Mémoire Istanbul-Coline Robin

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Coline ROBIN / Mémoire Master séminaire “Atlas des villes” / Directeur du séminaire : Jean ATTALI Ecole Nationale Supérieure d’Architecture Paris Malaquais / Année 2012-2013


Je tiens à remercier pour l’écriture de ce mémoire :

- mes amis turcs : Timour, Cihan, Huseyin... - mes amis rencontrés à Istanbul : Philipp, Michal, Gregor, Lena, Bianca, Lisa... - les personnes travaillant à l’IFEA l’été 2011 : Jean François PEROUSE, Julien PARIS, Brian CHAUVEL, Cilia MARTIN, Ümit Sevgi TOPUZ, Pascal LEBOUTEILLER, Basak, Juliette, Karim, et les autres.. - Jean ATTALI et les autres professeurs qui ont suivis mon travail. - Torben, ma famille et mes amis français.

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Sommaire

Sommaire 2 Introduction 5 Etude de terrain et entretien 6 Conditions de mon etude de terrain a Başıbüyük 7 Glossaire des termes turcs et des acronymes utilises 8-9

Başıbüyük, modalité d’évolution d un gecekondu

1- Situer Maltepe dans la mégapole turque, Istanbul

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A- Logiques d’urbanisation d’Istanbul à travers l’Histoire 12 B- Maltepe, urbanisation tardive de la rive asiatique d’Istanbul 17 C- Potentialités des collines de Maltepe 22

2- L’urbanisation de Maltepe à la lumière de l’histoire des migrants de Turquie 26

A- Migrations internes, origine des gecekondus 26 B- Les gecekondu, dépasser l’analogie aux bidonvilles 28

3- Lecture cartographique de Başıbüyük

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A- Géographie et urbanisation 32 B- Logique d’expansion à travers l’analyse historique 34 C- Gecekondu et apartkondu 36 D- Interactions des formes urbaines différenciées 38

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TOKI, immeubles construits en une nuit et politique urbaine de l’AKP

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1- Başıbüyük, lutte urbaine et mahalle conservateur

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A- Le projet de transformation urbaine à Başıbüyük : résistance et résignation B- Redécouverte de la valeur foncière des gecekondu

2- TOKI, un levier d’action pour les projets de transformation urbaine

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A- TOKI, de l’agence publique du logement social à l’entreprise privée B- L’image de la ville dans la communication de TOKI

3- TOKI, une fausse solution au problème du logement social en Turquie

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A- Une uniformisation malheureuse de la ville turque B- La volonté de contrôle des populations populaires

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Le nouveau Başıbüyük comme un exemple de la ville qui vient

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1- A l’échelle du logement, vers une normalisation des modes d’habiter

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A- La cellule familiale nucléarisée 68 B- L’oubli de la transition public/privé 71 C- Une perte d’indépendance et de flexibilité 73

2- A l’échelle du quartier, d’un urbain deviné à un urbain mal dessiné

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A- Remodelage zoné du tissu urbain 76 B- Dispositifs architecturaux des espaces de socialisation 80 C- Bouleversement urbain et désorganisation sociale 82

3- A l’échelle de la ville, la logique de standardisation des villes mondiales 84

A- Le développement d’Istanbul par les projets de transformations urbaines

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Conclusion 88 Bibliographie 90 Annexes 92 Ezgi BAKÇAY Lüftü SEL Mücella YAPICI Adem KAYA Ayhan KARPUZ

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Introduction

En ayant à l’esprit l’exemple de la production massive de logement social dans les années 60 en France, je me représente, d’abord, ces immeubles répétés à l’identique comme la version tardive turque de nos «grands ensembles».

Je garde un souvenir ému de mes premières heures en Turquie, le 7 août 2010. Me voyant perdue dans l’aéroport d’Ankara, une famille turque décide de m’accueillir pour la nuit afin m’éviter de me perdre dans les dédales nocturnes dans cette ville de près de 4 millions d’habitants.

Seulement la validité de cette idée préconçue s’étiole peu à peu lorsque j’apprends à connaître la société turque. D’une part le contexte socio-économique actuel est très différent de celui des années 60 et d’autre part, les besoins urgents en logements « sociaux » ont pris une forme urbaine différente en Turquie : celle des gecekondu, habitat spontané « construit la nuit » (si on se réfère à la traduction littérale).

Une fois montés dans la voiture, nous empruntons donc l’autoroute qui relie l’aéroport à la ville. Dans les quartiers périphériques de la ville, j’aperçois, de chaque côté de l’autoroute, plusieurs « forêts » de tours. Chacun de ses groupes est caractérisé par une forme propre de tours répétées à l’identique entre six et vingt fois.

Mon questionnement se porte donc sur les raisons urbaines de ce phénomène qu’est la construction intensive de tours de logements notamment par l’organisme TOKI, l’Administration du Logement Collectif (Toplu Konut İdaresi Başkanlığı) à travers les « projets de transformations urbaines » à Istanbul et leurs conséquences humaines.

Intriguée par ce paysage urbain, je demande à Ceren, mon hôte pour la nuit, ce que sont ces tours. Elle me répond que ce sont des tours TOKI, des logements collectifs. Sans poser plus de questions, je continue de regarder, fascinée, ces tours, qui me semblent anachroniques par la brutalité de leur implantation dans le paysage.

Pour analyser l’évolution de la politique urbaine du logement dit « social » à Istanbul et ses effets sur le terrain, j’ai choisi de prendre Başıbüyük, une colline d’habitat gecekondu ciblée par un projet de transformation urbaine mené par TOKI à partir de 2008, comme terrain d’étude.

Après ce premier mois à Ankara, puis Istanbul et un voyage dans l’est du pays en octobre 2010, je ne peux que constater que ces paysages de béton se retrouvent d’un bout à l’autre de la Turquie. C’est la curiosité de comprendre ce phénomène mais aussi son rôle dans l’expansion d’Istanbul, ville dont les estimations démographiques, oscillent entre 13 et 18 millions d’habitants qui me poussent vers l’étude de Başıbüyük.

