixantaine (en terme de vie animale c’est Mathusalem), ils produisent un sperme moins riche et ils bandent mou. Dans l’autre monde, en l’autre temps, il se serait bourré de viagra (la pilule de la sarce, parallèle à la pilule de l’Amour, l’extasie) assaisonné d’antidépresseur et anxiolytique pour calmer l’anxiété sexuelle. Tout ça a des effets secondaires, que l’on contrecarre avec d’autres médocs pour les atténuer à leur tour, c’est l’escalade dans les drogues légales (alors qu’avec les substances illicites l’escalade est nettement moindre voire nulle, selon les produits). Ici, Uttanka lui proposera plutôt du khat soudanais (feuille excitante équivalente au bois bandé antillais, mais en plus efficace) pour la fertilité et apparemment sieur est aussi un chasseur de dragon confirmé.

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E : Chasseur de dragon ? Quesako ??? M : Un fumeur d’opium. E : Houla, je vois le genre ! M : C’est-à-dire ? A ton tour d’expliquer ! E : Beh, euh, voilà quoi, … un pauv’ gars un peu paumé qui se shoote la tête pour fuir cette dure réalité qu’est la vie, bien éloignée d’un long fleuve tranquille. M : C’est bien une conception occidentale « moderne » des pratiques narcotiques. Pfff ! On ne parle pas de ce qu’on ne connaît pas ! Viens, je ne crois pas que tu seras vraiment intéressée par toutes ces plantes. E : Je t’en prie, tu me permets d’en juger par moi-même ! Explique-moi et je me ferai ma propre idée des drogues. M : Seulement si tu essayes d’admettre qu’il y a d’autres façons de consommer des drogues qu’en se défonçant les neurones ! E : Oui si tu veux : la nature n’est pas une poubelle, ni ton corps, ni ton esprit ! {maxime d’un Teknival vers 2004 de l’autre ère}. M : Exactement. Car tous ceux qui picolent quelques verres comme ça, ne le font pas tous pour se mettre minable et aller poser un pâté. Certains ne boivent que pour le goût de l’alcool ou pour avoir de « petits effets », mais au moins maîtrisés (idem pour les autres drogues). Il faut bien faire le distinguo entre la personne gaie qui délire et fait rire tout le monde, et la grosse poche qui gueule comme un con et est lourd avec tous. Ce n’est pas la consommation qui est dangereuse en soit, mais l’addiction. Au Moyen Age ce terme désignait la dépendance physique (travaux manuels) d’un créancier envers son débiteur, jusqu’au règlement de la dette. Aujourd’hui cela concerne toute pratique irraisonnée, suscitée par un besoin irrépressible et souvent non nécessaire : drogue, sexe, jeu, vitesse, et le pire : pouvoir. E : A ça c’est sûr, comme pour tout, il ne faut pas abuser des bonnes choses. M : J’aime à te l’entendre dire : il « suffit » de laisser, voire d’enfermer si besoin est, la drogue à sa place, un récréatif et surtout pas un solutionneur de problèmes métaphysiques. L’autre monde avait justement fait cette erreur, des médecins prescrivant Collectif des 12 Singes

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à toc de médoc antidépresseurs, famille des euphorisants, et en rajoutaient une couche pour contrecarrer les effets secondaires (c’est ça la véritable escalade toxicomaniaque). Les fêtards (et pas que les technoïdes, bien au contraire) prenaient des extasies, les parents des médicaments : seule l’appellation change, pas la catégorie des molécules actives. La France, avec ces chimiques et ses vins, est décidemment le pays des drogues et du plaisir, mais interdits ou blâmés pour certains (surtout les jeunes), inavoués pour tous. E : On est bien d’accord. Et pour ton histoire d’opium et de chasseur de dragon ? M : Déjà, il faut savoir que le pavot à opium est connu depuis des milliers d’années. Les Sumériens le connaissaient près de quatre mille ans avant l’autre ère et une de leurs tablettes le qualifie de plante de la joie. L’image de la capsule du pavot, un entheogène (substance qui engendre {« -gen »} dieu ou l’Esprit {« -theo »} a l’intérieur de soi {« -en »}), fut un attribut des dieux, bien avant que l’opium soit extrait de son latex laiteux. L’opium a été un objet de commerce pendant des siècles pour ses effets sédatifs (qui entraînent un apaisement, une relaxation, une réduction de l’anxiété). Il était largement utilisé aussi dans l’ancienne Egypte, notamment par les pharaons, non seulement à des fins thérapeutiques mais également pour ses propriétés psychotropes. Dans la Grèce antique, il figurait sur des monnaies et la déesse Déméter était représentée avec des plants de pavot dans ses mains. Le Népenthès, boisson procurant l’oubli de tous les chagrins décrite par Homère dans L’Odyssée, contenait vraisemblablement de l’opium (opion signifie « jus de pavot »). E : Ah ouais quand même, c’est une drogue qui fait partie prenante de notre Histoire ! M : Oui, et elle a continué à l’être. C’est à Rome que sa première description scientifique en fut faite par Dioscoride au premier siècle de l’autre ère. Un peu plus tard, Pline l’Ancien signalait ses propriétés analgésiques (qui élimine la douleur) et antidiarrhéiques et c’était le principal constituant de la thériaque (contrepoison à base également de castor et de vipère) inventée

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par Galien. Il était d’ailleurs largement consommé dans la Rome impériale, pas seulement pour ses propriétés thérapeutiques, puisqu’en l’an 312 il y existait près de 800 magasins vendant de l’opium et que son prix, modique, était fixé par décret de l’empereur. La récolte y était faite par scarification des capsules comme c’est encore le cas aujourd’hui. L’opium a probablement été introduit aux Indes par les armées d’Alexandre le Grand vers le moins troisième siècle mais sa culture ne s’y est développée que vers le neuvième siècle après les conquêtes musulmanes. A la fin du treizième siècle, Marco Polo observa des champs de pavot dans le Badakhshan, région du nord de l’Afghanistan où se trouvent encore aujourd’hui de nombreuses plantations. Les Arabes utilisaient également l’opium, tant pour ses propriétés thérapeutiques que pour le plaisir et ils contribuèrent à le faire connaître dans tout l’ancien monde. Sous le règne des Grands Moghols, empereurs musulmans des Indes du seizième au dixhuitième siècle, la culture du pavot et le commerce de l’opium devinrent monopole d’état. L’opiophagie se développa alors puis l’habitude de le fumer, importée de Java ou de Formose (Taïwan).  E : Et quand et comment c’est venu en Europe ?  M : L’anglais Thomas Sydenham étudia son action au dix septième siècle et mit au point une nouvelle formulation du laudanum (préparation à base d’alcaloïdes du pavot somnifère appelée également vin/teinture d’opium). Cette drogue opiacée, la première à répondre à une formulation précise, avait été inventée par Paracelse (père de la médecine expérimentale et de l’homéopathie) un siècle plus tôt. Sans l’opium, la médecine serait manchote et bancale, écrivit Sydenham qui en consommait lui-même de grandes quantités. D’importants personnages politiques comme Pierre le Grand, Frédéric II, Catherine de Russie, Richelieu, Louis XIV et bien d’autres en consommaient tous les jours de même qu’un peu plus tard de nombreux artistes et intellectuels comme Goethe, Mary Shelley (mère de Frankenstein), Goya (pas Chantal, le peintre), etc. Si l’opium a été pendant des siècles l’un des médicaments les plus importants de la pharmacopée en raison de ses multiples propriétés

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physiologiques, l’abus d’opium à grande échelle en Europe est apparu au dix-huitième siècle en Angleterre, d’abord sous forme du Laudanum de Sydenham utilisé comme apéritif puis sous forme de pilules d’opium brut vendues dans les pharmacies. Au dix-neuvième siècle, des milliers d’ouvriers en consommaient en Grande-Bretagne tandis que l’habitude de fumer le chandou (opium raffiné) se développait en France. E : Quoi ? Mais comment l’opium est arrivé jusqu’à nos pays ? M : Par le biais des colonies et des importateurs de produits rares et bienfaisants. D’abord limité à la haute société, l’opium ne tarda pas à se répandre jusque dans les classes populaires. Après la chute de Napoléon (empereur français de 1801 à 1814, chute à Waterloo en Belgique), la France fut saisie d’une brusque frénésie d’anglomanie, et l’opium traversa la Manche avec d’autres modes. Cela plu tellement et l’état sentit qu’il y avait des sous à se faire, qu’en 1898 Paul Doumer (futur président) décida d’établir un monopole d’état sur l’opium cultivé dans le Sud de l’Indochine, colonie française à cette époque. Il s’agissait alors d’une industrie officielle : l’administration achetait, préparait et vendait les graines de pavot. Cela rapportait un tiers du budget de la colonie. C’est pareil ça, peu de gens savent qu’en 1916 il y avait environ 1 200 fumeries d’opium clandestines à Paris et que jusque vers 1920 de l’autre temps, il y avait de nombreuses fumeries d’opium à Toulon et sur d’autres bases de la marine. Il y a d’ailleurs un très beau chant militaire sur les plaisirs et douleurs de l’opium. Les états occidentaux ont toujours rejeté officiellement les drogues mais n’en laissaient pas moins faire (jusqu’à ce que les conduites addictives deviennent gênantes pour les autres ; pas pour le tox, lui l’état s’en fout, il ne sera jamais un Citoyen docile). E : Hein ? Les Français étaient des drogués durs avant la 1ère guerre mondiale ? M : Au XIXè siècle, l’opium (pas plus que n’importe quelle autre drogue « douce » ou dure », nuance inexistante à l’époque) ne faisait l’objet d’aucune interdiction. L’opium commença à être utilisé comme drogue au début du XIXè siècle en Angleterre. Au

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dix-huitième siècle, les Anglais avaient développé dans leur colonie des Indes la culture du pavot (traditionnellement utilisé pour consacrer les mariages) et, sous la domination anglaise de la Compagnie des Indes Orientales, le principal producteur était le Bengale. Si les Portugais commencèrent à l’introduire en Chine en petite quantité au début du dix-huitième siècle (12 tonnes en 1729), la Compagnie des Indes Orientales prit rapidement le relais et initièrent les Chinois (uniquement les vieux, qui pouvaient rester perchés ; la société s’en foutait car elle ne pouvait plus rien tirer d’eux) à la consommation de l’opium malgré les édits impériaux interdisant son importation. En 1798, le gouvernement anglais de William Pitt avait envoyé à Pékin la mission Mac Cartney (rien à voir avec le chanteur;-). La mission tenta d’obtenir des facilités commerciales mais l’empereur chinois préféra, par prudence, fermer son pays aux commerçants et aux missionnaires européens. Les Anglais prirent fort mal cette mesure. C’est qu’eux-mêmes continuaient d’acheter en Chine le thé dont ils étaient friands et bientôt, la balance commerciale pencha résolument en leur défaveur. Tandis qu’en Europe se terminaient les guerres napoléoniennes, en Extrême-Orient, les affaires suivaient leur cours. La Compagnie britannique des Indes Orientales (« East India Company ») joua son va-tout en accroissant ses ventes illégales d’opium en Chine en intoxiquant la jeunesse et le reste de la population ; de 100 tonnes vers 1800 à 2600 tonnes en 1838. En 1839, le gouverneur de Canton, excédé, fit saisir 20 000 caisses de drogue (de quoi faire pâlir d’envie les gangs colombiens d’aujourd’hui) et les détruisit en place publique: ce fut le prétexte qu’attendait Londres pour imposer l’ouverture du marché chinois à ses commerçants. Le « siècle de la honte » commençait pour les Chinois.  E : Il y a un truc qui m’échappe là : les Britanniques ont fait une guerre pour obliger un pays à accepter sous la contrainte de se faire livrer une drogue (bien costaud en plus) ?  M : Exactement : Au nom du sacro-saint libre-échange, le premier sinistre de la jeune reine Victoria, lord Melbourne, et son sinistre des affaires étrangères, Palmerston, convainquirent le parlement

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de Westminster d’envoyer un corps expéditionnaire pour demander raison au gouverneur de Canton. Un peu comme si les Occidentaux avaient fait une guerre contre des pays musulmans pour les forcer à leur acheter de l’alcool (pour faire du business et écouler les stocks) : belle mentalité !!! E : Et comment se finie cette guerre ? M : Un croiseur britannique bombarda Canton et occupa l’archipel voisin des Chousan. Puis une escadre remonta le Yang Tsé Kiang (le Fleuve bleu) et vint menacer Nankin, obligeant le gouvernement de l’empereur à capituler. Cette première application de ce que l’on appellera plus tard la « diplomatie de la canonnière » (droit du plus fort) déboucha sur le scandaleux traité par lequel les vainqueurs gagnèrent le droit de commercer librement dans cinq ports chinois dont Canton et Shangai. Ils obtinrent en prime la cession de l’îlot de Hongkong (port embaumé en chinois), qui commande l’accès à Canton et à la Chine du sud. À ce rocher sans eau s’ajouteront le territoire de Knowloon, sur le continent, par une convention de 1860, et les Nouveaux Territoires par un bail emphytéotique de 99 ans en 1898 (le non-renouvellement de ce bail en 1997 conduisit les Britanniques à restituer l’ensemble des territoires à la Chine). Comble de l’humiliation, l’empereur dû accorder l’extraterritorialité aux ressortissants britanniques et payer une indemnité de 21 millions de dollars d’argent. Jaloux des Anglais, les Français et les Américains s’empressèrent d’exiger de Pékin des avantages équivalents pour leurs commerçants et leurs missionnaires. E : Et beh, c’est pas glorieux pour les Occidentaux d’avoir coulé un empire (ça en soi c’est pas si grave, au contraire) mais pire encore une civilisation. M : Surtout qu’avec le traité de Nankin, l’« Empire du Milieu » (surnom de la Chine) entra dans une période dramatique tissée de guerres civiles et d’humiliations face aux « diables roux » venus d’Occident. Le Peuple fomenta des soulèvements contre le gouvernement mandchou, coupable de collusion avec l’étranger. Le soulèvement le plus notable fut celui des Tai p’ing. Il fit

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environ 20 millions de morts dans un empire d’environ 300 millions d’âmes. Humiliations diplomatiques et guerres civiles ne prirent fin qu’un siècle plus tard, le 1er octobre 1949, avec la victoire des communistes.  E : J’hallucine comme juste pour une question de gros sous, nos sociétés dites modernes (par opposition aux « barbares » de l’Orient ; alors que ça marche plutôt dans le sens inverse) se sont permis de mettre sans dessus dessous une civilisation aussi puissante et plurimillénaire, mais encore plus une population aussi nombreuse. Nous avons, par nos lourdes fautes, provoqués un avènement douloureux de la Chine moderne en déstabilisant complètement l’ancienne en très peu de temps ?  M : Malheureusement oui. La bourgeoisie et le pouvoir, autant que l’attrait de l’argent, ne connaissent pas de limites et n’ont jamais fait de sentiments : l’argent n’a pas d’odeur, et la morale se tait. La défaite chinoise se traduisit par l’importation de 3 000 tonnes d’opium en 1850. Une deuxième guerre de l’opium déclenchée en 1856 eut des conséquences encore plus graves pour la Chine. Ainsi, 6 000 tonnes furent importées en 1879, plus de 10 000 en 1886. Dans le même temps, le nombre d’opiomanes chinois dépassait 120 millions, soit le cinquième de la population. Toutefois, la culture du pavot se développa parallèlement en Chine faisant de ce pays le premier producteur mondial d’opium au début du vingtième siècle. Résultat de tout ce micmac (chez les Mac Tarmac), à la même époque, c’est à Shanghai que fut prise la première décision internationale de bannir l’usage de l’opium. Elle devait conduire à la législation internationale actuelle représentée par les différentes conventions internationales sur les stupéfiants, les précurseurs et les médicaments psychotropes. Ceci n’empêcha pas la France de continuer à produire de l’opium raffiné, dans ses bouilleries de Saigon jusqu’en 1954. Pour les relais en Europe, on recrutait dans les ports d’arrivée : c’est ainsi que se constitua le milieu marseillais. Par la suite, à la Libération, on paya ces mafieux pour briser les grèves communistes, pour coller des affiches et être gardes du corps pour les élus gaullistes et socialistes. Du coup, les

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politiques reconnaissants de la sauvegarde de leur pouvoir, fermèrent les yeux sur le trafic. Dans les années 60, la French Connexion vendait 80% de l’héroïne (substance issue de la morphine, elle-même issue du pavot à opium, on pensait à sa découverte en 1898 qu’elle permettrait de soigner l’addiction à la morphine, très répandue à l’époque Ŕ d’où son nom d’héroïne ; ironie du sort, car la morphine elle-même avait été préconisée comme substitut à l’opium) présente sur le marché américain (pure à 98%), en Amérique Latine et en Asie. Les pressions US parvinrent à freiner un temps l’expansion des parrains corses continentaux et marseillais dans le trafic de drogue, mais la répression ne dura guère.  E : Bah ça alors, si on m’avait dit qu’à cette époque les Européens se toxaient à l’opium, je l’aurai pas cru.  M : Aujourd’hui l’opium est légal (l’héroïne non car incontrôlable et personne ne peut se prétendre être assez fort contre sa dépendance induite), mais nous y faisons super attention. Tu sais, notre organisme fabrique ses propres drogues, notamment un système antidouleur, essentiel à notre survie. L’opium et ses dérivés ne font qu’utiliser ce système naturel pour procurer un état de bien-être. Les caractéristiques communes des stupéfiants capturant, c’est qu’ils suscitent des sensations agréables, mais dans le suivi, ces sensations seront supplantées en engendrant des symptômes de plus en plus désagréables et un état d’âme languissant. L’héroïne et les autres opiacés (composés chimiques présents normalement dans le cerveau tels que l’endorphine et l’encéphaline), en bloquant au niveau du système nerveux la sensation de douleur, déclenchent une sensation de jouissance incomparable. Cependant (puisque toute drogue à ses inconvénients), attaqué par la drogue, le cerveau s’adapte. Il se désensibilise au plaisir et l’addiction s’installe (d’où le manque en période de sevrage). Mais il est à noter, et la dépendance est moins risquée (quoique), que normalement, ces agents organiques sont suffisamment sécrétés lors des activités agréables, si nous faisons du sport ou l’amour (euphorie naturelle).  E : Ça me fait penser à la C.

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 M : C’est vrai que l’usage de cocaïne provoque aussi une euphorie immédiate, un sentiment de puissance intellectuelle et physique et une indifférence à la douleur et à la fatigue. Mais ces effets vont laisser place ensuite à un état dépressif et à une anxiété.  E : Par contre j’en ai pas vu dans le magasin.  M : C’est normal, Uttanka ne vend pas de chimiques, c’est bien pour ça que je viens ici, c’est le paradis du toxobio ! A titre personnel (mais ça n’engage que moi), je trouve que la cocaïne c’est de la merde (surtout le sale goût amer d’aspirine qui te coule sans arrêt dans la gorge). C’est vrai quoi, une pâte est obtenue en mélangeant des feuilles de coca avec un produit alcalin (le plus souvent du bicarbonate de sodium), un solvant organique (du kérosène par exemple) et de l’eau. Le mélange est agité et l’alcaloïde est extrait dans le solvant organique. L’utilisation d’un acide permet ensuite de séparer l’alcaloïde du kérosène qui est jeté. Une addition supplémentaire de bicarbonate permet d’obtenir une substance solide : c’est la pâte de coca. Cette pâte est mise à sécher. Chimiquement, cette pâte de coca est de la cocaïne base mais elle contient des résidus toxiques des produits chimiques qui ont servi à sa préparation. La cocaïne en elle-même est obtenue en dissolvant la pâte de coca dans de l’acide chlorhydrique et de l’eau. On ajoute un sel de potassium à ce mélange afin d’éliminer les impuretés. Enfin, on ajoute de l’ammoniaque ce qui provoque la précipitation du chlorhydrate de cocaïne qui peut être récupéré et séché puis conditionné en sachet de poudre blanche. Franchement, avec tous ces produits chimiques qu’on utilise aussi comme détergents pour l’entretien, ça ne donne pas envie de s’en mettre plein le pif.  E : C’est vrai que toi c’est la nature avant tout.  M : Ben ouais, mais il n’y a pas que ça contre la cocaïne. Excitant puissant, elle provoque une dépendance psychique importante. Il est difficile d’arrêter une consommation aiguë de cocaïne, tant la nécessité d’en reprendre est importante. Pour moi, c’est vraiment la drogue à ne pas prendre car elle te donne tellement une impression de puissance que tu peux te prendre pour une Collectif des 12 Singes

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superstar et faire chier tout le monde avec des soi-disant idées fulgurantes et clairvoyantes. Et plus dur sera la chute car avec une moyenne de 20 minutes de défonce, il faut souvent se repoudrer le nez (ce qui détruit les narines au passage) sinon on redevient tristement normal. L’apaisement, même avec la consommation d’une autre substance, est très difficile car on veut absolument redevenir le leader qu’on croyait être alors que ce personnage n’est que temporairement et chimiquement créé par un cerveau trompé à l’insu de son « plein gré » (car avec la C on ne sait plus où est Ŕ et comment gérer Ŕ sa personnalité, la « molle » de tous les jours).  E : Ça, pour avoir connue quelques nightclubers, je te confirme qu’ils se prenaient souvent pour plus grandioses, plus forts, plus beaux qu’ils n’étaient.  M : Et surtout ils sont à fond ! Les enfants hyperactifs souffrent de trouble de l’attention et de la concentration : leur cerveau limbique (reptilien) est sur-actif et ils bougent dans tous les sens. Les gens qui prennent de la C sont souvent des personnes souffrant de l’attention et la drogue permet de se concentrer et de se calmer en même temps. La cocaïne empêche l’aspirateur à dopamine de les récupérer une fois qu’elles ont transmis leur message au neurotransmetteur suivant et qu’elles devraient être récupérées pour servir ailleurs. Les neurotransmetteurs sont donc alors surexcités. Par contre, dans le même registre mais en nettement plus soft, j’aime bien les feuilles de coca. Les légendes Incas rapportent que le dieu Soleil créa la coca pour étancher la soif, éteindre la faim et faire oublier la fatigue aux humains. Les Indiens aymaras, dont la civilisation s’est épanouie dans la région du lac Titicaca avant l’arrivée des Incas, lui ont donné le nom de khoka, qui signifie « l’arbre par excellence ». Pour l’Europe, il faut attendre 1863, quand un certain Angelo Mariani, chimiste corse, dépose les brevets de plusieurs produits de sa composition. Des pastilles à la coca, du thé à la coca et un vin aux extraits de coca, dont la réclame vante les propriétés tonifiantes et qui remporte un vif succès commercial. Le vin Mariani et son créateur deviennent bientôt célèbres dans toute l’Europe. Mais

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cette invention est vite éclipsée sur les marchés par une autre boisson. En 1886, un pharmacien américain d’Atlanta, John Smith Pemberton, s’inspire du vin Mariani pour concocter une potion stimulante à base de coca et de noix de cola (histoire de remplacer l’alcool, interdit en Arizona, par du sucre, qui rend autant accroc). En 1892, Asa Candler, un autre chimiste, rachète les droits et fonde la Coca-Cola Company. Une dizaine d’années plus tard, les scientifiques découvrent les dangers de la cocaïne, l’un des alcaloïdes de la feuille de coca. L’alcaloïde est alors retiré des feuilles de coca entrant dans la composition du CocaCola (décocaïnisée). Coca arrête la cocaïne en 1903, et la cocaïne est interdite en 1914.  E : Si on m’avait dit que le coca contenait de la coke, je l’aurais pas cru.  M : Et oui ma chère, il y a plein de choses que peu de gens savent. Mais l’Histoire est là pour se rappeler à nos bons souvenirs (les mauvais on y pense et puis on oublie Ŕ c’est la vie c’est la vie, après en avoir tiré les enseignements). Ainsi, même Sigmund (Freud), était un cocaïnomane patenté. C’est pour ça qu’il a eu tellement de clairvoyance quant à la nature humaine et sont attirance instinctive vers le sexe [même si du fait de sa toxicomanie il voyait le « mal » partout (notamment bien sûr le fameux complexe d’Œdipe où un bambin désire sexuellement son parent de sexe opposé : il peut y avoir de l’attirance pour l’autre, mais plutôt de la curiosité envers cet être différent dont il « faut » Ŕ sauf les homos, histoire de se simplifier la tâche Ŕ apprendre le mode de pensée et d’action)]. Pour dire, même Sherlock Holmes (donc l’auteur de ce personnage détective, Conan Doyle) était à fond de C et c’est entre autre grâce à ça qu’il était aussi perspicace, les sens toujours à l’affût et la réflexion en alerte (même si à force de trop en prendre, ça peut vite tourner dans le vide égocentrique).  E : Et beh, avec tout ça, je me coucherai moins conne ce soir. Merci pour toutes ces lanternes en tout cas. Et ça c’est quoi, ces magnifiques fleurs, qu’ont-elles de toxantes (puisque c’est le cas j’imagine, sinon elles n’auraient pas leur place ici) ?

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 M : Ah ça, on rentre dans le secteur des clefs de la perception, des hallucinogènes, des psychédéliques (qui ouvrent les portes de l’esprit) ! Ça ma belle c’est du Datura, autrement appelée « trompette des anges/du jugement dernier/de la mort », « pomme poison », « herbe du diable », « grand carapate bâtard ».  E: Mais qu’est ce que c’est encore que ce truc ?  M : Attention, ça c’est du costaud ! Le datura est une substance hallucinogène naturelle issue d’une plante que l’on trouve sur tous les continents, sous des climats tempérés ou tropicaux. C’est une jolie plante, que l’on peut reconnaître en été et en automne à ses longues fleurs mauves ou blanches facilement identifiables. Elle produit un nombre important de graines qui contiennent le plus de principe actif (l’atropine, l’hyoscyamine et la scopolamine) mais tout le reste de la plante est toxique. Il y a donc de nombreux moyens de la prendre : on peut fumer les feuilles (c’est la méthode la moins risquée), faire un thé avec des graines et des feuilles ou manger les graines. Le datura a été largement utilisée et depuis fort longtemps dans les pratiques chamaniques, la sorcellerie (on pense que la sorcière sur son balai est une représentation du trip causé par le datura) et la quête de vision en Europe, en Asie, et parmi les tribus Amérindiennes. Une légende raconte que quand le Buddha prêchait, des gouttes de pluie tombaient du ciel sur des plants de datura. Le datura était également associé au culte de Shiva, le dieu indien lié aux aspects créateurs et destructeurs de l’univers. Il était consommé de plusieurs façons, en onguent enduit sur le corps pour les sorcières, fumée ou en décoction chez les Amérindiens. On suppose aussi que la lycanthropie, croyance selon laquelle un humain peut se transformer en loup (le loup-garou) viendrait de l’impression induite par le datura de se transformer en animal. Ses effets sont si puissants qu’à haute dose, la personne peut avoir l’impression que ses hallucinations sont réelles et ne plus savoir si elle est éveillée, endormie, dans le réel ou pas. Il y a tout d’abord les hallucinations auditives avec l’impression que des personnes ou des objets te parlent; ceux-là peuvent être présents, ou pas. Il y a ensuite les hallucinations visuelles très variées. Elles dépendent

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de beaucoup de facteurs mais on note en général des confusions au niveau des couleurs (le bleu paraît vert etc...), des visions d’animaux, de personnes ou d’objets absents, l’impression que des objets inanimés le deviennent (les murs parlent, les objets se déplacent sur leurs petites jambes etc...). Il existe aussi des hallucinations au niveau des sensations avec l’impression de voler, de ne pas ressentir la douleur, de voir son corps de l’extérieur, de devenir un animal etc... Enfin, les effets du datura se traduisent par un état important de confusion qui peut rendre la personne incapable de faire quoi que ce soit (certains rapportent avoir parlé à celui qui est dans le miroir et s’être énervé quand il s’est aperçu qu’il répétait les mêmes gestes).  E : Beurk, ça donne pas envie ton truc.  M : C’est sûr, ça calme bien, mais pour autant le datura était employé comme aphrodisiaque aux Indes, et des remèdes de datura existaient pour l’asthme mais furent interdits après que les gens commencèrent à les employer récréationnellement. Pour autant, le datura appartient aux solanacées, famille de plantes qui a une grande importance économique. En sont issus bon nombre de légumes et de fruits : pomme de terre, tomates, aubergines, piments et poivrons. Sont également issues de cette famille des cultures industrielles comme le tabac ou ornementales comme le pétunia. Beaucoup de plantes de cette familles sont riches en alcaloïdes et certaines sont très toxiques : belladone, morelle, mandragore, tabac et Salvia Divinorum (sauge divine) ; ces plantes étaient utilisées par les sorcières pour soigner au Moyen Age. La Salvia Divinorum contient un des hallucinogènes les plus efficaces connus : la salvinorine A. Cette plante, désignée sous le nom des « feuilles de prophétie », était très utilisée par les chamanes Amérindiens pour leur produire des visions. Tout est toujours une question de Respect de soi et de la drogue : son usage traditionnel était précédé d’une longue période de purification et de jeûne (ils n’étaient pas fous ces chamanes, ils voulaient continuer à prédire en restant « crédibles »). En effet, il y a un risque important d’overdose au datura car la marge entre une dose qui fait un effet et celle qui risque de provoquer un

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accident mortel est très faible. La méthode de consommation la moins risquée est de la fumer, viennent ensuite les infusions et recettes de cuisine diverses. Ces deux dernières sont beaucoup plus dangereuses et représentent un grand risque de dépression respiratoire puis d’arrêt cardiaque (overdose). E : Ça fait froid dans le dos ! Et le machin collé à la tige là-bas, c’est quoi ? M : C’est de l’ergot de seigle. E : Et ? M : C’est un champignon du groupe des ascomycètes, parasite du seigle (et d’autres céréales), contenant des alcaloïdes polycycliques, dont est tiré l’acide lysergique (duquel le LSD est un dérivé). Il fut autrefois responsable d’une maladie, l’ergotisme, appelée au Moyen Âge « Mal des ardents », liée à la présence d’ergot dans le seigle utilisé pour fabriquer le pain. Cette maladie, qui dura jusqu’au XVIIè siècle, se présentait sous forme d’hallucinations passagères, similaires à ce que provoque le LSD, et à une vasoconstriction artériolaire, suivie de la perte de sensibilité des extrémités des différents membres, comme les bouts des doigts. À cette époque, il était communément admis que ces personnes étaient des victimes de sorcellerie ou de démons. Saint Antoine était d’ailleurs le saint patron des ergotiques. E : Et tu prends ça toi ? M : Quelques fois oui, mais à dose très modérée. Pour info, l’ergot était parfois utilisé par les sages-femmes pour arrêter les hémorragies et faciliter certains accouchements. Le dernier incident majeur lié à l’ergot de seigle en France date d’août 1951, dans le village de Pont-Saint-Esprit (Gard), où la majorité des habitants auraient été atteints d’hallucinations, suite à l’absorption de pain contenant de la farine de seigle contaminée. Plusieurs personnes sont mortes d’accidents liés à leur hallucination. Pour ta gouverne, en médecine, les dérivés de l’ergot de seigle sont des molécules utilisées en particulier dans le traitement des crises de migraine. En 1938, Albert Hofmann est un jeune chercheur, féru de plantes médicinales et de champignons. Au sein des laboratoires suisses Sandoz (devenus Novartis) à Bâle, il travaille Collectif des 12 Singes


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alors sur les alcaloïdes de l’ergot de seigle, dans le but de mettre au point un stimulant circulatoire et respiratoire. Mais les expériences tournent court. Cinq ans plus tard, le chimiste, saisi d’une « intuition particulière », reprend ses recherches. Le 16 avril 1943, alors qu’il manipule le puissant acide, la substance pénètre dans son sang. Albert Hofmann vit sans le savoir son premier « trip » (voyage). Pris d’une étrange sensation de vertige et d’ivresse, il est contraint de renter chez lui, cramponné à sa bicyclette, alors que la réalité se déforme. Puis il est assailli par de fantastiques images et couleurs. Trois jours après, c’est en toute conscience que le chercheur avale 250 microgrammes de LSD, une dose de cheval, passant cette fois-ci par des états tantôt « merveilleux », tantôt « terribles ».  E : Mouais, d’un côté ça paraît sympa, mais de l’autre ça craint un max !  M : Disons que ça peut craindre, si on ne se Respecte pas assez !!! Le LSD (Lyserg Säure Diäthylamid, diéthylamide de l’acide lysergique) est né, Hofman avait obtenu par transformation chimique de l’ergot de seigle la première synthèse du LSD, son enfant terrible, l’un des plus puissants hallucinogènes, et des moins nocifs. Jusqu’en 1966, date de son interdiction aux EtatsUnis, la substance passionne la communauté scientifique et médicale, puis s’empare de la génération hippie. Dans les années 1950, on la prescrit à certains psychotiques et alcooliques ou à des mourants. Donc tu vois bien que c’était utile ! Sandoz la commercialise pour le corps médical, sous le nom de Delysid. Cependant, les malades n’aimaient pas ces médicaments. Moins regardant, les hippies allaient directement acheter chez eux ! Mais le LSD attire aussi l’attention des militaires américains en 1953. Le Bureau des services stratégiques, l’ancêtre de la CIA, en achète un million de doses. Un plan d’ « attaque lysergique » contre Cuba sera même envisagé. L’idée était de développer une arme opérationnelle pouvant produire des effets tels des troubles de la mémoire, un discrédit dû à des conduites aberrantes, des altérations du comportement sexuel, la délation, la suggestibilité et la dépendance. On avait testé le LSD mais ça rendait les soldats

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pacifiques et ce n’était pas ce qu’on leur demandait. Mais ce programme secret Ŕ le « MK-ULTRA » Ŕ fut finalement abandonné, les chercheurs qui y travaillaient ayant pris la fâcheuse habitude de consommer eux-mêmes du LSD... Dans les années 1960, alors que sa formule tombe dans le domaine public, le LSD sort des hôpitaux psychiatriques et des laboratoires. Les fabricants artisanaux fleurissent et la vague « psychédélique » déferle. Pendant ce temps, Albert Hofmann, toujours fidèle à Sandoz, poursuit ses recherches. A la tête du département pour les médecines naturelles, loin de l’euphorie hippie, il étudie les propriétés thérapeutiques des champignons magiques mexicains. Il continua de défendre le LSD, qui « ne crée pas d’accoutumance, n’altère pas la conscience et, pris dans des doses normales, n’est absolument pas toxique ». C’est la « plus efficace et précieuse aide pharmaceutique pour étudier la conscience humaine ». Une piste que nombres de scientifiques ont réexploré depuis. Pour info, le prix Nobel de médecine, celui qui découvrit le moyen d’amplifier l’ADN, indiqua que ce fut grâce à la prise de LSD qu’il eut cette vision pour comprendre comment démultiplier des fragments de ce code. Hofman fut aussi salué par le président de la Confédération helvétique comme un « grand explorateur de la conscience humaine ». E : Et comment ça marche au fait ? M : Le LSD pirate le système de communication du cerveau (qui passe le plus clair de son temps à discuter avec lui-même pour vérifier que tout va bien et réguler l’ensemble si besoin) ce qui provoque une altération des frontières de l’ego (comme le dit Descartes : cogito, ergo(t) sum : je pense, donc [ou comme] je suis). En plus, le glutamate libéré permet une accélération de la vitesse de communication et de la circulation d’informations, la personne se trouve ainsi turbo-boostée. E : Ah ouais ? M : Et oui, qui l’eut crû ! La sérotonine ainsi libérée provoque une hypersensibilité des sens tels que la vue (vision stéréoscopique multicolore), l’ouïe (on écoute Ŕ démarche active Ŕ des choses auxquelles normalement on ne prête jamais attention

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car on les entend Ŕ démarche passive Ŕ à peine), le touché (on peut palper les molécules du vide autant que vraiment rentrer en contact avec l’autre). On ressent un apaisement du corps et de l’esprit, on a un sentiment d’appartenance à son environnement et au cosmos : ce que l’on peut appeler une union mystique. Timothy Leary (1920-1996), auteur américain, psychologue, militant pour les drogues, est le plus célèbre partisan des avantages thérapeutiques et spirituels du LSD. Pendant les années 60, il a inventé et a popularisé le slogan « Turn on, Tune in, Drop out » (Branchez-vous sur le monde, soyez en phase avec les vibrations spirituelles et décrochez du système) [Timothy lui était carrément « wired » Ŕ attaché avec du fil barbelé ; cette maxime faisait référence a son expérimentation avec la fameuse molécule de la chanson des Beatles Ŕ eux aussi étaient « branchés »]. E : Mais c’est qui ce gars ? M : Tu verras plus tard, là je ne te parle que des drogues et de leur consommation classique. Pour revenir au LSD, le côté négatif (car il y a toujours un revers à chaque médaille) est que l’on peut se sentir tellement dissous dans un grand tout, que l’on peut se morceler et devenir anxieux jusqu’à la folie. Avec l’éclat de l’ego, il peut y avoir une certaine perte d’autonomie et un décalage complet par rapport à la réalité. Il y a d’ailleurs une photo où l’on voit un chat perché au LSD, être blotti au fond d’une cage, effrayé qu’il est par une souris (tout comme peut l’être un éléphant, comme quoi la taille ne fait pas tout, voire même rien !). Ainsi, en 1966, l’acide (ou buvard, autres noms du LSD) était jugée plus dangereuse que la guerre du Vietnam (à juste titre vu les abus des hippies, cf. la chanson des Beatles Lucy in the Sky with Diamonds, allusion directe au LSD et au trip d’Alice au pays des merveilles, quand pour passer de l’autre côté du miroir elle mange des gâteaux et boit pour grandir, rétrécir, avoir le cou qui s’allonge). E : Tu m’étonnes, surtout qu’ils y allaient franco, eux aussi à coups de doses de cheval ! M : Eh oui (triste soupir), trop de jeunes se sont abandonnés aux états modifiés de conscience, pour fuir la réalité morose !

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(sanglots dans la voix)  E : Tiens en parlant de tout ça, ça me fait penser que je n’ai pas vu de pilules !  M : Normal puisque Uttanka, comme moi d’ailleurs, ne touche pas aux chimiques !!! Même si le safrole (huile de sassafras qui contient du safrole, un précurseur de l’extasie, classé sur la liste des produits stupéfiants, utilisé en aromathérapie pour ses propriétés relaxantes) et le baobab (autre précurseur des tata) sont bien naturels eux.  E : D’accord, mais tu peux quand même me dire d’où est sortie cette drogue, vu que tu parles que de ça ici ?  M : Même si je ne suis pas un fan de cette drogue, je vais t’en parler avec grand plaisir. Une substance, appelée MDMA (Méthylène Dioxy-Métamphétamine), dérivée de la molécule d’amphétamine, a été synthétisée pour la première fois en 1912 par des chimistes allemands de la firme Merck. Elle a été brevetée en 1914, même si on ne lui trouvait aucune utilité. Par contre, elle a été fournie comme produit stimulant et coupe-faim aux soldats de ce pays pendant la deuxième guerre mondiale. Il faut dire qu’à cette époque, les anglais, américains, allemands et japonais étaient tous à fond d’amphétamines (benzédrine) qui seront connus plus tard sous le nom de speed. Concernant les taz, c’était vraiment une contre-indication : l’ecstasy (mais perso je préfère dire extas{i}e car c’est bien de cela dont il s’agit) développe le sentiment d’empathie (capacité d’une personne qui peut ressentir les sentiments et les émotions d’une autre personne), d’euphorie et de bien-être avec les autres. La « pilule de l’Amour » (même si elle n’a jamais permis d’améliorer les capacités sexuelles, mais « seulement » les sensibilités) agit sur trois hormones du cerveau : la dopamine, la noradrénaline et la sérotonine. Ces hormones agissent normalement sur le centre du plaisir, sur le cycle de l’éveil et du sommeil, sur l’humeur, sur les émotions et sur les fonctions sexuelles. Toutes ces fonctions sont stimulées en même temps par le MDMA. Imagine l’état béat dans lequel se trouve la personne qui a consommé de l’extasie, tu vois bien que ce n’est pas très compatible avec la guerre, cette boucherie innommable !

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 E : C’est clair que sur le front, ça devait être un sacré bordel avec des militaires tazés qui rêvaient plutôt de faire l’Amour que la guerre.  M : Hihi, ils avaient même déjà inventé le slogan des hippies, des années avant eux ! C’est sûr que pour une pilule qui stimule l’humeur et la communication, s’appeler drogue pro-sociale en pleine guerre ça fait bizarre et décalé. Il n’empêche que par la suite, la CIA tenta de s’en servir comme d’un sérum de vérité (après l’opium et le LSD, ils auront tout essayé pour faire parler les rouges), sans succès. Par contre, son efficacité fut réelle dans la guerre du Vietnam, car l’extasie cible et détruit (comme le fameux search&destroy cher aux GI’s au Vietnam) la peur. Par la suite, Alexander Shulgin (figure dans la communauté psychédélique, inculquant un sens de pensée scientifique raisonnable au monde de l’individu-expérimentation et de l’ingestion psychoactive) s’y intéresse dans les années 70, pour ses effets sur l’humeur. En effet, l’extasie augmente la présence de sérotonine dans les synapses (fosse où l’information passe d’un neurone à l’autre) en bloquant sa recapture. Dans une moindre mesure, elle augmente également celle de la dopamine. C’est un psychotrope possédant une composante stimulante, et dont un des effets est d’accélérer les battements cardiaques comme lors d’une forte excitation. Elle inhibe la crainte de l’autre et la peur de soi, et favorise ainsi le contact. Cette propriété l’indique pour le traitement du stress post-traumatique (comme après la guerre du Vietnam ou un viol) et elle fut donc utilisée en psychiatrie aux Etats-Unis, où elle a été rapidement retirée du marché en raison de ses effets secondaires indésirables et de la dépendance qu’elle engendrait. Mais le produit avait déjà gagné les campus universitaires et les clubs branchés.  E : Y a des effets secondaires ? Parce que moi je croyais que c’était inoffensif, la preuve on appelle ça aussi des bonbons.  M : Oui, beh justement, c’est loin d’en être ! En raison de son usage facile et de sa présentation « attractive », l’extasie bénéficie auprès de certains de la fausse réputation d’être inoffensive. Elle provoque tout d’abord une légère anxiété, une augmentation de la

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tension artérielle, une accélération du rythme cardiaque et la contraction des muscles de la mâchoire ; la peau devient moite, la bouche sèche. Suit une légère euphorie, une sensation de bien-être et de plaisir. Elle s’accompagne d’une relaxation, d’une exacerbation des sens et d’une impression de comprendre et d’accepter les autres. La dopamine (qui gère aussi le mouvement par la coordination motrice) active le noyau accumbens qui gère nos élans vitaux (sustentation Ŕ le boire et le manger ; sexe, motivation…) et le trompe pour qu’il décrète le bonheur. Mais prendre de l’extasie, qu’elle soit pure ou contienne d’autres produits, comporte de nombreux risques car les substances amphétaminiques et dérivées neutralisent certains mécanismes de défense naturelle et d’alerte de l’organisme. Elles entraînent une perte de la notion du temps, une suppression de la sensation de fatigue, de soif et de faim et de l’hyperthermie (élévation de la température du corps, les thermomètres étant débranchés). Ainsi, dans certains cas, la déshydratation et l’épuisement des danseurs ont entraîné leur mort ou des malaises soudains et intenses, proches de l’état comateux. Ceux qui ont fait usage d’extasie dans ces conditions éprouvent souvent des difficultés à « faire surface » avant plusieurs jours. Après avoir usé et abusé du robinet ouvert à dopamine, les lendemains sont moins enchanteurs. Les hormones du plaisir n’étant plus libérées en grande quantité par l’extasie, le corps subit un effet de sevrage de 24 à 72 heures (temps de restockage de dopamine/sérotonine : le blues du milieu de semaine) qui plonge la personne dans un état dépressif. En dépression suite à du stress, le thalamus et l’hypothalamus (qui gèrent l’anxiété, la peur, la faim) libère de l’ACTH qui est une des rares hormones à pouvoir se balader dans tout le corps et avertie la glande surrénale de produire du cortisol pour réguler l’état de stress. Ce système se régule au fur et à mesure, mais si le cortisol reste, la dépression s’installe. Le stress crée la perte des élans vitaux : le cerveau crée une partie du contrôle de la volonté et si il est trop stressé, on a plus envie de rien, plus goût à la vie ni au bonheur. De même, les consommateurs habituels peuvent être victimes de troubles du

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rythme cardiaque et d’hypertension. Mais les atteintes les plus graves et que l’on ne perçoit pas immédiatement, sont les possibles lésions des neurones cérébraux qui peuvent être irréversibles, ainsi que les crises d’anxiété, d’angoisse et les dépressions qui, pour les sujets prédisposés, peuvent être profondes et très longues à soigner. D’autant plus qu’après un certain nombre de prises, la lune de miel est finie (le verrou à dopamine est définitivement cassé et il ne peut plus y avoir de libération massive de cette substance, même en gobant à fond, ce qui détruit plus que cela ne défonce). On peut juste limiter les risques en prenant une pastille de vitamine C (ou du jus d’orange) avant et après la soirée, elle agira comme un enduit antioxydant (c’est un anti-radicaux libres qui protégera, un peu, les neurones lors des attaques). E : Mais pourquoi cette drogue rencontrait-elle un tel succès alors ? Il y a un truc caché là-dessous. M : C’est comme pour l’alcool ou la kétamine (anesthésique, autant pour enfant et vieux que pour cheval, qui permet de se dissocier de son corps et de partir dans des rêveries absolues), mais je t’expliquerai plus tard, ça aidera à la montée des champis (si tu te sens prête et que moi aussi je te sens bien) et de tes souvenirs. E : D’accord, on verra ça. Mais avec tout ça, tu m’as pas encore parlé des champis, alors que c’est quand même ça qu’on est venu chercher. M : Mais j’y viens, puisque ça fait partie de la même famille des hallucinogènes (même si l’extasie n’est pas à proprement parler hallucinante, c’est plutôt un stimulant qui accélère l’activité du cerveau). Les champignons magiques étaient déjà consommés par les cultures d’Amérique Centrale vers -1000 et elles leurs consacraient des temples et des grottes. En Europe, les Mystères d’Eleusis (Grèce vers -1000 également) étaient un rite initiatique et de purification lié aux divinités de la Terre. Toute personne parlant le grec (donc même les étrangers) et n’étant pas un meurtrier impuni, pouvait se rendre (une seule fois, il ne faut pas abuser des bonnes choses) à Eleusis auprès de la grande prêtresse

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pour y boire une potion, vraisemblablement tirée des champignons (appelés « nourriture des dieux »). La personne y restait toute la nuit (pour des raisons de sécurité pour le voyageur intersidéral) et suite à la Vision (provoquée par la psilocybine, substance psychoactive), devenait un initié des grandes choses de la vie. Les portes de la perception venaient de s’ouvrir pour elle. En effet, psychédélique signifie « qui dévoile l’esprit ». Les champis auraient amenés les dieux (enthéogène), dans leurs bagages suite au voyage intersidéral offert à celui qui a pris. C’est sûrement la drogue la plus anciennement consommée car nos lointains ancêtres cueilleurs devaient tester chaque « plante » pour connaître son goût et son intérêt (gustatif voire médical, et ses dangers éventuels). Comme nombre de ramasseurs de champignons de nos jours, les humains de la préhistoire ont cueilli des spécimens qui tantôt les rendaient malades voire provoquaient la mort, tantôt les envoyaient dans d’autres perceptions de la réalité de leur esprit, corps et environnement. Par rapport aux drogues de pharmacie, c’est une drogue illégale.  E : Ça a quelque chose à voir avec le peyotl ? Je me souviens de ce nom par rapport au groupe Lofofora !  M : Oui, Lophophora williamsii est son nom scientifique. Le peyotl (petit cactus sans épine) est utilisé depuis des siècles dans des cérémonies religieuses, divinatoires ou thérapeutiques par les chamans des tribus d’Indiens du Mexique. Au début du XIXè siècle, cette pratique s’est étendue à des tribus des États-Unis (Apaches, Comanches, Kiowas, Navajos, etc.). Ces pratiques sont toujours en vigueur dans une cinquantaine de tribus différentes (Huichols, Coras, Tarahumaras) qui lui prête souvent une valeur enthéogène (communication avec les dieux). Il contient de nombreux alcaloïdes de type phényléthylamine, dont le plus notable est la mescaline. La complexité de sa composition permet d’expliquer les différences entre les effets du peyotl et ceux de la mescaline seule. Il est consommé soit chiqué (sniffé) soit ingéré. Il provoque de fortes nausées voir des vomissements lors de son ingestion (comme les opiacés la première fois). Les hallucinations surviennent généralement trois heures après l’ingestion et

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commencent par des flashs de couleur dans le champ de vision, puis se divisent en deux phases : une période de plénitude et d’hypersensibilité, suivi d’une période de calme et de grand relâchement musculaire. E : Et le canna alors, parce qu’il peut aussi rentrer dans cette catégorie ! M : Le chanvre est certainement la plante psychotrope cultivée depuis le plus longtemps. En effet, déjà vers -10 000 (c’est-à-dire juste après que les glaces aient commencé à se retirer) les Chinois l’utilisaient. Cette plante a la particularité d’être utile en tout : rien ne se jette ! Ils mangeaient les graines pour se nourrir ou en faisaient de l’huile (peu grasse) ou de la farine, fabriquaient avec les tiges du papier, des filets de pêche, des cordes et des textiles. Le chanvre fut déclaré comme la première plante de guerre car on fabriquait auparavant les arcs en bambou, puis en chanvre car plus costaud. Ainsi, des terres impériales étaient cultivées exclusivement pour cette plante à usage militaire. Vers -2800, on découvrit que la plante pouvait également soigner, notamment pour redonner l’appétit et calmer certaines crises. Au IIIè siècle de l’autre ère, l’empereur romain Gallien poussa même à la consommation pour développer le bonheur et l’hilarité. Evidemment, en 484, le pape Innocent IV déclara le cannabis sacrilège car il s’agissait d’une drogue païenne (heureusement qu’il restait les sorcières pour ne pas se plier à ces règles et nous transmettre une part de ce savoir très ancien : ce qu’on appelle l’ésotérisme Ŕ Histoire officieuse Ŕ par opposition à l’exotérisme Ŕ Histoire officielle et dogmatique). E : Pff, c’est vrai que les chrétiens préféraient picoler le sang de Jésus (et pas que durant la messe) ! M : Oui, pour autant la bible de Gutenberg fut imprimée sur du papier chanvre et Rabelais faisait prendre du cannabis (Pantagruélion, reine des plantes) à Pantagruel. Mais plus tard, le cannabis était nettement moins en vogue que les opiacés. Pour l’Occident en général et la France en particulier, le hachich était une découverte toute récente à cette époque (datant de l’expédition en Egypte conduite par Napoléon Bonaparte en

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1798 : la consommation par les soldats fut interdite suite à une tentative d’assassinat du nabot Napo par un Egyptien). Les quelques amateurs, qui appartenaient aux couches sociales privilégiées (coût exorbitant de cette drogue, une dose de dawamesk représentant trois journées de travail d’un ouvrier), y recherchaient des sensations fortes (préparations agressives capables de produire des hallucinations), comparables à celles produites par l’opium, substance connue depuis des millénaires en raison de ses applications thérapeutiques (analgésique et sédatif, utilisé par les Babyloniens) et alors largement plus en vogue dans ces mêmes milieux.  E : Dawamesk ? C’est quoi encore cette instrument de « toxure » ?  M : Comme aujourd’hui, on peut fumer le haschisch mélangé à une pipe (la cigarette n’existant pas encore, le joint était inconnu) mais les vrais amateurs tendaient à considérer que les effets en étaient un peu trop faibles. Une méthode beaucoup plus efficace consistait à absorber la drogue sous forme liquide : si le thé au cannabis reste relativement modéré, le mélange de vin ou de bière au même produit est nettement plus virulent. On consommait également le hachich (selon l’orthographe de l’époque) sous forme solide, notamment en dragées parfumées au chocolat afin d’en améliorer le goût, unanimement jugé peu appétissant. Cependant, la façon la plus en vogue au XIXè siècle était de manger du cannabis sous forme de « dawamesk », terme arabe désignant une préparation venant du Moyen-Orient. On fait longuement bouillir, dans du beurre allongé d’eau, des fleurs fraîches de cannabis (réservons le terme de chanvre indien pour l’usage industrielle, ou en tout cas non-récréatif, de la plante) jusqu’à obtenir une bouillie bien épaisse que l’on passe dans un linge très fin pour en éliminer tous les débris végétaux, puis que l’on chauffe jusqu’à évaporation complète du liquide restant. Le résultat est une pâte verdâtre, sentant plutôt mauvais et au goût encore pire. On s’en servait donc pour confectionner une sorte de confiture largement parfumée à la vanille, à la pistache ou à la cannelle, mais également, exotisme oblige, à la rose ou au jasmin.

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Afin de corser le tout, les plus acharnés y ajoutaient un peu d’opium. Le dawamesk se prenait par doses servies dans une petite cuillère, allant de 15 à 30 grammes selon la puissance des effets recherchés. Au lieu de l’avaler directement, accompagnée ou non de biscuits, d’aucuns préféraient diluer leur confiture (la « pâture » selon le terme usité par le Club des Hachichins) dans une tasse de café brûlant afin d’en accroître encore la force. Toutefois, les avis divergeaient sur l’efficacité d’un tel mélange : ce n’étaient que des considérations empiriques car son principe actif, le THC (TétraHydroCannabinol), n’était pas encore connu car seulement isolé à la fin du XIXè siècle. E : Ah ouais, ils n’y allaient pas avec le dos de la cuillère. M : C’est le cas de le dire, ils prenaient même plutôt des cuillères à soupe, voire des louches. E : Et le Club des Hachichins c’est la jet-set des toxoplasmes ? Ça sort d’où ? M : Ce nom, choisi par les participants aux expériences psychédéliques, vient de l’arabe « hachchâhi » signifiant buveur de haschisch mais se réfère surtout à la célèbre secte ismaélienne qui terrorisa le Proche-Orient au Moyen-Âge pendant près de trois siècles, au point de nous avoir donné notre mot assassin. Dirigés par un chef mystérieux, retranché dans une forteresse imprenable des monts de l’Iran du Nord et surnommé le Vieux de la Montagne, les membres de la secte lui devaient une obéissance absolue, plus fondée sur un fanatisme religieux exacerbé (avec promesse de 70 vierges qui les attendaient au Paradis) que sur la consommation de haschisch à laquelle ils doivent leur nom. Les Assassins sévirent de 1090 à 1256 de l’autre ère, avec comme spécialité le meurtre politique, toujours pratiqué de manière spectaculaire, tel au poignard et en public. Leurs lointains descendants parisiens étaient nettement plus pacifiques mais ils se sentaient comme appartenant eux aussi à une élite, sorte de secte de la sensibilité et de l’intelligence d’apprécier les vertus hallucinogène de leur drogue favorite. Ainsi, loin de tout prosélytisme (prospection commerciale), ils ne recrutaient que par cooptation (entres potes), sans toutefois éprouver le besoin de se

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cacher le moins du monde.  E : Tu me fais halluciner. Tout ça, c’est pas des trucs que tu apprends à l’école, même si je ne me souviens plus de ce que j’ai pu y apprendre, mais moi j’ai l’excuse d’être amnésique. Et ça marchait comment ce club, juste pour info, histoire de savoir ?  M : Depuis 1837, un médecin aliéniste (qui soigne les aliénés, les « fous ») exerçant à l’hôpital Bicêtre (établissement des environs de Paris, accueillant les malades mentaux de la capitale), Joseph Moreau de Tours, étudiait les effets du haschisch. Ce dernier constituait pour le médecin, « grâce à l’action que cette substance exerce sur les facultés morales, un moyen puissant, unique, d’exploration en matière de pathologie mentale ; par elle, on devrait pouvoir remonter à la source cachée de ces désordres si nombreux, si étranges qu’on désigne sous le nom de folie ». Pour conduire ses recherches, non seulement Moreau de Tours absorbe lui-même du dawamesk (et pas uniquement par dévouement pour la science) pour en ressentir les effets, mais il demande à certains de ses amis de faire de même au cours de séances de dégustation organisées chez lui. Parmi ces cobayes se trouve Théophile Gautier (poète, chef de file des romantiques) qui est un observateur précieux, capable de décrire précisément son expérience de la drogue. Ces séances au domicile du docteur amateur de haschisch (sous sa version la plus forte) préfigurent les réunions n’ayant plus aucune prétention scientifique de l’hôtel Pimodan : c’est la naissance du Club des Hachichins. Eugène Delacroix, Gérard de Nerval, Balzac et Baudelaire (uniquement observateur, du moins dans ce club-ci, il en prenait déjà suffisamment pour son compte ailleurs) fréquentaient ce lieu, tout comme le Tout Paris des arts et des lettres.  E : Ce Théophile Gautier devait être bien perché avec toutes ces expériences « médicales ».  M : Même pas ! Mais tu sais, le cerveau a un système cannabinoïde endogène (interne), qui est plus important que d’autres neurotransmetteurs ! Ce système est crée à partir de la graisse périphérique des neurones et joue sur le cervelet (mouvements), le tronc cérébral (coordination), les réflexes, la

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mémoire, l’anxiété. Le cannabis active le système cannabinoïde interne ce qui provoque un développement des sens. Le cannabis est bon contre l’anxiété et la dépression (à petite dose en tout cas, qui l’eut cru) car il bloque les anadanïdes (stimulants positivistes), qui agissent donc plus longtemps. Pour en revenir à lui, au bout d’environ un an, Théophile Gautier cessa soudain de se rendre aux soirées du Club, renonçant définitivement au dawamesk. S’en expliquant à la fin de sa vie, il précisera que cette décision ne fut pas provoquée par la peur des conséquences pour sa santé de l’usage de ce qu’il qualifie toujours de « drogue enivrante » mais pour une raison plus intellectuelle : « Le vrai littérateur n’a besoin que de ses rêves naturels et il n’aime pas que sa pensée subisse l’influence d’un agent quelconque ». Cela n’empêchera pas l’écrivain de continuer à prendre des drogues : haschisch sous des formes aux effets moins hallucinogènes, mais surtout de l’opium. Il connut d’ailleurs l’opium bien avant le hachich : huit ans avant d’écrire le Club des Hachichins et cinq ans avant Le Hachich, était paru La Pipe d’Opium.  E : Mouais, c’est sûr, tout ce que tu me dis depuis tout à l’heure, c’est une toute autre façon de concevoir les drogues. Mais si ça a été interdit, c’est bien pour une raison de santé publique.  M : Mais tu sais, les pires drogues étaient légales même si elles étaient notoirement mortelles, suffit de voir le tabac et l’alcool ! C’est en ça que l’état est par nature illogique puisqu’il favorise son propre intérêt (taxes) à l’intérêt général (santé). Pourtant, les scientifiques considèrent que l’éthanol est une drogue sale car elle modifie la structure même du cerveau et peut sérieusement détruire des aires fonctionnelles entières, d’autant plus que cette drogue reste ancrée dans notre culture et à ce titre promue. Après la cigarette qui n’est qu’un support pour fournir de la nicotine (dont les effets sont amplifiés par adjonction d’ammoniaque et autres saloperies chimiques) qui rend accroc (suffit de voir la queue des nicotoxs le dimanche devant les rares bureaux de tabac ouverts, qui enfilent vite un jogging et brise le farniente dominical juste pour s’acheter leur dose), la plus mortelle des drogues est l’alcool ! Directement (cirrhose du foie, troubles divers) ou

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indirectement (accidents, violence), la drogue liquide tue des dizaines de milliers de personne rien qu’en France (le pays des dealers embouteilleurs). Et depuis des millénaires, les plaisirs et la joie de l’ivresse se confondent avec les douleurs et agressivité de l’ivrognerie !  E : C’est bien pour ça que comme tout bon musulman je ne picole pas. Mais, je me suis toujours demandée comment l’alcool avait été découvert ?  M : Par hasard ! La fermentation est un phénomène naturel : rencontre d’un jus de fruit avec des ferments ou de céréales et d’eau ou encore de miel et d’eau. Ainsi, l’usage des boissons alcooliques est contemporain de la sédentarisation de l’humain : c’est-à-dire au Néolithique avec l’apparition de l’agriculture et l’invention de la poterie. Autrement dit, la découverte de ce produit est vraisemblablement due à un mauvais stockage de produits alimentaires laissés sous la pluie par exemple ! ! ! La « magie » de cette boisson a été rapidement contrôlée et son usage réservé aux pratiques religieuses, divinatoires, médicamenteuses et nutritionnelles. Les contemporains de cette découverte vont rapidement organiser la production, la consommation et ses bonnes règles, la diffusion, la limitation et ... la sacralisation du produit (tout le monde n’y a pas droit, ça évitera les troubles ivresques ; d’ailleurs quand des Peuples qui ne connaissaient pas cette drogue en goûtaient, ils devenaient fous et voulaient tuer tout le monde car ils croyaient qu’on les avait empoisonné). Pour les Grecs, il y a deux divinités qui tiennent le premier rang chez les humains. L’une est la déesse Déméter (ou la Terre) qui nourrit les mortels d’aliments solides. L’autre s’est placée de pair avec elle, c’est Dionysos. En quelque sorte on avait déjà à l’époque le pain (Déméter), le vin (Dionysos) et il ne manquait plus que le boursin pour que tout aille bien (hihi). La littérature de cette époque insistait déjà sur la notion du « trop boire » mal vue, d’un Socrate jamais ivre, buvant avec modération, éveillant son esprit sans excès de langage, d’un Platon interdisant le vin avant 18 ans, l’autorisant modérément jusqu’à 30 ans et levant toute limite après la quarantaine (il faut

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dire que la durée de vie moyenne n’était pas la nôtre ...). L’ancien testament évoque fréquemment l’usage du vin. Le premier vigneron reste Noé qui planta la vigne dès la fin du déluge (il avait 600 ans) et en action de grâce, l’arrosa du sang d’un agneau, d’un lion, d’un singe et enfin d’un porc (on reconnaît là les effets du vin selon que l’on en boit peu, beaucoup ou trop). Il connut l’ivresse et l’humiliation de s’être mis nu devant ses fils, la dérision d’un des leurs et l’action des deux autres qui le couvrirent d’un manteau en marchant à reculons. L’ivresse seule est source d’humiliation et non le facteur humain. Loth est également un symbole de la différence entre l’ivresse et la dignité humaine. Lorsque Sodome fut détruite, aucune possibilité de descendance humaine ne pouvait exister, les survivants étant Loth et ses filles. Celles-ci l’enivrèrent et obtinrent de lui une descendance. Loth, grâce à l’ivresse n’eut conscience « ni de son coucher ni de son lever », donc fut épargné de la culpabilité de l’inceste. Ainsi la race/espèce humaine pu se perpétuer dans la morale divine. Le nouveau testament apporta une autre image du vin. Entre le premier miracle de Jésus Christ aux Noces de Cana transformant l’eau en vin et son dernier repas où le vin devient le sang du Christ, la religion chrétienne a permis le passage du vin païen au vin chrétien. L’expansion de l’empire romain et la propagation de la chrétienté étendront la culture de la vigne. Cette culture, en France, dirigée par les romains, faite par les gaulois (esclaves), eut au fil des siècles pour mainteneurs les abbés, évêques et princes du Moyen-Âge. C’était un moyen de contrôle des masses, en apaisant les tensions par des litrons.  E : En France on faisait juste semblant de ne pas voir les pochetrons !  M : Même si ça avait commencé à changer peu avant le Grand Soir car la France était l’un des pires pays en terme de sécurité routière. Mais le plus dramatique, c’est que beaucoup de gens étaient persuadés que l’alcool n’était pas une drogue mais un liquide qui fait tourner la tête sans conséquences à part le terrible mal de crâne du lendemain. Or tout ceci est faux : non seulement parce qu’une substance qui enivre est forcément une drogue

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(suffit de se voir quand on a bu), mais surtout parce que l’alcool modifie (même sans consommation excessive ; et d’ailleurs comment définir celle-ci ?) en profondeur le fonctionnement du cerveau et de sa structure. L’alcool est une des rares drogues à passer directement dans le sang, ensuite ses molécules sont si petites qu’elles pénètrent dans la boîte crânienne. Résultat : le cerveau surnage dans l’éthanol, mais petit à petit les connexions nerveuses sont noyées et ne transmettent plus l’information. Simplement au bout de quelques verres, notre cerveau d’humain culturel est complètement déconnecté et notre système animal reptilien prend le dessus, lui qui est souvent réduit au « silence » (du moins consciemment). Bref, l’alcool est le meilleur moyen pour court-circuiter 2 millions d’années (voire plus) d’évolution et revenir à l’époque des bêtes sauvages, que nous sommes toujours au fond de nos cerveaux et de notre génome.  E : C’est clair que j’ai vu des musulmans qui ne buvaient pas, devenir des poches encore pires que les culs blancs ! Vu les ravages de l’alcool dans les sociétés occidentales, je suis bien contente qu’on ne fasse que fumer du zetla en Orient !  M : Certes. Bien sûr les drogues sont dangereuses, mais pas en elles-mêmes. Comme disait Paracelse, grand médecin et chimiste suisse du XVIè siècle : tout est poison, rien n’est poison, tout est question de dosage (tout comme il faut soigner le mal par le mal, vieux truc grec). C’est l’accoutumance et surtout l’addiction qui sont nuisibles, pas les sensations provoquées (tout comme une Ferrari n’est pas dangereuse si on sait la conduire, sinon, c’est le mur assuré). A Utopia, nous avons enfin compris que les drogues faisaient parties de l’Humanité, autant que le sexe, la violence, la religion. Nous avons accepté cet état de fait, même si c’est encadré (Uttanka est responsable de l’information sur ses produits; même si on ne peut empêcher les gens de faire n’importe quoi avec leurs neurones, il faut au moins qu’ils le fassent en toute connaissance de cause), car sinon à ce moment-là il faudrait aussi interdire les crapauds (quand on les lèche, une substance de leur peau peut provoquer des hallucinations), le mimosa (même principe actif que le crapaud, le DMT), le datura

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qui pousse dans tous les parcs municipaux (splendide plantedrogue très puissante qui peut vous faire sortir de votre corps au point d’en être mortelle), le seigle ou même la noix de muscade (sniffée par les cocaïnomanes en manque en prison). De même qu’on ne peut lutter contre les éléments de la Nature, il ne sert à rien de vouloir bannir les drogues ou autres conduites à risques (c’est comme si on pénalisait le suicide Ŕ ce qu’avait fait l’église car seul dieu peut enlever la vie ; alors que l’église ne s’en est jamais privé lors des inquisitions et autres purges anti- « hérétiques »). On peut expliquer que ce n’est pas bon pour l’organisme et la personne en ceci et cela, mais on ne pourra jamais l’en empêcher. Même la mère d’un drogué te dira que ce n’est pas l’interdiction du produit qui empêche de s’en procurer (ce sera juste plus cher, plus difficile à trouver, souvent de moins bonne qualité et vendu par des systèmes mafieux). En plus, auparavant les gens s’éclataient la tête le week-end pour supporter la semaine à venir et oublier la semaine passée, mais maintenant que les gens sont heureux dans leur vie moins stressante et contraignante, ils ont véritablement remplacé le besoin de modifier leur conscience par l’envie de se faire plaisir, sans pour autant abuser des bonnes choses. Nos dirigeants ont souvent mélangés les deux aspects des drogues (pleasure and pain : plaisirs et douleurs de changer dans la tête). Mais à ce moment-là, et ce fut considéré ainsi (notamment par les judéo-chrétiens, qui ont un sérieux problème de rapport au corps et aux plaisirs de la chair), la drogue la plus dangereuse est le sexe (l’amour étant une drogue « douce », le sexe est alors une drogue « dure » vu la force de ses effets) : on est sur son petit nuage, tout heureux quand on est amoureux ; lors du passage à l’acte, le désir puis le plaisir durent un certain temps, enfin la jouissance est très forte, mais courte. Ce flash, si bon, si bref (pour les hommes en tout cas), se rapproche des mécanismes des drogues dures telle l’héroïne (encore plus, toujours plus ; plus haut, plus vite, plus fort Ŕ devise olympique). Ainsi, l’orgasme sexuel (certains aspects sont proches de l’orgasme sensitif et émotionnel sous champi, très pratiqué depuis la plus haute Antiquité) fut interdit : le sexe ne

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devait servir qu’à se reproduire, pas à avoir du plaisir (idem pour l’onanisme, du nom du personnage Onan de la bible, puni à mort par Yahvé pour avoir enfreint la loi du lévirat : il refusa de faire un enfant à Tamar Ŕ femme de son frère mort - et préféra « laisser sa semence se perdre dans la terre » : masturbation). E : Oui, à peu près d’accord. Mais t’es hors sujet là, moi je te parle des vraies drogues. M : C’est le cas. C’est trop facile d’esquiver : il faut bien savoir ce que l’on met derrière ce concept de drogue : action ou substance provoquant des sensations inhabituelles ou recherchées, pouvant engendrer de manière temporaire ou persistante des changements dans la personnalité ou le métabolisme du sujet, et dont l’absence engendre le manque. Répondent à cette définition : alcool, cannabis, extasie, psychédéliques, tabac, sexe, musique, sport, risque, jeu, violence. E : Autant pour moi. Je suis bien d’accord avec toi maintenant que tu as précisé ta pensée. Nous sommes donc tous des drogués ? M : Biologiquement oui : le plus gros dealer au monde c’est notre cerveau. Il fonctionne essentiellement à la chimie (sérotonine contre les douleurs, dopamine pour le plaisir, adrénaline pour l’excitation, endorphine comme antidépresseur, …). Après, tout dépend les drogues qui sont socialement acceptées et les autres. Les musulmans ont interdit l’alcool en voyant ces grosses poches d’occidentaux (les croisés) être agressifs et vulgaires, du coup ils ont préféré laisser les gens fumer de l’herbe et être, un peu, space. Mais au-delà de ça, dans toutes les sociétés les abus ont souvent été condamnées. En Occident, la première mesure contre la drogue fut l’interdiction en 1915 de la Fée Verte, l’absinthe dont raffolaient les poètes avec laquelle ils se mettaient minables. Pour autant, ils connaissaient les dangers puisque c’était la plante d’Artémis, déesse grecque responsable des morts violentes. Dans l’Antiquité gréco-romaine, on l’utilisa en infusion comme antidote de la ciguë (poison qui tua Socrate) ou pour ses vertus d’avortement. Au XVIIè siècle, l’absinthe servait même d’insecticide. Elle était toutefois indiquée en cas d’insuffisance de suc gastrique, pour activer la circulation sanguine dans les régions

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du bassin, l’excrétion biliaire, et agissait comme désinfectant. Cependant, une substance de cette liqueur (la thuyone) rendait fou et aveugle à haute dose. E : C’état le début de la prohibition en fait. Même si aux EtatsUnis ça avait une autre ampleur. M : C’est clair. Là-bas, des ligues puritaines voulaient absolument purifier la nation et cela passait par des esprits sains avec un foie sain (pour eux, le progrès n’était possible que si les dépravations des masses était enraillées) ! Mais après 23 ans de lutte acharnée (1910-1933), il fallait bien se rendre à l’évidence que la prohibition créait plus de problèmes qu’elle n’en résolvait. Tout ce que cela a fait, c’est que des barons de la drogue liquide se sont fait des fortunes (Al Capone) pendant que d’autres mourraient (ou finissaient aveugle) car l’alcool clandestin était distillé n’importe comment et bien frelaté. Même si la qualité était bien meilleure, il y eu le même problème avec le cannabis. E : Ah oui d’ailleurs, comment son interdiction s’est mise en place ? M : Déjà, je voudrais te dire que le chanvre (même plante que le cannabis, mais sans THC qui défonce) a toujours été un produit stratégique par rapport à ses qualités textiles (cordes pour la marine, tissu pour l’habillement). En 1803, alors que les Anglais avaient mis en place un blocus contre les Français, Napoléon signa avec le tsar Alexandre Ier le traité de Tilsit qui comportait notamment une clause contre l’exportation de chanvre vers la Grande-Bretagne [pour information, la reine Victoria prenait de la confiture de cannabis (agrémentée de morphine) pour apaiser ses règles douloureuses] et les Etats-Unis. Mais vu que le tsar jouait sur les deux tableaux en organisant la contrebande, Napoléon envahit la Russie en 1812. Les Indiens ayant introduits le chanvre au Mexique, il eut une place importante dans la Révolte de Pancho Villa (célébrée dans le chant la Cuca Racha) et du Mexique il s’implanta dans le sud des USA où les Noirs le fumaient car la récolte du coton était pénible. E : Mais c’est quand même pas « juste » ça qui l’a fait interdire ? Si ??? Collectif des 12 Singes

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 M : Disons qu’il n’avait déjà pas bonne presse : je pense qu’il a surtout été dénigré car c’était la drogue des étrangers (les blancs tournant aux alcools forts). Mais depuis que les Mexicains venaient bosser aux Etats-Unis, les Américains avaient peur de ces étrangers qui faisaient tout le sale boulot pour eux mais qui fumaient leur petit pet le soir pour se détendre du travail harassant de la journée. En plus, vu que le jazz et le blues (« musiques dégénérées des nègres » comme on disait en ce temps-là, le Ku Klux Klan Ŕ fondé en 1865 pour faire perdurer les liens qui s’étaient créés durant la guerre de sécession entre les soldats confédérés/sudistes/esclavagistes, interdit 6 ans plus tard pour sa violence extrême Ŕ étant toujours dans les mémoires, le Klan se reforma en 1915) vantaient le cannabis, une propagande antimarijuana se mit en place arguant que cette plante rendait fou et dépravé. Bizarrement, plutôt que de l’interdire, une loi fédérale de 1935 imposa sa taxation par les douanes pour éviter les trafics, sauf que les timbres taxés des Finances n’étaient jamais délivrés donc une nouvelle classe criminelle émergea du jour au lendemain. En fait, il n’y avait rien de louche : la vraie raison pour laquelle le chanvre avait été interdit, c’est qu’il concurrençait le coton et même les tissus synthétiques par ses fibres de très bonnes qualités et qui ne coûtaient pas chères (pas besoin d’engrais et tous ses déchets étaient utilisables et recyclables).  E : Mais les pro-canna n’ont rien pu faire vu que la prohibition de l’alcool avait déjà montré que ça ne marchait pas ?  M : Il y avait bien le maire de New York, Fiorelo La Guardia qui n’était pas convaincu de la prohibition, et un conseil scientifique qui après six années de recherche détruisit tous les arguments de la campagne anti-cannabis, mais il y eut des pressions sur la presse pour acheter son silence et les tests furent arrêtés. En fait, ironie du sort, c’est grâce aux besoins de l’armée (cordages, parachutes, uniformes) que le chanvre est un peu revenu en grâce. Même au XXè siècle on continuait à avoir besoin de lui : c’est entre autre pour lui que le Japon voulut attaquer la Chine (Mandchourie : pays du chanvre), bien qu’il devait éliminer les

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Philippines (gros producteur) sous protectorat US, que l’Allemagne envahit la Pologne pour son chanvre puis voulut se ravitailler en Russie (pacte germano-soviétique de 1942 : Staline garde son chanvre en échange de laisser le champ libre à Hitler à l’Est). Pour les Anglais le chanvre faisait parti de l’effort de guerre demandé aux Indiens, tout autant que pour les Américains après la coupure de leur accès au chanvre après Peral Harbor en décembre 1941. Ces derniers le légalisèrent à nouveau et créèrent alors une industrie du chanvre (Hemp for victory !). Pour autant, dès la guerre finie, ils ré-interdiront le chanvre (décidemment une concurrence trop déloyale pour leur coton) mais continueront d’en importer pour leurs industries. Il est à noter que la France est le plus gros producteur mondial de chanvre industriel et que cette production n’a jamais cessé (même si elle s’est essoufflée dans le début des années 70 avec le nylon, mais est repartie pour des isolants thermiques et phoniques, des biocarburants et des farines animales).  E : Mais avec tous ces aspects positifs, comment se fait-il qu’il était toujours interdit au IIIè millénaire alors que ça semblait être une plante d’avenir ?  M : Bonne question, merci de l’avoir posée ! Ici à Utopia le chanvre et le cannabis sont effectivement des plantes (même si c’est la même mais il faut faire le distinguo entre la plante « mâle utile » et la « femelle récréative/médicinale ») que l’on utilise beaucoup car ça pousse tout seul (comme une mauvaise herbe dont sa famille Ŕ orties, houblon : ordre des rosales ou urticales Ŕ fait partie) et que rien ne se perd vu que tout se transforme chez elles. Comme dans beaucoup de domaine, il y a eu méprise et amalgame fâcheux. C’est dans les années 50 (avec les beatniks déçus du rêve américain) que la consommation d’héroïne explose et qu’apparaît la fallacieuse théorie de l’escalade (quiconque commence par un joint fini par un shoot, sur le même principe que tous les gagnants du loto ont un jour tenté leur chance : ce qui est vrai pour la seconde partie est loin de s’appliquer dans le premier cas). En plus, en ces temps de maccartisme (nom du député qui lança la chasse aux sorcières communistes et qui les

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voyaient partout, à savoir qui était le plus schizo) l’héroïne était censée subventionner le communisme (car les produits venaient surtout de Chine, voire de … Marseille avec la French Touch Ŕ il est aussi à noter que cannebière désigne une plantation de chanvre). En 1956, Anslinger, le patron des douanes fit du lobbying pour que le cannabis entre dans la même catégorie que l’héroïne et soit sévèrement puni, allant même en 1960 jusqu’à l’ONU pour faire adopter une loi internationale anti-drogue en ce sens. Même si de nouvelles études furent lancées, la guéguerre s’orienta entre le cannabis inoffensif face à l’alcool nocif (vision évidemment simpliste des choses). La France résista un temps (et resta le plus gros producteur européen de chanvre industriel mais derrière la Chine au niveau mondial, 75% contre 15% Ŕ mais le suivant, le Chili, est loin derrière avec 4%) mais avec la montée de l’héroïne chez elle, le pays adopta en 1971 le même type de loi et en interdisant « toute présentation sous un jour favorable » des substances stupéfiantes, ce qui eu pour effet malheureux de clore le débat et de nuire à l’information du public autant que des usagers. Quitte à en nier même les effets thérapeutiques qui peuvent vraiment soulager nombre de malades (sidéens et cancéreux pour redonner l’appétit, épileptiques pour espacer et calmer les crises, migraineux pour amoindrir les maux de têtes, …). E : Vive la France ! M : Mouais : surtout qu’au final il y a moins de drogués en Hollande où le cannabis est légal (mais beaucoup trouve que c’est une drogue du pauvre et préfère les alcools forts) alors qu’en France nous sommes les champions de la toxicomanie toutes catégories confondues (canna, exta, héro, antidépresseurs, neuroleptiques, j’en passe et des pires). E : Pff, comme d’hab, chez nous on préfère mettre un couvercle sur les problèmes, quitte à ce que ça explose par l’accumulation. M : Oui, mais tu sais tout ceci s’explique ! C’est que les drogues, comme le suicide, sont des indicateurs de la santé d’une société. Chez les Anciens les drogues étaient administrées sous surveillance par un chaman qui les maîtrisait et leur

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consommation était entourée de règles strictes et d’interdits, pour que le preneur se découvre tout en se Respectant. Dans les sociétés dites modernes, les gens se droguaient à tort et à travers, non plus pour explorer leurs consciences, mais juste pour se mettre à l’envers et oublier l’espace d’un trip les dures contingences du réel. Ils ne prenaient plus les drogues pour des explorations intérieures, mais comme médicament pour fuir. Sachant que toutes les drogues activent d’une manière ou d’une autre le système de récompense/plaisir lié à la dopamine (la nicotine accroche par les récepteurs nicotiniques, les opiacés par les morphiniques, le cannabis par les cannabiques, l’alcool par tous), c’est le début de la vraie toxicomanie, quand le besoin de s’évader d’une prison sans chaîne remplace l’envie de découvrir ses sois et son environnement.  E : Clair et net ! C’était bien le cas avec la cocaïne (pour se rassurer sur sa force personnelle), l’extasie (pour être en phase avec les autres) ; encore une fois l’alcool pour avoir les deux (même si trop vous les flingue les deux en même temps). Et comment vous gérez ça aujourd’hui alors, si tout est en Libre accès ?  M : Déjà en ne cachant plus la réalité de l’usage et des abus de drogues, en faisant à foison d’information, partout et tout le temps. Ensuite, on explique bien aux gens que nul n’a besoin d’absorber des psychotropes pour faire la fête, délirer, entrer en transe sur la musique, planer, faire des expériences mystiques, aimer les autres, communiquer ou avoir envie de partager, appartenir à un groupe, ou pour garder le sourire ! On vise à informer le plus objectivement possible des effets des drogues. L’objectif est de prévenir l’usage (c’est toujours mieux de ne rien prendre), mais également de responsabiliser les usagers dans le but de prévenir les accidents (limiter les risques). En aucun cas on incite à la consommation ! Le corps et le cerveau ne sont pas des poubelles, qui veut aller loin ménage sa monture et la drogue ne permet jamais que les problèmes partent en fumée !!!  E : On retombe sur ta notion que la drogue n’est pas un médicament, parce que justement la toxicomanie c’est la

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rencontre entre une personne avec un problème et une drogue.  M : Tout juste ma belle, tu as bien retenu la leçon ! En tout cas, rassure toi, on fait tout ce qu’il faut pour éviter que les gens se toxent, même si on n’interdit pas le fait de se droguer !  E : Vas-y, explique moi la différence !  M : Un toxicomane consacrera beaucoup de temps à rechercher de la drogue, il ne pensera qu’à ça. Son seul degré de motivation sera de faire tout et n’importe quoi pour se droguer, et il continuera de se droguer, même si il sait, il ressent, le mal et les dégâts physiques autant que psychologiques et sociaux engendrés par les substances nocives à haute dose. L’habitude de consommer de la drogue commence par dégrader la santé, à épuiser les finances et à menacer les relations sociales. On sait depuis longtemps que l’euphorie déclenchée par les stupéfiants est due aux substances chimiques qui stimulent l’activité du système cérébral de la récompense. Ce circuit de neurones déclenche le sentiment de plaisir, par exemple après une prise de nourriture ou un rapport sexuel, des activités nécessaires à la survie et à la transmission des gènes. La stimulation de ce système produit une sensation de bien-être qui nous encourage à répéter l’activité cause du plaisir. Toutefois, la consommation chronique de drogues déclenche des changements de la structure et de la fonction des neurones de ce système, changements susceptibles de perdurer des semaines, des mois ou même des années après la dernière prise. Quand les stupéfiants sont consommés régulièrement, ces adaptations atténuent leur capacité à provoquer le plaisir, et renforcent le besoin qui piège le drogué dans une escalade destructrice de consommation, dont les conséquences sur la vie privée et sur le plan social sont dramatiques. Une meilleure compréhension de ces modifications neuronales permet aujourd’hui aux toxicomanes de reprendre le contrôle de leur cerveau et de leur vie et d’améliorer la lutte contre la dépendance. Pour autant, si ils s’arrêtent trop brusquement, ce sera le manque : pour continuer à fonctionner correctement (drogues inhibitrices des neurones), le cerveau est surexcité et doit se réguler pour retrouver son équilibre, il joue

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alors au yo-yo avec le corps et l’esprit du patient. Nous, Utopiens, nous ne souhaitons pas que les gens qui se droguent en arrivent à de telles extrémités. Donc on fait tout, et Uttanka le premier, pour empêcher que les gens aient du mal à décrocher, en n’encourageant pas de commencer avec les drogues et en détectant au plus vite ceux qui ont un problème d’addiction avec elles. E : C’est bien mignon tout ça, mais vous faîtes quoi concrètement? M : Déjà, la première fois qu’on souhaite voyager, on encourage à aller voir un psy pour qu’il donne son sentiment sur l’ « opportunité » psychique de s’envoyer dans l’espace ! Il ne juge pas, il donne juste son avis sur la stabilité mentale du patient qui souhaite ouvrir ses chakras et ainsi jouer avec ses sens ainsi que son état de conscience ! Ensuite, on fait faire un test de récepteurs à dopamine D2 : ce sont eux qui développent des réponses voire addictions aux drogues. Les toxicos ont peu de récepteurs D2, un taux élevé est donc un facteur de protection (ce qui n’empêche en rien de faire attention). Pour autant, le taux de récepteurs peut augmenter par une psychothérapie ou par un contrôle, une diminution du stress, de la méditation. E : Et comment ça se fait qu’on soit pas plus égaux devant la drogue ? M : D’une parce qu’il n’y a pas deux humains faits pareil, mais aussi parce que le stress de l’enfance ou la pauvreté des relations humaines diminuent les récepteurs D2. Les gènes et l’environnement sont interactifs entre eux et créent l’individu personnel que nous sommes. La psychologie et la physiologie sont les mêmes aspects des mêmes problématiques. Du coup, les vendeurs de drogues, légalement installés et dont la marchandise est validée bonne pour la défonce, adaptent leur discours préventif (vu qu’ils n’ont rien à y gagner puisqu’il n’y a plus d’argent) au profil psychosocial de la personne qui cherche à se droguer ! Alors que de notre temps et monde, les choses étaient bien différentes : l’état taxait davantage les drogues légales qu’il n’en assurait la prévention, et il laissait plus ou moins faire les autres

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drogues (qui ne faisaient presque pas de morts, contrairement aux légales) en se disant que cette économie parallèle engendrait des revenus à des personnes peu intégrables dans le monde du travail traditionnel (alors que c’est juste une question de volonté et d’incitation politique, et aussi de rapport financier où l’illégal rapportera toujours plus que le légal à cause de la prime de risque) et cela assurait un tant soit peu la paix social dans certains quartiers ou milieu. E : Oui, je sais que les Français sont les leaders mondiaux de la consommation de drogues (alcool, haschisch et extasies, médicaments antidépresseurs, j’en passe et des pires). M : Bien, tu vois que ta mémoire revient sur certains aspects, c’est juste qu’elle est très sélective et qu’on se souvient que de ce qu’on veut bien se souvenir héhé ! E : Pfff, si tu crois que ça me fait rire ! Pov’tâche !!! M : C’était histoire de détendre l’atmosphère ! Sinon, plus sérieusement, c’est évident que si les Français prenaient autant de tout et n’importe quoi (autant qu’ils se suicidaient, autre révélateur de l’état d’une société), c’est bien parce que la société avait de sérieux problèmes et que l’avenir ne semblait pas pouvoir les résoudre aussi facilement que la drogue vous permet de vous en abstraire (soit on cherche à s’extraire de la réalité, donc on sort d’elle en inventant une autre alternative de vie, soit on reste dans le concret mais on le perçoit autrement, de manière abstraite) ! E : C’est clair et net que si les gens cherchaient désespérément à modifier leur état de conscience, c’est bien parce que la réalité était triste et déprimante et qu’il y avait no futur ! M : Bien sûr ! Les humains étaient dopés par le culte de la performance et en second lieu du bien-être. Chacun, même au niveau le plus modeste (café/thé), était drogué. On pouvait même déjà dire que le IIIè millénaire serait chimique ou ne serait pas, puisque les gens (tout le monde en règle général) utilisaient les drogues selon l’humeur et les effets recherchés. Ils avaient de fait une consommation abusive d’alcool, d’autres drogues, mais aussi d’antidépresseurs, prenant des pilules pour dormir, faire l’amour, se réveiller, etc... Dans le même registre, on peut clairement dire Collectif des 12 Singes


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que les jeunes se toxaient plutôt qu’ils ne se droguaient, notamment avec l’extasie et la cocaïne. Pourquoi ? Parce qu’ils concevaient la drogue comme les beatniks déçus du rêve américain capitaliste, tout en étant « résignés ». Le pire, c’est qu’ils ne bénéficiaient même pas des retours d’expérience des parents Ŕ ou du moins de la génération précédente, qui avait bien abusé/testé ses limites Ŕ qui au moins se droguaient pour se découvrir et planer en période plus espérante et Révolutionnaire.  E : Dis moi justement alors pourquoi ces drogues marchaient autant chez les jeunes ?  M : Les usagers d’extasie recherchent la sensation d’énergie, de performance et la suppression de leurs inhibitions (les blocages, les défenses et les interdictions tombent). À l’effet de plaisir et d’excitation s’ajoute une sensation de Liberté dans les relations avec les autres. Les jeunes de 18-30 ans (les plus enclins à gober) sont au début de leur vie d’adulte. Ils ne sont plus des adolescents et encore moins des enfants, mais ils ne sont pas encore des adultes accomplis non plus. Ils entreprennent des études sérieuses ou commencent à faire leurs preuves sur le marché du travail. Ils ont peu d’expérience de la vie. Ils vivent beaucoup de stress en affrontant leurs responsabilités. Ils sont dans un monde de Liberté sexuelle, où pourtant la monogamie est encore la norme. Ils ne reçoivent plus l’affection de leurs parents comme auparavant, mais n’ont pas encore fondé leur propre famille... C’est ici que les raves parties (et à chaque époque son type de soirée selon le style musical), et l’extasie (et à chaque temps sa drogue selon les effets recherchés), leur procurent une nuit de plaisir, de réconfort. Ils se retrouvent à plusieurs milliers dans une ambiance « sensuelle », où tous les sens sont sollicités : la musique techno qui les fait vibrer, les jeux de lumières impressionnants, les odeurs corporelles (phéromones) qui les stimulent, les boissons énergisantes et, bien sûr, l’extasie, qui leur donne envie de se toucher, de se caresser (et souvent juste en tout bien tout honneur). Tout y est pour créer une atmosphère sensuelle, réconfortante et stimulante et pour favoriser les effets de l’extasie. Cette pilule provoque un désir de se rapprocher des autres, de leur

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parler, de les toucher. Dans une rave party, les jeunes ont l’impression d’être physiquement et psychologiquement près des autres. L’extasie a un effet excitant, mais provoque aussi un sentiment de bien-être intense, un sentiment d’euphorie, de la spontanéité, un plaisir sensoriel et une inhibition qui favorise les rapprochements autant avec les amis qu’avec les inconnus. L’extasie n’est donc pas une drogue sexuelle et elle n’est pas non plus un aphrodisiaque. Elle est plutôt nommée « pilule de l’Amour » pour le côté empathique (comprendre l’autre) et sympathique que les jeunes ressentent les uns pour les autres lorsqu’ils la consomment. Cette drogue ne stimule pas le désir sexuel, mais le désir sensuel. Enfin, c’est peut-être la pression, le stress et l’individualisme que vivent les jeunes de 18 à 30 ans qui ont permis à la « E » de devenir si populaire depuis peu. Malgré ses nombreux dangers sur le corps, l’extasie est consommée pour l’amour qu’elle fait naître l’espace de quelques heures. On peut voir dans ce phénomène nouveau un désir et un besoin d’Amour Fraternel chez les jeunes adultes. Ce besoin semble aussi grand que leurs désirs sexuels. L’extasie n’étant pas un aphrodisiaque, elle provoque plutôt des expériences de groupe où tout le monde est bien dans sa peau, souriant, heureux, empathique et sensuel. À la base des dysfonctions sexuelles des jeunes adultes, on retrouve souvent l’anxiété, l’angoisse de performance et le stress. Cela semble démontrer que les jeunes adultes ont besoin de relâcher la pression, de créer une ambiance où tous semblent heureux de vivre et surtout où ils peuvent aller chercher de l’affection. C’est comme s’ils recréaient un événement qui copie la rencontre sexuelle (relâchement de la tension et rapprochement intime avec une autre personne) mais vécue à grande échelle, en foule. Ils sont en train de crier fort que leurs besoins d’affection, d’Amour et de sensualité sont aussi grands que leurs besoins sexuels. Malheureusement, l’extasie, la drogue qui sert cette ultime recherche d’Amour, est dangereuse et peut causer des dommages irréparables, voire mortels. Prise à doses régulières, elle est neurotoxique (elle attaque les neurones) et on lui impute également des décès par arrêt cardiaque.

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 E : Avec la C c’était pareil, sauf que c’était pour retrouver de la force intérieure et se rassurer sur le fait qu’on peut faire autant et aussi bien que les autres ! Beh du coup, je crois bien que je suis mûre pour m’envoler avec toi ! Finalement, tout ce que j’ai appris sur les drogues m’a rassuré concernant les champis !  M : Même si l’usage abusif de drogue c’est tenter de « régler » des soucis mais en engendrant souvent des problèmes physiques et psychiques pires que ceux qu’il était censé solutionner, je vais quand même voir si tu Respectes les règles d’or du bon droguage ! Voici les 10 commandements du drogué à Respecter : 1) Etre bien dans sa tête et son corps, ne pas se droguer pour fuir des problèmes ou pour faire comme les autres (ça doit être une envie qui vient de soi, ni un besoin, ni une tentation venant d’autrui ou de la pression du groupe), 2) Se droguer en toute connaissance de cause des effets et risques induits, 3) Etre un maximum à jeun, surtout d’autres produits stupéfiants, 4) Prendre de petites quantités, quitte à revenir à la charge, mais après avoir attendu suffisamment longtemps que les effets montent (pour éviter qu’on croit que rien ne se passe, on en remet une couche et on a alors double dose), 5) Toujours avoir une bouteille d’eau à proximité pour boire régulièrement même (et d’autant plus) si on n’a pas soif, et du sucre pour couper les effets si ça tourne mal, 6) Eviter de prendre d’autres drogues en complément pour adoucir la descente ou ajouter d’autres effets (les combinaisons peuvent être dangereuses), 7) Se droguer dans une ambiance sécurisée, avec des gens que l’on connaît et apprécie, en repérant les sorties de secours, les toilettes, les points d’eau ou les postes/personnes de secours, 8) Ecouter son corps et son esprit pour détecter tout problème, sans se dire que forcément ça va passer tout seul, 9) Toujours se droguer en compagnie de personnes qui vous connaissent et sauront réagir correctement et vous comprendre, leur indiquer également tout déplacement pour que les autres sachent où

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vous êtes en cas de problème, 10) Ne jamais hésiter à dire aux autres qu’on ne se sent pas bien, c’est toujours mieux que de tomber comme une masse dans les vapes et de paniquer ses amis.  E : Beh écoute, par rapport à tout ça, je pense qu’avec toi je remplis tous ces critères !  M : Bon, si t’es sûre de ton coup, je suis sûr de t’épauler pour que tout marche nickel chrome !  E : Et comment ça se consomme ?  Uttanka : Simple : il suffit de bien mâcher ces quelques champignons, et d’avaler avec de l’eau, ils sont tout petits. Ça fait combien de temps que tu as mangé ?  E : Euh, je n’en ai pas souvenance, du moins si dans mon rêve mais ça nourrit pas sa femme. Et sinon je suis réveillée depuis quelque chose comme 8 heures ce matin. Et si tu veux tout savoir sur ma condition psychophysique avant cette expédition toxique, j’ai bien dormie, pendant longtemps il me semble, même si je ne sais pas pourquoi je dis ça, car je n’en aie pas souvenir. Pour savoir, en quoi c’est important tout ça ?  U : Parce que en tant que smart-shop, je me dois de protéger mes « clients ». Comme pour le sport, tout effort (ici le champi va booster tout ton corps et encore plus ton cerveau et tes sens) nécessite une préparation physique en préalable. Pour beaucoup de drogues (sauf l’alcool car ça monterait trop vite alors), il vaut mieux être à jeun de 3 heures, ça évite les crises d’estomac trop violentes, les retours gastriques qui brûlent la trachée et des réactions malheureuses avec certains aliments ou substances de digestion. Tiens, prend 5 grammes frais, pour une première fois ça suffit : pour les drogues il vaut mieux revenir à la charge plusieurs fois (si ton corps le permet et que tu le souhaites, vraiment Ŕ volonté du « toi à jeun » pas du « toi toxée») que de trop prendre d’un seul coup.  E : Ça marche pour moi ! A la tienne Moa !  M : A la tienne Esperanta, puisse-tu être heureuse qui, comme Ulysse, a fait un bon voyage. Uttanka, tu nous accompagnes dans

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le cyberespace ?  U : Non merci je Participe là, j’ai des heures en retard, j’étais partie aux Indes.  E : Où ça aux Indes ?  U : Vers Jaisalmer, la porte dorée du désert de Thar, non loin du Pakistan. Tu connais ?  E : Le nom me dit vaguement quelque chose mais non. Désolé, mais je suis curieuse de connaître.  U : Héhé, la curiosité est loin d’être un vilain défaut dans ce cas, comme dans beaucoup d’autres, si on y met les formes. Je t’en parlerai avec joie, je te laisse le choix dans la date.  M : Dis donc. Reste poli déjà que t’es pas joli !  E : Moi ?? Calmos, qu’est ce qui t’arrive Moa, y a un blem ?  M : Non y a pas de blem. On se comprend avec Uttanka, il a fait une contrepèterie (inversion de syllabes ou sons entre deux mots) très caustique mais pas très fine placée dans ce contexte.  U : Je te laisse réfléchir là-dessus ! Solution dans le prochain numéro. A un de ces 4, faut que j’aille taffer.  E : Mouais, tu t’en sors avec une pirouette mais tu retombes plutôt bien sur tes pattes. L’Elysée, un lieu propice à la ressouvenance  M : Ça te branche d’aller faire un tour, à moins que tu veuilles voir d’autres trucs ?  E : Non, je suis bien motivée pour bouger. Vas-y, tu es mon « guide ». Je follow the leader !  M : Alors qui m’aime me suive !  E : T’arrêtes ! De toute façon j’ai pas trop le choix, il faut que je te suive, mais voilou.  M : J’déconne ! Aucun sens de l’humour. Tchuss Uttanka !  E : Salut Uttanka, merci encore pour tout.  Uttanka : Merci à vous d’être passés. Vous savez où j’habite si besoin est ! Bonne soirée.  M : J’en ai un peu marre de marcher. Tu ne veux pas prendre Collectif des 12 Singes

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l’aspi, ça ira plus vite ?  E : Faut que je trouve un dico du parler Utopien, c’est quoi encore ce nouveau terme d’ « aspi » ?  M : C’est un tube dans lequel un aimant supraconducteur produit de l’anti-gravité. Du coup tu flottes dans l’air et un courant atmosphérique généré te propulse jusqu’à ta destination. Arrivée, il s’estompe doucement et l’anti-gravité diminuant, tu te poses délicatement sur le sol.  E : Royal de luxe ton truc ! C’est clair qu’il faut que j’essaie ça. Et on va où avec ?  M : Surprise ça ma chère [Moa à lui-même : en espérant que le lieu produise son électrochoc].  E : C’est tipar ! Allons chevaucher le vent !  M : Tiens bien ma main, ça envoi grave ! Après quelques minutes d’entubage, Esperanta et Moa arrivent au lieu dit. L’ambiance est entre chien et loup, quand tombe la nuit.  E : Ça fait combien de temps qu’on a pris les champis ? Je commence à avoir un peu mal au ventre. Je me sens toute chose, un peu flagada Jones !  M : T’inquiète, c’est normal et c’est bon signe : ça veut dire que le produit est en montée. Après environ 1 heure, ton corps réagit à l’intoxication alimentaire provoquée par les hawaïens. Ton estomac est perturbé par les substances du champi qui est digéré et les molécules qui se sont décomposées. C’est pour ça qu’il est important d’avoir le ventre vide, pour éviter de se sentir encore plus mal. No soucailles pour toi, ça va vite passer, c’est l’histoire de quelques minutes.  E : Fatch !!! C’est chelou mais c’est plutôt sympa, je suis envahie de bouffées de chaleurs.  M : Ça y est alors, tu commences à décoller ! Est-ce que tu ressens d’autres sensations spéciales ?  E : Ouuuuaaaiiiiisss !!!! Je suis irrésistiblement attirée par les effets lumineux autour du bâtiment, je me sens toute légère.  M : Je suis rassuré : vu le sourire jusqu’aux oreilles que tu

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arbores, ton voyage intersidéral est plutôt bien engagé. Et ma navette psychédélique est aussi sur la rampe de lancement ;-)))) E : Arrive vite, c’est trop bon là-haut ! Mais ici-bas, on est où ? M : Ça ne te dit rien ? E : Beh, le lieu ne m’est pas inconnu, mais je serai incapable de le replacer dans son contexte, et encore moins dans le mien. M : C’est le Palais de l’Elysée. E : Comme les Champs ? M : Euh… oui, tout pareil d’une certaine façon. Elysée pour les anciens grecs, était le séjour des héros et des humains vertueux après leur mort (autant dire que dans l’autre monde, peu nombreux de ses résidents aurait pu y séjourner). II y régnait un printemps éternel. E : Pour sûr, c’est sympa comme résidence à vie, ou mort. Ce jardin à la française, avec son allée centrale dans l’axe de l’hôtel, ses parterres de broderies et ses allées de marronniers bordées de charmilles, complète plaisamment le palais. Ces splendeurs m’emplissent de joie, une profonde jouissance s’empare de moi, comme si j’avais le droit de goûter au Paradis. Cette plénitude de l’être, ce mielleux de Liberté acquis de hautes Révolutions, ce vinaigre de la servitude volontaire alchimié en Grand Cru de l’Egalité recherchée, ce bonheur de la communion Fraternelle avec l’autre, les autres. M : Ah la poésie sous champis, j’adore. C’est tellement beau de voir une individue s’orgasmer par la pensée, imaginant l’Emancipation de l’Humanité, si émue que tu en verses ta petite larme. E : Si je suis bouleversifiée par cette vague d’émotions, c’est parce que je crois bien que ce n’est pas ma psyché qui hallucine mais plutôt ma mémoire à long terme qui semble se réveiller. M : Tu crois que tu es déjà venue en ce lieu ? E : Ça me paraît de plus en plus clair : ces terrasses, bosquets, allées sinueuses et rivières aboutissant à un petit lac ; je crois pouvoir dire que j’y suis venue, que j’ai vue et que j’ai vaincue ! Mais qui, quand, quoi et comment ? pfut, lo no say, pas la moindre idée, mais je compte sur toi pour m’aider à me tirer les Collectif des 12 Singes

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vers mémoriels du nez.  M : Tu crois que je t’ai amené ici pour quoi ? Je pensais bien que tu devais du moins connaître ce lieu, mais si en plus tu y as vécu des évènements forts en émotions, ça ne peut qu’être plus rafraîchissant pour tes mémoires.  E : T’es un malin toi !! Merci pour tout ce que tu fais pour moi Moa, ça m’aide vraiment. Et tes champis c’est pas des girolles ! C’est trop puissant comme ambroisie de l’esprit, au-delà de découvrir au fur et à mesure mes souvenirs, j’appréhende complètement différemment ma personnalité, je fais abstraction de bien des choses qui encombrent inutilement ou négativement ma pensée pour aller droit au but, à l’essentiel présent en chaque être. C’est trop bon de faire le vide en soi, même si ce n’est pas le néant, mais plutôt une notion de béance, un gouffre de plénitude, à l’abri dans un corps en harmonie, en communion avec l’extérieur via des sens ultra récepteurs qui amplifient le moindre stimuli pour en faire une source émotionnelle d’osmose absolue entre le Moi, le Sur-Moi non plus contre le reste du monde, mais avec et en lui.  M : Je t’avais bien dit que c’était une expérience au-delà du réel ! C’est bien pour ça que les champis faut les Respecter, autant que soi-même !  E : Certes, on se sent tellement extralucide (vision plus approfondie des choses), extrahumain (des sensations que le commun des mortels ne connaîtra jamais, sauf sous drogue), extraverti (empathie et symbiose avec toute l’Humanité), que la tentation est forte de vouloir remonter au 8ème ciel (le 7ème étant celui de l’orgasme sexuel, le niveau supérieur est la jouissance de toute sa machinerie humaine, en harmonie avec celle des autres et notre environnement).  M : T’as tout compris, je suis épaté que tu tires de toi-même des conclusions de ce genre. Tu devais être une tox dans ta vie antérieure !  E : Qui sait ? En tout cas, pas moi. Mais je sens vraiment que je suis sur la bonne voie pour me retrouver. J’ai pleins de flash étranges en regardant le jardin de l’Elysée, avec un grand benêt

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dégarni face à des journalistes qui lui posent des questions un peu « dérangeantes » (pas trop non plus, ce sont des journalistes tout de même, ils font parti du plan média de la pègre de la Correza Nostra). M : Tu dois sûrement parler de ce fourbe de Chirac, un arriviste de première. E : Quel pommier desséché. J’ai un flash où justement ici dans ce jardin, lors d’une garden party du 14 juillet 1998, un des présentateurs télé (celui à sa solde en plus, un gars des bétonneurs et laveurs de cerveau de TF1), avait demandé à quoi pouvait bien servir le président de la république, suite à sa dissolution ratée de 1997 et l’arrivée des socialistes au gouvernement. Un silence pesant s’installa durant de longues secondes d’embarras, puis Chichi balbutia quelques explications à deux euros sur sa nécessité en tant que garant des institutions (lui, le plus grand escroc qui devait être en prison, l’opposé d’Arsène Lupin le gentleman cambrioleur, lui qui prend aux pauvres pour se le redonner à lui-même, déjà riche : vraiment du foutage de gueule). Il se devait de valoriser le président, pour donner une certaine image : une grandeur … de roi (la Vè étant une république monarchique avec sa cour et ses courtisans). M : Ça fait plaisir à entendre, tes souvenirs se mêlent à ta fougue, j’aperçois tout doucement la véritable Esperanta. E : Oui, je sais pas pourquoi, mais je sens que je tiens le bon bout avec ce grand guignol de Chichi la Malice. Il me semble même que c’est « grâce » (ou plutôt à cause de lui) que les Citoyens se sont (enfin) véritablement pris en main. Notre président de la république était indubitablement le plus indigne des Citoyens (et pourtant ses potes de la Chi’Rac Ademy Ŕ faut que le Peuple en chie et qu’il raque, tout en fermant sa gueule, on est là pour 5 ans et on tiendra coûte que coûte jusqu’au bout Ŕ n’y allaient pas avec le dos de la cuillère en argent), mais tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse (ou nous la brisons) ! M : Mouais, c’est clair qu’avec Chirac le système montrait bien qu’il était incapable de s’occuper concrètement des problèmes des petites gens. Et quand enfin il s’attelait à la tâche, c’était pour Collectif des 12 Singes

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casser le peu de droits sociaux restant pour finaliser la bascule entre une Vème république (de sortie de guerres de décolonisation et de parachutage despotique d’un certain général en 1958) postindustrielle moribonde, et un capitalisme sauvage où les frêles règles de protection des véritables moteurs de l’économie, ceux qui produisent et non les dirigeants, ne servaient qu’à assurer leur survie (et non leur développement et épanouissement). E : Tiens moi la main, je sens que ça vient !!! YYeeess, je retrouve la plénitude jouissive du Grand Soir ! Je me souviens maintenant que tu m’as dit tout ça ! M : Très bien ça, pour une bonne nouvelle, c’est une bonne nouvelle. Mais encore ? E : Je revois la scène, la veille du Grand Soir : Super Menteur était passé le mardi au journal de 20 heures, en diffusion sur toutes les chaînes françaises et analysé par tous les habitants du village planétaire (tout se sait très vite), toujours curieux et espérant des Révolutions Françaises, de ce pays de la Liberté et des Droits des Humains. Je me rappelle qu’il nous avait fait un discours à la Castro, sermon d’une heure Ŕ qui en paraissait trois Ŕ sur la nécessité que certains cessent la Grève et reprennent le travail, dans l’intérêt de tous les Français (mais bien sûr ; surtout de certains, les gros possédants). Il disait « Françaises, Français, je vous ai compris ! », sauf qu’à nous on nous l’a fait pas 3 fois (on peut tromper 1 fois 1000 personnes mais pas 1000 fois 1 personne, ni 1000 fois 1000 personnes) : notre beau parleur / gaffeur national nous avait déjà fait le coup en 1995 avec la fracture sociale, après le séisme du 21 avril 2002 où il se voulait fédérateur et impulseur d’une nouvelle forme de politique (on a bien vu laquelle, celle de nous la mettre encore plus profond et en étant bâillonnés !) puis après la claque des élections régionales de 2004 (seule une région à droite, qui préfère rester anonyme). M : Pour sûr, le vieux usé et fatigué avait l’art de la sémantique et d’embobiner les foules (même si c’est surtout sa fille / sa conseillère, Claude, qui lui marketingait ses discours évocateurs). Et j’imagine que les médias lui avaient préparés le terrain, qu’ils

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donnaient les informations qu’ils voulaient bien dévoiler, tout en les présentant sous un jour favorable ou en mentant par omission. E : Oui, on avait droit aux mêmes discours politico-médiatiques, qui passaient en boucle, appelant à la raison et stigmatisant les très rares écarts (il y a des cons partout, mais là ils étaient très surveillés et empêchés par les Révolutionnaires eux-mêmes). M : Putain de médias de masse ! Ils jouaient toujours sur la division pour mieux régner, stigmatisant Paris la Cité Rebelle (qui a toujours le vent de la Liberté en poupe !), lui jetant l’opprobre pour valoriser la vraie France, celle qui travaillait ? (France rurale, France de la honte, dixit Gambetta) E : Non, là où c’était magnifique, contrairement à bon nombre d’autres Révoltes et Révolutions que le pays ait connue, c’est que toute la France s’est levée à l’unisson du ras-le-bol général. Enfin, les divisions culturelles et régionales, que l’état avait crée et / ou entretenu pour mieux régner, tombèrent (sans pour autant renoncer au juste droit à la différence) tels des murs de Berlin intérieurs. M : Il disait quoi dans son allocution Chirac pour se mettre comme ça tout le monde à dos ? E : La même rengaine éternelle en temps de crises profondes en France : que des éléments agités, violents, manipulés par des agents extérieurs, se livraient à des orgies et s’enivraient puis volaient et pillaient tout ce qu’ils pouvaient, et brûlaient le reste. Toujours cette peur irrationnelle du spectre noir (le rouge étant lorsque les Révolutionnaires croyaient encore changer de vie « juste » en rasant les bases politiques mais au profit d’une nouvelle classe oligarchique économique), hérité de la sanglante Révolution bourgeoise de 1789 (faîte grâce et avec le petit Peuple, puis ce dernier fut muselé dans le sang). M : Ça avait malheureusement sauvé l’ordre (bourgeois, mais pas le Populaire, bien au contraire) en Mai 68 lorsque De Gaulle fit ce genre de discours et dissout l’assemblée nationale, la contrerévolution déferla dans les urnes. Cela engendra une contreréaction toute aussi radicale. J’espère que cette fois-là le Peuple n’était pas aussi bêtement tombé dans ce panneau très simpliste Collectif des 12 Singes

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des choses !  E : Aucune chance, nous avions atteint le point de rupture, de non-retour : trop de foutage de gueule tue le foutage de gueule !!! Même les attentistes qui travaillaient encore, malgré la désinformation constante sur les motivations profondes des Révolutionnaires et leur nombre (60% d’acteurs et de sympathisants au sein de la population ; 20% ne s’exprimant pas mais n’en pensant pas moins, 20% de gros possédants qui se terraient et préparaient la contre-attaque dès que possible) furent choqués par le discours apocalyptique mais sans arguments solides du président : ils descendirent dans la rue du moins pour discuter avec ces Révolutionnaires si « dangereux » (pour le pouvoir, pas pour les personnes et les biens) et voir ce qu’il en était réellement, si ce n’est pour carrément venir grossir la masse des Contestataires. Les chiens de garde, médias de tous types de support, aboyaient désormais dans le vide, plus personne n’y accordait le moindre crédit, puisqu’il n’y avait plus de téléspectateur devant le poste. Nous prîmes donc les choses en main, nous rendant maîtres des structures de communication et de (dés)information : la manipulation propagandiste du système capitaliste bourgeois fut éradiquée, aux intérêts de la Conscience Citoyenne. Alors que la télévision (comme nous le confirme Patrick Le Lay, boss de TF1) servait à lobotomiser le public pour qu’il con Ŕ somme (soit con, consomme et tais-toi), pour la première fois, les Citoyens ont pus avoir accès à de vrais programmes de réflexion, de développement, d’analyse. Le Peuple évoluait de la passivité consommatrice (encéphalogramme plat, mort intellectuelle), à l’activité réflexive et constructive (donc Subversive) !  M : Et comment avez-vous achevé la bête immonde, l’état, source de tous vos malheurs ?  E : Aussi loin que je me rappelle, après le spot publicitaire de Chirac pour la république bourgeoise que nous rejetions, des affiches ont été placardées dans toute la France : « Démobilisation Générale ! Mercredi, personne ne va à son travail (sauf services prioritaires genre pompiers et hôpitaux bien

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sûr), on s’immobilise, on regarde autour de soi, on parle avec les autres. On discute, sous un angle pratique, de la possibilité de tout arrêter en ne gardant que les activités vitales. On élabore le programme d’études et de réflexions destiné à remplacer les activités stériles, on fixe la date de l’exercice suivant. » C’était fin avril, entre les deux tours de la présidentielle, il faisait beau, les gens débattaient dans les rues, c’était la Grève Générale. M : Mais les forces de l’ « ordre » (plutôt les forces du capital et de la bourgeoisie) ne sont pas intervenues ? Parce qu’en mai 68 les Révolutionnaires étaient dans la même logique d’idées que vous, et nos représentants n’avaient pas hésités à envoyer les robocops (les CRS, crées sous le régime de Vichy pour empêcher la chute du gouvernement en même temps que celle de son protecteur allemand, mais préservées par la suite, tout comme les renseignements généraux). De Gaulle s’était même tâté pour envoyer l’armée, même si son rôle institutionnel est la défense du territoire, pas l’attaque de civils en milieu urbain. E : Officiellement du moins, car les CRS étaient déjà à mi-chemin entre le soldat et le flic bavuriste. Depuis 2002 et les désastres de l’armée russe à Grozny (Tchétchénie), le commandement de la doctrine et de l’enseignement militaire supérieur (CDES) avait défini de nouveaux modes opératoires, testé des équipements spécifiques et édité des manuels à destination des différentes forces interarmes (infanterie, « génie », blindée) afin d’être opérationnel lors de guerre civile à caractère urbain. M : Ça me donne envie de vomir. Professionnalisation des armées et changement stratégique d’objectif : finie la guerre conventionnelle (à l’extérieur), place à la guerre civile (à l’intérieur). Et comment ça s’est passé ? E : La France étant le pays des guerres civiles et des Révoltes plus ou moins Révolutionnaires (Jacquerie paysanne de 1358, Fronde parlementaire de 1648, Révolution bourgeoise de 1789, Commune Insurrectionnelle de Paris de 1792, Trois Glorieuses de 1830, Révolte des Canuts de 1831, Révolution Sociale Démocratique et Universelle de 1848 Ŕ Printemps des PeuplesŔ, LA Sociale de la Commune de Paris de 1871, Grève Générale de

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1936, Révolution des mœurs de 1968 Ŕ à défaut d’être achevée au moins sous la forme de VIème république), les forces de répression étaient bien préparées et suréquipées. Sauf que nous n’avons pas marché dans leur jeu ! M : Vas-y, enchaîne Kool Shen, qu’est ce que vous avez fait alors ? E : Les gens en débattant eurent l’idée (pour protéger le mouvement Contestataire) de faire des pique-niques partout dans le pays devant les casernes des forces d’oppression et les représentations du pouvoir (centralisé ou non). Il y avait des centaines de personnes mangeant devant les grilles des commissariats et autres gendarmeries, les préfectures, les mairies, sans oublier (on ne sait jamais) les casernes militaires. Des tours de garde et de surveillance des côtés obscures de la force furent organisés. Du coup, la plupart des manifestations du mercredi se sont passées dans le calme vu qu’il n’y avait pas de provocation policière. Des services de sérénité s’étaient auto-organisés pour protéger les manifestants et les biens publics et privés. Nous étions là pour montrer notre désaccord et notre volonté de changement, pas pour piller des magasins ou détruire pour le « plaisir ». M : Et comment vous avez eu la tête de l’état, puisque c’était votre objectif ? Puisqu’à l’Elysée, il y a une protection permanente du pouvoir. E : Certes. Dans le cas de Paris, après avoir prit possession des bâtiments publics institutionnels comme l’assemblée nationale, l’Hôtel de Ville, le sénat, la préfecture de police de la Seine et autres ministères, nous avons conduit les personnalités administratives à Notre-Dame. M : Pourquoi Notre-Dame ? E : Car cette église est énorme, bien située en plein cœur de Paris sur l’île de la Cité, donc difficile (même pour des troupes d’élites) d’y faire une opération coup de poing pour récupérer les « otages du Peuple ». Pour Chichi c’est sûr que c’était différent. M : Pour sûr, je t’écoute, je suis tout ouïe ! E : Comme tu le penses bien, l’Elysée était le seul endroit où nous Collectif des 12 Singes


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n’avions pas pu bloquer les forces de l’ordre. Comme toutes nos manifestations, celle qui arriva devant ce cordon immense de tous les uniformes coercitifs que la république peut avoir à sa solde pour matraquer les Révoltes justifiées, était Pacifique, se déroulait dans la bonne humeur aux sons des trompettes et autres tambours, composée de toutes les différences qui font la diversité de la France (femmes, hommes, familles, jeunes, vieux, blacks, blancs, beurs et autres). Arrivée 200 mètres devant ce barrage, un général nous indiqua par mégaphone que si nous avancions encore il ferait feu avec des gaz lacrymogènes puis avec une artillerie plus lourde genre jets haute pression.  M : « Normal » ! ou plutôt il fallait s’y attendre !  E : Pour bien montrer que nous faisions une manifestation Pacifique et que nous ne voulions que nous en prendre aux institutions, pas aux personnes, le million de Révolutionnaires que nous étions fit une holà inversée en s’asseyant dans un silence absolu. Démonstration était faite que nous étions non-violents, que nous entendions bien rester là tant que l’état ne serait pas déchu (représenté par la mise sous scellés du président de la république Ŕ que nous ne voulions plus Ŕ Jacques Chirac), mais surtout que nous n’avions aucune peur de la force, étant donné notre union Pacifique et Fraternelle.  M : C’est fort ça, c’est sûr que ça en impose ! Les gorilles allaient-ils succombés au Respect que cela peut et doit inspirer ?  E : Tu le sauras à la fin de mon histoire ! Une femme, les mains en l’air avec un mouchoir blanc (signe de trêve), s’avança tout doucement vers le cordon. Filmée par un pote à elle, elle brandit un mégaphone et s’arrêta à 50 mètres des soldats : « Chers frères, nous sommes ici en tant que Citoyens Démocrates, tout comme vous l’êtes à n’en pas douter (en dehors de votre travail, dès que la matraque est au vestiaire). Notre manifestation Pacifique a pour seul objectif de faire appliquer la Constitution, selon l’article 25 des Droits de l’Humain qui stipule que la souveraineté réside dans le Peuple; elle est une et indivisible, imprescriptible et inaliénable. Las de ne pas être écoutés par nos représentants politiques, déçus que rien ne change par souci de préserver les intérêts particuliers de quelques uns au

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détriment du bien général, nous sommes ici pour récupérer notre pouvoir trop longtemps délégué. Notre Constitution indique : un Peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa Constitution. Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures. La Résistance à l’oppression est la conséquence des autres Droits (articles 28 et 33) ; nous comptons bien faire valoir notre légitimité : quand le gouvernement viole les Droits du Peuple, l’Insurrection est pour le Peuple, et pour chaque portion du Peuple, le plus sacré des Droits et le plus indispensable des Devoirs (article 35 de la Constitution de 1793, inappliquée car la plus Libertaire). Les chars communistes chinois se sont arrêtés devant un seul homme à Tien An Men en 1989, l’armée portugaise a fait sans aucun coup de feu la Révolution des Œillets en 1974 (dépose du dictateur Suarez) : les défenseurs du Pays de la Liberté et des Droits de l’Humain oseraient-ils tirer sur une Révolution Pacifique et avant tout Légale/Constitutionnelle ??? Personne ici ne veut s’accaparer le pouvoir, nous savons trop bien les désastres et sinistres qui peuvent en découler. Nous sommes tous des Citoyens Responsables et allons remettre l’autorité étatique aux mains, non d’une nouvelle forme de dictature, mais de tous les résidents français selon le droit du sol. Nous n’avons aucune haine ou esprit de vengeance envers vous, vous avez obéit aux ordres jusqu’ici (même si on peut justement vous le reprocher). Ne commettez pas l’irréparable, ne soyez pas anticonstitutionnels et fratricides, ne prenez pas le risque de lancer une guerre civile. Comme vos illustres aïeux qui lors de la Commune de 1871 ont su écouter leur fort intérieur quand leurs commandants leur ordonnaient de tirer sur la foule qui défendait ses droits : CROSSE EN L’AIR NOS FRERES !!! Notre désir le plus cher est de donner l’exemple en faisant la première Révolution Constitutionnelle et vierge de tout sang de l’Histoire ! Ne parjurez pas votre fidélité envers le Peuple Français et le monde entier qui vous regarde. Rengainez vos armes, cadenassez les : ni vous ni nous, n’en auront besoin !!! »  M : Belle preuve de courage Révolutionnaire !

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 E : Absolument pas. Nous étions dans notre droit, il n’y a pas de notion de courage quand on veut faire appliquer la loi, seulement la détermination de ce que Justice soit rendue.  M : Dis moi, ce ne serait pas toi la femme qui s’est avancée par hasard ?  E : P’t-être bin qu’oui, P’t-être bin qu’non !  M : Et beh, l’arabe a bien adopté la Normand’touch.  E : Bien sûr, nous sommes tous des fruits multiculturels !  M : Ce n’est pas moi qui dirai le contraire. Et finalement, comment ça s’est terminé cette histoire ?  E : Les soldats se sont un peu tâtés, les généraux (pas généreux pour un sou) continuaient de gueuler « A mon commandement, armes à l’épaule ». Pour être un peu plus « sûr » que tout se passerait pour le mieux (c’est-à-dire sans effusion de sang), spontanément, un groupe d’une trentaine de femmes avança également avec les mains en l’air (comme pour montrer qu’elles étaient otages de la force, de l’ « ordre »). Elles avaient dans leurs mains des fleurs : chrysanthèmes blanches si ça tournait mal, rose rouge de la passion si les robocops restaient sages. Les premiers à « fléchir », ou plutôt à réfléchir (chose rare dans leur métier), furent les jeunes recrues : elles ne voulaient pas être mêlés à un éventuel et tragique bain de sang, alors que le Peuple leur semblait plus responsable que ses dirigeants (comme bien souvent, mais avant ils se trahissaient en faisant appliquer des lois inadaptées). Eux aussi en avaient marre d’être les protecteurs d’un état qui les regardait de haut : même eux, tout autant que les gendarmes qui n’ont aucun droit de grève et d’expression car militaires, se rebellèrent en 2001 contre le gouvernement pour avoir une meilleure reconnaissance de leur employeur, l’état. Lorsque les premiers eurent cédés (la raison l’emportant heureusement sur l’ordre hiérarchique), les femmes leur jetèrent des roses agrémentées de vigoureux baisers, puis la foule les acclama. Les derniers à plier furent évidemment les moustachus qui voulaient casser du rouge (puisque eux, le rouge, ils le préfèrent en bouteille). Devant la liesse des femmes, les roses qui pleuvaient et les hourras de la foule pour les gentils robocops, le Collectif des 12 Singes

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côté obscur de la force ne pouvait plus que s’incliner devant la puissance de la Volonté Populaire. Les femmes se précipitèrent pour alors mettre des roses au bout de leurs fusils à pompe, leur titillant la moustache pour finalement leur claquer la bise à eux aussi, ils étaient un peu bourrus mais pas si méchant que ça, au fond, bien au fond. M : Le Peuple avait regagné sa Liberté ! Enfin, après moult Révolutions, vous aviez réalisé le Grand Soir, celui où l’état tomberait pour qu’émerge une nouvelle société, réellement basée sur la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. E : Ouaip sieur, on s’est pas dégonflés et surtout on s’est pas laissés impressionner par les Dark Warriors de tout crin, protecteurs du système. Nous avons marqué la chute finale de cet état décadent en prenant Chichi en « otage du Peuple ». Ses anciens miliciens, retournés à la Lumière de leurs Sœurs et Frères Citoyens, entourés de la foule calme, sortirent Chirac du palais de l’Elysée avec les menottes aux mains. M : C’est un symbole fort ! Enfin, celui qui devait être en taule depuis au moins 2001 (date où sa corruption était la plus flag’, même si depuis qu’il était maire de Paris Ŕ 1977, le premier maire de Paris depuis la Commune de 1871 Ŕ il s’en était mis pleins les poches), l’état (et les socialos qui n’ont rien fait pour appliquer la loi) ayant montrer son injustice évidente (tous égaux mais certains plus que d’autres), le Peuple prit cette Justice en main, de façon impartiale et digne. E : Les seules agressions envers Chirac furent des oranges et des pommes jetées, pour agrémenter son incarcération. M : Ça partait plutôt d’un bon sentiment alors, hihi ;-) E : Nous nous adressions aussi au monde pour lui montrer qu’une république pouvait, et se devait, de déclarer son propre système étatique aboli et interdit (une des rares choses qu’il ne soit pas interdit d’interdire, bien au contraire !) : l’état était désormais persona non grata, système non bienvenue ! M : Pour que souffle un vent de Liberté sur le village planétaire. Ça devait être magnifique de participer à cet élan Révolutionnaire qui venait couronner de succès 5 000 ans de Luttes contre le Collectif des 12 Singes


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système dogmatique de la tragique trinité : religion, état, monnaie. E : C’est clair, j’en tremble encore à cette simple évocation. Tu ne peux pas imaginer le feu d’artifice de liesse populaire, le sentiment étrange mais jouissif de la communion parfaite des êtres, l’Harmonie de tous les esprits avec tous les corps dans cette fête orgiaque (façon de parler, même si tout le monde s’aimait ce soir là, ça n’a pas fini en partouze non plus, du moins pas pour tous). Le Grand Soir est incontestablement la meilleure soirée de toute ma modeste vie. Cette extase orgasmique de la Révolution, cette espérance … TEMPS MORT : c’est énooorme, cet espoir des lendemains qui chantent, mais c’est bien sûr !!! M : Quoi, qu’est ce qu’il dit mon marin ??? E : NADIA, je m’appelle Nadia !!! M : Joli prénom. Beaucoup de gens ont pris ce prénom à Utopia, en souvenir d’une légende urbaine. E : Merci, ça veut dire « Espoir », en arabe, slave, russe, allemand, italien. M : (petit clin d’œil avec gros sourire) Voilà une pierre angulaire à ta personnalité que je suis heureux que tu ais retrouvé. E : Je suis trop contente, c’est un gros poids en moins. Toutes ces ressouvenances et good vibes, c’est grâce à ce good trip aux champis. Merci de m’avoir permit de vivre ça avec moi-même et encore plus avec toi, sans qui je ne serai pas allée aussi loin dans mon exploration fabuleuse de mes Mois. M : Je t’en prie, c’est toi qui as fait tout le travail pour retrouver tes mémoires. E : Oui mais sans le guide et fil d’Ariane que tu as été pour moi durant ce voyage psychédélique, je n’aurai pas pu triper aussi à l’aise avec moi-même et ma psyché. Et je tiens à t’en remercier ! un point c’est tout. M : Ok boss ! E : Et toi, ton vol intersidéral ? Heureux ? M : Mouais. E : Ouh, c’est un petit oui ça. Tu veux qu’on en parle Bob ? M : Beh en fait j’ai un peu bad tripé en repensant à ce que Collectif des 12 Singes

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c’était…. à comment devait être la vie là-bas, dans ce monde-là en ce temps-là. Je n’aime pas trop remuer la merde du passé. E : Je comprends, ça ne doit pas être gai pour toi d’entendre les misères du monde d’avant. Surtout quand on voit comme c’est … l’Elysée des vivants ici !!! M : Et oui Miss, c’est un autre monde ici, c’est pour ça que je m’y sens si bien. E : Mais qu’est ce qui a fait qu’on en arrive là, à cet état de saturation par rapport au vieux monde, justement à ce moment-là, je n’arrive toujours pas à m’en rappeler. M : Ah ça, je crois bien que je peux t’aider ! E : Encore une fois !!! Envoie la sauce alors !

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Chapitre VI

Les veilles du Grand Soir, la montée des frustrations de la « fin de l’Histoire »  M : Avec la chute du mur et du communisme en 1989, nous avons assisté à une véritable hécatombe idéologique ! Tiersmondisme, socialisme, planification, union de la Gauche, contreculture, Utopie, autogestion et autres logiques, rien ne survécu ! Le réalisme de crise avait tout emporté sur son passage déferlant, la fascination technologique tout éclipsée et la conversion aux Droits de l’humain tout réfutée ! C’est alors que les Peuples, abasourdis par un pan entier de l’humanité qui s’écroulait après 70 ans de mauvais et fourbes services, se tournèrent vers de nouvelles causes et modes : l’argent, l’entreprise, le réalisme, le commerce extérieur, la croissance, la nouvelle charité et le bon cœur coluchien, la Révolution médiatique, le Top 50 et le rock maître du monde musical ! Une « délicieuse » plongée dans la société individualiste de masse, divisée mais prospère, matérialiste mais mondialiste, prosaïque mais distrayante. Ce fut même une Libération, tant les docteurs de la foi nous avaient lavés la tête de certitudes !  E : Peut-être, mais à peine nous sortions d’un monde bipolaire relativement stable dans ses forces opposées qui s’annulaient presque, que nous sommes rentrés dans un nouveau monde de violence avec la guerre du Golfe de 1991 !  M : C’est clair que ce fut une grosse claque, d’autant plus que les Occidentaux avaient magouillé depuis des décennies avec Collectif des 12 Singes

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Saddam Hussein pour lui vendre des quantités massives d’armes de destructions (surtout les US, et la France qui lui vendait la moitié de sa production d’armes). Pour ces vendeurs de mort, la guerre du Golfe a été une gigantesque opération de marketing funéraire !  E : La preuve, les VRP des missiles utilisaient les images filmées des bombardements pour montrer l’efficacité de leurs systèmes de repérage. On était censés assister à une vraie guerre propre, avec ses frappes chirurgicales, mais comme d’hab, sous les bombes on retrouvait toujours les mêmes, les civils qui n’ont rien demandé à personne ! La guerre terminée en vitesse (tellement vite qu’ils ont oublié de renverser Saddam, ou plutôt ils l’ont laissé en place pour qu’il se rachète, en mettant la main au puits de pétrole), tout le monde clamait haut et fort qu’il n’y aurait plus jamais ça, que les complexes militaro-industriels contrôleraient les ventes d’armes (comme si un vendeur allait se donner la peine de vérifier qui achète quoi : la seule morale qui compte à leurs yeux c’est celle d’un S vert barré deux fois). Mais ils n’ont même pas attendu la fin des opérations pour réenclencher la prospection intensive, cette guerre commerciale tout aussi impitoyable que les combats qui étaient tout juste sur le point de cesser ! Les alliés d’hier s’opposaient alors de manière plus féroce, entre les EtatsUnis d’un côté, face aux restes du monde (notamment déjà Chinois) et notamment d’une Europe trop divisée pour ne pas en faire les frais.  M : Tu m’étonnes, c’était l’époque pas si révolue où il y avait les atlantistes attentistes des nouvelles orientations américaines pour définir une Europe alignée forte, et les continentaux qui concevaient l’Europe comme un agrégat de nations plus individualistes que communautaires !  E : Oui, mais ça c’était l’air du temps ! Je me rappelle justement qu’avec la nouvelle donne de la mondialisation et de l’internationalisation des échanges, on assistait à la montée des affrontements communautaires, de l’identité nationale ou ethnique. La Chine, les Indes, le Brésil, tous ces pays qui vivaient en autarcie voulaient eux aussi « profiter » du boom économique

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d’après communisme.  M : La preuve en est qu’on parlait d’explosion démographique, ce qui sous-entendait bien que l’humanité éclatait, se décomposait, voire mourrait à petit feu de congestion, de surnombre. Vu que tout le monde voulait rattraper son retard en développant ses propres tissus économiques, il n’était plus aussi facile pour les humains de vivre simplement ensemble, comme du temps où les blancs occidentaux étaient tout puissants et faisaient la pluie et le beau temps en imposant leurs conditions.  E : Du coup, tous les pauvres affluaient vers les villes pour trouver du travail dans leur pays en développement, ce qui faisait grossir les rangs des mégalopoles. Ce qui est bizarre, car ces méga-métropoles sont les lieux où l’on se réfugie le plus volontiers, et où, en même temps, il est le plus terrifiant de vivre !  M : C’est clair que c’est une illustration démesurément dilatée et caricaturée de l’incapacité des humains à vivre ensemble dans de tels agencements tentaculaires. Surtout quand on sait que l’humain est un monstre hybride, qui tient autant de l’animal politique/social que du loup pour l’humain, avec cette fâcheuse tendance à détruire la société qu’avec les autres il a construite, même si il n’est rien sans elle. En cela, la réponse démographique était loin d’être suffisante à cette grande question du siècle à venir!  E : Faut dire aussi qu’on était en plein dans un processus d’uniformisation de la planète, de désenchantement mondial, marqué par le triomphe arrogant de la rationalité marchande, de l’économie de marché, et celui plus fragile, de la république de type occidentale.  M : C’est sûr que partout les traditions anciennes étaient défiées par cette occidentalisation (et surtout américanisation, vu leur impérialisme dont l’Europe divisée faisait aussi les frais) brutale ou diffuse, mais qui était le plus souvent perçue comme une agression !  E : C’est évident que face à ça, en réaction autant qu’en opposition radicale avec cette logique d’uniformisation, allaient se manifester avec une prodigieuse vigueur des Résistances Collectif des 12 Singes

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« différentialistes » : résurgences des nations à l’Est, revendications identitaires dans le tiers-monde, progrès du fondamentalisme religieux.  M : Pareil pour les pays développés d’ailleurs ! Eux aussi assistaient à des dérives communautaristes, aux replis ethniques, aux revendications régionalistes, religieuses ou tribales, qui témoignaient de la peur du vide habitant les républiques ! Il faut dire que, même si l’identité culturelle ne s’oppose ni aux valeurs universelles ni aux contacts cosmopolites, elle vient de la déculturation qu’on subit à l’intérieur même de la société : la culture se meurt lorsque la vie se trouve partagée entre une semaine de travail où seule compte l’efficacité, et des heures de loisirs pendant lesquelles on se repose et on consomme de la distraction futile ! La culture se meurt aussi lorsque la vie des individus se trouve, par la force des mutations sociales, coupée des traditions, et qu’elle tourne le dos à une école dont la finalité est devenue obscure. Pour nos parents c’était encore simple : plus tu bosses à l’école, mieux tu réussiras dans la vie ; des concepts qui ont clairement changé avec la compétition à outrance. A présent, il fallait être plus fort que l’autre et lui marcher dessus s’il y avait des possibilités d’ascension sociale à prendre ! Cet égarement n’était pas définitif, mais il allait durer longtemps !  E : Très juste, mais il faut expliquer aussi pourquoi les gens étaient aussi perdus : les intellectuels et autres têtes pensantes mettaient la même ardeur suspecte à nier l’universel qu’ils mettaient, il y a encore peu, à l’affirmer (tout dépend d’où ces valeurs venaient, si c’était l’Europe alors c’était « bon », si ça venait d’Amériques ou d’ailleurs alors c’était « caca »).  M : C’est sûr qu’on était privé des idéologies qui passaient pour indispensables à notre santé intellectuelle et surtout morale ! On était exposés, sans défense, à tous les démons qui nous menaçaient : xénophobie, chauvinisme (spécialité bien française), intégrisme, fondamentalisme. Notre ennemi, alors que le communisme avait disparu, était devenu l’Autre, tous les autres ! C’est pour ça que Le Pen faisait trembler le monde politique avec sa perspective de forte poussée aux régionales de 1992. Surtout

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qu’en plus, jamais les Français n’avaient eu si peu envie de voter (énorme doute, pesant sur les capacités de la politique à changer le monde, qui démobilise les Citoyens) alors que jamais la situation n’avait autant réclamé qu’il le fasse, car s’abstenir, c’est voter le borgne facho ! E : Il savait y faire, sachant mobiliser les foules non pas avec des idées mais avec des mythes : il surfait sur la frustration de la petite bourgeoisie (si volatile, tantôt pro-Révolution Ŕ aucune ne peut durablement se faire sans cette classe, tantôt ultra-réac) ainsi que sur les réactions contre le métissage et la babélisation de nos sociétés (qui avaient pourtant cessées d’être blanches comme neige il y a bien longtemps déjà). M : D’autant plus que l’Europe cherchait à se redéfinir en lançant le traité de Maastricht, qui allait donner plus de pouvoirs à la Communauté européenne qu’aux états ! Au moment où trop d’ensembles se disloquaient, sa construction, déjà lente, ne devait ni s’arrêter ni être retardée. L’Europe portait en elle le germe de la Paix, de la Fraternité, de la « prospérité » pour les Peuples, même si le traité de Maastricht comportait lui plus d’aspects purement économiques que sociaux (comme la construction européenne depuis le traité de Rome en 1957 : l’économie d’abord, le social on verra ça après ; et ça durait depuis 50 ans). E : Là aussi, on a vu tous les nationalismes de bas étages refaire surface ! Surtout la France pour qui c’était une Révolution de lâcher un peu de son pouvoir ; elle qui avait toujours été ultra centralisée, avait concédé un peu de Libertés aux régions en décentralisant un peu avec Gaston Deferre en 1982, maintenant elle devait remettre une plus grosse partie de ses prérogatives dans des mains étrangères (vieille peur du complot international datant de 1789). M : Pour autant, les mains françaises n’étaient pas plus propres et le premier ministre Bérégovoy marchait la tête basse ! Il avait contracté un prêt sans intérêts (même si il n’y a rien d’illégal à cela) d’un million de francs à Roger Patrice Pelat, encore un pote peu fréquentable mais très fréquenté de Mitterrand. Il avait tardé à rendre la somme et les médias se sont déchaînés sur lui, livré en

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pâture à cette meute de chien. En réalité, il payait le prix fort (suicide avec l’arme de son garde du corps) du système de l’argent gris, adopté et amplifié par les élites (notamment socialistes) des années 80, concept ni tout à fait légitime ni tout à fait condamnable. Alors que les juges voulaient clarifier tout cela, les élites avaient cru que leur situation au sommet du pouvoir et du prestige médiatique les protégerait de tout. Mais la lumière des projecteurs avait longtemps brouillé les regards des curieux, à présent elle les aiguisait ! E : Je me souviens, c’est à ce moment-là que Chirac a joué sa dernière carte (après trois tentatives présidentielles ratées, il devait se ménager et assurer pour 1995) ! Il se présentait comme Monsieur Propre (on ne connaissait pas encore les nombreuses affaires de sa mairie de Paris) et a réussi à tout rafler : la majorité à l’assemblée nationale, la tête de son parti (le RPR) à savoir le nettement plus puissant de la droite, et le poste de premier ministre. M : Qu’il déclina ! Il avait déjà été plusieurs fois premier ministre, et il savait que c’était loin d’être une partie de plaisir ! Il préféra envoyer au casse-pipe son camarade de trente ans, Balladur. Il ne restait plus à Chirac qu’à attendre patiemment les prochaines élections présidentielles, dans 2 ans ! E : Combien ??? M : Deux ans !!! E : Putain, 2 ans à regarder tous ses potes bosser et lui attendre tranquillement que les bulletins de vote viennent à lui, vu que Balladur avait été clair : il ne se présenterait jamais à une élection présidentielle ! M : C’est là aussi où on voit pour la première fois sous les spotlights Sarkozy l’ambitieux. Le jeune député-maire de Neuilly accède à ses premières responsabilités gouvernementales en 1993, lorsque Edouard Balladur le propulse ministre du budget. E : Et il le sortait d’où, cette petite crotte ? M : Ce fils d’un immigré hongrois n’a pas vingt ans quand il assiste à son premier meeting politique, celui de Jacques ChabanDelmas, candidat gaulliste à l’élection présidentielle de 1974. Il Collectif des 12 Singes


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vient ensuite gonfler les rangs du RPR (le parti créé par Jacques Chirac en 1976). Il y est rapidement repéré, en particulier par Charles Pasqua, qui sera témoin à son premier mariage, et Achille Peretti, le maire de Neuilly, qui le fait entrer au conseil municipal. En 1983, Achille Peretti meurt. Pour sa succession, Nicolas Sarkozy décide alors de faire campagne pour son propre compte et Ŕ première trahison Ŕ de doubler l’héritier désigné, son ami Charles Pasqua. En quelques jours, il convainc les conseillers municipaux de voter pour lui et remporte la mairie de Neuilly. Maire de cette commune huppée, il y fait la connaissance de grands patrons comme Martin Bouygues, dont le groupe possède TF1 ou Bernard Arnaud, patron de LVMH. Il y rencontre aussi le présentateur de télévision Jacques Martin, et surtout la femme de celui-ci, Cécilia. Nicolas Sarkozy tombe éperdument amoureux de cette jeune femme qu’il épousera en 1996. E : D’accord, je vois déjà nettement mieux le genre du futur jeune loup avec les dents qui raillent le parquet ! Et ça a donné quoi avec Balla-mou ? M : Justement non, il était plus coriace que ce qu’il paraissait ! Il me semble que le « début de l’Histoire » avec le capitalisme triomphant s’est véritablement envenimé en France avec la décision de Balladur de désynchroniser les retraites du privé et du public. E : Je vois le genre, encore diviser pour mieux régner ! Tout ça pour mieux faire passer la pilule du travailler plus pour le même prix !!! M : Exactement ! Alors qu’auparavant les deux secteurs avaient la retraite après 37,5 annuités, cette loi a obligé les travailleurs du privé à accumuler 40 annuités, avec un calcul des pensions sur la base des 25 meilleures années au lieu des 10 et une revalorisation des pensions en fonction de l’évolution des prix et non plus des salaires. E : Et alors ? M : Du coup les salariés du privé subissaient une perte de 20% sur leur pension. Surtout, là où c’était démago et antisocial, c’est que depuis les Trente Glorieuses la productivité n’avait cessé Collectif des 12 Singes

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d’augmenter par la mécanisation des procédés, tout autant que par les licenciements dus aux délocalisations. Résultat : les entreprises dégageaient plus de marge, les salaires ayant peu évolué, et tous ces bénéfices supplémentaires allaient engraisser la part du capital plutôt que celle du travail. Il ne fallait donc pas s’étonner que les assurances retraites soient déficitaires. E : D’accord, en fait on a crée artificiellement un trou dans les caisses en n’augmentant ni les salaires (donc les cotisations) ni les prélèvements (alors que les entreprises faisaient plus de bénéfices) et l’état a dit que c’était aux employés de payer tout ceci en travaillant plus. M : Eh oui ! L’état n’a jamais été aux côtés des producteurs/ouvriers, mais toujours des investisseurs/capitalistes. Et quand l’état avec Juppé a voulu faire raquer ses propres employés, qui défendaient leurs sœurs et frères du privé en démystifiant le déclin programmé des assurances de retraite (alors qu’elles avaient été mises en place au sortir de la seconde guerre mondiale, là où le pays était ruiné et dévasté), la pilule est restée en travers de la gorge. Bien sûr, ces fonctionnaires défendaient leurs avantages (et non privilèges, qui sont réservés à une élite), mais ils Luttaient aussi pour que tout le monde revienne à avant la loi de Balladur et qu’on pose enfin les vraies questions de la répartition des richesses pour financer les systèmes. E : Ils avaient bien compris que leur employeur, puissant mais radin comme ce n’est pas permis et loin de donner le bon exemple, voulait les enfler comme il l’avait fait avec ceux du privé. Ces derniers aussi avaient compris à ce moment-là qu’ils n’étaient décidemment que de la chair à biftons, mais ils ne pouvaient que difficilement faire la grève ou manifester leur mécontentement car en cette période de chômage il était inopportun de jouer son emploi « sur un coup de gueule ». M : C’est que (comme toujours) l’état jouait sur la corde très sensible des différences entre public et privé, entre ceux que l’on disait être des privilégiés (alors qu’avoir l’état comme employeur c’est le pire des moindres maux) et ceux qui trimaient pour « engraisser » les autres. Les gouvernements ont toujours misé sur

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les antagonismes de situation, entre les salariés et les fonctionnaires, les villes et les campagnes, les régions riches et pauvres. Les syndicats avaient bougé bien sûr, mais avec un taux de syndicalisation le plus bas d’Europe, ils ne pouvaient pas vraiment faire bouger les choses. Ils se sont rattrapés en 1995 avec Juppé, quelques mois après l’élection de Chirac.  E : Justement, comment il a fait pour être élu celui-là ? C’est quand même l’un des plus gros escrocs que la classe politique ait connus !  M : Il y en a eu d’autres, mais c’est vrai que lui avec sa place de maire de Paris durant presque 30 ans, il s’en était mis plein le compte en banque et la panse (frais de bouche énormes, de quoi nourrir plusieurs restos du cœur pendant plusieurs saisons). Alors que quelques mois avant l’élection plus personne ne voulait de Chirac, ni dans le pays, ni dans le parti qu’il avait créé de toute pièce, le premier ministre décide de le défier dans la course à l’élection présidentielle de 1995, et Nicolas Sarkozy se lance à ses côtés, trahissant Chirac son maître spirituel, car il s’imaginait déjà premier ministre (comme Edouard se voyait déjà, trop, président). Chirac a été élu sur le fil, contre son « vieille ami de trente ans » Edouard et son infidèle lèche-bottes Sarko (qui est passé à l’ennemi au goitre en voyant que son mentor menteur n’arriverait jamais à être président, car on dit jamais trois échecs sans quatre), parce qu’il pouvait être un président sympa (et surtout parce que Balladur venait de se frotter et de se faire piquer par la jeunesse, opposée au SMIC Jeune du CIP) ! Mangez des pommes et réduisons la fracture sociale, c’est quand même plus « enthousiasmant » (même si ça n’a rien à voir avec un programme politique, d’autant plus qu’il avait deux ans pour se préparer) qu’un premier ministre pince sans rire (« je vous demande de vous arrêter », lors de la soirée électorale, devant ses militants qui manifestaient leur soutien) ou qu’un premier secrétaire du PS Jospin tout mou, sous tutelle du monarque Mitterrand pendant 14 ans au pouvoir et maître du PS depuis son coup de parti au congrès d’Epinay sur Seine en 1971. De toute façon, la gauche était morte avec le second mandat de Mitterrand,

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où il avait réagi de manière maladroite ou cynique aux scandales politico-financiers (affaire Urba), s’était rallié au culte de l’argent (normal, entre roi on se comprend) et voulait plaire, malgré les avertissements, au Wall Street Journal. La gauche était désarçonnée et abattue alors que la figure mitterrandienne du guide mystérieux et indispensable s’effaçait avec son créateur. E : Ah ça, c’est sûr qu’en face, le coup de la réduction de la fracture sociale, c’était un sacré bon coup de communicant (De Villepin, le poète pouet) ! Même si Chirac a tout foutu en l’air (il ne sait jamais se préserver sur la durée, mais il sait très bien rattraper son coup) en reprenant les essais nucléaires à Mururoa (alors que tout le monde avait arrêté ce genre de connerie) 10 ans après que la France ait coulé le Rainbow Warrior de Greenpeace (faisant un mort, « bravo » pour l’éthique, l’efficacité et la discrétion des services secrets) et en pleine commémorations du cinquantenaire de l’attaque nucléaire sur Hiroshima (et n’oublions pas l’autre grande oubliée de la dévastation atomique américaine : Nagasaki). M : C’est sûr que ce n’était pas malin du tout. E : Tout comme il allait faire sauter Juppé en allant à contresens de ses « engagements » pour réduire le gouffre de classe (la fracture sociale n’étant que la partie émergée de l’iceberg politico-économico-sociétal). Quatre mois après sa nomination, Juppé annonça un plan de réforme de la Sécurité sociale et d’alignement de l’ensemble des régimes particuliers (fonctionnaires, régimes spéciaux) sur le régime général des retraites. Les cheminots se mirent en grève et leur mouvement fut rejoint par les employés des transports publics urbains, d’EDF, de La Poste, de France Télécom, par les enseignants et des salariés du privé. Le pays était quasi immobilisé pendant un mois. Comme d’hab Chirac a toujours les mots mais jamais de vraies propositions (sans même parler de solutions) pour résoudre ces maux récurrents ! M : D’autant plus qu’il est mal entouré ! En 1997, croyant pouvoir donner un second souffle au premier ministre, sur lequel se cristallise le mécontentement, et renforcer sa majorité

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jusqu’aux élections présidentielles de 2002 (sur les « bons » conseils de De Villepin, fidèle parmi les fidèles), il dissout l’assemblée nationale et se prend une énorme claque électorale. Après une campagne éclaire, la gauche plurielle, emmenée par Lionel Jospin, remporte les élections et rafle un grand nombre de sièges et Chirac, pour la première fois président, n’aura eu pleinement le pouvoir que deux années (même si dès le départ ça partait en couille avec le ton intransigeant de Juppé et son balai dans le cul).  E : Bien joué les « stratèges », ça vous apprendra à jouer avec la Démocratie à des fins bassement politiciennes ! Ce qui n’était pas plus mal pour nous car Jospin était supposé avoir eu le temps de préparer un programme un peu plus motivé, même si il ne pensait pas pour autant revenir aussi vite et en fut donc surpris au milieu de son brouillon politique. Pour trouver de vraies idées, la solution la plus simple pour lui était de constituer une gauche plurielle, avec des verts et des rouges.  M : Et c’est vrai qu’ils ont montré qu’ils pouvaient encore faire la différence avec les partis de droite, en mettant en place les 35 heures (alors que les Français n’avaient rien demandé, mais pour une bonne nouvelle, c’était une bonne nouvelle). Il est vrai pour autant aussi que les 35 heures ont été faites n’importe comment, et que si on avait voulu les faire mort-nées on n’aurait pas fait autrement. Plutôt que de créer des emplois (quand on ne veut pas sortir l’argent pour les financer, rien ne se fait), ça a soit forcé les gens à bosser plus pour faire le même travail en moins de temps (donc ça crée du stress), soit ça a fait fermer les bureaux plus tôt (surtout chez les fonctionnaires, mais aussi dans les banques) ce qui était d’autant plus énervant pour les Français que les horaires d’ouverture devaient rester les mêmes et que la loi devait favoriser l’emploi de gens en plus pour assurer la continuité de services.  E : Ils ont quand même crée aussi les emplois-jeunes, même si c’était une solution transitoire qui devait durer car le travail ne se finance pas d’un coup de baguette magique. Du travail ce n’était pas ce qu’il manquait, mais il n’y avait pas l’argent pour le

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financer !  M : Oui enfin, l’argent était là mais on ne voulait pas rogner sur ses marges sous la pression des actionnaires et l’état devait calmer ses dépenses pour ne pas accentuer encore plus le poids de la dette publique (alors que les élites vivaient dans le faste républicain qui coûte la peau du cul) ! La preuve en est que nombres d’entreprises, à l’approche de la promulgation de la loi sur les 35 heures, ont vite tenté de négocier des accords. L’objectif était de mieux contrôler les temps de travail de chacun (donc leur productivité/rentabilité) et d’inciter les salariés à prendre des jours de repos plutôt que de leur payer des heures supplémentaires.  E : Ce qui était tout bénéf pour les entreprises, car les employés faisaient une pause bien méritée, et cela ne coûtait rien à part du temps (qui est de l’argent, mais qu’on ne perçoit pas pareil quand on doit mettre la main à la poche).  M : Surtout que la pression venait bien sûr de l’inspection du travail et des syndicats, mais aussi et surtout des employés : pourquoi se casser le cul au boulot si on n’est pas à l’abri des plans sociaux, et quand même des fonctions/responsabilités élevées ne donnent plus de protection ? Tous ces employés qui ont joué le jeu de la productivité/rentabilité pour « sauvegarder » leurs emplois (surtout les marges des entreprises), s’étaient défoncés au boulot (au propre comme au figuré, les drogues servant à tenir le coup), tout ça pour des semaines surchargées et des salaires au forfait qui ne tenaient pas compte des heures supplémentaires ! Même les cadres n’en pouvaient plus et accueillaient les bras ouverts cette nouvelle loi d’Emancipation Sociale.  M : Pour sûr, le capitalisme triomphant se comportait décidemment comme le dernier des mohicans des systèmes économiques (et politiques). Se sachant (plutôt croyant) intouchable à présent que le communisme était mort et enterré de part ses tragédies du passé, il laissait libre court à ses plus bas instincts : le règne de la finance absolue avait sonné ! Désormais c’était aux employés de supporter les risques qu’encourent les

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entreprises et les patrons.  E : Pfff, ouais. Ces financiers s’introduisaient par effraction capitalistique ou boursière avec la calculatrice entre les dents, souvent sous couvert de partenariat mais plus clairement comme prise de pouvoir ou d’influence par l’argent. Eux, les humains ils s’en foutaient, tout ce qu’ils voyaient c’était la rentabilité à court terme.  M : Et oui, c’est bien triste mais ils ne percevaient les femmes et les hommes que comme des salaires à cost-killeriser, pas comme des énergies et créateurs de valeurs, synonymes de richesse. Du coup, au moindre problème d’insuffisance de bénéfices, c’était les employés qui payaient le prix fort plutôt que de se poser les vrais problèmes d’organisation ou d’opportunité de telle ou telle action ou orientation stratégique. Dans le même registre d’abstraction (géographique cette fois), le capitalisme victorieux n’avait pas attendu pour se délocaliser en masse.  E : C’est sûr que c’est vraiment avec la chute du Mur et la montée en puissance de l’ouverture des marchés des anciens pays communistes ou socialisants, que l’on a vu nombres d’entreprises partir vers un nouvel esclavagisme économique dans des pays où la main d’œuvre était presque gratuite et corvéable à merci !  M : Justement, un bon exemple en est l’Argentine ! Alors que ce pays était plutôt prospère, comparé aux autres d’Amérique Latine, il fut frappé de plein fouet par les soubresauts économiques. En 1995, après la crise de la tequila, le Mexique dévalua sa monnaie, et le même phénomène se produisit au Brésil en 1998. Cela eut pour conséquence de baisser les prix des produits de ces deux pays permettant aux exportateurs mexicains et brésiliens de gagner des parts de marché au détriment des entreprises argentines. Ce qui eut des conséquences désastreuses pour les secteurs économiques argentins orientés vers l’exportation. De plus, certaines entreprises argentines et certains groupes multinationaux délocalisèrent leur production au Brésil, ce qui poussa encore le taux de chômage vers le haut. En outre, la vague de privatisation du début des années 90 mena à une situation où des pans entiers de l’économie de l’Argentine étaient détenus par

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des investisseurs étrangers. Ceci exposait le pays à la spéculation et à la fuite des capitaux, phénomène qui contribua de manière significative à la crise bancaire en 2001. E : Argent roi, quand tu nous tiens … par les couilles ! M : C’est bien pour ça que la conférence de Seattle de 1999 a due plier devant la mobilisation des altermondialistes, et c’était une première ! E : Je me rappelle de ça, ça m’avait toute retourné. Faut dire que, comme d’hab, les médias (et une partie de ceux de Gauche) balançaient des leçons condescendantes à ces Révoltés, mais quand le vent à tourné en faveur des petites gens, tout le monde a salué ce tournant décisif depuis la chute du mur. M : Beaucoup qualifiaient cette mobilisation de mauvais combat (car bien sûr la mondialisation n’est pas mauvaise en soi, au contraire, mais c’est ce qu’on en fait qui peut être nuisible pour les Peuples, souvent davantage les plus défavorisés), comme si le fait de ne pas accepter le monde tel qu’il était désignait des suspects. Comme si vouloir le changer valait condamnation. E : C’est en parti parce qu’avant ils s’appelaient mouvement antimondialisation, alors qu’ils étaient sûrement plus mondialisés que leurs adversaires, fonctionnant en réseau à l’échelle planétaire, réunissant toutes les tribus et nations, demandant des échanges équitables et exigeant l’application mondiale d’une philosophie des Droits de l’humain radicalisée ! M : Il y avait même José Bové là-bas, histoire de défendre ses fromages de Roquefort, que les Ricains voulaient boycottés pour protester contre l’interdiction des importations de viande bovine élevée aux hormones. E : En fait, c’était vraiment une communion des problématiques nationales, dans le cadre d’une « terre-patrie » (ou village planétaire) qui nourrissait l’espoir d’une nouvelle mondialisation, celle de la civilisation, de la culture, de la Citoyenneté, bref celle des humains plutôt que celle du travail mort, das Kapital. Un monde nouveau pointait son nez grâce aux Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication. M : Oui, enfin Internet n’était pas tout récent non plus. Je l’ai vu Collectif des 12 Singes


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arriver petit à petit dans nos ordinateurs. Ça faisait quand même déjà une trentaine d’années que les militaires US l’avaient développé pour assurer les télécommunications même en cas de destruction de plusieurs centrales téléphoniques. Ensuite c’est les scientifiques qui ont récupéré le bébé pour interconnecter les universités et partager de l’information. Même si jusqu’à Al Gore (vice-président américain en 1992), il faut dire que cet outil d’échange était lent, peu ergonomique et compliqué.  E : C’est clair qu’il fallait être spécialiste. Et c’est vrai que, parce que Al Gore voulait souffler le savoir-faire technologique aux Nippons qui étaient menaçants en électronique, c’est les Américains qui ont vraiment lancé le super réseau de communication en fibres optiques et ouvert la voie aux autoroutes de l’information. Ensuite, c’est véritablement le protocole d’échange hypertexte d’informations World Wide Web (www : large toile d’araignée mondiale) et encore plus le premier navigateur Mosaïc (futur Navigator de Netscape dont d’écouleront Mozilla puis Firefox) qui ont simplifié l’accès et l’utilisation d’Internet. Le réseau des réseaux s’ouvrait à tous, dans le monde entier, pour un prix modique.  M : C’est sûr que ce vaste réseau, ouvert à un large public dans le monde entier, ne promettait pas moins que de bousculer l’économie mondiale. Il allait chambouler les chaînes de valeurs définissant les coûts d’un produit ou service, les modèles économiques, les structures de distribution, les hiérarchies, s’affranchir des frontières et des droits de douane. Le village mondial convivial allait malheureusement aussi devenir un marché planétaire ultraconcurrentiel et sauvage, où les jeunes loups « barbares » allaient supplanter la vieille garde des « empereurs » de l’ancienne économie.  E : Oui, mais ça allait aussi éliminer les distributeurs intermédiaires qui ne faisaient pas grand-chose si ce n’est acheter en gros pour revendre au détail (comme les dealers), redonner le pouvoir de négociation aux consommateurs via les achats groupés, s’affranchir des majors dans le cadre des musiciens et des auditeurs.