C’est grâce à une analyse pluridisciplinaire, qui mêlera étude urbaine, architecturale, sociologique, économique et géographique, que j’espère pouvoir comprendre l’évolution de ce quartier d’Istanbul et en déduire les nouvelles logiques de l’urbanisation d’Istanbul par les projets de transformations urbaines.

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Etude de terrain et entretien Mes recherches sur le quartier de Başıbüyük se sont déroulées selon plusieurs axes :

• une recherche documentaire effectuée au sein de l’Institut Français d’Études Anatoliennes durant l’été 2011.

• une étude de terrain du 22 juin 2011 au 7 août 2011 où je me suis rendue à Başıbüyük une fois par semaine afin d’effectuer des entretiens informels avec les habitants et d’obtenir des informations quant à leurs impressions sur le projet de transformation urbaine, dont fait l’objet leur quartier, ainsi que sur leurs ressentis face à l’évolution de la situation.

• des entretiens en anglais et turc de plusieurs acteurs de la politique urbaine de Başıbüyük et de spécialistes des transformations urbaines stambouliotes :

-Adem KAYA, actuel “muhtar” (maire CHP du quartier de Başıbüyük) depuis 2009, ancien prési- dent de l’Association pour la protection de la nature, l’embellissement et l’aménagement de l’environnement du quartier de Başıbüyük (2006-2009).

-Ayhan KARPUZ, ancien “muhtar” (maire AKP du quartier de Başıbüyük) (jusqu’à 2009), actuellement agent immobilier à Başıbüyük.

-Lüftü SEL, actuel président de l’Association pour la protection de la nature, l’embellissement et l’aménagement de l’environnement du quartier de Başıbüyük à partir de 2009 et habitant du gecekondu.

-Mücella YAPICI : architecte indépendante, secrétaire du Comité des Catastrophes naturelles et Délégation de Solidarité et d’Evaluation des Impacts Environnementaux au sein de la Chambre des Architectes d’Istanbul.

-Ezgi BAKÇAY : membre-fondatrice d’İMECE-Mouvement d’Urbanisme de la Société et réalisatrice du documentaire GÖÇ Başıbüyük 2008.

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Conditions de mon 'etude de terrain a' Bas' ' buyuk

Au cours de l’été 2011, je me suis rendue à Başıbüyük plusieurs fois, afin d’y réaliser des interviews, des photos et des croquis. Mes promenades et entretiens se déroulaient autour de la place “Son durak”, le sommet de colline de Başıbüyük et toujours dans le périmètre du projet de transformation urbaine dessiné par la municipalité et l’organisme TOKI. J’ai pu avoir des conservations informelles avec les habitants avec mon niveau basique de turc. L’accès au quartier, situé au sommet d’une colline, se fait soit par bus IETT ( bus public de la ville d’Istanbul) soit par mini-bus privé, sorte de taxi partagé par 10 personnes (appelé Dolmuş). L’arrêt qui dessert Başıbüyük s’appelle “Son durak” (en français dernier arrêt, terminus). On peut voir à droite de la photo de la page suivante, l’arrêt de mini-bus, où les chauffeurs attendent les passagers et partent une fois le bus rempli.

Le fait d’être considérée comme “autre” en Turquie n’est pas nécessairement désavantageux ou négatif. La curiosité suscitée par ma présence amenait les habitants à venir spontanément me parler ou à m’offrir un thé pour me demander le but de ma visite ici.

La situation du quartier : au sommet d’un colline et de fait, au bout d’un cul de sac, est telle qu’on ressent vite l’isolement géographique de cet endroit. Cela a affecté mon étude à des niveaux différents, dans un premier temps, j’étais automatiquement identifiée comme “yabancı” (en français «étrangère»), à la fois étrangère car européenne de l’Ouest (par ma couleur de peau et mes vêtements) et surtout étrangère au quartier, les habitants, se connaissant tous, reconnaissaient aisément quelqu’un n’appartenant pas à leur communauté (aussi bien étranger que de nationalité turque).

On me fait aussi comprendre que je “ne dois pas trop me promener ici, ni prendre de photos”. Ce conseil n’est pas la conséquence d’un réel danger. Il signifie plutôt une envie de me décourager afin de m’empêcher de visiter le quartier. Cela peut être expliqué, sans doute, par plusieurs raisons : réticence à voir une “étrangère” pénétrer dans leur quartier, sphère considérée comme personnelle, peur que je sois liée à l’équipe qui mènent les projets urbains ou encore peur d’un jugement que je pourrais faire de leur “mode de vie” souvent caricaturé par les médias turcs.

Les habitants de Başıbüyük n’avaient pas souvent de visites «extérieures» avant 2008. Récemment, à l’occasion du projet de renouvellement urbain et de l’expulsion des gecekondus, des politiciens et policiers puis plusieurs chercheurs et vidéastes sont venus dans le quartier, suscitant à la fois hostilité, méfiance et espoir. Par exemple, lors de ma première visite en juin 2011, une femme vient vers moi me demande “si je suis de la municipalité, ou si je veux louer une maison”. Elle m’indique qu’elle “habite dans les maisons là-bas( gecekondus)”.

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Glossaire des termes turcs et des acronymes utilises Acronymes • AKP, en turc Adalet ve Kalkınma Partisi, le Parti pour la justice et le développement, parti de centre-droit post-islamiste, qui dirige la Turquie depuis 2003 sous le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan, ancien maire d’Istanbul (1994-1998).

• CHP, en turc Cumhuriyet Halk Partisi, le Parti républicain du peuple, parti républicain, social-démocrate et laïc turc, parti fondé par Atatürk, fondateur de la République moderne de Turquie.

• TOKI, en turc, Toplu Konut İdaresi Başkanlığı, l’Administration du Logement «Collectif» ou «Social» ou de «Masse».