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 M : Autant le net était Collaboratif, chacun alimentant la bête et favorisant le développement de nouvelles solutions, il était plus encore Libre et Gratuit : il ouvrait la voie à des pans entiers de l’économie qui ne seraient plus marchandisables ! L’information et la presse devenaient gratuites et facilement consultables, la communication s’affranchissait des contraintes matérielles et pécuniaires par le biais de la dématérialisation (email sans timbre ni enveloppe, voix sur Ip).  E : Yep, de même que la culture ! Même si le piratage en tant que tel ne peut pas être tolérable pour la survie des artistes et la pérennité de la création, il aura au moins permis au plus grand nombre de se culturer et de voir la vie autrement.  M : Certes, mais par rapport à la légitimité du piratage, on disait déjà à l’époque de la cassette (vidéo et audio) qu’elle allait tuer le marché artistique. Le problème n’est pas la technologie, car lorsqu’elle permet de faire une chose (enregistrer et faire partager), les gens utilisent ces nouvelles possibilités. C’est aux industriels de s’adapter : il faut que les fabricants s’entendent avec les producteurs pour que cette mutation ne lèse personne, à commencer par les artistes. Dans le cas présent, les zicos voyaient plus de monde venir à leurs concerts car leur son tournait d’oreille à oreille (comme avec la radio mais à la puissance infinie), idem pour les films car on en entendait parler et on allait les voir au cinéma car c’est quand même autre chose que derrière son écran avec un court/moyen/long métrage « médiocrement » filmé en cachette.  E : Oui, et ça posait la vraie question de la juste rémunération des créateurs, au dépend des spéculateurs de la vue et de l’ouïe qui lobotomisaient depuis trop longtemps nos sens avec leurs productions de dobes à prix exorbitant. Eux se faisaient des couilles en or au mépris des vrais créateurs de valeur à qui l’on jetait quelques maigres pourcents. C’était vraiment honteux de voir ces mégastructures s’engraisser sur le dos de si nombreux artistes à moitié crève la faim. Dorénavant les créateurs s’autoproduiraient à leur seul profit !  M : Mais en politique, aussi nous avions du pas joli-joli ! Le 22

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septembre 2000, Le Monde publiait la confession posthume de Jean-Claude Méry, promoteur et financier occulte du RPR. L’homme y décrit le trucage des marchés publics parisiens et le circuit de financement politique qu’il alimentait. Il accuse Jacques Chirac, à l’époque maire de Paris, d’avoir été au cœur du système. En 2001 et en 2002, le chef de l’état est à nouveau mis en cause dans l’affaire des HLM de Paris, pour des voyages effectués par lui et ses proches, et payés en liquide, et pour les « frais de bouche » considérables du couple Chirac à la mairie de Paris.  E : En plus, ça tombait mal car on discutait justement à ce moment-là d’une loi sur le quinquennat. Afin, notamment, de réduire les risques de cohabitation, Valéry Giscard d’Estaing, soutenu par le premier ministre Jospin, proposa de porter de sept à cinq ans le mandat présidentiel. D’abord réticent (normal, puisqu’il n’avait réellement fait qu’un deuxennat, avec Juppé), le chef de l’état se rallia sans enthousiasme à cette réforme, adoptée par un référendum marqué par une abstention record (68,79 %). Il fallait s’y attendre, puisque pour une fois qu’on demandait son avis au Peuple, c’était pour une question qui était déjà quasi tranchée (sinon on ne fait pas de référendum, pas fous les gonzes).  M : Avec toutes ces affaires, on pouvait légitimement penser que la droite allait se prendre une énorme claque électorale aux municipales de mars 2001. Et bien non, même pas (faut dire que la gauche n’avait pas fait beaucoup mieux, avec l’affaire Elf qui mouillait Roland Dumas Ŕ du conseil constitutionnel, alors que la putain de la république, son escort-girl, pouvait faire sauter 10 fois les élites en place, de tout bord) ! La droite perd Paris et Lyon, mais elle garde Toulouse et gagne quarante villes de plus de 15 000 habitants. Pour la gauche plurielle, c’est une lourde défaite : Strasbourg, Avignon, Blois, Rouen, Orléans, SaintBrieuc, Aix-en-Provence, Nîmes et Tarbes basculent à droite. Pourquoi ? Notamment parce que la gauche a parachuté ses élites parisiennes en province, mais aussi parce que le PS reconnaissait enfin ne plus être à proprement parler un parti de gauche,

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socialiste !  E : Tu m’étonnes que le parti n’ait plus rien de réformiste (alors que c’était clair qu’il n’était pas du tout Révolutionnaire). Il faut dire que Jospin n’avait rien fait de spécial pour que toute la lumière soit faite sur les affaires frauduleuses liées à la mairie chiraquienne de Paris (normal, car que celui qui n’a jamais fauté, ou qui compte de telles personnes au sein de son propre parti, jette la première pierre). Du coup, en octobre 2001, la Cour de cassation rend un arrêt historique qui met Jacques Chirac à l’abri de toute poursuite judiciaire. La haute juridiction estimait que le chef de l’état « ne peut, pendant la durée de son mandat, être entendu comme témoin assisté ni être mis en examen, cité ou renvoyé pour une infraction quelconque devant une juridiction pénale de droit commun ».  M : Chichi et JoJo se sont clairement entendu pour ne pas jeter de l’huile sur le feu, et éviter de faire resurgir (des deux côtés de l’hémicycle) les vieilles affaires de corruption liées au financement des partis, de tous les partis (sauf Le Pen, qui lui héritait directement des vieilles bourges restées bloquées aux « grandes heures » de Vichy, cf. son château offert à St Cloud). Pour en revenir à l’Internationale, le monde reçu un nouveau coup de semonce avec la mobilisation altermondialiste de Gênes, en 2001 en Italie, où il fut donné un coup d’arrêt au capitalisme triomphant en martelant la fin de son arrogance et de sa toutepuissance !  E : C’est clair que ça pulsait bien là-bas ! Même si Berlusconi, comme d’autres à toutes les époques, tenta de dénigrer le mouvement en envoyant des policiers en civil pour casser et attiser les violences (écrasant par deux fois, un coup en avant, un en arrière, un jeune simplement muni d’un extincteur).  M : Par contre, à la différence des mouvements du passé, il était impossible dans ce cas d’attribuer à Gênes des critères de classe. Les prolos étaient plus à chercher du côté des flics que du côté des Contestataires. Mais bon, les Révolutions occidentales ont toujours eu pour point de départ la bourgeoisie intellectuelle. Malheureusement, il y avait plus de bons mots d’ordre ou tout

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simplement des signes de reconnaissance, que des objectifs politiques clairement définis. La vraie question était de connaître la cohérence du mouvement et de son avenir ! Pour en revenir au pays, si la France déclinait (plus moralement qu’autre chose), c’est bien parce qu’elle restait le cul entre deux chaises : le système n’avait pas fondamentalement évolué depuis la fin de la seconde guerre mondiale, repoussant sans cesse les réformes d’ampleur à la St Glinglin, alors que le troisième millénaire et la chute du Mur exigeaient des positions fortes. Mais en proie à la crise de la représentativité, à l’archaïsme de l’état, au doute sur l’avenir européen, à l’arrogance de la finance, à la prolétarisation des employés (précarisation en CDD ou intérim, dédain du matériau humain), la France avançait à reculons vers l’abattoir de la « modernité ». Des réformes, voire des changements radicaux, oui évidemment, mais pas n’importe quoi/comment et à quel prix ! La Veille du Grand Soir  E : Racontes moi alors ce qui a vraiment déclenché l’Insurrection Populaire !  M : Le facteur déclencheur fut les élections présidentielles de 2007 ! C’était d’ores et déjà écrit que ce vote aurait de grandes implications, surtout après l’arnaque démocratique que nous avions eu à subir en 2002.  E : Mais pourquoi ça a pété à ce moment-là ?  M : Et pourquoi pas ? Une Révolution ne se prévoit pas, sinon ça s’appelle de la manipulation de masse ! Ici, c’était plutôt la goutte d’eau qui faisait déborder le vase, alors même que celui-ci avait été agrandi par le Peuple lui-même à plusieurs reprises en se disant, on serre les fesses aujourd’hui, ça ira mieux demain !  E : Mais à présent vous aviez atteint le point de non retour !!!  M : Exactement ! Chirac n’avait plus aucune crédibilité (escroc qui à la fin de son mandat en 2002 devait aller en taule, seul président ayant obtenu moins de 20% au premier tour d’une

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élection où il était candidat sortant, repêché sur un score digne d’un dictateur Ŕ 80% Ŕ face au péril de l’extrême droite) car malgré son élection cafouilleuse il se comportait en président-roi avec un programme de droite dure alors qu’il fut élu avec 40% des voix de gauche. Celle-ci était amorphe car déchirée depuis ce fameux 21 avril 2002 (où elle fut éliminée dès le 1er tour pour ne pas avoir fait mettre Chirac en accusation, Jospin s’étant arrangé avec lui pour préserver les intérêts de l’état dont il pensait reprendre les rennes) et toujours en ruine avec l’opposition entre les chefs pour le Oui à la Constitution et la base plutôt branchée Non (mais alors accusée par la direction du parti de prendre le risque de tuer l’espoir européen). Les Le Pen (père et fille) représentaient un danger « minime » (tout de même 20% de l’électorat) car le Front National était pris dans une spirale infernale de post-héritage des rennes du parti (Gollnisch le fidèle « intellectuel », balayé au profit de la fille du borgne). Le risque le plus sérieux était Sarkozy !!!  E : A bon, pourquoi ? Même si je ne l’aime pas, il avait l’air de plaire aux gens.  M : C’est bien ça le problème : il était ultra démago ! Il avait la fibre d’un Napoléon, d’un Mac-Mahon, d’un De Gaulle, (voire d’un Boulanger ou Poujade), tous ces hommes que la France rétrograde a appelée à son chevet (où qu’on lui a imposé de manière subtile) pour casser les Emancipations qui allaient trop loin, pour faire rentrer le pays dans l’ordre (celui d’avant la Révolution, l’ordre conservateur, celui des possédants et privilégiés). La preuve c’est que Sarko était plébiscité par les électeurs du Front National. Si la Révolution devait échouer, nous savions déjà que la contre-Révolution serait d’autant plus féroce avec les deux frères Sarko (Nicolas pour diriger la France politique et Guillaume, l’aîné second du Medef, pour presser la productivité de la France économique) ! Malheureusement, à gauche ce n’était pas beaucoup plus enthousiasmant !!! Le Peuple ne pouvait désormais plus que compter sur lui-même, sans attendre d’hypothétiques changements profonds avec l’élection présidentielle de 2007. Nous avions trop été déçus par cette

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campagne effrénée et tous ces discours promotionnels !  E : C’est sûr que c’était pas forcément la panacée, mais il devait quand même y avoir de bons petits gars non ?  M : Les gauchos de tous bords n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur une alternative crédible à la droite. L’extrême gauche se battait comme des chiffonniers pour savoir qui pourrait « capitaliser » sur les insatisfactions exprimées lors du Non à la Constitution européenne, chacun voyant midi à sa porte et s’estimant le vrai sauveur du Peuple. Au PS, tout le monde s’était tiré la bourre pour se positionner en vue du choix du candidat le mieux placé pour battre la droite en 2007. C’était un vrai concours de communication-marketing politique et de lobbying auprès des fédés. Seule émergeait de la mêlée Ségolène Royal, compagne du secrétaire général du parti, vite renvoyée dans ses foyers par des hommes politiques plus machistes que jamais (ils n’allaient quand même pas se laisser emmerder par une faible femme, même si des pays très misogynes s’étaient laissés tenter, séduits autant par les idées que par la personnalité de ces dames patronnesses). Comble de l’ironie pour le PS et la gauche en général, la seule personne véritablement capable de faire le poids contre Sarko lui repiquait ses orientations dures. Tous les deux prônaient déjà la rupture, l’une pour une société plus polissée mais ouverte, l’autre pour une population policée et renfermée sur elle-même contre les autres. Leur point commun était le retour à l’ordre et à la discipline : ça puait grave le travail, la famille et la patrie chers au maréchal. Heureusement que Bayrou (officiellement dans la majorité mais plutôt opposant de centre gauche-droit) était là pour jouer les troubles fêtes et placer le débat au-delà de l’image et de la quête d’opinions favorables pour se pencher sur le fond (un programme réaliste, en-dehors de la sempiternelle escalade verbale selon les sondages). Il se battait un peu plus pour des idées que pour des mots, mais il semblait plus être le réaliste que l’on entend d’une oreille distraite, face aux leaders qui savent charmer.  E : Mais que c’est-il passé pour que vous soyez ainsi au pied du mur ?

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 M : Le dimanche des élections, tout le monde vota en conscience pour éviter une nouvelle baisse de régime et faire en sorte de vraiment sortir de cette panade déclinante. Mais le pays était très divisé, non pas quant aux orientations à donner à la république, mais plutôt concernant LA personne capable de ces changements en profondeur si attendus et vantés depuis plus d’un an que la campagne était lancée ! Résultat des urnes au premier tour : Sarko, Ségo, Bayrou et le facho firent des scores égaux à 20%, le reste se composant surtout de nombreux votes blancs (ceux qui avaient choisi de ne pas choisir) ! Bref, la France était bloquée : elle ne savait que faire entre des programmes trop beaux pour être vrais (mais des paroles, toujours des paroles), des politiques aux dents qui rayaient les parquets républicains, ayant vendu pères et mères spirituels pour arriver à leurs fins, et l’épouvantail sorti des ténèbres de l’Histoire ! Par peur de rechute du 21 avril (ces élections ayant lieu le 22, 5 ans après), les tendances s’étaient polarisées et laissaient sur le bas-côté les « petits » candidats : en somme, la république était prise au piège de son propre système car elle étranglait les « faibles » au profit des « forts » pour la survie de sa race dégénérescente. Mais s’il existe des choix différents, on ne peut bourrer les urnes dans un cadre étriqué sans risquer que le couvercle explose.  E : La seule chose claire dans cette histoire était bien qu’aucun candidat n’avait l’unanimité des électeurs (tant mieux, sinon c’aurait été un plébiscite pour un sauveur, qui aurait vite tourné dictateur) ! Il paraissait délicat de donner le pouvoir à des gens qui se battaient autant, non pas pour convaincre avec leur idées/propositions, mais plutôt pour s’asseoir sur le trône d’une république en décrépitude, à l’article de la mort !  M : Ouaip, mais du coup la solution était d’autant plus facile à prendre. Après ce week-end plutôt agité où tout le monde parlait de ces résultats en demi-teinte qui démotivaient pour aller au boulot lundi, le début de semaine vit justement la Contestation monter en force, avec l’organisation de débats improvisés devant la cantine, durant les pauses cafés et dans les transports. Au gré des débats Citoyens, les gens se sont rendus compte que pour

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changer vraiment les choses, nous devions prendre nous-mêmes les problèmes à bras le corps, être Responsable de notre destinée. Le mardi soir, après que certains s’étaient déjà mis en Grève et que Chirac fasse du catastrophisme de masse, il fut donc décidé de placarder partout dans les villes, les usines, les institutions, un avis de Démobilisation Générale ! E : Et ça disait quoi ? Comment était envisagée la chose ? M : Ça, tu le verras demain, je commence à avoir la langue toute râpeuse à force de parler ! Si tu veux, on peut aller chez moi, se poser et discuter de choses plus légères en buvant un truc ! E : Ouais, pourquoi pas, ça me va. C’est vrai qu’il commence à faire bien nuit, il doit se faire tard. En plus je suis debout depuis pas trop tôt ce matin, et j’ai un énorme coup de barre ! M : Oui, enfin les champis jouent aussi là-dessus : après avoir eu une pêche d’enfer pendant 4 heures, ton corps se détend de nouveau et cet apaisement peut faire remonter la fatigue accumulée ! Allé viens, allons-y gaiement !

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Chapitre VII

Bonne nuit les petits Esperanta et Moa arrivent à la place de la Fédération (ex nation), où furent enterrés dans un mausolée les Révolutionnaires morts durant les Trois Glorieuses des 27, 28, 29 juillet 1830.  Esperanta : Forcément, tu ne pouvais pas habiter n’importe où à Paris !  Moa : Bin non, je fais ce que je peux pour ne rien faire comme les autres.  E : Belle philosophie. Et donc, cher guide touristique, où sommes-nous ?  M : Ceci est la place de la Fédération, anciennement appelée nation.  E : Toujours autant à fond de symbolique, c’est beau à voir.  M : En plus, tous les matins, quand je me lève pour aller Participer (pas trop tôt quand même), ces monuments à la gloire des Anciens, morts pour cette chère Liberté enfin acquise plus de 150 ans après, m’obligent à être des plus honnête envers les autres et surtout moi-même.  E : Euh, on reste dans la rue ou bien ?  M : Non, bien sûr que non. Autant pour moi. Viens j’habite là, à l’étage.  E : Evidemment il n’y a plus de code pour ouvrir la porte, on rentre comme dans un moulin.  M : Evidemment, nous n’avons plus peur des gens ! Non Collectif des 12 Singes

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seulement ça ne sert plus à rien, mais en plus on n’est plus emmerdé par ça. E : Porte non fermée à clés bien sûr aussi. M : Non, faut quand même pas abuser. Ton chez toi reste un lieu privé, même si tu n’en es pas propriétaire mais usufruitier (celui qui en a l’usage jusqu’à déménagement volontaire). E : Ok, comme ça c’est glop ! M : Glop ? E : Ouais, glop glop comme le cri de joie de Pifou, le fils de Pif le chien. M : T’es exceptionnelle toi décidemment, tu es hors catégorie. E : D’accord, je vois le genre, je ferai gaffe si tu m’invites à un repas entre amis. M : N’importe nawak (tribu indienne d’Amérique). Voilou, je te présente mon modeste chez moi. E : Ouah, sympa. Louise Michel, Che Guevara, un beau gosse Révolutionnaire : je vois que tu es bien entouré. M : Eh oui, ni dieu ni maître, sauf eux (le début de la phrase est de Blanqui, le beau gosse qui passa 36 ans de sa vie derrière les barreaux, toujours au service de la Cause). L’enseignante Communarde / Partageuse au service des enfants du Peuple pour en faire des adultes Conscients et Critiques, le guérillero médecin international (Humaniste et jusqu’au boutiste de la Révolution aux mains du Peuple, d’où son abandon de Castro qui partait déjà en sucette pour exporter les Révolution Ŕ comme était censé le faire Napo au départ avant de partir lui aussi dans son délire) et le Révolutionnaire professionnel qui se sacrifie pour ses idéaux. E : Cool la déco un brin psychédélique, les spirales de toutes les couleurs. Excellent, le tag mural. M : Oui, c’est un pote graffeur qui l’a fait. E : C’est vraiment chanmé ce mélange des mythologies du monde. C’est ça non ? M : Oui, tout à fait. Ça représente l’origine du monde et les évolutions de l’Humanité selon les civilisations, avec toute la symbolique qui va autour. E : J’adore le mélange de sérieux et de déconne dans la Collectif des 12 Singes

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customisation de ton appart. C’est tout toi ça ! Voyons ta bibliothèque, ça aussi c’est très représentatif de la personnalité. Pierre-Joseph Proudhon avec « Qu’est ce que la propriété » (c’est le vol du bien commun au profit des intérêts particuliers), Thomas More et l’exceptionnel « Voyage en Utopia », Paul Lafargue {gendre de Marx} avec son subversif « Droit à la paresse, réfutation du droit au travail de 1848 », Pierre Kropotkine et Bakounine (les princes russes de l’Anarchie), Emile-Pignot le Pacifiste avec « Le lendemain du Grand Soir », Colloque universitaire de Perpignan sur « La Commune de Paris de 1871 : Utopie ou modernité ? », James Guillaume et son « la Première Internationale », Maurice Agulhon (« Les Quarante-huitards », le printemps des Peuples), Daniel Guerin et sa « Lutte de Classes » (1793-1797). Le tout agrémenté de bouquins plus légers comme Gébé et son fabuleux « An 01 », « Utilisation rituelle du cannabis », la bible des toxs avec Jean-Pierre Galland et les deux tomes de « Fumée clandestine », le Kama-Sutra illustré (version poche, plus portable). Je vois que tu as de quoi agrémenter les longues soirées d’hiver. M : Et oui, il n’y a que dans les livres où on peut vraiment comprendre comment les systèmes sont (dans leurs aspects les plus complexes) et donc réfléchir puis élaborer des contre systèmes efficaces. Et après, je me détends les neurones en apprenant l’art de faire l’Amour, en fait à être en pleine communion avec l’autre, en son corps et esprit (et pour ça, la fumette amplifiant les sens, c’est du pur Bonheur). E : Ouais, enfin, j’espère que t’as quand même pas besoin du Kama Sutra pour savoir faire du sexe. M : Non bien sûr, je me suis fait mes propres expériences à côté. Mais ça aide à se « perfectionner » dans le sens où je suis plus à l’écoute des sensations / expressions de l’autre, dans le silence absolu des mots mais dans la profusion de dialogues des yeux et des sens. Le Kama-Sutra n’est pas un bouquin de cul, c’est un exposé sur l’art d’aimer et de s’étreindre, nuance. E : Certes, tout comme peut l’être le soufisme, courant de l’islam basé sur la communion avec Allah par le biais des plaisirs

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terrestres qu’il a lui-même créé (transe musicale, érotisme).  M : Exactement. Tu souhaites un truc à boire ?  E : Ouais, mais sans alcool : la fête sera plus folle. Je touche pas à ça moi.  M : J’ai pas mal de jus de fruits exotiques (histoire de se refaire la santé après un long voyage), ….je sais ce qui te ferait plaisir ! Laisse-moi faire.  E : Ok, mais plus de drogue, j’en ai ras les neurones.  M : T’inquiètes, c’était prévu comme ça. Faut pas abuser des bonnes choses, surtout que là tu as bien l’air sur pied. Tiens.  E : Merci. Hum, c’est super bon. Ça me rappelle quelque chose. C’est quoi au juste ?  M : C’est du jus de canne à sucre avec des glaçons, comme ce que tu peux trouver en Inde (ou plutôt aux Indes vu la diversité).  E : Hum, c’est bon comme là-bas dit ! T’y es allé ?  M : Non, mais je connais pas mal d’indiens, ils sont trop cools (sauf les brahmanes, les prêtres, qui ont du mal à se séparer de leur domination castique plurimillénaire).  E : Ah, les castes : une belle saloperie. C’est « fort » en tout cas comme système d’oppression : notre système de classes (dirigeants stratégiques, cadres opérationnels, ouvriers producteurs) rendu immuable par le poids de la religion. Si l’on est Dhalit (caste des non-humains), c’est que l’on a pêché dans une vie antérieure, donc faut fermer sa gueule dans cette vie de merde pour que la prochaine soit meilleure : ainsi personne ne peut remettre en cause le système, sauf les athées ou autres non craintifs de dieux hypothétiques (il n’y a que les Indisciplinés qui peuvent faire tomber la discipline). C’est bizarre, j’ai des flashs comme si j’étais allée là-bas.  M : Heureusement, même ce système là est tombé sous les coups de la Révolution, enfin après tant de supplices injustes (et injustifiables) pour les pauvres.  E : Attends, attends, …, j’ai un flash-back comme si je connaissais les Indes dans une vie antérieure !  M : Tu crois à la réincarnation ?  E : Non, pas du tout, c’est bien ça le problème, … donc ça Collectif des 12 Singes

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voudrait dire que j’y suis réellement allée. D’où l’histoire avec Uttanka et Jaisalmer la forteresse dorée du désert. Je savais bien que tout ça me disait quelque chose, ne m’était pas totalement inconnu. Ouais, ça fait bien parti de mon rêve maintenant que j’y pense (et puis j’oublie, c’est la vie c’est la vie). M : C’est marrant (façon de dire) : toi t’as fais un rêve antéprémonitoire dans le sens où il te permet de revivre profondément le passé plutôt que de voir furtivement l’avenir. E : Bin oui, pfff (énorme soupir), tel est mon cruel dilemme ! M : T’inquiètes, on va arranger ça, à deux on est toujours plus fort! E : Quels sont tes sentiments, ceux qui inspirent ces propos ? M : Euh (tout rouge) … purs bien sûr !!! Je ne suis là que pour t’aider, et seul moi le peux. E : Vas-y explique ! M : Hum (maintenant tout pâle)… dans le sens où nous sommes proches et que j’ai un côté chamane qui est bon pour toi et ce que t’as ;-))) E : Et qu’est ce que j’ai ? T’es relou à la fin, accouche !!! M : OK, j’envoi la purée ! C’est juste que je sais … que je peux imaginer et comprendre ce que tu as vécu et d’où tu viens. Du coup je peux te proposer des cocktails pour te requinquer !!! E : C’est clair que tes préparations étaient très … excitantes et propres à solutionner certains de mes problèmes. Ou plutôt à m’épauler dans la quête et la compréhension des bribes d’évènements qui parsèment mes mémoires (long terme, émotionnelle, physionomiste). M : Et donc tu étais aux Indes pour tourisme ? E : Non, je crois que j’y étais pour bosser pour la Cause. J’ai en résidu mémoriel un immense parc expo avec gavé de gens : une communion de cœur de toute l’Humanité, la réunion de 250 000 délégués venu du monde entier (dont un effort particulier de l’Afrique) avec leurs différences enrichissantes, leurs cultures envoûtantes, des performances artistiques exaltantes. M : Peut-être le Forum Social Mondial à Mumbai (ex Bombay) ? E : Sûrement ! Je me vois bien en altertouriste là-bas ! Collectif des 12 Singes


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 M : Je vais me préparer une petite absinthe. Un peu de musique classique ?  E : Euh ouais, du son en tout cas !  M : Et c’est tipar pour Aphex Twin.  E : Ça pulse ton truc, c’est bon ça ! Et t’appelles ça du classique toi ?  M : Ben pour les gens d’aujourd’hui oui ; ça a 50 ans quand même, ce n’est pas tout neuf.  E : Et les Utopiens écoutent quoi comme son maintenant ?  M : Tu as deux grandes familles : les musiques électroniques et les acoustiques. L’électro englobe tous les sons à base de sampler, boîte à rythmes, table de mixage (tout ce qui est produit par l’électronique tout simplement), le spectre est large, tous les genres y sont retravaillés ; les musiques acoustiques quant à elles ont évolué avec l’invention de nouveaux instruments (qui jouent avec les vibrations du cristal, l’écoulement de l’eau, la force du vent, …), de nouveaux styles sont apparus ainsi que des résurgences de mélodies traditionnelles (troubadours, folkloriques, arabisantes, orientales) agrémentées de textes contemporains (ou mise en musique d’écrits du passé).  E : Cool, faudra que tu m’inities, j’adore les nouveaux sons. Qu’est ce que tu fais avec cette cuillère et ce sucre ?  M : C’est pour mon absinthe, la fée verte à consommer avec grande modération si on ne veut pas finir fou ou aveugle (car celle-là c’est pas le genre où l’on a neutralisé la thyone, qui attaque le système nerveux des consommateurs abusifs). Tu en mets un peu sur le sucre que tu enflammes, tu fais prendre feu le peu d’absinthe au fond du verre, tu mélanges les deux et tu coupes avec de l’eau bien fraîche, voila c’est prêt. Je ne suis pas un grand fan d’anis (même famille), mais vu que c’est bien sucré, c’est super bon.  E : Ha, j’avais pas vu, tu fais pousser aussi. Ça ne m’étonne pas de toi.  M : Et oui, on n’est jamais mieux servi que par soi-même, comme d’hab. Je n’ai jamais eu la main verte pour les légumes car j’aime moyennement ça, mais quand il faut faire des efforts pour du Collectif des 12 Singes

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cannabis, une plante qui le vaut bien, je suis d’autant plus motivé. Et c’est si beau de voir une graine grandir au fur et à mesure (la vie dans toute sa splendeur), puis de goûter les têtes et voir comme la Nature défonce bien :-) E : En parlant de ça ... M : Je vois que tu ne perds pas le nord toi ! C’est dans la boîte en bois là-bas. E : Ouah, c’est la boîte de Pandore ton truc : le parfait atelier de toxage ! Beuh, shit, feuilles, cartons, briquet, souris pour tasser (filtre de cigarette). M : Beh eh, bon vivant rime avec prévoyant. J’ai horreur d’être en panne de quoi que ce soit. E : Je comprends bien. Par contre t’as pas de clopes ? M : Non, à Utopia il n’y a plus que des feuilles de tabac. Les cigarettes étaient trop trafiquées par les fabricants avec de l’ammoniaque pour te rendre accroc à la nicotine. Ici, on fume nature ! E : Ok ! Beuh ou shit ? M : Beuh, indica de préférence. E : Ouais, ça m’ira très bien : être zen avant d’aller au dodo c’est le top. M : Comme ça tu pourras bien évacuer ta dure première journée Utopienne. E : Un peu physique c’est sûr, mais très instructive. M : Globalement ça va, l’atterrissage n’a pas été trop rude ? E : Non, franchement ça le fait. C’est complètement inattendu mais je suis plus que ravie. M : Alors c’est cool. E : Par contre, demain, je risque fort de te saouler car la nuit aidant, j’aurai plein de questions à te poser. M : No sushis, je suis à ta dispo. E : Tiens. M : Ça va oui ? Qui roule bamboule (allume le pet), c’est la règle. E : Beh merci. M : Beh de rien.

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[(blanc) }… croa …} croa …}… croa } ……]  M : Et euh … sinon, comment ça t’es venue l’idée de partir aux Indes ?  E : Aussi loin que je me souvienne, il me semble que c’est après avoir vu une copine de mon voisin, qui revenait d’un trecking dans les montagnes indiennes du Cachemire.  M : Magnifique région, … avec tout ce qu’il faut en plus :-) Et le FSM ? Tu te rappelles comment tu es arrivée là-bas ?  E : Beh … c’est sûr que j’ai pas atterri comme ça au hasard. Euhhh … il me semble que c’est après avoir passée trois jours en plein cagnard avec Astérix.  M : Pardon ?  E : Je sais pas plus, je te dis comme ça vient.  M : Ah, je vois. Ce ne serait pas le Larzac en août 2003 ? Et Astérix : José Bové ???  E : Bingo, mais oui, mais c’est bien sûr ! T’es trop fort je t’assure. J’y vois à nouveau clair. Tout me revient maintenant. En fait, je gravitais depuis longtemps autour de courants alternatifs, voire underground (« sous-terrains »), ne me sentant pas spécialement à l’aise avec les carcans des partis où la direction sait et la base suit. J’étais montée avec un pote au contre-G8 d’Annemasse (rassemblement contre le sommet des 8 pays les plus industrialisés pour définir la suite des événements, sans mandat de l’ONU et encore moins des Peuples), plus pour être en réflexionnite détendue avec les gens que pour me prendre des gaz lacrymaux dans la gueule. Nous avions la chance de nous être installés à l’embouchure du chemin pour aller dans le village intergalactique (celui des « institutions », partis et associations) alors que nous étions dans le Village AutoGéré Anti-Guerre (celui où il y avait de l’ambiance et où l’Anarchie montrait toute sa capacité d’organisation : du désordre naît l’ordre Ŕ et l’inverse est tout aussi vrai héhé). Je fus toute retournée par cette expérience, avec 20 000 militants de toute l’Europe (et même d’ailleurs : pause Contestation durant leur voyage !), je voyais tout le contrepouvoir que pouvait représenter les Altermondialistes en général et les Contestataires de nos civilisations inégalitaires et Collectif des 12 Singes

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suicidaires en particulier.  M : Tu as effectivement l’air toute retournée.  E : Beh oui, il y eu vraiment un avant et un après G8. Dès lors, de par ma prise de conscience, j’étais déjà perdue pour le système. J’avais voué sa perte, ou du moins (puisqu’on ne peut décider seule de faire une Révolution, sinon c’est un coup d’état) je ne me casserai plus le cul pour cette bête immonde. Je suis une femme Libre, je ne supporte pas la mise en moule : y avait basta de cette prison sans chaînes ! Déjà pour mon anniversaire de quart de siècle, j’avais décidée que c’était bien beau de critiquer l’Occident mais que ça restait limité : donc il fallait voir là-bas, en Orient comment ça se passe, histoire d’avoir deux points de vue pour se faire une opinion nuancée.  M : Sage démarche.  E : Tiens le pet, il met une bonne claque. J’ai déjà les yeux bien lourds !  M : Merci, héhé, tu crois quoi ? J’ai du bon tabac dans ma tabatière !!!  E : C’est le moins qu’on puisse dire.  M : C’est de la beuh de l’an dernier, très bonne récolte. Et donc, comment t’as organisé ton truc ?  E : C’est relativement simple, du moins logique. Ne pouvant plus supporter de travailler dans un boulot où je guettais l’heure du gong de fin de labeur, je résolus que je ne pouvais pas être Révolutionnaire le week-end (même si c’est très sympa, mais bon, ça va pas très loin) et me faire chier au taf la semaine. Je décidais donc de demander très gentiment à mon boss si il ne pouvait pas me virer afin que mon voyage soit subventionné par l’état (chômage), pour que j’effectue ma formation anti-étatique (l’arroseur arrosé, utilisation du système pour le détruire).  M : Et ?  E : Et il a été très très gentil !!! En fait je tombais bien, car lui aussi voulais me parler de mon efficacité au travail. Tu m’étonnes, depuis des mois où je voyais l’impossibilité organisationnelle (donc des chefs) de faire correctement la tâche pour laquelle j’étais payée (au lance-pierre), j’occupais mon large

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temps libre au boulot pour lire les classiques de la Contestation constructive. Proudhon, Thomas More, des dossiers sur la société actuelle, tout y est passé. Donc virée avec 2 ans de chomdu et 2 semaines de vacances offertes. On obtient beaucoup de choses en demandant gentiment ! M : C’est ce que je vois, il a été super cool avec toi, Respect. E : Oui, il a apprécié que je fasse le premier pas, parce qu’il n’allait pas tarder à venir me voir. Et donc là c’était parti pour le FSM, Mumbai j’arrive. M : Et tu as fait quoi là-bas ? E : En fait, le fond du truc c’est que j’en avais marre de bosser pour un patron qui me jettera 1000 malheureux euros à la fin du mois en guise de tout ce que je me suis fait chiée pour que Môsieur ait une belle ouature. Donc autant mettre le peu de connaissance que j’ai eu la chance (et la sueur) d’acquérir au service de gens qui côtoient la misère tous les jours et qui ne s’en plaignent pas (d’abord ils pensent à manger). M : C’est tout à ton honneur. E : N’en fais pas trop : c’est juste que je voulais joindre l’utile d’être volontaire à l’élaboration du FSM à l’agréable d’être au chaud en plein hiver avec une culture complètement différente et donc super enrichissante. Et j’ai pas été déçue du casse-croûte, j’en ai appris des trucs. Et ça m’a coûté trois mois de bonne dépression bien intensive. M : Oh ? E : Bin ouais, c’était la première fois que je partais comme ça dans un pays lointain sans pap & mum. Même si c’est pas facile tous les jours de vivre comme musulmane en France, aux Indes c’est d’autant plus difficile. Alors que le Coran stipule clairement que tous les êtres humains sont Egaux devant Allah, le livre fut adapté (comme dans chaque pays) aux mœurs et cultures locales : beaucoup de femmes portaient des burka noires (des fantômettes, le drap obscure de la honte sur la tête, avec seul un petit grillage pour « voir » le monde extérieur) et ils avaient même adopté le système des castes (plusieurs niveaux d’humanité). Pourquoi pas picoler et manger du porc aussi, bande de mécréants. Collectif des 12 Singes

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 M : Il me semble qu’aux Indes (comme dans beaucoup de pays du monde) la société était encore frustrée sexuellement. Les mariages étaient arrangés ou fortement soumis à approbation parentale, la virginité était obligatoire puis l’acte sexuel Ŕ que disje, uniquement reproducteur Ŕ se devait avec son mari, et avec lui seul durant toute la vie (pas de divorce possible, si ce n’est par la mort). C’est bien parce que les hommes ne savaient pas maîtriser leurs pulsions, qu’ils avaient besoin de cacher leurs femmes et sœurs. La gente féminine adoptait aussi le voile pour plus se faire emmerder par les chauds de la bite.  E : C’est clair. Dans beaucoup de pays musulmans, les femmes vivaient tranquillement pendant longtemps, elles faisaient presque comme elles voulaient. Puis des gros machos, obsédés ou prudes (même cheminement mental), demandèrent de cacher ces seins qu’ils ne sauraient voir. Ils n’avaient qu’à pas regarder à ce moment-là (surtout qu’il fallait bien mater pour voir quelque chose transparaître) !  M : Pour sûr, on ne voit que ce que l’on regarde, et ce que l’on veut bien voir.  E : Ça c’est bien vrai mon p’tit gars ! C’est plus facile de cacher les beautés vénusiennes que de faire en sorte que les mecs arrêtent de penser avec leur bite !!!  M : Exactement. C’était la négation des charmes pour mieux supporter les vicissitudes et vices masculins sexuels. N’oublions pas non plus, qu’en Europe pendant longtemps les femmes avaient aussi de longs vêtements, se baignaient presque habillées (ou la cabine descendait jusque dans l’eau pour qu’on ne voit rien du maillot de bain) mais encore plus souvent étaient aplaties des seins par un corset (une torture pour le dos et la poitrine mais la paix sexuelle était à ce prix là). Les dames devaient même jusque dans les années 60 avoir l’autorisation de leur mari pour ouvrir un compte en banque, sans oublier que de nombreuses femmes portaient un foulard pour cacher leurs cheveux et la nuque. C’est « marrant », en fait les mœurs masculines ont toujours interdites aux femmes de laisser transparaître la nuque, les oreilles et les cheveux : du coup les visages ne montraient plus rien de la

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féminité (comme les femmes tondues, même principe d’humiliation). E : Eh ouais, heureusement les Européennes ont lancé le mouvement en 68 avec la libération des mœurs, puis les musulmanes ont, bon an mal an, de hautes Luttes, conquis certaines Libertés fondamentales qui ouvrirent des brèches (alors qu’à certaines époques elles étaient au même niveau que les autres, mais l’homme est rétrograde par cycle, tout comme rien n’est linéaire dans l’Histoire). M : Et tu ne m’as pas dit. Tu bossais dans quoi pour que ça te saoule tant ? E : Euh, hum, j’étais commerciale pour vendre du contenu rédactionnel sur les sports mécaniques auprès de services multimédias. M : Ah ouais, bien. Je te voyais bien dans ce genre de taf mais pas sur ce secteur là. E : Oui, beh faut bien bosser pour pouvoir bouffer. Du moins fallait ... jusqu’à ce que je décide que j’avais suffisamment travaillée (depuis 4 ans mais depuis 10 avec les boulots d’été et les stages) pour bien mériter une année sabbatique (en fait deux, tellement c’était bon) tous frais payés. Mais c’était pas pour rien faire, au contraire : c’était pour faire des choses qui me tenaient à cœur, qui pouvaient aider les gens, le tout dans une bonne ambiance si possible. Il fallait que je voie si ça me plairait de bosser dans une association, sur le terrain. M : Et ton expérience indienne alors ? E : Beh, en fait, c’était vraiment l’arrache complet. Les Indiens étaient trop fiers d’eux, du moins la majorité, venant des divers partis communistes locaux : genre vieux de la vieille, procéduriers et ordonnateurs. Tout ce que je hais, des vrais cocos quoi ! En plus, c’est toujours les mêmes gens qui interviennent, des universitaires ou syndicalistes (des têtes) et qui traitent des mêmes sujets alors que ceux que ça concerne restent dans la salle (mêmes si ils posent de bonnes questions et participent beaucoup aux ateliers de réflexion et autres formes de développement d’idées). Et surtout, j’ai moyennement digéré les énormes buffets Collectif des 12 Singes

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des ONG internationales qui luttent contre la misère toute la journée et se gave en rentrant le soir dans leur hôtel quatre étoiles (même si la chambre y coûte le prix d’une nuit en Formule 1, mais c’est une question de principe). Mais sinon c’était la pure éclate avec les autres volontaires, venant des quatre coins du monde (surtout des coins de l’Europe). Et j’ai rencontré un tas de gens extraordinaires qui pensent globalement et qui agissent véritablement localement. M : Et niveau taf, ou occupation plutôt, après ton retour ? E : Hum, j’ai donc déprimé trois mois à mon retour, parce que les Indes ça bouleverse les convictions et la vision de la réalité autant que l’on voit vraiment ce qui est réellement important. Puis j’ai réfléchie à pleins de projets alternatifs qui pourraient marcher et me plaire en même temps. M : Genre ? E : Genre une coopérative socioculturelle où toutes les tranches d’âge et les goûts pourraient trouver une ambiance culturelle à leur convenance. Je pensais le truc avec trois dance-floors (électro, ethnique, divers) mis aux ambiances de la soirée, un restaurant bio / équitable original et à pas cher, avec une salle où l’on pourrait acheter les produits consommés à table (pour la plupart provenant de champs de paysans voisins) et un hall d’exposition artistique. Le tout bien évidemment fonctionnant sur les principes d’Eco-Développement (panneaux solaires, économie d’eau associé à récupération des pluies, isolation en chanvre Ŕ bonne tenue acoustique et thermique, mini-éoliennes, etc. …). M : Excellent comme projet ! E : Le meilleur étant pour la fin : cela se voyait comme une Coopérative, donc Collectiviste et Anarchiste pour la gestion des activités : pas de chef, tout se décide par tous en Assemblée Générale, pas de salaire mais des retours sur bénéfices égaux pour tous. M : Tout ce que j’aime. Et ça a donné quoi ? E : Beh, pas grand monde pour me suivre. Peut-être que c’était trop en avance sur mon temps et sur l’individualisme régnant en ce début de millénaire. Collectif des 12 Singes


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 M : En tout cas, tu peux être sûr qu’aujourd’hui ton projet serait accueilli avec grande joie. D’ailleurs il existe quelques endroits un peu dans le genre.  E : (Bâillement) Ouais, beh tu me montreras ça. Par contre, c’est hallucinant : pendant les 5 heures du voyage (que je n’ai absolument pas vue passées), je n’avais vraiment pas faim, mais là elle se réveille d’autant plus. Surtout qu’en plus à part ce matin, je ne sais pas du tout depuis quand je suis à jeun.  M : Tu m’étonnes, avec les champis on n’a plus de notion du temps (c’est ça qui est bon) et la faim aussi est au ralentie. Mais il ne faut pas confondre les signaux du corps tel que la sensation de satiété (avoir la dalle) et le niveau réel de réserve de tes organes. Dans ton cas, c’est sûr qu’il est grand temps de manger. Il y a du jambon dans le frigo et du pain au pavot (mais celui-là, il ne fait rien de mal).  E : Quoi ? Du halouf ? T’es malade ou quoi ? Hum, excuses moi de te demander ça, mais Moa tu m’as bien dit que c’était le diminutif de Moïse-Œdipe-Akhenaton non ?  M : Oui, et ?  E : Beh Moïse … t’es juif donc.  M : Citoyen du Monde, Utopien et accessoirement juif (dans le sens où c’est une caractéristique privée) ! Mais sinon c’est vrai : de toute façon j’aurais du mal à le cacher avec mon nez, que disje, mon cap, ma péninsule.  E : Comment peux-tu manger du porc en tant que juif ?  M : Ben parce que c’est bon ! Forcément tu n’es pas au courant : ici, on s’en fiche pas mal des interdits religieux de ce genre. Mais si ça te dépasse, j’ai aussi de la choucroute. Vu ton voyage intersidéral et la faim des champis qui va avec, je pense que ça pourra te plaire et bien te caler.  E : Mouais, je vais plutôt partir sur ça alors.  M : Je ne te propose pas de bière avec, même si c’est le couple classique.  E : Merci, mais effectivement, non merci.  M : Je propose, tu disposes.  E : (Enooorme bâillement) J’en peux plus. Je commence vraiment Collectif des 12 Singes

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à piquer du nez. Je vais pas tarder à aller me coucher.  M : Tu as bien raison, une bonne nuit de sommeil te fera le plus grand bien. Demain sera un autre jour. Tu apprécieras d’autant plus Utopia. Ne bouge pas, je vais te préparer ton lit.  E : Et toi, tu dors où ?  M : Juste là, sur le divan.  E : Tu rigoles où quoi, t’es chez toi, je vais quand même pas t’ôter le lit du dos !  M : Tu es mon invitée donc ne fais pas de chichi, c’est comme ça. C’est tout de même la moindre des hospitalités.  E : Bon, beh, … merci alors.  M : De nada, you’re welcome.  E : Gracias.  M : Prego ! :-)  E : Euh, par contre …  M : Ah oui, j’imagine que tu n’as pas amenée ton pyjama durant ton voyage. Tiens, voilà un long t-shirt et un caleçon propre. Ça t’ira ?  E : Nickel chrome, merci.  M : Tu as la salle de bain qui est juste là-bas.  E : Merci, je vais aller me changer.  M : Prend ton temps. Moa se retrouve seul, ça gamberge sec : cette petite muslim lui plaît bien, elle a un pur style, elle est cultivée et en plus elle est belle (charmante et petit cul gros seins, comme notre ami les aiment :-). Mais fidèle à ses principes, il n’encouragera rien et ne fera rien de spécial : un plan est une liste de choses qui n’arriveront pas ! Notre ami n’est pas un chasseur (enfin ça dépend des jours), mais plutôt un romantique en tourment face au sexe fabuleux. Esperanta de son côté ne sait pas trop quoi faire non plus. Elle se parle dans le miroir, demandant si elle a bien fait d’accepter cette offre à dormir à domicile, mais comment aurait-elle pu faire autrement, ne connaissant personne à Utopia. En plus, il est bien, c’est un bon petit youpin, mais ce n’est pas pour autant qu’il doit s’imaginer des choses,

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notre amie n’est pas le genre de fille … quoique, ici c’est un autre monde, soyons folle. Ne sachant pas comment gérer la chose, elle décide de laisser venir, elle improvisera en fonction du feeling.  Esperanta : Je suis toute foutue. Je vais dormir comme une masse.  Moa (à l’autre bout de la pièce, sur son divan inconfortable) : C’est sûr. Bon, beh, comme on dit chez nous : Schlaffen Sie gut und traumen Sie süss !!!  E : Hum, merci, mais ça veut dire quoi ?  M : C’est de l’alsaco. Ça veut dire : bonne nuit et fais de beaux rêves.  E : Ok d’accord. Beh, tout pareil pour toi alors.  M : Merci. Allé, j’éteins la lumière. Reposes toi bien.  E : Merci de même Moa, t’as assuré aujourd’hui.  M : Je t’en prie, je n’ai fait que ce qui était bon pour toi.  E : C’est vrai, et je t’en suis d’autant plus reconnaissante. De notre temps, peu de gens auraient réagi ainsi en se montrant si serviable, prêt à dépanner.  M : Ni pense plus, c’est du passé maintenant. Tout cela est bien loin à présent.  E : Mouais, pour toi peut-être. Pour moi c’est comme si c’était hier.  M : Je comprends ce que tu ressens. Ce n’est pas évident à gérer cette faille temporelle. Mais bon, c’est tellement mieux ici.  E : Tu as bien raison. Sur ce …  M : Ouaip. Tchuss. Après 5 minutes de silence, Esperanta se tournant dans tous les sens dans son grand lit, ayant du mal à trouver le sommeil :  Esperanta : Hum, Moa ? Tu dors ?  Moa : Même pas d’un œil. Pourquoi ?  E : Euh, (putain je vais passer pour une conne, bon tant pis, qui ne tente rien n’a rien), … je me sens pas bien toute seule dans ce grand lit froid. J’ai peur de faire des cauchemars cette nuit.

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 M : T’inquiète, je suis là, tout près. Tu veux que je te mette une veilleuse pour ne pas que tu flippes trop dans le noir.  E : Eh !!! Je suis plus une gamine !  M : C’est pas ce que je voulais dire, c’était une boutade.  E : Oui, bin hein … tu sais où… Non, sérieux, tu veux pas dormir à côté de moi, je me sentirais plus rassurer.  M : Pourquoi pas, si il n’y a que ça pour te faire plaisir.  E : Beh t’emballe pas non plus, c’est en tout bien tout honneur.  M : Je l’entendais bien de cette oreille.  E : (grrr il m’énerve avec son petit sourire narquois) Bon alors ça va (sourire tout aussi faussé).  M : Hum, tu peux juste me faire un peu plus de place s’il te plaît, je sais bien que je ne suis pas épais, taillé dans une biscotte, mais quand même.  E : Sieur est exigeant en plus.  M : Et ouais, fallait pas m’inviter, héhé !  E : Gros naze !!!  M : Bon allé, il y en a qui veulent dormir ici.  E : Tu manques pas d’air toi ! S’en suit une bataille de polochon, des chatouilles sans dessus dessous. Après une lutte hardie, se retrouvant face à face, plongeant leurs regards dans les yeux de l’autre :  Esperanta : Qu’est ce qui nous arrive ? … je voudrais pas que tu crois …  Moa : Je ne crois rien, je laisse faire les choses comme elles viennent.  E : Tu sais, ce n’est pas si facile pour une fille comme moi … musulmane.  M : Pourquoi ? Tu as l’air Libre pourtant, tu fais ce que tu veux.  E : Oui bien sûr, mais c’est pas ça …  M : Tu ne vas pas me dire que c’est parce que tu as peur de coucher avec l’ennemi, l’occupant ? D’une tu n’es pas palestinienne et je ne suis même pas israélien. Et de deux, ici

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personne ne te tondra la tête car ce temps là est bien révolu : aujourd’hui tout le monde vit en paix.  E : Je sais, pardon c’est vraiment stupide comme réaction.  M : No soucailles, je sais comme nous étions formatés en l’autre monde, donc je comprends ta manière de voir. Mais c’est du passé tout ça, nos peuples frères sémitiques se sont enfin réconciliés. Je te propose un simple baiser, tu en disposes ! Esperanta, emportée par la fougue qui l’entraîne, rassurée par toutes ces belles paroles et le personnage de Moa en général, se jette sur ses lèvres et lui ventouse la bouche. De langoureux baisers transcendent ces êtres épris l’un de l’autre par une passion fulgurante et intense. Moa promène ses mains, de façon très décente mais tout de même des plus sensuelles, le long du cou d’Esperanta, remontant en massant la nuque et en caressant les cheveux. Moa entreprend en toute finesse un massage du buste : prenant le visage d’Esperanta dans ses mains, il continue ses manœuvres tout en pérégrinant vers la splendide poitrine de la gente damoiselle. Cajolant délicatement ses seins à travers le t-shirt, il prend pour cible le téton droit qu’il malaxe avec attention entre ses doigts agiles. Toute envoûtée par ses émotions et puisque les jeux de l’Amour sont ouverts, Esperanta a la première le geste « déplacé » (mais bien placé au final) donnant le ton à la suite des évènements. Parcourant le torse légèrement musclé de Moa, elle descend jusqu’à l’entrejambe afin de tâter l’effet qu’elle lui fait. Force est de constater que Moa a les corps spongieux méchamment dilatés : il arbore un joli gourdin sous son caleçon. Esperanta, sentant la chaleur du « vice » qu’elle a dans la peau (mais au moins elle se l’avoue), ne peut plus supporter ce t-shirt qui l’étouffe de chaud (tout autant qu’il indispose Moa dans sa gestuelle). Miss Topless s’allonge sur le côté, notre bel étalon embrasse passionnément ces lèvres pulpeuses au goût si suave. La sensualité de la peau de la belle et tendre, amène la langue de la luxure vers la zone érogène du lobe de l’oreille. Les lents mouvements du troisième sexe (le premier étant le cerveau, l’autre le chibre), tout

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aussi humide que sa verge hypertrophiée, sur ce petit lobe aux multiples cellules sensitives, affolent Esperanta de plaisirs et de gémissements torrides. En faisant un passage par le cou sucré, Moa ayant échauffé de ses doigts agiles les tétons chocolatés de Vénus, ses caresses labiales arrivent à point nommé pour apaiser ces deux magnifiques Monts Chéris éructant des intenses chaleurs de la Mère. Pendant que la bouche antiincendie s’occupe du feu qui couve sur le sein gauche, la main apaise par des caresses sensuelles le sourire de la base du mamelon droit. Esperanta est totalement submergée par ces sensations bilatérales : s’envolant de jouissance, elle saisit l’ancre du meneur de barque directement dans son caleçon pour s’arrimer au sol. Une main masculine étant sous-utilisée, cette dernière contre attaque en lançant une offensive pacifique, un tir ami, vers le triangle des Bermudes de la forêt humide. En phase d’approche, le pouce frôle délicatement la grande lèvre supérieure, la première de la zone pubienne. Progressant vers son objectif, la petite lèvre supérieure est mise à l’index, doigt qui la cajole doucement pour montrer son attitude bienveillante envers elle. Toute émoustillée par cette infinie béatitude multipolaire, Esperanta répond en tournevissant le phallus dur comme du béton et chaud comme la braise. Moa, en transe chimique hormonale des neurones, déploie son pouce et décapuchonne le clitoris, à l’intersection des deux lèvres supérieures, et son majeur vers l’antre du plaisir. En faisant patiemment de petits cercles, le sphincter vaginal (le petit muscle dont il faut se faire l’ami pour pouvoir entrer en l’autre) se détend et autorise à plus si affinité. Les « bulbes du vestibule » (structure symétrique autour du vagin) se gorgent également, pour d’autant plus de plaisirs clitoridiens. Esperanta n’en peut plus, elle arrache le caleçon afin de pouvoir saisir toute l’ampleur du phénomène, jusqu’aux boules. Après avoir alterné bouche et main pour s’occuper de chaque sein, Moa, enclenche la seconde. Suite à une série de nœuds gordiens (l’infini grec « ∞ ») comme pour dire à tout à l’heure aux Monts divins, le onzième doigt descend le long de la médiane pour atteindre la cicatrice ad vitam eternam de notre venue au monde, stimulant ce berceau très sensible pendant que les mains caressent les hanches de la fécondité.

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Tout en finesse, la langue du mâ(a)l(e) approche du triangle pubien et, n’écoutant que son instinct, suit le lapin rose en dégageant le tissu protecteur du temple du plaisir et de la vie (les deux intimement liés). Esperanta ayant laissée lever l’ancre, s’accroche aux draps pour rester sur terre avant de vraiment s’abandonner au 7è ciel. Le cunnilingus (cunni, con, sexe de la femme, forme latine signifiant lapin ; lingus, langue) réchauffe le bouton gelé, clitoris, de l’amazone pendant que les mains envoûtent en les massant les deux parois labiales. Caressant un peu le périnée, peau très fine et ultrasensible entre la vulve (ou base du pénis chez l’homme) et l’anus, Moa ressent clairement l’effet qu’il produit en cet être délicieux. Le bouton du clitoris (à l’instar de son équivalent le gland, tout deux corps spongieux ultrasensibles) étant très stimulé, diminue de taille pendant que le reste du clitoris (interne) se gonfle de sang puis le bouton devient plus proéminent qu’avant (important à noter car c’est l’inverse de chez les hommes où quand ça se ramollit c’est fini, alors que là les choses sérieuses commencent). Cette dernière, pour le remercier de ses bienfaits, le gratifie de son nectar, la cyprine lubrifiant les va-et-vient sexuels. Esperanta, encore tremblante de son expérience linguistique, remonte la tête de Moa entre ses mains. Après un langoureux baiser aux seins pour leur dire re-bonjour, ces lèvres charnues embrassent à pleine bouche passionnelle les lèvres pulpeuses de l’enthousiasmante aimée.  Esperanta : T’as ce qu’il faut ? (murmure-t-elle à l’oreille du cheval)  Moa : Plus besoin, aujourd’hui il y a un vaccin et j’ai pris ma pilule. La joie du sexe insouciant est revenue.  E : Bon alors c’est glop glop glop. Moa profite de cette interruption pour mettre un autre son, plus en phase avec le langoureux de l’Amour en tant qu’acte physique de partage de sensations. Ce sera de la musique brésilienne, bien salsa, mais paisible quand même. Visiblement emportée par les sons exotiques (Brasil c’est chaaaleur, c’est plaisiiir Ŕ footcheball on s’en fout), caressant le membre pour le stimuler et vérifier sa rigidité - même si il n’y avait pas de doute à avoir

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à ce sujet (même si une panne est si vite arrivée et que la partenaire n’est pas en faute), la luxuriante Esperanta introduit la verge, telle en saillie, dans son vagin chaud et humide telle une tarte aux pommes. Moa, allongé sur elle, l’embrasse et caresse tant sa chevelure et son front que ses hanches et ses cuisses, pendant qu’Esperanta palpe les formes toniques des fesses masculines en action de déhanché du bassin et coup de rein. Afin d’augmenter le taux de pénétration vaginal, notre serviteur des sensations fortes saisit un coussin qu’il place sous les fesses de la belle pour rehausser son bassin. Se lassant très vite du sempiternel et ultraclassique Missionnaire, Moa se redresse sur les bras et place les jambes d’Esperanta autour de sa taille pour quelle puisse contracter ses cuisses et en même temps ses muscles vaginaux (ceux qui font qu’une femme peut avoir plusieurs orgasmes). Puis s’agenouillant sur les tibias, il ramène les jambes de sa bien-aimée sur ses épaules, de part et d’autre de la tête, puis les deux d’un côté. Passant les jambes sur l’autre épaule, il se baisse pour embrasser cette bouche suave si mordue de plaisir, tout en faisant ainsi reposer le bas tronc surélevé d’Esperanta avec ses fesses à elle sur ses cuisses à lui (et ses jambes à elle qui lui touchent presque sa tête). Il lui prend les bras et la hisse à sa bouche en manque de brassage de langue tout autant que son être en manque d’admiration de ce splendide visage et de ces yeux qui en disent si long. Opérant un flip-flap en serrant bien le corps voluptueux d’Esperanta, Moa se retrouve sur le dos, sa position préférée. Son pénis étant sorti de la matrice (pas forcément par accident), notre petit malin cherche à tester les « vices » de la belle. En voulant remettre la verge dans le droit chemin, il se « trompe » et effleure très délicatement le nunus de la dame. Celle-ci se trémousse et caresse seins contre tétons son partenaire avec un petit sentiment de gêne et de plaisir mêlés, et reprend les choses en main en cajolant les bourses et réintroduisant le phallus au chaud du vagin. Empoignant les fesses d’Esperanta, il les amène puis les repousse vigoureusement pour amplifier la force et profondeur de pénétration. Elle se redresse en poussant un de ses petits cris de jouissance exaltée, Moa appuie sa main sur son bas ventre. Cela fait frotter le point G

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(deuxième phalange vers le haut en entrant dans le vagin) avec le gland. Esperanta, si émoustillée qu’elle en perd ses forces, tombe comme une masse sur la bouche de son partenaire pour le gratifier d’un baiser qui symbolise tout le bien qu’ils se font mutuellement. Moa ralentit le rythme, fait de petits mouvements circulaires lents du bassin pour que sa verge en fasse de même, tout en amenant doucement son gland vers la porte de sorti et lorsque c’est presque le cas, renfonçant rapidement et à fond son pénis. Il tire alors la langue car Esperanta se redresse de plaisir et son torse et ses seins remontent sur la langue immobile. Moa alterne par la suite avec des va-et-vient rapides où le corps d’Esperanta est alors parallèle au sien et le bout de ses seins frottent délicatement sur son torse tout frissonnant d’excitation. Il en a la chaire de poule. Encore une fois, ses mains descendant en caresse le long du dos de Miss Tinguette, pétrissant ses fesses, titillant le périnée et la partie basse de la vulve, ses doigts s’égarent vers le nunus d’Esperanta. Elle fait mine de rien en commençant à malaxer les testicules comme des boules chinoises (pour calmer l’impatience) puis va chercher la main baladeuse de Moa pour l’apaiser avec ces seins qu’elle aime tant.  Esperanta : T’arrêtes ?  Moa : Quoi ???  E: Vade retro Satanas anus horribilis ! De caresser mon nunus, j’aime moyennement ça (elle y réfléchit à deux fois en se disant que le doigt qui effleure ça va plutôt bien, mais pas plus).  M : Ce n’est pas sale (et en plus c’est annus : année horrible). T’as déjà essayée ?  E : Oui, une fois, mais il a fait ça comme un porc et ça m’a fait mal.  M : Et si je te dis qu’avec moi ce sera différent et que tu devrais apprécier si je ne m’abuse, est-ce que tu aurais assez confiance en moi ?  E : A voir ! (tout en se disant que pour l’instant il fait les choses plutôt bien, donc faudrait voir à lui laisser sa chance)

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Moa commence une manœuvre de souplesse. Il soulève une jambe d’Esperanta pour se dégager et, en maintenant le corps de sa dulcinée dans l’axe, passe derrière. Il étreint d’abord langoureusement Esperanta dans ses bras, en l’embrassant par-dessus l’épaule, ses mains en croix sur ses seins. Il descend une de ses mains pour aller caresser le clitoris pendant qu’il introduit sa verge dans le vagin rehaussé et resserré par cette position. Il ondule son bassin contre les fesses d’Esperanta alors qu’elle saisit son autre main, peu active pour l’instant, pour pétrir plus vigoureusement ses seins en même temps qu’elle sucette l’un des doigts. Afin de vérifier par elle-même ses envies, notre belle pas si ingénue que ça, caresse délicatement son nunus et devant les effets jouissifs combinés, ne dit mot mais fait tout comprendre à Moa. Ce dernier, toujours occupé par un doigt à enflammer le clitoris, dégage son autre main en saluant les seins, puis en excitant les flancs et enfin la croupe de cette splendeur de la Nature venue des sables, pour finir par utiliser son pouce puis son index pour solliciter l’aimable autorisation de cet autre sphincter gardien de l’intimité anale. Ce dernier délivrant un avis favorable, Moa prend la main d’Esperanta afin qu’elle guide et gère la pénétration du phallus dans le vase postérieur en fonction de son ressenti. Ainsi elle est rassurée car maîtresse de la progression de la chose. En y allant très doucement, par petits cercles concentriques, et avec des rentrées-sorties pour surexciter tout le rectum, Moa continuant à masser le clitoris et le reste de la vulve, Esperanta ressent une profonde chaleur agrémentée d’intenses plaisirs. Nos deux comparses sont, en même temps, au firmament de leur jouissance et de leurs extraversions. Quel feu d’artifices ce fut !!! Nos sexperts se couchent l’un à côté de l’autre, Moa mettant sa tête sur la poitrine d’Esperanta, se faisant de petits baisers de fatigue mais de grands sentiments, caressant en effleurant délicatement les mains ou autres peaux sensibles de l’autre. Ils sont trop mignons à voir, mais laissons les dormir, ils l’ont bien mérité.

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Chapitre VIII

Les matins du Grand Soir Esperanta ouvre doucement, péniblement, un œil. Moa la regarde, attendri, contemplant la beauté de son visage encore endormi.  Moa : Bonjour, bien dormie ?  Esperanta : Salut (mélangé à un grand bâillement). Ouais, je me suis bien reposée et fais pleins de rêves bien sympas. Ce grand lit est bien plus confortable que ma boîte capitonnée. Et toi ? J’étais pas trop agitée cette nuit ?  M : Non, t’as dormie comme un bébé, tout mignon tout plein !  E : Merci, c’est en parti grâce à toi.  M : Ah bon ? En quoi ?  E : Beh, déjà que tu m’ais accueillie chez toi.  M : Rien de plus normal. Esperanta fait un grand sourire, caresse le torse de Moa en poussant un mini soupir de satisfaction d’elle, puis remonte sa main pour cajoler le doux visage de cet Apollon, avant de goûter comme petit-déjeuner à ses lèvres sucrées. Moa étreint la belle, laisse courir sa paume sur le tronc voluptueux de cette perle de l’Orient. Leurs sens s’emballent, la phase de décomatage au démarrage est très vite supplantée par la dynamique du câlin du matin, le meilleur car tout le corps (et l’esprit) passe d’un état de latence à celui de surexcitation en une fraction de secondes. Collectif des 12 Singes

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Laissons les se faire du bien, et allons prendre un café, ils nous rejoindront plus tard (pas trop quand même, la journée risque d’être longue).  Esperanta : C’est quoi le programme de la journée ?  Moa : A toi de voir, mais il faudrait que j’aille Participer un peu, je suis déjà redevable de quatre heures.  E : Sympa, on sarce et le lendemain tu t’échappes. Je suis déçue, déçue Moa, profondément déçue !!!  M : Mais non ma pitchounette, c’est juste que si on veut pouvoir passer du temps ensemble le reste de la semaine, il faudrait que je fasse à fond d’heures aujourd’hui. Tu pourrais te balader en ville par exemple, re-découvrir ce que tu croyais connaître. Déjà, le reste on verra après, tu serais partante pour aller prendre le petit déj’ dans un restaurant ?  E : Ouais carrément. Par contre, avant d’y aller, faut absolument que je te raconte mon rêve. Il me semble que j’ai réussi à me remémorer le matin du Grand Soir, et si c’est bien ça, ça m’aidera beaucoup pour finaliser la remontée de mes souvenirs enfouis.  M : Bien sûr. Par contre, hier je t’avais déjà dit comment nous en étions arrivé à concevoir le Grand Soir comme indispensable.  E : Ah bon ? Beh faut dire qu’avec toutes les infos que j’ai prises dans la gueule à peine arrivée ici (plus tes substances paranormales), j’avoue avoir un peu zappé. J’essayerai de m’en souvenir plus tard, mais là il faut que je t’expose une autre possibilité d’explication du Grand Soir, qui aurait bien pu se produire ainsi.  M : Vas-y je t’écoute, ça m’intéresse de connaître ton film cérébral de la nuit.  E : En fait, je crois que tout est parti d’une méprise sur le projet européen que tout le monde appelait de ses vœux. Sauf que, comme d’hab, ce que le Peuple voulait n’avait rien à voir avec ce que ses dirigeants lui proposaient.  M : Effectivement, comme d’habitude dans l’autre monde !  E : Ouais : alors que la France était au plus mal depuis la fin des Trente Glorieuses avec le choc pétrolier de 1973, que l’Europe

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08 Ŕ LES MATINS DU GRAND SOIR

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pinaillait sur des points de détail (arrêt des fromages au lait cru, donc du goût, plaques d’immatriculation standardisées, interdiction de baisser la TVA à 5,5% pour les restaurateurs et la culture alors que les fast-food y étaient, …), la Communauté Européenne nous soumettait une Constitution qui était loin de répondre aux attentes populaires (dans le sens « noble » du terme). M : Tu m’étonnes, c’était Valery Giscard d’Estaing (un des plus impopulaires des présidents, qui est parti avec son célèbre « au revoir » dégoûté des Français) qui l’avait concocté avec des représentants de tous bords et de tous les pays, mais tous déjà pas mal passés à l’ennemi (tous ces sociaux-traîtres !!!). Mais ce qu’il faut quand même dire, c’est que le premier projet allait nettement plus loin en matière de Droits et de Protection sociale ! Ce sont les gouvernements nationaux qui ont amendé de tous les côtés le texte, le rendant plus ou moins volontairement illisible. D’ailleurs, c’est eux qui voulaient que la mention de la culture chrétienne apparaisse en ces temps de lutte religionnaire (autant que légionnaire) ! E : Ah ! Donc j’ai pas tant rêvé que ça ! Il y avait bien une histoire de Constitution derrière ! M : Tout à fait ! Faut dire que face aux grands pays tels que les Etats-Unis, la Chine, les Indes et le Brésil, il fallait un contrepoids de taille pour ne pas se faire manger tout crû ! E : Oui, exact. Même si c’est un peu flou, je me rappelle que la concurrence, les délocalisations et tout le toutime faisaient rage. Il nous fallait une Constitution, ça c’était évident, pour donner un cadre commun de développement à tous les Frères européens. Depuis 1989 et la chute de l’autre (le communisme autoritaire), nos chers (très et trop chers) « représentants » (ou plutôt lobbyistes du capital) n’avaient eu de cesse de saboter les nations et les systèmes étatiques pour nous montrer que la seule solution en cette ère de mondialisation et de compétition internationale acharnée, était de renforcer l’Europe (jusqu’ici nous étions d’accord). Mais cette « intelligentsia » nous exhortait surtout à sacrifier nos Droits Sociaux et Citoyens (pour se battre à armes

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égales, mais si inégalitaires pour nous les humains) aux profits de la guerre économique engagée contre l’impérialisme américain, sans oublier les grandes puissances en devenir (Chine, Indes, Brésil, Russie). M : Et oui, on voulait essayer de gagner la guerre des prix et de la compétitivité, mais comme toujours, pour cela il faut d’abord être le plus fort, sinon c’est une lutte sans fin et surtout que l’on était assuré de perdre face à des Peuples encore plus exploités que nous (USA : 42 heures par semaine, 2 semaines de vacances ; Chine : 60 heures par semaine payées une misère ; les Indes et la Russie je n’en parle même pas). Même si pour information la France était le pays à travailler le moins (35 heures par semaine, 5 semaines de vacances), nous avions une des meilleures productivités en Europe et restions un des principaux pays d’investissement étrangers sur notre bon vieux continent (tout comme les pays Scandinaves). Comme quoi…. E : Bien sûr, on était pas dupes : on voulait nous faire prendre des vessies pour des lanternes mais fallait pas pousser mémé dans les orties quand même. L’Europe que nous appelions de nos vœux les plus sincères, n’était qu’un monstre technocratique au service du capital. Alors que l’Europe libérale avait été construite depuis plus de cinquante ans sans le concours Citoyen, enfin on demandait aux Peuples leur opinion (du moins c’était une pure formalité de validation d’un texte). Le véritable problème, au-delà du contenu du texte, c’est que tout c’était fait dans le dos des Peuples, nous étions juste épisodiquement informés des nouvelles réglementations (voilà c’est fait, maintenant à vous de suivre ce qu’on a décidé pour votre « bien ») ; parce que l’Europe avait une dette morale envers l’ancien bloc des pays de l’Est (qu’elle n’a pas accompagné après la chute du mur) elle se devait de les intégrer mais sans nous expliquer qui, quand, quoi, où et comment ! M : Je suis bien d’accord avec toi qu’un minimum de communication aurait permis de décrisper les gens et ils auraient sûrement mieux acceptés les changements et évolutions ! E : Nous ne savions pas où et comment allait l’union européenne

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mais on nous obligeait à signer un texte fondamental qui gravait dans le marbre des politiques économiques (seul l’URSS l’avait fait dans sa constitution) et de nombreux autres aspects qui n’ont rien à faire dans ce genre de texte. Alors qu’une constitution réglemente les rapports sociaux et politiques (et donc doit être simple et suffisamment ouverte), cette constitution néolibérale (faite dans le dos des Peuples, sans leur participation, alors que ce texte est le fondement des relations Citoyennes en Europe) nous mettait devant le fait accompli en nous « proposant un choix » : soit nous voulions une Communauté Européenne basée sur un capitalisme dérégulé donc d’autant plus nocif, le tout saupoudré d’un minimum syndical en matière de survie (plutôt que de protection et de droits sociaux), soit nous ne voulions pas d’Europe du tout. Mais là, la coupe était pleine ! Bien sûr que nous voulions être Européens (la question ne se posait même pas Ŕ disons plus, plutôt), mais pas de cette Europe américanisée où que le meilleur gagne et que les autres marchent, ou crèvent. M : C’était la dure loi, en ce monde-là, en ce temps-là :-( E : Ben oui, … mais non !!! Nous fûmes appelés à nous exprimer sur la Constitution Européenne par oui ou non, alors qu’elle n’était ni toute blanche ni toute noire, mais plus ou moins grise (tout n’y était pas si mauvais, mais une grosse partie quand même). Du coup, les gens ne savaient pas comment voter, étant donné l’importance du scrutin. M : Et alors, qu’est-ce qu’ils ont fait dans ton rêve ? E : Et bien, le dimanche du vote, les électeurs ne sachant que faire devant un choix si crucial pour leur avenir, firent la Grève de la validation Citoyenne. Nos élus, de tous bords (même si il n’existait déjà plus de différence majeure entre les tendances), étaient si sûrs que les Français valideraient la Constitution (même à contre cœur), ne serait-ce que par leur volonté d’une Europe forte face aux ricains. Même les socialos disaient qu’il fallait voter oui, et qu’ensuite on verrait pour modifier ou faire évoluer le texte (alors que l’unanimité serait impossible à obtenir, ne serait-ce qu’à cause des Anglais ou des Polonais qui n’avaient pas la même vision de l’Europe que nous).

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 M : Ils prenaient vraiment les gens pour des buses, comme le marketing avec ces astérisques toutes petites ou les contrats révisables dont les clauses sont si restrictives que le consommateur est captif, enchaîné à long terme !  E : Sauf que le rapport de confiance entre représentés et représentants, déjà moribond depuis longtemps, n’étaient plus que l’ombre de lui-même. Les Citoyens ne voulaient plus être des bœufs beaufs (mot de De Gaulle : les Français sont des veaux) et signer bêtement un acte de suicide social aussi majeure. Déjà qu’on s’était méchamment fait enfler avec le Traité de Maastricht en 1992 : soit nous étions pour, soit nous étions contre et donc anti-européens.  M : Mais rien n’est binaire dans ce monde, même si tout à son opposé !  E : Tout à fait Thierry ! C’était trop réducteur. Je revois encore Chichi dans un pseudo débat Citoyen avec des jeunes (qui pour beaucoup ne connaissaient rien de la vie, encore moins de la Constitution), leur dire qu’il ne les comprenait pas et qu’il ne voulait pas que la France devienne le mouton noir de l’Europe. Pourtant, après de très nombreux débats sur le fond du texte (autant au bar PMU du coin que dans les familles, au boulot ou dans la salle des fêtes du village), les Français décidèrent, en toute connaissance de cause, de ne pas être des moutons de Panurge (t’en jette un à l’eau, les autres suivent, et tous se noient à la fin).  M : Et alors, et alors … ?  E : Du coup les Citoyens (sans notion stupide de droite ou gauche) ne sachant que faire en écoutant les grands pontes (ceux qui sont censés savoir pour nous), ont décidé de ne rien faire en attendant que les choses soient claires, et de débattre entre eux pour que le schmilblick avance.  M : Sacrés Français ! je les reconnais bien là, ils ne font rien comme les autres, mais au moins ça prête à réfléchir (pas toujours non plus, n’exagérerons rien). Donc le dimanche du référendum, ils ont refusé de s’exprimer en faisant la Grève de la validation, estimant que le texte n’était pas clair et n’avait pas été élaboré avec les Citoyens (plutôt contre eux, vu que c’était Valery

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Giscard d’Estaing qui avait dirigé les travaux, sans en avoir été mandaté par les Peuples, comme le veut normalement tout projet d’Assemblée Constituante), et après ? E : On n’allait pas se laisser enfiler à sec avec du sable !!! A partir du lundi, pendant une semaine nous avons fait manifs sur manifs pour demander des négociations sur le texte. Les choses ne bougeaient pas, l’état faisait appel « au bon sens Citoyen » pour que le pays se remette au travail (dans un système ultra compétitif il ne faut pas sortir trop longtemps du cadre, la productivité baissant). Chichi fit un discours pour nous sermonner, en disant que ce texte était le même pour tous les Européens, et qu’il était dangereux pour la France de se mettre ainsi au ban des autres nations. Sauf que, sur le même sujet que la Constitution, les Allemands étaient en opposition frontale avec Schröeder (le texte fut adopté par le parlement Ŕ il n’y a pas de référendum possible en Allemagne, vieille peur du passé par rapport à la manipulation du Peuple par un leader charismatique), les Italiens et les Hollandais se tâtaient (les Bataves décidant d’exprimer également le non après la France), quant aux Espagnols (les peu nombreux à voter par référendum) ils votèrent d’abord oui parce qu’on leur avait bourré le mou avec ça, mais lorsque la France dit non, ils débattirent aussi et ne furent plus aussi sûr de leur choix. Plus notre grand benêt nous disait de rentrer dans le droit chemin, plus nos Concitoyens Européens nous supportaient dans notre démarche pour une autre Europe, véritablement sociale, plus nous étions déterminés et nombreux : un vrai raz de marée humain et Fraternel. M : C’est mignon tout plein comme rêve, mais ça ne s’est pas tout à fait passé comme ça, même si ça aurait aussi pu péter à ce moment-là et qu’il y a pas mal de similitudes. E : Et comment ça c’est passé alors, sieur je sais tout ! M : Ah ça ma chère, pour ton bien, c’est à toi de le redécouvrir, sachant que je te l’ai dit hier. Puisque tu y étais, il faut que ce soit tes souvenirs qui te le disent. Mais si tu le veux bien, on en discutera au resto, je commence à avoir la dalle sévère. E : Tout pareil ! Je me fais belle et on est parti. Collectif des 12 Singes

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 M : Mais tu es très bien comme ça ! Tu sais, ici, on ne juge vraiment plus sur l’apparence : donc ton maquillage et tes belles fringues ne te seront pas très utiles.  E : Ouais t’as raison, nique le costume du visage et du corps, je vais y aller nature. Marre du paraître, vive l’être !!!  M : Tu vois que tu t’y fais vite à la mentalité Utopienne !  E : Tu m’étonnes, c’est plutôt Libérateur !!!  M : Bon, tu veux manger quoi alors ?  E : Indien ça me brancherait bien ! Uttanka m’a donné envie.  M : En voila une idée qu’elle est bonne.  E : Mais si je me souviens bien, ils font pas de petit déjeuner sucré si ?  M : Pour eux non, mais si les lentilles au réveil ça ne te va pas, ils ont aussi plein de gâteries sucrés comme une galette de riz à la noix de coco ou encore des pâtisseries arabisantes bien mielleuses.  E : Ça me va nickel alors.  M : J’en connais un très bien : le Svastika. En plus, il n’est qu’à une minute en aspi.  E : Alors allons se faire entuber joyeusement, pour la bonne cause. Les enfants de la glace  M : Voilà, c’est juste ici. C’est très sympa comme déco en plus avec pleins d’estampes hindoues et ces fabuleuses pièces d’art oriental.  E : Euh ouais c’est sûr c’est mimi tout plein, mais euh, … y a pas un truc qui te choques toi ?  M : Non, quoi ? Qu’est-ce qui te chiffonne à ce point ?  E : Bien sûr je ne suis pas antisémite (même si je suis berbère aux yeux bleus, musulmane mais pas arabe, donc pas sémite), et audelà de ça je ne fais de distinguo ethnique avec personne : tous pareils, mais tous différents quand même. Mais, ça ne te dérange pas de venir dans un restaurant qui arbore de façon flagrante une

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croix gammée ?  M : Pas le moindre du monde ! Tu sais il faut bien faire le distinguo entre le symbole et les malheurs de l’Histoire.  E : Mais justement, c’est un signe de haine envers l’autre : le juif (étoile jaune), le tsigane (triangle brun), l’homo (triangle rose), bref les pas pareil, les différents.  M : Ça c’est l’interprétation de la croix gammée nazie, pas du svastika.  E : Ah bon, c’est pas pareil ?  M : Que nenni !!! Hitler était à fond d’ésotérisme, donc de symboles, et était persuadé que le grand peuple germanique descendait des Aryens, qui auraient propagé les langues indoeuropéennes en Europe. Sauf que cette ethnie était bien loin des grands blonds aux yeux bleus puisqu’ils venaient des bords de la Mer Noire. Les Germains (dont les Francs faisaient partie) descendent plus sûrement des Goths, peuples venus du Nord de l’Europe et de Scandinavie (Danemark, Norvège). Pour les Indiens, ce symbole est vieux comme le monde : il représente le principe de cycle dont font parties la vie des animaux (donc aussi humaine) et des plantes, la Révolution permanente et pour les hindous le concept de réincarnation (où il faut être bon dans cette vie pour effacer les fautes des vies antérieures et ainsi avoir une vie postérieure meilleure). C’est un symbole dont la plus ancienne trace remonte vers Ŕ 5 000 dans la civilisation de Vinca (dans les Balkans, culture ayant le plus anciennement une écriture) et qui se retrouve partout par la suite : des Troyens aux Amérindiens, en passant par les premiers chrétiens (dans les catacombes de Rome), les Gaulois, les Chinois et même certains temples juifs (c’est pour dire son Universalité).  E : Tu m’espantes là ! Grâce à toi je me coucherai moins conne ce soir, j’aurai appris quelque chose d’important.  M : Si tu veux tout savoir, Hitler aurait mieux fait de prendre pour insigne la sauvastika, la croix gammée mais avec les branches qui tournent dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Ça c’est le vrai symbole du mal, du côté obscur de la force, pour les Indiens (comme tout ce qui tourne dans ce sens anti-horaire). Collectif des 12 Singes

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D’ailleurs pour en revenir au cycle bénéfique, au cercle vertueux du svastika, les Basques (non indo-européens) ont la même mais en plus arrondie au niveau des branches : c’est la Lau Buru. Et même que le château de Chambord devait avoir cette forme au niveau de l’agencement initial des pièces (plutôt que celle d’une croix grecque Ŕ svastika sans branche Ŕ tel qu’actuellement). E : Ah ouais, sérieux ? Ça me trou le cul !!! M : Sur ces explications, tu veux bien qu’on y rentre ? J’ai la dalle du chameau ! E : Maintenant que tu m’as expliqué tout ça, oui, je veux bien. M : Namaste ! Le garçon : Namaste. It’s a pleasure for me to welcome you in my modest restaurant. E : Namaste. We really enjoy your decoration. Le garçon : Merci Dame, Vous êtes bien aimable. C’est pour manger ? Pour 2 ? Moa : Non, c’est pour faire un cricket, on attend toute notre équipe et nos adversaires ! Sorry, I am joking; even if it was not funny: sorry about it ! C’était plus fort que moi, fallait que je la sorte cette connerie. Le garçon (balançant la tête de gauche à droite Ŕ notre non occidental mais avec un mouvement du cou comme si monté sur ressort Ŕ avec un grand sourire si typique des Indiens) : Atcha, aucun problème sieur, j’adore l’humour des Utopiens Français ! Moa : En tous cas, tu parles un très bon français, avec cet accent si chanteur des Indes. Le garçon : Tu sais sieur, nous apprenons vite ta langue : c’est de l’indo-européen tout comme l’est l’hindi et le sanskrit et très proche de l’espéranto que nous maîtrisons. Esperanta : Tu parles l’espéranto, mais quelle est cette langue ? Le garçon : Excuse moi (en indien). Faut pas mal le prendre, mais tu sors d’où ? Esperanta : Euh, je ne sais pas encore tout à fait exactement ! Ma tête est un morceau de gruyère où je dois boucher les trous de mes mémoires. Parce que ? Le garçon : Juste parce que l’espéranto tu as l’air de le parler Collectif des 12 Singes


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couramment.  Esperanta : Moi ? A comprend pas !  Le garçon : L’espéranto moderne est l’anglais puisqu’il permet d’être compris partout dans le monde, avec (presque) tous les humains.  M : Fut-ce un temps c’était le français mais la perfide Albion gagna la guerre des mers et le parlé franc (seulement dans cette ordre des mots, sinon il y a contresens avec la langue de bois) devint le langage de la diplomatie et de la jet-set.  E : C’est royal deluxe en tout cas que l’Humanité se comprenne à nouveau grâce à une seule langue, simple donc universelle. A part ça, on peut goûter vos spécialités ?  Le garçon : J’allais vous le proposer. If you would like to follow me to a nice quiet place.  Moa : For sure, here we go !  Esperanta : Shukria ! L’endroit est magnifique ici, merci beaucoup !!  Le garçon : (secouage de tête avec sourire jusqu’aux oreilles, il s’en va après avoir laissé la carte)  Moa : Ça veut dire quoi shukria ? Où t’as trouvée ça ?  Esperanta : Euh, je sais pas trop, le mot est sorti tout seul : il me semble, que ça veut dire merci, comme shukran en arabe. Va comprendre Charles ! En tout cas, la priorité c’est qu’on se casse le ventre !!  M : Bien d’accord avec toi : gavage !!! Tu prends quoi ?  E : Je me tâte : le nom Paav Badjhi éveille en moi des sensations gustatives et émotionnelles. Je vais suivre mon instinct et prendre ça avec un Lassi (le nom sonne bien).  M : T’as bien raison de le faire comme tu le sens ! Si je peux me permettre, puis-je choisir le parfum de ton Lassi ? Ais confiance, je sais ce qui est bon pour toi !!  E : Hum, oui, si tu veux, mais fais gaffe, j’t’ais à l’œil. Et c’est quoi au juste, parce que j’imagine bien que ça n’a rien à voir avec un collet beige-marron métallisé ?  M : Haha, non pour sûr ! On va demander au garçon en même temps que commander. Collectif des 12 Singes

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 E : Ouaip. Baba s’il te plait !  Le garçon : Atcha ! (et encore et toujours secouage de tête avec sourire jusqu’aux oreilles)  Esperanta : C’est quoi de nouveau le Lassi ?  Le garçon : En fait c’est une boisson à base de petit lait et de faisselle (fromage blanc non « essoré »), le tout parfumé au jasmin, au safran, à la coriandre. Les nomades prenaient du lait avec eux, dans une outre en peau de bête. A cheval, le lait était battu et mélangé aux bactéries du cuir : il en ressortait un lait caillé semi liquide.  Esperanta : Atcha, atcha (avec imitation plutôt réussie du sempiternel secouage de tête avec sourire jusqu’aux oreilles).  Moa : Voila donc pour l’explication.  Esperanta : Yes, c’est ça que je veux … que je souhaiterais pardon.  Moa : Cool, tu apprends vite :-) Nous souhaiterions donc deux Bhang Lassi (sweets), un Paav Badjhi et pour ma part je désirerais un Uttapahm Kashmiri avec un Naan et un Kabouli Parantha.  Le garçon : Atcha, atcha (secouage comme d’hab).  Esperanta : Je vois que tu masterises la cuisine indienne.  Moa : Ouais j’adore ça, ça réveille les papilles. Mais j’avoue que tu m’as sidéré : tu as appelée le garçon Baba et il est venu ( ???)  E : Beh oui, ça veut dire homme sage en hindi, c’est pour ça que les barbus hippies qui y sont allés se faisaient appelés Baba, et ils étaient bien bien cool (peace, zen : défoncés quoi !).  M : En parlant de ça, voilà nos Bhang Lassi et la graille. Hum, ça sent super bon. Shukria !  Le garçon : Demandez si vous voulez plus de quoi que ce soit.  Moa : Atcha, atcha.  Esperanta : Cool, sympa ce que t’as pris avec une sauce crème et fruits.  [Le garçon : De rien !] (en filigrane, mais quand même)  Moa : Ouais super. Dis donc ! Ça t’arracherait la gueule de dire merci au garçon, ce n’est pas ton larbin, ton serviteur ou groume.

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Utopia est très à cheval sur la politesse, d’autant plus quand d’autres sont à ton « service ». Sans verser non plus dans la bienséance de cours. Esperanta : Ola, pardon !!! Shukria ! Désolée Sieurs, ça ne se reproduira plus, promis ! Je l’ignorais, vous savez bien que je ne viens pas d’ici [un ton narquoise] !!! Le garçon : Atcha, atcha (agrémenté d’un exceptionnel secouage de tête avec sourire jusqu’aux oreilles, rehaussé du salut respectueux indien Ŕ oriental en général Ŕ avec les mains jointes Ŕ Fraternité Ŕ et bascule du corps en avant Ŕ révérence). Ta maladresse est toute excusée par ta beauté et ta candeur dans ce nouveau monde, que tu dois découvrir en même temps que te redécouvrir. Moa : Voila, il a tout dit ! Pas mieux. Sont forts ces Orientaux !!! Esperanta : Hihi, bon si les choses sont au clair, on peut manger maintenant car ça sent trop bon et je suis proche de l’hypo (glycémie). Moa [en lui-même] : Tu m’étonnes [petit sourire en coin] ! {à quoi pense-t-il ? seule allusion à la faim et aux drogues, ou bien ???} Esperanta : Shukria beaucoup, tout est parfait ! Moa : Shukria oui. Allé hop on attaque, moi aussi je n’en peux plus avec ces effluves si enivrantes, extasiantes (c’est stupéfiant, elles sont partout décidemment, dès qu’on parle d’effets intenses). E : Expliques moi un truc avant que je goûte le Lassi. Maintenant je connais sa fabrication, mais le Bhang, c’est quoi ? M : C’est des feuilles de cannabis (très chargée en THC) mélangées avec des épices et mises sous forme de boule de pâte. E : Putain, mais t’es vraiment un pire tox toi !!! M : Nooon, c’est juste que je sais ce qui est bon pour toi, ça te fera du bien. E : En quoi [un brin irritée] ??? Tu me saoules avec toutes tes drogues, même si j’aime bien ça, je suis loin de vouloir tomber dans la toxicomanie comme toi. M : C’est pas gentil pour moi ce que tu dis là. Pour ta gouverne, sache que si je consomme aujourd’hui, c’est uniquement Collectif des 12 Singes

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pour toi !!! (enfin presque, faut pas déconner non plus, ça me fait plaisir quand même). Primo, normalement je prends que une fois par trimestre (sauf le canna, mais sous forme de chilum si), et en dose modérée (toujours, faut pas abuser des bonnes choses). Certes je joue avec le feu, mais je suis bien conscient des risques et je fais tout pour m’amuser avec ma machinerie sans pour autant me mettre en danger ou avilir ma vie. Second primo : je ne touche jamais aux chimiques car on ne peut pas savoir exactement ce qu’il y a dedans, alors que la Nature fait bien les choses (ou du moins on connaît les limites et précautions d’usage). Ultime primo : les drogues ne font jamais que réveiller des substances naturellement présentes dans notre cerveau ! Tout comme à jeun nos émotions sont provoquées par des hormones (drogues chimiques) genre adrénaline (excitation), dopamine (bonheur), sérotonine (calmant), endorphine (antidépresseur), les substances psychoactives trompent le cerveau et lui ordonnent de sécréter telle molécule pour arriver à tels effets, réponses aux signaux chimiques résultant des interactions avec la drogue prise. E : Ok, tu fais ce que tu veux avec tes neurones. Mais comment ça c’est pour moi ? Je t’ais rien demandée moi !!! [carrément véner, ça commence à partir en couilles] M : Il ne sert à rien de s’énerver. [dit-il en toute tranquillité avec une voix fluette] E : Mais dis moi alors, j’en peux plus Moa de ne pas savoir à quoi tout ça rime. [dit-elle en déroute complète avec une voix sanglotante] M : Allé mange, ça va refroidir et les plats indiens se mangent chauds. E : (une larme tombe dans l’assiette d’Esperanta ; la faim l’emporte finalement Ŕ après un bref moment mais si long Ŕ sur la tristesse et le désarroi). Putain ça arrache, c’est fucking hot and spicy ! Ils se sont bien lâchés sur la dose. M : Bois un coup, ça te calmera la gorge et tout le reste. Après tous ces bouleversements dus à ton arrivée sur Utopia, tu as bien besoin d’être légère et l’esprit dégagé : tu verras la vie autrement ! E : Ça me retourne complet ces Paav Badhji. C’est trop bon ce Collectif des 12 Singes


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pain genre brioche, passé au beurre et grillé, avec cette sauce à la tomate, carotte et toutes ces épices style coriandre, paprika, piments et autres napalms à microbes. C’est vraiment bizarre : dans mon rêve j’avais plutôt une saloperie de sensation de froid absolu, et ma gorge était plus mielleuse que brûlée par les condiments. M : Je vois clairement le genre : les glaces du zéro absolu (-273°C) et le sucré de l’insuline ??? E : Ouais carrément !!! (avec des yeux écarquillés). Bon là t’es obligé de balancer tout ce que t’as sinon je vais me fâcher et je vais te foutre sur la gueule !!! T’en as trop dit, mais pas assez ! M : Du calme, c’est juste que je voulais être sûr et certain ; et que la solution tu l’as trouve toute seule, comme une grande. C’est important pour toi ! … et c’est dans ce but que je t’ai incité à te droguer pour que tu vois plus loin que le bout de ton nez et que tu comprennes ton rêve et tes flashs. Il fallait éviter que le retour à la réalité soit trop violent pour toi. E : Ouais ouais, d’accord ! Envois le reste de ce que tu sais ! [limite ton de l’inquisition] M : Eh, je ne suis pas ton ennemi, alors tu me parles sur un autre ton ! E : Oui pardon. Et donc tu voulais dire ? M : Tu connais Futurama ? E : Oui, c’est le dessin animé des créateurs des Simpson, mais je vois pas le rapport avec la choucroute !!! M : Ah bon tu ne vois pas. C’est flag’ pourtant ! E : Laisse-moi réfléchir. Oui d’accord, Fry vit dans le futur, mais lui c’est avec des extraterrestres et qui plus est en l’an 3000. On n’en est pas là si ? Rassure-moi ! M : Maaiis non ! Et tu te rappelles comment il est arrivé là ? E : Euhhh … non. M : Sûrement un blocage post-traumatique ! E : Tu me fais peur là !!! De quel traumatisme tu parles là ??? M : Tu te rappelles que Fry était livreur de pizza et qu’il avait ce soir de nouvel an 1999 une livraison à faire dans des bureaux ?

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 E : Ça oui ! Même que tout idiot qu’il est, il n’avait pas remarqué que le client était « Ilsey Faitavoir » (en VO ça donne mieux).  M : Exactement. Bin tu vois que tes mémoires n’ont pas toutes complètement grillées. Bon, et après, qu’est-ce qui lui arrive ?  E : Beh, je crois qu’il est blasé parce qu’il s’est fait baiser sur ce coup là. Alors que tout le monde célèbre l’an 2000 (alors que le changement de millénaire se fit en 2001) dans la rue avec cotillons et tout le tintouin, lui est dans un pauvre bureau, comme un crevard avec sa pizza froide et son coca.  M : (no comment, attendant que le reste sorte)  E : … et c’est tout, toujours le même black-out sur la suite des évènements !  M : Bon, c’est déjà pas mal. Tu peux éventuellement me donner le nom de la boîte où il livre ça ?  E : Non.  M : Ok, beh d’accord !  E : Dans le genre détail à deux balles, je sais pas si ça peut aider, mais il me semble que Fry se balance sur une chaise. [ton blasé]  M : Bref, pour en venir aux faits, Fry se balançant sur sa chaise, bascule en arrière et tombe dans une boîte. Le couvercle se referme.  E : Elle est comment ta boîte ?  M : (Sourire) Elle est blanche avec un compteur digital sur le dessus.  E : Comme la mienne !!! Avec pleins de tuyaux ???  M : Oui, qui sortent de tout partout.  E : Tout pareil dans mon cas. C’est quoi cette boîte, puisque le mystère semble y résider ?  M : Boîte, froid absolu, insuline, compteur digital, Futurama.  E : Dis moi pas que c’est pas vrai !!! (interloquée, sur le cul)  M : Si si, c’est vrai.  E : Putain ouais, je me rappelle maintenant le nom de la société où il était parti livré la pizz’ : c’est Cryogenics ! J’aurai été cryogénisée alors ?? Mais combien de temps ???  M : Tu veux vraiment le savoir ?

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 E : Oui, s’il te plaît !  M : 50 ans.  E : A ouais, quand même. Tu m’étonnes que les choses n’aient plus grand-chose à voir avec ce que je connaissais. Je pourrai être la grand-mère des jeunes Utopiens !  M : C’est sûr, ça ne te rajeunit pas cette histoire là.  E : Ça veut dire alors que pas mal de personnes que je connaissais, des proches, ne sont plus de ce monde ?  M : Malheureusement oui. Je suis désolé.  E : C’est pas grave, ainsi va la vie. Je n’avais qu’à pas hiberner. Mais il y a tout de même un point qui me turlupine : j’ai vécu le Grand Soir, ok, mais après ? Cela n’explique toujours pas concrètement comment j’ai pu me retrouver dans cette boîte puis être congelée durant 50 ans !  M : Peut-être que tu as été cryogénisée le lendemain du Grand Soir. Je ne sais pas si tu te rappelles, mais quand je t’ai vu hier matin, la veille nous avions fêté le Cinquantenaire du Grand Soir.  E : Certes, maintenant que tu en parles, ça me revient … sauf qu’entre la monstre teuf populaire du Grand Soir et mon arrivée ici, je ne me souviens pas très bien, si ce n’est de mon rêve.  M : En fait, sûrement que ton amnésie est due à la surcharge du réseau électrique : quand il n’y a plus eu de pétrole du tout, aux environs de 2050, le système énergétique fut saturé pendant un très bref instant (à cause de l’interconnexion des réseaux mondiaux lors de la bascule vers le 100% énergies durables).  E : D’accord : ceci explique cela. Mais que diable faisais-je dans cette galère, dans cette boîte ?  M : Tu me demandes ça à moi, qu’est ce que j’en sais. Peut-être que tu croyais que c’était un frigo et qu’en y entrant tu arriverais au paradis des glaces, avec des arbres à sorbet et autres lacs de coulis.  E : Ah ah ah ! (pauv’ type se dit-elle)  M : Désolé, je ne vois pas d’autre explication. A moins que tu ais eue peur des excès de la Révolution et que tu ais préféré fuir avant de voir s’écrouler ce merveilleux rêve de l’Emancipation ; ça peut se comprendre avec les antécédents historiques du Collectif des 12 Singes

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communisme, autoritaire (berk).  E : C’est pas le genre de la maison, sieur, de fuir devant l’adversité, au contraire, je prends le taureau par les cornes. Mais il y a peut-être un truc à creuser là, j’en parlerai à ma psy.  M : Beh je ne peux pas plus t’aider que ça.  E : En fait, c’est comme si j’avais l’impression de faillir à une mission, mais laquelle ? Comme si mon amnésie, qui s’estompe par pans entiers grâce à toi et ta médecine bien parallèle, m’empêchait de pleinement réaliser ce pour quoi je suis là.  M : Comme une éminence qui aurait à faire passer un message ?  E : Euh, je sais pas, j’ai pas cette prétention la. Mais, y a du vrai dans ta façon de voir : peut-être témoigner, d’une certaine manière, du passé et comprendre vos évolutions. Sur votre nouveau mode de vie, j’ai pris une sacrée claque, mais pour que je fasse ma déposition il faudra encore attendre un peu, pas trop longtemps j’espère. Vivement que je redevienne pleinement moimême, ou ce qu’il en reste après tout ce temps dans cette boîte.  M : En creusant un peu, tu trouveras le pourquoi, de la même façon que tu as répondue au comment.  E : Y a un truc que je pige pas chez toi : tu as l’air dans savoir beaucoup sur ce qui m’arrive, tu trouves toujours les bons mots pour exprimer ce que je ressens Ŕ comme si tu me connaissais Ŕ et comme par un merveilleux hasard tu es l’une des premières personnes que j’ai croisé. Faut que tu t’expliques là !!!  M : Pour ce matin j’y suis vraiment pour rien : j’allais à ma piqûre annuelle de rappel de vinaigre et tu m’as accosté pour savoir ce qu’était le Père-Lachaise. Les grands esprits se rencontrent c’est tout !  E : Et pour le reste ?  M : Hum, … disons que … je/savais/que/tu/te/réveillerais/mais/pas/quand.  E : En plus fort et plus doucement ça donne quoi ?  M : J’espérais que tu te réveillerais mais je ne savais ni quand, ni qui tu étais, tout le monde l’ignorait.  E : Momento ! … Tu veux dire que j’étais attendu par l’Humanité entière mais que personne ne savait qui j’étais et quand je me

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réveillerais. C’est bien ça ???  M : Euh, oui, on va dire ça. En fait il existe une légende urbaine selon laquelle une femme se serait fait cryogénisée le lendemain du Grand Soir, vers 8h du matin, après avoir forcément bien fêtée cet évènement exceptionnel. Mais ceux qui t’avaient mise en bière, étaient si retournés qu’ils ne se rappelaient de plus grandchose le lendemain (et ce n’est pas faute d’avoir tenté de leur tirer à eux aussi les vers mémoriels du nez, avec la même méthode, mais contre l’alcool à haute dose, la mémoire ne peut pas lutter).  E : Putain de poches ! Font chier avec leurs conneries !!!  M : Euh, si je peux me permettre : ils ne t’ont pas forcée à y entrer.  E : Hein ?? T’es malade ou quoi ? Tu crois quand même pas que j’ai fais ça de plein gré !  M : Beh si ma grande !  E : Bah non mon petit ! Si j’ai ce black-out post-traumatique c’est bien que le traumatisme c’est pas fait tout seul.  M : Certes. C’est surtout parce que toi aussi t’étais bien déquerre ce soir là !  E : T’hallucines complet ! Je te rappelle que je suis une femme musulmane bien sous tous rapports, donc je bois pas d’alcool !  M : Tu sais bien qu’il y a plein de moyens pour se mettre à l’envers sans lever le coude, tu nous as bien montrée tes compétences en la matière : tu ne t’es pas toxée de la dernière pluie toi !!  E : Oui, euh … bon … j’étais jeune, un peu fofolle, voilà quoi ! Chacun éprouve du plaisir à sa manière, … et les vaches seront bien gardées !!  M : En tout cas je ne sais pas ce que tu avais pris mais ça devait être costaud. Tu nous as laissé une petite lettre pour expliquer ton geste, tu avais plutôt l’air contente : tu disais adieu monde cruel avec un sourire un peu déconcertant. Mais c’était tellement téléporté et en écriture hiéroglyphique qu’on n’a pas tout compris.  E : Beh eh, c’est pas tout les soirs le Grand Soir, ça se fête dignement ! Et c’était quand alors cette Révolution Der des Ders ??? Collectif des 12 Singes

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 M : En mai 2007 ! 136 ans après la Commune de Paris et 39 ans après Mai 68. Comme presque chaque génération de Français, vous aviez vous aussi fait Votre Révolution, sauf que c’était celle de Tous les Citoyens, quels qu’ils (elles) soient.  E : Donc là on est en 2057 si je calcule bien !  M : Tout juste, mais pour les Utopiens on est en l’an 50 d’Utopia.  E : C’est impressionnant comme tu racontes toute cette histoire mieux que je ne pourrai sûrement jamais le faire.  M : Euh, je me suis un peu renseigné.  E : Mais encore…  M : En fait, j’ai reçu la mission d’accompagner ton éveil pour éviter que tu perdes pied dans cette toute autre réalité. J’étais le seul à connaître l’autre monde (les gens ayant volontairement effacés cela de leur mémoire, comme des erreurs de jeunesse), celui de l’autre temps, le proto-Emancipé : celui d’avant le Grand Soir de 2007.  E : Vous aviez peur que je pète un câble ici et que je sache plus comment je m’appelle ?  M : Bin disons que c’est quand même un autre monde ici et maintenant. Plus d’un perdrait les pédales dans un voyage comme le tien ; à travers les cieux, l’espace et le temps (un vaisseau s’en vient, Ulysse revient …hihi). Enfin voilà, je n’étais rien de plus qu’un tuteur éventuel, au cas où.  E : C’est pas clair ton truc ! Tu m’énerves !! Tu vas me dire tout ce que tu sais la puta madre !!! Qui es-tu et comment ça se fait que tu connaissais l’autre monde ???  M : Bon ok, bas les masques. Tu as le droit de savoir. J’ai été cryogénisé moi aussi !  E : C’est pas vrai ? Beh, bienvenue au club ! Tu pouvais pas le dire plus tôt ?  M : Pour tout te dire…  E : Oui balance tout, y en a marre !  M : Je me suis fait cryogénisé pour 25 ans (le temps de voir une autre génération à l’œuvre et réparer les dégâts d’avant, comme après la Seconde Guerre Mondiale), avec Ŕ par contrat Ŕ lors de mon coma sous insuline, une euthanasie par surdose de morphine

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(entraînant la mort par asphyxie tout en rêvant intensément) si le monde était toujours aussi pourri à mon réveil. J’ai eu le bonheur de revoir le jour 20 ans après le Grand Soir, et cette nouvelle civilisation Ŕ Utopia Ŕ me plut immédiatement.  E : Mais comment et pourquoi t’en es arrivé à tomber aussi bas ? La cryo j’entends. La quatrième guerre mondiale, états pyramidaux Vs groupuscules en réseau  M : Je me suis pris le spectre de la quatrième guerre mondiale (la troisième ayant été la guerre froide, opposant mondialement deux blocs de pensée) en pleine gueule en revenant de ma pose déjeuner à 13h, … un certain mardi 11 septembre 2001.  E : Tu m’étonnes, ça a fait un choc énorme sur toute la planète. On savait de suite qu’il y aurait un avant et un après 11 septembre.  M : Clair et net : tous les téléspectateurs internationaux, littéralement tétanisés, regardaient les tours jumelles du World Trade Center de New York s’écrouler, les images repassant en boucle sous des angles toujours plus impressionnants. Le monde entier était saisi de stupeur et d’effroi !  E : Putain d’intégristes, nardine amouk !!!  M : Ouais, enfin tu sais, pour ces gens là, la religion n’est qu’une excuse pour justifier l’injustifiable : c’est plutôt des ennemis de la foi puisque aucune théologie n’appelle au meurtre d’autrui (à part peut-être la chrétienne par rapport aux juifs, elle les accusait toujours de déicide Ŕ d’avoir tué le fils de dieu Ŕ jusqu’à ce que Jean XXIII fasse Ŕ comme tous ses prédécesseurs Ŕ encore une fois le ménage dans la chrétienté et ses textes tellement traficotés au gré des stratégies et enjeux de pouvoirs).  E : Peut-être, mais il n’empêche que ces rlas (merdes) nous ont bien cassé dans nos efforts d’intégration, déjà difficile. Le métissage commençait enfin à être relativement bien accepté, que ces connards (trouillards qui se cachent derrière un dieu pour Collectif des 12 Singes

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assouvir sans culpabilité leur haine viscérale contre la Liberté et le partage / mélange des Différences) ont jeté la suspicion sur tous les croyants musulmans (alors que tous les cathos n’ont pas participés à la St-Barthélemy de 1572 contre les protestants Ŕ leurs frères chrétiens). M : C’est clair. Mais de toute façon, dis toi bien aussi qu’on ne devient pas terroriste comme ça, « pour le fun », même si 70 vierges qui attendent au paradis ça peut susciter des vocations. Le terrorisme, le fondamentalisme, tout comme la Révolution, les mouvements des extrêmes (gauche ou droite), ne peuvent avoir une réelle emprise qu’en temps de décadence (ou d’essoufflement) du système. C’est bien parce que des gens se sentent exclu ou parce qu’ils ne pourront jamais être en phase avec tel type de société étatisée (malgré leurs efforts), qu’ils décident de combattre parfois violemment ce système injuste qui ne leur convient pas (où qu’ils jugent nuisible pour leurs semblables). Ben Laden ne s’est pas fait tout seul et n’est pas sorti de nulle part. E : Oui, je me rappelle d’un truc où il aurait été formé par des militaires américains pour combattre en Afghanistan contre les soviétiques. Mais comment cet élève brillant (et fortuné), a pu si rapidement et violemment se retourner contre son professeur ? M : Il est tout simplement un pur produit d’Arabie Saoudite, pays utilisé et manipulé pour son pétrole depuis les années 1920, et profondément déçu, écœuré, par les Américains en particulier et les Occidentaux en général. E : Si tu en sais plus, ça m’intéresse de savoir. M : Avant la première guerre mondiale, la péninsule arabique était composée de multiples royaumes. Les Anglais, voulant se débarrasser de l’ « état malade de l’Europe », l’empire Ottoman (Turquie actuelle plus Syrie, Jordanie, Palestine), envoyèrent Sir Lawrence (d’Arabie) pour fédérer les tribus de la péninsule arabique. En échange, l’Angleterre (et les alliés en général), promirent au chérif Hussein (qui gouvernait La Mecque) tous les territoires arabes sous occupation turque,... y compris Syrie et Palestine (même si son cas restait en suspend par rapport au Collectif des 12 Singes


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retour au pays des anciens habitants, d’il y a 2 000 ans, les juifs).  E : C’est bien normal qu’ils aient eu envie de revenir sur leur terre natale (qui plus est, « promise » Ŕ même si la Terre n’appartient à personne, qu’elle appartient à tout le monde). Après les siècles de mise à l’écart (la rue Ghetto de Venise leur était obligatoire, on les parquait là-bas, loin des autres) et de brimades qu’ils avaient subi sans trop broncher (ils n’avaient pas le choix d’ailleurs, sinon c’était la porte Ŕ celle des remparts de la ville donc plus de protection ; même si ils étaient déjà interdit d’y dormir, devant sortir de l’enceinte de la Cité la nuit tombée et le tocsin sonné). J’ajouterai à leur décharge que depuis le XIXè siècle et Darwin, ils s’en prenaient spécialement plein la gueule : race inférieure, impure, à éradiquer lors de pogroms en Russie, à humilier comme avec l’affaire Dreyfus (militaire juif alsacien Ŕ donc ex-Français et Allemand à cette époque Ŕ accusé à tort d’avoir trahi son pays Ŕ lequel, faudrait savoir Ŕ et condamné au bagne alors que le coupable était un haut gradé, « Français de souche »). Partout en cette Europe en crise étatique et économique, les juifs faisaient de bons boucs émissaires : complot judéo-maçonnique (délire inventé en 1789 pour expliquer la croisade anti-Révolutionnaire des pouvoirs monarchiques et économiques européens), spéculation et investissement boursier pour financer le lobby, la pieuvre, la juiverie internationale. En fait ils n’ont jamais été aimé, tout simplement car c’étaient les seuls qui avaient le droit de pratiquer les prêts d’usure (comme les banques) alors que c’était interdit pour les chrétiens et musulmans (la Torah l’interdit aussi, mais en Occident il fallait bien que quelqu’un le fasse).  M : Tu m’épates là : on dirait que t’es juive plutôt que musulmane.  E : Tu sais, mes parents étaient d’origine algérienne, donc je connais un peu. En plus le judaïsme est à l’origine de l’Islam. Comme du christianisme d’ailleurs. Et comment tout ce bordel a commencé ?  M : Dans les vingt ans qui précédèrent la première guerre mondiale, quelques colonies agricoles (Kibboutz) furent fondées en Palestine avec le concours financier des Rothschild. Ce

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banquier présidait aux destinées du « sionisme », un mouvement politique et religieux créé au XIXe siècle à l’initiative de différents rabbins (son appellation vient de Sion, une colline de Jérusalem), prônant le retour des juifs en Palestine, alors possession du sultan d’Istanbul. Le sionisme reçut une impulsion décisive avec l’engagement du journaliste autrichien Théodore Herzl, choqué par la vague d’antisémitisme qui balaya la France, « pays des Droits de l’humain », au moment de l’affaire Dreyfus (1895-98). Ces colonies étaient basées sur la communauté des biens et sur tous les aspects de la vie gérés en commun. La population juive passa de 50 000 à 85 000 personnes, soit 12% de la population totale de la province. E : C’était du pur communisme ton truc, comme toutes les Ecritures l’ont toujours souhaité. En plus, tous les sémites vivaient alors en Harmonie, loin des différences religieuses puisqu’au fond ils priaient tous le même dieu, appelé soit Yahweh soit Allah. M : Exactement, c’était l’âge d’or de la Palestine, où ces deux communautés vivaient ensemble en bonne intelligence, sans trop de souci de territoire. Sauf qu’en 1916, les Français et les Anglais conclurent les accords secrets Sykes-Picot, du nom de leurs signataires, en vue de se partager les futures dépouilles de l’empire turc, allié des puissances centrales (Allemagne, Autriche-Hongrie), notamment l’Irak, la Syrie et la Palestine (déjà promises sans scrupule à la péninsule arabe). E : Comme d’hab, on ne peut faire confiance aux promesses des puissances impérialistes occidentales. M : A mesure que l’Europe s’enfonçait dans la guerre, chaque camp tenta de rallier un maximum de soutiens (les juifs ne cachaient pas leur sympathie pour les puissances centrales, l’Allemagne et l’Autriche, plus tolérantes que la Russie et même la France). Le summum de l’hypocrisie fut ainsi atteint avec la déclaration Balfour destinée à rallier les communautés juives : en pleine guerre mondiale (le 2 novembre 1917), le ministre britannique des affaires étrangères, le comte de Balfour, publia une lettre ouverte (en étroite concertation avec le baron de

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Rothschild). Il indiqua que son gouvernement était disposé à créer en Palestine un « foyer national juif ». C’était une promesse vague, n’incluant nullement un état. Six semaines plus tard, le 9 décembre 1917, le général britannique Robert Allenby entra à Jérusalem sans coup férir. Son armée, venue d’Égypte, comptait trois bataillons juifs. C’en était donc fini de cinq siècles de domination musulmane sur la Ville Sainte, arabe puis turque. Avec la fin de la guerre, les Alliés eurent comme prévu le plus grand mal à réaliser leurs promesses. E : Justement, après la chute de l’empire Ottoman, qu’est ce qui s’est passé ? M : Fayçal, fils du défunt chérif de La Mecque et compagnon d’armes de T.E. Lawrence, ne vit pas d’inconvénient à une cohabitation avec les colons juifs. Il signa dans ce sens un accord avec le représentant des sionistes, Chaïm Weizmann, le 3 janvier 1919 à Paris. Mais il exigeait en parallèle que soit reconnue sa souveraineté sur le monde arabe, comme promis par les britanniques. Ce ne sera pas le cas. La France le chassa de Syrie et il du se contenter du trône d’Irak, sous la tutelle britannique. E : Mais un truc que j’ai jamais compris, c’est pourquoi c’est parti en live comme ça entre les deux frères sémites ? M : Tout « simplement » (même si rien n’est simple dans la poudrière du Proche-Orient) parce que les Arabes commencèrent de s’en prendre aux implantations juives, jugées responsables (ou du moins alliées) des traîtrises des puissances occidentales. Du coup, l’escalade de la violence était quasi inévitable. E : Encore une fois, les puissants ont bien foutus la merde à l’autre bout du monde entre deux frères qui ne s’entendaient pas si mal que ça, puis ils s’en battent les couilles du bordel qu’ils laissent derrière eux. M : Et oui. Ensuite, pour mieux régner dans cette région cruciale pour l’approvisionnement en pétrole, les occidentaux décidèrent de n’avoir qu’un interlocuteur, puissant sur son territoire. Alors que le roi était d’abord nommé par les autres chefs de tribus (principe de la féodalité), en 1927, avec la découverte de pétrole dans « son » sous-sol, il imposa son pouvoir aux autres et instaura Collectif des 12 Singes

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la monarchie (hérédité de la charge de roi). Les bédouins wahhabites (courant de l’Islam, nomades du désert qui se battirent aux côtés des chefs) se révoltèrent car ils s’estimaient lésés par ce pouvoir, jugé trop pro-occidentaux. Le pouvoir religieux vint à la rescousse de la monarchie (comme d’hab), en prononçant une fatwa (loi religieuse d’exclusion, comme une excommunication) contre les bédouins. En 1932, l’Arabie Saoudite (du nom de Saoud, le roi de cette époque) était officiellement née et devenait un partenaire privilégié pour les puissances occidentales.  E : De toute façon, dès qu’il y a du pétrole, il n’y a plus de Justice, seul l’or noir compte, même si il a une sale odeur.  M : Tu ne crois pas si bien dire. Mais ça marche aussi pour les emplacements géostratégiques. Construit par des Anglais et Français et inauguré en 1879, le canal de Suez ne profitait pas beaucoup à l’Egypte (trafic maritime intense entre Mer Rouge / Golfe Arabique et Méditerranée), seule ressource de taille après son indépendance d’avec l’empire Ottoman depuis la première guerre mondiale. Du coup quand Nasser, arrivé au pouvoir par un coup d’état mené avec une centaine d’officiers égyptiens (large éventail qui va des communistes aux Frères musulmans - unis par la haine du colonialisme, de la corruption, de la féodalité), et bien à Gauche (soutenu par l’URSS), voulut réparer cette injustice économique (et il avait bien besoin de sous pour son culte à venir) en organisant une pression financière par blocus en 1956, les occidentaux intervinrent en masse, US Forces en tête. Pour eux l’intérêt était double : ils jugeaient le pétrole comme stratégique à leur développement et donc ne pouvaient laisser faire un pays bloquer son approvisionnement, et les Saoudiens demandaient à être protégés de l’extérieur (Egypte, autres pays arabes pouvant nuire à ses exportations) autant que de l’intérieur (bases américaines en cas d’attaque ou rébellion Ŕ officiellement « mâtable » pour protéger les puits de pétrole et les intérêts US) en retour de pétrole à pas cher.  E : C’était royal comme emplacement pour les States : du pétrole à foison et bon marché (et encore mieux, garantie) en échange d’une protection relativement facile, et en plus avec un super

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perchoir pour observer tout ce qui se fait dans la région, pétrolifère par excellence.  M : Oui, on vit rapidement les ricains s’installer dans le désert, à part, pour travailler tranquille, à leur sauce. Sauf que, au-delà de cet échange de pétrole contre sécurité, il y avait des engagements précis des Etats-Unis pour régler le problème israélo-palestinien.  E : Qu’ils n’ont pas respecté bien sûr.  M : Bien évidemment que non, les USA, comme les autres occidentaux, n’ont que très rarement respecté les traités et leurs obligations. La situation s’était d’autant plus envenimée depuis que l’idée d’un état-refuge en terre sainte s’imposa dans l’opinion occidentale pour les rescapés de l’holocauste, comme si elle se déchargeait ainsi de sa propre culpabilité sur la Palestine. Du coup le retour massif au pays était bien compréhensif, mais la terre était également habitée depuis fort longtemps par d’autres ethnies telles les Philistins (venu de Crête avec les Peuples de la Mer pour combattre l’Egypte) et les Arabes venu très tôt commercer avec leur voisin Juif (bien avant Jésus). Alors qu’auparavant la cohabitation avec leurs frères sémites se passait plutôt bien, après l’effroyable extermination de la Shoah, les Juifs voulurent de suite récupérer « leur terre » et y vivre comme au temps de la Torah (après avoir subi l’apocalypse, ils pensaient avoir droit à leur paradis), donc uniquement entre Juifs. Pour dire les choses autrement, ils en avaient tellement vu des vertes et des pas mûres, que là ils n’en étaient plus à discuter : ils voulaient leur terre promise, là-bas et maintenant, appuyés en cela par les Occidentaux ! Alors que les Juifs ne représentaient que 32 % de la population et possédaient 6,58% des terres, ils obtinrent 54% des terres, qui incluaient, outre la côte méditerranéenne, le désert du Néguev (donc 40 % de désert dans les 54 % de terre octroyés Ŕ donc 14 % cultivable Ŕ aux 32 % de juifs). Suite à la création d’Israël, une coalition arabe (libanaise, syrienne, irakienne, égyptienne et jordanienne) attaqua le nouvel état. En gagnant cette guerre, Israël conquit 26 % supplémentaires (par rapport au Plan de Partage, soit 81 % au total Ŕ donc 40 % cultivable) des territoires du mandat britannique.

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 E : C’est dingue quand même, les Américains (eux au moins avaient de la distance par rapport à ce genre de cas) auraient pu se douter que tout ça allait encore plus foutre la merde qu’avant (et c’était déjà pas très glorieux). Ils avaient bien vu comment l’Europe s’était déchirée au début du siècle pour des questions territoriales et encore plus comment certaines humiliations (celles des vaincus, réduits à moins que rien par les vainqueurs, histoire de leur enlever l’envie de recommencer, on connaît le résultat) ont débouché sur un deuxième conflit mondial encore plus violent et extrême de par la radicalisation et la technologie.  M : C’est sûr et certain, mais sauf que là, ils ont en plus ouvertement pris partie (plus provocateur il n’y a pas) en appuyant en 1948 la création de l’état d’Israël qui commençait à évacuer les populations locales non juives qui étaient désormais à l’intérieur des frontières d’Israël et devaient donc être déplacés vers des réserves extérieures « aménagées » (bande de Gaza, à la frontière avec l’Egypte, Cisjordanie au Nord-Est vers la Syrie). Alors que les US étaient jusqu’ici perçus comme des forces de Liberté par rapport à Suez (dans le camp des pétroleurs), à présent l’ensemble des pays arabes les voyaient comme des menteurs ne suivant que leurs intérêts propres.  E : Tu m’étonnes que ce soit compris comme une haute trahison des Américains. Pour les Arabes (orientaux) en général et les musulmans en particulier, une promesse est une promesse, c’est se déshonorer et humilier l’autre que de ne pas s’y plier.  M : C’est clair que du coup le Peuple saoudien était bien remonté contre le roi, car il était l’ami des ricains qui ne faisaient rien pour les Arabes (sauf piller leur pétrole contre quelques dollars, mais rien à voir avec le prix du marché) mais tout pour les Juifs. Bref, comme d’habitude, ils ménageaient la chèvre et le choux (en lâchant du leste de temps en temps, selon l’orientation des vents dominants) mais toujours en préservant avant tout leurs intérêts : les Juifs pour leur vote américain et leur argent, les Arabes pour leur pétrole et leur emplacement géostratégique aux carrefours de toutes les voies de communication navales ou terrestres.  E : Et après les Américains comprennent pas pourquoi ils sont pas

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aimés dans le monde.  M : Surtout qu’en 1953, Ariel Sharon, général de Tsahal (force de défense d’Israël) provoqua une véritable boucherie, à laquelle encore une fois les Américains n’eurent rien à redire. Pour autant, la France et l’Angleterre étaient aussi parties prenantes et actives de tout ce sac de nœud et des tensions extrêmes qui en découlaient. Suite au renoncement des États-Unis (sous les pressions française et britannique) à supporter financièrement la construction du Barrage d’Assouan, le président égyptien, Gamal Abdel Nasser avait nationalisé le Canal de Suez en 1956. Les anciennes puissances coloniales de France et du Royaume-Uni avaient alors soutenu ensemble une attaque israélienne dans le Sinaï jusqu’au Canal de Suez. Mais la condamnation fut unanime dans le monde. Les États-Unis, l’URSS et l’ONU s’accordèrent sur le retrait israélien et l’URSS menaça même Paris et Londres d’une frappe nucléaire. Le succès de Nasser avait donc été d’obtenir cette pression diplomatique des États-Unis et de l’URSS pour pousser Israël à se retirer de la totalité du Sinaï. En échange, Israël obtint le maintien de Casques Bleus de l’ONU dans le Sinaï pour veiller à garder cette frontière démilitarisée. L’Egypte avait également accepté de mettre un terme à la guérilla menée sur le sol israélien. Ainsi, la frontière israélo-égyptienne put connaître une période de calme sans précédent depuis 1948.  E : Ouais enfin, faut quand même dire que Yasser Arafat (né en Egypte d’une famille palestinienne) fonda en 1960 le Fatah (Reconquête en arabe) pour effectuer des opérations de guérilla et libérer la Palestine. En 1964, Nasser et d’autres leaders arabes créèrent l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine), largement financée par l’Arabie Saoudite, afin de mener des actions terroristes et exécuter les personnes gênantes.  M : Certes, mais je n’ai pas dit que toutes les velléités s’étaient apaisées pour autant.  E : Mais avec tout ces pays qui s’occupaient de la région à ce moment-là, il a pas été possible de trouver des solutions long terme ?  M : Malheureusement non ! Plusieurs années après le conflit, Collectif des 12 Singes

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Israël construisit un réseau de transport de l’eau au niveau national. En réponse, la Syrie initia un plan de détournement des eaux de certaines rivières (Dan/Baniyas) afin qu’elles contournent le territoire israélien et passent plutôt par la Jordanie avant de rejoindre le fleuve du Jourdain.  E : Et si je me souviens bien de mes cours d’Histoire, faut dire que l’Egypte de Nasser (toujours en quête d’une position centrale dans le monde arabe) n’arrêtait pas de mettre de l’huile sur le feu. L’Egypte surenchérit donc par des déclarations de Nasser selon lesquelles il prévoyait de remilitariser le Sinaï. Du coup, le 17 mai 1967, Nasser exigea le retrait des forces d’interposition de l’ONU du Sinaï et le Secrétaire-Général de l’ONU, U Thant, suivit cette requête. L’ONU demanda à déplacer ses troupes sur le territoire israélien mais Israël refusa ce redéploiement qui aurait constitué une brèche dans l’accord de cessez-le-feu précédent. Nasser concentra des troupes et des chars d’assaut sur la frontière avec Israël. Le 23 mai, l’Egypte bloqua l’accès au détroit de Tiran aux navires israéliens (route du sud essentielle à l’approvisionnement des israéliens en pétrole et blocus du port d’Eilat), ce qui était sans précédent depuis les accords internationaux sur les droits de passage dans le détroit, signés en 1957 par 17 puissances maritimes. Israël considéra cela comme un casus belli (acte de guerre). La tension dans la région glissait d’un relatif statu quo vers une guerre régionale. Nasser continua à augmenter le niveau de mobilisation en Egypte, en Syrie et en Jordanie pour mettre Israël sous pression.  M : Et pour une fois, Israël tenta d’empêcher le blocage du détroit d’abord par des voies diplomatiques. Notamment, elle se tourna vers les États-Unis et le Royaume-Uni qui avaient garanti en 1957 qu’ils seraient capables d’ouvrir le détroit de Tiran si besoin. Toutes les demandes israéliennes pour éviter le conflit furent sans réponse, menaçant l’avenir du pays. Les israéliens dénoncèrent le blocus comme étant une action correspondant aux critères internationaux d’acte de guerre. Ce fut la première fois que le « téléphone rouge » reliant la Maison Blanche au Kremlin fut utilisé pendant la guerre froide.

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 E : Les leaders israéliens décidèrent qu’en l’absence de réaction américaine et de l’ONU, Israël se devait d’agir car le pays était encerclé par des états arabes décidés à le détruire. La guerre des 6 jours était inéluctable et les Israéliens attaquèrent par surprise (attaque préventive, comme quoi les US n’ont rien inventé avec leur guerre préventive contre l’Irak) en détruisant l’aviation égyptienne au sol. Pas de pitié pour les croissants fertiles ! À l’issue des combats, Israël remporta le contrôle de la bande de Gaza, de la péninsule du Sinaï, de la Cisjordanie (appelée « Judée-Samarie » par Israël) et du plateau du Golan.  M : Ce qui mit encore plus la pression dans la région, c’est que les ricains n’avaient rien fait pour empêcher la guerre (alors que les Russes avaient fournis des avions derniers cris aux Egyptiens) mais en plus ne se privèrent pas de faire du business en approvisionnant Tsahal en armes de tout calibres. Donc forcément les Saoudiens se sentaient humiliés par leurs potes US (et protecteurs normalement) qui avaient ravitaillé l’ennemi en pleine guerre.  E : Pfff, c’est vraiment des crevards ces States, d’autant plus qu’à côté ils ne faisaient rien depuis 30 ans pour solutionner le conflit.  M : Oui, donc pour réveiller les esprits, l’OPEP (Organisation des Pays Producteurs de Pétrole, surtout arabisants) organisa en 1973 un blocus du pétrole pour se faire entendre. Là, matière stratégique oblige, les Etats-Unis furent à deux doigts d’intervenir militairement pour rétablir leur approvisionnement. Ça eut aussi comme effet que les Saoudiens ne voulant plus être dépendants des Occidentaux, formèrent leurs propres cadres (car 30% de sa population était étrangère et travaillait, alors que les locaux les regardaient et encaissaient).  E : Tout ça eut au moins l’avantage de faire prendre conscience aux Occidentaux qu’ils étaient hyperdépendants au pétrole (alors que ce n’est jamais bon d’être esclave d’un produit, quel qu’il soit). Même si ça ne changea pas la donne puisque les ricains firent pression (comme ils savent si bien le faire) et que le pétrole recoula à flot (faisant oublier, seulement pour quelques décennies, que tôt ou tard l’or noir se négocierait encore plus qu’à prix d’or). Collectif des 12 Singes

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 M : Evidemment, toutes ces tractations au plus haut niveau aboutirent en 1979 à la révolte des Saoudiens qui en avaient marre de l’alliance avec le grand Satan américain et la décadence anti-islam du royaume. Les Révoltés s’enfermèrent dans le sanctuaire de la Kaaba (cube noir contenant la Pierre Noire, météorite offerte par l’Ange Gabriel à Ibrahim Ŕ Abraham). Contre un lieu saint, le pouvoir royal demanda aux religieux une fatwa qui vint autoriser une intervention armée contre la Mecque. C’était le point de non retour (le point break !).  E : Il n’y avait vraiment plus aucun respect pour rien, même plus pour le lieu de pèlerinage le plus sacré d’Arabie et de Tous les musulmans. En plus, si je ne m’abuse, c’est des Français du GIGN qui formèrent les policiers locaux pour agir (voire y participèrent eux-mêmes).  M : Tout juste ma belle ! On doit avoir des petits secrets professionnels, car nos flicaillons (après 8 ans de pratique durant la guerre d’Algérie Ŕ 1954-1962) initièrent les Américains pour finir le boulot que les Français avaient commencé au Vietnam (humiliés dans la cuvette de Diên Biên Phu en 1954) mais aussi les Chiliens en 1973 après le coup d’état de Pinochet (appuyé par les USA via la CIA) contre le président (socialiste, c’est ça qui passait pas : même pas communiste) Démocratiquement élu Salvador Allende.  E : Et puis j’imagine que la Révolution islamique en Iran mit son grain de sable dans ce processus de montée de la violence.  M : Carrément : depuis qu’en 1979 (à la suite d’importants soulèvements populaires face à la dictature du shah, soutenu dans ses dérives par les Occidentaux) la Révolution iranienne éclata et se finalisa par l’établissement d’une république islamique (sous l’autorité de l’ayatollah Ŕ guide religieux Ŕ Khomeyni), les Américains voyaient une place centrale dans son échiquier se retourner contre elle, le grand Satan. Donc ils aidèrent Saddam Hussein (président dictateur de l’Irak, pays voisin) à renverser ce nouveau régime à partir de 1980 (jusqu’en 1988, le tout pour rien si ce n’est des milliers de morts, surtout civils comme d’habitude). Oussama Ben Laden fit alors ses premières armes

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dans ce conflit contre Saddam le laïc, alors que son pays (Arabie Saoudite) aidait l’Irak à rétablir une monarchie en Iran. E : Oui, mais ça n’allait pas durer longtemps car, plutôt que de se battre contre un autre Arabe (même si Saddam était antireligieux), Oussama s’engagea dans la guerre contre les Russes qui avaient envahit l’Afghanistan en 1979. L’ancien allié d’avant contre les Américains et les Israéliens, devenait un ogre à arrêter pour les pays musulmans (comme Napoléon en son temps). Des coalitions anti-coco s’organisèrent et des cadres saoudiens partirent aider les Afghans dans leur djihad (guerre sainte) contre l’infidèle, pendant 10 ans. Evidemment, face aux Russes, les Américains participèrent beaucoup à la formation et à l’armement des combattants de la foi, Oussama Ben Laden compris (et même en premier lieu vu sa motivation à se battre). Il créa son organisation avec l’aide financière de l’Arabie Saoudite, des États-Unis via la CIA, et du Pakistan : son nom de code pour la CIA, était « Tim Osman ». M : Ensuite, c’est véritablement avec la guerre du Golfe en 1991 qu’Oussama tourne mal ! Il s’installe à nouveau dans son pays, en Arabie Saoudite, pour aider un frère musulman (même si Saddam s’est toujours présenté comme étant laïc) agressé par les Occidentaux. Après la défaite de Saddam et les atrocités commises sur les civils (qu’on ne vienne pas nous parler de frappes chirurgicales en matière de bombardement, c’est des conneries de soldat), Oussama planifie et met à exécution un attentat contre le Grand Satan, l’Amérique, chez elle : c’est déjà l’attaque, en 1993, du World Trade Center avec voiture bourrée d’explosifs (mais garée au mauvais endroit stratégique pour que la tour s’écroule et entraîne l’autre dans sa chute, comme des dominos). E : C’est sûr que les Ricains ont eu de la chance sur ce coup là que la charge soit placée au mauvais endroit. M : Du coup ils étaient sur leur garde, mais Oussama, malin qu’il est, les frappa à nouveau, à l’extérieur (en terrain « neutre »), en attaquant en 1996 les Américains en Arabie saoudite (déclarant ainsi ouvertement la guerre à son pays d’origine, le berceau de

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l’Islam, corrompu par son alliance contre-nature avec le Grand Satan, alors qu’il prêche la rigueur de la foi pour les fidèles). Puis, il y a les attentats de 1998 contre les ambassades US en Afrique, l’attaque contre le destroyer US Cole au Yémen en octobre 2000. E : Malgré tout ça, trop fiers et sûrs d’eux-mêmes, les Américains n’écoutèrent pas les avis des renseignements étrangers et se prirent un détournement d’avion en pleine tour d’ivoire du temple capitalistique. De son côté, ayant définitivement coupé les ponts avec son pays d’origine, Oussama, en avril 2004, lança une déclaration de guerre au royaume d’Arabie Saoudite contre les intégristes, tous ceux qui se disent et imposent d’être de meilleurs musulmans mais qui ne sont pas assez purs à ses yeux (surtout qu’ils entretiennent le plus grand copinage avec les USA pour les calmer et continuer le business de l’or noir). M : Surtout que parallèlement à tout ça, les US, pour « réparer » les milliers de morts de ces attentats, attaquèrent l’Afghanistan et ses camps d’entraînement pour terroristes mondialisés qui voulaient en découdre avec la théocratie américaine (où dieu est partout et Bush est son fervent disciple et serviteur), puis se sont orientés préventivement (je t’attaque avant que tu ne sois en force de le faire, avant même que tu en ais eu l’idée, alors même que le pays en était incapable) sur l’Irak, ouvrant une nouvelle brèche guerrière propre à l’entraînement et au défoulement des terroristes. E : Exactement le monde qu’on ne voulait plus ! Surtout que cela touchait à présent les Européens, mis dans le même sac des occidentaux décadents et croisés (antimusulmans primaires) que les américains (même si la France était déjà cataloguée par rapport à la guerre civile en Algérie et son soutien à la junte armée). La haine des humains entre eux était alimentée par les offensives et les contre-attaques de toute part, dont les civils innocents payaient toujours le prix lourd, en termes de dégâts matériels autant que de vies humaines et de peur de l’Autre !!! M : Bien d’accord avec toi, d’autant plus que les états pyramidaux avaient assez peu de visibilité face à tous ces groupuscules en réseau. Contrairement à des guerres classiques

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qui opposent deux blocs délimités, le nouveau visage de la violence changeait de masque comme un lézard recréé sa queue quand elle est arrachée. La solution ne pouvait donc être dans l’escalade militaire, plutôt dans le dialogue et la compréhension pour éviter le recrutement, à la base, de terroristes. La France [se] d(’)élite  Esperanta : Juste après ton départ pour cause de quatrième guerre mondiale, il y eut un autre cataclysme, français celui-là !  Moa : J’imagine que tu veux parler du 21 avril 2002 avec le choc de Le Pen au second tour ?  E : Tout à fait Thierry ! Faut dire que les médias, TF1 bien sûr en tête, avaient joué à fond sur l’insécurité en nous faisant le coup de la peur. On voyait même des gens habiter des campagnes où rien ne se passe chez eux, avoir peur que la « racaille » débarque chez eux juste parce qu’ils avaient vu des images chocs au journal et encore plus dans les reportages de Droit de savoir.  M : Et faut dire aussi que Jospin lui-même avait avoué qu’il n’avait pas pris toute la mesure de l’inquiétude des Français face aux incivilités quotidiennes, même si c’est son gouvernement qui avait mis en place la police de proximité, supprimée par la suite par Sarkozy en tant que sinistre de l’intérieur.  E : D’autant plus qu’il n’y avait pas plus de délinquance qu’avant, c’est juste qu’on en parlait plus, donc elle se voyait davantage, ou du moins on en discutait plus au bistrot du coin et de « banales » fait divers étaient montées en épingle pour stigmatiser une frange de la population que la France n’écoutait pas depuis plus de quarante ans et se demandait pourquoi ils étaient comme ça (la réponse la plus « simple », mais bien évidemment fallacieuse, était de dire que ces gens là n’étaient pas comme eux, les Français de « souche », et que ça devait être génétique Ŕ réponse déjà apporté aux criminels avant l’immigration massive).  M : « Rassure » moi, ce n’est quand même pas « que » ça qui a fait qu’on en arrive là ?

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 E : Non bien sûr, mais ce fut la goutte d’eau qui fit virer à droite toute. Et puis il faut pas oublier non plus que les Français, depuis longtemps déjà (quasiment depuis 1789), n’avaient plus confiance en leurs « représentants » (faut le dire vite, vu qu’ils ne représentaient qu’eux-mêmes). L’exemple type en était Chirac, qui avait attendu trois candidatures avant de devenir enfin, en 1995, président de la république, tout ça pour continuer à couvrir ses magouilles (affaire des HLM de Paris et des valises pas que en carton de Méry, promoteur et financier occulte du RPR) et profiter de ses fonctions en se gavant aux frais de la princesse roturière Cendrillon/Marianne. Son bilan n’avait rien de réjouissant, même si il n’avait eu le pouvoir législatif que 2 ans : se faire élire sur un slogan publicitaire (réduire la fracture sociale) et mettre le pince sans rire Juppé pour flinguer les acquis et Droits sociaux, telle était sa « stratégie » (Chirac n’en a jamais eu, il a toujours fait au gré des courants dominants et de ses pulsions). En plus, il faisait semblant de ne pas savoir quand et si il allait rentrer en campagne, alors que les gens savaient très bien que c’était pour faire monter la sauce, et en avaient déjà marre de ces enfantillages. N’oublions pas aussi de taper sur Jospin, qui avait un bon bilan mais n’incarnait pas grand-chose d’un point de vue charisme aux yeux des Citoyens, autant qu’il n’avait pas un programme clairement différencié de celui de la droite.  M : Oui, je me rappelle, il avait même honte de dire qu’il avait été jeune (qui l’eut cru) et trotskyste, alors que tout le monde a le droit de faire des « erreurs » de jeunesse (au moins ça voulait dire qu’il avait été Révolutionnaire à un moment de sa vie, ce qui aurait pu lui permettre de passer au second tour, vu que les Français n’attendaient que ça, ou du moins de vraies réformes en profondeur).  E : C’est même pire que ça : alors que de grande multinationales faisaient à fond de bénéfs, qu’elles fermaient des usines (rentables mais pas « assez », notion floue qui reste à définir, même si ce ne sera jamais assez aux yeux des actionnaires boursiers), Jospin allait voir les grévistes juste pour leur dire que l’état ne pouvait pas tout et qu’en l’occurrence dans ces cas là il ne pouvait rien

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(alors que sa majorité réfléchissait à une loi contre les licenciements boursiers alors que l’entreprise va bien). Son seul argument de campagne était de dire que Chirac était un président vieux, usé et fatigué. Le coup de (dis)grâce fut apporté quand il confia au journal de 20h qu’il n’avait pas de programme socialiste en tant que tel, histoire de ne pas effrayer la classe moyenne (qui pour une large part, fait et défait les votes) qui était loin d’avoir peur d’un socialiste aussi mou du genou.  M : Oui, enfin, à sa décharge, ça faisait partie de la recherche de la troisième voie initiée par Blair et Schröder pour « moderniser » l’idée même de socialisme. Alors que bien entendu, moderniser cette philosophie du Progrès ne veut sûrement pas dire admettre que le capitalisme a gagné et faire avec en amoindrissant ses maux et ses impacts trop violents.  E : Entièrement d’accord ! En plus, le truc c’est que tous les deux pensaient déjà que la bataille était presque gagnée, alors que les Français ont horreur des jeux qui sont déjà faits et aiment bien mettre leur grain de sable pour gripper ces « belles » machines marketing/rhétoriques. Toujours est-il, qu’après une campagne à couteaux tirés entre le président et son premier ministre, Lionel Jospin fut éliminé dès le premier tour de l’élection présidentielle et se retira définitivement du monde politique (c’est ce qu’il avait de mieux à faire, pour éviter de plomber encore davantage les autres « socialistes »). Chirac n’avait pas de quoi pavoiser car c’est le score le plus nul d’un président sortant qui se re-présente. Par contre, signe de la déliquescence de la Vè république et de l’impatience des Citoyens, l’abstention et les extrêmes ont fait carton plein, car quand les rassembleurs modérés ne regroupent plus que leurs propres sympathisants et que la grosse partie du Peuple ne se sent pas écoutée ou mal-entendue, la crise de régime (voire la Révolution) n’est pas loin.  M : Le côté « positif » de ce drame national, ça a quand même été cette forte mobilisation dans tout le pays, dès l’annonce du scrutin du premier tour. Ce sont surtout les jeunes, pour qui le slogan de la victoire à la coupe du monde de football de 1998 (BlacksBlancs-Beurs, on est les meilleurs !!!) avaient tout son sens

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puisqu’ils avaient grandi avec ces autres ethnies, qui ont foulé le pavé pour clamer haut et fort que « première, deuxième, troisième génération, nous sommes tous des enfants d’immigrés » (on peut même remonter plus loin, vu que la France est un carrefour géostratégique, tout le monde lui ait passé dessus depuis des temps très reculés).  E : Même si, comme plein d’autres, ça m’a fait chier de voter pour ce grand benêt de Chirac (quand la Démocratie est en danger, il faut aller au-delà de ses convictions personnelles, même concernant Chirac), je l’ai fait en étant fière d’être française (même si ce sentiment de grande cohésion nationale n’aura duré que peu de temps au final, retombant comme un soufflé sortant du four). Résultat, au second tour, face à Jean-Marie Le Pen, Chirac fut réélu avec un score de dictateur. Il a fait un joli discours plein de belles intentions mais vide de propositions comme il sait si bien le faire, en disant qu’il nous avait compris (comme De Gaulle aux Algériens). Du coup, il nomme à Matignon un illustre inconnu, Jean-Pierre Raffarin (ancien directeur marketing des cafés Jacques Vabre, el Gringo), histoire de changer de méthode en prenant quelqu’un qui n’avait pas fait l’ENA et qui ne venait pas d’une caste privilégiée (même si il se moquait ouvertement de la France d’en bas). Sarkozy, qui avait décidé depuis peu (en écrivant en 2001 avec un livre-programme, « Libre ») qu’il était temps de renouer avec le clan chiraquien, s’attendait à devenir premier ministre car il croyait encore et toujours que tout et tous devaient lui être acquis. Il sera un très médiatique ministre de l’intérieur, histoire de serrer les boulons à ceux qui croyaient que la proximité effrayante du FN allait détendre les relations entre Français de différentes provenances et l’état, même si c’était au final pour surfer sur cet électorat qui nauséabonde la vieille France vichyste.  M : C’est sûr que la fracture n’était pas que sociale, elle était aussi éminemment ethnique parce qu’une certaine France passéiste ne voulait pas voir qu’elle avait pris des couleurs qui ne partiraient pas juste avec l’hiver et ses frimas. La preuve, certains énergumènes échappés de l’Histoire obscure de la France de

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Pétain/Laval, en voulaient à la vie de Chirac pour ne pas avoir permis que la peste brune prenne le pouvoir (si tel avait été le cas, la guerre civile aurait éclaté entre les quelques purs et durs frontistes et la grosse majorité française qui ne soutenait pas le personnage Le Pen, même si elle pouvait s’intéresser à ses idées). Pendant les traditionnelles cérémonies du 14-Juillet, Chirac échappe au tir d’un militant d’extrême droite, alors qu’il défilait dans une jeep militaire sur les Champs Elysées.  E : Avec cet épisode et la montée de la grogne chez le Peuple de Gauche qui avait fait élire Chirac à contrecœur, plus que les électeurs de droite qui étaient restés en grande partie fidèles à Le Pen, le gouvernement a senti le vent tourner. En novembre 2002, l’UMP (Union pour la Majorité Présidentielle, changement de nom car le RPR avait trop été sali dans la presse avec toutes ses histoires de corruption et de blanchiment d’argent) est rebaptisé Union pour un Mouvement Populaire. Encore une fois, il faut le dire vite, car ce fut Alain Juppé qui fut réélu à la tête du parti lors du congrès fondateur. Ce « grand parti » de la droite avait été créé pour les élections présidentielle et législative afin de rassembler les forces politiques de droite, RPR, libéraux et centristes hors UDF.  M : C’est clair que Union pour un Mouvement Populaire ça avait du mal à passer, d’autant plus que Raffarin se prenait pour une star car il venait du monde de l’entreprise et n’était donc pas un col blanc énarque comme les autres, lui il était censé savoir comment manager des humains (en tout cas des salariés, pas forcément des Citoyens). Même si ses petites phrases à deux balles sur la France d’en bas étaient clairement perçues comme méprisantes, surtout venant d’un bouseux de Chasseneuil-duPoitou qui devait beaucoup au réseau politique et à l’entreprise de papa. Finalement, il est venu comme tous les autres arrivistes, la fleur au fusil mais le poignard entre les dents.  E : Oui, il se rêvait en Thatcher, la dame de fer dans un gant de plomb ! Il pensait pouvoir, comme elle, imposer brutalement les terribles régressions sociales qui ont détruit au Royaume-Uni l’école, l’hôpital public, les transports en commun, les statuts et

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protections des salariés !  M : Clair et net ! Il s’obstinait, tentant de passer en force. Il voulait d’un seul mouvement réduire massivement le montant des pensions, émietter les statuts, et en particulier celui des fonctionnaires de l’état (à bien des égards, le seul en France à conserver une solidité relative), accélérer le transfert au privé des missions de service public : c’était, en fin de compte, la seule raison d’être des mesures de décentralisation qu’il voulait à toute force imposer.  E : Beh oui malheureusement ! Au final, c’était une tragique régression sociale, un véritable changement de civilisation, rien de moins : briser les solidarités, la mutualisation d’une partie du salaire qui permet de couvrir les situations de maladie, de chômage ou de retraite. Un projet se dessinait : une société où chacun se débrouille selon ses moyens, et malheur aux vaincus et aux plus faibles, à l’américaine quoi ! Brutal, son gouvernement ne reculait pas devant les provocations les plus extrémistes, prétendant ignorer la rue (« c’est pas la rue qui gouverne », ah bon, et c’est qui qui t’a fait avoir ce poste en élisant la mort dans l’âme ton patron ? , donc tu dois nous rendre des comptes, ne serait-ce que pour une question de Paix Sociale) et insultant les grévistes.  M : Ah beh ça, c’est clairement les méthodes du capitalisme triomphant qui n’avait plus rien ni personne à craindre !  E : Il n’allait pas se gêner : Raffarin estimait qu’il n’y avait plus dans ce pays d’alternance possible, au moins à court et à moyen terme, que l’opposition n’était plus en état de postuler aux « affaires », point sur lequel il avait raison car la gauche était amorphe depuis le 21 avril 2002. Il s’appuyait ouvertement sur le fait que les lois de décentralisation avaient été préparées par un rapport signé Pierre Mauroy, mais aussi sur les engagements du sommet de Barcelone, prévoyant, entre autres choses, que la durée du travail devait être prolongée en moyenne de cinq ans dans toute l’Europe, engagements souscrits par Chirac... et par Jospin. Il pensait pouvoir compter sur l’appui de la CFDT (et là encore, les faits lui donnèrent raison) et sur celui de la CGT qui, à

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EDF, avait élaboré et défendu un projet de réforme des retraites, et qui avait admis qu’une réforme globale s’imposait.  M : Certes, sauf qu’il aurait voulu ne pas prendre en compte le fait que le projet avait été nettement repoussé par les salariés d’EDF-GDF. Il évitait aussi de se souvenir que le récent congrès de la CGT avait violemment contesté la ligne confédérale. Mais surtout, il devait faire face à un refus de plus en plus ferme de millions de grévistes et de manifestants, à une poussée de plus en plus résolue vers la Grève Générale, où les militants de la CGT tenaient toute leur place, où les opposants à François Chérèque dans la CFDT ne renonçaient pas à combattre. En somme, Raffarin ne voulait se souvenir du 21 avril 2002 que sous l’angle qui semblait l’arranger : le PS s’était effondré, le PCF avait pratiquement disparu même si il s’était senti pousser des ailes au premier tour (alors que c’est l’extrême-gauche toute entière qui avait gagné des points, mais le PC en ayant le moins profité, leçons de l’Histoire obligent).  E : Bien sûr qu’il se trompait, le 21 avril 2002 avait signalé tout autre chose : 11 millions d’abstentionnistes, 3 millions de voix pour les candidats d’extrême gauche, des millions interdits de vote (immigrés et jeunes, pourtant les plus gravement frappés) car de toute façon ils n’y croyaient plus et ne s’étaient donc pas inscrits sur les listes. Un immense cri de souffrance sociale qui montait des millions de victimes de la politique imposée par les fonds de pension et l’avidité sans limite des (vrais) nantis. Un rejet de l’alternance des gouvernements de gauche et de droite, qui mettaient en œuvre la même politique. Jospin, Chevènement, Hue, Voynet mis en retraite. Et Chirac à 19 %.  M : Vous étiez revenus au soir du 21 avril. Le « coup d’état médiatique », l’incroyable opération « union nationale » du 5 mai 2002, au nom de la supposée menace Le Pen (alors que c’était évident qu’il ne pouvait pas passer : logiquement, il aurait fallu revoter, avec l’ensemble des Citoyens habilités, inscrits ou non sur les listes électorales), tout ça n’avait figé les choses que pendant quelques mois ! Pas d’issue dans les urnes ? Ni par le dialogue social ? Donc c’est dans les entreprises, dans les écoles,

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dans les assemblées de quartiers que la chose allait se régler.  E : De toute façon, c’était se tromper que de penser que la Grève qui se développait, les manifestations qui s’amplifiaient, étaient simplement porteuses de revendications ; qu’il suffirait de céder des miettes pour disloquer ce front en constitution ; que l’on pouvait séparer les enseignants des Atoss (personnels administratifs, techniques, ouvriers, de santé et de service) en promettant aux premiers qu’ils restent fonctionnaires d’état, ou que l’on pouvait calmer les cheminots en leur promettant de ne pas toucher aux régimes spéciaux de retraite. Ce qui se développait, ce qui tendait passionnément vers la Grève Générale, c’était un refus global du monde qui nous était promis par Raffarin, Fillon, Ferry et con-sorts. On voulait pas une alternance, mais des solutions Alternatives !!!  M : C’est clair et net que les acteurs qui s’invitaient ainsi dans le jeu, étaient les victimes, les souffrants du système. Et ils étaient des millions. On avait longtemps pu les maintenir en marge : des consultations électorales périodiques sans mandat précis (juste le bon vouloir puisque rien n’engageait un élu à respecter ses promesses électorales, qui restaient donc à l’état de paroles et paroles, encore des mots, toujours des maux !) ; une alternance gauche-droite « paisible ». Désormais ça ne marchait plus.  E : On n’était pas des bœufs t’inquiètes, on avait bien compris. Chacun avait pu constater que cette apparente alternance masquait une parfaite continuité des politiques. Les plans de licenciements s’étaient succédés, et Jospin nous avait dit : « L’état ne peut pas tout faire ». Les privatisations s’étaient accélérées, et Jospin avait battu en la matière les records de Balladur et de Juppé. Le drainage des richesses avait continué en faveur des plus riches. L’avidité, la cupidité avaient continué leurs ravages. Le chômage et la précarité continuaient à détruire les vies.  M : Signe de déclin des politiques autant que d’implosion de la France, ce qui donnait un espoir à Raffarin, l’absence d’alternance politique possible, se renversa progressivement en détermination à combattre. Il n’y avait pas de recours dans les urnes, ni en mobilisant en masse dans les rues, et les syndicats

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subissaient également de front la crise de la représentativité ? Qu’à cela ne tienne, il fallait que les Citoyens ne comptent que sur eux-mêmes !  E : Pour ça, tu peux faire confiance aux Français ! Je me rappelle, pour avoir débattu avec eux, que la qualité des discussions parmi les Grévistes et les Citoyens marquait un changement saisissant : on réfléchissait aux retraites, et on en venait enfin sérieusement à parler partage des richesses ; on parlait décentralisation, et on en venait à se rendre compte que l’école, la santé, la vieillesse ne sont pas des marchandises ; on se souvenait d’Allègre et de Mélenchon (deux gros mammouths à dégraisser du PS), et on en arrivait à se dire qu’on ne forme pas des « agents économiques » mais des femmes et des hommes... !!!  M : Et si l’on ne peut compter sur les prétendants habituels aux charges gouvernementales, qui nous ont tous abondamment trahis, on en viendra à se poser la question que se sont posée toutes les grandes périodes d’affrontement social : quel gouvernement pourra traduire la volonté du Peuple, la volonté de la Grève Générale ? Cahiers de doléances, Etats généraux, Commune : l’Histoire a toujours su trouver la traduction politique à cette question cruciale. Pour l’heure commençaient à se discuter, tandis que la Grève se renforçait, se durcissait, ne faiblissait pas, les questions qui sont au cœur de la politique : comment vivre ensemble ? Comment assurer à tous une vie digne ? Syndicats et partis savaient qu’ils seraient jugés à leur aptitude à aider ce mouvement, à l’aider en particulier à donner forme à ces exigences.  E : Oui, c’était beau, c’était le retour du politique, dans son acception la plus noble. Mais le divorce d’avec les élites était consommé. Surtout que le Fonds monétaire international (FMI) saluait les réformes économiques engagées par le gouvernement français (retraites, assurance-maladie) qui levaient petit à petit les obstacles à une augmentation de la croissance à long terme, même si les experts estimaient qu’une fiscalité lourde et un taux d’emploi faible, auxquels venaient s’ajouter un déficit important et un choc démographique imminent, assombrissaient les

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perspectives de croissance. La France avait des points positifs, mais aussi de sérieux défis à relever (merci, mais ça fallait pas être un spécialiste pour le remarquer). A leurs yeux, la reprise, qui avait d’abord été due à un rebond des exportations avant d’être ensuite tirée par la demande intérieure privée, était suffisamment bien installée pour ne pas nécessiter de mesures de soutien. Pour autant, les experts mettaient en garde : « le respect de l’engagement d’assainissement budgétaire à moyen terme est une priorité ». Ils prévenaient néanmoins que les réformes des retraites et de l’assurance-maladie ne suffiraient pas à atteindre à elles seules les engagements de réduction des déficits.  M : Oui, mais je me rappelle aussi que le FMI le disait sans ambages : il ne croyait pas vraiment aux objectifs de réduction des déficits publics affichés par la France : les bonnes surprises sur les recettes, liées à la croissance plus forte que prévu, ne devaient pas compenser les dépassements de dépenses. Certes, le FMI soulignait que pour 2005, l’engagement de réduire le déficit des administrations publiques en deçà de 3 % du PIB (conformément au pacte de stabilité européen pour l’euro, voulu et mis en place par la France elle-même) était cohérent mais il craignait cependant que la baisse programmée du déficit des administrations de Sécurité sociale ne se matérialise pas (ils connaissaient bien la sphère politique française !). Dans ce contexte, les experts du fonds incitaient le gouvernement à ne remplacer qu’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite. Pour eux, bien que cela ne constituait pas une source d’économies immédiates, la vague actuelle de départs en retraite de la fonction publique devait être véritablement mise à profit pour favoriser la consolidation budgétaire à long terme. Ils se livraient également à une critique de la loi sur les 35 heures et du SMIC : des « mécanismes influant négativement sur les performances du marché du travail » (mais tellement utiles pour les Citoyenstravailleurs en galère). Le FMI pressait même la France de repenser en profondeur le SMIC.  E : Ouais je sais, pfff !!! Pour ces gens là avec de beaux bureaux et une bonne paye, le niveau élevé du SMIC et son augmentation

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continue conduisaient finalement à exclure de l’emploi un nombre toujours plus important d’actifs potentiels, en expliquant qu’il convenait d’éviter des hausses supplémentaires en termes réels du SMIC (alors que c’est complètement con, car moins on est pauvre, et plus on peut se permettre de consommer, ce qui alimente la machine économique donc les augmentations potentielles des autres salaires Ŕ en tout cas sûrement les bénéfices des entreprises, après le reste ne suit pas forcément sous forme de redistribution, pour les patrons et les actionnaires si, pour les salariés rien n’est moins sûr). Même le plan de cohésion sociale élaboré par Jean-Louis Borloo (le gaucho qui s’est égaré à droite, donnant un alibi social au gouvernement, mais qui ne lui lâchait pas un euro pour ses projets si ambitieux et pourtant tellement nécessaire) présentait, pour le FMI, l’inconvénient de retomber dans le piège qui consiste à utiliser des ressources budgétaires pour encourager l’emploi non marchand (mais qui redonne envie aux Citoyens de s’en sortir et permet de financer des activités utiles et nécessaires que l’état avait délaissé durant si longtemps : tissu associatif, aide aux personnes âgées, incitation à la création d’activité par les chômeurs eux-mêmes).  M : Même si c’était une organisation internationale, on sentait bien la main mise anglo-saxonne (américaine avant tout). C’était à leur tour de nous donner des leçons après qu’on les ait mouchés devant l’ONU.  E : C’est clair que pour une fois, Chirac a bien agi en défendant des valeurs nobles de paix universelle. En mars 2003, il défendait le multilatéralisme en s’opposant à George W. Bush sur le dossier irakien et la notion de guerre préventive. Le bouseux texan aux mains noires de pétrole voulait finir le travail de son président de père (qui avait tout ce qu’il fallait pour le faire à l’issu de la victoire lors de la guerre du Golfe de 1991) en renversant Saddam Hussein, le fidèle allié pétroleur depuis toujours. Il se servait d’une excuse à deux balles en disant qu’après le 11 septembre 2001, l’Irak avait également en projet d’attaquer les States [alors qu’ils devaient déjà galérer pour se fournir des médocs et de la nourriture à cause de l’embargo imposé par les US (opération

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pétrole bon marché contre nourriture à chère, où tout le monde, sauf les Irakiens bien sûr, s’en est mis plein les poches !)]. Les Ricains sortaient des photos floues et invérifiables en beuglant qu’il s’agissait de complexes militaro-industriels servant à fabriquer en masse des armes chimiques et bactériologiques.  M : Alors que c’était bien sûr complètement faux. Colin Powell alla même jusqu’à sortir de son chapeau un flacon de poudre blanche censé être de l’anthrax, devant le conseil de l’ONU. Quelle manipulation des esprits !!! Heureusement Chirac (par la voix de son disciple poète bellâtre De Villepin) affirma que la guerre était toujours la pire des solutions et brandi la menace d’un veto français à l’ONU contre une intervention militaire unilatérale des Etats-Unis. Même si cet épisode ternit pour longtemps les relations franco-américaines, Chirac et la France en général remontaient dans l’estime des Peuples (après avoir été bien bas, suite à la reprise, pour le cinquantenaire d’Hiroshima et Nagasaki, des essais nucléaires).  E : Alors qu’ailleurs, le gouvernement espagnol et italien choisissaient de lécher les bottes des GIs contre l’avis unanime de leur Peuple, idem pour Blair (soit disant de gauche, mais ce n’est qu’une rumeur invérifiée et invérifiable). A cause de ne pas avoir écouté les aspirations de leurs Citoyens (comme d’hab), les Espagnols et les Anglais payèrent un lourd tribut aux œillères et boules quies de leurs dirigeants (on ne peut décemment pas parler de représentants dans ce contexte) lors d’attentats ignobles et meurtriers (alors que le Peuple s’était levé en masse contre cette barbarie, mais les terroristes sont des trouillards, c’est plus facile de plastiquer un métro qu’un bâtiment officiel Ŕ ils auraient dû prendre des cours chez les intégristes basques pour savoir comment faire des attentats médiatiques sans « tuer personne »). A contrario, Chirac n’avait pas trop le choix après son élection foireuse, il se devait de montrer l’exemple et ne pouvait politiquement pas risquer de donner un argument solide à tous ses détracteurs qui voulaient le faire tomber lui autant que le gouvernement !  M : Certes, sauf que cet état de grâce (notamment mondial auprès

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de nos amis musulmans) fut de courte durée. En juillet 2003, la loi sur la laïcité et l’interdiction des signes religieux fut votée pour régler un problème qui n’en était presque pas un (mais qui fut véritablement révélé et exploité par cette loi, donc contreproductive). Alors qu’il n’y avait que quelques cas litigieux (des jeunes filles qui ne voulaient pas comprendre, soit parce qu’elles avaient peur des mâles de leur entourage, soit parce que le voile était un moyen d’être tranquille ou d’affirmer sa francité tout en étant fière de ses racines culturelles Ŕ alors que le Coran n’oblige pas les femmes à se voiler, c’est uniquement les coutumes du bled qui l’impose ; même si on voyait des Afghanes dans les années 60 en minijupe en pleine ville Ŕ mais c’était une toute autre époque).  E : Je t’avouerai, même si j’étais plutôt Emancipée de ce côté-là, que la loi prohibant les signes d’appartenance religieuse et politique dans les établissements scolaires m’avait choquée. Je comprends bien que ce sont des convictions personnelles qui doivent rester dans la sphère privée, mais c’est surtout la stigmatisation d’une part de la population (toujours autant regardée de travers) que cette loi a fait naître qui m’a bouleversé. Comme tu le disais, beaucoup de femmes ne choisissent pas forcément leur façon de s’habiller (idem pour les blanches où môssieur est hyper jaloux et tilt dès que l’habillement est trop provoc’, définition à donner car tout est relatif aux personnes, au milieu, à l’époque), et je trouve ça plus que fort de café de priver d’enseignement et donc de reconnaissance et d’intégration sociale ces filles (plutôt bonnes à l’école) qui subissent la dictature morale de leurs hommes autant que celle de le société dans laquelle elles ont grandies mais qui ne les a pas complètement intégrées.  M : Je te l’accorde. Dans le même registre de réactions mal adaptées, autant le gouvernement avait agi précipitamment concernant cette loi d’exclusion sociale et religieuse (privilégiant comme d’hab la loi au dialogue social, au moins on est sûr que ce qu’on veut passe plutôt que de discuter et d’arriver à un compromis mieux compris et donc mieux accepté), autant il resta atone devant l’ampleur de la catastrophe sanitaire et sociale de la

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vague de chaleur de l’été 2003 (en 15 jours, plusieurs milliers de victimes, pire qu’en Grèce qui connaît ça de manière régulière). Même si les personnes confrontées aux problèmes tiraient toutes les sonnettes d’alarme étatique, personne ne réagie à temps (les uns étant en vacances et tenant à en profiter un maximum après cette année gouvernementale éprouvante, les autres se contentant de lire des rapports). Après cela, ce connard de Chirac vient nous faire la morale comme quoi c’était de notre faute car on s’occupait pas assez de nos vieux (chose qui est vraie et on ne peut pas tout reporter sur l’état quand on ne peut ou ne veut plus s’occuper de quelqu’un ou de quelque chose), mais se prenant à son propre piège car il sous-entendait qu’il ne fallait pas faire confiance aux institutions garantes de ce genre de service, mais ne compter que sur nos propres moyens pour prendre en charge nos anciens qui nous ont donné la vie et ont fait leur possible pour que nous réussissions.  E : Du coup les électeurs l’on bien entendu à ce sujet et ont voté en mars 2004 pour la défaite électorale de la droite.  M : Hum, à une exception près, l’Alsace : décidemment, ce n’est pas la première fois que j’ai honte de mon chez moi !  E : Oui, mais tu sais, on ne choisit ni sa famille ni son lieu de naissance. Mais c’est vrai que sinon, la gauche remporta les élections dans toutes les régions, outre-mer compris. Le Parti socialiste et ses alliés recueillaient la moitié des suffrages exprimés, loin devant les listes UMP-UDF. Malgré ce raz de marée rose, Chirac faisait encore et toujours la sourde oreille (normal à son âge, son sonotone Ŕ même si il avait honte de dire qu’il en était équipé, alors qu’ainsi va la vie Ŕ devait être mal réglé) et reconduisit Jean-Pierre Raffarin à former un nouveau gouvernement, dans lequel Nicolas Sarkozy serait ministre de l’économie (où il obtiendra moins de succès qu’au ministère de l’intérieur, son bilan étant jugé plutôt négatif au sein de la majorité comme dans la population) et Jean-Louis Borloo, ministre de la cohésion sociale (dans une société que le pouvoir rendait incohérente). Le bossu de Notre-Dame du Poitou en profita pour virer les ministres issus de la société civile !