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Mots turcs

• gecekondu, en français “construit la nuit”, si, dans les années 60, on peut identifier cet habitat infor mel par sa forme architecturale précaire, il s’est aujourd’hui diversifié et amélioré et finit même par être une métaphore de l’illégalité dans la construction.

• ilçe, traduit dans ce mémoire par le mot “arrondissement”, il est la première échelle de division de la ville d’Istanbul. Aujourd’hui il y a 39 arrondissements à Istanbul, mais ils sont souvent remaniés (redécoupage, scission, ajout..) à cause de l’expansion de la ville et la redéfinition des politiques urbaines. Un maire est élu dans chaque arrondissement, l’ensemble des maires élisent une personne pour la municipalité du Grand Istanbul (depuis 2004, Kadir TOPBAS, AKP).

• mahalle, traduit dans ce mémoire par le mot “quartier”, il est une sous-division de l’ilçe. Başıbüyük est un mahalle de l’ilçe Maltepe.

• muhtar, “maire” d’un quartier d’Istanbul ou d’un village. C’est la plus petite sous division administrative turque. Le muhtar est élu par les habitants d’un quartier tous les cinq ans. Cette fonction découle du statut de “chef du village”, répandue dans les pays de traditions musulmanes.

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Bas' 'buyuk ' modalite d evolution ' d un gecekondu 11


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1- Situer Maltepe dans la megapole turque, Istanbul A- Logiques d’urbanisation d’Istanbul à travers l’Histoire

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De par sa position géographique hautement stratégique, Istanbul a été, est et sera un lieu-clé d’échanges culturels, sociaux et économiques. La ville se situe entre l’Europe et l’Asie, le détroit du Bosphore, qui la sépare en deux entités distinctes, et est aussi le point charnière entre la mer Noire et la mer de Marmara, porte vers la mer Méditerranée. Changeant d’influences et de visages, la ville a été successivement appelée Byzance, Constantinople et Istanbul, elle est grecque, romaine et turque.

Situation géopolitique d’Istanbul (à partir de Google maps)

Son caractère cosmopolite et commerciale l’enrichit d’autant plus d’influences extérieures variées. Istanbul est une étape obligée pour beaucoup de voyages par voies terrestre et maritime : par voie terrestre d’Europe vers l’Asie et Moyen-Orient (et vice-versa) et par voie maritime, depuis les pays bordant la Mer Noire (dans laquelle se jette le Danube) vers ceux bordant la Mer Méditerranée (et vice versa). Dans un premier temps, Byzance est circonscrite dans la péninsule bordée par : l’estuaire de la Corne d’Or au Nord, le Bosphore à l’Est et la mer de Marmara au Sud. Entourée par les eaux, sa situation géographique en fait un endroit difficile à assiéger. D’autant qu’un mur d’enceinte vient protéger les entrées depuis l’Ouest. Puis, le centre de la ville se déplace de la péninsule d’Eminönü au sud du Bosphore. Paradoxalement, le centre géographique d’Istanbul devient donc cette partie du détroit maritime dont les habitants sont les bateaux. Le trafic maritime commercial suit l’axe Nord-Sud et relie les deux mers Noire et Méditerranée alors que le transport de passagers est Est-Ouest et relie le continent asiatique au continent européen. Le centre d’Istanbul se construit donc autour du Bosphore, éclaté entre la rive asiatique et les deux parties de la rive européenne.

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Jusqu’à la fin de l’Empire Ottoman, Constantinople reste concentrée autour du Bosphore, axe structurant du développement économique et donc urbain. On peut remarquer sur la carte du “Développement de l’aire urbaine d’Istanbul”1 (ci-dessous), la présence, dès la période byzantine, de lieux de villégiature,

et certainement de contrôle/repos des bateaux et de leur passagers, sur les côtes de la mer de Marmara, de la mer Noire et sur celle du Bosphore. Les Îles des Princes, Yenikapi, Sile, Riva, Ortaköy... sont des points d’amarrage solitaires et lieux de détente éloignés de la ville jusqu’aux années 1920-1950.

1 Carte extraite de Pelin DERVIS, Meriç ÖNER, Mapping Istanbul, Garanti Gallery, 2009

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La Turquie partagée par le traité de Sèvres ( source: www.atlas-historique.net)

A partir des années 50, la ville subit une métamorphose urbaine radicale. En 1950, l’immigration des populations rurales vers les zones urbaines redessine la structure physique et sociale de la ville. La dévaluation du travail paysan et l’attractivité des grandes villes de l’Ouest turc, Istanbul, Ankara et Izmir attirent les populations de l’Est et du Sud de la Turquie, majoritairement rurales. Istanbul subit une augmentation sans précédent de sa population. Pour faire face à cette situation à laquelle l’État ne peut apporter de solutions, les nouveaux habitants construisent eux-mêmes ou font construire leurs logements, c’est l’apparition des gecekondu. Nous analyserons dans les chapitres suivants comment ce phénomène urbain et socio-économique a redessiné le visage d’Istanbul. L’expansion urbaine s’accentue encore lorsqu’en 1973 est inauguré le pont du Bosphore ( en turc Boğaziçi Köprüsü), premier pont à traverser le détroit. Les quartiers d’Üsküdar et d’Ortaköy au nord du centre historique sont fortement investis. La construction du pont Fatih Sultan Mehmet, en 1988, prolonge l’expansion vers le nord de l’agglomération.