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 M : Je t’arrête de suite, je trouve ce terme insultant !!! Ça veut dire que les autres ministres étaient des warriors de la politique ; mais celle-ci n’est pas une guerre, même si c’est un combat idéologique, non pas pour imposer ses idées, mais plutôt pour faire « entendre raison » ou faire réfléchir les Citoyens sur des arguments solides et non pas sur des déclarations chocs et souvent choquantes car hors de propos. Par contre, c’est clair que Chirac avait voulu, au soir de son élection bidon, prendre pour une fois en considération les aspirations Citoyennes en nommant des PNG (Professionnels Non Gouvernementaux) pour prendre en charge des dossiers annexes. Mais il restait tellement sur ses positions (notamment budgétairement parlant en ne débloquant pas d’argent, que la France n’avait pas de toute façon, ou pas pour ces choses là, même si elles étaient importantes aux yeux du Peuple mais pas des puissants) que les nouveaux entrants se sont vite faits broyer par la système. Si Chirac avait voulu flinguer définitivement toute velléité des non-énarques en donnant leur « chance » à ces spécialistes non issus du microcosme politique, il n’aurait pas fait autrement ! Suite à cela, les professionnels du dirigisme étatique croyaient avoir « gagné » en « prouvant » que les « amateurs » de l’extérieur ne sauraient jamais conduire un pays, chose évidente quand on sait qu’on ne les laissait pas travailler à leur guise, histoire de protéger les nantis et de ne pas remettre en cause leurs privilèges.  E : Oui mais justement, tout cela le Peuple l’avait bien vu, toutes ces magouilles politiciennes de bas étage alors que le pays partait sérieusement en couille ! Du coup, le 21 mars, c’est au sein des classes moyennes salariées que l’on trouvait à la fois les catégories ayant le plus voté FN (représentants de commerce, agents de maîtrise du BTP) et celles ayant le moins voté FN (enseignants, professionnels de la santé). Le vote des différentes fractions de la classe moyenne était déjà tout aussi hétérogène le 21 avril 2002 et reflétait déjà les mêmes profondes différences dans le rapport au travail et à l’avenir existant au sein des classes moyennes salariées. La France faisait le grand écart, ce qui a toujours été dangereux pour elle !

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 M : Justement, une des raisons en est que les classes moyennes non salariées connaissaient depuis vingt ans une recomposition interne importante qui, à bien des égards, les rapprochait du salariat, avec le déclin de l’artisanat traditionnel et la montée des petites entreprises prestataires de services (nourrices, taxis, nettoyage, restauration à domicile). Ces nouvelles classes moyennes non salariées étaient plutôt moins diplômées que le non-salariat traditionnel, et leur situation professionnelle était souvent plus fragile encore. A l’image des ouvriers et employés de type artisanal travaillant avec eux (qu’ils avaient eux-mêmes souvent été), leur orientation idéologique restait très libérale et très méfiante à l’égard du rôle de l’état. Le 21 mars, c’est parmi les non-salariés que la droite au pouvoir avait le moins reculé et que l’extrême droite avait le mieux résisté. Cependant, les nouveaux non-salariés d’aujourd’hui n’avaient plus grand-chose à voir avec les artisans et commerçants Ŕ essentiellement ruraux Ŕ qui suivirent Robert Poujade dans les années 1950. Ils n’en constituaient pas moins aujourd’hui encore l’un des endroits de l’espace social où subsiste une forte compatibilité idéologique entre la droite et l’extrême droite. Considérées dans leur ensemble, les classes moyennes plus que toutes les autres grandes zones de l’espace social étaient traversées par les clivages entre salariat et non-salariat, petites et grandes entreprises, public et privé. Elles se distinguaient également par le métissage de leurs origines sociales et l’incertitude sur la destinée sociale de leurs enfants. Elles étaient davantage des zones de transit de l’espace social qu’un ensemble cohérent du point de vue de ses origines et de ses destinées. Souvent envisagées (et convoitées) sous le mode apaisé de noyau stable de la société, les classes moyennes étaient en réalité le lieu où s’exprimaient les aspirations les plus intenses à l’ascension sociale et les craintes les plus considérables de déclin et déclassement. L’addition des craintes devant l’avenir était alors supérieure à celle des espoirs : c’était sans doute ce qui expliquait que le rejet de l’exécutif n’avait guère été plus faible ici que parmi le salariat modeste.  E : Oui, mais ça c’est concernant justement les salariés modestes,

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les cadres n’ont bien évidemment pas régis de la même manière. Les cadres avaient exprimé un rejet moins net de l’exécutif en place que les autres salariés, et notamment que les professions intermédiaires. Les cadres formaient par ailleurs le groupe social ayant accordé le moins de suffrages au FN. Cette catégorie sociale comptait le plus grand nombre de diplômés du supérieur, et le vote FN est traditionnellement assez limité parmi les franges les plus cultivées de la population. Le fait que le vote de droite ait beaucoup mieux résisté parmi les cadres qu’au sein du reste du salariat n’était pas vraiment une nouveauté : c’était déjà le cas lors de la dernière présidentielle. En revanche, leur relative désaffection vis-à-vis de la gauche de gouvernement était plus surprenante. A la dernière présidentielle, les cadres avaient accordé nettement plus de suffrages à la droite que le reste du salariat, mais également davantage de suffrages aux diverses composantes de la gauche au pouvoir que lors de ces législatives. Pris globalement, les cadres semblaient avoir été les moins convaincus par la stratégie d’opposition frontale du PS (vu qu’il n’avait rien de spécial à proposer, il ne pouvait que s’opposer bêtement, ce qui est plutôt contre-productif, car quand on n’a rien d’intelligent à dire, on se tait) et les moins rebutés par les réformes de l’exécutif en place.  M : Oui, mais pour autant, cette relative infidélité à la gauche reflétait non pas la volatilité d’un électorat informé et difficile, mais l’existence de clivages profonds et persistants au sein de nos élites. D’une élection à l’autre, les changements de positionnement de la gauche et de la droite en faisaient miroiter les contours. De fait, la prise de distance vis-à-vis de la gauche oppositionnelle et la fidélité à un exécutif libéral étaient loin d’être des tendances partagées au sein de l’ensemble des catégories supérieures du salariat. Elles étaient plus particulièrement marquées parmi les cadres d’entreprises du privé, notamment ceux appartenant aux secteurs du BTP, de la distribution ou de l’agroalimentaire (alors que c’est eux qui étaient le plus confrontés à la sauvagerie capitalistique), ainsi qu’à un moindre degré ceux des services ou de l’industrie lourde. A

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l’opposé, les cadres du public avaient suivi la gauche dans sa stratégie d’opposition et avaient été parmi les plus hostiles à l’exécutif (normal vu qu’ils étaient dans la ligne de mire et qu’ils s’en prenaient plein la gueule depuis la chute du mur et l’avènement de la productivité/rentabilité triomphantes).  E : Par contre, je sais que depuis plusieurs décennies, la catégorie des cadres était en pleine expansion et en pleine mutation. Le statut de cadre s’était banalisé et beaucoup de ceux qui travaillaient dans le privé n’échappaient plus aux risques du chômage, notamment dans les secteurs les moins concentrés comme le BTP, le commerce ou l’agroalimentaire. Pour ces catégories de cadres, s’opposer à une logique libérale revenait de plus en plus à s’opposer à ce qui faisait le quotidien de leur activité professionnelle (d’où une schizophrénie palpable).  M : Surtout qu’ils avaient de moins en moins confiance en leur entreprise qui leur demandait des efforts surhumains, tout ça pour les virer dès que d’autres ont les dents plus longues qu’eux. Mais au-delà de la situation socioprofessionnelle, l’âge et le sexe demeuraient des facteurs déterminants de l’orientation idéologique de chacun. Le vote d’extrême droite était ainsi depuis plusieurs années maintenant un vote jeune et masculin, et le 21 mars 2004 ne dérogeait pas à cette réalité. L’abstention était également alors plus particulièrement répandue parmi les jeunes et les hommes. Les jeunes hommes employés (agents de sécurité) ou ouvriers dans le bâtiment ou les services (nettoyeurs) étaient dans leur très grande majorité eux-mêmes enfants d’ouvriers, mais vivaient leur situation comme un déclassement. Avec des taux de chômage de l’ordre de 25 % et des carrières scotchées au SMIC, ils affrontaient un déficit de perspective de promotion sociale que n’avaient pas connu les générations de leurs parents. Eux qui avaient grandi durant les années fastes des Trente Glorieuses, n’avaient pas autant de diplômes que leurs enfants, mais avaient eu plus de perspectives de réussites professionnelles et sociales que leur progéniture issue de la génération crise pétrolière. Enfin, n’ayant pas connu la gauche d’avant 1981, ces jeunes étaient particulièrement enclins à rejeter dos à dos la droite

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et la gauche.  E : C’est vrai que la gauche comme la droite faisaient leurs moins bons scores auprès des jeunes, mais aussi la droite de gouvernement avait été pour sa part plus particulièrement désertée par les 40-60 ans, notamment les femmes. Le PS et ses alliés semblaient avoir en partie capté cet électorat puisque c’était dans cette tranche d’âge et pour les femmes qu’ils réalisaient leur meilleur score (même si le PS était tout aussi machiste et androcentré que les autres).  M : Mais là où il y avait plusieurs France, c’était qu’à morphologie démographique et sociale donnée, le vote gardait également une dimension intrinsèquement régionale. De ce point de vue, le scrutin législatif confirmait surtout l’opposition entre un Sud-Ouest de gauche et un Nord-Est de droite : c’est en Aquitaine et en Midi-Pyrénées que la gauche avait fait ses meilleurs scores et en Champagne-Ardenne, Lorraine et Alsace que la droite avait le mieux résisté. S’agissant des bonnes performances de la gauche, la seule région à se porter - toutes choses égales par ailleurs - au niveau du Sud-Ouest et même à le dépasser était la région symbolique du Poitou-Charentes d’où était originaire et sénateur le premier ministre Raffarin. On pouvait lire ce résultat comme un signe supplémentaire de la dimension de rejet de l’exécutif de ce scrutin, mais aussi comme le signe d’une campagne particulièrement réussie de la liste d’union de gauche dans cette région (menée par Ségolène Royal, la copine de François Hollande Ŕ le nom explique pourquoi il est aussi mou et elle autant courtisane).  E : En bref, c’est sûr et certain que la composition sociale d’une commune ou d’un territoire représentait encore un facteur explicatif majeur de la structure du vote qui s’y exprime. Simplement, il était alors nécessaire d’aller au-delà des catégorisations traditionnelles pour prendre la mesure du facteur social. Les métamorphoses du capitalisme et de la condition salariale obligeaient plus que jamais à distinguer, au sein des grandes catégories sociales, les fractions les plus exposées aux incertitudes du marché. Le marché comme facteur structurant les

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conditions sociales mais également comme horizon (ou repoussoir) idéologique était dans l’autre monde au cœur de nos divisions politiques.  M : Claro que si, mais il y a toujours eu d’importants clivages idéologiques entre les salariés du public et ceux du privé et, au sein du secteur privé, entre les salariés des grandes entreprises de type industriel ou bureaucratique, d’une part, et ceux qui exercent leur activité dans des univers de type plus informel et artisanal, de l’autre. Ces derniers sont beaucoup moins enclins à concevoir l’action de l’état comme source de justice et, inversement, davantage portés à accueillir les sanctions du marché comme nécessaires et justes. Mais la désindustrialisation et le rétrécissement du périmètre de l’état, en cours depuis plusieurs années, tendaient à polariser encore davantage les différentes catégories, à durcir les oppositions. La désindustrialisation renforçait et exposait les secteurs les moins concentrés du privé, tandis que l’érosion de l’état était vécue comme une agression idéologique et sociale par les salariés du public. Tout le monde souffrait, chacun se sentait menacé, et personne n’était satisfait ni de l’état ni de son action vis-à-vis du marché. Cette double menace et la polarisation qui l’accompagne expliquaient la force des rejets et des divisions en présence. Le rejet était porté à la fois par les jeunes ouvriers et employés du privé et par les professions intermédiaires du secteur public. Le défi politique était de recoudre ces divisions et Arnaud de Montebourg était un des rares à proposer une véritable alternative en posant sincèrement la question de la définition d’une VIè république !  E : Et y en a un qui a bien su profiter de toute cette pagaille. Sarkozy n’avait qu’une ambition (parmi tant d’autres), qu’il ne cherchait pas à dissimuler : l’élection présidentielle de 2007. Il y pensait, et pas seulement en se rasant. Il se lança alors à la conquête de l’UMP. Après le retrait d’Alain Juppé, condamné à un an d’inéligibilité dans l’affaire des emplois fictifs du RPR (en tant que fusible pour la justice, il s’est sacrifié pour son père spirituel Chirac, alors que ce dernier était nettement plus responsable et moins futé que lui), Nicolas Sarkozy fut élu lors

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d’un grand show à l’américaine et prit la tête du parti. Pressé par le président de la république de choisir entre le gouvernement et l’UMP, il quitta Bercy. Jacques Chirac perdait pour la première fois depuis 1976, date de la création du RPR, le contrôle du parti le plus puissant de la droite française, au profit de celui qui l’avait trahi en 1995 en roucoulant avec la couille molle et goitre pendant de Balladur. Dans sa route vers l’Elysée, son plus fidèle allié restait sûrement sa femme, Cécilia. Toujours à ses côtés depuis leur rencontre, elle était devenue chef de cabinet à l’UMP, après avoir été membre des différents cabinets ministériels. Mais ce couple qui gagne n’échappait pas toujours à la rumeur sur ses déboires conjugaux, et fit les frais de sa médiatisation.  M : Il avait senti le vent tourner lui aussi ! Surtout que la France aime bien être « sauvée » (alors que très souvent ils ont plus foutu la merde qu’autre chose) du désordre (nécessaire si il débloque des situations crispées) par des gars comme lui, qui ont le discours et l’action durs, à la Robespierre, Napo I et III, Général Boulanger, Thiers, Pétain/Laval, Poujade, De Gaulle, Mitterrand !  E : Oui, sauf que là, Sarko et ses potes politiques (même Hollande qui posera plus tard avec lui, sapé pareil, côte à côte dans Paris Match) allait avoir une grosse surprise. Début mars 2004, le président annonçait dans un simple communiqué (c’est un peu cheap quand même pour une décision si cruciale qui allait nous engager pour un bout de temps dans un choix civilisationnel) que le référendum sur la Constitution européenne aurait lieu le dimanche 29 mai. Il s’implique directement dans la campagne, intervenant à plusieurs reprises à la télévision. Tous les partis dits de gouvernement lui emboîtent le pas. Les socialistes font de même et ne comprennent pas qu’ils soient rejetés par le Peuple de Gauche alors qu’ils tiennent des stands dans des rassemblements type anti-G8 tout en appelant au suicide sociétal en votant pour une Constitution qui comprenait quelques avancées sociales (relativement négligeables vu le reste) mais dont l’arbre cachait la forêt du sanglier sauvage ultralibéral qui détruit tout sur son passage.  M : Quelques uns avaient cependant bien compris ce qui se

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tramait dans la tête et les aspirations Citoyennes des Français ! Même si c’était plus par calcul électoral, on vit des socio-traîtres tels que Fabius (celui du sang contaminé et des libéralisations mitterrandiennes) prendre le contre-pied, pour se positionner en vue des présidentielles de 2007, des choix de leur propres militants (qui avaient validé majoritairement le traité en décembre, puis en le lisant mieux c’étaient revus et corrigés). Ils créèrent un schisme politique au sein de leur parti, déjà méchamment émietté ! A contrario, les médias ont fait campagne pour le oui en toute désobjectivité, en dénigrant totalement les opposants malgré leurs arguments sérieux, retournés d’un geste de la main « propre » et avec la tête haute (comment dire les choses autrement qu’avec les mots de Le Pen, puisque les médias et les partis modérés agissaient de même que le borgne en n’envisageant même pas une seconde que d’autres solutions et aspirations Citoyennes étaient possibles ; c’était clairement la dictature de la minorité « intellectuelle »). Ainsi, face à la montée du non, Chirac répétait ne pas vouloir associer le sort du gouvernement au scrutin, alors que c’était justement pour ça (entres autres choses parmi l’autisme du gouvernement), en tant que mise en pratique des orientations de la Constitution ultralibérale, que le non à ce choix d’une Europe basée sur le capitalisme sauvage, parce que dérégulé, progressait à tombeau ouvert.  E : Et comme d’hab, ronchons qu’ils sont, les Français ont voté en leur âme et Conscience Citoyenne et ont rejeté la Constitution européenne le 29 mai 2005, malgré ou plutôt contre l’avis de ses « élites » qui n’arrivaient toujours pas à comprendre la France et son profond malaise révélé mais sous-jacent bien avant le 21 avril 2002 (enfin, ils ne sont pas cons non plus, ils avaient très bien analysé tout ça, mais ça les remettait tellement en cause qu’il fallait calmer les Français et leur faire descendre la pression Contestataire).  M : C’est bien ce qu’a essayé de faire Chirac, alors que le résultat du scrutin était un revers pour le président tant sur le plan intérieur que sur le plan européen (puisqu’il avait lancé l’idée

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même d’une Constitution pour l’Europe afin d’être un contrepoids efficace aux Etats-Unis Ŕ terme qui ne pouvait s’appliquer à l’Europe à cause de ses divisions nombreuses). Après le rejet massif des Français du traité constitutionnel, le chef de l’état annonçait qu’il entendait répondre au vote par une impulsion nouvelle et forte à l’action gouvernementale. Il hésita : devait-il nommer Nicolas Sarkozy, favori dans les sondages, à la tête du gouvernement ? Afin d’afficher une reprise en main de la situation, Chirac choisit finalement, le 31 mai, un duo improbable pour incarner son futur gouvernement : Dominique de Villepin, fidèle parmi les fidèles (celui qui a pensé la dissolution de l’assemblée en 1997) qui n’a jamais été élu par les Français et qui passe pour un fou poétique, comme premier ministre ; et Nicolas Sarkozy, comme vice premier ministre (titre crée sur-mesure spécialement pour l’occasion) et ministre de l’intérieur. Le premier était appelé parce qu’il avait l’autorité, la compétence et l’expérience nécessaires (alors qu’il avait passé plus de temps à l’étranger qu’en France), expliqua le chef de l’état, le second revenait dans un esprit de rassemblement (là aussi, fallait le dire très vite).  E : Le monde bougeait, l’Europe se divisait, la France tardait ! Villepin c’était donné cent jours pour redonner confiance aux Français (et oublier Raffarin et Chirac les boulets). Tout au long de l’été 2005, le gouvernement gouverne : le premier ministre décide notamment de légiférer par ordonnances en axant le tout sur la bataille pour l’emploi. La perte des JO ajoutait au désespoir et on se retournait plus vers la politique. Villepin récupérait une France désespérée et pouvait donc violer le parlement, contrairement à la loi Fillon qui mentionnait qu’on ne touche pas au code du travail sans dialogue social. Villepin fait le bonapartiste de base (qu’il vénère) car il y a urgence : la droite ne voulait pas être balayée en 2007, et les Français voulaient que les choses changent vite. Il en profite pour privatiser (voire brader les bijoux de familles, selon un bon mot de Bayrou) une partie des autoroutes en plein été, et instaure le Contrat Nouvelles Embauches (CDD de deux ans pour faciliter la flexibilité du

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travail pour les employeurs).  M : Justement ! Les salariés de l’usine Nestlé de Marseille, en plein conflit social contre des licenciements boursiers, passeront leur été à interpeller Dominique de Villepin pour qu’il interfère en leur faveur, tandis que pour ses 100 ans, le PS est englué dans ses querelles internes, et que Bayrou devient l’opposition, de droite (au centre), au gouvernement. Le pays, lui, était agité des soubresauts de l’après-référendum avec les Non de gauche qui tentaient de capitaliser leur victoire. Il y eut de grandes protestations à la rentrée 2005 contre les coups portés au modèle social français. Villepin écoute sans bavardage, il va droit au but : c’est lui le chef du gouvernement. Avec un discours modeste, il met en place une politique rigoureuse. Villepin est un éditorialiste qui analyse de son bureau tel un Français cultivé : sa maxime est je travaille, je propose, j’engage (chef modeste, travailleur et moins poète). C’est un franco-français qui fait des mélanges socialo-libéraux à la Napoléon et De Gaulle.  E : Oui, mais en face de lui, Sarkozy est un reporter : il va sur place et commente tel un fils d’immigré hongrois. C’est un libéral anglo-saxon. On peut même dire que Villepin est bonapartiste et Sarkozy est sarkozyste ! On est donc passé d’une crise de confiance par rapport à Raffarin à une crise de régime avec la guerre Sarkozy Villepin. Villepin était sur sa voie pour 2007, à savoir une promotion au sein de l’état, alors que Sarkozy visait le même poste mais via le parti.  M : En parlant de ça, Chirac a bien flingué l’université d’été de l’UMP ! Sarkozy l’avait préparé à fond pour sa promotion présidentielle, mais, comme par hasard, Chirac est admis, le 2 septembre, à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce à Paris, après un accident vasculaire correspondant à un hématome de petite taille, expliquant le caractère isolé et limité du trouble de la vision. Lui qui avait déjà besoin d’un sonotone, même si il le cachait, là c’était les yeux qui commençaient à lâcher. C’était un épisode marquant dans la carrière politique du président, qui faisait de son image de bon vivant dynamique un atout majeur dans sa stratégie de communication. Du coup, Dominique de Villepin endosse

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exceptionnellement à cette occasion le costume de président de la république (celui que Sarko a toujours rêvé de porter) à deux reprises : lors du conseil des ministres du 7 septembre et au conseil des Nations unies les 14 et 15. Le bellâtre retournait devant la salle où il avait fait de si beaux discours, mais il avait pris du grade entre-temps et il entendait bien le montrer au monde entier (et aussi à Sarkozy, bien sûr).  E : C’est vrai que durant l’été et depuis qu’il était au gouvernement, Villepin avait fait beaucoup d’effort pour se rendre efficace alors qu’il était surtout connu jusqu’à présent pour être un beau parleur ! Alors que l’efficacité (ou au moins le brassage de vent), c’était plutôt la spécialité de Sarko (même si il aboie beaucoup, pour pas grand-chose) ! Mais le petit teigneux dérapa sévère en postillonnant des termes peu appropriés, propres à enflammer (par la stigmatisation et la diabolisation) le cœur du plus paisible banlieusard. Alors que ça faisait déjà un petit bout de temps qu’il matraquait les esprits avec le terme de racailles et autres gentillesses, il provoqua les jeunes en se rendant dans une cité à 23h, escorté par une kyrielle de flics et de journalistes. Bien devant les caméras, il prit à partie les habitants pour les rassurer sur le fait qu’il allait mettre fin, non plus aux zones de non droit, mais carrément à la « faune sauvageonne » qui habite ces cités, ensembles déshumanisant : les fameuses racailles qui sont la base de tous les problèmes (même si ce n’est pas sans elle que le travail reviendra dans les banlieues comme par enchantement). C’était plus qu’abuser de ça part ! Il s’est pris pour qui ce connard, alors que c’était lui qui avait arrêté les patrouilles et la police de proximité pour mettre davantage de CRS, qui avait suspendu les actions d’ouverture de la police pour ne faire que de la répression (et plus organiser des matchs de foot pour faire baisser les tensions, ou au moins essayer de les canaliser). Et là, il débarque en shérif avec ses cow-boys avec un attroupement de journalistes qui nous filment comme des bêtes dans un zoo ! C’est sûr que c’était pas comme ça qu’il allait régler les problèmes !!!  M : Surtout que les problèmes d’intégration, pour ces Français, étaient une montagne infranchissable.

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 E : Bin ouais, y avait ce putain de plafond de verre qui nous faisait miroiter la possibilité de grimper dans l’échelle sociale mais qui nous bloquait à un certain niveau (relativement bas en plus), et en face l’ascenseur social était toujours québlo. On était cerné, et même ceux qui s’étaient donné à fond avaient du mal à trouver un boulot correct, en adéquation avec leur niveau. Vive la France que disaient nos parents, à présent le mot d’ordre c’était plutôt nique la France !  M : Tu vois, perso j’aurais plutôt pensé que ça péterait sévère dans les années 90. Les banlieues voulaient elles aussi faire tomber les murs de la dés-intégration. Quand tu voyais des films comme La Haine ou que tu écoutais Nique Ta Mère (au-delà du nom, c’était du pur son et des bonnes paroles), tu pouvais plus légitiment penser que ça allait péter. Oui, mais pas plus que ça. Il y avait bien des voitures brûlées, des bêtises dans le genre, mais pas une telle guérilla comme on l’a connu !  E : J’aurais pas pensé non plus que ça irait aussi loin, pour « si peu » en tout cas. Je me rappelle pas qu’il y ait eu autant de barouf à la mort de Malik Oussekine (assassiné Ŕ tabassé à mort comme sait si bien le faire la police, de Vichy à nos jours en passant par l’Algérie Ŕ en 1986). Là c’était « juste » des jeunes, qui n’avaient rien fait de mal, qui se sont fait poursuivre par la police (qui voulait les contrôler pour la énième fois de la journée) et qui ont dû se cacher dans un transformateur EDF, provoquant la mort de deux enfants sur trois par électrocution.  M : C’est clair que c’est grave, mais pas de quoi enflammer ainsi toutes les banlieues. Faut dire aussi que la police avait lancé quelques jours plus tard une grenade de CRS dans une mosquée et que Sarkozy voulait nettoyer les cités au Karcher ! Ça ça a déchaîné les passions.  E : Tu m’étonnes, un super flic qui dit ça, en tant que ministre de l’intérieur c’était une honte de s’exprimer ainsi ! Dans son registre fasciste, il ne faisait pas moins bien en parole que les rappeurs. Du coup, y a pas de surprise à avoir que toutes les banlieues, avec leur lot de frustrations engendrées depuis deux générations, malgré les premiers rapports sur les crises de

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banlieues en 1982 (si ce n’est la création de SOS Racisme, mais bon, c’est bien gentil, ça nourrit pas son humain), se soient défoulées pendant deux semaines en brûlant tout et n’importe quoi ! C’était un énorme cri de désespoir pour être clairement considéré comme tout un chacun, tant au niveau de l’état que des entreprises et des autres Citoyens.  M : Lassés des beaux discours de cohésion nationale mis à mal par les bavures verbales, tous ces Français avaient péter un câble, la plupart n’étant pas connu des services de police (contrairement à ce qu’avait pu en dire Sarko, toujours dans l’idée de faire peur et d’être appelé en « sauveur »). Même des structures qui leur étaient utiles, à eux ou leurs frères et sœurs, y passèrent. Mais la raison ne pouvait plus rien contre la haine de ne pas être écouté et d’être mis à la marge, sans jamais être considéré comme un vrai Français (sauf durant les finales de foot, et encore, seulement si ils gagnaient). Les étrangers, les vrais, nous regardaient hallucinés ! C’est qu’ils avaient peur que le phénomène, lié aux états et sociétés judéo-chrétienne européenne blanche pure sucre, se développe et déborde (ce qui fut un peu le cas en Belgique et en Allemagne). Il faut dire qu’ils ne faisaient pas beaucoup mieux que nous en matière d’intégration, mais eux au moins ne donnaient pas de leçon au monde entier sur le fameux modèle qui est mieux que tous les autres, même si ça fait plus de quarante ans qu’il ne fonctionne plus.  E : C’est vrai que les Russes croyaient que c’était la Tchétchénie à Paris (histoire de justifier l’injustifiable en déclarant, faussement, que tous les musulmans ou les pas blancs-chrétiens foutent le bordel, à Grozny comme à Paris), et les Ricains se régalaient de pouvoir nous moucher après nos grands discours sur l’acceptation de l’autre !  M : Oui, enfin chez eux, ça avait bien donné lors des émeutes de Los Angeles en 1992, suite à l’acquittement des flics qui avaient tabassé Rodney King : encore un qui n’avait rien fait, et encore une fois la police blanche se défoule (flics de tous les pays, matraquez vous mutuellement !). Et justement à ce moment-là, on disait que ça n’arriverait jamais chez nous (ou alors que le FN

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sera déjà arrivé au pouvoir avant que ça ne pète sévère, beurk).  E : Enfin bon, alors que la crise dans les banlieues mobilisait l’attention de l’opinion publique, Chirac restait silencieux, laissant Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy monter en première ligne (surtout le deuxième pour qu’il répare ses écarts et abus de langage et qu’il en prenne plein la gueule). Sa première prise de parole officielle datait du 14 novembre (il disait qu’il interviendrait si il le jugeait nécessaire, après la fin des émeutes, le moment était plus opportun pour lui, pfff putain de communicante que sa fille) et était jugée plus qu’insuffisante au regard des événements. En plus, parmi ses mesures phares, il annonçait la création d’un service civil volontaire afin d’aider à l’intégration des jeunes en difficulté. Comme si les jeunes avaient besoin de faire l’armée pour être insérés (alors que la grande muette est tout sauf une machine d’intégration).  M : C’est sûr qu’il était encore à côté de la plaque, le vieux usé et fatigué (d’ailleurs il portait des lunettes, de toute façon il n’avait plus rien à perdre, il était déjà catalogué comme grabataire politique). Il avait décidemment du mal à comprendre les jeunes, blancs et autres qui font la France. Au moins, un consensus s’était établit autour du rappel clair aux jeunes qu’ils étaient tous les filles et les fils de la France.  E : Son agonie était bel et bien entamée. Quand il a fêté ses 73 ans, ça c’est senti que Chirac apparaissait affaibli aux yeux de nombreux Français qui le créditaient de peu d’influence sur les décisions tant sur le plan intérieur qu’extérieur. Alors que d’autres estimaient que Chirac préparait sa succession en fin tacticien. Mais c’était l’hiver qui s’installait à l’Elysée. L’hiver d’un règne. Car Chirac ne parvenait pas à regagner la confiance des Français (et pour cause) depuis l’échec du référendum du 29 mai sur l’Europe qu’il avait lui-même initié. Désormais, son affaiblissement physique paraissait souligner sa fragilisation politique. Il portait des lunettes, comme quinze ans auparavant. Toute la majorité, chiraquienne ou pas, a senti souffler un vent de panique. Personne ne s’était préparé à l’effacement brutal du chef de l’état (sauf Sarko en se rasant). Même « l’ennemi de

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l’intérieur », Nicolas Sarkozy, semblait décider à ne plus mener bataille contre ce président soudain malade. La discrimination positive, la rupture, c’étaient des combats politiques. Mais on ne tire pas sur une ambulance. M : T’inquiètes pas pour lui, Sarko mettra bien deux mois à reprendre ses attaques. Mais le temps paraissait cependant continuer sans Chirac. Et la majorité se déchirait comme si elle jouait déjà la succession. Aux uns et autres, Chirac avait pourtant donné l’ordre formel de se réconcilier, ou du moins de ne pas mettre sur la place publique les différends, qui exaspéraient l’opinion. Du débat politique, certes, puisqu’il est inévitable, mais pas de querelles d’hommes. Même Villepin et Sarkozy mettaient parfois une sourdine à leur rivalité. E : Ah, Villepin ! Depuis qu’il occupait Matignon, sa popularité ne cessait de grandir. Et Chirac, qui avait pourtant hésité si longtemps à le nommer, n’en finissait pas de chercher à l’aider. On ne comptait plus les dîners que M. Debré organisait à l’hôtel de Lassay, à la demande de l’Elysée, pour que les députés acceptent enfin ce premier ministre parachuté par le chef. Toute la chiraquie s’y était mise, d’ailleurs. Et même les ministres chiraquiens qui ne l’aimaient guère répétaient le mot d’ordre présidentiel : « Il faut aider Dominique » (à niquer l’autre arriviste, le petit nerveux). M : Chacun s’était bien aperçu que le pouvoir avait passé la Seine. De l’Elysée à Matignon. Chirac était mort en direct à la télévision, quand il était apparu si décalé vis-à-vis des jeunes, le 14 avril (lors du débat spécial référendum organisé sur TF1 entre le chef de l’état et 80 jeunes). A présent, la guerre des clans était, officieusement du moins, belle et bien ouverte entre la vieille garde et les jeunes pousses toi de là que je m’y mette ! Surtout à partir du moment où Villepin a voulu faire cavalier seul en imposant à tous le CPE. E : Oui, je me rappelle de ça aussi, d’autant plus que depuis 20 ans les politiques se cassaient régulièrement le nez sur le dossier épineux de l’emploi des jeunes … et ils proposaient toujours la même chose ! A croire que les jeunes étaient un poids mort pour

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l’économie, alors qu’ils en sont la force si on les emplois à bon usage. M : C’est évident, mais on préférait offrir au patronat des jeunes à pas cher, plutôt que de se poser la vraie question de leur formation, et de son adéquation avec les besoins de la société. E : Heureusement, encore une fois, les jeunes ne se sont pas laissés marcher sur les pieds et se sont battus contre la précarité imposée ! Villepin, qui surfait sur un a priori positif après Raffarin, voulait montrer qu’il était un président crédible même si il n’avait jamais eu d’autre mandat du Peuple : il fit passer en force une série de textes (incluant le retour en arrière en matière d’âge minimum de scolarisation), tout en ignorant superbement (comme ses successeurs) l’avis de ceux qui défilaient contre (lui n’entendait que ceux qui ne défilaient pas). M : Surtout que tout ceci faisait partie des nombreux cafouillages (comme sur la redevance de téléchargement Internet) révélés par les guéguerres claniques, où toutes les armes étaient affûtées pour préparer la grande bataille de 2007 (et où l’opposition, quel que soit le parti, était la majorité). E : Et dire que ça allait durer, normalement, encore un an et demi jusqu’aux élections de 2007 ! Pfffffffff …………………… M : Pendant ce temps-là, au PS, la pensée ni-ni était remplacée par la pensée neu-neu, les « camarades » (plutôt frères ennemis) se prenaient très au sérieux alors que le socialiste de base était lourdissime et amorphe dans ces volontés d’évolution du parti. Là aussi la guerre des clans était déclarée, mais depuis plus longtemps, depuis l’annonce du référendum sur la Constitution européenne. Vu que la direction du PS n’avait ni de programme et encore moins d’idée, chacun essayait de tirer la couverture à soi ! E : Ouais, on a même vu Fabius se positionner à gauche, décidément les élections font tourner les têtes autant que les vestes ! Au moins, en se disputant, les cadres du PS faisaient qu’on parlait du parti, sinon il n’y avait pas grand-chose à en dire, si ce n’est qu’il n’avait toujours ni compris ni rebondi sur sa claque du 21 avril 2002. On continuait à se crêper le chignon pour savoir qui l’emporterait lors de la nomination du candidat du parti Collectif des 12 Singes


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(pour la première fois décidé directement par les militants). La mieux placée (en termes de sondages extérieurs) était Ségolène Royal, la compagne du boss. Enfin une femme était en bonne position pour emporter le morceau.  M : Enfin, comme tu dis ! Depuis le temps que la gente féminine se débattait pour briser le carcan mâle imposé à elles pour que messieurs puissent vivre et gérer leurs affaires à leur convenance.  E : Ce n’était plus l’heure de la revanche qui avait sonné, mais plutôt celle de la reconnaissance pleine et entière. Autant les salaires à travail égal que les fonctions proposés n’étaient à la hauteur de leurs capacités (ni meilleures ni moins bonnes que celles des hommes, juste plus ou moins différentes). Heureusement, une tendance profonde faisait confiance au sexe « faible » : des grandes patronnes étaient capitaines d’entreprises et organisaient des milliers d’humains, des politiciennes géraient des pays de millions de Citoyens (dont une présidente au Chili, pays plus que macho). Ségolène surfait sur cette vague déferlante. Mais pour une femme de gauche, elle jouait sur le même registre droitier et de rupture que Sarkozy, axant également tout plus sur la communication que sur un programme clair et détaillé (et surtout chiffré). Si bien que même Jospin se sentait incontournable et tenta de revenir en grâce après son exil volontaire sur l’île de Ré. En somme, les partis n’avaient rien concrétisé pour que les faits et les opinions s’arrangent depuis la date tragique du séisme fasciste. Au contraire, chacun guidé par sa lecture des évènements, la France s’enfonçait toujours un peu plus dans le purin, mais les distensions et la soif de vaincre faisaient toujours que les coqs politiques chantaient à une nouvelle aube après les élections de 2007. Le Matin du Grand Soir  M : Justement, trop c’était trop ! Non seulement la droite avait fait passé durant la fin de son mandat de nouvelles lois scélérates (souvent en catimini qui plus est), mais en plus la gauche restait

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toujours atone ! Après les résultats ambigus sortis des urnes, le Peuple en était tout déboussolé, ne sachant plus à quels sains d’esprits se vouer. D’autant que les médias restaient pantois face à ce qui ressemblait de plus en plus à un profond désarroi Démocratique : après cette année de campagne et de battage médiatique, nul n’était serein dans ses convictions. Pour éviter le chaos électoral, ceux qui savent pour les Citoyens avaient retourné les cerveaux Citoyens, si bien que personne ne savait quoi faire face à ce match nul où aucun candidat ne sortait vraiment du lot. E : Pour sûr, tous ces potentiels « responsables et dirigeants » nous avaient tellement matraqués les esprits et dénigrés leurs adversaires, que nous ne savions que faire pour choisir après tous ces enfantillages et querelles de cours d’école (nationale de l’administration). En plus, les questionnements ne s’arrêtaient pas à la porte du travail, au contraire ils y étaient alimentés par les nombreux débats improvisés. M : Oui enfin, même si le début de semaine fut marqué par quelques Grèves sporadiques, pour la plupart des « spécialistes », cela devait en rester là, du moins au niveau économique. E : Tu m’étonnes, beaucoup de gens, avec le chômage qu’il y avait, avaient peur de manifester leur mécontentement et de ne plus retrouver leur place après le défilé ! Mais là, nous avions atteint le point de non retour : c’est bien parce que la Révolution paraissait improbable, qu’elle eut lieu ! M : Exactement, il faut toujours se méfier de l’eau qui dort, d’autant plus avec ces frondeurs de Français ! Après que le mardi des affiches appelant à la Démobilisation Générale soit placardées un peu partout, que Chirac intervienne à la télé pour appeler au bon sens Citoyen et à la reprise de l’activité, les gens se posaient beaucoup de question et en discutaient, comme pour la Constitution européenne, à la pause café et lors des repas. E : Surtout que le lendemain du sermon cathodique, c’était le jour des enfants, et la journée du patrimoine. Pleins de gens, en voyant les affiches de Démobilisation Générale, ce sont arrêtés devant elles et plusieurs mouvements de Grèves spontanés se sont lancés. Collectif des 12 Singes


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Les Citoyens s’invitèrent dans les institutions qu’ils payaient mais où ils ne pouvaient jamais pénétrer. Les préfectures, casernes et autres, faisaient partie de leur patrimoine en tant que Citoyens contribuables-financeurs des fastes républicains, et ils avaient ainsi le droit de contempler les richesses mobilières de l’état qu’ils incarnaient (ou du moins qu’ils finançaient sans y être représentés). Il s’organisa de nombreuses manifestations festives, auto-organisées et sans autorisation, où des familles profitèrent du jour des enfants et de la Grève pour pique-niquer dans les jardins institutionnels !  M : Je me rappelle avoir vu des images, c’était incroyable cette liesse. Même si il y avait certaines forces de l’ordre qui étaient intervenues (rares car les casernes était bien gardées, par les Citoyens), tous les Citoyens se mobilisèrent et prirent la défense des Contestataires qui étaient venu en famille et ne faisaient rien de mal. On ne pouvait même pas les virer des institutions car l’état c’était eux et ils débattaient Pacifiquement. La loi ne pouvait rien contre cette Liberté d’expression autant que de ton, et les Citoyens se sentaient Libres de débattre de choses sérieuses alors que leurs politiques ne faisaient rien ou alors se combattaient verbalement pour être calife à la place du calife !  E : Maintenant que les Citoyens s’étaient pausés et en profitaient pour discuter sereinement sans langue de bois des sérieux problèmes qui agitaient le pays, il était évident pour tous que personne ne pouvait en rester là ! Comme dans mon rêve, les Citoyens prirent conscience que pour faire évoluer cet état de (dé)fait(e), l’élection au second tour n’était pas une solution, mais pire, un piège à cons ! Le choix était vite fait : il fallait désobéir civiquement et faire la Grève des urnes, histoire de ne choisir aucun des prétendants au trône et de laisser au Peuple toute latitude dans ses (R)évolutions à venir !!! Le Grand Soir, chose impensable peu de temps auparavant, était non seulement rêvé par beaucoup, mais surtout il approchait à grand pas, puisque ce fut le soir même que l’état fut déposé et démissionné. Le Peuple, dans toutes ses composantes variées, était en marche Unie : plus rien ne pouvait l’arrêter !!!

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Chapitre X

AN 01 comment ça marche ? Et bien c’est très simple !  Esperanta : Concrètement, après le Grand Soir, comment avezvous défini puis construit Utopia ?  Moa : Tiens, tu sais ce qu’on peut faire pour que je sois à jour de mon quota d’heures, et donc qu’on puisse continuer de passer du temps ensemble, tranquillou bilou ?  E : Non, dis moi !  M : On peut discourir sur la définition des nouvelles bases du système Utopien. On le proposera ensuite au comité de l’Education, et si c’est validé parce qu’on ne dit pas trop de conneries, mes heures seront décomptées. Qu’est ce que tu en penses ?  E : Euh, tu peux Participer comme ça ? Juste en faisant un enregistrement d’une conversation ?  M : Oui, mais ce n’est pas n’importe laquelle, puisqu’on va parler de trucs sérieux ! Et il n’y a pas que les scientifiques ou les gens qui savent qui ont le droit de s’exprimer ! C’est intéressant aussi pour la qualité du débat qu’un tout à chacun développe ses points de vue pour faire avancer la compréhension de la complexité humaine.  E : C’est sûr, mais faut juste quand même faire gaffe que les arguments ne soient pas du simple ressenti, mais que ça s’appuie sur une réalité concrète et non présupposée !  M : Je suis bien d’accord avec toi, et ce sera toujours intéressant Collectif des 12 Singes

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pour les Utopiens d’avoir le point de vue d’une proto-Emancipée qui ne s’est pas encore culturellement reniée (à présent on appelle ça faire son coming-out civilisationnel) ! E : Très juste. Tu m’as convaincu ! Allons débattre joyeusement ! M : Ok, mais sérieusement quand même !!! Faut que ça puisse être utile aux autres ! E : Bien sûr, tant qu’à faire. Vas-y, je suis toute ouïe !! M : Attention, j’appuie sur Rec ! Débat d’Esperanta, une protoEmancipée fraîchement débarquée à Utopia, et de Moa, Citoyen Utopien. Thématique : Les définitions Emancipatrices d’après Grand Soir et d’avant pleinement Utopia, la théorie de l’An 01 ! E : Concrètement, après le Grand Soir, comment avez-vous défini puis construit Utopia ? M : En fait, on s’est laissé un an pour expérimenter nombres de solutions et ensuite on en a tiré les enseignements. E : Et par la suite, à la fin de cette année d’essai, des évolutions par rapport au lendemain du Grand Soir furent adoptées ? M : Oui, tout plein ! E : Ah bon, tant que ça ? M : Oui, durant cette année d’expérimentations, de débats, les Citoyens se rendirent compte qu’ils avaient levés un lapin : cette Participation à l’organisation et à la gestion de la vie de tous les jours était une très bonne chose, mais ayant goûtés à l’Autonomie et à l’Autogestion, les Citoyens voulurent aller plus loin en ne se contentant pas de profondes réformes. Ils décidèrent, devant l’enthousiasme des autres Européens et de nombreuses populations, de définir de nouveaux concepts de vie en société. En effet, depuis 1789 et le passage d’une autorité monarchique à celle de la république (1792 pour être précis car au départ le Peuple ne voulait pas changer de régime, mais juste faire en sorte d’être enfin écouté, mais comme toujours on ne l’écoute jamais et ça pète en se demandant bien comment ces gens en sont arrivés là !) puis par la suite des 17 systèmes politiques essayés, les Français semblaient toujours insatisfaits à moyen / long terme de leur représentativité et des réponses apportées aux problèmes fondamentaux tels que la Question Sociale et son ascenseur, les Collectif des 12 Singes

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Libertés Individuelles et Collectives ainsi que leur avatar la Sûreté Générale, l’économie, la propriété privée, l’Education et moult encore. E : Ah ça, la politique en France (et partout ailleurs) ça a toujours été une lutte entre les Libertés Collectives (voire souvent sa morale) assurées par la protection supradominante (voire liberticide) de l’état et de ses institutions (Rousseau, la Gauche), et les Libertés Individuelles (et sa jungle sauvage) protégées de la dictature de la majorité et de l’oppression des institutions (Nietzsche, la droite et l’Anarchie). M : Bien résumé ! C’est en cela que la France était perdue depuis 1789 : avant c’était simple, le Peuple était soumit au roi, point final. Mais après la Révolution, qui doit décider du Bien Commun : les gens eux-mêmes avec les risques de partialité et d’extrémisme, ou la représentation professionnelle de la masse avec ses tendances à tout lisser jusqu’à insatisfaire tout le monde (les pros car ce n’est pas assez, les antis car c’est trop) ? E : Cruel dilemme en effet ! Mais apparemment, vu ce que je vois d’Utopia aujourd’hui, vous avez l’air d’avoir trouvé un bon compromis. M : Plutôt oui, on y est allés à tâtons, mais avec l’expérience et les erreurs, maintenant c’est rôdé. E : Eh beh, qu’est ce que tu attends nigaud pour me dire comment vous avez fait ? M : C’est demandé si gentiment ! E : Je plaisante bien évidemment mon loulou, c’est juste que je suis très curieuse et avide de connaissance, à un point où j’en suis des fois impatiente. Autant pour moi [gros kiss bien mouillé] ! M : Bon, alors je reprends pour celle du fond. En fait au cours des débats, et les médias (repris en main par le Peuple dès le Grand Soir) faisant enfin leur travail en diffusant des informations critiques sur la France et la politique dans l’Histoire et dans l’actualité sociale, ainsi que sur les mécanismes sociaux/sociétaux, les Citoyens (de la vieille garde Résistante d’avant guerre aux jeunes loups de la Contestation Altermondialiste en passant par les post soixante-huitards) Collectif des 12 Singes


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évoquèrent fréquemment les points qui les rassemblaient au-delà de ceux qui les opposaient. Du coup, il paraissait clair que l’on pouvait définir un cadre commun de vie en société, en laissant toute Liberté s’exprimer. E : Et comment ? Donc … ? M : Il était notamment évident qu’il y avait une certaine culture (pour ne pas dire morale) française composée des nombreuses et différentes vagues ethno-cultuelles que connu le pays (situé au carrefour européen et méditerranéen des axes de communication), tout autant qu’il y avait de fortes spécificités régionales et même locales. Ainsi la solution pour la gestion « idéologique » et pratique du pays, les deux formant un nouveau projet de civilisation, fut toute trouvée. Il s’agissait d’un mixe entre les girondins Fédéralistes de 1789 (accusés à tort de vouloir démanteler le pays), des Humanistes idéalistes sociaux de 1830 et 1848, des Libertaires socialistes et patriotiques de la Commune de 1871, des Progressistes réformateurs de 1936, des producteurs et intellectuels Emancipateurs/Anarchistes de 1968, et enfin des Libérateurs de cette prison sans chaînes de 2007. E : Et quelle forme ça a pris, tu vas me le dire à la fin oui ou merde ? M : Si tu le prends comme ça, merde bien sûr ! E : Mais non, mais t’es chiant à la longue, t’accouches jamais !! M : C’est juste pour bien t’expliquer le cheminement de pensée, sinon tu vas croire que c’est venu comme ça, comme par enchantement, ou pire, par soufflement de quelques uns ! E : Je ne crois rien moi, je t’écoute c’est tout ! Allé, fais risette et sois mignon en reprenant, mon grand gourou. M : Pfff, toi je te jure … Bon, donc je vais droit au but. E : Oui please. M : Donc en bref, les Citoyens ont opté pour une gestion locale directe par les habitants par le biais d’une Assemblée Communale et de vote des décisions les plus importantes à une très forte majorité (sans dénigrer pour autant la minorité insatisfaite, en expérimentant puis en en rediscutant avec pragmatisme). Même pour les grandes villes, tous les choix (ou plutôt orientations) se Collectif des 12 Singes

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feraient désormais par l’ensemble des Citoyens, à charge pour des mandatés révocables et responsables de la mise en application concrète et pratique. Ainsi tout le monde pouvait s’exprimer, les non spécialistes soulevant souvent des questions naïves qui révèlent de vrais débats, les absents non motivés ayant torts car ils avaient enfin la parole et ils seraient écoutés. Les départements furent abolis au profit des Collectivités de Communes et des Régions pour avoir des structures plus locales tout en étant plus globales (notamment au niveau européen). Celles-ci se redéfinissent alors selon les territoires culturels et non plus administratifs. Les décisions par les résidents furent ainsi d’autant plus efficaces et faciles à prendre que tous les partenaires locaux ou régionaux étaient à une même table pour débattre. Toutes les Communes furent déclarées Autonomes entres elles et créèrent des Alliances locales et supra spatiales (régions, territoires éloignés, aires de pays étrangers) basées sur un Contrat Moral Librement accepté. La république une et indivisible avait montré toutes ses faiblesses, voire dangers (actions Autonomistes corses, basques, bretonnes, polynésiennes), donc le système choisi pour la cohérence « nationale » (disons plutôt francophone) fut celui, depuis longtemps exprimé mais jamais assouvi, du Fédéralisme. Les entités locales (et donc directement les Citoyens) qui voulaient profiter des avantages, des droits de la Fédération Démocratique et Sociale des Français Européens, devaient alors s’engager à Respecter les Résolutions Collectives tenant lieu de Constitution auprès des Citoyens-Adhérents et une Charte de l’Ethique en Société Libertaire, Egalitaire et Fraternelle avec les devoirs qui en découlent.  E : C’est trop fort, c’est vrai qu’à vue de nez ça parait plutôt pas mal. Et ça consiste justement en quoi ta Constitution ?  M : Je t’envois la sauce : Résolutions Collectives tenant lieu de Constitution auprès des Citoyens-Adhérents et applicables par Accord Contractuel et Collaboration Libre de toutes les personnes résidentes sur le sol français. Ces Résolutions débattues émanant de la Conscience Collective, sont réputées évidentes pour tous et présentes à l’esprit de tous :

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Résolution 1, des pouvoirs : Toutes les formes d’autorité et de hiérarchie sont abolis : le pouvoir réside exclusivement dans le Peuple. La gestion des Communes, des Collectivités de Commune, des Régions, Autonomes entres elles, se fera par la nomination de personnes compétentes, mandatées, responsables et révocables, pour la réalisation pratique d’orientations précises et impératives décidées par les Citoyens. Afin de rassembler les points de vue locaux et globaux, la Fédération Démocratique et Sociale des Français Européens, Fédération des Communes Autonomes, sera une assemblée de débats composée d’émissaires mandatés pour exprimer les conceptions des Adhérents des Communes, des Collectivités de Commune, des Régions ; ces délégués sont révocables à tout instant par les Citoyens. Les discussions achevées, le vote des décisions et la nomination des mandatés se fera directement par les Citoyens, deux jours plus tard afin de favoriser la « réflexion à froid ». Ce système permettra de véritablement penser global et agir local. Les orientations et choix importants devront être adoptées à la majorité qualifiée des trois quarts, avec (pour amélioration de l’existant) un suivi des opinions et remarques des opposants ; Résolution 2, de la Sérénité Citoyenne : Les forces oppressives (police, gendarmerie, armée permanente) étant dissoutes, les Citoyens mandateront 5 personnes de leur Collectivité de Communes habitant à plus de 15 km (afin d’éviter la partialité) pour assurer la Protection et le Service dans leur ville. Ces Gardiens de la Paix seront choisis pour avoir une équipe dotée de bon sens pratique et de secourisme, de relation et médiation humaines et sociales, sans omettre la force proportionnée si il en va de la sécurité de tous dans le cadre d’atteinte grave à la Charte (crime de sang ou agression à la dignité d’autrui). La Justice institutionnelle étant souvent déconnectée des réalités, les manquements à la Charte seront jugés selon leur gravité soit devant un simple jury populaire accompagné d’observateurs du Respect de la dignité humaine et de la procédure (avocats communs à la défense et à l’accusation afin d’éviter la recherche de faille dans le système mais juger sur le fond des faits et

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preuves), soit devant un tribunal exceptionnel (les permanents étant abolis) composé d’une assemblée populaire, d’observateurs du Respect de la procédure légale et de trois experts judiciaires pour canaliser l’affaire et synthétiser une vision claire des faits afin de permettre aux Citoyens un jugement Serein et Eclairé ; Résolution 3, du travail et donc de l’argent : Seuls les services et les productions suivantes sont prioritaires : Energies, Alimentation, Santé, Sûreté Générale, Transports, Information / Communication, Education, Culture et Loisirs. Les industries néfastes et non reconvertibles (armement, nucléaire à moyen terme) seront démantelées et leur emplacement purifié pour d’autres projets. Les structures des systèmes non-prioritaires seront maintenues et distribuées aux employés qui souhaitent reprendre l’activité (ou bien l’ancienne direction garde les faveurs des employés et poursuit sa gestion en étant accompagnée par les Participants, sans rapports de hiérarchie, juste de responsabilité), soit seront adaptées à de nouveaux besoins ou recyclées auprès de différents projets qui le nécessitent. La monnaie étant source d’inégalités, les euros des Adhérents seront collectés et gardés à la Banque de France, et remplacés par des heures de Participation. Toutes les personnes seront, selon leurs envies et capacités, attribuées aux travaux manquant de moyens humains. L’ensemble de la population se devant de Participer aux tâches utiles, le temps hebdomadaire d’activité sociale ne devra pas excéder 20 heures par personne et par semaine (organisé à sa guise mais en relation avec les besoins et collègues), afin de pouvoir s’informer, débattre, s’éduquer, s’épanouir culturellement en toute quiétude. Tout Participant se verra alors reconnaître l’accès Libre et Gratuit aux biens et services fournis par les autres Adhérents-Participants. Les personnes non Participantes (non-adhérents résidents français ou étrangers) devront payer leurs achats, afin de financer les importations obligatoires ; Résolution 4, de l’éducation : L’ignorance étant le moyen premier de toute oppression, les Citoyens devront acquérir, selon leur capacité et envie, un minimum civique et éducatif des connaissances recensées à ce jour, minimum considéré comme

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indispensable pour pouvoir décider de la suite et du cours à donner, en toute logique, aux Actions Collectives futures. Le Peuple sera également éveillé artistiquement par le biais de spectacles vivants et critiques. Du jeu (théâtral, musical ou autre), naîtront de nouvelles techniques d’expression Individuelles et Collectives. Ainsi, l’esprit critique sera mieux à même de reconnaître les méthodes les plus propres à stimuler l’imagination, la réflexion, le sens critique, la curiosité et la créativité de chacun, toutes choses avec lesquelles il n’est pas de représentation et de hiérarchie utile ; Résolution 5, de la propriété : La propriété privée étant le vol du bien commun au profit d’intérêts particuliers, celle-ci est abolie dans les domaines concernant l’ensemble des Citoyens. La propriété des terres cultivables / exploitables sera désormais Collective et usufruitière (celui qui utilise). La Collectivité Citoyenne décidera, selon les projets d’aménagement et d’exploitation, les propositions satisfaisantes à ses intérêts propres ou à ceux d’Alliés. Elle tirera alors au sort parmi la sélection le projet qui obtiendra l’usage de cette terre, usufruit révocable en cas de manquement au projet initial ou de dégradation du milieu environnemental. Les terrains non exploitables seront en propriété Collective afin de réaliser des projets pour le plus grand nombre. Pour endiguer la spéculation immobilière et faire que tous les Citoyens aient un toit, les appartements non utilisés seront également gérés par la Collectivité, en fonction du nombre de personnes souhaitant habiter tel logement et leurs « caractéristiques » (jeune célibataire pour un petit espace, couple pour plus de place, famille avec enfants pour grande maison avec jardin). Ainsi les nouveaux habitants seront sûrs d’avoir un entourage amical et chacun pourra avoir un logement convenable et relatif à ses besoins et ses envies. La Nouvelle Civilisation que nous soutenons est basée sur le Respect des Autres dans toutes leurs Différences, celles-ci étant enrichissantes pour l’ensemble de la société comme pour chaque individu. Cette

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condition obligatoire est garantie par l’Autonomie des Communes et leur Libre Association en Fédération, constituée sur le principe de la Solidarité / Mutualité (les structures favorisées aident celles défavorisées avec, si possible, une réciprocité quelconque), ainsi que par la totale Liberté des Individus, dans le cadre du Respect de leur Contrat envers la Charte de l’Ethique en Société Libertaire, Egalitaire et Fraternelle. Le Progrès et notre Aspiration au Bonheur s’exprimeront par le principe de la Révolution Permanente, dans le but de sans cesse améliorer, en observant les forces / faiblesses, en analysant puis en synthétisant les atouts / risques, enfin en décidant via débats et sérénité des engagements et des mandatés à définir ; tout ceci ouvrant un nouveau cycle. Humains, mais animaux avant tout, nous nous devons de protéger notre environnement que nous avons en héritage pour les générations futures.  E : Mais comment en est on arrivé à un texte si Révolutionnaire ?  M : Tu sais bien que le Peuple était plus que remonté à ce moment-là et que le « beaucoup » qu’il avait exprimé à prime abord au Lendemain du Grand Soir, lui semblait insuffisant (ou du moins perfectible) à la fin de cette année de transition.  E : C’est le moins qu’on puisse dire vu la radicalité des nouvelles Aspirations Populaires.  M : Si tu veux bien, je m’en vais te l’expliquer de ce pas alerte.  E : Allé !!! De la Fédération en Démocratie Directe  Esperanta : J’imagine que vous avez utilisé les leçons du passé sur la mise en place des dogmes et de leur Contestation tout au long de l’Histoire, pour définir comment vivre sans contraintes autres que celles Librement déterminées et acceptées par la société ?  Moa : Je n’aurai pas dit mieux ! Bien évidemment, si tu veux combattre quelque chose efficacement, il faut déjà connaître son ennemi et encore mieux son histoire pour définir ses points

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faibles. Une fois qu’il est terrassé, il est bon de se souvenir des conditions de naissance du système que l’on a rejeté pour en développer un nouveau et s’assurer que celui-ci sera meilleur pour le genre humain et les autres animaux qui nous entourent, tout autant qu’il sera maîtrisable dans ses toujours possibles dérives. E : Alors, maintenant que tu m’as expliqué en long, en large et en travers toutes les péripéties de l’autre monde, tu vas peut-être enfin pouvoir me dire comment fonctionne Utopia, cette civilisation du Bonheur Universel pour tous les êtres vivants sur cette si belle planète bleue ! M : Maintenant je peux, en effet ! Mais tu comprends bien que j’étais obligé de te faire ce rappel en masse de l’Histoire de l’autre monde pour bien saisir le besoin de changement radical attendu par l’humanité depuis des millénaires (et très mal raconté dans les livres scolaires, et pour cause, les états ne voulant pas que nos chères petites têtes en sachent trop et deviennent Contestataires) et comment procéder à la mise en œuvre d’un système fondamentalement différent en quelques temps. E : Oui, mais maintenant j’aimerai bien qu’on passe aux choses sérieuses, que tu m’expliques le monde tel qu’il est aujourd’hui, le passé c’est le passé comme tu le disais si bien toi-même. M : Ok d’accord ! Bon, beh je crois que le mieux c’est d’attaquer d’entrée de jeu par le gros morceau ! Je m’en vais donc t’expliquer comment nous sommes passés en l’espace d’un an et une nuit d’une république élitiste néocoloniale centralisée à une Démocratie Directe(ment) Populaire Humaniste et Fédérale, en faisant une transition par une Démocratie Participative ! E : Ça peut effectivement être une bonne entrée en matière !!! M : Oui, d’autant plus que tout le reste découle (normal puisque ce fut la décision du Peuple) de cette vision en réseau réactif (et inter-actif, dans le sens où toutes les structures s’élaborent en Partenariat avec les autres) plutôt qu’en pyramide lourde de psychos rigidités. Aujourd’hui, nous appliquons strictement la Démocratie dans le sens où le pouvoir du Peuple est géré par le Peuple et pour le Peuple ! Collectif des 12 Singes

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 E : Qui est loin d’avoir toujours raison. Comme disait Coluche, c’est pas parce qu’on est les plus nombreux qu’on a forcément raison et les autres torts !  M : Entièrement d’accord !!! Mais déjà, ici, les gens sont informés dans les moindres détails concernant les aspects liés, directement ou indirectement, aux décisions qu’ils doivent prendre. Toujours dans cette idée de ne plus forcément suivre ceux qui sont censés savoir pour les autres, le Peuple ne se positionne plus qu’en fonction de son analyse, éclairée !  E : Ouais, d’accord, je vois le genre ! Tout le monde se met dans un rôle d’expert qu’il n’est pas et du coup ça peut devenir n’importe quoi avec des choix impulsifs plutôt que mûrement et conséquemment réfléchis.  M : Mais non ! D’une, comme je te le disais auparavant, les Citoyens sont informés de manière contradictoire pour qu’ils puissent se faire une idée, en amont même de toute considération décisionnelle.  E : Beh du coup ça embrouille encore plus les esprits, puisque rien n’est jamais ni complètement bon ni absolument mauvais, tout est toujours dans la nuance. Et connaissant les pochetrons qui déblatèrent sur la politique au bar PMU chez Yvonne du coin, la finesse d’analyse politique est pas franchement au rendez-vous des soifards !  M : Et non, parce qu’en fait, une fois qu’ils ont tergiversé sur le blanc et le noir d’un sujet, ils Participent à un débat animé par de vrais experts et spécialistes de toutes les disciplines concernées par la préoccupation du jour. Même eux ne sont pas forcément d’accord entre eux, ce qui fait qu’on ne pourra pas accuser le Peuple d’avoir pris une « mauvaise décision » puisque même ceux qui savent n’ont pas tranché. Ensuite il y a la séance des questions/réponses, où très souvent des interrogations qui pourraient paraître naïves s’avèrent être lourdes de sens. Enfin, on procède à des ateliers en petit groupe où les esprits se tempèrent mutuellement (autant qu’ils peuvent s’exalter), mais toujours avec la présence d’un spécialiste là pour rétablir la réalité des faits (si besoin est, ce qui n’est pas souvent le cas puisque les gens sont

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informés en amont et que le net est toujours à disposition). Le vote de la décision ne se fera lui qu’avec une nuit (qui porte souvent conseil) et un jour d’écart, pour éviter les jugements et pressions à chaud. Chez nous, les choix se mûrissent et se définissent à froid, comme les meilleures huiles. Au pire, si 60% des spécialistes jugent que le Peuple réagit de manière démesurée, la décision peut être bloquée jusqu’à ce que les débats permettent de trouver une solution plus juste et équilibrée. E : Mouais, mais tu m’ôteras pas de l’idée que tout le monde n’est pas à même de prendre en toute connaissance de cause des choix cruciaux, en utilisant sa raison plutôt que ses sentiments ! M : Mais je n’ai jamais dit le contraire. Pour autant, à partir du moment où les Citoyens sont informés de façon contradictoire sur différents aspects et conséquences d’un même problème à trancher, chacun est capable de prendre une décision éclairée par des spécialistes et motivée par son intime conviction. Pour info, ça ne se passait pas très différemment dans les anciens tribunaux avec le jury populaire. E : Oui, c’est sûr. Mais la politique ne passionne pas tous les gens, à contrario des faits divers qui reflètent l’être humain, sa bassesse et la société qui l’a engendré ! M : C’est clair, mais tout le monde fait de la politique, et souvent, sans même le savoir ! Gérer un budget mensuel pour payer son loyer et faire des choix d’achat, tenir un portefeuille boursier ou un compte bancaire en bon père de famille (comme disait l’autre, p’tite crotte), manager sa famille selon les besoins et envies (voire caprices) de chacun, vivre et travailler avec les autres en composant selon la personnalité de chacun, ses propres intérêts et son mode de fonctionnement ! Tout ça demande beaucoup d’analyse, de réflexion, de compromis et finalement de décision pour définir un choix, qui lui-même devra potentiellement être imposé (ce qui veut dire que la méthode n’a pas été forcément la bonne, car toute décision doit, au moins, avoir un minimum de consentement de la part de chacun, ou au moins du plus grand nombre, sinon ça ne peut pas marcher sur le long terme). E : D’accord, mais c’est impensable que les Citoyens suivent tout Collectif des 12 Singes

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le processus de décision, du vote jusqu’à la validation de la mise en œuvre ! M : Ça oui !! En fait, les votants définissent les orientations à prendre, suite à des débats contradictoires, puis ils désignent, sur la seule base des compétences avérées et des mérites envers le Peuple, une commission chargée de mettre en pratique les choix entérinés par l’Assemblée Générale. Ensuite, il y a toute une série d’aller-retour pour analyser les évolutions et adapter les attentes si besoin est. E : Oui, ça se tient, mais faut pas oublier non plus que tout le monde n’a pas envie de s’exprimer ! M : A ça c’est sûr ! Mais au moins tout le monde à la possibilité de le faire, et en permanence. De notre temps ce n’était qu’une fois tous les 5 ans, maintenant c’est quasiment tous les jours. Mais on n’est pas en Scandinavie où le vote est obligatoire : ici on dit que la parole est aux gens, ils n’ont qu’à la prendre. Si ils ne veulent pas s’exprimer et faire entendre leur voix Citoyenne, tant pis pour eux. Ici on rappelle bien aux gens qu’en l’autre monde on ne leur demandait pas leur avis mais juste de valider un plan de communication politique (même pas forcément des idées ou orientations), leurs opinions ils les donnaient de toute façon, mais au comptoir ou au cours des repas. Alors qu’à Utopia, on demande l’avis des gens qui auront à vivre avec les décisions prises, ensuite si ils n’ont pas envie de donner leur point de vue, libre à eux, mais ils ne pourront pas dire qu’on a décidé à leur place ou dans leur dos. On n’est pas là pour juger, mais juste pour que chacun Participe, à la hauteur de ses motivations et engagements, à définir la vie de la Cité et de la Fédé ! E : Beh parlons en de la Fédération. Comment ça marche ton truc ? Parce que depuis que la France est France, le pays a toujours été centralisé à fond que je sache ! M : Depuis le roi « soleil » (qui ne brillait pas par son amour du Peuple, mais plus de ses nombreuses maîtresses) ! Sinon les autres rois avant lui avaient galéré pour instaurer et surtout crédibiliser un pouvoir central fort. E : Sûrement, mais si la république a toujours été déclaré une et Collectif des 12 Singes


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indivisible, c’est bien pour une raison !  M : Oui, rassembler pour mieux régner ! Comme chez les cocos, le pouvoir central de l’état n’a jamais pu supporter l’idée de partager ses prérogatives et ses compétences décisionnelles ! Ç’aurait été l’ « amoindrir » selon la pyramide jacobine en place depuis 1789, alors qu’on a bien vu par la suite que le système centralisé se sclérosait de lui-même, tout seul comme un gland ! Il est vite devenu psychorigide car éloigné du réel, dans ses hautes sphères où nos dirigeants sont censés tout savoir, mais où ils ne peuvent rien faire car ce n’est pas eux qui décident mais c’est toujours l’échelon supérieur. Jusqu’à arrivé au sommet de l’édifice, où l’on a tellement de choses à gérer que tout prend énormément de temps et les décisions sont souvent reportées aux calendes grecques (décaler l’échéance à une date si improbable que cela n’arrivera jamais) car il faut sans cesse un complément d’informations que seuls des experts nommés par une xième commission, coquille au sens vide (juste crée pour l’occasion et donner du travail aux amis des bancs de l’ENA ou autre école prestigieuse), peuvent mener « à bien ». Cela a toujours donné des tonnes de rapports, souvent très constructifs, mais tout aussi régulièrement rangés au fond d’un tiroir car jugés trop dérangeants ou allant à l’encontre des mauvaises vieilles habitudes !  E : C’est un peu vrai ce que tu dis, mais au moins, chaque région et département de France étaient logés à la même enseigne !  M : Que tu crois ! Demande aux gens de la Corrèze comment ils perçoivent l’aménagement du territoire depuis 1789 et même depuis que Chirac, l’enfant du pays, était devenu président ! Peu te diront que le fait que le pouvoir soit à Paris et centralise la France, a permis de véritablement aménager la région et de la sortir de son isolement (je ne parle pas de l’autoroute ClermontFerrand-Béziers, mais de structures et infrastructures globales permettant de développer en profondeur les activités).  E : Et comment ça fonctionne ici alors ?  M : Chaque Région, Collectivité de Commune et Commune, est Autonome dans le cadre d’une Charte Fédérale Librement Collectif des 12 Singes

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acceptée par les habitants ! Cette charte garantie des Droits, autant qu’elle engage des Devoirs !!! Au sein de chacune de ces structures, l’accent est mis sur le principe de subsidiarité, c’est-àdire que les régions et Collectivités locales qui sont bien pourvues et qui fonctionnent bien, aident financièrement et transfèrent des compétences et savoir-faire à celles qui sont moins bien loties ou qui connaissent des difficultés. Le but du jeu est de faire en sorte que chacun trouve sa place dans une France multiple, où l’Île-deFrance (avec la plus forte densité de population) n’est en rien supérieure à la Lozère (le « désert » verdoyant français). Si tous les coins perdus de notre beau pays ont la possibilité matérielle d’être dynamique, il y a moins de disparités dans l’aménagement du territoire, et il y a d’autant plus de néoruraux (des gens qui sont issus de villages, mais pas du milieu rural … mais qui s’y installent quand même, par plaisir) et de rurbains (citadins ayant fui la pollution et le stress des villes) pour faire vivre et animer nos campagnes qui étaient en voie de désertification. Ça évite d’avoir des mégalopoles d’un côté, avec tous les risques et tensions que cela engendre, et des villages morts de l’autre (où les rares derniers habitants sont livrés à eux-mêmes). E : C’est bien beau tout ça, mais comment vous faîtes si tout le monde est maître en son royaume, pour prendre des décisions Collectives ? M : Bin c’est simple, on agit local mais on pense global ! Les Montalbanais décident de ce qu’ils veulent faire de Montauban, mais ça ne les empêche en rien de dire comment ils souhaiteraient que la France évolue, puisqu’ils font partis d’un grand tout nommé Fédération. E : OK, mais comment vous gérez après avec les basses querelles de voisinage ? Parce que, genre en matière de traitement des déchets, tout le monde veut que le problème soit traité, mais NIBY ! M : ? NIBY ??? E : Not In my Back Yeard (pas dans mon jardin) !!! M : Ahhh ! C’est effectivement le genre de point délicat. Mais les gens ont appris à faire des concessions. Si on installe une usine de Collectif des 12 Singes


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retraitement ou quoi que ce soit d’autre qui puisse être perçu comme une nuisance, les populations locales savent pertinemment que chacun de ses voisins a également eu son lot de merde à gérer ! C’est donnant-donnant, on fédère (mise en commun) ce que personne ne veut et on le mutualise (répartition à parts égales pour ne pas faire de jaloux) pour que tout le monde Participe et se rende bien compte de la gestion (surtout la fin de vie, mais la fabrication aussi bien évidemment) des productions humaines. En plus, ce genre de décision était auparavant imposé par le préfet ou une obscure assemblée de notables qui louvoyaient pour que ce soit les petites entités locales qui hébergent ces structures dont personne ne voulait, au prétexte que eux n’avaient pas la place et que ça rapporterait de la taxe professionnelle au patelin. Ce en quoi les maires concernés voyaient des dollars dans leurs yeux, en se disant qu’ils pourraient baisser les impôts locaux tout en améliorant les services à leur population, ce qui leur permettrait d’être plus facilement réélu. Mais justement, les Citoyens en avaient assez que des décisions aussi importantes ne soient pas soumises au vote des habitants concernés. A présent, tout le monde gère un peu des merdes des autres (d’autant plus qu’avec les nouveaux modes de consommation et procédés de recyclage, il n’y a plus grand-chose à jeter, mais beaucoup à transformer, de manière plus écologique et moins voyante), plutôt que quelques-uns deviennent les décharges à ciel ouvert des grandes villes.  E : Mais tu vois comme c’est déjà problématique de gérer des décisions locales, comment veux tu que tous les Français s’entendent pour définir et mener à bien des projets communs ?  M : En fait, ça fonctionne à deux niveaux : celui du Peuple, et celui de ses Mandatés ! Lorsqu’une Assemblée Locale prend une décision, elle nomme en même temps trois Mandatés pour aller informer l’Assemblée du niveau global supérieur des orientations prises. Déjà à ce niveau, les Assemblées Régionales peuvent suspendre un vote des Collectivités de Commune ou des Communes, si elles ne Respectent pas la Charte Ethique de la Fédération ou si elles bafouent des Contrats Sociaux pris avec

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d’autres structures et qui n’auraient pas été préalablement dénoncés par les deux parties d’un Commun Accord. Ensuite, l’ensemble des trinômes d’ambassadeurs, Mandatés pour délivrer les résultats des séances internes et en débattre dans un cadre défini, se réunis pour échanger les points de vue de chaque section locale et développer de nouveaux concepts en fonction des expériences, arguments et orientations de chacune des entités représentées. Finalement, les Mandatés retournent aux bercails et font une synthèse de ce qu’ils ont vu et entendu à l’instance supérieure afin de favoriser le brassage des idées et développer la remontée et la redescente d’informations. Puis le cycle recommence, avec d’autres personnes selon les missions à effectuer. Mais au-delà de tout ça, chaque structure est clairement Indépendante et Autonome !!!  E : Justement, si chacun est Autonome, la France étant un pays multirégional, le pays a dû imploser avec ce mode de fonctionnement, il ne doit plus rester grand monde dans votre Fédé !  M : Figures toi que non, même si ça aurait pu être le cas, vu comment la France avait été découpée n’importe comment sous la Révolution bourgeoise de 1789 (taillée à la serpe afin d’éviter les conglomérats régionaux identitaires et donc potentiellement Contestataires voire Frondistes/Sécessionnistes) !!! A part les Basques (avec qui nous, et les Espagnols, avons de très bons rapports) qui ont instauré une entité purement Indépendante de leur marteau et de leur enclume, même les Corses sont restés dans le giron de l’ancienne France. D’une, on leur a demandé leur avis, ce qu’aucun gouvernement n’avait jamais fait mais qui aurait tant clarifié et apaisé les choses, et ils ont massivement déclaré leur Amour à la Fédération, et de deux vu que les insulaires ont enfin le pouvoir qu’ils méritent, la Corse est redevenue l’île de beauté, sans grains de plastiques explosifs ni cagoules. Pour bien comprendre, il faut se dire que l’Autonomie et la Liberté sont la base de tous rapports humains Equitables, mais que si c’est fait pour rester seul dans son coin, leur intérêt est nul !!! Une île, ou autre, isolée car trop fière de jouir sans entraves ni concessions

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qui découlent de la vie dans un cadre commun, devient vite une prison « dorée ». Quiconque te dira que le repli sur soi ou les siens est un pur bonheur car on y est mieux compris, est un menteur ou quelqu’un qui n’a pas vécu cette situation relativement longtemps (car on a vite fait de toujours parler des mêmes sujets, d’avoir des avis qui n’évolueront jamais, ce qui amène à l’ennui puis la frustration de ne pas connaître d’autres choses) ! Ainsi, nous Respectons les Différences (voire nous les encourageons pour enrichir les débats) tout autant que nous arrivons avec succès à trouver des centres d’intérêts communs pour continuer à vivre en Harmonie et bonne intelligence !!! E : En reprenant l’exemple des Basques, qui ont toujours été à cheval entre deux nations et différents des indo-européens, comment vous gérez les relations entres Membres et nonAdhérents à la Fédération et à ses engagements ? M : C’est le moins compliqué en fait. On établit des Accords, des Partenariats, un Contrat Social (ou de Développement ou que sais-je encore) dans le but de Fédérer les besoins concernant les projets qui incluent plusieurs entités, affiliées ou non à une structure commune, afin de Mutualiser les efforts. Ils échangent alors des compétences, les résultats de différentes expérimentations menées chez chacun ou ailleurs, ainsi que des points de vue selon les experts et spécialistes accrédités au sein de leurs organisations. Pour les non-Adhérents à Utopia, le Respect des choix de chacun suffit à assurer la Paix civile, sachant qu’il n’y a pas de barrière absolue car les portes restent ouvertes, et que l’on voit des non Utopiens travailler (moyennant finance puisqu’ils n’adhèrent pas à notre système de Participation). E : Mouais, mais je suis sûr que ça a crée une France à plusieurs vitesses et niveaux de Libertés, Droits et devoirs ! M : Pas tant que ça ! D’une part parce qu’il y a un minimum légal à Respecter, à savoir la Charte Ethique qui a été définie et Librement Acceptée par les populations concernées qui souhaitaient intégrer la Fédération, avec tout ce que cela comprend comme Droits et devoirs, et surtout parce que ce qu’une Région met en place et qui peut satisfaire une autre entité,

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se sait très vite grâce à des rapports de synthèse et d’analyse disponibles sur les sites internet des e-stitutions. Ainsi, même les non-Adhérents copient nos meilleures idées. Alors qu’avant, les Citoyens n’avaient aucun moyen, si ce n’est de patienter 5 ans minimum pour espérer qu’un candidat ait repris l’idée, d’interpeller leurs soi-disant représentants (qui ne représentaient qu’eux-mêmes et leur cour versaillaise locale) pour leur exprimer ce qu’ils voulaient qui soit mis en place ! A présent, si une entité fait des choses jugées intéressantes, ça se répand comme une traînée de poudre et si d’autres populations souhaitent faire de même, elles n’ont plus qu’à le voter : sitôt décidé, sitôt exécuté !!! E : Et vos rapports avec les restes du monde ? Parce que j’imagine que les autres ne voient pas les choses sous le même angle que vous ! M : Bien sûr que non, puisqu’ils n’ont pas la même culture ni la même Histoire !!! Pour autant, tous les pays fonctionnent sur le même principe, à savoir le pouvoir directement au Peuple. Surtout, on a privilégié, notamment au niveau européen, un fonctionnement en réseau où chacun est Autonome mais doit Respecter des engagements précis. Nous avons par exemple crée la Fédération Uni d’Europe, où l’on Respecte les positions de chacun, tout en s’efforçant de créer une certaine Harmonie dans un ensemble ethnico-politico-éco-culturel aussi complexe. E : Mouais, autant dire que vous avez redonné toute leur place aux états et aux nationalismes étriqués ! M : Non, nous avons pris en compte les Différences et spécificités de chacun quant à leur développement et à leur évolution, tout en favorisant les échanges culturels et le partage des expériences. Ce que l’Europe n’avait pas réussi à faire, en-dehors de l’économie, en forçant des Peuples différents à rentrer dans un même moule défini par les vainqueurs de la seconde guerre mondiale, nous l’avons achevé en définissant un cadre commun suffisamment large pour laisser des marges de manœuvre aux pays selon les habitudes et modes de pensée, tout en précisant des points incontournables pour le fonctionnement serein et équitable des sociétés membres.