Les années 20 sont synonymes de bouleversement profond pour Istanbul. D’une part, l’Empire Ottoman est dissolu à l’issue de la première Guerre Mondiale par le Traité de Sèvres, certains des anciens territoires ottomans sont alors contrôlés par la Grèce, le Royaume-Uni et la France. Le territoire turc se trouve alors concentrée en Anatolie centrale. Mustafa Kemal Atatürk lance une guerre républicaine qui vise à récupérer les territoires perdus. Le traité de Lausanne du 24 juillet 1923 donne raison à Atatürk et restitue la Trace Orientale et la totalité de l’Anatolie à la République de Turquie. La ville anatolienne d’Ankara fut le centre des actions militaires menées par Atatürk, elle est donc choisie comme nouvelle capitale de la Turquie, le 6 octobre 1923, au détriment d’Istanbul. Dépossédée de sa fonction de capitale politique, Istanbul consolide toutefois son rôle de capitale économique de la Turquie. Les premières vagues d’industrialisation accentue le développement urbain tourné vers l’eau. Toutefois, la géographie du territoire stambouliote, massivement constitué de forêts au Nord, dirige l’urbanisation vers le sud et donc la mer de Marmara. C’est, donc, pendant la période d’industrialisation du pays, que la rive asiatique jusqu’alors peu développée commence à prendre de l’importance.

Evolution de la population des villes turques

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Aujourd’hui, avec sa population estimée à plus de 13 millions d’habitants, Istanbul est la vingt-et-unième ville la plus peuplée du monde et la plus grosse ville de Turquie, dont elle représente environ 18 % de la population1. Mégapole mondiale, la croissance d’Istanbul se poursuit. Toutefois, la politique urbaine évolue et avec elle, le territoire mute. Si on a pu établir plusieurs passages charnières de l’intensification du développement urbain d’Istanbul ( 1923 : fondation de la République de Turquie, 1950 : début de l’industrialisation, 1975 : construction du pont sur le Bosphore), il s’agit d’étudier maintenant les changements récents de certaines politiques urbaines et leurs buts. A travers Maltepe et le quartier de Başıbüyük, l’un des districts asiatiques d’Istanbul, nous verrons plus précisément comment se manifeste l’application de ces politiques urbaines sur le terrain et quelles pistes sont données pour deviner le visage futur d’Istanbul.

Explosion démographique des villes des pays de l’ex «tiers monde», dans le livre Mikes DAVIS, Le pire des mondes possibles

L’histoire contée d’Istanbul, un extrait du film Ekümenopolis : Ucu Olmayan Şehir sur le développement d’Istanbul et les enjeux du futur, d’Imre Azem, 2010.

1 Chiffre d’Ihlan Tekeli dans Architectural Design Turkey, 2010.

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B- Maltepe, urbanisation tardive de la rive asiatique d’Istanbul A l’époque byzantine et ottomane, le territoire de Maltepe était peu peuplé et rural. En somme, ce n’était qu’un village de la périphérie d’Istanbul. Toutefois, il devint un lieu de villégiature privilégié grâce à la côte de la mer de Marmara qui possède une vue inédite sur les îles des Princes. On pouvait alors y trouver les maisons de vacances des riches familles stambouliotes. La toponymie des quartiers du sudest est toujours marquée par le passé prestigieux du lieu : “Yalı” et “Küçükyalı” réfèrent aux yalı, les maisons bourgeoises construites directement au bord de la mer au XIXème siècle. Les autres quartiers du sud de Maltepe portent des noms plutôt mélioratifs qui se rapportent au paysage : “Altıntepe” colline dorée, “Idealtepe” colline idéale, “Cınar” platane, “Altayçeşme” : fontaine Altay. La toponymie des quartiers du nom évoque la fonction résidentielle et militaire : “Aydınevler” maisons lumineuses, “Zümrütevler” maison émeraude et “Askerialan” terrain militaire.

Le village de Maltepe à l’époque ottomane

Les années 70 marquent la fin de ce lieu de villégiature qu’est le sud de l’arrondissement : dans un premier temps, la mer n’est plus assez propre pour y nager, cela réduit considérablement les activités autour de la plage et dans un deuxième temps, l’expansion urbaine rattrape Maltepe qui perd son aspect rural pour faire partie de l’agglomération d’Istanbul. Les collines du nord de Maltepe commence à s’urbaniser entre les années 1950 et 1970. La population de l’arrondissement augmente rapidement avec la construction du premier pont du Bosphore en 1973 et l’industrialisation de la ville. La facilité du passage de la rive asiatique à la rive européenne et la construction de grands autoroutes participent à l’urbanisation des districts périphériques.

Toponymie et urbanisation progressive de Maltepe

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Aire urbaine d’Istanbul avec les noms des ilçe. Carte personnelle

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Pour accéder à l’ultra-centre stambouliote, les habitants utilisent les dolmuş, les bus et le train de banlieue. Les deux options pour traverser le Bosphore sont la traversée en ferry depuis le port de Kadiköy ou l’usage du premier pont sur la Bosphore. Le temps de trajet vers la rive européenne sont toutefois long (à partir d’une heure puis beaucoup plus lorsque les infrastructures routières et transports en commun sont saturés aux périodes de pointe.). La population de Maltepe se compose donc plutôt de classes moyennes inférieures car les habitants, aux revenus plus élevés, choisissent d’habiter directement à Kadiköy ou sur la rive européenne. La très récente mise en service (août 2012) de la ligne de métro 4 va redessiner la mobilité des habitants de Maltepe et

probablement l’attractivité du quartier. Son tracé est parallèle à celui du train de banlieue et le même que la route D100. Le train de banlieue est, aujourd’hui le seul moyen de transport rapide et souterrain de la rive asiatique vers le Bosphore. Le système de transport ferré est structuré en étoile ( diverses branches menant au centre) tandis que les bus et dolmuş assurent le reste des liaisons transversales. Les infrastructures de transports ferrés publics étant modestes pour une ville de cette dimension, le trafic routier public ou privé a un rôle majeur dans la mobilité des stambouliotes. Taxi, dolmuş, autobus privés pour entreprises ou universités, autobus public.. la variété des solutions engendre une congestion routière importante.