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 E : Beh c’est ce qu’avait fait l’union européenne en son temps !?  M : Oui et non, car elle était intransigeante sur des points de détail, mais trop laxiste sur des axes cruciaux. A sa décharge, il faut dire, encore une fois, que c’était surtout de la faute des dirigeants nationaux qui ne voulaient jamais rien lâcher, alors que les Peuples étaient plus ouverts au dialogue (même si ce n’était pas forcément le cas en terme d’orientation) !  E : OK d’accord, et pour la propriété privée alors ? Parce que ça aussi c’est un sacré morceau qu’on se trimballe depuis des siècles ! De la propriété privée… et donc de la répartition de l’argent  M : Dans toutes les constitutions, depuis que la civilisation est monde, la propriété privée a toujours été inaliénable … jusqu’à Utopia ! Par contre, il faut bien comprendre que la propriété privée est clairement à la base de toutes les inégalités et aliénations sociales !!!  E : En quoi ?  M : En quoi ?!?!?! En que beaucoup possédaient des terres, des droits de passage, des accès à l’eau et autres privilèges hérités de leurs ancêtres mais qui étaient complètement injustifiés !  E : Ben non, pourquoi ? Puisque ça venait du passé, ça veut juste dire que d’autres c’étaient cassés le cul pour obtenir tout ça !  M : Non, parce que la Révolution, bourgeoise de 1789, a abolie les privilèges (du moins pour les deux états possédant Ŕ noblesse et clergé Ŕ, cette autre classe s’en étant alors crée sur-mesure de nouveaux) mais s’est empressée (car les bourgeois étaient aussi de grands propriétaires terriens) de maintenir et même de sacraliser la propriété privée, vol du bien commun au profit des intérêts particuliers comme disait Proudhon !  E : Peut-être, mais je vois pas ce que ça à voir avec les problèmes du IIIè millénaire !  M : Ça a à voir déjà avec la spéculation immobilière et foncière !!! Non seulement une usine pouvait s’implanter Collectif des 12 Singes

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n’importe où sans considération des attentes et réflexions des Citoyens riverains puisque n’importe quel propriétaire pouvait vendre à n’importe qui, mais surtout ça alimentait la pénurie de terrains et des logements. Dans le cas des terrains, beaucoup de jeunes qui souhaitaient vivre de la terre (directement ou qui en avaient besoin dans le cadre d’activités annexes) éprouvaient de grandes difficultés pour s’installer. Leur motivation était là, mais il suffisait qu’un plus riche qu’eux, qui voulait également produire ou juste attendre que les prix continuent à flamber (genre Depardieu dans le vignoble languedocien), surenchérisse pour que celui-ci qui avait déjà un patrimoine s’enrichisse, au détriment du pauvre qui voulait juste vivre un tant soit peu décemment de son activité. E : C’est ce qu’on appelle la loi du marché, que le plus fort ou le mieux pourvu gagne ! M : Et que les autres marchent derrière lui ou crèvent ! Justement on n’en voulait plus de ce genre de système. Ce qu’on voulait c’est que chacun ait sa chance pour créer son activité et pas que les faibles travaillent tous pour les forts, comme avant. D’autant plus qu’avec l’aménagement du territoire en infrastructures de communication et de transport rapide (avions et TGV), bon nombre de gens du cru éprouvaient le plus grand mal à se caser à juste prix. E : C’est la rançon de la gloire quand on habite une belle région, il faut du soleil pour tout le monde ! M : Bien sûr, je n’ai pas dit le contraire, mais comprend bien aussi (sans faire de préférence régionale) que les locaux qui travaillent dans le coin ont un intérêt prioritaire à se loger décemment et ce à des prix corrects, que des Parisiens ou autres qui ne vont dans leur belle maison qu’une fois de temps en temps (maison secondaire, ça veut dire ce que ça veut dire). Surtout qu’encore une fois, beaucoup avaient repéré le bon filon et avaient acheté au ras des pâquerettes des quasis ruines pour les retaper et les revendre avec une très belle plus-value. E : Normal si ils ont sué sang et eau pour refaire à neuf un bâtiment délabré ! Collectif des 12 Singes


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 M : Oui, sauf qu’ils faisaient encore une énorme bascule commerciale, juste parce que pendant qu’ils rénovaient, les prix grimpaient tout seul, donc à la vente, au prix justifié de la remise en état s’ajoutait celui de la flambée spéculative. Du coup, les locaux devaient essayer (chose peu évidente, car il n’y avait pas des masses de maisons habitables, à des prix corrects, puisque c’étaient elles qui étaient parties en premier) de se débrouiller pour se loger là où ils pouvaient, quitte à faire des bornes dans la montagne pour aller sur leur lieu de travail. Je me souviens d’ailleurs qu’il y avait un éleveur de brebis qui ne pouvait louer de terrain (pas de sou) pour faire paître son troupeau, chose qu’il fit sur la propriété d’une dame de la haute qui avait hérité de ces terres. Elle ne venait jamais en province, n’utilisait pas son terrain, mais elle gagna en procès contre cet honnête travailleur, alors que le code agricole précise bien, depuis 1945, que des terrains agraires laissés en friche peuvent être réquisitionné. Tout comme les appartements, sachant que presque 10% étaient dans ce cas à Paris, alors que les gens avaient du mal à se loger correctement.  E : Et comment vous faîtes vous alors ?  M : On y est allé avec des pincettes, parce que dès qu’on souhaitait parler sérieusement de remise en cause de la propriété privée, tous les boucliers se levaient, alors que c’était la base même de l’exploitation de l’humain par l’humain, sur le fondement aussi injuste que l’héritage du passé. La Révolution de 1789 avait bien réussi à exproprier l’église de ses bâtiments (que le Peuple avait construits) et de ses biens (que le Peuple avait financés). En fait, on a organisé beaucoup de débats pour prendre les points de vue de différents interlocuteurs et types d’acteurs sur ce genre de sujet. On s’est alors rendu compte que les gens avaient peur car ils pensaient qu’on allait les virer de chez eux pour installer d’autres personnes, comme ça, du jour au lendemain. Alors qu’en réalité, ce que nous souhaitions c’était redéfinir civilisationnellement la notion de propriété !  E : Justement, c’est quoi alors votre point de vue à ce sujet ?  M : Notre point de vue c’est que tout ce qui n’est pas utilisé par Collectif des 12 Singes

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autrui appartient à tout le monde !  E : Je vois le genre, du coup rien n’appartient à personne, tout appartient à tout le monde. Mais si tout est donné comme ça, pourquoi se faire chier dans la vie ?  M : Parce que tout n’est pas donné comme ça, comme tu dis, c’est plutôt prêté avec obligation de maintenance et qu’on se doit de garder une certaine logique entre ses envies et ses besoins ! Et puis on pratique quand même une certaine forme de méritocratie (autant que de Solidarité) pour départager plusieurs demandes sur une offre. A présent, les logements sont distribués en fonction du nombre de personnes qui souhaitent y habiter et de leurs caractéristiques (célibataire, couple sans enfant et qui en veut ou pas, famille recomposée, famille nombreuse, personnes âgées). L’offre de logement s’adapte à la typologie des demandeurs et à leurs besoins. Du coup, on ne voit plus de couple sans enfant et qui n’en veut pas habiter un F5 alors qu’une famille nombreuse s’entasse dans un studio. C’est juste une question de logique et d’équilibre entre l’offre et la demande. Dans d’autres domaines, des objets sont à la Libre disposition des personnes, dont elles ont la charge et la responsabilité, jusqu’à ce qu’elles ne les utilisent plus. Plutôt que de faire comme les sales gosses qui braillent parce qu’un autre joue avec leur jouet alors qu’ils ne le regardaient même plus (on veut toujours ce qu’on n’a pas, on ne veut jamais ce qu’on a déjà), maintenant les jouets appartiennent à la Collectivité (c’est-à-dire à tout un chacun) et n’importe qui peut s’en servir tant qu’il en a besoin (en préservant et garantissant la future utilisation par d’autres, autrement dit, en prenant soin des biens de la Collectivité), ensuite ça tourne ! Pour les terrains c’est pareil : c’est la Collectivité qui vit autour de ces terres qui en a la charge, à elle de choisir les bons projets pour le Respect de son environnement et de son développement. Et encore une fois, celui qui construit possède, du moins tant qu’il en à l’usage.  E : Mouais, en tout cas, ça n’engage pas les gens à produire, si le fruit de leur travail peut leur échapper !  M : Mais tu crois que c’était comment avant, faut que t’arrêtes de

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déconner ma belle !!! Tu crois que les artistes faisaient quoi quand ils signaient avec une major ? Ils cédaient leurs droits d’auteur pour récupérer les miettes des ventes, après les coûts exorbitants du rouleau compresseur du marketing/communication. Idem pour les inventeurs et autres découvreurs de toute sorte. Je comprends bien ta réflexion, elle témoigne des errements d’une époque sombre. Mais ici nous appliquons le Collectivisme, pas le communisme autoritaire. Même si la propriété est à tous, chacun gère ce qu’il fait de son bien d’usage (dans le Respect de règles contractuelles) : la mise en commun signifie que tout est figé dans un moule normé, alors que nous privilégions l’esprit d’innovation et d’engagement par une r��elle Indépendance. E : Mais tout ça, c’est des cas très particuliers. Et dans l’économie de tous les jours et de monsieur/madame tout le monde ? M : Ce n’était pas mieux. Un patron monte sa boîte, il en chie des ronds de chapeau, puis il commence à employer et fait alors comme le bizutage : j’en ai chié pour que ça marche, maintenant que c’est le cas, je t’embauche, mais ne crois pas que les choses seront plus faciles pour toi que ça ne le fut pour moi ! E : Ce qui est normal, car les employés arrivent dans une entreprise qui tourne correctement, justement parce que d’autres ont essuyé les plâtres auparavant. En soi, ça ne me choque pas plus que ça ! M : Mais c’est clair que certains ont fait d’énormes efforts et de sacrifices pour que l’entreprise fonctionne, mais après il faut bien comprendre aussi que c’est les employés, leur motivation et leurs compétences qui font que la société peut se développer et gagner des parts de marché. Malheureusement, très et trop souvent, l’employeur effectue de nombreuses pressions sur le travail bien fait (normal, pour ne pas casser les efforts de celui qui a monté la boîte, mais quand même), crée du stress à l’efficacité (j’ai travailler comme un fou sans compter mes heures, tu dois faire sinon pareil, au moins aussi bien dans la motivation), le tout avec un comportement de grand manitou-patron (j’ai réussi, je suis le plus fort, c’est moi le boss). Si tu pimentes le tout d’une

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différence énorme de salaire (alors que si l’entreprise est là où elle en est c’est grâce à celui qui a monté et lancé sur les rails la boîte, mais pour qu’elle reste bien positionnée et s’améliore, c’est aussi grâce au travail des employés, où leur salaire est une infime miette de la valeur Ŕ et donc du bénéfice Ŕ produite : le boss roule en Mercedes, les employés qui font que la boîte tourne et se développe, en Fiat), tu comprends bien que le fonctionnement n’est pas juste, du moins dans la pensée utopienne. E : Beh ouais mais bon, qu’est-ce que vous proposez vous alors ? M : Déjà, on favorise à fond la création de Coopératives, où il y a plusieurs associés à un projet, et où tous les employés peuvent à terme faire parti des actionnaires. Non seulement ça facilite la création d’activité car les risques mais aussi, et surtout, les compétences sont associés pour plus d’efficacité, mais en plus ça motive d’avantage les porteurs de projet car ils savent que leurs Partenaires (plutôt qu’employés) seront véritablement engagés dans la réussite de l’expérience. E : Et pour ceux qui veulent monter leur boîte tout seul ? Parce que autant c’est difficile et exigeant de porter à bout de bras un projet mais au moins on le fait comme bon nous semble, autant être à plusieurs peut ralentir le développement par la prise de décision stratégique en débats ! M : Certes, mais ceux qui veulent partir seul à l’aventure peuvent le faire, rien ni personne ne les en empêche. Par contre, une fois l’entreprise lancée, il faut bien que la personne comprenne que si elle a beaucoup à gagner en embauchant des gens, en tant que créateur de développement, elle doit les considérer non pas comme ses esclaves à sa solde, mais bien comme des Partenaires dans la réussite du projet. Tout seul, même le plus grand génie n’est pas grand-chose : l’Union fait la force, mais les Participants doivent être considérés comme des Partenaires et doivent en cela voir leurs compétences et leur motivation clairement reconnus. Ceux qui restent dans le navire ne doivent pas être considérés comme des mousses, mais bien comme des coéquipiers du capitaine, qui ne peut pas jeter son bateau sur les rochers en prenant des décisions à l’emporte-pièce contre l’avis de son

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équipage !  E : Je suis déjà un peu plus d’accord avec ta vision des choses. Mais tout ça concerne plutôt la redistribution de l’argent que la propriété privée en tant que telle.  M : Oui, sauf que l’un découle conceptuellement de l’autre !  E : La richesse des uns provient de l’usurpation privée de la propriété de tous ? C’est ça que tu veux dire ??? Donc s’il n’y a plus de propriété privée, au profit d’une propriété d’usage, est-ce qu’on peut dire du coup qu’il n’y a plus de riches car tout le monde est devenu riche ??? … ET DONC DE L’argent !!!  M : Très bonne question, merci de l’avoir posée !  E : Mais encore ??? Si vous vouliez vous Emanciper, il fallait arrêter l’égoïsme ambiant de fin de millénaire. Dans l’autre monde, c’était vraiment chacun pour sa gueule et Dieu pour tous !  M : Ouais, sauf que dieu était surtout pour que le meilleur gagne ! Mais sinon c’est vrai que nous étions, même en matière de mieuxvivre, en compétition totale et absolue entre groupes humains. Ceux qui trouvaient un truc utile s’empressaient d’y apposer un brevet pour que personne n’en profite, sauf moyennant finance.  E : Ça me faisait vomir quand je voyais que l’Afrique et autres contrées assistaient, impuissantes, à la décimation de leur jeunesse (et autres forces vives, c’est toujours les meilleurs qui partent les premiers). Alors que les nordistes étaient plutôt bien soignés, les sudistes pouvaient crever la gueule ouverte ; ils n’avaient pas assez d’argent (« normal », depuis le temps où les pays du Nord pillaient les ressources à leur profit et pour les dictateurs qu’ils avaient mis en place pour assurer la stabilité Ŕ plutôt le chaos vu les tensions exacerbées Ŕ des pillages) donc ne méritaient pas de vivre (vision des industriels pharmaceutiques, épaulés par les politiques qui ont laissé faire).  M : C’est sûr qu’avec tout le pognon que les oligopoles pharmaceutiques engrangeaient, ils auraient pu faire un geste : Collectif des 12 Singes

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mais le capitalisme ne fait jamais de social, c’est sa règle d’or, quoi qu’il en soit et qu’il en coûte : rien à foutre des autres, t’as qu’à payer ; si tu ne peux pas tant pis pour toi, c’est ton problème ! C’est bien toute la cruauté des brevets !!! E : Oui, enfin, je me rappelle aussi que par rapport à ça, il y avait pleins de gens qui contournaient le système (autant que possible) en brisant les brevets et autres propriétés intellectuelles pour les mettre à disposition de tous ! M : Tout à fait, heureusement que ces gens étaient là ! Vive les Indisciplinés qui font tomber les disciplines non seulement absurdes mais aussi inhumaines ! Ton exemple avec les médicaments était très bon, car il révèle pour des questions morales (de santé) des positions amorales (seul l’argent permet de se soigner). Et c’est tout aussi applicable à d’autres brevets, moins sensibles mais aussi importants : les technologies liées au développement durable (car la propreté et le Respect de l’Environnement ne sont pas négociables), la Culture (si les philosophes Grecs avaient breveté leurs idées, peut-être que la Démocratie Athénienne n’aurait pas vu le jour, et sûrement pas sous sa forme si épanouie). En somme, toutes les innovations, tant technologiques qu’intellectuelles, devaient profiter au monde entier et non aux seuls possédants et personnes suffisamment bien pourvues. E : Hum, je comprends bien là le choix de civilisation : soit une société égoïste où ceux qui trouvent génèrent de l’argent pour leur pomme au détriment de l’Intérêt Général, soit un Mutualisme où tout ce qui peut être utile à l’Humanité est mis gratuitement à sa disposition pour le Bonheur de Tous (la contrepartie, non financière, étant assurée par un total Libre Accès à ce qu’on fait les Autres). M : Très juste, et c’est en cela que l’autre monde à basculer vers l’Anarchie Collective et Mutuelle, justement parce que devant l’urgence de notre civilisation qui détruisait plus qu’elle ne construisait, il fallait que toutes les bonnes idées et intentions se Fédèrent et se complètent pour trouver des solutions adaptées. Chose possible que s’il n’y a pas de barrière entre ceux qui

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cherchent, ceux qui trouvent, ceux qui utilisent et ceux qui éliminent / recyclent. Ainsi, la notion d’argent était d’elle-même remise en cause. Obligatoirement, pour que notre nouveau système d’échange fonctionne (sans contrepartie financière), il fallait non plus que les uns travaillent pour les autres, mais que les uns Participent avec les autres : l’un produit des médicaments, l’autre du pain, un troisième des machines, un quatrième de la musique et tous bénéficient des produits/services de chacun. La Coopération a toujours été plus avantageuse sur le long terme que la compétition. Les uns bénéficiant des bienfaits de tous les autres, il n’y a plus de notion d’égoïsme de l’intellect (il ne faut d’ailleurs jamais oublier que l’on est « intelligent » que grâce et par les autres, car tout ce que nous savons est une évolution de la pensée Collective depuis l’aube des Temps) et tout le monde profite des progrès de chacun. E : Tu peux rentrer dans le détail de ce monde sans argent, parce que même si je pouvais le souhaiter, je n’avais jamais réfléchi à son éventuelle mise en place. M : Beh quand tu sais que l’argent coûte cher à gérer et qu’il faut beaucoup de monde pour vérifier que la monnaie sonnante et trébuchante soit encaissée (alors qu’il y a tellement de choses plus utiles à faire), tu te dis qu’on peut faire mieux ! C’est relativement simple en fait : si on considère, à juste titre, que le temps c’est de l’argent, Utopia a donc pris le problème par l’autre bout en définissant que l’argent c’est du temps. E : Pour l’instant je te suis ! M : Bon, alors je continue. Donc, comme l’argent c’est du temps, il suffit que tout le monde travaille comme avant (en terme de temps) pour avoir accès à une quantité définie de biens et services en relation avec le temps de production effectué. E : Jusqu’ici tout va bien, mais plus dure pourra être la chute. Développe, je t’écoute ! M : La vraie différence à Utopia, c’est que tout le monde doit Participer, non pas en échange de la stricte valeur marchande du temps passé, mais pour avoir Librement accès à l’ensemble des prestations produit par les autres Participants ! Collectif des 12 Singes

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 E : Je comprends pas là.  M : Pour revenir à notre autre monde, tu bossais 8 heures à raison de 8 € de l’heure et tu pouvais donc t’acheter pour 8*8 = 64 € de biens de consommation. A Utopia, tu Participes 8 heures et tu prends en échange ce que tu veux puisque tout est en Libre accès en contrepartie de l’effort de Participation fourni !  E : Mouais, mais du coup c’est la razzia et on passe dans un système d’hyperconsommation !  M : Beh non, c’est pas parce que tout est gratuit (en échange d’heures de Participation) que tu vas mettre une télé dans les toilettes ou que tu achèteras 3 baguettes de pain si tu n’en manges qu’une !  E : Beh si, pourquoi pas ?  M : Bien sûr que tu peux le faire, personne ne l’interdit, mais il n’y a eu que quelques abus au début, justement parce que tout était à profusion et que tout le monde souhaitait en profiter, mais maintenant que les choses sont installées, les gens font vraiment en fonction de leurs besoins puisqu’ils savent qu’ils peuvent se resservir et prendre du rab autant de fois qu’ils souhaitent !  E : Peut être que les gens n’abusent pas en quantité, mais alors ils le font en qualité !  M : Complètement !!! Mais pour autant ils n’en abusent pas. J’imagine que tu sous-entends que tout le monde voulait, par exemple, avoir une Ferrari. Bien sûr, tout le monde veut en profiter et avoir une belle voiture, mais aller tous les jours au boulot en Ferrari ça casse le dos et ce n’est pas pratique. Du coup, seule compte la dure loi du capitalisme : seule les meilleurs restent, non plus par rapport à des prix pas chers, mais uniquement en se basant sur la qualité. On achète plutôt une class A qu’une twingo, vu qu’il n’y a plus de différence de prix.  E : D’accord, donc soit la twingo évolue pour être compétitive en termes d’attraits, soit ?  M : Soit l’usine s’adapte pour produire, de manière Indépendante, des class A. Les Utopiens s’en fichent du modèle de leur véhicule, seul compte son adéquation avec la demande. En fait, il n’y a plus de compétition entre marques ou autres, mais juste

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entre différents projets, où ce n’est plus le puissant qui gagne (car il investit à fond en marketing ou casse les prix) mais véritablement le plus efficace et adapté ! La même meilleure preuve que l’Anarchie marche, c’est le capitalisme ! E : Hein, tu peux me la refaire celle-la ? M : En fait, les deux fonctionnent sur la totale Liberté (l’origine des Libéraux se trouvent dans les Contestations du XIXè siècle, à Gauche et au centre droit) Individuelle, sauf que le capitalisme sanctionne par l’argent et le pouvoir, là ou l’Anarchie laisse faire tant que cela correspond à un besoin (« rentable » ou non) et répond aux valeurs de la société (humaine s’entend bien sûr). Les deux systèmes visent l’efficacité optimale en répondant au mieux aux besoins (exprimés ou non). La différence de taille c’est que le capitalisme est sans foi ni loi et que sa devise est « que le meilleur gagne », là où l’Anarchie permet même au petit de s’épanouir avec pour leitmotiv que « l’important est de Participer ». E : Et tout ça tient comment ? M : Par le fait que tout le monde (en tout cas ceux qui souhaitent bénéficier du système) Participe, à son niveau, en fonction des ses compétences/capacités et de ses envies ! E : Mais du coup tout le monde veut être artiste ou faire ce genre de métier attractif. M : Non, d’une parce qu’être artiste ça ne s’invente pas et que la sanction du public peut être radicale. Si tu veux, il n’y a pas d’organisme qui sanctionne l’utilité ou non de la Participation de chacun. C’est à tout le monde de savoir si il est utile à la société et si son activité l’épanouie autant qu’elle devrait, sinon il change ! En plus, vu que nous sommes dans une civilisation de Solidarité, et non d’assistanat, les gens veulent bien s’entraider, mais pas au profit de crevards qui ne rendraient pas la pareille. Au-delà de ça, on a remplacé partout où c’était possible les humains par des machines (caissières remplacées par un lecteur de code barres pour gérer le stock, automates électroniques à la place des travailleurs à la chaîne), afin d’employer les personnes a des tâches plus intéressantes (et moins fatigantes) pour elles et utiles à la Collectivité. On retrouve ainsi davantage de personne Collectif des 12 Singes

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pour s’occuper des enfants et des vieux, entretenir les espaces verts, effectuer des travaux d’aménagement ou de réparation. E : Peut-être, mais il doit y avoir pleins de boulots que personne ne veut faire ! M : Bien sûr, mais déjà vu que tout le monde Participe, le temps de Participation a été ramené à 20 heures par semaine (à organiser comme l’on souhaite, en fonction des besoins et de ses collègues) et les métiers contraignant ou nécessitant de grandes compétences ont vu leurs horaires ramené à 16 heures hebdomadaires, justement pour encourager les vocations. Si tu trouves qu’ils sont privilégiés, rien ne t’empêche de le faire aussi ! En plus, on amplifie la motivation de tous les Participants avec des points retraite pour partir plus tôt du monde actif pour profiter davantage du monde récréatif. E : Par contre, je suis sûre que vous devez galérer pour trouver des entrepreneurs, des gens prêts à prendre des risques pour lancer des projets ! M : Même pas !!! D’abord parce que tout est fait (notamment d’un point de vue administratif) pour faciliter la vie à ceux qui tentent des expériences (qu’elles marchent ou pas, elles enseignent beaucoup de choses et à tout le monde) car les bienfaits pour l’individu comme pour la société peuvent être importants. En plus, preuve que l’argent n’est pas le moteur essentiel de l’humain, beaucoup d’entrepreneurs connaissaient de terribles difficultés (surtout au démarrage) et le fait de vivre correctement de son activité était loin d’être garanti ! En outre, c’est souvent dans les associations ou autres structures, que les gens se donnent à fond … en tant que bénévoles. Pour les gens, le plus important était : la sécurité de l’emploi (fonctionnariat), l’intérêt pour son travail, la rémunération (25%), le temps Libre. Et l’autre chose, c’est que toute la Collectivité peut aider et que vue qu’il n’y a pas de crainte à avoir sur ses moyens de subsister si on Participe à une quelconque réalisation (matérielle ou non), n’importe qui peut s’Associer à des porteurs de projet (et on verra bien ce que ça donnera, si ça marche c’est bien, si ça marche pas tant pis, on n’en fera pas une maladie). Le plus important dans

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tout ça, c’est d’accompagner les gens, de leur donner toutes les connaissances dont ils ont besoin.  E : Et au final t’as pas répondu à ma question : si il n’y a plus de propriété privée, au profit d’une propriété d’usage, est-ce qu’on peut dire du coup qu’il n’y a plus de riches car tout le monde est devenu riche ???  M : En fait ce que je voulais dire c’est que de la propriété privée découlait la totalité des rapports hiérarchique et de soumission, entre celui qui possède et ceux qui n’ont qu’eux-mêmes comme marchandise d’échange (de par leur force, leur habileté, leur intelligence, …, bref selon leurs compétences et capacités). Aujourd’hui les choses sont différentes car vu que tout le monde « possède » ce qu’il utilise et que tout un chacun se rend utile sur le marché de la Participation, n’importe qui a des conditions matérielles de vie correctes. Tout le monde n’est pas devenu riche (vu que tout est gratuit), mais plus personne n’est pauvre !!! S’éduquer pour mieux s’Emanciper  E : Si les valeurs ont changé, les enseignements et leurs méthodes aussi ? J’imagine bien que le système éducatif et de formation en règle générale ne doit plus avoir grand-chose à voir avec nos anciens bancs de l’école !?  M : Non, en effet, c’est le moins qu’on puisse dire ! En fait, on applique les mêmes principes que dans le monde de la Participation, à savoir favoriser et développer la Coopération des Individus, plutôt que de promouvoir la compétition qui ne fait que créer stress et frustrations. Pour l’école, on a arrêté le système de notation pour encourager les enfants qui éprouvent des difficultés à prendre sur eux et à chercher à se dépasser. Car tout le monde est capable : c’est « juste » une question de confiance en soi, de pratique patiente et méthodique, d’accompagnement avec un peu de bâton (symboliquement bien sûr ; la violence ne sert à rien, sinon à créer de la frustration qui ne présage jamais rien de bon) et beaucoup de carotte.

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 E : Mais c’est n’importe quoi ton truc ! Comment les gamins ils font pour savoir s’ils sont bons ou pas, connaître leur niveau, savoir dans quel domaine progresser si il n’y a plus de note ?  M : Mais on continue les tests et les devoirs ! C’est juste qu’on souligne les erreurs, on les commente pour faire en sorte que l’enfant comprenne, mais on ne juge pas son niveau !!! Certains percutent de suite, d’autres comprennent vite mais il faut leur expliquer longtemps, s’esch a so !  E : Et ensuite pour changer de classe ? Pour valider un niveau ???  M : Ben quoi ! Ça prendra le temps qu’il faudra, il n’y a plus d’échelle d’âge avec des connaissances à avoir à chaque étape et liées à son âge ! Les enfants évoluent à leur gré, avec quand même des points de repères pour savoir où l’on se situe, mais les gamins peuvent passer à la classe supérieure si ils savent lire, écrire, compter, puis si ils parlent une langue étrangère, et ainsi de suite, de compétences en compétences. Les classes sont à présent fonctionnelles et non plus basées sur la date de naissance.  E : Mais c’était pareil avant !  M : Oui, je sais, c’est fait exprès, c’est juste pour te montrer qu’on ne considère plus le redoublement comme une fatalité ou une punition. Il n’existe plus en fait, il a été remplacé par l’idée que l’on « stagne » à un niveau jusqu’à avoir saisi les bases, puis on peut passer au niveau supérieur, mais sans notion de temps entre les deux (chacun à son rythme, mais tout le monde arrivera à une base minimum). Tout comme la formation professionnelle.  E : Oui ?  M : En fait, on se forme quasiment tout au long de sa vie. Pour se tenir informé des dernières méthodes, techniques ou machines, mais aussi pour se remémorer certaines compétences et rectifier des « défauts ». Nous privilégions vraiment la formule de l’alternance, dans tous les domaines. Dans pratiquement toutes les activités, l’enseignement théorique et la mise en application pratique font parties de la même logique d’acquisition des compétences : on apprend d’abord comment c’est censé se passer, et après on fait en sorte que ça marche. Heureusement, à ce niveau là les anciens nous aident en Partageant leurs

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connaissances et leur expérience. Dans l’autre sens, les petits jeunes apprennent aux vieux l’utilisation des nouvelles technologies. Ainsi le savoir du passé reste utile au présent, et l’appropriation des nouveautés peut se faire aisément par toute la société, surtout ceux qui ont du mal à s’adapter à la Révolution technologique. La transmission des savoirs est très importante et même primordiale à Utopia. La connaissance est une vraie richesse, à contrario des cailloux qui brillent.  E : Tout ça c’est bien vrai mon p’tit gars ! Ça parait tellement beau. Mais comment vous tenez les gens, quelles sont vos lois, comment gérez vous les rapports humains ? Si quelques uns déconnent, il doit bien y avoir une Justice. Comment vous l’avez organisé ? Sérénité et Justice  M : C’est tout con : on débat et on vote, en Assemblée Générale, des règles Collectives. Une fois celles-ci acceptées par tous, celui qui les enfreint est jugé par un tribunal temporaire (il n’y en a plus de permanent, car les problèmes se gèrent par la médiation, et les cas échéants sont trop peu, tant mieux). Celui-ci se compose d’érudits des règles Collectives, d’un jury populaire trié au sort et des avocats du Droit. Il n’y a plus de représentant de la société (mon cul oui, des intérêts et de la morale de l’état plutôt : c’était le boulot du procureur de la république) car il pouvait injustement alourdir les peines ou bloquer des affaires. De même, les avocats sont communs aux deux parties, à charge pour eux de s’en tenir au Respect et à la défense du Droit (plutôt que de chercher des failles juridiques pour sauver leur client). Ici, seul le verdict populaire fait loi. Il se doit bien sûr d’être tempéré (et non pas « la loi est dure, mais la loi est juste », baliverne), très argumenté et surtout unanime.  E : Et donc, les rares qui sont condamnés ?  M : La plupart du temps, leur faute est plutôt légère et donc ils payent leur dette à la société en faisant davantage d’heures

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d’activité que les autres et en étant clairement identifié comme « puni », comme les élèves avec leur bonnet d’âne. L’ « humiliation », si elle s’accompagne bien sûr après de gestes de réconfort pour bien marquer la fin de la punition, est la sentence qui marque le plus, sans faire trop mal. Il n’y a que comme ça que certains apprennent. Pour les crimes de sang ou infractions graves aux règles Collectives, très exceptionnels, la sentence est soit la mise à l’écart avec programme de resocialisation (via des activités artistiques qui adoucissent les mœurs ou d’éveil à se rendre utile Ŕ aux autres et surtout à soimême) ou pour les cas incurables, la punition suprême : la privation de Liberté, l’enfermement. Il faut bien te dire qu’avec toutes les écoles que nous avons ouvertes, nous avons aussi du coup fermé toutes les prisons (transformées pour les quelques « pensionnaires » en centre de re-socialisation où on rattrape les bases et redonne le Respect et le goût des Autres). De toute façon, n’importe quel parent ou juge te diras que l’enfermement n’est pas une solution car il crée des frustrations, déconnecte un temps de la réalité (pour la Paix des autres), mais rend la situation de retour souvent plus délicate qu’au départ. E : Mouais, ça me paraît très gentillet tout ça ! C’est quoi vos règles alors ? M : Ce sont des règles de bonne conduite en société plutôt que des lois. En fait, on a repris beaucoup d’existant de la philosophie et des dictons/proverbes pour indiquer ce qu’Utopia encourage, tolère et n’apprécie guère. E : Ouais mais bon, c’est plus que léger, les gens ont besoins d’être canalisé, sinon ils font vite n’importe quoi, d’autant que vous êtes très permissifs ! M : C’est bien pour ça qu’on a peu de règles, mais qui sont suffisamment larges pour indiquer (et surtout faire en sorte que réellement nul n’ignore les règles) aux gens les limites de leurs Libertés, pour ne pas nuire à autrui en rognant sur la Liberté des autres :

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Charte de l’Ethique en société Libertaire, Egalitaire et Fraternelle :  1) Tu n’attenteras pas ni à l’intégrité ni à la dignité physique et psychique d’autrui !  2) Tu ne convoiteras point ce qu’autrui utilise ou les personnes qu’il fréquente ; pour autant tu pourras, à ta convenance, céder aux avances qui te sont faites et aux propositions d’utilisation !  3) Ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse, mais fais plutôt à autrui ce que tu aimerais qu’on te fasse (avec son accord bien sûr) !  4) Tu Participeras de manière énergique et engagée, ou tu risqueras en tant que profiteur des efforts d’autrui de te voir retirer les avantages d’Utopia : c’est gagnant-gagnant, sinon rien !  5) Participer, c’est apprendre aux autres à avoir envie de Participer ! Personne n’est indispensable, mais tout le monde est utile : De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins !  6) L’oisiveté est la mère de tous les vices, Prudence est la mère de Sûreté !  7) Les idées toutes faîtes ne peuvent s’apprécier qu’au regard de la Pratique !  8) Le sens Critique engendre le Libre choix, qui engage la Responsabilité !  9) Pas de devoirs sans Droits, pas de Droits sans devoirs !  10) Un bien mal acquis ne profite jamais !  11) Un pour Tous, Tous pour Un ! L’Union fait la force, mais il faut savoir garder son Indépendance d’esprit et d’initiative ! On n’est jamais mieux servi que par soi-même !  12) Tout un chacun doit assurer la promotion des vertus du Dialogue et du Débat, de l’écoute, de la compréhension d’autrui pour faire face à l’intolérance, les préjugés, la stigmatisation des Différences !  13) Ce qui unit est plus important que ce qui sépare ! Unité dans la diversité plutôt qu’équilibre précaire dans la standardisation ! Le Collectivisme c’est l’Unité du Multiple, divers et varié. L’humanité c’est l’Individualisation du nous Collectif !  14) Nous sommes tous Egaux, même si nous sommes tous Collectif des 12 Singes

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Différents !  15) La Résistance de l’ensemble se résume à celle du maillon faible, le moins protégé ou résistant !  16) Se faire accepter sans s’imposer, en observant le Respect que chacun attend !  17) La Liberté consiste à dire ce que les autres ne veulent pas entendre !  18) On a le droit de demander, de refuser, mais on a le devoir de dire ce qu’on pense ! Sans Liberté de blâmer il n’est point d’éloge flatteur !  19) La violence et les contraintes sont un aveu d’échec par rapport au Dialogue et à la Libre acceptation !  20) Faire comprendre et non faire savoir, inciter à la Réflexion pour développer le sens Critique ! Avoir des idées qu’on ne nous a pas apprises, voir des merveilles qu’on ne nous a pas montrées ! L’imagination est plus importante que la connaissance !  21) Comme on ne peut atteindre la perfection, il faut au moins atténuer le mal ! L’humain naît naturellement bon & mauvais, c’est la société multi-individuelle qui doit atténuer le mal et encourager le Bien !  22) Mieux vaut ne jamais manquer du nécessaire que d’avoir en abondance du superflu !  23) Il faut savoir regarder les problèmes en face, sans se voiler, essayer de les comprendre (sans pour autant excuser l’inexcusable), Dialoguer et Débattre pour trouver des solutions adaptées et acceptées ! La remise en question est nécessaire à l’évolution, pour une meilleure adéquation !  24) Aller à l’idéal, comprendre le réel !  25) Les mentalités et stéréotypes sont une censure plus forte que l’officielle !  26) Le pouvoir est aux Citoyens, le déléguer n’est pas s’en décharger ! Il faut donner le pouvoir à celui qui ne le recherche pas et qui saura qu’en faire pour le bien de Tous ! Ce n’est pas ceux qui savent le mieux parler qui ont les choses les plus intéressantes à dire !  27) L’activité matérielle/productrice doit être une récréation aux

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activités de l’esprit !  28) C’est parce qu’on a peur de se dépasser que les choses paraissent impossibles !  29) Tout vient à point pour qui sait attendre !  30) Pour atteindre la vérité, il faut creuser sous la surface des apparences ! Rien n’est blanc ou noir, tout est dans la nuance de gris !!!

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Chapitre XI

Les Trompettes du Jugement Dernier  Esperanta : Mais qu’est ce qui m’arrive ? Tu pars en sucette ma fille ! Je ne me reconnais pas dans mes propos d’avant : Utopia m’a fait virer mal, à droite !!!  Moa : Oui c’est bizarre, tu as eu des pures réflexions de droitière, mais ce n’est pas grave en soi.  E : Pas grave ?!?! J’ai toujours été une pure Gaucho, attirée au fur et à mesure par les « extrêmes » (je préfère dire les radicalités) parce que les partis institutionnels étaient mous du genou et trop dirigés par certains gourous. Je me sentais profondément Anarchiste, Libertaire, « Communiste » anti-autoritaire à la limite, mais jamais j’aurai crue pouvoir tomber aussi bas qu’en doutant de mes Concitoyens à s’organiser Harmonieusement par eux-mêmes ou qu’en tenant des propos de droite extrême.  M : T’inquiètes pas, l’Anarchie (seule absence de « chef », de supériorité, sur la base de nouvelles organisations Ŕ sans structures c’est l’anomie) englobe nombre de concepts qui peuvent aussi plaire à des gens de droite (Respect de la Liberté Individuelle, pas trop d’état ou d’oligarchie omniprésente Ŕ abolition de la surpuissance d’une classe qui gère sans partage le pouvoir). Je pense que tu croyais tellement à une Grande Révolution telle celle-ci, que tu y avais placé tous tes espoirs, mais maintenant que la Lutte est finie, tu as besoin de montrer les dangers inhérents aux pouvoirs (même, voire plus encore, lorsque ceux-ci sont aux mains du Peuple, de tous les Citoyens) pour te

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voir rassurer sur la non répétition des traîtrises passées (communisme autoritaire, fascisme, nazisme, Gaullisme, Mitterrandisme et socialisme réformiste) qui partaient aussi d’un « bon sentiment » mais dont les résultats furent humanicide et liberticide. E : Très juste. Je te rejoins complètement là-dessus : je crois bien qu’effectivement, au fond de moi, je souhaitais tellement le Grand Soir tout en ayant peur des dérives, que j’ai préféré fuir devant le risque en me cryogénisant le lendemain de l’avènement du rêve de toute ma (jeune) vie, cette Lutte Finale ouvrant la voie à la Révolution Permanente. Je n’aurai pas supporté de voir l’Avenir de l’Humanité (obligatoire vu la dégénérescence ambiante de notre civilisation, et plus globalement de notre monde) partir une énième fois en couilles par l’accaparation de certains du pouvoir ou de l’ « irresponsabilité » des Citoyens. M : Je comprends bien, surtout que dans l’autre monde, tu avais toutes les raisons de craindre de telles dérives. Mais heureusement, les Utopiens avaient bien tirés les leçons du passé. D’autant plus qu’ils savaient que l’Histoire les regardait et qu’après la traîtrise du communisme autoritaire, il n’y aurait pas de troisième chance pour des projets de civilisation basés sur la Liberté, l’Egalité et la Fraternité dans leur sens radical : c’était l’Anarchie ou la mort ! E : Je suis pas bien là, je me sens toute chose ! Comme si j’étais une combattante acharnée pour la Révolution, et une fois celle-ci achevée, maintenant je me sens complètement inutile, ne sachant que Lutter et peu créer ou ne serait-ce que vivre. M : C’est « normal », c’est le syndrome post-combat. Che Guevara eut la même réaction après la victoire de la guérilla de Castro en 1959. Il devint ministre, mais n’était jamais dans son ministère, toujours au contraire à côté de la population, pour montrer l’exemple dans les dures tâches qui attendaient la Révolution. Mais même au contact de son Peuple frère (il était Argentin mais se battait pour les Cubains), il ressentait le besoin de se battre à outrance jusqu’à la Libération Finale de tous les Peuples. Il partit ainsi pour Révolutionner le Congo colonisé par

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les Belges, puis pour la Bolivie (piège des Russes et de Castro pour qu’il s’y casse les dents et se calme ; finalement il y fut arrêté puis exécuté en 1967 sur ordres de la CIA pour ne plus jamais à avoir entendre parler de lui et de la Révolution). Sauf qu’encore une fois, le cadavre était à terre, mais l’Idée restait debout (mot de Victor Hugo après l’épuration idéologique de la Semaine Sanglante expiatoire de la Commune de 1871).  E : Je ressens un peu la même chose effectivement. Je suis une femme musulmane qui a grandie en banlieue parisienne dans les années 80. Ma jeunesse était faite d’intolérance envers les beurs et encore plus auprès des beurettes (même et surtout de la part des mâles de ma communauté, vieux ou jeunes réac). Je me suis toujours battue, d’une pour exister en tant qu’individu (et pas juste fille ou sœur de machin) puis pour vivre (et plus survivre) comme n’importe quelle Française. Je croyais encore innocemment que l’ascenseur social était moins en panne que celui de ma cage à lapin. Je me suis arrachée le cul pour réussir dans un lycée classique (alors que nous avions des problèmes spécifiques, nous « sauvageons ») et j’ai plutôt bien réussie. Mais après mon école de commerce, j’ai bien vu que, malgré les beaux discours des politiques sur l’intégration, il existait un plafond de verre empêchant les générations issues de l’immigration de se faire une vraie place dans cette société à laquelle nous appartenions pleinement, étant pour la plupart nés en France ou culturellement construits par le soi-disant « Pays des Droits de l’Humain ». Mon (seul et vrai) combat dans cette chienne de vie, c’était bien l’avènement d’un monde meilleur. Tout le monde disait qu’un autre monde était possible, et moi j’entendais bien Participer activement à sa création, non pas attendre qu’il vienne comme par enchantement.  M : C’est tout à ton honneur ! De toute façon il se devait d’y avoir une Révolution, quelle qu’elle soit, car notre civilisation allait droit dans le mur, qui plus est en se marrant naïvement. Soit c’était celle du néolibéralisme soit la nôtre : la Révolution Permanente Humaniste, Démocratique et Sociale.  E : Aujourd’hui je suis bien heureuse que notre projet civilisateur

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ait « gagné » et que l’Humanité toute entière vive mieux et en Harmonie avec les Autres et la Nature. M : Et oui, et je comprends d’autant mieux qu’ici à présent c’est une nouvelle vie qui commence pour toi. Ici à Utopia, tu n’as pas besoin de te battre, on t’écoute, on débat avec toi. C’est véritablement la Confédération des Egaux (allusion à la Conspiration des Egaux, inspirée par Gracchus Babeuf, premier communiste Ŕ au sens large et pas marxiste du terme, qui voulut organiser un coup d’état pour imposer l’Egalité que les parlementaires de 1789 Ŕ essentiellement bourgeois ou assimilés Ŕ se contentaient de graver sur les frontispices des bâtiments). E : Mais je crois bien que mon gros problème par rapport à ça, c’est que je n’y étais pas préparée. Je me concentrais surtout sur la Lutte, hasta la Victoria siempre (jusqu’à la Victoire Finale, mot du Che). M : Ah beh si, même toi, tu n’étais pas mise en condition pour Utopia, je vois mal qui le serait ! Tu m’as bien dit que tu allais en teuf techno, paradis de la zone Libre, que tu avais fais quelques évènements de la Contre Culture (Forums Sociaux et alterG8 Ŕ réunion des 8 pays les plus riches de planète) dont certains à l’étranger. Tu étais déjà Utopienne avant que nous prenions ce nom ! E : Oui mais … je sais pas, c’est chelou, ici j’ai trop l’impression … d’être parmi les miens, … mais pas à ma place. Comme si je n’arrivais pas à m’adapter car mon hardware est encore pollué par les préjugés et erreurs de mon époque. C’est déconcertant, mais d’une force : ça me troue le cul ! M : T’en fais pas pour ça : avec le temps tout va, avec le temps tout s’en va ! E : Mouais, je suis à moitié convaincue ! M : Toujours est-il que je t’ais un peu éclairé, il faut donc que tu t’assumes par toi-même à présent. Je ne veux être le gourou de personne : je t’ai donné les enseignements de base, mais maintenant c’est à toi de gérer, même si ce ne sera pas toujours facile, mais tu es bien armée pour affronter tout ça. E : Tu m’abandonnes ??? Collectif des 12 Singes

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 M : Pas du tout, si tu veux toujours de moi ! C’est juste que j’arrête le traitement de longévité à la Télomèrase.  E : Quoi, c’est quoi encore ce truc ? Tu ne m’as pas tout dit alors ?  M : Parce que ce n’était pas si important en soi. La Télomèrase empêche les cellules de diminuer en taille après division, comme le fait le cancer, empêchant ainsi le suicide des cellules. Elles vivent donc éternellement, et le corps plus longtemps et surtout mieux. Je suivais ce traitement pour rester en possession de mes moyens jusqu’à ce que je te trouve et que j’accomplisse ma mission, faire en sorte que ta renaissance ne soit pas trop difficile. Je ne veux pas vivre indéfiniment, ça ne m’intéresse pas, malgré que tu sois là ! Te voilà Indépendante en ce monde, même si je reste à tes côtés !  E : Excuse-moi, Moa, mais je crois bien que je dois faire le vide avec moi-même, ou plutôt avec ce qu’il en reste. Je vais me promener, aller me ressourcer ailleurs !  M : Tu n’as pas à t’excuser, je comprends. Je suis aussi passé par là, je ne sais que trop bien ô combien ce n’est pas évident de voyager ainsi dans le temps et d’arriver dans un nouveau et complètement différent monde.  E : Merci pour tout Moa, on se voit chez toi d’ici une heure … enfin … inch Allah (si dieu le veut) !  M : Ça marche pour moi, à tout à l’heure. Ne te prends pas trop la tête … et n’oublies pas que je suis ton ami, toujours là pour t’aider.  E : Je tâcherai de m’en souvenir, à plus !

Moa : Je me demande ce qu’elle fait et où elle peut bien être ? Ça craint, je le sens mal cette histoire ! Ça fait déjà une heure qu’elle devrait être là. Je présume le pire. Il n’y a pas moyen, il faut que je la retrouve !!! Mais où a-t-elle bien pu aller ? Je crois avoir ma petite idée à ce sujet, généralement les personnes qui fuguent se rendent dans des lieux qu’elles connaissent, où elles se sentent à l’abri !

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Moa se rend sur le lieu présumé. Personne au Mur, peut-être a-t-elle entendue parler de la tombe de Victor Noir (journaliste assassiné par le frère de Napoléon III en 1870) ? Son meurtre avait soulevé l’indignation et la haine des Français contre l’empereur et sa famille. Et sa fougue de la jeunesse fut représentée sur son lit de mort par une bosse prééminente dans son caleçon : les femmes aimaient à s’y frotter, espérant s’attirer ainsi les bonnes faveurs, fertilisantes, de ce Martyr de la Révolution. Personne ici non plus ! Peut-être, voire sûrement, là-bas !  Moa : Je savais que je te trouverai là !  Esperanta : Coooool ! (dit-elle dans un soupir, dans les vapes)

Moa la regarde avec un visage illuminé, tout autant ravi d’arriver juste à temps que déçu de ne pas avoir réussi à empêcher cela. Esperanta est étendue sur le gisant de l’Enfermé. La contemplant avec les larmes aux yeux, Moa l’embrasse à pleine bouche, tout son Amour se ressent alors dans ce baiser d’une intensité brûlante maculée de l’Emotion de ces frêles chérubins. Telle la Belle au bois dormant, Esperanta ouvre doucement les yeux.  M : T’as pris quoi ma Belle ? T’as les yeux tout défoncés !  E : Faut pas me gronder monsieur, je sais que je suis une vilaine fille. J’ai bien écouté le grand gourou et j’ai mis dans ma poche à marsupiaux des jolies fleurs blanches en forme de trompette. C’était super bon en infu (en tisane).  M : Je ne te gronde pas ma chérie, je souhaiterais juste que tu reviennes parmi nous.  E : Et si moi je veux pas hihi : la mort c’est pas une punition mon grand, c’est une délivrance.  M : Peut-être, et même sûrement : la vie ne vaut rien ; mais n’oublie pas que rien ne vaut la vie (puisqu’on a qu’une seule chance) ! Collectif des 12 Singes

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 E : Ouah, c’est chanmé ce que tu dis là. Mais tant pis : être malheureuse ou ne pas être du tout, telle est la question ; et j’ai choisi ma réponse !  M : Si c’est comme ça ! Toi tu pars parce qu’ici tu te sens inutile puisqu’il n’y a plus de Lutte, et bien moi je te suis aussi alors !  E : Et pourquoi ???  M : Et pourquoi pas ? Tu crois que pour moi c’est marrant d’essayer d’oublier d’où je viens ??? Je suis comme toi, de l’autre monde, sauf que moi je ne le regrette pas, bien au contraire j’essaie de faire avec, même si je n’échangerai jamais mon baril d’Utopia contre un autre. Ne pouvant totalement renier ma nature de proto-Emancipé, je dois composer avec elle et ses douloureux souvenirs tout en la canalisant pour toujours agir dans le réel intérêt du Peuple et en toute modestie (celle de se comporter presque comme tout individu lambda). Alors que les Utopiens de naissance ont d’origine le sentiment d’Egalité absolue, même et surtout envers les Différences de l’autre (c’est ce qu’on appelle le Respect), je dois me battre contre ma psyché formatée par le culte de fin de millénaire du surhumain. Nietzsche nous aura bien ouvert les portes de la perception sur ce que nous devions cesser d’être, des bêtes à bon dieu, mais sans réel mode d’emploi, les résultats de ce que nous pensions devoir être furent monstrueux (fascisme, stalinisme, nazisme, impérialisme, néolibéralisme, individualisme avec des oeillères).  E : En tous cas, tu as l’air de bien te soigner, tu gères tes « antécédents ». Mais faut pas non plus en faire tout un fromage : je te rassure, t’es un bon p’tit gars Moa ! Même si tu viens comme moi de l’autre planète, il n’empêche que tu es définitivement de ce monde Utopia. J’imagine que tu n’as plus rien à voir avec le Moa d’avant.  M : Clair et net ! enfin j’espère. Des fois je doute de mes capacités réelles à m’intégrer dans ce monde.  E : Eh, qu’est ce qui t’arrive ? Qu’on soit proto-Emancipé, juif, arabe, ou black, ou homo, bref Différent, on nous a toujours regardés de travers, comme si on venait d’une autre planète. Mais à force de dialogues et d’échanges culturels, nous avons toujours

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réussi à nous assimiler, même si c’était pas forcément si simple. Alors si en plus maintenant les gens se moquent des Différences pour ne voir que les individus, je vois pas en quoi tu douterais de toi : tu es très ouvert, toujours à écouter et parler avec les gens quels qu’ils soient, à en tirer des leçons, à analyser leurs expériences. C’est pas de la flagornerie, mais t’es un mec bien Moa.  M : Mouais, merci (soupir et sourire mêlés).

Moa bois, quand même, lui aussi du reste de l’infusion aromatisée au datura. La scène est surréaliste : c’est Roméo et Juliette (en triolisme), se tenant la main de par et d’autre du gisant de Blanqui.  Esperanta : Mais si tu es aussi bien ici (quoi que tu en dises), pourquoi me suis tu vers l’Ailleurs ?  Moa : Parce qu’ici je suis souvent en lutte contre mes propres instincts, hérités de l’autre monde ! Même si je peux les canaliser, le virus des idées périmées sera malheureusement toujours en moi ! Ta présence, toi ma belle qui arrive de notre passé, me donne une nouvelle consistance : pour les Utopiens je suis avant tout un rescapé des Enfers, alors que toi je sais que tu comprends très bien ce que je vis. Nous sommes une symbiose : tu me permets de mieux assumer mes antécédents et de réellement apprécier ce que je suis ici par rapport à avant, alors que j’espérais pouvoir te faire partager toute la quintessence de ce Nouveau Monde si beau et pur ! Maintenant, si tu t’en vas, je préfère les vers de terre que vivre ici seul, avec ton souvenir impérissable.  E : Minute papillon : moi je suis responsable de mon suicide, mais je veux pas que tu me copies, t’as pas le droit !  M : Et pourquoi ?  E : Parce que !  M : Ce n’est pas une réponse !  E : Si, c’est la mienne !!!  M:… Collectif des 12 Singes

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 E : (putain, j’arriverai jamais à me foutre en l’air tranquille) Bon, t’as gagné, je veux pas me prendre la tête et assumer un suicide en duo.  M : T’inquiètes, je suis responsable de mes actes !  E : Donnons-nous une nouvelle chance, on verra bien ce que ça nous apportera. Il n’est jamais trop tard pour bien faire !

Moa lui administre l’antidote et en prend aussi ; Esperanta commence à décomater un peu.  Moa : Je suis ton ami (et j’espère même plus) Esperanta, tu peux me dire ce qu’il s’est passé ?  Esperanta : J’ai bien écouté mon prof et donc j’ai voulu partir bien, en rêvant, le sourire aux lèvres !  M : Mais pourquoi avoir pris une infusion de datura ?  E : Parce que la fleur est jolie et que j’en avais entendue parler : on m’avait dit que c’était surpuissant, que tu sortais de ton corps pour te voir de l’extérieur, que tu revivais (avec une impression de réalité effarante) des scènes du passé avec des êtres chers disparus. J’avais besoin de me ressourcer, de demander conseil à mes proches qui ne sont plus là depuis des décennies !  M : Et pourquoi cette tombe en particulier ?  E : Parce que, sortie de mon moi-même, je pouvais me voir, et plus facilement me comprendre avec cet éternel exemple qu’est Blanqui, le professionnel de la Révolution ! Etant perdue, j’avais besoin de comparer nos destinées (l’une gisant à côté de l’autre) !  M : Je vois bien l’analogie entre vous deux : Auguste Blanqui, le père de « Ni dieu, ni maître ! », passant 36 ans en prison pour n’avoir jamais cessé de défendre (et surtout Lutter pour) la Cause (qui s’est malheureusement souvent dérobée à lui). Je me suis fréquemment demandé comment il aurait vécu si il avait vu l’avènement de son rêve (notamment lorsqu’il fut emprisonné à la veille de la proclamation de la Commune, le 18 mars 1871, mit à l’isolation complète et ne prenant connaissance du drame qui s’est

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déroulé qu’en 1876 à sa Libération).  E : Lo no say! Mais sûrement qu’il aurait été dans le même état que moi. C’est bien pour ça que je suis venu lui demander conseil.  M : Certes, mais je doute qu’il te réponde, il est mort en 1881, soit il y a 175 ans !  E : Peut-être, mais en tout cas, je ressens son énergie, ses good vibes qui m’inspirent. C’était ça ou directement rejoindre Jim Morrison (tombe à proximité, toujours dans le Père-Lachaise) et prendre ma carte de membre du Club des 27 (artistes morts à l’âge de 27 ans, notamment Ottis Reding, Jimmy Hendrix, Kurt Cobain).  M : Mais au-delà des commentaires d’outre-tombe, ce que tu as vu ces derniers temps, cela ne te suffit pas à te faire une idée précise sur tes capacités (et avant tout envies) à bien, ou plutôt dans le cas présent mal, vivre à Utopia ?  E : Beh, c’est super flou ! Bien sûr qu’Utopia c’est de la balle, mais est-ce que je serais capable d’y trouver ma place et de m’y sentir à l’aise, je ne sais vraiment pas.  M : Raison de plus pour essayer : quand on ne sait pas mais qu’on a envie de (se) découvrir, il faut tenter, tout en gardant à l’esprit que c’est toi qui décide du début comme de la fin du « jeu ».  E : Bien envoyé ! Mais ce n’est pas évident de trier parmi ses sentiments, et encore moins de canaliser ses peurs !  M : Je n’ai pas dit le contraire. Mais ça vaut au moins la peine d’essayer. Qui ne tente rien, n’a rien. Je te laisse réfléchir làdessus !  E : Après tout, pourquoi pas ? C’est vrai que même si ce monde est complètement différent, il vaut la peine d’être vécu. Surtout avec un tel guide. Notre histoire au fond, c’est que tu es mon Ariane, me tendant un fil conducteur pour sortir de mon labyrinthe de l’esprit où je lutte contre mon propre Minotaure, mon éducation de fin de civilisation.  M : Je sais trop bien ce que tu traverses en ce moment, je suis aussi passé par là à mon arrivée ici. C’est pour ça que j’ai essayé, tant bien que mal, d’être très pédagogue avec toi, pour te montrer Collectif des 12 Singes

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que ce n’est pas si difficile que ça de vivre au Paradis terrestre, même si l’on sort d’un grand voyage à travers le Temps et SoiMême (toute la durée de la cryo est un rêve ininterrompu). E : Pour sûr, j’en ai des séquelles ! M : T’inquiètes, ça s’estompera avec le temps, et je parle en connaissance de cause ! E : Tu crois vraiment, et dis le moi en toute sincérité, que je peux me plaire ici ? M : Ah ça ma Dulcinée, il n’y a que toi pour le savoir, mais ais confiance ! Même si l’apprentissage et l’élaboration d’un nouveau monde sont difficiles, ça vaut la peine d’être vécu, car c’est Notre monde, comme Nous le voulons ! E : Ouais c’est clair !!! M : En parlant de ça, le mieux serait peut-être que je te montre ce qu’est l’Utopia de tous les jours, à toi après de te faire ta propre idée des choses. E : Ça me va, c’est vrai que jusqu’ici j’ai surtout vu la partie émergée de l’iceberg, je suis curieuses de voir ce qui ne saute pas aux yeux (comme dans de nombreux domaines, c’est souvent ce qu’il y a de plus intéressant, du moins révélateur) : la vie quotidienne des Utopiens et leurs mœurs. Mais racontes moi d’abord les évolutions d’après le Grand Soir, pour que je comprenne comment on est arrivé à l’An 01, ça m’aidera à évoluer en comprenant les motivations et avancées des projets pendant que je dormais dans le froid absolu !

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Chapitre XII

Les Lendemains du Grand Soir  Moa : Comme tu le sais, dès le matin du Grand Soir il fut décrété la Démobilisation générale, où tout le monde arrête tout, sauf les services et les productions dont le manque se révélerait intolérable (énergies, alimentation, soins, éducation, transports, information / télécommunication). Le lendemain du Grand Soir, tous les Citoyens furent appelés à s’exprimer sur le projet de civilisation qu’ils souhaitaient mettre en place après la décadence de l’ancien système dogmatique.  Esperanta : C’est la pure prolongation des évènements de Mai 68 ton truc !  M : Et ouaip dame ! Déjà en 68, la technologie s’était développée, l’économie se portait à merveille (il n’y avait quasi pas de chômage), mais la société elle-même (surtout les individus) n’avait pas progressée. Avec le carcan de lois issues du parachutage de De Gaulle et sa république dirigiste/colonialiste de 1958 (la Vè avec un régime de président/roi), depuis les années 60 et les Beatles il existait une véritable quête de Liberté et de Progrès Social, à tous les niveaux. Les années hippies (ou faussement appelées beatniks, « ceux qui lâchent tout », mouvement des années 50 contre une société US qui décadait idéologiquement avec son impérialisme guerrier anti-communiste et la déception du rêve américain ; jeunes fuyant cette dure réalité via la picole et l’errance, opposés des babas cool car blasés de la vie, ils les dénigraient en les appelant hippies, signifiant « dans le

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vent, tendance ») exigeaient de plus une Egalité et Fraternité réelles et plus de façade, mêlées à une efficace et impartiale Justice Sociale. La Liberté des mœurs et du reste fut acceptée (heureusement quand même, on fait ce qu’on veut de notre corps) et entérinée (sexualité, possibilité pour les femmes d’avoir un compte bancaire à leur nom et de travailler sans l’aval du mari Ŕ comme quoi la France était encore bien rétrograde à l’époque), ainsi que des progrès économiques concédés (augmentation des salaires de 30% Ŕ signe qu’il y avait du pognon mal redistribué, réduction du travail horaire et plus de vacances), mais pour l’Egalité et la Justice Sociale, ça il n’en était absolument pas question ! Dès lors, la France déclina et implosa littéralement, prisonnière enchaînée de ses propres institutions et du poids accumulé de l’Histoire (code pénal des dictateurs Napoléon, lois d’une IIIè république bancale, aspirations nationalistes de Vichy et d’après guerre ainsi que de « décolonisation » officielle Ŕ et encore, pas dans les DOM TOM ni départements qui le souhaitaient, ni même concrètement en Afrique avec le copinage de chasse gardée France-Afrique) ainsi qu’avec son cortège d’influences, de pressions et de dirigismes omniprésents. Toutes ses couches superposées et remaniées tant bien que mal, tout en faisant en sorte que tout l’édifice ne s’écroule (ce qui n’est pas évident d’où une machinerie coincée), devaient être Révolutionnées de fond en comble. E : Vous deviez du passé faire table rase ! M : Exactement, mais en gardant le meilleur et en l’améliorant encore. Quant au reste, les anachronismes inadaptés au IIIè millénaire, nous les prîmes comme exemples … à éviter absolument. E : Et comment vous avez organisé ça ? C’est un travail énorme, j’imagine que ça se fait pas comme ça. M : La France était malade, l’intox en était la tumeur, mais aucun médecin ne lui avait clairement demandé quels étaient ses maux, mais au contraire ils croyaient savoir, bilans à l’appui, quels seraient les traitements magiques. Depuis 68, notre beau pays dépérissait, tant au niveau politique, qu’économique et surtout

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social. La nation d’après 68 avait mal à la tête et le cul en feu : toute retournée de l’Anarchie Individualiste qui posait de vraies questions en apportant des réponses tantôt extrêmes dans l’idéalisme, elle ne savait trop que faire de ses jeunes et Citoyens ne se reconnaissant plus dans cette société décadente. Les chers politiques qui, grands opportunistes technocratiques et communicants qu’ils sont, surfaient sur le mécontentement sans comprendre les fondements de cette déferlante Emancipatrice, cherchèrent moyennement des solutions durant 40 ans afin de ménager les privilèges des dominants qu’ils représentaient, proposant des sparadraps devant une plaie béante. Le Peuple se décida finalement (le temps qu’une nouvelle génération reprenne le flambeau avec le recul des leçons du passé) à faire entendre clairement sa voix au jour du Grand Soir. Nous avons alors tout simplement décider de reprendre le bon vieux principe du Cahier de Doléances en vigueur lors de la convocation des Etats Généraux avant la Révolution de 1789. Quand le Peuple n’est pas satisfait, il ne sert à rien (et c’est dominant) de proposer des solutions toutes faites : les Citoyens savaient ce qu’ils ne voulaient plus, mais il était plus difficile de définir ce qu’ils souhaitaient pour l’avenir.  E : C’est une bonne idée ça d’avoir remis au goût du jour les Etats Généraux. Ça devait être un peu comme les ateliers de réflexion des Forums Sociaux, où tous les sujets sont abordés, par thème, avec des spécialistes qui livrent leurs analyses et synthèses, puis les auditeurs qui peuvent poser des questions pour préciser certaines informations et ouvrir de nouvelles portes d’interrogation.  M : Oui voilà, un peu dans ce genre là. Puis les Cahiers permirent aux Citoyens d’exprimer Librement leurs constats, analyses et proposaient des solutions à discuter. Avec internet et les traitements logiciels, toutes les remarques furent rapidement synthétisées par domaine (organisation de la vie de la Cité Ŕ politique dans le sens noble du terme Ŕ, travail, santé, justice, développement durable, éducation, culture, …) et débattues en ateliers de 30 personnes.