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Maltepe n’est pas situé dans l’ultra-centre d’Istanbul, ce n’est ni un endroit que les touristes visitent pour ses sites historiques et religieux, ni un centre d’affaires économique. Cependant, les infrastructures récentes le replacent dans une position clé. Le projet d’établir un quartier d’affaires Pendik-Kartal entre le district mitoyen Kartal et celui de Pendik (où se trouve l’aéroport Sabiha Gökçen), le métro 4 tout juste lancé et la proximité avec le centre historique de la rive asiatique, Kadiköy, soulignent que Maltepe prendra une place de plus en plus importante dans la mégapole. L’urbanisation du district s’est effectuée par vagues progressives et selon des méthodes différentes. Les collines de Maltepe, investies à partir des années 50, sont majoritairement de l’habitat gecekondu. Peu densément bâties, elles représentent une grande potentialité d’urbanisation en opposition à la partie sud densément urbanisée. Dégager les enjeux territoriaux semble nécessaire pour pouvoir analyser les politiques urbaines appliquées à ces terrains.

< Le réseau de transport ferré stambouliote et les arrêts à Maltepe > Dalga Towers, Nar City et Royal Center / Trois projets proposés pour Maltepe

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C- Potentialités des collines de Maltepe Terrains peu urbanisés

La coupure marque aussi une différence de niveau social entre les habitants des quartiers nord et les quartiers sud. Les travailleurs des classes populaires, ne pouvant payer les loyers des appartements de la côte, ils les désertent et rejoignent les collines inhabitées. Le manque sévère de connexion vers toutes les infrastructures de la ville : routières, hydraulique, électrique,.. de ces terrains amènent les nouveaux habitants à construire des habitats précaires. La particularité géographique des quartiers populaires de Maltepe, situés sur trois collines différentes, tend à les ostraciser du reste de la ville. On peut y voir trois monades différenciés avec des systèmes fragiles d’attache à la ville (circuit long sur des routes dégradées en lacet et en cul de sac, ). L’urbanité de chaque quartier s’est construit en différents point de centralité autour du sommet de chacune des collines.

L’autoroute D100, qui coupe aujourd’hui Maltepe en deux, fut conçu comme un élément structurant de l’agglomération stambouliote naissante. Dans les années 60, les industries se développent entre la côte et l’autoroute D100. Son implantation s’inscrit dans le relief du district : au sud, une plaine littorale et au nord, un groupe de collines. La coupure distingue la première vague et la deuxième vague d’urbanisation. Le nord de Maltepe est composé de terrains appartenant à l’État tels que la forêt de Kayışdağı, un terrain militaire et un hôpital (anciennement dispensaire de la ville d’Istanbul pour les malades de la tuberculose) situé sur la colline de Başıbüyük. Les quartiers populaires de Başıbüyük, Gülensu, Gülsuyu se construisent, avec la deuxième vague d’urbanisation, initialement sur ces terrains publics.

Les collines de gecekondus dans le relief de Maltepe Carte personnelle

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Autres types de monades, ces projets s’apparentent pour certains (voir l’exemple de Nar City, développé plus loin ) à des gated communities volontairement repliées sur elles-même.

Nouvelle infrastructure de transport En s’ajoutant au train de banlieue (en bleu) Haydarpaşa-Gebze lancé en 1969, le nouveau métro 4 (lancé en 2013) (en rose sur la carte ci-dessous) va orienter les flux de voyageurs vers le centre du district. De plus l’accès sera beaucoup plus rapide grâce à la vitesse et à la fréquence des métros. De multiples projets urbains ont déjà commencé à reconquérir la vallée située entre Başıbüyük et Gülsuyu ( voir la photo panorama personnelle de la page suivante).

Jusqu’alors leur fermeture au reste de la ville était manifeste, on pouvait alors se figurer le nord de Maltepe comme une grappe d’enclaves urbaines choisies ou subies selon la classe sociale. Il me semblerait intéressant d’observer l’évolution de ces quartiers nord après l’arrivée du métro les desservant directement.

Transports publics ferrés dans Maltepe Carte personnelle

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Qualité de vie

On peut ajouter ses témoignages à l’activité passée de dispensaire pour les tuberculeux de l’actuel hôpital de Başıbüyük. La relative altitude confère sans doute à l’air un taux plus élevé en oxygène et les vents maritimes assainissent régulièrement l’air. Les constructions basses possèdent des jardins privatifs semi-ouverts ou ouverts qui ponctuent l’espace public de respirations végétales. Des terrains comme le sommet de la colline de Başıbüyük sont aussi laissés libres formant une sorte de parc. Cela en fait de manière générale un lieu avec une qualité de vie potentiellement bonne.

Un peu oubliées, les collines de Maltepe sont aujourd’hui reconsidérées. Elles possèdent des vues inédites sur les îles des Princes, auxquelles elles semblent répondre en formant des îles terrestres. La plupart des habitants de Başıbüyük que j’ai pu rencontrer était conscients de cette chance d’avoir des vues à chaque fois différentes (en turc manzara) sur la mer et les îles. De plus, pour eux, la qualité de vie se traduisait aussi par un climat favorable bien différent de celui du district central dans lequel j’habitais.

Au premier plan, Başıbüyük, au second plan, les opérations de logements pour classes sociales moyennes & supérieures, à l’arrière plan, la colline de Gülsuyu ( photo personnelle)

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Vue sur les Iles des Princes depuis la colline de G端lsuyu (photo personelle)

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2- L'urbanisation de Maltepe a la lumiere de l'histoire des migrants de Turquie A- Migrations internes, origine des gecekondus Dans les années 1950, deux mouvements parallèles accélèrent l’urbanisation en Turquie : l’exode rural massif et l’industrialisation des plus grosses villes de Turquie : Istanbul, Izmir et Ankara. La population turque est alors majoritairement rurale (67% de la population contre 23% de citadins). La mécanisation de l’agriculture, permise par l’investissement de capitaux étrangers, reçu grâce au Plan Marshall puis grâce à l’intégration à l’Otan à Turquie en 1952, réduit les besoins en mains d’œuvre des campagnes. La productivité est accrue et de larges proportions des populations rurales se trouvent sans emploi. A partir de 1954, les nouvelles entreprises industrielles sont obligées de s’installer hors des frontières du Grand Istanbul de l’époque1. Les entreprises s’installent donc en bordure de l’aire urbaine d’Istanbul et créent une grande quantité d’emplois. Cela se traduit sur la rive asiatique d’Istanbul, par la création d’une importante zone industrielle dans l’ilçe de Kartal et dans les quartiers voisins de l’ilçe de Maltepe. Les entreprises ont des activités de : constructions et assemblages de voitures ( Toyota, Anadolu Motor...), fabrique de cigarettes ( Tekel sigara ), fabrication de composant électronique ( Elektronal, ABB transformatör...) ou encore transformation du plastique (Vatan Plastik, Cesur Ambalaj...).

1 Fadime DELI & Jean François PEROUSE, Migrations internes vers Istanbul: discours, sources et quelques réalités, Bulletin 9 de l’IFEA, p5, 2002.

Cette décentralisation des industries s’effectue autour des nouveaux axes de circulation. Les autoroutes permettent le début de l’industrialisation, qui s’intensifie encore en 1973 avec le lancement du train de banlieue Haydarpasa-Gebze. Cette période voit le passage d’une économie massivement rurale à une économie industrielle. L’industrialisation d’Istanbul accentue le développement périphérique de l’agglomération. En 1950, la population majoritairement villageoise constitue des réserves de main d’œuvres énormes pour le pays. Seulement, les migrations massives, qui commencent en 1950, ne sont pas suivis par la construction de logements de la part des pouvoirs publics.

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Frise chronologique du développement d’Istanbul ( données de l’IFEA)

Ces populations rurales partent des campagnes anatoliennes sans capital ou logement dans les villes. Pour répondre à la pénurie de logements des grandes villes turques, les pouvoirs politiques encouragent la construction de logements par les migrants euxmêmes. Logiquement, les migrants choisissent de s’installer à proximité des industries dans lesquelles ils travaillent. Ainsi entre 1950 et 1965, la construction massive d’habitat informel forment une couronne autour de la ville historique (représenté en rouge sur la carte “Liens entre les transports, industries et gecekondus”extraite de l’exposition «Istanbul : 19102010» à Istanbul Santraal). A Maltepe, l’apparition des gecekondu de Başıbüyük, Gülsuyu et Gülensu suivent cette logique, les populations rurales émigrent pour travailler dans le bassin d’emploi industriel de Kartal.

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B- Les gecekondu, dépasser l’analogie aux bidonvilles Vers une définition historique du terme gecekondu

« Les gecekondu sont des bâtiments édifiés précipitamment, la plupart du temps dépourvus des conditions de confort les plus élémentaires, et qui contreviennent aux lois sur la construction, sans tenir compte des droits du propriétaire du terrain où ils s’installent »

“A l’origine, dans les années 50, les nouveaux arrivants construisaient des maisons imbriquées à l’intérieur de la ville même. Puis le phénomène s’amplifiant, ces constructions de bric et de broc ont été faites à la périphérie, sans permis. On les a appelées gecekondu, ce qui signifie “posé la nuit”. Aujourd’hui, c’est plus systématisé. Il existe une véritable mafia des terrains : des individus accaparent des terrains qui sont en général la propriété de l’État. Ils font venir des paysans, ils déboisent, et font construire des maisons. Et puis cela devient un état de fait. Le gouvernement, qui n’a pas les moyens de raser systématiquement ces constructions – même s’il y a quelques démolitions ponctuelles qui contribuent à entretenir la peur et la précarité dans ces quartiers – et de faire construire des logements sociaux à loyers modérés, laisse plus ou moins faire les choses.”1

Comme le souligne cet extrait du livre de Nalan Türkeli, il est difficile de définir le terme de gecekondu tant il est intégré et répandu comme méthode de construction en Turquie et tant les réalités, qu’il recouvre, changent rapidement. Toutefois, on peut relever, comme point de départ, la première définition faite par Fehmi Yavuz, professeur à Ankara, en 1953 :

Un gecekondu type 1ère génération à Gülsuyu ( photo personelle)

1 Extrait d’”Une femme des gecekondu” de Nalan TURKELI, 2000.

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Littéralement le terme de gecekondu signifie “bâti la nuit”, il évoque à la fois l’illégalité et la rapidité avec laquelle ces maisons sont édifiées. L’illégalité des gecekondu réside dans l’occupation de terrains, dont les habitants ne sont pas propriétaires et sur lesquels ils n’ont pas le droit de construire. Ces terrains sont le plus souvent des terrains publics (en turc hazine ou maliye) ou des fondations religieuses (en turc vakıf), qui réclament leur terrain moins rapidement que des particuliers. Les gecekondu commencent donc par être “une forme d’auto-construction illégale (sans autorisation), sur des terrains au départ non possédés par les constructeurs.“1

En légiférant a posteriori les gecekondus, les pouvoirs publics montrent plutôt leur acceptation de la place de l’habitat informel dans la ville. La municipalité du Grand Istanbul s’agrandit d’ailleurs au fur et à mesure que l’aire urbaine s’étale, en intégrant de nouveaux arrondissements. Loin d’endiguer le phénomène, ces politiques accentuent l’urbanisation informelle, qui devient alors une solution face à la désertion des pouvoirs publics de la question de l’aide sociale au logement. Pour Başıbüyük, Adem KAYA, actuel muhtar nous éclaire sur la situation du quartier. “Certains habitants possèdent des Tapu (titre de propriété accordé après construction des gecekondu), alors que d’autres n’en n’ont pas. Par conséquent, le processus de relogement des familles est compliqué. Certains gecekondu regroupent souvent plusieurs groupements familiaux ( deux frères et leur femme et enfants respectifs par exemple). La propriété du gecekondu n’est pas clairement définie”

Les pouvoirs publics tirent partie du poids électoral des habitants des gecekondu et légitimisent le phénomène par une série d’amnisties nationales, lois de 1948, 1953, 1963, 1966, 1983 et 1985,2 et aussi locales, qui surviennent le plus souvent avant les élections. Ces régularisations appelées Tapu tahsis soit “attribution d’un terrain” loin de clarifier définitivement la situation des habitations complexifient un peu plus les situations. Elles entérinent plutôt la précarité des situations.