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 E : Cool, oui, c’est vraiment comme aux Forums Sociaux ! Sauf que là c’est vraiment Démocratique car ce sont les Participants eux-mêmes qui définissent les thématiques et sujets abordés.  M : Et oui, ensuite l’atelier devint à la fin des débats une Assemblée Locale où l’on détermina les points d’accord et les questions en suspend avec les différentes propositions qui en découlaient. Chaque audience nomma 3 émissaires qui allèrent exposer et débattre avec les autres mandatés des ateliers de la Commune (ou de l’arrondissement pour les grandes villes). Dès lors, chaque ville connaissait ses tendances générales profondes et leurs variantes.  E : Et ?  M : Et tous les émissaires s’assemblèrent en députation (selon les limites géosociales, équivalentes aux Communautés de Communes) pour définir un consensus avec toutes les Communes du secteur et noter les points litigieux. Ensuite, les émissaires déterminèrent 5 personnes jugées les plus à même de défendre les points de vues de la députation au niveau national.  E : Mais c’est le retour du copinage ton machin !  M : Non, c’est juste que les émissaires donnèrent leur avis sur les plus capables ; les uns ne connaissant pas forcément les autres. De plus, afin d’éviter une contre-révolution et tourner la page, aucune personne ayant effectuée un mandat politique dans l’ancien système ne pouvait se présenter à une quelconque députation. Après, bien sûr ce furent les Citoyens qui nommèrent 3 députés (parmi les 5 proposés) pour exprimer leur volonté synthétisée (et non pas un programme marketing prérédigé/prédigéré) auprès de l’Assemblée Constituante à Paris. Dans les bureaux de vote, les électeurs (toute personne résidente permanente sur le sol français, quelle que soit la date d’arrivée) retrouvèrent les grandes thématiques sociales abordées lors des ateliers, sous forme de questionnaire à choix multiples (de propositions synthétisées des débats à la députation) avec possibilité de commentaires (pas comme auparavant avec le bulletin de vote qui devenait alors nul).  E : C’est clair, moi ça me saoulait toujours de pas pouvoir

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m’exprimer sur mes idées mais que sur celles des candidats politiques. M : Alors qu’il vaut mieux donner le pouvoir à celui qui ne le veut pas ! E : Tu as bien raison ; tous ces rapaces, ces vautours à l’affût de la moindre faiblesse de leur ennemi politique, plus à l’écoute de leurs bas instincts électoraux que des maux (et mots aussi) des Citoyens, ça me dégoûte ! M : Mais là, je te rassure, tu penses bien que si le Peuple avait fait le Grand Soir, (cette fois) ce n’était pas pour donner le pouvoir à de nouveaux morfales et autres retourneurs de veste. Les députés partaient à la Constituante avec un mandat impératif (alors que dans les précédentes Constitutions ce n’était jamais le cas), s’agissant de défendre les choix sociétaux de leurs mandataires (et non plus administrés à qui l’on « impose » ses idées, formatées pour être populaires Ŕ voire populistes-électoralistes) et d’exprimer les points conflictuels et leurs solutions proposés par les Citoyens. E : J’imagine que ça a dû être un sacré bordel, connaissant les Français et leurs propensions à s’enflammer sur la politique (surtout après un ch’ti canon au bar PMU du coin). M : C’était animé, pour sûr. Mais pour autant ça c’est bien passé, c’était relativement bon enfant car tous les gens pouvaient s’exprimer, voire se défouler, durant les ateliers débats de 30 personnes, puis les synthèses aidant, les discours devenaient plus fins, plus conceptuels même. De plus, comme très souvent, il y avait plus de points d’accord que de divergence. E : Et donc il y a eu une nouvelle Constitution ? M : Oui, en fait les députés ont débattus avec un œil rivé sur un écran où il y avait un tchat par internet avec les Citoyens de leur circonscription sur les évolutions du débat. Ensuite, un vote a été fait sur chaque domaine social et chaque proposition Citoyenne à ces sujets. Enfin, le projet de Constitution fut soumit au Peuple qui le valida conforme à ses attentes (il fallait au moins 75% de satisfaits). Les Constitués déterminèrent en même temps les points qui demandaient à être revu pour amélioration assez Collectif des 12 Singes

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rapidement.  E : En fait c’était une étape intermédiaire ?  M : Exactement, c’était la première expression des aspirations des Utopiens, pour qu’un nouveau système se mette en place et assure la relève, avant de définir plus sereinement et avec le recul des expériences un système flexible dans les évolutions mais solide dans son organisation.  E : Vas y, fait péter. C’est quoi le système tampon que j’ai loupé?  M : Voici les Aspirations Citoyennes Constitutionnelles prenant effet à partir du Lendemain du Grand Soir. Ces Résolutions émanant de la Conscience Collective, sont réputées évidentes pour tous et présentes à l’esprit de tous : Résolution 1, des pouvoirs : Les Individus ne consentant plus à déléguer leurs pouvoirs sans contrôle, toutes les formes d’autorité, ainsi que les hiérarchies de toute nature, perdent leur emprise de domination / aliénation avec leur raison d’être, tout naturellement. Désormais, le pouvoir réside exclusivement dans le Peuple, exprimé dans le cadre d’une Démocratie Participative. La gestion de la Commune et ainsi de la Nation se fera par la nomination de personnes compétentes, mandatées pour la réalisation pratique d’orientations précises et impératives ; ces délégués sont révocables à tout instant par les Citoyens ; Résolution 2, de la sérénité citoyenne : Les forces oppressives de l’ordre sont dissoutes. Cependant, en attendant la définition d’une nouvelle forme Libertaire de gestion des populations et pour éviter les agissements néfastes à la Paix Sociale, les Citoyens mandateront 3 des leurs pour encadrer des trios professionnels (choisis parmi les éléments modérés des anciennes structures de police, jamais de gendarmerie car liée à l’armée, elle-même dissoute dans ses prérogatives permanentes) de Protection et Service dans leur quartier ; Résolution 3, du travail : Après la Démobilisation Générale et l’arrêt total, ne seront ranimés que les services et les productions dont le manque se révélerait intolérable (énergies, alimentation, soin, transports, information / communication, éducation). Les structures des systèmes non prioritaires seront maintenues à l’état de marche jusqu’à décision sur leur sort. Parallèlement à l’ingestion des connaissances utiles à toute

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décision éclairée, la réflexion créatrice s’efforcera de définir des objectifs cohérents susceptibles de justifier la remise en route de certaines activités et abandon des industries néfastes et non reconvertibles (armement, nucléaire à moyen terme). Toutes les personnes sans activité seront, selon leurs envies et capacités, attribuées aux travaux manquant de moyens humains. Tout comme dans le cadre politique, les employés Participeront à la prise de décision concernant la structure pour laquelle ils travaillent. L’ensemble de la population se devant de Participer aux tâches utiles, le temps journalier de travail ne devra pas excéder 6 heures par personne, afin de pouvoir s’informer, débattre, s’éduquer, s’épanouir culturellement. Les Participants recevront une indemnité journalière (avec un minimum confortable) en fonction de leur engagement ; Résolution 4, de l’éducation : Le temps d’arrêt sera mis à profit par tous pour acquérir la somme des connaissances indispensable pour pouvoir décider en toute conscience de la suite et du cours à donner, en toute logique, aux actions Collectives futures ; Résolution 5, de la suite de la procédure : Après l’adoption de cette Constitution basique, aucune force ne pourra modifier cette Charte car la souveraineté réside à présent intégralement dans le Peuple et nul ne peut réprimer son pouvoir. Après une période de transition via des expérimentations et des réflexions / débats, les Citoyens seront appelés localement à définir des projets pour leur Commune, Région (dans le sens de terroir), « Nation » (dans le sens d’espace francophone culturellement et ethniquement varié) et surtout pour leur vision nouvelle des liens avec l’Europe actuelle (même si la France est clairement européenne, elle ne l’entend pas l’être à n’importe quelle condition). Ils auront pour cela les synthèses des Cahiers de Doléances, les conclusions des débats d’ateliers et de la députation régionale, étayées des différents points de vue culturo-régionaux exprimés à la Constituante, le tout servi par la prise de recul et le retour des expériences menées (en France comme à l’étranger, le pays étant loin d’avoir un quelconque monopole des bonnes idées).  E : Ce que j’aurais aimé avoir été là à ce moment. Ce texte est une bonne première étape, pas trop extrême mais quand même, juste

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ce qu’il faut pour qu’il n’y ait pas de guerre civile ni de prises de pouvoir inopinées. M : En fait, pour éviter que ce soit une Révolution dictatoriale parisienne, et parce que la technologie permet l’échange instantané d’idées et décisions, les Communards de la capitale ont fait comme leurs prédécesseurs en donnant le coup de (dis)grâce au pouvoir, mais c’est toute la France qui s’est exprimée sur son devenir et a réagit en temps réel. E : Mais justement, comment ça s’est passé les jours d’après, c’était pas trop la pagaille j’espère. M : Et bien non, pas trop en fait : les soignants, pompiers, équipes de Sérénité Citoyenne semi-professionnelles, producteurs d’alimentation, éboueurs, énergétistes, enseignants et personnels des transports et des réseaux d’information / communication continuèrent à aller normalement au boulot, si ce n’est qu’ils étaient épaulées dans certaines tâches par des volontaires rendu inactifs par leur métier non-prioritaire. Pareil pour les agriculteurs et autres producteurs essentiels, ils travaillaient moins car des exemployés venaient prendre le soleil en les aidant dans les champs ou allaient bricoler en usine. E : Oh ? M : Oui, en fait les gens se sont vachement intéressés à ce que faisaient leurs voisins ou à des métiers qu’ils n’avaient pas pu voir en fonction si ce n’est à la real-tv. En plus, ils étaient vivement incités à Participer quelques heures par jour à différentes activités dans pleins de secteurs différents (opération porte ouverte), comme des enfants découvrant les productions de la civilisation à laquelle ils font partie, afin de pouvoir définir les activités socialement indispensables. La population s’instruisit beaucoup, prenant véritablement conscience des possibilités et capacités inexploitées mais aussi et surtout des gâchis de la surproduction : cette civilisation perdait son temps à produire du superflu alors que son essence même, sa créativité / ingéniosité, était laissée en friche par la plupart des individus. E : J’adore, ça dépasse même mes rêves les plus fous. M : Et oui, il ne faut jamais sous-estimer l’euphorie et la curiosité Collectif des 12 Singes


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humaine et populaire ; même si il faut tout autant s’en méfier !  E : Je ne te le fais pas dire ! Mais j’imagine alors que ça devait être la fête : les gens allant donner un coup de main et se renseigner comment telle activité fonctionne, puis se regroupant pour refaire le monde ?  M : Disons que pendant cette transition, hormis les métiers primordiaux, les gens se levaient comme d’habitude, allaient voir avec les enfants comment on fabrique telle produit tout en y Participant sous forme didactique (la rentabilité / productivité n’étant plus un critère supradominant), se rassemblaient ou échangeaient par télécommunication pour débattre des grandes problématiques et définir les axes de développement ainsi que les moyens alloués pour construire une nouvelle civilisation, plus sereine et Solidaire / équilibrée. Et le soir, ainsi que disséminés partout toute la journée, ils assistaient à des concerts : c’était la fête des arts partout, en permanence, ce qui faisait aussi partie de l’Emancipation culturelle.  E : Glop Glop, ça devait être trop de la balle !!! Mais, concrètement, comment vous avez assuré la gestion de la vie de la Cité au jour le jour ? Des pouvoirs  M : C’est sûr que ce n’était pas tous les jours évident. Surtout que les Utopiens se méfiaient terriblement des anciens cadres politiques et leur avaient donc interdit toute députation ou rôle dans les nouvelles structures du pouvoir populaire (et qui entendait bien le rester !). La période transitoire fut la mise en application de la Démocratie Participative théorisée et testée depuis moult années dans des organismes de tailles variables (notamment les associations et les coopératives), avec pour base le Peuple et comme agents des personnalités reconnues de la société civile (enseignants, cadres, membres d’associations). Pour construire les nouveaux modes de gestion de façon à en assurer le partage social, il fallait mettre en œuvre de nouvelles formes

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d’exercice de la Démocratie. Nous devions définir un projet politique alternatif qui valorise les ressources et les différences locales, qui cherche à promouvoir l’Autonomie consciente et responsable. En fait, les structures de consultation, de décision, de gestion, qui assistent la Commune (ou l’Union des Communes) constituent une forme intermédiaire entre la Démocratie déléguée et la Démocratie Directe (assemblée, référendum, etc.), même si le Peuple n’est pas loin d’avoir les pleins pouvoirs. E : D’accord, donc en fait la nouvelle Commune a redéfinit la composition des nouvelles instances en veillant à l’équilibre entre les acteurs politiques, économiques et sociaux. M : Exactement : les nouveaux processus de décision, inspirés, dans la composition des acteurs qui les endossent, des complexités des statuts municipaux médiévaux, sont réinterprétés de façon à donner la parole aux diverses composantes de la société contemporaine dans la définition des lignes d’orientation et le contrôle des mandats autant que celui des résultats impératifs. Les instances de décision de la nouvelle Citoyenneté comprennent ainsi des représentants des principales associations économiques et sectorielles (artisans, agriculteurs, commerçants, industriels, etc.) ; des représentants des principales associations sociales, culturelles, écologistes ; des représentants de comités et de forums, thématiques, territoriaux, multi-professionnels ; des représentants des circonscriptions ou assemblées de quartier, de zone plus ou moins étendue et diversifiée. La nouvelle Commune visait à obtenir que, dans le financement des projets locaux, les collectivités d’ordre supérieur puissent promouvoir des modalités Participatives contribuant à leur définition. Ainsi, l’implication d’une plus grande pluralité de sujets dans les processus décisionnels permet une véritable connaissance du contexte local, par l’appréhension des problèmes qui échappaient à la bureaucratie, autant qu’un Partage accru des initiatives et du retour d’expériences, tout ceci gage de Coopération Solidaire. E : Et comment ça marche alors ? M : Chaque ville ayant son Assemblée Communale, composée des émissaires des quartiers, les débats se faisaient sur proposition

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des circonscriptions. Pour chaque domaine de la vie sociale (Alimentation, Activité, Sûreté Générale, Services Publics, Enseignement, Finances, Relations Extérieures), une Commission fut dotée de 7 membres pour définir différentes propositions et les observations s’y rattachant. Ces pistes de réflexion étaient alors discuter par l’Assemblée Communale qui négociait des décisions consensuelles. Parallèlement, une Commission Exécutive pouvait être nommée et composée de 9 membres afin de mener des études précises ou de veiller à faire appliquer les mesures votées. Le Peuple Participait à cette forme de Démocratie en définissant des orientations politiques, en mandatant des représentants pour exprimer ses Volontés Populaires auprès de l’Assemblée Communale (certains points étant impératifs) et en surveillant la conformité des décisions d’avec la teneur des débats dans les ateliers de discussions. Pour faire court, les spécialistes et experts proposaient des solutions aux problèmes exposés par des Citoyens, le Peuple disposait !  E : Mais il n’y a pas eu de tentatives contre-révolutionnaires par rapport à ce nouveau système institutionnel où il n’y avait plus de place pour les élites ?  M : Si, mais pas tant que ça, et surtout très peu puissantes et efficaces. D’une, les Utopiens avaient prévus le coup en bloquant les accès des casernes et autres sanctuaires de la force obscure, et de deux les anciens du système étaient très surveillés. De plus, et pardessus tout, il s’agissait d’une Révolution Citoyenne et Pacifique, basée sur l’application concrète de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité, donc peu nombreux (même et surtout nos sœurs et frères européens) étaient ceux à exprimer un profond désaccord avec le Peuple dans toute sa splendeur. On peut même dire que vu que cette Constitution était valide pour un certain laps de temps, ses détracteurs considéraient que lors des nouvelles élections et de la redéfinition sereine des éléments fondamentaux, le Peuple aurait fini sa « récréation » (mot reprit de De Gaulle après les évènements de Mai 68) et reviendrait aux « choses sérieuses ».  E : Racontes moi comment les gens ont vécus cette faille politico-

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temporelle.  M : Comme je te le disais avant, il n’y a pas grand-chose qui changea, si ce n’est que les gens avaient du temps pour se cultiver, se faire leur propre opinion des choses, aider les autres, exprimer des talents cachés. Bref, toutes les activités qu’une vie perdue à la gagner nous empêchait de faire, par succion de l’énergie de volonté au profit de la force d’asservissement, étaient désormais faisables et même promptement encouragées. De plus, les populations étant très désireuses de s’auto-organisées et s’autogérées, de nombreuses structures virent le jour, sous la forme d’associations impulsées par le besoin et l’envie de se regrouper, l’Union faisant la Force pour faire avancer le schmilblick et créer de nouvelles aspirations.  E : Du genre les expériences ?  M : Plusieurs Citoyens se sont associés avec chacun un capital ridicule (mais multiple il était conséquent) afin de développer le concept cher à Proudhon de Banque du Peuple. Les entrepreneurs, producteurs de biens et services utiles, se voyaient prêter de l’argent à taux zéro et étaient directement mis en relation avec des consommateurs : la vente des produits diminuait d’autant le solde du crédit ainsi qu’elle encourageait d’autres personnes à lancer de nouveaux projets (car à taux d’intérêt zéro le crédit est peu risqué pour celui qui le contracte et la mise en relation avec les clients favorise un retour sur investissement rapide, ces deux conditions suscitant des vocations professionnelles). De plus, depuis plusieurs années sous forme limitée, le concept des Systèmes d’Echanges Locaux (SEL ou autrement dit le troc) connu une véritable envolée. Le principe en est simple : une personne ayant besoin d’une prestation (matérielle ou non) se propose d’offrir un autre service en échange. Si deux personnes n’arrivent pas à trouver un terrain d’entente sur des Participations donnantdonnant (l’une n’a pas besoin de ce que l’autre peut lui proposer) alors l’un des services reste à charge. Les dettes et créances de prestations sont centralisées : un débiteur peut intervenir chez une personne tierce, un créancier demander un service à toute personne débitrice d’un échange ; les comptes sont soldés par un

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système de « chèque-heures » d’activité.  E : J’avais déjà entendu parler de ça avant : en fait c’était les prémices de votre système actuel de Participation avec le concept de la notion d’argent remplacée par celle d’heures d’activité.  M : Tout pareil : tu vois bien qu’on n’a rien inventé, mais qu’on a beaucoup analysé la décadence des systèmes étatisés et sociétaux de l’autre monde, synthétisé les expériences Alternatives mises en place par contre-modèle, élaboré de nouveaux concepts et/ou amélioré les anciens en fonction des antécédents et de nos projets d’avenir.  E : Et concernant les entreprises ? Parce que j’imagine qu’elles étaient pas forcément très contentes des modifications institutionnelles ?  M : C’est le moins qu’on puisse dire. Déjà, les patrons (des secteurs non-prioritaires) ont moyennement appréciés la proclamation de la Grève Générale pendant un mois (le temps de vraiment se poser pour réfléchir), mais l’état (dissout et remplacé par la Volonté Populaire via les Assemblées Communales et Nationale) les exempta d’un mois d’impôts sur les salaires et gela tous les paiements de factures sur ce mois-là (à l’exception des factures d’import-export, pour avoir bonne presse à l’étranger et faire rentrer des devises).  E : Normal si on voulait éviter la fronde des patrons, petits en premier comme grands.  M : Exactement, nous étions contre le capitalisme, pas contre les patrons en tant que tel (sauf ceux émanant de conseils d’administration car plus souvent en charge de structures importantes et donc plus tentés par le despotisme économique et managérial). Du moins pas les vrais entrepreneurs qui se cassent le cul tous les jours pour faire tourner la boîte ! Dans les secteurs prioritaires tels que l’alimentation ou les télécommunications, les employés furent très investis dans leur gestion Participative aux affaires courantes. Depuis le temps où les ouvriers et les cadres se plaignaient de se saigner aux quatre veines pour la performance de leur entreprise sans trop voir de retour sur efforts, à présent ils avaient la possibilité, voire la mission, de cogérer les orientations Collectif des 12 Singes

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et les décisions internes. Là où les syndicats étaient devenus incapables, par protection de leurs propres intérêts plutôt que de ceux qu’ils étaient censés représenter, les réunions entre ouvriersproducteurs, cadres-opérationnels et stratèges-(ex)décideurs montrèrent toute leur efficacité. Nous n’étions plus dans un schéma d’opposition entre les possédants du capital qui décident et les employés, n’ayant que leur force ou leur capacité de réflexion, qui subissent et produisent sans pouvoir rien dire. Ces rapports d’exploitation de l’humain par l’humain, identiques aux contraintes martiales chères aux gradés de l’ex-armée permanente, furent remplacés par une gestion concertée, multipartie et englobant tous les secteurs concernés en amont comme en aval. E : Les entreprises étaient alors du coup presque gérées comme des associations ? M : Oui, à peu de choses près. Justement, le tissu associatif était très dense en France (en parti pour combler les lacunes de l’état et les exigences contraignantes/sur-rationnelles du secteur privé) et donc la population voulait être associée au politique et à l’économique, puisque c’était elle, la Plèbe, qui étant la plus précaire et dépendante, payait souvent les pots cassés et les conséquences des actes manqués ou insensés des « puissants » impuissants (ou traîtres au Peuple et à l’Intérêt Général). En fait, dans de nombreux domaines, les Citoyens se sont réveillés et ont repris à leur compte les tutelles et autres organes pluricéphales de Participation. E : Donc, en somme, au lendemain du Grand Soir, les Citoyens ont pris position et voix au sein des structures étatiques et économiques. Plutôt que de subir des décisions qui influent directement sur leur vie, à présent ils Participaient avec un réel contrepoids à l’organisation et la gestion de leurs Communes, Nation et entreprises. M : Exactement, c’était la fin de la délégation absolue, au profit d’une Participation intensive aux débats et décisions finales. E : Et par la suite, à la fin de cette année d’essai, des évolutions par rapport au lendemain du Grand Soir furent adoptées ? Collectif des 12 Singes


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 M : Oui, tout plein ! Puisque l’idée de base d’Utopia était dès le départ le principe de la Révolution Permanente !  E : Ah bon, tant que ça ? Pourtant la première mouture constitutionnelle semblait être plutôt pas mal. Mais pour le reste, genre l’abolition de l’argent ou de la propriété, comment en est on arrivé là ? Parce que perso j’osais à peine en rêver et Utopia l’a fait !  M : C’est vrai que c’est des décisions fortes, mais ça faisait des siècles que les plus grands penseurs internationaux (preuve que ce n’est pas une question de culture, mais de système) argumentaient sur ces thèmes, clés de voûte de la servitude volontaire et des privilèges des puissants.  E : Explique-moi ça s’il te plait, ça m’intéresse !  M : Avec grand plaisir, d’autant que c’est des notions fondamentales ! De la Sérénité Citoyenne  M : La première des choses pour pouvoir s’exprimer Librement et renverser cette civilisation en perdition, fut d’annuler la capacité répressive des forces d’oppression (police, gendarmerie, armée permanente). Ces structures furent dissoutes, d’autant plus facilement que pour beaucoup elles avaient montré leur faiblesse (notamment l’armée, qui n’a jamais été capable de protéger correctement le territoire : défaite en un mois en 1870, troupes ennemies non loin de Paris en 1916, débâcle en un mois en 1940, sans parler des guerres coloniales Ŕ tant mieux pour ces pays).  E : Mais comment apparut le nouveau service de régulation des activités humaines ?  M : Déjà, il faut savoir que la police était anciennement la représentation du pouvoir. En 1665, après l’assassinat d’un juge en plein Paris, les différentes milices de l’ordre sont regroupées. Colbert pousse le roi Louis XIV (garant de la nourriture et du bien vivre) à créer une lieutenance de police. Dès lors, l’armée et la police tiennent les banlieues Révolutionnaires donc Paris ville. Collectif des 12 Singes

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Auparavant la police avait un rôle politique au sens large (gestion de la Cité) : ravitaillement des villes, gestion des espaces, contrôle de qui rentre et sort, renseignement sur les Citoyens. A partir du XVIIIè siècle (auparavant c’était le rôle des seigneurs via la police communale), c’est la police qui effectue les poids et mesure pour éviter la disette et la cherté des denrées. Mais en 1775 Turgot libéralise les poids : les marchands fixent librement les prix. Alors la guerre des farines éclate car la police s’occupe des émeutes plutôt qu’il y ait des prix corrects pour le pain (elle préférait déjà les « joies de la baston » à l’Harmonie Sociale). Dans un autre registre, la police s’occupait aussi des lettres de cachet, qui sur certaines activités (ou juste déjà pour délit de faciès) emmenaient directement à la Bastille. Même l’armée si met : elle a des fiches sur ses soldats. On crée donc des fichiers d’identité car tous les hommes (sauf les riches qui pouvaient se planquer en payant pour qu’un autre prenne leur place) sont passés par le service militaire.  E : Tu parles d’exemples !  M : Attend !!! En 1705, Nicolas Delamare écrit un traité de police pour une bonne gestion de la Cité. On trouve des traces de son traité dans l’Europe entière et on s’en est aussi inspiré. Ensuite, Utopia n’a pas inventée grand-chose, on a juste repris et amélioré l’idée de la Garde Nationale. Il existait déjà dans le sud une Garde Nationale. C’était une police d’ordre élue par les Citoyens (un peu comme les sheriffs), pour assurer la Liberté, et où le magistrat était la police judicaire. De même avec la Révolution de 1789. A cette époque, la police était là pour assurer la Liberté et être au service du Peuple, pas du pouvoir. En 1790, le nouvel état, bourgeois, veut surveiller Paris, et la Garde (composée de tous les Citoyens, mais envahie par des bourges, dès lors surreprésentés), à la solde des bourgeois réformateurs (épeurés par cette Révolution faite avec les pauvres mais où ces derniers voulaient aller plus loin, trop loin pour les riches privilégiés) avait malheureusement fait ses preuves quand il s’était agi de mâter les aspirations populaires pour une Révolution plus juste et plus aboutie. A présent, il s’agit simplement de Citoyens (et de

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nombreux « gentils » anciens flics) triés sur le volet pour leurs qualités d’écoute, de négociation / médiation, formés aux techniques de maîtrise de la force. Le Peuple ayant été exaspéré par ces costauds (souvent fachos) qui se comportaient en toute impunité comme des cow-boys, il fut décidé (comme dans d’autres nombreux domaines) que les Citoyens avaient le droit de choisir par qui ils seraient « gardés » (disons plutôt protégés et servis). E : Je suis la première à me réjouir de ce nouveau mode de gestion des populations, mais il y a des risques de copinage comme ça. Les Gardiens de la Paix sont pas très impartiaux dans ce cas. M : Il y avait effectivement ce risque, donc on a décidé que les équipes devaient se composer exclusivement de personnes habitants différents endroits de la ville voire d’autres localités. Mais de toute façon, la police est là pour concilier, avec les moyens dont elle dispose, présence rassurante et serviable, prévention pertinente et répression efficace. E : Et après, pour les gens qui se sont fait chopés, comment ça se passe ? M : Comme tout le reste, la Justice est Citoyenne. E : Mais là c’est encore pire, il peut y avoir des sentiments de vendetta ou de rancoeurs qui peuvent influencer le verdict, ce n’est donc plus une Justice Equitable. M : Parce que tu crois qu’avant la Justice était plus honnête et juste ? Sans parler des délais d’attente énormes, elle avait de sérieux ratés : elle n’auditionnait que ceux qu’elle voulait bien entendre, le procureur de la république ouvrait des instructions selon son bon vouloir et les avocats cherchaient la petite faille procédurale ou des lois sorties de derrière les fagots, pour faire libérer des criminels dangereux. De plus elle était sévère envers les petits et plus que laxiste envers les dominants. Les Utopiens décidèrent donc d’abolir les tribunaux permanents pour les remplacer par des structures ponctuelles, où la décision judiciaire se prend exclusivement par le Peuple. Les petites affaires seraient jugées auprès d’un petit jury populaire, assisté par des défenseurs Collectif des 12 Singes

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du Droit. Les litiges plus conséquents étant plaidés auprès d’un tribunal exceptionnel composé d’une Assemblée Populaire (composée de divers origines communales / régionales pour éviter toute vengeance légale), les avocats de chaque partie furent remplacés par des défenseurs du Droit, communs aux deux parties et observateurs du Respect de la procédure (mais n’intervenant pas sur le fond), et de trois experts judiciaires (nommés par le Peuple en fonction de leurs compétences, psycho, sociales, médicales) pour canaliser l’affaire et synthétiser une vision claire des faits afin de permettre aux Citoyens un jugement serein et éclairé. Ainsi, les débats tournaient autour des faits, le prévenu s’exprimant (continuellement et pas juste à la fin avec le dernier mot du « condamné ») sur le fond, plutôt que son avocat défende la forme autour des subtilités du Droit. Bien sûr les possibilités d’appel et de cassation furent maintenues, mais auprès d’autres Communes afin d’assurer l’impartialité des jugements.  E : Comme ça, ça me va ! C’est vrai que la France s’était de nombreuses fois faite mettre à l’amende par la Cour Européenne des Droits de l’Humain car sa Justice était non seulement super lente mais en plus moyennement juste, un comble pour le (soidisant) pays des Droits de l’Humain (époque lointaine très courte, 5 ans max après la proclamation officielle, et bien révolue depuis 1789).  M : Vamos pour le reste, comme ça tu auras une vue d’ensemble. Du travail … et donc de l’argent  E : Bien sûr, depuis le début du XXè siècle, on a cherché à faire baisser le nombre d’heures travaillées. Mais qu’est ce qui a fait qu’Utopia aille aussi loin ?  M : C’est l’accumulation d’un ras-le-bol général envers la pression de la rentabilité et de la productivité, et les frustrations engendrées par la loi sur les 35 heures. Si les patrons avaient voulus décrédibilisés la réduction du temps de travail, ils n’auraient pas mieux fait qu’avec l’usine à gaz socialiste.

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 E : Je me rappelle effectivement que les ouvriers et les cadres étaient pressés comme des olives pour huiler la machine à dividende actionnarial sans avoir de contrepartie si ce n’est la préservation de leur emploi.  M : Et en plus, c’était à eux de payer la « bancalité » de la loi des 35 heures. Les patrons étaient mécontents de cette loi (et il faut dire à leur décharge que c’était vraiment mal organisé et qui plus est rigide comme une merde dure), donc ils décidèrent de jouer avec la règle : le temps est réduit hebdomadairement, qu’à cela ne tienne, nous allons annualiser les horaires pour les flexibiliser et en plus on vous fuck en gelant les salaires.  E : Du coup il y avait des périodes de grand coup de bourre à raison de 12 heures par jour, et des périodes de chômage.  M : Oui, sauf que lorsque les petites gens ont vu, à force, comment elles étaient jetées comme des mouchoirs après s’être données corps et âme pour « sauver » l’entreprise, soi-disant en péril grave du fait de la concurrence et des conditions esclavagistes des autres pays, la grogne fut sévère et elle ne s’achèterait pas à coup de quelques bonbons sucrés (ils prenaient déjà des bonbons anxiolytiques et anti-dépresseurs pour supporter le rythme et le stress du boulot).  E : C’est toujours le même chantage : soit vous acceptez des modes de travail pénibles et peu valorisés, soit … il y a plein de monde, ici ou ailleurs, qui attend pour travailler à votre place.  M : Exactement, depuis 1936 et la semaine de 40 heures et 2 semaines de congés payés, les patrons nous ont toujours fait croire que tout progrès social engendrait de facto des catastrophes économiques (alors que ce sont les patrons anglais qui instaurèrent au début du XXè siècle la réduction du temps de travail, car les machines humaines étaient plus efficaces après un bref repos, plus que bien mérité). Alors qu’il n’en est jamais rien, ni la France ni la Terre ne se sont arrêtées de tourner ! Du coup, la première mesure d’Utopia fut que tout le monde travaille 30 heures, pas une de plus, et de fait il fallait que plus de gens travaillent pour assurer la continuité de production et de service.  E : Vous avez concrètement réalisé l’objectif final de la loi sur les Collectif des 12 Singes

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35 heures : tout le monde bosse moins, mais du coup plus de monde bosse !?  M : Exactement. Le seul problème, mais de taille, qui avait bloqué l’application concrète de la loi, c’était que du travail, ce n’est pas ce qu’il manquait, c’est « juste » qu’il n’y avait pas l’argent pour payer ces prestations (ou plutôt qu’on ne voulait pas réduire les marges bénéficiaires ou réorganiser pour plus d’efficacité). Utopia ayant rognée sur les budgets de l’état (et surtout l’armée, deuxième budget, juste après celui de l’Education Nationale, quoique sous la droite il passait régulièrement devant, qui se gavait aux frais de la princesse populaire), l’argent pu être mieux redistribué. On relança également l’économie, déjà en baissant les taxes sur le travail (mais en augmentant en contrepartie celles sur le travail mort, le capital), mais surtout en augmentant massivement le SMIC (Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance : donc comme son nom l’indique, pour que le pouvoir d’achat croît, il fallait bien le rehausser), le faisant passer à 1 500 € nets par mois.  E : C’est un truc que j’ai jamais compris ça : c’est dans l’intérêt du capitalisme qu’il y ait plus de gens qui puissent consommer. Donc autant monter un peu les salaires, comme ça il y aura plus d’acheteurs et donc au final plus de richesses produites.  M : Exactement, mais c’est le même type de problème qui s’est posé sur les retraites, où on voulait remettre les vieux au travail (comme si ils n’avaient pas déjà assez trimé sur 40 ans). En 2003, concernant l’histoire des retraites qui coûtaient trop chères, donc il fallait bosser plus et plus longtemps pour avoir un plus gros capital retraite, c’était un énorme mensonge par omission. Ce que les journalistes n’ont pas dit (« normal », ils font leur métier de chiens de garde en [dés] ou sous-informant) c’est que la richesse dégagée (profit pour les actionnaires, après impôts et coûts fixes) s’est envolée depuis les Trente Glorieuses (1946-1973) par rapport aux salaires (donc aux cotisations retraites). Toute la valeur ajoutée produit en plus par le biais de la robotisation et de l’amélioration des rendements humains (sous-traitance, organisations, management, ressources humaines et autres apports

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des sciences « sociales ») servit à l’augmentation de la masse du capital (investissements futurs pour plus, toujours plus de retours financiers, de rentes) et à l’accroissement du magot des dividendes pour les actionnaires (idem pour les petits patrons), et non à l’augmentation des salaires. E : C’est vrai que l’on disait toujours que les Français étaient des feignasses, qu’il n’y avait qu’eux pour penser à travailler moins alors que la concurrence internationale était féroce ; mais on omettait souvent aussi de dire que la France avait une des productivités les plus élevées d’Europe. M : Très juste, ce fut d’ailleurs un élément déclenchant dans le processus intellectuel. Peu avant le Grand Soir, quelques pays (tels l’Allemagne) qui avaient également baissé leur temps de travail, plièrent sous la pression des multinationales : soit les usines repassaient à 40 heures par semaine sans augmentation de salaire, soit elles seraient déménagée vers des pays où on laisse exploiter les pauvres par les riches pour le bien de la sacro-sainte croissance (et ces pays candidats n’attendaient que ça à l’Est, ils en avaient grand besoin d’ailleurs). Nos politiques fustigeaient (poussés en cela par le Medef, la secte des grands patrons) notre attitude anti-croissance, en nous assénant l’exemple américain où l’on travaille 50 heures par semaine. Certes les USA sont un pays riche, mais, comme souvent, cela se répartit par une classe aisée très aisée mais peu nombreuse, une classe moyenne médiane en tous aspects, une surreprésentée basse classe qui vivote et la multitude des personnes qui survivent, dans ce soi-disant « rêve américain ». E : C’est clair et net que les States étaient d’énormes producteurs de richesse, mais pas si nombreux étaient ceux qui en savouraient les fruits. M : C’était exactement notre contre-modèle, l’ « exemple » à ne surtout pas suivre, l’épouvantail à Progrès et encore plus à Emancipation. Nous, ce que nous voulions, c’était sortir du cercle vicieux qui veut que la (sur) consommation engendre la croissance et donc l’emploi. Sauf que le passé nous avait montré depuis 1929 que ce n’était pas aussi simpliste. Car lorsque tout le

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monde est équipé de tel produit, que les marchés extérieurs ne peuvent (ou ne veulent) écouler notre stock, cette surproduction (ou suroffre) ne correspondant à aucune demande (on ne crée jamais de besoins, à la limite on les révèle) doit être écoulée à tout prix. C’est bien ce que l’on vit dans les dernières années de l’autre système, le dogmatique : certains marchés étant saturés ou monopolisés par des puissants, nombres de petites entreprises durent limiter la production, souvent en faisant de la haute qualité (facteur de forte valeur ajoutée et donc de marge élevées) ou alors en diminuant drastiquement leur masse salariale, celle-ci étant surtaxée, en automatisant ou « rationalisant ». E : De toute façon des pays comme la Chine (manufacture du monde), les Indes (sous-traitance de services), le Brésil (grenier à grains), bref les zones à forte croissance de développement (Amériques du Sud et Asie), montaient en puissance sur les marchés internationaux. M : Tout à fait, les vieux pays européens se désindustrialisaient massivement (exception notable faite des productions à forte valeur ajoutée où nous avions encore un savoir-faire spécifique et qualitatif), et même les services se délocalisaient vers nos anciennes colonies (qui maîtrisent nos langues aussi bien que nous et qui se sont éduqués suivant nos systèmes et nous ont rattrapés). En somme, nous étions déjà à la veille du Grand Soir dans une situation de rupture économique. Les nouvelles technologies aidant, toute la structure de production et de distribution s’en vit profondément modifiée. Les clients pouvaient ainsi passer commande directement auprès des producteurs. Cela eu pour effet de montrer l’accumulation d’intermédiaires inutiles (comme en politique) entre celui qui produit (même des lois) et l’utilisateur final. E : Cool : vous avez alors enfin court-circuités ces nuisibles de distributeurs qui ne font qu’augmenter au maximum leurs marges de vente au détriment du prix d’achat des producteurs ? M : Ouaip Dame ! Déjà aux premiers jours d’Utopia, il fut décidé que tout se traiterait directement avec ceux qui produisent (entreprises, coopératives, indépendants), les distributeurs étant

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considérés comme des métiers non-prioritaires. Ainsi, les producteurs virent enfin leur niveau de vie augmenter, tirant véritablement profits de leurs terres ou de leurs coopératives. Auparavant, ils déversaient des légumes par tonne devant les représentations de l’état, alors que pleins de gens crevaient de faim, pensant naïvement que ce (très cher) état (censé protéger les Citoyens et encore plus les faibles face aux forts) allait les aider à se battre contre les méchantes centrales d’achat qui négociaient comme des hyènes pour avoir des produits moins chers qu’ils ne coûtent à produire, afin de pouvoir faire une marge énorme auprès des clients (qui continuaient de penser que les légumes étaient vraiment trop chers, mais qu’au-delà des supermarchés il n’y avait point de salut Ŕ du moins il ne restait presque plus que ce type de « boutique »). E : Et vous avez fait quoi des distributeurs ? M : On a gardé ceux qui avaient une réelle utilité de conseil, ceux qui faisaient une simple interface de distribution sur tout le pays entre le producteur et le consommateur (les grossistes étant fusionnés avec les vendeurs au détail) en les engageant à Respecter des prix minimaux d’achat pour les producteurs et maximaux de vente pour les clients. E : Ça c’est bien, au moins les producteurs couvrent leurs frais et vivent un peu mieux, et les clients ne payent pas la différence puisque c’est la juste réparation du vol organisé depuis une éternité par tous ces distributeurs en col blanc qui pressaient les prix en amont pour mieux les dilater en aval auprès des clients. M : Oui, c’était la fin du double bénéfice. Ensuite, les personnes rendues inactives par la fermeture ou la réorganisation des distributeurs, furent employées auprès des producteurs pratiquant la vente directe (en explosion depuis la chute des distributeurs et des contrats d’exclusivité) pour les accompagner dans la logistique d’acheminement des produits, organisèrent et participèrent à des Cahiers de Doléances auprès des consommateurs pour connaître les besoins réels et non marketing / mercatiques afin de redéfinir les structures de production et de nouveaux systèmes de distribution et de

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logistique. Les autres mirent leurs compétences au service de coopératives, de secteurs prioritaires ou se consacrèrent à des projets de développement. E : Du coup, il y avait moins de distributeurs (en tout cas plus de nuisibles intermédiaires ni de centrales d’achat toutes puissantes) et plus de personnes disponibles pour se rendre vraiment utiles ? M : Et oui, nombres de distributeurs et de centrales furent remplacés par des marchés genre Rungis (en plus petit bien sûr) pour les Régions et Communautés de Communes, les Communes se servant directement auprès de ces points de ravitaillement. Ensuite, les besoins impératifs manquant de ressources et de mains d’œuvre furent pourvus, selon les envies et capacités de chaque personne rendue inactive. E : Et les anciens chômeurs, ceux d’avant Grand Soir, dans tout ça ? M : Bien naturellement, ils furent les premiers (et prioritaires d’ailleurs) à retrouver une activité. En effet, ils se mobilisèrent en masse le lendemain du Grand Soir car, l’oisiveté étant mère de tous les vices, ces Citoyens (auparavant de seconde zone) s’ « empressèrent » de Participer à ce grand projet où ils pourraient exprimer leurs talents, sans avoir de chef à la con qui les jugent sans arrêt sur leur motivation, celle-ci étant bien réelle car portée par un exceptionnel sentiment d’appartenance à un Grand Renouveau. Nombre de chômeurs se laissaient vivre en bénéficiant des allocations, préférant se serrer la ceinture en consommant moins (mais mieux) plutôt que de retourner dans la dure réalité du monde économique, sans foi ni loi si ce ne sont celles des propriétaires de capitaux. Avec le Grand Soir ils retrouvaient leur dignité (le travail ne leur étant plus refusé) et ainsi donc leur ardeur pour montrer qu’ils avaient deux bras et un cerveau comme tout le monde. Ils entendaient bien prouver qu’ils savaient s’en servir pour le bien de cette nouvelle civilisation. Auparavant, ils étaient recalés car trop vieux, pas assez instruits, peu expérimentés ; aujourd’hui ils se devaient (et le désiraient profondément) de Participer, à raison de leurs capacités et compétences, sans pour autant négliger leurs envies.

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 E : Et vous les avez « occupés » comment ?  M : En fait, ça faisait une éternité qu’il y avait pas mal de prestations qui n’étaient pas effectuées, car elles coûtaient trop chères, n’étaient pas prioritaires (dans le sens jugées importantes par les grands pontes), ou il n’y avait pas assez d’effectif pour s’en occuper correctement par rapport à l’ampleur de la tâche. Il en allait ainsi de l’assistance sociale (moins d’acteurs sociaux que de flics au centimètre carré), de la santé (manque de personnel soignant par monopolisation administrative), de l’éducation (classe surchargée et trop peu d’activités Emancipatrices), de l’environnement (dépollution et entretien des espaces verts et naturels), de l’aménagement du territoire (routes, connexions internet, transports, …), ou encore de la culture (institutionnalisée et chère). Donc on utilisa la main d’œuvre des chômeurs et des inactifs pour développer tous ces pôles pourtant importants mais laissés en friche faute d’argent, mais surtout de réelle volonté politico-économique.  E : Vous avez fait du social en somme !  M : Exactement, mais du social utile. Alors que l’état jetait négligemment chaque mois quelques sous aux chômeurs (façon d’acheter la Paix sociale à défaut de fournir un vrai travail Ŕ sachant qu’il dépensait des sommes folles pour co-financer le travail, mais que les entreprises utilisaient ces aides sans créer de postes), après le Grand Soir on remit en route la vieille idée des Ateliers Nationaux et Communaux, initiés en 1848. Le but était non seulement de subvenir aux besoins des chômeurs et autres inactifs du fait de leurs métiers non-prioritaires, mais aussi (et surtout) de faire en sorte qu’ils se sentent et qu’ils se rendent utiles. Ainsi, nombres d’entres eux furent délégués à des projets de Développement, d’Aménagement, d’Emancipation Sociale, bref : de mieux vivre pour l’ensemble de la population. Ils épaulèrent également des porteurs de projet qui n’avaient pas suffisamment de ressources humaines pour les mener à bien.  E : Nickel ! C’est bien vrai que trop souvent on considérait que les gens au chômage soit ne faisait pas d’efforts pour trouver un travail, soit était incapables de se rendre utiles. C’est sûr qu’au Collectif des 12 Singes

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début du chômage c’est cool, tu es Libre, tu t’organises comme tu veux et tout et tout. Mais d’une il faut bien gérer son portefeuille car les allocations ne sont pas si importantes que ça, mais surtout, il est difficile de s’occuper sans (relativement vite) tourner en rond, et encore plus insupportable de rester inactif. Et il faut encore moins sous-estimer l’aspiration de tout humain à s’épanouir dans des activités utiles à soi-même comme aux autres : c’est ce qu’on appelle le besoin de reconnaissance sociale (qui ne passe pas forcément par l’argent, mais sûrement par une activité). M : C’est magnifiquement dit ! En complément de ça, je te dirais également qu’on a fait un énorme travail pour que l’ensemble du territoire bénéficie des bienfaits de la Révolution. Quelques jours après le grand Soir, il fut décidé Collectivement qu’une des premières grandes missions de cette nouvelle ère était de développer les régions qui le souhaitaient, par un meilleur système de transport, des communications aisées et rapides (haut débit et fibres optiques là où c’était possible, autres solutions ailleurs). Mais enfin et surtout, last but loin d’être least [le moindre], on a développé le concept d’urbanité villageoise (ou de villagisation urbaine) ! E : C’est marrant tes trucs ! Et ça consiste en quoi stp ? M : En fait, l’accent est fortement mis sur le développement social local (déjà expérimenté au Québec, en Catalogne et en Belgique), qui permet de renforcer les Solidarités de proximité et le lien social. On a mis en place la culture du travail social Collectif qui s’appuie sur les ressources locales (voisinage, équipements de proximité) et s’inscrit clairement dans les pratiques locales. On a crée des structures en fonction des besoins locaux, qu’on a mis en relation avec les attentes extérieures. Du coup, les uns avaient du travail un peu partout sur le territoire, et les autres étaient servis à domicile, à proximité ou non, matérialisé ou non. E : D’accord, n’importe quel trou perdu se créait son propre marché en fait, en proposant ses services ? M : Oui, tout ça grâce aux places de marché virtuelles qui Collectif des 12 Singes


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permettent de mettre en relation aisément l’offre et la demande, et aux nouveaux moyens (et à grande échelle) de communication et transport ! Ce qu’on voulait à tout prix (surtout après la canicule dramatique de 2003), c’était rompre l’isolement social, qui avait de nombreux effets secondaires sur les personnes et était bien souvent à l’origine de la dégradation du comportement des familles. L’idée était aussi (sachant les drames que cela provoquait, et ce à grande échelle), de rompre ce repli sur soi des familles fragiles, pour lutter contre la maltraitance et les violences de toutes sortes (y compris contre soi-même). L’autre aspect fut d’agir contre un autre facteur le plus fréquemment cité dans les débats, celui des carences éducatives des parents, qui renvoie souvent à une immaturité des parents, à une absence de repères, à un repli sur soi encore une fois. De l’Instruction, autant que de l’Education  M : Et ce qu’il faut surtout noter, c’est que sans véritable Education Personnelle et Citoyenne, tout ceci n’aurait pas été aussi pérenne. Bien sûr, juste après le Grand Soir, tout le monde n’est pas devenu comme par magie un Citoyen Responsable. Au départ, il a fallu montrer que nous n’étions pas des « sauvages » qui allaient brûler l’ancienne société pour mieux reconstruire sur ses cendres fumantes. Il y aurait bien évidemment des changements radicaux, mais sans esprit de vengeance de classe : Utopia devait se construire sur les enseignements des expériences du passé, en Révolutionnant de fond en comble les infra et superstructures, mais en préservant les forces vives de la nation.  E : C’est vrai que depuis plus de dix millénaires (depuis l’avènement de l’agriculture) que les Peuples étaient soumis aux dogmes de l’état et de l’argent, il fallait élaborer de nouveaux schémas de pensée, non plus basés sur la supériorité hiérarchique ou financière, mais sur le Respect des Différences de l’Autre dans l’Egalité des Droits et Devoirs.  M : Certes, mais finalement cela s’est fait sans trop de difficultés

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car les Citoyens n’aspiraient qu’à ça : la Reconnaissance et le Respect dans la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. Ce que l’état leur promettait depuis la soi-disant « grande » Révolution de 1789 et qu’il n’arrivait (ou ne voulait) pas à concrétiser (depuis plus de 200 ans, et ce malgré les évolutions économico-sociales), l’Anarchie l’a fait en deux trois coups de cuillère à pot. E : Mais concrètement, comment et qu’est ce que vous avez fait ? M : La première chose fut d’analyser le contenu des débats des Ateliers de Discussion du lendemain du Grand Soir, puis d’en faire une synthèse. Celle-ci servit à la population pour lancer de nouveaux débats de réflexion, mais surtout aussi à comprendre les attentes et les mentalités des autres Citoyens. Ceci permit à toute la France de mieux cerner les différentes tendances qui l’a compose, et de se positionner par rapport à celles-ci (sans pour autant vouloir rentrer dans des cases prédéfinies, mais plutôt pour voir ce qui se dit ailleurs et ce que l’on en pense ici). E : Et après ? M : Ensuite, on a organisé des actions de sensibilisation pour faire évoluer les mentalités et transmettre toutes les valeurs humanistes de la primo Constitution. Les universités organisèrent des journées réflexives sur comment s’Emanciper moralement : par de la philosophie individualiste pas trop perchée, de la sociologie pour comprendre les phénomènes de civilisation et des collectivités, de l’éthique et du droit appliqués pour préparer la Justice Populaire en respectant les valeurs des autres (ni meilleures, ni pires : Différentes). Et ensuite, les gens jouèrent comme des gamins, s’exprimant artistiquement (après avoir refait le monde ça fait du bien) et se (re) découvrant des talents d’expression corporelle ou culturelle. E : Cool ! M : Mais tu sais, de toute façon, à part quelques rafraîchissements mémoriels concernant l’Education Civique (la nouvelle, basée sur la Démocratie Participative), les gens savaient exactement quoi faire et comment. C’est en cela que le communisme était une traîtrise absolue, car Marx estimait que les gens étaient cons (ce qui pouvait être éventuellement vrai en terme de politique, en tant Collectif des 12 Singes


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que gestion de la Cité, mais pas en tant qu’idées sur l’avenir) et qu’il fallait donc leur imposer par la dictature du « Prolétariat » (plutôt des chefs, petits bourgeois pour beaucoup) l’avènement d’une société nouvelle. Certes, il faut toujours se méfier des réactions en chaîne de la masse (car ce que ferait 1000 fois 1 individu peut être très différent de ce que ferait 1 fois 1000 individus, phénomène de groupe oblige), mais il ne faut pas non plus y voir un ennemi (sinon c’est reconnaître que sans autorité point de salut, alors que dans de nombreux domaines cela fonctionne à merveille Ŕ et même que cela ne marcherait plus si il y avait un quelconque chef : du désordre naît l’ordre, alors que de l’ordre naît le désordre). Globalement, les Citoyens étaient responsables (tout comme ils l’étaient avant le Grand Soir, il n’y avait pas de raison que cela change), et dans les cas contraires, la médiation fit rapidement rentrer les choses dans l’ « ordre » (disons plutôt la sérénité). E : Mais j’imagine que ça n’a pas été facile de faire évoluer les vieux de la veille ! M : C’est vrai que ça n’a pas toujours été ni évident ni une partie de plaisir. Mais beaucoup voyaient que les gens étaient plus heureux ainsi et de fait la vie quotidienne paraissait plus enthousiasmante même si on allait aussi loin qu’avant dans la gestion des tâches, mais le cœur léger. Pour ceux qui étaient trop dépassés et qu’on n’arriverait pas à updater, on a viré ces dirigeants et on les a remplacés par des jeunes stagiaires durant un mois pour inculquer une nouvelle dimension. Ils connaissaient aussi bien la théorie (voire même mieux car l’expérience vous fait oublier les bases pour vous concentrer sur la pratique intuitive), mais n’étaient ni sclérosés par le système précédemment en place, ni induits en erreur par des conceptions passéistes largement remises en question depuis. E : Vous avez utilisé la fine fleur de l’enseignement pour faire bouger les choses ! La jeunesse est clairement le moteur de l’évolution et de l’innovation, d’autant plus dans ce cadre postRévolutionnaire ! M : Oui, parce que souvent, en sortant de l’école, on voit que tout

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ce qu’on nous a appris à ne pas faire est largement répandu dans l’entreprise ou autre. Alors que ces petits jeunes avaient de très bonnes bases et avaient déjà fait assez de stages sous/non payés pour savoir comment fonctionne ce petit monde et encore plus comment l’améliorer pour qu’il tourne mieux. Société de l’information et la communication  M : Un énorme travail fut ensuite entrepris pour donner un grand coup dans la termitière des chiens de garde, les médias à la solde des pouvoirs tant politique que économique (TF1 cumulant les deux, car ils sont en plus des bétonneurs, donc très proche des politiques en matière de dessous par très propres de table).  E : Tu fais bien d’en parler ! En tant que fille de pub, je trouvais justement que la télé était complaisante envers les dominants et avait la dent (autant que la désinformation) dure envers les petits qui défendent leurs Droits comme ils le peuvent, avec leurs peu de moyens pour se faire entendre si ce n’est par le tube cathodique (mais qui déforme beaucoup la réalité pour la faire entrer de force dans des moules plus attractifs voire racoleurs ou menteurs si besoin est).  M : Tu m’étonnes. Le cas le plus flagrant est bien évidemment TF1, la chaîne que Chirac a offert en 1986 pour quelques milliards de francs symboliques à son grand pote bétonneur Francis Bouygues (Hachette était aussi en course, normal pour un spécialiste des publications, mais le groupe Bouygues ne négligea aucun détail pour faire valoir le bien fondé et la solidité de sa candidature, préparée comme s’il s’agissait d’un appel d’offres pour obtenir un chantier de construction et en faisant alterner relations personnelles de sympathie avec les membres de la CNCL et menaces de recours auprès du Conseil d’État). Le choix de la chaîne à privatiser, demeura longtemps incertain, et ce fut Édouard Balladur qui trancha en faveur de TF1, alors que le ministre de la Culture s’était prononcé pour FR3 (mais une télé nationale pour faire sa propagande c’est quand mieux). Après un

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long et tumultueux marathon parlementaire contre le texte, la création de la CNCL (Commission Nationale de la Communication et des Libertés, ancêtre de la CNIL) fut votée, mais sa naissance était assombrie par les nombreuses remises en cause du texte. Mais l’indépendance de l’autorité de tutelle était bridée par la loi, son pouvoir était en réalité ambigu et limité dans les faits. La loi de 1986 apparue vite comme une tentative de libéralisation maladroite et trop rapide. E : C’est sûr que du coup, la « moindre » des choses de la part de TF1 était de faire élire son candidat en 1995 et 2002, en jouant à fond sur l’insécurité, comme savent si bien le faire les journaux poujadistes du 13h de Pernaut qui fleurent mauvais le purin des paysans et les arrière-boutiques défraîchies des petits commerçants, ou les reportages terrifiants de Droit de savoir. M : Clair et net, d’ailleurs pleins de gens, qui habitaient la campagne où il ne se passait jamais rien chez eux, avaient d’un coup peur que les loubards viennent leur voler leur pauvre C15 ou leur vieille télé pourrie (c’est le mieux qu’il y avait à prendre chez ces tordus qui croyaient encore tout ce que l’on disait à la télévision). L’époque où la police parlait au journal de 20h n’était pas très loin (allusion à un poster de Mai 68). E : Vous avez fait quoi alors pour démuseler les chiens de garde ? M : On a fait comme dans les autres domaines : on a viré les dirigeants et on les a remplacé par des jeunes stagiaires durant un mois pour inculquer une nouvelle dimension à la télévision qui restait bloquée sur des concepts d’avant Internet ou pire sur des programmes divertissants/abrutissants exclusivement définis pour détendre le téléspectateur, lui faire oublier la dure réalité de travailleur acharné et le faire saliver d’envie sur des biens de consommations qu’il ne pourra pas acheter ou dont il n’a pas besoin. Les petits jeunes, enfin multiethniques pour une vraie télé en couleur (et pas juste en blanc et blanc), avaient pleins de bonnes idées à proposer, et cette fois c’était bien à l’utilisateur final (le téléspectateur) de juger, et non plus à des « spécialistes » qui ont tellement le nez dans leur merde qu’ils considèrent que tout ce qui ne vient pas d’eux ne marchera jamais (alors qu’il y a foison de

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contre-exemples).  E : Les enfants de la télévision c’est clairement nous. La petite lucarne nous a bercée, nous a éduqué, émerveillé, fait peur, cultivé, et c’est grâce à ses abus de langage marketing/communication qu’elle a formé notre sens très critique.  M : L’avantage en plus en prenant des petits jeunes, c’est qu’ils n’étaient pas encore complètement formatés par le système télévisuel psychorigide. Du coup, la créativité foisonnait et des résultats surprenants (en « bon » et « moins bon ») virent le jour.  E : Du genre ?  M : Par exemple, il y eut nettement plus d’émissions avec une vraie interactivité avec les téléspectateurs/internautes. Les animateurs de débats ou ceux qui interrogeaient des spécialistes n’étaient plus alors que des supports pour poser des questions plus que judicieuses aux invités, interventions qui auraient été jugé politiquement incorrect avant le Grand Soir par les « professionnels qui étaient censés savoir ce qui nous intéresserait ».  E : Enfin il n’y avait plus de place pour la langue de bois. Petite, j’aimais bien les débats politique, mais en grandissant j’ai vite compris que les invités ne répondaient jamais aux questions qu’on leur posait (alors qu’elles étaient loin d’être « dérangeantes », les journalistes tenant à garder de bonnes relations avec les puissants pour faciliter leur avancement). Souvent, une question précise était posée, les politiciens voulaient préciser le contexte de la question (chose pas si mal en soi), mais ils en profitaient vite pour s’éloigner du sujet ou de la « polémique » pour glorifier leur action, pas évidente à mener car ils avaient hérité d’une gestion catastrophique de la part de leurs prédécesseurs. Ils venaient de noyer le poisson, mais le journaliste ne relançait pas sur la véritable interrogation, il se contentait de rebondir sur les nouvelles affirmations de l’invité, en profitant pour présenter l’action de ce dernier sous un jour favorable.  M : Que veux-tu, Georges Marchais a fait des petits. Les journalistes venaient avec leurs questions, lui venait avec ses réponses, mais au moins il précisait d’entrée de jeu ses conditions

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(comme pour tout communiste qui se respecte, il ne peut y avoir de Liberté de poser de vraies questions : silence, on tourne la page!). Pour ces gens-là, l’information est la partie ingrate de leur fonction, ils préfèrent le met de choix qu’est la propagande. Mais nous avons utilisé ces armes de communication massive pour mettre le feu chez les pyromanes, en faisant exploser le paf (paysage audiovisuel français) à la TNT.  E : Vas-y, racontes moi concrètement ce que vous avez fait ! Avec toutes les chaînes de merde qu’on avait (encore plus avec la Télévision Numérique Terrestre), il y avait moyen de faire des trucs bien, et pour tous les goûts.  M : Exactement, en fait on a utilisé les chaînes existantes en adaptant les angles de vues et la typologie des émissions à la segmentation de toutes ces chaînes. Evidemment, France3 nous permettait de relayer les informations des régions, avec la mise en place d’émissions interrégionales plutôt que nationales. Toutes les bonnes expériences (et les moins réussies, tout autant, voire plus, formatrices) testées dans différentes régions avaient leur boîte de résonance/raisonnance au niveau national. La chaîne devenait à nouveau une vraie chaîne de proximité, autant qu’elle remontait les informations intéressantes pour en faire bénéficier d’autres régions. Arte eut pour rôle de développer des théories Emancipatrices en Coopération avec nos sœurs et frères Allemands, alors que France5 nous montrait des documentaires sur leurs applications pratiques. France Ô nous racontait la vie dans les îles et les solutions alternatives mises en place par rapport à leurs spécificités territoriales. Quant à France2 (comme dans tout l’édifice France Télévision), on y a fait le grand ménage du printemps rouge (enfin Noir, de l’Anarchie, pour être plus exact) ! Les gens en avaient marre et ne comprenaient pas pourquoi ils payaient une redevance télévisuelle pour avoir autant de publicité et de sponsoring d’émission que les chaînes privées. Surtout que la qualité des programmes n’allait pas forcément de soi. Donc on a bien évidemment viré tous ces animateursproducteurs qui se goinfraient financièrement aux frais du « redevanciable », et qui en plus faisaient (eux aussi, comme tant

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d’autres, trop d’autres) des émissions racoleuses et insultantes pour la masse populaire (dans son expression la plus noble). On a programmé à la place de vraies émissions d’investigation (à la Complément d’enquête ou Envoyé Spécial, mais ancienne mouture, celle avec des enquêtes de fond, pas de remise en forme physico-psychologique). Puis on a développé des programmes plus décalés, propres à la réflexion autant qu’à la satire juste pour rire (même si dans toute caricature, il y a un fond de vérité et donc d’interrogation possible pour moins prêter le flan à la critique).  E : Et TF1 et M6 ? Vous leur avez laissé la prérogative de lobotomiser les gens ?  M : Bien sûr que non. Même si c’était des chaînes privées (uniquement par la volonté des politiques), on ne pouvait courir aucun risque, car on savait que la contre-révolution passerait forcément par elles. N’oublions jamais la phrase de Le Lay (il porte bien son nom le boss de TF1) qui disait qu’il ne faisait pas de télévision pour informer et encore moins éduquer les gens, mais plutôt pour vendre à Coca-Cola du temps de cerveau humain disponible. Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit perméable. Les émissions pourries de TF1 avaient pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Selon lui, rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité (quand on nous matraque de grosses dobes, c’est certain, la zappette s’active vite). C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise. Encore un expert qui n’a rien compris à l’humain, puisque tout le monde vous dira que plus il y a de pubs à la con pour des produits qu’on ne peut ou ne veut pas acheter, plus les pauses pipi sont longues.  E : Et comment vous avez raccourci ces pauses toilette ? Parce que ça devait pas être évident de faire changer complètement TF1 de culture d’entreprise !

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 M : C’est clair qu’il y a eu des réticences, pour ne pas dire plus. Mais la télévision c’est nous, les téléspectateurs, même chez TF1 où ce sont les annonceurs qui font la pluie et le beau temps (pas Evelyne Dheliat). Donc, nous leur avons assigné la mission de divertir les Citoyens, mais cette fois de manière éducative et progressiste, mais surtout Respectueuse des intelligences Citoyennes. On disait toujours que TF1 faisait de la merde et que les gens regardaient, mais les gens prenaient ce qu’on leur donnait et quand on était fatigué d’une grosse journée, le bigdil détendait bien. Maintenant que les journées sont moins harassantes, les cerveaux sont plus disponibles et filtrent d’autant mieux la merde télévisuelle. Et surtout, on a fait très fort, en utilisant le projet de Chaîne Internationale d’Information à la Française, comprenant TF1 et France Télévision, pour diffuser dans le monde entier le concept de Révolution Permanente post Grand Soir. Les autres pays nous ont jugés toujours aussi décalés, mais leurs Peuples ne nous regardaient pas de la même manière. Enfin la France était redevenue ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : le pays des Droits de l’Humain !!!  E : Effectivement, bien joué, chapeau bas ! Mais côté déconne, j’espère que Canal+ est restée la chaîne décalée qu’elle a toujours été ! Parce que nous étions tous les enfants de Les Nuls, des Guignols, de Groland, de +Clair (Daphné tu y étais si belle), de Carl Zéro (quoi qu’on puisse penser de l’émission et surtout de l’animateur, ses journalistes faisaient un vrai boulot), des Simpsons et de SouthPark. C’est en parti eux qui ont crée notre génération de blasés alterconsommateurs critiques et méfiants face aux courants dominants.  M : Bien sûr, pourquoi voudrais tu que ça ait changé ? Au contraire, on a encouragé ce terreau propre à la croissance des idées différentes et pas forcément mauvaises (comme non automatiquement bonnes d’ailleurs). Dans le même registre, concernant la TNT, on a redonné un coup de Révolte à Nouvelle Radio Jeune, qui était né de la reconnaissance des radios Libres par Mitterrand (au moins une chose de bien que ce socialiste de droite aura fait dans sa vie), puis s’était embourgeoisée (comme

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beaucoup) dans le conformisme publicitaire.  E : En parlant des radios, quels sorts vous leur avez réservé ? Parce qu’elles se cherchaient et tellement, qu’elles repassaient toujours les mêmes chansons, des mêmes artistes (ou de branleurs sortis de nulle part, qu’ils y retournent vite d’ailleurs), et les thèmes des émissions étaient toujours axés sur le sexe ou des sujets tellement bouillant que les interlocuteurs ne pouvaient en parler sérieusement, coupés par des animateurs à la Franz-Olivier Giesbert qui massacrent les interventions intelligentes des invités par des relances à la con.  M : D’entrée de jeu on s’est concentré sur elles, car elles sont diffusées un peu partout, dans les voitures des gens, à leur boulot comme dans les lieux publics, pour détendre autant qu’informer les Citoyens. Ainsi, on a enfin ouvert la voie des ondes à de vrais artistes, à qui les programmeurs (encore des gens qui savent ce qui est bon pour nos oreilles) reprochaient avant de ne pas être assez dans la tendance (ou sinon complètement noyés dans le moule), et c’est bien ce que l’on recherchait après le Grand Soir. Nous étions à la recherche de nouveaux talents (plutôt que de stars) qui nous feraient découvrir des sons jamais entendus (et pour cause), en vue de nous ouvrir à de nouvelles perceptions sensitives et perspectives créatrices. Ensuite, on a multiplié les émissions de débats avec des spécialistes, et les auditeurs qui peuvent intervenir en direct. Dans le prolongement des ateliers de discussion et autres tables rondes.  E : C’est bizarre, tu m’as pas encore parlé de la place d’Internet dans tout ça ?  M : Normal, il y a tellement de choses à dire. Pour faire simple par rapport à Internet, on a complètement ouvert les tuyaux ! Ceux qui voulaient télécharger des œuvres créatrices pour se cultiver ou se détendre payèrent une très modique redevance, comme pour la télévision et la radio publique. Cette somme allait ensuite, enfin, directement aux créateurs et plus à ces charlatans modernes que sont les distributeurs des majors musicales qui nous abreuvaient de dobes sonores et s’engraissaient aux dépens de leurs artistes.

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 E : C’est déjà une très bonne chose, mais Internet ne sert pas qu’à pomper du son !  M : Bien sûr, mais c’est pour dire que nous avons donné toute son envergure à ce média qui permet véritablement l’information et le divertissement on demand. Ça aussi ce fut un grand projet d’après Grand Soir : développer les sources et canaux d’expression Citoyenne par le biais du réseau pour que tout un chacun puisse être un média à part entière ou au moins un vecteur de ces nouveaux supports d’information. Quiconque possédait une caméra et un micro pouvait alors diffuser ses émissions on line, ajoutant de nouvelles sources créatives et réflexives.  E : Moi qui bossait dans le milieu de la communication multimédia, je peux te le confirmer : il ne sert à rien d’avoir de bonnes idées si personne ne peut s’en informer et qu’elles restent dans un cercle restreint où l’on prêche souvent des convaincus.  M : C’est bien pour ça qu’on a fait fonctionner le réseau à fond pour brasser les idées et les confronter auprès d’un public le plus large possible. Au-delà de ça, chose qui était déjà entamée mais qui devait se développer encore davantage, nous avons vraiment virtualisé l’administration en mettant en place des guichets ouverts 24h sur 24, 7 jours sur 7, ainsi qu’en mettant en ligne une profusion de sites informatifs, de portails vers des plateformes d’échanges d’information ou de besoins/offres.  E : Bref, vous avez connecté les Peuples !  M : Je ne l’aurai pas mieux résumé ! Internet était un support aussi important que le train et le téléphone à leur époque, qui eux aussi ont modifié en profondeur les rapports humains autant que sociaux, puisque les gens et les informations circulaient dès lors soit par la voie ferrée soit par les fils de cuivre, en court-circuitant les organes d’information traditionnels. Les connaissances étaient physiquement ou oralement proches des gens, ils n’étaient donc plus obligés de prendre pour argent comptant la presse à la solde des puissants !  E : Avec Internet on combine un peu les deux aspects (sans bien sûr avoir la présence physique) puisqu’on peut se parler en direct (tchat), tout en échangeant instantanément des informations et des Collectif des 12 Singes

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fichiers, sans attendre que le facteur sonne trois fois. Vous pouviez dès lors communiquer et partager/travailler avec la planète entière, sans bouger de son fauteuil devant l’ordinateur. Ce qui permet aussi au final d’économiser autant en frais de déplacement (et donc en temps) qu’en particules polluantes !  M : Là aussi nous avons fait les efforts tant attendus que l’état traînassait à faire, pour nous l’aménagement du territoire, ce n’était pas de bons mots jetés en l’air. De toute façon, vu comme le pays se concentrait autour des grandes villes et délaissait les campagnes, au risque de voir s’asphyxier jusqu’à la mort les deux, nous nous devions de concrètement donner les mêmes infrastructures (en fonction des besoins évidemment) à l’ensemble des populations. Planète en ruine, nombreux travaux à effectuer  M : Après les réformes politico-économico-sociales, le Respect de Dame Nature fut le principal enjeu d’après Grand Soir. Les gens s’asphyxiant littéralement dans les villes, autant que la pollution industrielle et agricole gangrenaient l’environnement extra-urbain et rural.  E : Surtout que les états avaient un comportement contradictoire : d’un côté, ils proclamaient que l’efficacité énergétique était une bonne solution à la fois pour l’environnement et pour l’économie; de l’autre, aucun d’entre eux ne voulait ouvrir la voie et s’engager sérieusement.  M : Et nous devions réagir vite, avant que la Terre ne soit définitivement trop amochée, alors qu’elle était déjà dans un sale, très sale, état. Surtout, la circulation thermohaline risquait d’être fortement perturbée, ce qui aurait de graves conséquences.  E : C’est quoi ça, cette circulation machin ?  M : La circulation thermohaline comment ça marche ? Et bien c’est très simple : tous les océans sont parcourus par un gigantesque courant général. Ce « tapis roulant » démarre près du Labrador, où plongent les eaux froides. Elles sont ensuite

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entraînées vers l’Antarctique et gagnent l’océan Indien et le Pacifique sud, où elles se réchauffent. Elles refont alors le chemin inverse en surface jusqu’à la mer du Labrador. L’ensemble du processus s’effectue en mille ans. Le Gulf Stream se divise en deux flux de retour. Le premier ŕ qui circule dans le sens des aiguilles d’une montre ŕ est constitué d’un courant de surface chaud, qui descend vers les côtes de l’Afrique de l’Ouest pour revenir ensuite vers l’Amérique centrale. Le second monte vers l’Atlantique nord, s’y refroidit et, ayant ainsi acquis une densité supérieure, plonge pour se transformer en courant profond. Ces eaux profondes retournent quant à elles à leur point de départ en descendant le long des côtes nord-américaines. Le problème était que la première boucle de retour a gagné en intensité alors que la seconde a considérablement perdu. E : C’est sûr que c’est très sensibles et fragiles ces courants naturels ! M : Surtout qu’on observait depuis longtemps d’importants changements de salinité dans l’Atlantique nord et la difficulté qu’avaient les eaux profondes à se former. Cette réduction de la salinité dans l’Atlantique nord était généralement attribuée à l’augmentation des précipitations, à la réduction globale de la banquise et à la fonte des bords de la calotte de glace du Groenland ŕ autant de facteurs liés au réchauffement. Moins salée, l’eau est moins dense : elle tend donc à demeurer en surface et à être moins remplacée par les eaux tièdes provenant du golfe du Mexique. Les implications de ces observations étaient considérables. Les relevés paléoclimatiques montraient que les températures de l’hémisphère Nord pouvaient s’effondrer de plus de 10 ºC en quelques décennies et que ces changements abrupts étaient intimement liés à des interruptions de la circulation océanique. E : Ah, mais ce ralentissement pouvait-il contrecarrer, en Europe occidentale, le réchauffement de l’atmosphère ? M : C’aurait été la vision « optimiste » de la situation. Une autre approche serait de penser que cela ne changera pas grand-chose à court et moyen terme, mais qu’un refroidissement important de

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l’hémisphère Nord pourrait survenir au siècle prochain. C’est l’effet de « surprise climatique ». Et puisque la température terrestre moyenne augmente inexorablement, un tel scénario impliquerait un très fort réchauffement de l’hémisphère Sud. Alors que les solutions pour éviter le changement climatique existaient. Il restait « juste » à trouver les responsables politiques qui voulaient, de par le monde, les mettre en œuvre.  E : D’autant plus que la variété des mesures et des procédés alternatifs était très large. Aucun ne pouvait à lui seul résoudre le problème mais leur conjugaison pouvait le permettre, à condition qu’existe une volonté politique. Elle n’était pas ou peu présente. La preuve, dans la quasi totalité des pays développés, les émissions de gaz à effet de serre augmentaient inexorablement au lieu de décroître.  M : C’est bien pour ça que parmi nos premières mesures, nous avons favorisé l’industrialisation des biocarburants, chose que l’état ne pouvait faire, à cause de ses pieds et poings liés avec les anciens camarades d’HEC ou de Polytechnique qui bossaient chez Total-Fina-Elf et qui donnaient plein de valises sous la table. Comme d’habitude, on a pris le contre-pied des anciennes façons d’agir et de gouverner, on a mis au placard les gens avec les mains tâchées de pétrole, et on a encouragé la production en masse de végétaux à forte teneur oléagineuse. Les avantages furent multiples : les agriculteurs faisaient à nouveau partis d’un vaste projet de société (et même de civilisation à ce niveau là), ils remplacèrent le maïs grand consommateur d’eau en été par des plantes moins gourmandes et plus productives, on économisa de l’argent en achetant beaucoup moins de pétrole à l’étranger (ce qui tombait bien vu qu’on avait moins de devises), et surtout on allait respirer mieux. On fit de même avec les surplus de vin que l’on n’arrivait plus à écouler, en le transformant en éthanol (les Brésiliens roulaient déjà pour beaucoup au « rhum », dans la voiture j’entends). En parallèle à ça, on a manié l’arme fiscale avec dextérité. Elle a permit d’encourager les procédés favorables et de pénaliser les produits trop consommateurs d’énergie comme les gros 4*4 qui ne servent à rien en ville, sinon à se garer comme

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une merde et à polluer à fond en consommant 15 l/100km.  E : C’est sûr que c’est dans l’intérêt de tout le monde, sauf bien évidemment des multinationales du pétrole et de tout le système de France-Afrique basé sur les ressources pétrolières (et naturelles au sens large) de notre ancien continent colonie.  M : Oui, mais dans le même registre, on a fait pareil avec le gaz (notamment algérien) et même l’uranium. On a lancé de vastes programmes pour que le bois redevienne la source d’énergie qu’il a toujours été. Ça a permis de développer à nouveau toute une filière bois qui était aux abois depuis longtemps et d’assainir nos forêts en coupant les vieux arbres malades et en en plantant de nouveaux pour assurer la pérennité des importantes surfaces boisées françaises. Poussières étaient ces arbres, cendres ils retournèrent. Les ressources de la biomasse étaient énormes, et peu coûteuses. La capacité des arbres à absorber le carbone en fait une arme précieuse pour limiter la quantité de CO2 dans l’atmosphère. La conservation de la nature était aussi un enjeu essentiel du changement climatique. Non seulement, on a évité la déforestation (ce qui est un moyen de limiter les émissions de gaz à effet de serre), mais en plus on a lancé de grosses opérations de reboisements.  E : D’accord, c’est déjà très bien d’avoir fait tout ça, mais est-ce que ça a suffit à vous désintoxiquer du pétrole, qui était partout ?  M : Pour réussir à ne plus être pétrolo-dépendant, il a bien sûr était nécessaire de rechercher l’efficacité énergétique partout où l’on pouvait. L’idée de base est qu’on peut fabriquer un même produit ou offrir un même service en consommant moins d’énergie. L’objectif peut être posé au niveau global en cherchant à diminuer l’ « intensité énergétique » d’un pays, c’est-à-dire la consommation d’énergie requise par unité de produit intérieur brut (PIB). Cela passe par l’amélioration des processus de production, l’évolution des véhicules ou encore l’adoption de règles sur les logements imposant un niveau élevé d’isolation. En Allemagne par exemple, des bâtiments « à énergie positive », c’est-à-dire produisant davantage d’énergie qu’ils n’en consomment, étaient déjà construits.

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 E : C’est logique : si on veut consommer moins de ressources énergétiques, il faut les économiser et améliorer leur rendement.  M : C’est bien pour ça qu’on a beaucoup travaillé sur les maisons, grandes consommatrices d’énergie et qui en perdaient beaucoup trop aussi. A présent, on peut construire son « home sweet home » en bois, en chanvre (très bon isolant phonique et thermique, pas cher et produit sans pesticides), et le concevoir plus en phase avec l’environnement extérieur. On a aussi des maisons en bottes de paille agricole, qui ne sont pas des lubies nouvelles puisque beaucoup d’anciennes demeures paysannes étaient construites ainsi (du moins en torchis, ce qui est pareil), en utilisant les restes de paille dont le bétail ne voulait pas, et en le mélangeant à de la boue que l’on trouve partout (climatisation naturelle avec régulation de température). Les premières ont été construites aux Etats-Unis en 1875, lorsque les botteleuses mécaniques sont apparues. En France, la plus ancienne a été construite à Montargis en 1921. Elle est toujours en parfait état, et décline les avantages de ce matériau naturel, piégé dans des structures de bois, sous un crépi de chaux et de sable : isolant deux fois mieux que les briques alvéolaires, pour un coût sept à huit fois plus faible, il stocke du CO2 tout en redynamisant une filière agricole bio. Seul inconvénient, en ville, l’épaisseur des murs, contrainte par la dimension des bottes de paille.  E : Ouais, mais ça devait être limité non ? C’est surtout des amateurs de bio, des « auto constructeurs », ou de bobos à la recherche de maisons d’architecte qui devaient habiter ce genre de logement.  M : L’habitat écologique était à la mode, comme le prouvait l’ouverture de salons qui lui était consacré. Non, les demandes venaient aussi d’acteurs publics soucieux d’économies d’énergie et de protection de l’environnement. On a fait construire deux résidences locatives en paille au tarif HLM. Mais, évidemment comme d’habitude, la France était en retard par rapport à ses voisins, Allemagne et Suisse notamment, où l’habitat est deux à quatre fois moins énergivore. Pour autant, on assistait depuis la fin des années 1990 à la rencontre entre deux mondes, celui des

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autoconstructeurs, adeptes des techniques traditionnelles, et celui des bioclimaticiens, qui ne se soucient pas forcément d’utiliser des matériaux écologiques. Monomur en terre cuite, solaire thermique, récupération des eaux de pluie, peintures sans solvant, etc., permettent ces performances pour un surcoût modeste. C’est de la qualité environnementale raisonnée, qui ne vise pas à satisfaire les militants : le chanvre est trois fois plus cher que la laine de roche. Mais, comme partout, plus il y aura de demande, moins ce sera cher ! D’autant plus que le chanvre a été déclaré matériau d’avenir pour le IIIè millénaire car il permet de construire ces maisons écologistes, autant qu’il permet la construction de carrosserie de voiture et alimente ces automobiles en tant que biocarburant ! E : C’est trop de la balle le flower power, et pas que pour les neurones héhé ! M : Mais y a pas que ça dans la vie. Aujourd’hui, on favorise l’habitat autonome, capable de tirer profit du soleil, du vent et de la pluie, de traiter ses propres déchets. Surtout, le Peuple ayant pris le pouvoir, les grands « donneurs d’ordre », tels que l’Office public d’aménagement et de construction (OPAC), ont signé une charte du développement durable. On a fixé à l’OPAC des objectifs concrets : développer les énergies alternatives (10 000 m2 de panneaux solaires thermiques, deux éoliennes, pile à combustible), réduire de 5 % les émissions de CO2 et la consommation d’eau, diminuer de 30 % la consommation énergétique des constructions neuves. De toute façon, même dans l’autre monde, il était prévu qu’à compter du 1er septembre 2006, toutes les habitations neuves devaient être dotées d’un conduit à fumées permettant le raccordement d’un foyer à bois ou à biomasse. Le bâtiment (habitat + tertiaire) produisait 19 % des gaz à effet de serre émis par le pays. La maison écolo avait donc de beaux jours devant elle. E : De toute façon, quoi que l’on fasse, il fallait faire quelque chose pour sauver la planète, tout en préservant un maximum de confort pour les humains ! M : Exactement, ensuite on a également modifié les modes de

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production de l’électricité. Les énergies nouvelles, éoliennes, solaires et géothermiques (on utilise la chaleur naturelle du soussol pour réchauffer de l’eau qui repart ensuite dans les tuyaux puis retourne au sein de notre Mère la Terre pour se recharger en chaleur), étaient beaucoup plus avancées et approchaient progressivement du stade de la rentabilité, d’autant plus avec la hausse du prix du pétrole. Grâce à tout ça, on a gardé nos télés et notre confort moderne, tout en préservant notre si belle planète bleue pour la léguer dans un état pas trop pitoyable à nos enfants qui l’auront eux aussi en héritage pour nos petits-enfants !!! E : Ouah, que de bonne idées ! M : Oui, c’est sûr, mais dans ce domaine comme dans tous les autres, nous avons aussi mené une vraie réflexion Collective constructive. Si tôt cette primo Constitution votée et mise en œuvre, nous avons envoyé des émissaires ambassadeurs aux quatre coins du monde, non seulement pour rassurer que nous n’allions pas propager nos idéaux par la force comme le fit Napo en son temps (seules nos capacités et nos résultats parleraient pour notre « modèle »), mais aussi et surtout pour s’informer de ce qui se fait ailleurs (la France n’ayant pas le monopole ni de l’innovation Ŕ ça c’est sûr Ŕ ni de l’évolution concertée Ŕ encore moins). E : Bien que tout ne soit jamais directement transposable en l’état ! M : Bien évidemment puisque nous sommes tous Différents. Mais tous les exemples et contre-exemples sont bons à prendre, à charge ensuite au Peuple de choisir ce qu’il souhaite garder, adapter, améliorer, en fonction des résultats obtenus à droite et à gauche.