Si de 1950 à 1965, les gecekondu sont effectivement des maisons auto-construites par les migrants ruraux, on observe à partir de 1965, une diversification et complexification des situations d’habitats gecekondu. Cela s’explique notamment par le processus de commercialisation des gecekondu dont Murat ERGINÖZ1 récapitule le déroulement chronologique comme il suit :

En effet, certaines régularisations vont déclarer un habitant propriétaire de son terrain mais sans toutefois être déclaré propriétaire de sa maison. De plus, les gecekondu évoluant facilement, on peut être propriétaire d’une maison en rez-de-chaussée qui s’est illégalement agrandie avec un étage supplémentaire. Bref, ces régularisations ne garantissent aucunement une simplification des situations mais plutôt une multiplication des situations. 1 Jean François PEROUSE, Les tribulations du terme gecekondu (1947-2004) : une lente perte de substance. Pour une clarification terminologique, European journal of turkish studies, 2004. 2 Colette VALLAT, “Villes illégales, villes vivantes : l’exception méditerranéenne”, Réalités Industrielles, février 2008.

- Avant les années 1960 : il n’y a pas de gecekondu à louer, les familles habitent dans ceux qu’elles construisent, - années 60-70 : certains propriétaires construisent plusieurs gecekondu et les louent, - années 70-80 : des “entreprises de bidonvilles” procurent des terrains aux pauvres,construisent et vendent des gecekondu, - depuis les années 80 : la construction de gecekondu est considérée comme une activité commerciale.

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1 Cité par Marie TIXEIRE dans Bilan critique des politiques de logement social à Istanbul, 2003


Les gecekondu deviennent donc un marché du logement parallèle pour les classes populaires. Les réglementations a posteriori reflètent le désengagement de l’État turc sur la question du logement social. Ces régularisations furent un moyen de pérenniser une alliance tacite scellée entre les industriels en besoin de main d’œuvre bon marché, les partis politiques cherchant la loyauté des classes populaires et de cette même population à la recherche de logement à bas coût1. L’intervention de l’État a posteriori tente de fournir les services basiques de la ville: eau, électricité,... Ce marché illégal de l’immobilier se construit “en dehors” de la loi car les pouvoirs publics ferment les yeux sur ces territoires. Comme on peut le comprendre dans cet extrait de “Une femme des gecekondu”, les dérives mafieuses n’épargnent pas les gecekondu.

Les améliorations des gecekondu vont de pair avec les régularisations à Basibüyük (photo personnelle)

“2 mai 1994 Juste devant ma maison il y a un ravin. En fait, quand on regarde comme cela, on ne le voit pas. On voit juste une immense étendue de terre. En effet, pendant 2 ans, des camions ont transporté de la terre pour le combler. Tout vient de cette mafia des terrains. Pour gagner quelques sous de plus, ces types vendent aux pauvres les rochers et les ravins qu’ils ont recouvert de terre. Aujourd’hui encore, ils ont vendu à un pauvre gars 200 mètres carrés de comble. Pour le moment, il y a 5 maisons. Mais, bientôt, il y en aura 20. J’ai beau expliquer à mes voisins que ces terres ne sont pas viables, personne ne m’écoute. La pluie et la neige vont faire d’immenses crevasses dans la terre, et les gens qui habitent dessus n’en savent rien. Plus tard, qui sera responsable de la catastrophe ? Personne. Car il n’y aura pas de preuves. Notre quartier est plein de gens qui ne savent pas défendre leurs droits et qui ne voient pas ce qui est devant leur nez. Si c’est ça la vie, il vaut mieux crever !”2 1 “Urban Transformation’ as State-led Property Transfer: An Analysis of Two Cases of Urban Renewal in Istanbul”, Urban Studies, Tuna KUYUCU and Özlem ÜNSAL, 2010 2 Extrait d’Une femme des gecekondu” de Nalan TURKELI, 2000.

Des apartkondu à Gülsuyu, au premier plan un gecekondu type 1ère génération (photo personnelle)

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Vers la perte de substance du terme gecekondu Aujourd’hui, les apartkondu et l’installation pérenne des habitants dans les logements montrent l’évolution de ce type de logement. Il ne s’agit plus de migrants mais de personnes domiciliées depuis parfois plus de 30 ans. La construction de nouveaux logements est effectuée par des entreprises du bâtiment spécialisées. Le logement dans les quartiers de gecekondu devient donc une des possibilités de logements pour les classes populaires. Il s’améliore aussi peu à peu, même si les situations restent très inégales d’un gecekondu à l’autre. Des quartiers reçoivent l’eau et l’électricité courante dans les maisons et d’autres ont des points collectifs d’approvisionnement. On s’éloigne peu à peu de l’image du gecekondu, à l’architecture de type bidonville, car il ne correspond plus à la réalité actuelle. L’illégalité est tellement inhérente à la construction de la ville turque que certains chercheurs parlent de 60% de “gecekondus” dans les grandes villes turques. Ainsi, le gecekondu en perdant son sens architectural devient une métaphore de l’illégalité dans la fabrique de la ville turque1.