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Chapitre XIII

Utopia, je crois que ça va être possible  Esperanta : Maintenant que j’ai vu comment le Grand Soir avait débouché en l’espace d’un an sur une civilisation complètement différente, j’aimerai bien que tu me montres concrètement comment fonctionne Utopia aujourd’hui, avec 50 ans d’expériences qui feront toujours la différence.  Moa : Avec grand plaisir ! Si ça te branche, je peux te présenter ça de manière didactique en prenant l’exemple d’une vie qui se crée et qui évolue dans ce nouveau monde.  E : Ouais carrément !  M : Bon. Alors il était une fois deux personnes qui, à la recherche de charmante compagnie, s’étaient équipées en accessoire de leur carte personnelle d’un dispositif de détection de complémentarité.  E : Vas-y !, c’est quoi encore ce truc ?  M : En fait, chacun a donc sa carte personnelle avec son site perso (où on renseigne ses expériences professionnelles, ses capacités et ses envies par rapport à la Participation) et a ensuite la possibilité d’y ajouter tout ce dont il a envie, en précisant qui peut accéder à ces données annexes. En plus de ça, tu peux y greffer un accessoire qui permet de communiquer, selon des critères de partage d’informations clairement définis par le possesseur, ton profil à une autre personne répondant à tes desideratas.  E : C’est une bonne solution pour court-circuiter l’individualisme pesant qui faisait que les gens se voyaient mais ne se rencontraient pas. Collectif des 12 Singes

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 M : Oui, enfin ça le problème s’est réglé assez rapidement puisque les gens ont compris qu’il ne fallait pas avoir peur des autres. Même si cela n’a pas été si facile pour les protoEmancipés car depuis leur plus tendre enfance on leur avait bourré le crâne en disant qu’il ne fallait pas parler aux étrangers et aux gens qu’il ne connaissait pas. Aujourd’hui on applique plutôt la règle de la confiance par défaut, sans pour autant oublier toute prudence non plus !  E : C’est vrai qu’à notre époque beaucoup de personnes étaient comme des zombies où il fallait batailler ferme pour attirer leur attention ou leur arracher un sourire ou de l’aide.  M : Et oui, c’était le mauvais vieux temps. Pour reprendre le cours de mon histoire, les dispositifs de ces deux personnes signalent discrètement à chacune d’entre elles que l’autre peut potentiellement l’intéresser. L’une d’elle fait alors la démarche de rentrer en contact avec l’autre. Ils boivent un verre, rigolent, discutent sérieusement en échangeant leurs points de vue, se content Fleurette [prénom d’une jeune fille rencontré par Henri IV lors d’un tournoi de tir à l’arc : à court de cible d’orange, le duc de Guise se saisit d’une rose qui brillait au sein d’une des jeunes filles qui assistait au spectacle, et la met en lieu et place de l’orange manquante. Le duc tire le premier, rate la fleur, mais la flèche d’Henri, qui lui succède, atteint son but. Henriot se saisit alors galamment de la fleur par la flèche qui lui sert de tige, et court la rendre à la jolie villageoise, sans la détacher : c’est le coup de foudre ! {dérivé par la suite en anglais sous le mot de flirt}). Bref, ils craquent l’un pour l’autre.  E : Ah c’est beau l’Amour !  M : Oui, enfin ne t’emballes non plus, là c’est juste qu’ils se sont mutuellement tapés dans l’œil, ça ne veut pas dire de suite qu’ils vont passer dix ans ensemble. A Utopia, même en Amour (voire encore plus), on prend les choses comme elles viennent pour éviter de se faire du mal en faisant des plans sur la comète.  E : C’est bien joli tout ça, mais c’est plus facile à dire qu’à faire !  M : Mais je n’ai pas dit que c’était évident. J’ai juste dit que chacun fait ce qu’il peut pour rester le plus lucide sur les relations

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13 Ŕ UTOPIA, JE CROIS QUE ÇA VA ÊTRE POSSIBLE

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avec les autres et attend de voir venir avant de se prononcer. On prend du bon temps et le reste viendra après ou ne viendra pas. E : OK. Donc la suite maestro ! M : Ben je ne vais pas te faire un dessin ! Tu imagines bien ce que peuvent faire deux personnes consentantes qui s’apprécient : elles font du sexe (voire l’amour s’il y a quelque chose de spécial qui passe entre ces deux êtres). Par la suite, soit elles reprennent chacune leur pérégrination, soit elles font un bout de chemin de vie ensemble. Dans ce cas, si elles souhaitent construire un projet à deux et créer de la vie (pas pour elles, pour renforcer leur « union », mais pour donner les meilleures chances à un petit d’humain), ces personnes fusionnent leurs êtres génétiquement parlant. Si il s’agit de personnes du même sexe, elles peuvent faire appel à une banque du sperme pour des lesbiennes ou à une mère porteuse pour les homoandrosexuels (homosexuel étant pour deux êtres du même sexe, homoandrosexuel signifiant « personne du même sexe qui a des relations sexuelles avec des hommes » car les femmes sont « naturellement » androsexuelles). E : Quoi ??? A la limite pour des femmes je peux éventuellement comprendre qu’une se fasse inséminer (même si ça doit pas être évident pour la maigre qui regarde les rondeurs et sautes d’humeurs de sa copine l’engrossée) puisqu’elles ont naturellement l’instinct maternel. Mais deux hommes ?! Beurk, ça me dégoûte ! M : Chacun son opinion, mais chacun fait ce qu’il veut également !!! E : Ouais mais là c’est abusé : déjà s’est honteux qu’une femme loue son ventre et en plus les hommes ne sont pas capables d’élever correctement un gamin ! M : Ce qu’il ne faut pas entendre ! Tu t’es vu quand t’es réac ?!?! Déjà, vu qu’il n’y a plus d’argent, les femmes qui prêtent leur corps le font par Solidarité pour des homoandrosexuels qu’elles savent sérieux et compétents pour éduquer convenablement un enfant, pour aucune autre raison ! Ensuite, il ne faut pas oublier les expériences de l’Histoire. A l’époque, beaucoup de femmes mourraient de fausse couche ou Collectif des 12 Singes

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suite à l’accouchement. A part quelques hommes qui pouvaient se payer des domestiques (donc si ils avaient de l’argent, souvent la femme était très bien suivie et rare étaient les accidents de ce type), les autres devaient assumer leur paternité en travaillant dur pour nourrir leur famille puis s’occuper d’elle le soir venu. E : Mouais peut-être au temps du Moyen-Age, mais c’était difficilement envisageable à une époque plus proche. M : Bien sûr que non ! Même si trop peu d’hommes avaient la garde de leur enfant (alors que la mère n’est pas automatiquement une bonne éducatrice/protectrice, loin s’en faut, et ce chez tous les autres animaux aussi), il n’était pas rare d’en voir devenir complètement papa-coq/poule devant les beautés d’une petite vie si fragile qui a besoin et compte sur le père (biologique ou non, là n’est pas le problème, seul importe celui qui éduque). Et pour finir là-dessus, malheureusement trop de couples ou d’individus hétéros étant naturellement procréateurs, se montrèrent de mauvais parents en passant leurs nerfs sur leurs enfants ou en les torturant psychologiquement ! E : D’accord, autant pour moi ! T’es chiant à la longue, t’as toujours raison et moi tort ! M : Ce n’est pas du tout ça, c’est juste que tu es victime de ton époque et que cette remise à niveau Emancipatrice des complexes judéo-c(h)rétino-musulmans (chez les grecs et autres cultures la pédophilie Ŕ aimer les enfants et pas forcément pédosexualité Ŕ était une étape obligatoire pour intégrer socialement un homme en devenir) n’est pas instantanée. Et d’abord il faut qu’elle soit voulue, donc c’est en argumentant que je te convaincrais, ou pas. Je ne fais pas de prosélytisme/propagande pour Utopia, mon seul but étant de t’expliquer comment nous percevons les choses, après chacun en fait ce qu’il veut. E : Ceci étant dit, alors ça me va ! Je t’en prie, continue ta narration. M : Une fois la graine semée, la femme et son/sa compagn(on) participe à des réunions sur le déroulement de la grossesse et partage avec d’autres personnes dans la même situation ses questions, craintes et joies. Jusqu’à l’accouchement, les Collectif des 12 Singes


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rencontres se multiplient pour préparer la mère et son/sa partenaire à leur futur rôle de parent (biologique ou non). A partir de la venue au monde, l’enfant et ses tuteurs se rendent régulièrement auprès d’établissements d’accompagnement à la parenté où l’on explique les choses à faire et à ne pas faire, les aspects du développement sur lesquels il faut être attentif ainsi que les différents types de structures pouvant être utiles aux parents et à l’enfant. Durant les deux premières années, les parents peuvent bénéficier de réductions horaires de Participation, d’un congé parental complet pour l’un ou alternativement pour les deux. E : Ça c’est une bonne idée, parce que c’est vrai qu’un enfant à besoin souvent de ses parents dans les premières années de vie pour se rassurer dans ce monde nouveau et terrifiant pour un pitchoune. M : Et c’est important que les deux parents puissent s’occuper pleinement et sereinement de l’enfant, ce qui n’est pas toujours le cas quand on Participe alors qu’on a salement dormi la veille parce que le gamin fait ses dents ou mange toute les trois heures et ne connaît pas la nuit de sommeil réparatrice. E : En plus, vu qu’il n’y a plus d’argent, chaque gamin peut profiter de toutes les opportunités qu’offre Utopia, sans retenue, et avoir tous les jouets qu’il veut. M : Bien sûr que oui, ce qui est très bon aussi pour son développement car il peut être (et on fait tout pour) stimulé sensoriellement de pleins de façons différentes. D’ailleurs, mais c’est au Libre choix de chacun, on peut assez vite inscrire son enfant dans une crèche (sans plus aucun problème de places, le bien-être des petits étant la priorité d’Utopia pour assurer sa pérennité et son évolution) où il partagera avec d’autres pitchounes ses émotions et apprendra à vivre en société, avec les possibilités et contraintes que cela suppose. E : Ça ne peut que faire du bien à tout le monde, vu qu’à deux ans, les enfants rentrent dans l’âge de la confrontation et du test des limites avec les parents. Si ils sont avec d’autres petits et des gens extérieurs, ils comprendront d’autant plus vite que parents et Collectif des 12 Singes

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autres humains sont relativement identiques sur pas mal de points et que les règles de vie en Collectivité ne sont pas là pour embêter mais faire en sorte que tout le monde y trouve son compte et s’épanouisse pleinement, en restant en phase avec les autres.  M : Tout à fait. En somme, on canalise les énergies pour que chacun puisse s’exprimer et vivre sa vie sereinement, tout en n’oubliant jamais qu’on n’est pas seul sur Terre (ni dans l’univers) et donc qu’on ne peut pas faire tout et n’importe quoi selon son bon vouloir. Faire de l’humain un animal civilisé  M : Donc vers deux ans les enfants vont à la crèche. Parce qu’ils ont besoin de survivre dans ce nouveau monde, dès cet âge là, ils posent beaucoup de questions pour comprendre dans quel environnement ils évoluent et surtout comment s’y adapter. Ils ont donc à la crèche à leur disposition tout et tous ce qu’il leur faut pour s’éveiller, s’épanouir et se développer sereinement en s’amusant, découvrant les plaisirs des sens en jouant à faire la cuisine, en peignant (plutôt gribouillant, mais l’important est de créer, pas de faire du beau [et qu’est-ce que le beau puisque tout est relatif à chacun, un collier de nouille est une œuvre magnifique d’autant plus qu’elle vient du cœur]), en produisant des sons avec toutes sortes d’instruments classiques ou rigolos fait de récup’. Au passage, on détecte les retards ou troubles du développement pour intervenir le plus rapidement possible et donc limiter autant que faire se peut les conséquences à venir. Ensuite, la mission de ces lieux autant d’accueil que d’éducation à la vie en société, est de favoriser l’affirmation et la compréhension des Individus (même si ce sont des enfants, ils n’en restent pas moins des Individus et des Citoyens à part entière) tout en canalisant (sans pour autant brimer, là est toute la difficulté) leur énergie pour ne pas indisposer voire nuire à autrui. On essaye d’inculquer la gestion, plutôt que la maîtrise (demandant un travail sur la durée), des pulsions. On fait se qu’on peut pour calmer le vice et développer/protéger la vertu.

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 E : C’est pas de l’embrigadement ton truc ? Ça me fait penser un peu aux jeunesses totalitaires.  M : N’importe quoi toi, même si je comprends ton appréhension, vu le siècle manipulateur des esprits duquel nous venons. Mais ne t’inquiètes pas pour les Jeunesses Utopiennes ! Même si du passé Utopia a fait table rase, les habitants ont tout de même bien su tirer les leçons de cet insupportable passé (que l’on rejette mais que l’on n’oublie pas). Les crèches sont pourvues de professionnels en nombre suffisant et les parents viennent régulièrement prendre l’ambiance même si ils Participent directement lors des réunions à l’élaboration du projet pédagogique (certains d’ailleurs s’occupent également d’enfants, mais jamais des leurs, souci de mixité éducative oblige).  E : Alors comme ça c’est cool !  M : Oui, mais tu sais, même si les crèches ne sont pas là pour remplacer le rôle éducatif des parents (surtout pas, chacun à sa place et les mômes seront bien « gardés »), elles ont quand même comme prérogative de « recadrer » les enfants tant qu’il en est encore temps en leur disant pourquoi ce qu’il font est bien et les encouragent mais surtout en expliquant ce qui ne va pas (plutôt que de fermer les yeux ou pire de disputer sans justifier la réprimande). On leur fait comprendre très jeune qu’ils ne doivent pas faire à autrui ce qu’ils n’aimeraient pas qu’on leur fasse, mais qu’au contraire ils peuvent (si ils veulent, rien n’est obligatoire) faire à l’autre (bien sûr si il est d’accord de plein gré et que ça ne nuise pas à sa dignité) ce qu’ils aimeraient qu’on leur fasse.  E : Vous avez trouvé la bonne proportion entre le Respect de l’Individualité des parents dans leur façon d’éduquer leur enfant, tout en ne perdant pas de vue le nécessaire « lissage » pour faire en sorte que le jeune Citoyen soit intégrable socialement mais en préservant sa personnalité propre.  M : Bien sûr, contrairement aux despotiques communistes, nous ne voulons pas de clones, bien au contraire, nous voulons des gens différents qui nourriront la Diversité de demain et des débats plus étoffés. Si tout le monde est pareil, tous sorti du même moule, la vie en société devient fade et terne (même si on peut Collectif des 12 Singes

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aussi dire : soit différent, … comme tout le monde).  E : A ça c’est sûr, mais ça complique aussi d’autant plus la chose pour se mettre d’accord.  M : Certes, mais très souvent il y a plus de choses qui nous rapprochent qu’elles ne nous éloignent !  E : J’adhère à ce point de vue.  M : Bon alors je continue. Pour rester dans ce registre de création/consolidation des bases de l’humain civilisé (période de deux à cinq ans), la crèche et l’école maternelle servent également à rapprocher les sexes. Bien sûr, on ne demande pas aux filles de jouer aux gendarmettes et aux voleuses, ni aux garçons de jouer à la marelle ou au sauté à la corde, mais on favorise au maximum les activités et la création de petits groupes mixtes. Même si les enfants ne sont pas encore clairement conscients de leurs différences (même si ils voient bien que les filles font pipi assises et les garçons debout), il n’en reste pas moins que nous inculquons dès ce jeune âge le Respect de la Différence de l’autre, notamment sexuée. De fait, chacun est conscient de l’inégalité des sexes, mais apprend très vite aussi que pour autant les filles ne sont pas nécessairement nulles en football et que les garçons peuvent être très bons en danse.  E : Ah, enfin la prise en note de capacités différentes mais de possibilités identiques !  M : Euh, oui mais encore, développe le fond de ta pensée !  E : C’est juste que les filles ont biologiquement moins de masse musculaire (car moins de testostérone, même si elles en ont quand même), mais que certaines peuvent pour autant arriver, à force de persévérance, quasiment au même niveau que des garçons.  M : Ok, dans ce sens là, je suis tout à fait d’accord. D’ailleurs, pour info, on considère souvent que les femmes sont plus aptes à l’effort sur la longueur, alors que les hommes sont plus efficaces sur des efforts « courts » : le sexe « faible » est marathonien, le sexe « fort » est sprinter (on voit bien ici que ces notions de sexe faible ou fort ne veulent absolument rien dire, tout dépend quel est l’activité et le type d’effort).  E : D’autant plus qu’avec un bon entraînement presque tout le

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monde peut arriver à des performances élevées.  M : Tout à fait, car même si chacun a un patrimoine génétique différent et plus ou moins « bien doté », tout le monde a des capacités insoupçonnées, qui ne demandent qu’à s’exprimer ! Ainsi, grâce à cette mixité à tous les étages, les garçons et les filles se Respectent d’avantage, ce qui prépare à une vie sociale et éventuellement conjugale plus équilibrée et Egalitaire (même si il n’y aura jamais qu’une fille pour bien connaître une fille et viceversa [leitmotiv communautariste des homosexuels)]. On apprend ainsi très tôt aux garçons qu’on ne frappe jamais une fille, même pas avec une rose, ce qui atténue les violences conjugales ; on moralise également les futurs mâles sur le statut de la femme, qui après des millénaires ne doit plus être considérée comme un objet à assouvir ses « caprices » sexuels !  E : Ça fait plaisir à entendre, de voir que vous prenez autant au sérieux le rôle et la place de la femme dans Utopia.  M : C’est la moindre des choses, elles représentent un peu plus de la moitié de la population mondiale (même si il naît plus de garçons, mais leur mortalité Ŕ conduites à risques et pas que au volant Ŕ est plus élevée). Mais d’ailleurs, on considère avec autant de Respect et d’Egalité les personnes handicapées. Si notre petit a un handicap, on fait en sorte qu’il puisse Participer le plus normalement possible aux cours. Ça permet aux autres élèves d’apprendre à Respecter les Différences et à comprendre que tout le monde n’a pas la chance (car c’en est une) d’avoir un organisme fonctionnant correctement (même si aucun corps n’est parfait, il n’y aurait pas d’évolution possible sans erreur génétique) et ça rassure l’enfant de pouvoir rencontrer les autres et de se former avec ceux de son âge. Dans le cas où le handicap est lourd, on réunit plusieurs enfants connaissant ce type de problèmes et on leur donne des enseignements adaptés ou juste des activités créatrices et récréatives si ils sont vraiment trop lourdement atteints.  E : Bonne initiative ! C’est vrai qu’avant, on avait plutôt tendance à les cacher.  M : C’est bien malheureux. Mais aujourd’hui on reconnaît tous Collectif des 12 Singes

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les Individus, quels qu’ils soient et quels que soient leurs capacités, apparence, ou personnalité. Tout le monde à Droit au Respect de son Individualité, car pour une bonne partie elle est subie. E:? M : Bin oui, c’est toi qui as choisi la couleur de ta peau ? ta taille et ton apparence ? tes qualités et défauts ? Non, c’est le hasard de la génétique et de tes premiers moments dans ce monde qui t’ont forgé ! Alors c’est facile de s’en prendre à des « imperfections » (la perfection n’existe pas, tout est relatif je vous l’ai déjà dit x fois) mais quand on n’y peut rien, on doit faire avec (même si certaines sont améliorables) et les autres n’ont pas à se moquer, car tout le monde est concerné par les défauts de conception. Ne serait-ce que toi, comme beaucoup de femmes, tu dois avoir un sein un peu plus gros que l’autre. E : Peut-être, je ne sais pas en tout cas, car ça se voit pas. Par contre je sais, que tous les visages ne sont pas symétriques. M : Exact. Et pour ma part, pour info, j’ai un testicule qui n’est pas à sa place dans les bourses. Comme tous les garçons, mes testicules ont fait une migration du bas ventre (là où se situe chez une femme les ovaires, versions non-testostéronnés des usines à spermatozoïdes) vers le scrotum, mais un testicule s’est arrêté en chemin. E : A bon ? J’ai rien vu, et pourtant j’étais prêt, j’avais le nez (la langue plutôt) dessus. M : Nombres de défauts ne se voient pas, mais physiquement et psychologiquement ils sont bien présent et se rappellent à nous. E : Et si tu revenais à notre petit et à son apprentissage scolaire ? M : Mais bien sûr, j’y arrive de suite ! Juste pour finir sur cette notion de Différence, c’est également à la crèche et encore plus à la maternelle, que tous les petits Utopiens apprennent à parler Esperanto. D’une parce que c’est le meilleur moment pour apprendre une langue étrangère car le cerveau est alors capable d’ingérer beaucoup d’informations, de s’en souvenir sans se mélanger les pinceaux. Les enfants n’ont pas de complexe à parler une autre langue : ils apprennent en entendant parler. Mais Collectif des 12 Singes


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encore plus parce que ça fait partie de la connaissance des autres et ça permet de se rendre compte que tout le monde est Différent, non seulement physiquement, mais également concernant sa langue d’expression. Ainsi, chaque enfant est conscient qu’il est une infime partie (mais tout de même importante) d’un grand ensemble multi-ethnique/culturel/linguistique, le tout regrouper dans l’unique concept d’Humanité ! E : Du coup, vous avez reconstruit la tour de Babel ! M : En quelques sortes oui, car tous les humains peuvent désormais facilement se comprendre via une langue internationale aisément compréhensible et apprivoisable (à contrario du français et de ses complexités grammaticales et ses innombrables exceptions qui confirment la règle). E : Mais les gamins parlent Esperanto/anglais avant de savoir écrire ? M : Oui, mais ce n’est pas gênant. On leur apprend juste que chat se dit cat (presque comme en allemand katz) en leur faisant comprendre en même temps que bon nombre de langues d’écoulent des mêmes racines. Ensuite, ils apprennent à lire et à écrire. Mais tu sais, c’est aussi à cet âge là qu’on donne des cours de philosophie sur les grands concepts de la vie. E : Oh ?!? M : Si si !!! Comme je te le disais auparavant, les gamins sont dans une phase où ils ont besoin de comprendre le monde qui les entoure et pour lequel ils doivent s’adapter pour y évoluer le plus sereinement possible. Ainsi, on Débat avec eux de grandes questions telles que la Liberté, la place des humains sur Terre et dans l’Univers, le sens de la vie et donc de la mort, la quête de soi et du Bonheur, j’en passe et des meilleurs. E : Mais vous leur mettez la tête à l’envers avec ce genre de masturbation de l’esprit ! M : Pas du tout ! Figures toi qu’ils sont très demandeurs, car enfin on prend le temps de discuter sérieusement, et surtout de les écouter, sur des sujets complexes qui ne peuvent se traiter à l’emporte-pièce. E : Oui, en ça c’est vrai qu’au bout de quelques minutes, les Collectif des 12 Singes

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questions étant si perchées mais dans le sens de poussées, que très souvent on baisse les bras devant tant de curiosité bien placée à laquelle on a du mal à répondre et on dit : tu comprendras quand tu seras grand !  M : Et très souvent ils restent bloqués sur certains thèmes car personne n’a su leur expliquer de façon compréhensible des questions fondamentales que peu de gens maîtrisent. Pour autant, on ne donne pas de vérités absolues, mais on favorise le questionnement comme en psychologie.  E : Comment ça ?  M : Beh oui, quand tu vas voir un psychologue, ce n’est pas lui qui te dit comment tu dois penser et évoluer, mais il te pose des questions qui te font réfléchir, ce qui t’amènes à te poser d’autres questions, jusqu’à ce que tu ais fait le cheminement suffisamment loin pour trouver les solutions, et d’autres par la suite, par toimême. Un psy ne fait jamais que poser les bonnes questions pour qu’on trouve personnellement les bonnes réponses. Là, on fait venir des spécialistes pédagogues pour répondre aux questions et faire réfléchir par eux-mêmes les enfants. De fait, ils développent leur sens critique et réflexif, sans attendre de papa ou maman des réponses toutes faites mais qui sont souvent à côté de la plaque, loin du vrai sens du questionnement. Et en plus ça prépare à l’Instruction, à la phase d’apprentissage des connaissances. Instruction et Formation Citoyenne  M : Après avoir éveillé ses sens et appris à vivre en société, à l’âge de six ans, les petits sont dans la phase du Moi Je, ils se sentent capables. C’est donc vers cet âge là que notre petite … Olympe on va l’appeler, ce sera plus facile (Olympe de Gouges rédigea en septembre 1791 la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne et réclama le droit de vote pour tout le monde, ce qui se fera en août 1792, mais malheureusement uniquement pour les hommes, les femmes restant politiquement mineures), entre proprement dit dans la phase d’instruction publique et

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Citoyenne. C’est à partir de son ébauche d’identité et d’animal à présent civilisé, que l’on va pouvoir lui apprendre les rudiments des connaissances qui lui serviront toute sa vie. E : Voilà, c’est justement ça qui m’intéresse de savoir : comment vous faîtes et quels savoirs vous dispenser à ces êtres existants, mais en devenir ! M : On leur enseigne tout d’abord le plaisir de la lecture. On ne copie plus bêtement les livres mais on suit le discours de la maîtresse et on s’amuse pour le comprendre. On fait ça de manière très pédagogique, par le biais de dessins où les mots ou les concepts sont écrits selon la forme ou l’idée qu’ils représentent. Ainsi, on dessine un chat avec les lettres c, h, a et t. Non seulement c’est marrant pour le gamin, mais en plus il visualise le mot et l’écriture qui se rattache au concept, ce qui l’aidera d’autant plus à se souvenir comment écrire ou lire ce mot dans une phrase sans dessin. E : Apprendre en s’amusant, y a rien de tel ! M : C’est bien pour ça qu’on le fait héhé ! C’est ce qu’on appelle les funny activities : apprendre en s’amusant ! L’avantage en plus, c’est que c’est nettement plus facile à expliquer à un enfant qui a du mal à suivre. Un simple dessin vaut souvent mieux que de longs discours sur la façon d’écrire ou de lire un mot. En plus, ça permet de suite de voir si l’enfant à des problèmes de mémorisation ou d’inversion de lettre (si il met le t à la place du c de la tête du chat). Cette technique ne permet bien évidemment que d’enseigner les rudiments des règles orthographiques, mais c’est déjà une base bien solide et suffisamment large. Après, il est d’autant plus facile Ŕ que cette base est bien installée Ŕ d’appréhender des concepts plus poussés avec des écritures moins logiques ou évidentes (pas comme ça se prononce). E : Du coup tout le monde sait lire correctement ? Parce que de notre temps ce n’était pas forcément le cas ! M : Je sais bien, même au début du IIIè millénaire, il y avait encore 15% de personnes rencontrant de vrais problèmes de compréhension dans la lecture et de rédaction. Ici, on préfère qu’un enfant prenne son temps pour se développer, mais au moins Collectif des 12 Singes

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que lorsqu’il passe à une étape supérieure, il a la totalité des acquis nécessaire pour suivre. Ainsi, un enfant qui a des difficultés, recevra des cours complémentaires (en plus des cours qu’il suit avec les autres pour ne pas le pénaliser sur le cursus ni trop le mettre à l’écart de la « normalité ») adaptés à son niveau et à son mode de fonctionnement quant à l’acquisition des savoirs. E : Comme du soutien scolaire en fait. M : Oui, mais ça va même plus loin que ça. Ici le soutien peut se faire par le biais d’une personne complémentaire directement en cours (qui explique plus simplement, en prenant son temps, à la personne en difficulté ce que l’enseignant apprend aux autres) ou après pour bien ancrer et valider la compréhension des acquis de la journée. Tout le monde est intelligent, à des niveaux plus ou moins poussés et selon l’intérêt que l’on porte à la matière, mais certains comprennent vite même si il faut leur expliquer longtemps ! E : Hihi, c’est bien dit ça. M : Oui, mais c’est tellement vrai ! On s’est rendu compte (comme pour les ouvriers), qu’en l’absence de pression sur les résultats on apprend nettement mieux. Certains percutent de suite, d’autres sont plus lents à la détente, mais le résultat est quasi le même au final (sauf que l’un sera plus efficace que l’autre, mais ici cela ne compte pas puisqu’on a le temps Ŕ et pas la pression Ŕ de réfléchir). L’important c’est que tous les Utopiens aient un minimum social d’éducation, après le temps que ça prend pour l’acquérir est une question subalterne, sans importance. Seule la fin justifie les moyens car tout vient à point pour qui sait attendre! E : Quel philosophe tu es mon bel étalon. M : Je ne fais que repiquer ce que j’ai lu dans des livres. Je n’ai aucun mérite à cela. E : Si si, quand même ! M : Ok, si tu veux !! En fait, vu que les rythmes scolaires sont plus légers car on a plus de temps à y consacrer, on expérimente d’abord en extérieur, puis on apprend les théories en cours. Tu vois, c’est le même principe pour les mathématiques : tout réside dans la pratique au service de la théorie, et non plus l’inverse. Collectif des 12 Singes


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Ainsi, on apprend les additions, soustractions, multiplications et divisions grâce à des jeux avec des pommes. On joue à la dînette (et même les garçons, qui soit dit en passant adorent ça) en prenant plusieurs fois x pommes, puis on calcul le prix en heure de Participation d’une pomme à partir d’une offre de x pommes pour y heures. C’est ludique et ça forme à faire plus tard comme les grands. E : Sympa comme façon de procéder. M : C’est qu’on en a appris des choses à partir des insatisfactions et résultats de notre mauvais vieux temps. Je ne critique pas, c’est juste qu’à force de baigner toujours dans les mêmes sphères, il est difficile de les réformer. Alors que nous, nous avons tout mis à plat pour repartir d’une base plus saine et pérenne pour créer en gardant le bon d’avant et refaire du neuf efficace à partir des mauvaises méthodes qui n’ont jamais portées leurs fruits. C’est quand même hallucinant qu’avant le Grand Soir on en soit arrivé à tenir des colloques intitulés « Culture scolaire et ennui » (le 14 janvier 2003, le conseil national des programmes a organisé à la Sorbonne ce colloque). E : Ben faut dire que c’était plus du bourrage de crâne que de l’éducation. Du coup, bon nombre d’enfants décrochaient sur des matières qui leur semblaient trop pointues alors que quelques années plus tard ils se régalent avec. M : Idem tu vois pour les langues étrangères : ça peut être le truc le plus chiant à apprendre comme le plus enthousiasmant, selon comment le savoir est transmis. Ainsi, ici on apprend d’abord à la crèche puis la maternelle l’Esperanto en chantant des chansons pour s’habituer à la prononciation autant qu’en s’amusant à faire l’artiste, puis on apprend véritablement les paroles et ce qu’elles veulent dire (même si l’inconvénient avec de nombreux vieux tubes, c’est qu’on s’aperçoit que même si la musique est bonne, les paroles sonnent … mais creux). E : Ma prof d’anglais faisait pareil, je m’étais régalée avec les paroles de la bande annonce de Robin des Bois. M : Moi ça m’avait motivé pour traduire toutes les paroles de Queen et je peux te dire que c’était pas du bidon niveau texte Collectif des 12 Singes

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(surtout « Show must go on » où Freddie Mercury nous raconte sa fin de vie, qui n’est que la sienne, et que le spectacle et le monde continueront de tourner). E : Un grand monsieur ce Freddie, et un sacré fêtard/homme(o) de scène. M : Tiens, tu me fais penser qu’à cette âge là (vers 6-8 ans) les filles et les garçons prennent véritablement conscience de leurs Différences (même si rien n’a encore poussé, ils savent déjà qu’ils ne viennent pas tout à fait de la même planète, Vénus pour les uns et Mars pour les autres). Ainsi, il y a une gêne qui s’installe quasi « naturellement » entre les deux sexes, puisque chacun joue dans son coin, sans trop plus se mélanger. C’est là où le sport (qui aurait pu imaginer que je dise ça un jour) et les animations créatrices entrent en jeu pour montrer que les Différences ne sont (à cet âge là du moins) que dans la tête (et pas encore dans le slip ou le t-shirt). Ces deux activités sont mixtes pour prouver, même aux plus sceptiques, que les activités physiques ne sont pas dépendantes du taux de testostérone et que la créativité n’est pas biologiquement la chasse gardée des femmes. Les humains sont bons à tout faire, c’est juste une question de volonté et d’entraînement à l’expression du meilleur de soi. E : Entièrement d’accord avec toi, mais pourquoi tu dis qu’il y a une séparation des sexes vers cet âge là ? M : Parce que si tu fais une expérience où tu demandes à des enfants de sexes opposés de se rapprocher jusqu’à ce qu’ils jugent que l’espace entre eux devient trop intime, jusqu’à 5 ans les enfants sont presque nez à nez, vers 8 ans, il y a un mètre qui les séparent et à l’adolescence chacun avance très peu vers l’autre (ce qui explique que les filles dansent en boum et que les mecs restent comme des frustrés, scotchés au bar à picoler du champomy et à mâter les filles comme des porcs, quand ce n’est pas se foutre de leur gueule, mais au moins elles elles bougent leur corps). A Utopia, même si cette gêne est « innée » (va faire le distinguo du naturel et du culturel chez l’humain dans ce genre de chose), on fait tout pour la juguler et faire prendre conscience que nous sommes avons tout tous des êtres appartenants à l’unique

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race humaine, où certains sont blancs, d’autres noirs ou jaunes, d’aucuns ont un sexe apparent et érectile alors que pour d’autres il est à l’abri des regards (jusqu’à ce que la personne se sente véritablement prête à le montrer [et encore, nombre de femmes sont timides à l’idée d’un cunnilingus, même si elles changent vite d’avis]). D’ailleurs, même si il existe des équipes de sports bisexuelles {dans le sens de mixtes, bande de pervers}, on continue de faire jouer des équipes monosexuelles dans les championnats, mais elles peuvent tomber à tout moment contre une équipe du même type composée du sexe opposé. Et la victoire n’est pas toujours là où les proto-Emancipés l’attendent (et ce, sans rien prendre pour autant) ! E : C’est clair qu’il y a des filles qui ne sont pas loin des performances masculines (genre les sœurs Williams ou Nathalie Mauresmo) alors que certains mecs sont très loin des résultats féminins (genre la traversée de la Manche à la nage où plus de femmes ont réussies que d’hommes Ŕ alors qu’ils sont plus nombreux à l’avoir tentés). M : Bien sûr, ça fait partie d’un grand nombre de préjugés qu’il fallait abattre, et des valeurs de Respect à s’approprier. Idem par rapport au Respect que l’on doit à son environnement et à la nourriture qu’on ne gâche pas ou qu’on ne jette pas (même si à présent, et heureusement, il n’y a plus de crèves la faim, mais quand même, c’est une question de principe par rapport aux Participants producteurs d’aliments). E : Voila une bonne chose, plus ça s’apprend tôt, mieux c’est retenu. M : C’est pour ça aussi qu’on fait en sorte que les enfants travaillent ensemble, échanges des idées, des points de vue, justement pour que le meilleur de l’humain s’exprime et que l’on puisse « corriger » les négligences des règles de bonne conduite en société. Ainsi, toutes les Communes possèdent des Centres de Loisirs Associés à l’Ecole (CLAE) pour vérifier que les gamins fassent bien eux-mêmes les exercices et qu’ils s’entraident, chacun selon son domaine de prédilection. En plus ça permet la Responsabilisation des enfants les uns par rapport aux autres car

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ils s’apprennent entre eux et font de leur mieux pour que l’autre réussisse. En outre, nous avons également des CLSH (Centres aérés) pour que les parents se retrouvent en tant que couple pendant que la petite joue avec ses copains/copines. L’Exploration et la Maîtrise de ses Capacités  M : Vers 12 ans, notre petite Olympe va entrer au collège. C’est à partir de là que l’on va lui inculquer la maîtrise de ses capacités pour en faire sa future Participation (même si ici on peut changer de voie professionnelle comme de chemise, après une formation complémentaire). On va apporter à cette jeune adolescente des connaissances en fonction de ses compétences et de ses centres d’intérêts.  E : Mais c’est une école à plusieurs vitesses ce que tu me montres là ?!  M : Oui, et alors ? Tu crois que c’est mieux de bourrer le crâne avec des fonctions logarithmiques à une gamine qui voudra faire esthéticienne ? Non seulement ça la dévalorisera car elle se sentira nulle de ne pas comprendre (alors qu’à cet âge là on se sent déjà tellement nul dans son corps, pas la peine d’en rajouter une couche sur la médiocrité de sa tête Ŕ déjà boutonneuse, alors si en plus elle est remplie d’eau, bonjour l’estime de soi), mais en plus de toute façon c’est le genre de truc qui ne sert à personne dans la vraie vie par la suite. Tu saurais me résoudre une équation à 3 inconnues, là, comme ça ?  E : Hum, non, à froid pas vraiment. Et même à chaud, je ne suis pas sûre, faudrait que je révise mes cours.  M : A Utopia, on en a eu marre de toutes ces choses qu’on apprend et qui ne serve qu’à avoir le diplôme, pour pouvoir passer à l’étape supérieure. Ici on valorise plus celui qui comprend et qui sait agir en fonction de ce dont il a besoin, que celui qui sait beaucoup de choses. Il n’y avait qu’à voir avant le nombre de personnes qui savaient des trucs super balaise, mais qui étaient incapables de travailler correctement une fois sortie de

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la théorie pour rentrer dans les applications concrètes de la pratique.  E : Beh oui mais bon, tout le monde a été débutant dans sa vie !  M : Je sais bien, et là n’est pas le problème. Ce que nous cherchons à encourager c’est la polyvalence, à savoir être capable de comprendre un problème, de le résoudre, mais aussi de mettre en œuvre la solution. C’est pour ça qu’on a développé et étendu l’alternance dans tous les domaines éducatifs pour être en phase avec les activités et avoir le temps de se former auprès des écoles (le tout en validant, ou non, si la voie choisie correspond bien ou si il vaut mieux rapidement se réorienter). Droit au Logement  M : Maintenant que notre « petite » Olympe est sortie de l’école et va rentrer dans la vie active, elle a besoin de se loger.  E : Je lui souhaite bonne chance, ça va pas être évident de trouver autre chose qu’une chambre de bonne de 9m² !  M : Mais non ! Aujourd’hui, tout le monde peut se loger correctement, dans des appartements modernes, bien équipés et économes !  E : Encore une prouesse de votre part !!! Comment ça se passe ?  M : C’est simple, Olympe va à l’office des habitations, où elle mentionne la taille de son foyer en nombre de personnes, ses besoins en terme de place si elle a des encombrants ou que certaines activités nécessitent de grandes surfaces (atelier d’art par exemple), ainsi que certaines informations qui peuvent être bonnes à savoir pour ses voisins potentiels (du genre : pratique la musique ou cultive du cannabis sur son balcon avec de fortes odeurs, pas forcément désagréables, mais qui ne plaisent pas à tout le monde).  E : Mais attend, ça ne regarde pas les voisins !  M : Si, un peu quand même. Non pas pour faire du flicage/commérage ou entasser certaines catégories de personnes dans des immeuble spécialement défini pour (ça, ça s’appelle de Collectif des 12 Singes

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la ghettoïsation, et on n’en veut plus), mais surtout parce que c’est toujours mieux d’arriver dans un appartement et de savoir que globalement les voisins sont ouverts à votre arrivée ou à vos activités. Il n’y a rien de pire que de s’embêter à déménager et une fois enfin ses cartons posés, se rendre compte qu’on a un batteur au-dessus et des vieux acariâtres en dessous. E : C’est sûr ! M : Pour autant, les offices font quand même en sorte qu’il y ait un certain brassage social, ethnique, d’âges et de profils, pour que les immeubles ressemblent à la société de l’extérieur. On évite de mettre un Participant de nuit à proximité d’un musicien qui travaille ses gammes toute la journée, mais on favorise que des vieux soient non loin d’enfants, pour favoriser les échanges entre générations et redonner l’esprit fougueux de la jeunesse autant qu’apprendre le calme et la sérénité des anciens. Il faut de tout pour faire un monde ! E : Et quand Olympe aura des enfants ? M : Ça dépend du nombre qu’elle aura (si elle en veut bien sûr, ce n’est pas obligatoire) ! En fait, le point crucial concernant le logement, c’est que celui-ci soit adapté à l’utilisation qu’on en fait. Etant donné qu’il n’y a plus de propriété privée mais une propriété d’usage, il faut que le logement soit en rapport avec ce qu’on attend de lui ! Concrètement, c’est fini le temps où l’on pouvait voir des personnes habitant un énorme logement mais n’occupant que quelques pièces, alors que pas très loin il y avait des gens qui ont besoin de surface et qui s’entassent dans une seule pièce faute de mieux. D’une, en terme d’économie d’énergie, qu’on soit peu dans un grand appartement ne justifie pas le fait de chauffer toutes les pièces, qui ne seront presque pas utilisées, et de deux, en terme humain, on ne peut pas vivre correctement si son espace privatif n’est pas d’une certaine taille (d’autant plus si on a des enfants). E : Et pour les logements neufs, vous faîtes comment ? Parce que s’il n’y a plus d’argent, tout le monde voudra se faire construire un château ! M : Bonne question ! En fait, le neuf découle des choix Collectif des 12 Singes


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concernant l’ancien. On y applique les mêmes règles, à savoir que, quel que soit le type de logement, il doit être adapté et non surdimensionné aux besoins réels des occupants. En ce sens, bien évidemment, une famille plus ou moins nombreuse pourra se faire construire un logement plus grand qu’un couple, car elle aura besoin de plus d’espace pour que les enfants s’épanouissent, éventuellement avec chacun sa chambre (mais c’est un choix) ou avec une salle commune de jeu. Pour ce genre d’aspects, ce sont des commissions locales qui définissent, selon des critères préétablis par la Commune, la surface du bâti et celle du terrain, en fonction des besoins des habitants ainsi que des possibilités et choix de développement locaux !  E : Ça paraît logique, mais avec la pénurie des terrains à bâtir, c’est sûrement plus compliqué que ça.  M : C’est sûr que le foncier a posé un problème, mais les Utopiens ont défini des règles pour assurer un habitat décent à chacun, tout en préservant des espaces vierges pour des constructions ou aménagements futurs. Ce qu’il faut surtout voir, c’est qu’avec les technologies et les nouvelles mentalités, on peut Participer et habiter partout ! Toutes les habitations sont connectées à Internet, soit par des fibres optiques, soit par les prises de courant ou le satellite. En outre, c’est aussi, et surtout, l’aménagement du territoire d’une manière mieux répartie qui a permis de faire en sorte qu’on ne soit plus obligé d’habiter en ville ou à proximité des grands pôles urbains. Aujourd’hui, on peut être Participant en ne mettant que très rarement les pieds dans son entreprise, mais en étant continuellement connecté à elle (durant les heures de Participation, autrement, le monde de l’activité n’est plus aussi intrusif dans la vie privée qu’auparavant) ! Aménagement du territoire  E : Et si Olympe est de province, y a des différences ? Quelle a été votre manière de procéder pour interconnecter des lieux qui

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n’étaient accessibles avant que par des nœuds incontournables de réseau tels que Paris et d’autres mégalopoles ? M : Tu touches là à la pierre angulaire du succès d’Utopia ! Non content d’avoir fait aboutir la décentralisation politique, il fallait également procéder au développement des régions délaissées en favorisant leur connexion à ce nouveau monde de la Participation Coopérative ! Tout d’abord par le biais de la mise en place sur tout le territoire d’un véritable maillage de communication Internet haut débit, pour que n’importe quel village puisse se connecter au monde qui l’entoure. On a donc finalisé la pose de fibres optiques pour couvrir l’ensemble des régions et on a équipé tous ceux qui le désiraient d’ordinateur pour être en phase avec le monde numérique dématérialisé. E : C’est déjà une très bonne chose, mais c’est pas ça qui permet aux gens de se sentir moins isolés ! M : Clair et net, mais ça facilite déjà grandement la recherche et les échanges d’informations, tout autant que l’internaute ressent que ses opinions peuvent être entendues et écoutées sur toute la planète. Ensuite, on a fait un vrai travail sur les transports et leurs interconnexions ! E : Ah, parce que même dans mon cas, vu que j’habitais en banlieue, les transports en commun n’étaient pas toujours bien pensés par rapport à l’utilisation que pouvaient en faire les usagers. Genre, je devais prendre pleins de correspondance, sur plusieurs types de transport, pour me rentrer chez moi, et encore je devais faire une grosse partie du trajet final à pieds car les bus n’allaient pas jusqu’à chez moi, ou passé une certaine heure il n’y avait plus rien du tout et il fallait se débrouiller comme on pouvait! M : Maintenant, tout ça c’est réglé, puisqu’on a remplacé une bonne partie des personnels de transport par des machines automatisées qui gèrent les flux pour éviter la saturation du réseau ou des moyens de transport, tout autant qu’elles répondent aux demandes des usagers en venant les chercher quelle que soit l’heure. Ça c’est pour la partie concernant les transports de proximité. Pour les longues distances, on a remis en service les Collectif des 12 Singes


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bonnes vieilles lignes ferroviaires qui n’étaient plus « rentables » (mais qu’est ce qu’elles étaient pratiques pour tout ceux qui les utilisaient et ne pouvaient pas faire autrement, à moins de polluer en prenant leur voiture).  E : Oui, mais ça ne résout pas le problème des interconnexions ?  M : Attend ! Donc on a remis en route les lignes de chemin de fer qui étaient laissées à l’abandon, et on les a interconnectées pour éviter de passer justement par ces nœuds de réseau. Non seulement les gens économisaient du temps car ils ne passaient plus par Paris à chaque fois, mais en plus ils arrivaient plus près de leur lieu de destination car on réutilisait les lignes d’antan qui desservaient plutôt bien l’ensemble du territoire. Participation Active    

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E : Mouais. Mais attends, tu fais quoi comme taf au juste ? M : Je ne te l’ai pas dit ? E : Beh non, sinon je demanderai pas ! M : Autant pour moi. Je suis tantôt prof et un peu théoricien sur des sujets un peu touche à tout. Je suis un intermittent de la réflexion. Sinon, l’autre partie de mon temps, je la consacre à pratiquer mes analyses théoriques et à faire évoluer les concepts en fonction des expériences vécues. Je Participe dans pleins d’organismes ou groupes d’individus qui sollicitent mes modestes compétences. E : Excellentissime ! Et c’est quoi ta mission du jour ? M : Ça dépend ! E : Hein ? A comprend pas. M : En fait, il faut que j’aille à la bourse de la Participation pour voir ce dont les gens ont besoin comme enseignement ou aide pratique. Après chacun choisit en fonction de ses aptitudes et ses envies. E : Oh ? Non seulement le travail n’existe plus en temps qu’exploitation de l’humain par l’humain avec la forme du salariat, mais en plus vous choisissez au jour le jour selon votre Collectif des 12 Singes

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humeur ?  M : Pas tout à fait, nous avons tout de même des champs de compétences clairement définis. Mais après, soit on peut en faire valider de nouveaux si l’on a atteint le niveau requis, soit l’on peut choisir différentes formes d’enseignement (séminaire, atelier de discussion, débat) ou secteurs d’intervention ; effectivement en fonction de ses envies, mais aussi et surtout des besoins des autres. On ne Participe pas pour Participer, mais bien pour que ça serve à quelque chose et à quelques uns. Si tu es prête, je te propose d’aller faire un tour à la bourse de la Participation et de soumettre notre idée de débat sur la construction de l’An01 à l’avis général.  E : Ouais carrément. Je pourrai voir en plus comment fonctionne ce système.  M : On y va alors, mais tu sais, il n’y a rien de bien spécial à y voir, ce n’est jamais que la simple loi de l’offre de Participation et de la demande sur des besoins ! Arrivée devant la bourse de la Participation.  E : J’adore ces vieux bâtiments, ça en impose.  M : C’est clair, les Utopiens ont récupérés l’édifice et le concept. On n’a rien inventé : en fait c’est l’idée de la bourse du travail (synthèse du mouvement syndical, instrument allant de l’organisation à l’éducation des Participants).  E : Et après, comment ça se passe ? Tu gueules là sur les marches ce que tu proposes comme Participation et tu attends qu’on vienne à toi ?  M : Pfff … mais non. Soit par internet soit ici, tu passes ta carte de Participant (celle qui te donne de tout en échange de quelques heures de labeur) où sont stockés tes compétences, tes expériences accumulées et ton crédit (ou débit) horaire. Ensuite tu saisis des informations pratiques sur tes conditions et sur d’éventuelles propositions. Ici nous allons évoquer un atelier de discussion autour du thème « L’An01, comment ça marche ? ». Ensuite, les gens qui consulteront cette offre, pourront la modifier

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en fonction de leurs exigences propres.  E : Encore faut-il que l’information sur cette proposition de cours soit visible et que tous les protagonistes arrivent à trouver un credo d’entente.  M : Bien sûr, mais pour ça il y a un comité de lecture, composé de modérateurs et d’assistants sociaux, qui se charge de canaliser les propositions de Participation pour quelles correspondent aussi à des besoins réels. Et pour que les gens ne mettent pas de conditions trop restrictives. Mais les Utopiens sont bien éduqués, volontaires et savent que tout ce système est pour leur bien, donc en abuser ça craint, d’autant qu’ils se mettraient d’eux-mêmes alors au ban de la société. Et surtout que, après trois croix (trois avertissements), la carte de Participant est enlevée et donc il faut tout payer (comme les étrangers ou les francophones ne Participant pas), ou quitter le système Utopien. Nous voulons bien aider, mais pas porter à bout de bras les feignasses (nous sommes une société de Solidarité, pas d’assistanat) : donc choisit ton camps camarade ! Vie d’une structure de Participation  E : Comment se créent les structures qui donnent de la Participation aux gens ?  M : Ah ça, le mieux c’est que je t’emmène boire un verre !  E : T’es vraiment une poche toi !!!  M : Mais non, arrêtes de voir le mal partout ! C’est juste que j’ai soif, et pour tout dire, j’avais envie d’un slurm. Non je déconne !  E : Hein, quesako ?  M : C’était juste une connerie ! C’est du jus de limace extraterrestre. C’est une boisson verte fluo obtenue de manière peu ragoûtante mais c’est tellement bon que les personnages de Futurama y étaient accrocs (surtout Fry qui en a pété un câble en visitant l’usine de production).  E : Maintenant que tu en parles, je prendrais bien aussi un verre.  M : Je vais t’amener dans un endroit, tu m’en diras des nouvelles. Collectif des 12 Singes

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La décoration et l’ambiance générale sont originales, inspirées des cultures et des gastronomies du monde que l’on peut retrouver dans ses yeux et ses oreilles, ainsi que dans sa bouche. C’est des potes qui tiennent ça !  E : C’est dingue ça, tu connais tout le monde toi !  M : Non, beaucoup de monde me connaît, je les ai eu en cours ou ailleurs. Arrivée : Le lieu se compose de plusieurs ailes de bâtiment articulées autour de la culture, la sensibilisation à diverses problématiques, la gastronomie, la découverte de prestations locales de tous types, dans le cadre d’une Coopérative.  M : Voila, c’est, entres autres, une des façons de faire Participer les gens. Cette structure est destinée à faire partager au plus grand nombre, un projet social où les « employés » sont des associés à part entière, afin d’impulser une nouvelle organisation du travail, dans le cadre de valeurs d’insertion, de Démocratie et de Solidarité.  E : Cool comme établissement, c’est clair que ça n’a rien à voir avec les bars branchés où le boss traficote dans le milieu ténébreux de la nuit.  M : En plus, les clients ne sont pas considérés comme tels, mais plutôt comme des partenaires du développement de cette structure. Ainsi, l’offre culturelle est impulsée tant par les membres, des associations artistiques, mais surtout par les partenaires-clients qui font connaître leurs envies de découvertes, effectuent des suggestions sur le lieu et son organisation. L’objectif est que les partenaires-clients comprennent que cette structure est destinée à leur culture dans le sens large afin qu’ils deviennent partie prenante du projet et de ses développements.  E : C’est vraiment de la balle ! Mais comment vous est venue cette idée ?  M : Déjà de notre temps, à l’heure de la marchandisation, en-

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dehors des structures culturelles institutionnelles, il existait peu de lieux où la culture était à des prix abordables pour le plus grand nombre. Qui plus est, les organisations promouvant des actions culturelles accessibles financièrement, étaient trop souvent destinées à un public très ciblé, relativement restreint, avec une connotation « underground ». Cet aspect séduit nombre de jeunes mais en désintéresse aussi une grande partie, autant qu’il limite la pénétration de ce type d’actions auprès d’un public plus varié (âge, niveau social, ouverture culturelle, …). E : Ça c’est bien vrai, ça coûtait la race de bouger sur Panam. M : Au moins à Paris il y avait l’embarras du choix, parce que sur Montpellier, il n’y avait pas grand-chose, en-dehors de l’été où ça bougeait grave dans les festivals. En plus, hormis les discothèques (boîtes à clubbers), il fallait toujours que le spectateur fasse la démarche de se renseigner pour savoir où il y avait une bonne programmation, parmi la pléthore d’endroits susceptibles d’organiser des événements culturels. Le problème majeur résidait dans ce cercle vertueux-vicieux, c’est selon : plus la communication sur une action est restreinte, plus elle est ciblée, plus les invités auront l’impression d’une communauté d’intérêts artistiques. Cependant, il faut connaître les endroits où l’on peut trouver ces informations, faire fonctionner ses réseaux pour être avisé des événements, etc… Ainsi, si l’on ne connaît pas les « bons endroits », on peut louper des soirées très intéressantes et s’en apercevoir que bien plus tard. E : Je reprends carrément tes conclusions : culture trop chère, actions culturelles accessibles financièrement trop ciblées, lieux et organisateurs/publics avec une image pas toujours très « enchanteresse », communication sur les événements artistiques trop éparpillée ou « cachée ». M : D’autant plus que sur Montpellier, malgré le grand nombre d’étudiants, il ne subsistait que peu, trop peu, de lieux culturels : Zénith avec une capacité énorme, Rockstore et Victoire2 (Agglomération de Montpellier) avec une grande capacité. Hormis cela, il existait des bars animés ou à thème, mais en nombre restreints comparativement à d’autres villes de même

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ampleur. Mais par contre, preuve du dynamisme de ce secteur, il existait nombre de soirées à promotion limitée et qui attiraient beaucoup de gens, dans les milieux avisés. E : Mais, là, qu’est ce qu’on y propose ? M : Afin d’englober un maximum d’activités culturelles et permettre à cette Coopérative d’attirer un grand nombre de personnes, c’est un centre avec plusieurs bâtiments : 3 pistes de danse pour promouvoir différents styles musicaux (ethnique, électro, divers), une salle d’exposition et de projection, une salle de conférence, un restaurant. Si tu le souhaites, on peut faire un tour des lieux ! E : Ouais, ça me permettra de voir l’ensemble du site et tu m’expliqueras le fonctionnement de chaque sous-ensemble. M : Allé ! Donc là, tu as les pistes de danse. L’idée majeure est de proposer aux usagers une certaine variété de styles musicaux. Dans le cadre de soirées habituelles, les convives peuvent apprécier des musiques ethniques (ambiances orientales, africaines, latino, etc…), passer à des compositions électroniques (DJs avec mix en live, mélange de styles avec de l’électro, …) ou danser sur des musiques divers (rock, expérimentales, spectacles, …). A l’occasion d’événements spéciaux, toutes les salles peuvent être articulées autour d’un thème central, décliné sur différentes variantes dans des ambiances et décors spécifiques. E : Bonne initiative. Ça pulse bien dans le coin ! M : Oui, c’est Junkie XL, du pur son !!! Là-bas, tu as la salle d’exposition / projection. Cette salle est destinée à accueillir des représentations des autres arts que la musique. Etant conscient que nombre d’artistes n’avaient pas forcément accès à des lieux d’exposition, l’objectif est de leur ouvrir les portes d’une salle à forte visite pour y représenter leurs arts. Hormis les grands classiques culturels que sont la peinture, la sculpture, les membres souhaitaient également que s’exprime des courts-métrages, des expositions multimédias, ainsi que des arts expérimentaux. Dans le cadre de manifestations spécifiques (festival à thème, présentation d’artistes divers autour d’un thème central, …), cette salle peut aussi être mobilisée avec les pistes de danses pour offrir Collectif des 12 Singes


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un panel complet de prestations artistiques autour d’une thématique commune. E : Mazette, j’adore ce lieu, je kiffe grave ! M : Au fond, tu as la salle de conférence. La Coopérative ayant pour objectif la sensibilisation aux arts ainsi qu’à des problématiques diverses (développement durable, commerce équitable, …), cette salle est destinée à accueillir des actions d’éducation auprès d’écoles et autres publics. Quand cette salle est inoccupée, elle sert à promouvoir l’artisanat local ainsi que les produits agricoles du crû. D’ailleurs, des marchés sont organisés, afin de faire connaître le lieu, l’artisanat régional ainsi que les prestations culturelles de la Coopérative. T’as une petite faim ? E : Non pas trop, mais si c’est bon, l’appétit vient en reniflant les bonnes odeurs ! M : Héhé. Donc voici le restaurant. Celui-ci participe pleinement à l’objectif de découverte de l’ « in/mal connu ». En effet, afin de promouvoir l’agriculture biologique et les produits locaux, la carte est constituée à partir de ces ingrédients là. Les usagers peuvent « acheter » certains des aliments qu’ils ont dégustés dans le restaurant. De plus, toujours dans cet esprit de découverte des autres et de leurs cultures, régulièrement le restaurant organise des menus du monde, où l’on peut déguster des spécialités d’ailleurs. L’ambiance sonore et visuelle du restaurant sont mises alors au goût de la culture que les membres cherchent à faire découvrir. De par sa vocation d’originalité, la structure peut également essayer de nouveaux concepts tels que le plat à la carte. E : Mais il y a rien de nouveau sous ce soleil là ! M : Si, parce que l’usager peut choisir à partir des ingrédients disponibles, ceux qu’il souhaite voir intégrés dans une recette originale. E : En voilà une idée qu’elle est bonne ! M : Et ce n’est que le début !!! Etant donné que la Coopérative a pour objectif de développer les valeurs de diversité culturelle, d’écologie et de Fraternité, il va sans dire que celle-ci se doit de montrer l’exemple. La culture est la pierre angulaire de la Coopérative. Celle-ci est donc ouverte à toutes les formes Collectif des 12 Singes

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d’expression artistique. Outre l’action de promouvoir l’accès aux œuvres, la structure doit éduquer et éveiller la créativité personnelle de chacun. Ainsi, différents publics peuvent Participer à des ateliers de création artistique, telle que peinture, sculpture, cours de musiques, multimédias… Toujours dans cet esprit de Diversité qui caractérise Utopia, vu qu’il y a peu de racisme en tant que tel, mais que l’hostilité envers la différence est plus due à la xénophobie (« peur de l’étranger » en grec, surtout peur de l’inconnu), la Coopérative sensibilise le public à la compréhension des différences de l’Autre. Ainsi, à travers des soirées à thème axées autour d’une culture ou d’une ethnie, la structure fait connaître les modes de vie de ces peuples, leur environnement, leur histoire. Des projets ont également pour but de fusionner des points de vue culturels et artistiques différents pour montrer tout l’enrichissement que l’on peut apporter à ces métissages. Pendant que les artistes confirmés créent, les « en devenir » regardent les pros faire et développent leur art propre.  E : En parlant de ça, comment vous faîtes pour faire fonctionner tout ça, en terme d’énergie et de déchets !  M : Une grande partie de l’alimentation électrique est fournie par des panneaux solaires et autres procédés d’énergie renouvelable, l’eau est gérée de manière drastique en chassant les gaspillages, l’isolation est faîte à l’aide de panneaux de chanvre (très bonne résistance phonique et thermique). Bref, la Coopérative est la mise en application concrète de projets et concepts de développement durable, mais surtout elle le fait savoir par des actions de communication et sensibilisation, notamment par le biais de visites guidées et d’expositions sur ce thème. Ainsi, la Coopérative propose la visite des équipements d’économie de ressources et de production d’énergie renouvelable, des ateliers de compréhension artistique (techniques et analyse des messages d’une œuvre, …), des cours de cuisine, des explications sur le fonctionnement de la structure. Pour les déchets, notamment de cuisine (parce qu’au bar, tu penses bien que les déchets sont au comptoir, et qu’il ne reste plus rien au fond des verres), tout va au compost pour fertiliser les plantes.

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 E : Justement, tu parlais du fonctionnement du lieu, tu peux m’expliquer comment ça se gère, parce que c’est ça que je souhaite vraiment savoir, pour voir les différences par rapport à avant !  M : Mais j’y viens. En fait, la structure s’est mise en place juste après le Grand Soir, alors qu’il y avait encore l’argent. Mais ça ne change pas grand-chose. En effet, afin d’éviter aux initiateurs de la Coopérative d’avoir à apporter un important capital de départ pour pouvoir acheter le lieu de la structure, l’idée était de fonder un groupe où chaque membre apporte une part égale de capital. Ils avaient imaginé un scénario où la mise de départ était de 2000 euros puis 10% de retenue sur salaire pour alimenter en permanence un « fond de roulement et d’investissement ». Ainsi, chaque nouveau coopérateur, en plus des compétences propres qu’il mettait à la disposition de la structure, consolidait le capital et permettait des investissements complémentaires. De plus, la Coopérative tirait déjà le meilleur de chacun, puisqu’il n’y avait pas d’employé mais que des associés. Personne ne travaillait pour un petit groupe en échange des miettes restantes du chiffre d’affaires (salaire). Tout le monde Participait au développement de la structure afin d’augmenter les bénéfices, et ainsi récupérer un dividende plus élevé.  E : Ouais, pas bête. Du coup, tous les coopérateurs avaient intérêt que chacun travaille le mieux possible et la motivation viendrait non de la peur de la direction, mais plutôt de la réussite du projet et donc de primes sur les bénéfices. En plus, comme ça, c’est nettement plus facile pour commencer un projet !  M : Beh oui. En outre, lors de périodes comptables positives, le bénéfice était partagé à hauteur de 30% pour l’augmentation du capital et donc investissement, le reste étant redistribué à part égale entre les associés-coopérateurs.  E : Fatch ! Enfin, une juste redistribution des richesses. Parce qu’un ouvrier comme un patron travaillent tout autant, « seules » les responsabilités changent. Ça m’a toujours énervé de voir des écarts énormes de salaire alors que tout le monde fait son boulot et ses heures, même si le patron en fait plus, mais le stress est Collectif des 12 Singes

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mieux payé que la fatigue physique et la répétition des tâches, ce qui était profondément injuste de notre temps !  M : Pour ça, l’idée a fait du chemin et des émules. L’idée de cette Coopérative étant liée au refus de travailler dans des structures (privée ou publique) sous la forme traditionnelle du travail, c’està-dire l’exploitation de l’humain par l’humain (possédant le capital), les membres se devaient de faire des actions sociales auprès de personnes « inadaptées à CE mode de travail aliénant ». Ainsi, ils proposaient d’aider à l’insertion de ces personnes en les intégrant dans la structure. Elles retrouvaient alors une valorisation dans leur activité, un sentiment d’appartenance au monde actif. Tant que possible, les fondateurs essayaient de faire appel à des chômeurs de longue durée, des rmistes, et autres exclus de nos anciennes sociétés dites modernes et basées sur l’ « égalité ».  E : Justement, si il n’y a plus de patrons, comment les membres gèrent concrètement le lieu ?  M : Tous les Coopérateurs détenant une part égale de capital, dès le départ il n’y avait pas de hiérarchie autre que celle librement consentie par l’ensemble des associés. La répartition des tâches est effectuée par vote, en donnant mandat (actions à réaliser dans un temps donné) à la personne que le groupe juge la plus compétente en la matière, avec révocabilité du mandataire (sans autre sanction) si la mission n’est pas effectuée à la convenance des Coopérateurs. Toutes les décisions importantes sont débattues en assemblée générale afin d’en assurer la légitimité auprès des associés. En bref, toute la structure et son fonctionnement sont gérés selon les principes d’une association où tous les membres sont Egaux. Cela peut quelques fois rendre les décisions plus compliquées à prendre mais au moins une fois décidés, les engagements sont plus facilement mis en place car n’émanant pas d’une contrainte décisionnelle de la direction, en opposition avec les employés. Bien entendu, comme dans toute association, il y a un système de représentation des membres. Ainsi, il y a un « directoire » composé des représentants de chaque fonction (logistique, communication, ressources humaines, financière,

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partenariats, maintenance, …etc). Des responsables sont également désignés (et révocables) afin de représenter légalement et financièrement la Coopérative. Communication : Connecting People !  M : Pour répondre à notre nouveau système en réseau plutôt que pyramidal (interdit dans le commerce, méthode de recrutement des sectes, mais fonctionnement tout puissant de l’état), la première de nos actions fut d’équiper tous les foyers en connexion Internet haut débit. Même dans les coins les plus reculés, tout le monde avait un accès correct (fibre optique, satellite, réseau électrique) à la Toile, véritable Lien Social et nœud de Communication / Information.  E : Enfin la société connectait les Peuples, ce qui est tout de même son but ultime !  M : Non seulement connecté mais surtout échangeant : l’Internet s’est bien joli pour envoyer des mails, mais pour notre nouvelle Civilisation, c’était avant tout pour réaliser pratiquement notre projet où tous peuvent s’exprimer facilement sur tout, leurs remarques étant synthétisées pour alimenter des bases de données réflexives. Ces informations, analyses, retour d’expériences, étaient consultables par tous, partout, afin de développer les initiatives (du moins les débats) et étendre les résultats positifs à tous ceux qui pouvaient en avoir besoin (et qui n’en avaient pas forcément connaissance avant, l’information circulant mal dans la complexe machinerie pyramidal où tout doit être approuvé et décidé par la France d’en haut, loin et sourde-aveugle).  E : C’est ça bien vrai ! Il y avait pleins d’expériences qui marchaient, mais trop souvent elles restaient cantonnées à certains cercles initiés!  M : Eh ouais, l’état n’apprécie pas trop les idées qui ne viennent pas de lui (où fait alors comme le patriarche de famille qui déclare qu’il a décidé qu’il fallait faire ceci, alors que c’est Ŕ comme souvent Ŕ la matriarche qui a eu l’idée et a convaincu le vieux,

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sous la couette). Mais là, grâce au principe de la Fédération et des Associations entre Communes Autonomes (ainsi qu’au niveau des Régions et des Peuples-Unis d’Europe), chacun est toujours à l’affût des bonnes idées d’autrui et peut puiser facilement et rapidement dans les expériences, bonnes et malheureuses (chacun prenant ce qui l’intéresse et adaptant à ses spécificités Sociales et Environnementales). En plus, non seulement nous nous influençons mutuellement entre les différents niveaux (local, régional, « national » Ŕ disons plutôt francophone, continental et mondial), mais en plus nous collaborons intensément ensemble (cela ne sert à rien de réinventer le fil à couper le beurre, ni que beaucoup buttent sur un écueil alors que d’autres ont depuis longtemps la solution).  E : Penser global, agir local !  M : Tout à fait Esperanta : il y avait comme une sorte d’immense boîte à idées où tout le monde pouvait venir piocher pour ensuite appliquer directement sur le terrain (sans attendre comme avant l’avis des instances oppressantes mais pas pressées, juste grâce à un vote après débat des Citoyens de la Commune). La Démocratie directe, concrètement, comment ça marche ?  E : Tout ça c’est bien sympathique, mais moi ce qui m’intéresse (et j’imagine aussi nos amis lecteurs), c’est de voir comment fonctionne concrètement la nouvelle gestion de la Commune par la Démocratie Directe !  M : Mais j’allais y venir, puisqu’une visite d’Utopia sans voir une séance de l’Assemblée Communale c’est comme un pâté de campagne sans campagne ! Mais je pense qu’il vaut mieux commencer par le commencement, c’est-à-dire par une Assemblée de Quartier. Comme ça tu verras comment on pense local pour ensuite agir global au niveau de la Commune, de la Collectivité de Communes, de la Région, de la Fédération, de l’Europe puis du Monde.  E : Ah ouais grave, comme ça je connaîtrais toutes les étapes du

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processus de décision et d’application.  M : Suis moi, on va aller dans une de ces Maisons de Quartier ! C’est toujours mieux de voir en direct live comment se déroulent les choses !  E : Je te suis grand gourou !  M : Grrrrr ! Arrête avec ça, ça me saoule ! Je n’ai rien d’un gourou, je me contente d’être ton guide pratique !!!  E : Holala, si on peut plus plaisanter !  M : Bien sûr qu’on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui! Et en la matière, en tant que proto-Emancipé qui cherche à avancer, je n’apprécie pas trop que tu me compares à ces dictateurs d’opinion qui nous manipulaient pour qu’on avance dans leur sens sans trop se poser de questions.  E : Vu sous cet angle, autant pour moi, je ne voulais pas te blesser ou faire remonter à la surface de sales souvenirs de notre époque heureusement Révolue !  M : Ça ira pour cette fois {avec un grand sourire apaiseur de tension}, mais évite de recommencer.  E : Promis, je le referai plus !  M : Bon alors ça va. Tiens nous y voilà !  E : Quoi ? C’est ça la Maison de Quartier ??? Mais c’est une caserne de gendarmerie ton truc !  M : Oui et alors ? Vu qu’on a ouvert pleins d’écoles, on a fermé pleins de prisons {selon l’expression de Victor Hugo} et donc on a désinfecté {normalement on dit désaffecté quand on quitte des lieux, mais là …} en même temps nombres de locaux qu’occupaient les forces oppressives puisqu’il y a moins de « méchants ». Ces lieux étaient fermés, donc autant les utiliser à meilleur escient.  E : En plus c’est un beau symbole d’occuper pour la Réflexion un lieu destiné auparavant à la répression ! Occuper un lieu pour y débattre alors qu’avant on s’y faisait battre !  M : Tout juste mia bella ragazza ! Viens, entrons, tu vas voir comme c’est animé, mais bon enfant tout de même.  E : Je suis curieuse de voir ça !  M : Voilà, bon là il n’y a pas tout le monde car on traite Collectif des 12 Singes

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aujourd’hui les affaires courantes, de tous les jours. Mais en général il y a plus de monde, notamment quand on aborde des thèmes sensibles ou stratégiques (environnement, éducation, culture, orientations sociales, …). E : Mais comment vous pouvez décider si tout le monde n’est pas là ? M : Beh écoutes, nous on est ouvert à tous. Après si il y en a qui ne veulent pas venir, c’est leur Droit le plus strict. On ne va pas obliger les gens à venir débattre de ce qui les concernent quotidiennement : chacun fait ce qu’il veut comme il veut ! On n’est pas comme dans les pays Scandinaves où le vote est obligatoire. Mais après, il ne faut pas qu’ils viennent se plaindre : les absents ont toujours torts ! Les Citoyens proposent de débattre, les votants disposent de venir !!! E : Bien d’accord. Et comment ça fonctionne alors ? Pour ceux qui sont là ? M : Tiens, prends déjà un jeton de présence, je t’expliquerai à quoi ça sert après. À chaque Assemblée, on nomme un secrétaire en charge de noter les débats (pour faire circuler par la suite des synthèses aux absents [in]volontaires) et un arbitre qui gère les points à aborder (définis ultérieurement ou urgents à traiter) et qui distribue la parole à ceux qui ont levé la main (pour éviter que ça tourne à la foire d’empoigne). E : Ouhaou, c’est vachement bien organisé ton truc ! M : Il faut si on veut que les choses avancent et éviter qu’on ne tourne en rond avec des débats stériles. E : Mais ça me fait penser à une chose : c’est que tout le monde n’est pas qualifié pour s’exprimer sur certains sujets qui demandent des connaissances expertes. Ça peut être dangereux de se prendre pour un spécialiste quand on n’y connaît rien ! M : T’inquiète, ici on ne parle pas de ce qu’on ne connaît pas. Mais ça ne nous empêche pas d’avoir notre point de vue ! Des spécialistes sont régulièrement nommés pour analyser des questions pointues aux implications complexes. Trois spécialistes d’horizons et d’opinions divers rédigent leurs notes (pas forcément un rapport commun, pour éviter le consensus où tout le Collectif des 12 Singes


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monde suce) et les commentent devant l’Assemblée. Ensuite, il y a des débats avec ces spécialistes pour approfondir les choses ou préciser des points. Puis on vote. E : Ouais, mais vous votez au vif alors que la première impression n’est pas toujours la meilleure ! M : Tout juste ! Bonne remarque. Mais en fait, les débats et les prises de décision sont décalés d’une nuit (qui porte conseil) et d’un jour (qui permet de consulter les autres et de se faire sa propre opinion en fonction des interrogations d’autrui). E : Très bien, mais pour des sujets délicats c’est peut-être un peu cours jeune homme, non ? M : Oui et non. Mais de toute façon ces thèmes sensibles sont abordés dans la durée et étape par étape pour bien comprendre l’ensemble des tenants et des aboutissants, pour permettre à différents types de spécialistes de donner leurs avis avisés, et surtout pour éviter les tentatives de manipulation des masses. Moins on a de temps pour se décider plus on peut être tenté de faire comme les autres, mais plus on a de temps et moins on sait ce qu’on veut vraiment car rien n’est noir ou blanc, tout est dans la nuance de gris ! Et c’est là où la manipulation peut entrer en jeu en faisant du yoyo avec nos opinions, en passant d’un extrême à l’autre, alors que souvent la « vérité » est ailleurs, au milieu ! Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises idées, il y en a qui marchent et d’autres non. Et vu que nous sommes dans une société en Révolution Permanente, on peut se permettre de tester (dans le Respect de l’autre et des Droits/Devoirs humains) pour ensuite séparer le bon grain de l’ivraie. E : J’adore cette mentalité ! Il faut essayer avant de pouvoir se prononcer et ensuite il faut en tirer les enseignements. M : Oui, que ce soit une réussite ou un échec d’ailleurs. C’est important de savoir pourquoi quelques chose marche, et il est tout aussi essentiel (si ce n’est plus) de comprendre pourquoi une autre mesure ne fonctionne pas. E : Beh oui, c’est comme ça qu’on avance. C’est en forgeant qu’on devient forgeron ! M : T’es trop forte décidemment ! Collectif des 12 Singes

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 E : Tu en doutais ?  M : Pas le moindre du monde, ma chère et tendre !  E : Oh, eh, hein, bon ! Stop le sieur beau parleur ! Là tu m’as parlé de comment vous débattiez, mais comment vous décidez au final ?  M : Déjà, on définit par le vote les motions sur lesquelles l’Assemblée Générale doit s’exprimer. Ensuite, tu te rappelles le jeton de présence que je t’ai donné avant ? Bon, là on ne peut pas l’utiliser car c’est demain qu’on décidera concernant le débat d’aujourd’hui. Ceux qui n’ont pas assisté aux débats ou lu la synthèse sur le net ne peuvent pas s’exprimer à 100%.  E : Quoi ? Mais c’est abusé ça ! Je croyais que vous n’obligiez rien à Utopia !  M : Tout à fait ! Mais on estime que quelqu’un ne peut voter qu’à demi-voix s’il n’a pas été informé de l’ensemble de la teneur des débats. On reste toujours dans la logique d’on ne parle pas de ce qu’on ne connaît pas, ou qu’on n’a pas appris à comprendre via des foisonnements d’idées. Soit on vient aux séances de l’Assemblée, soit on obtient une confirmation de lecture des notes de synthèses sur le oueb. C’est une certaine façon d’inciter les gens à prendre la mesure de leur pouvoir de décision, mais sans oublier que tendance idéologique sans conscience théorique et pratique n’est que ruine de l’âme individuelle et sociétale !  E : Mouais, c’est sûr que ça se tient ton truc. Trop souvent les gens croyaient savoir, mais en fin de compte ils n’y connaissaient rien si ce n’est des préjugés sans fondements concrets.  M : Pour en revenir aux décisions, normalement, à la fin de la séance, on introduit son jeton (ou son code de confirmation de lecture des notes de synthèses sur l’intranet du quartier) dans un appareil avec des boutons à choix multiples et on s’exprime !  E : Vous gérez via des QCM ?  M : Oui, on aime bien le jeu du ni oui ni non !  E : ???  M : Normal, vu que tout est relatif et que la vérité à l’emportepièce n’existe pas, on a choisit de s’exprimer par degré d’adhésion : je suis d’accord un peu {+}, passionnément {+ +},

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pas vraiment {-}, pas du tout {- -}.  E : C’est un vote au ras des pâquerettes en somme ?  M : Hihi, meuh non !!! On s’exprime ainsi pour éviter, ou du moins limiter, la dictature éventuelle de la majorité. En effet, ce n’est pas parce que le plus grand nombre souhaite une chose, qu’ils ont forcément raison. Aussi, il vaut mieux avoir « raison » tout seul, que « tort » avec tout le monde : la foule est rassurante autant qu’oppressante (le choix Individuel peut vite se noyer dans le flux du Peuple et les deux ne sont pas forcément compatibles).  E : C’est clair que Collectivement on peut souhaiter des choses mais qu’Individuellement on les rejette !  M : Du coup, on a trouvé une certaine parade : on s’exprime en définissant son degré d’adhésion à une motion. Ensuite, selon les résultats du vote on avise. Si les « j’adhère pas du tout » sont plus de 15% (soit 1/6), on teste la motion durant 6 mois (à partir de la mise en place et du fonctionnement opérationnel des mesures), si ils sont plus de 25% (1/4), on ne teste que durant 3 mois et si ils sont 45% (1/2 mais avec 10% de marge de manœuvre) on teste pendant à peine 1 mois.  E : Et si c’est moit-moit’ ???  M : On ne fait rien, pour éviter de créer des frustrations. Si une motion est si partagée, on continue les débats, on analyse les mises en place et les résultats des structures qui ont adopté la motion tout en cherchant à comprendre pourquoi chez elles les écarts de vote étaient plus marqués. En ce qui concerne les « j’adhère pas vraiment » et les « j’adhère mais juste un peu », si ils sont plus de 15% on teste la motion durant 9 mois, plus de 25% on teste sur 6 mois et à 45% on teste 2 mois.  E : Mais je comprends pas comment vous pouvez mettre en place une motion qui n’est pas soutenue par tout le monde !  M : Tout simplement parce qu’il n’est pas humainement possible (voire souhaitable) que tout le monde soit d’accord sur tout. Et en plus on veut à tout prix éviter les consensus mous qui à force de vouloir satisfaire le plus grand nombre ne conviennent plus à personne !  E : C’est clair : c’est le consensus, tout le monde suce ! Collectif des 12 Singes

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 M : Si tu veux. Pour autant, tu vois bien qu’on n’est pas autistes face aux minorités. C’est pour ça qu’on teste la motion et ses mesures durant une certaine période fonction du nombre d’« opposants » puis on en rediscute calmement avec les analyses et le recul de l’expérience.  E : D’accord, c’est vrai que comme ça, avec des résultats pragmatiques, il n’y a plus que les imbéciles qui ne changent pas d’avis !  M : Ou ceux qui restent sur leurs positions pour des raisons x ou y que nous n’avons pas à juger. Pour nous, il n’y a pas d’imbécile comme tu dis, mais des opinions divergentes. Ce système permet en outre de faire le tri entre les oppositions simplettes et les vrais enjeux de fonds. Puisque très souvent, au final, ce qui nous rapproche est plus solide et constructif que ce qui nous éloigne ou nous différencie.  E : Dans le même registre, celui du jugement, qui vous mandatez et pourquoi / comment vous révoquez ?  M : On donne mandat impératif d’effectuer une mission comme on distribue les tâches dans une entreprise !  E : Oh ?  M : Beh oui, c’est tout pareil : on nomme quelqu’un, volontaire de préférence ou du moins qui n’a rien contre (ici bien sûr, pas dans le cadre d’une boîte), pour effectuer une mission précise, avec un délai et des objectifs (au moins des obligations de moyens, pas forcément de résultats Ŕ car la persévérance ne paye pas toujours). Ensuite, on peut, en cours de mandat, virer la personne de sa fonction si sa méthode ne convient pas, si elle ne se montre pas compétente ou autre. Pour autant, en fin de mandat, on peut également la reconduire, soit sur le prolongement de la mission ou du projet soit sur son suivi qualitatif (même si souvent on préfère quelqu’un d’autre pour chaque phase).

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Développement durable  M : Nous avons ainsi mené de gros projets, plus rapidement et efficacement qu’avec toute une bureaucratie tatillonne (mais seulement quand il ne faut pas). On a même mis le gros du transport de marchandise sur des wagons qui allaient au plus profond des vallées montagneuses, pour délester les tronçons routiers (même les voitures sont capables de rouler à présent sur ces rails pour ne pas s’embêter sur les routes dangereuses ou des trajets trop longs).  E : Ahhh, enfin le ferroutage !!!  M : Beh oui, encore une fois, ni l’état ni les services publics ne faisaient leur boulot ! On a tapé un grand coup dans la fourmilière et maintenant tout roule comme sur des rails ! Alors que les Suisses pratiquaient le ferroutage depuis des décennies, la France se tâtait encore, même après le drame de l’incendie du tunnel du Mont Blanc et l’asphyxie de la vallée de la Maurienne qui suivit la fermeture du tunnel pour travaux. Tous ces camions polluants et dangereux sur les routes, ça ne pouvait plus durer ! D’autant plus que ce n’était pas une vie non plus pour les routiers. A présent, ils mettent leur remorque sur le train, puis un autre camionneur récupère la marchandise en bout de course, chacun rentrant dans sa petite famille le soir, sans être énervé de s’être tapé des centaines de kilomètres dans la journée ou des milliers dans le mois.  E : Ce qui est bon pour tout le monde : le conducteur, sa famille et les gens qu’il pouvait croiser sur sa route (le stress et la fatigue au volant sont de grands facteurs d’accident).  M : Mais, au-delà de ça, c’est sûr que nous avons complètement changé notre façon de vivre, de toute manière il le fallait si on voulait continuer à vivre un tant soit peu correctement sur notre si belle planète bleue.  E : J’imagine que ça n’a pas été si évident de bouleverser ces mauvaises habitudes ?  M : C’est clair qu’il a fallu faire preuve de beaucoup de pédagogie, et sur le long terme. Malheureusement, il est bien plus Collectif des 12 Singes

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facile de se laisser aller et de ne pas prêter attention à son environnement, et même sans faire exprès. Mais aussi, et surtout, il faut montrer l’exemple en mettant les moyens qu’il faut. E : Je me rappelle, aux Indes, il y avait de grands panneaux appelant au Civisme pour « garder » la ville propre. Mais le problème c’est qu’il y avait une poubelle tout les kilomètres, forcément, les gens vont pas se faire chier, donc ils balançaient tout directement dans la rue. Même que dans les trains, tout le monde jetait son gobelet vide de tchaé par la fenêtre ; il fallait vraiment le vouloir pour garder son verre avec soi pour partir à la recherche d’une poubelle. M : Ici c’était un peu pareil, sûrement en moins grave quand même. Mais du coup on a mis des poubelles et des cendriers un peu partout, en plus ça nous a permis d’employer plus de gens à des choses utiles plutôt qu’à nettoyer les inadvertances salopantes des autres. E : Bonne initiative ! M : Et forcément en parallèle on a dû expliquer aux gens que ce n’était pas pour les embêter qu’on les incitait fortement à ne rien jeter par terre, mais plutôt d’une pour que ça reste propre et de deux pour employer les balayeurs à d’autres choses, plus utiles pour tout le monde. Expliquer comme ça et avec les moyens qui suivaient, les rues sont devenues très vite plus longtemps propres. Idem pour les objets encombrants et polluants : la Collectivité a mis en place des tournées de camions-bennes pour éviter que les gens ne s’en débarrassent n’importe où. Pareil pour les coopératives et autres groupements ; enfin tout ce qui n’était pas fait car trop cher, maintenant qu’il n’y avait plus d’argent mais que des heures de Participation, tout ceci était d’autant plus facile et effectué par tous. Ça n’avait jamais fait plaisir à quiconque de polluer, mais c’est gratuit (pour soi, pas pour l’environnement) et peu contraignant (sauf qu’à présent il y avait des ramassages à la demande, donc il n’y avait plus d’excuse, même si avant non plus). E : Même si ce n’est jamais que répondre au mal, et pas y remédier ! Collectif des 12 Singes


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 M : Ça c’est clair, c’est pour ça que le plus gros effort que nous avons du faire fut d’économiser, t