A partir des années 80, des ensembles d’immeubles, construits par des coopératives soutenues par les pouvoirs publics, investissent les marges de la ville. Cette proposition, menée par le gouvernement pour répondre au problème du logement, va changer la morphologie urbaine de l’habitat informel turc. L’illégalité passe d’un mouvement horizontal d’accaparement et d’expansion territoriale, à un mouvement vertical de densification des logements. Les maisons deviennent donc des immeubles appelé apartman en turc. C’est de ce mot que naîtra l’évolution terminologique des gecekondu : les apartkondu. L’habitat informel évolue en dialectique avec le marché légal : il s’inspire du marché légal pour densifier l’habitat informel et des pans entiers des quartiers de gecekondu entre dans la légalité lors des régularisations fréquentes. Les gecekondu semblent avoir été la condition sine qua non du passage de la société pré industrielle à une société à l’économie ouverte sur le marché global. En effet, pendant la période 1950-2000, la croissance urbaine turque est en moyenne de 4,7%, ce qui est beaucoup plus élevée que celle des pays développés (1,5%) et même plus importantes que la croissance urbaine générale des pays en développement (3,7%)1. En somme, la croissance économique accélérée n’aurait pas été possible sans l’absorption rapide des populations migrantes rurales par les trois villes de l’ouest turc. C’est l’urgence de la situation qui a engendré une forme urbaine spontanée qui n’impliquait pas seulement les acteurs spécialisés de l’immobilier mais aussi les habitants eux-même. 1 Yusuf KOCOGLU et Jean Claude VEREZ, La Turquie croissance et inégalités, Régions et développement n°34, 2011

Grâce à cette redéfinition et nuance des termes des gecekondu et apartkondu, on va pouvoir analyser spatialement l’organisation urbaine et architecturale du quartier de Başıbüyük.

1 Jean-François PEROUSE, Les tribulations du terme gecekondu (1947-2004) : une lente perte de substance. Pour une clarification terminologique, European journal of turkish studies, 2004.

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3- Lecture cartographique de Bas' 'buyuk A- Géographie et urbanisation

Enfin quelques unes des voies transversales sont des dessertes piétonnes sous forme d’escaliers qui se construisent entre les gecekondus. Il est assez dur de déterminer si ces escaliers tiennent de la voie publique ou de la déserte privée. Ces rues pentues appelé yokuş en turc sont parfois construites de bric et de broc et parfois goudronnée et très abrupte ( vraisemblablement peu carrossable ).

Le dessin des voies routières est déduit du territoire géographique ( collines, forêt, vallées,...). Les voies principales construites par la municipalité sont situées au creux des vallées, proches donc des bacs de réserve d’eau douce qui ruisselle depuis les collines. Les voies secondaires, aujourd’hui goudronnées, furent les voies dessinées par les premiers habitants. Elles sont aussi basées sur le relief et monte en lacet jusqu’au somment de la colline de Başıbüyük. Les voies secondaires du gecekondu suivent plus une logique de dessertes des logements avec de nombreuses voies cul-de-sac qu’une logique de rue reliant différents espaces de la ville.

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B- Logique d’expansion à travers l’analyse historique J’ai pu trouvé une photographie aérienne de Başıbüyük datant de 1982. Cela peut sembler récent mais les photographies aériennes plus anciennes d’Istanbul ne prennent pas en compte l’arrondissement de Maltepe et comme on a pu le voir précedemment l’urbanisation de Maltepe, ne commence qu’à partir de 1950 et celle de Başıbüyük à partir des années 1970. En 1982, seule la voie principale de circulation Başıbüyük Caddesi semble être goudronnée, les autres voies sont des chemins de terre.

Il est intéressant de voir que c’est la création de nouvelles voies piétonnes ou routières qui va impulser l’expansion urbaine. En l’espace de 30 ans, les chemins piétons dessinés à flanc de colline sont devenus des routes. Cela est sans doute lié aux amnisties régulières des pouvoirs publics, qui en reconnaissant les habitants du gecekondu, ont forcé ces derniers à améliorer les conditions de vie des habitants.

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Ces améliorations ( voies de circulation pérennes, services publics de la ville...) permettent une densification de l’habitat. On trouve en 2012 une densité beaucoup plus importante du bâti autour de l’axe principal de circulation, toutefois les zones d’habitation les plus reculées semblent toujours suivre une logique d’expansion moins dense.

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C- Gecekondu et apartkondu Ces deux cartes furent réalisées à l’aide de données (datant de 2001, j’ai personnellement ajouter les tours TOKI au centre construites en 2008) de l’office cadastral d’Istanbul fourni par l’IFEA. Leur mise en perspective permet d’émettre des hypothèses sur les formes architecturales et les mouvements d’urbanisation.

Les maisons relativement basses (jusqu’à deux étages) sont majoritairement construites en brique. La mise en œuvre de ce matériau étant relativement facile on peut en déduire que ces maisons ont été construites à l’initiative d’un particulier ou d’une petite entreprise.

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Elles s’apparentent aux gecekondu ayant subis des agrandissements et des améliorations. Quant aux constructions en bétons impliquant plus de d’équipement, elle sont effectuées par des entreprises spécialisées. La trame urbaine orthogonale du sud-ouest du quartier est proche de l’hôpital.

On y trouve des constructions hautes en béton, la trame régulière ne respectant pas la topographie, elle implique un terrassement du terrain. Cet investissement lourd n’est pas synonyme d’habitat informel. Quelques apartkondu sont aléatoirement situés dans la trame des gecekondu, en bas à flanc de colline.

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D- Interactions des formes urbaines diffĂŠrenciĂŠes

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Enfin, la partie de Başıbüyük ( identifiée comme la plus vulnérable car la plus récemment établie, délimitée par en rose foncé sur la carte ) fait l’objet d’un projet de rénovation urbaine imaginé en 2004 par les pouvoirs locaux. Ce projet est signé en 2006 par un accord entre la municipalité de Maltepe, la municipalité du Grand Istanbul et TOKI, l’agence pour le logement de masse. Ce projet de rénovation urbaine est appelé transformation des gecekondu soit gecekondu dönüşüm. La première étape de développement du projet entraîne la construction de 6 tours de logements TOKI. Tant par leur situation que par leur forme urbaine, les tours de logements collectifs semblent incongrues dans le tissu urbain de Başıbüyük. De plus, leurs manques de connexion avec le reste du quartier existant en font une île urbaine au cœur de la nappe urbaine de gecekondu.

Il est intéressant de lire les formes urbaines à la lumière de l’historique du développement de Başıbüyük. A partir de 1970, Başıbüyük est investi par les primo-arrivants qui établissent leur gecekondu autour de la voie principale de circulation. Les régularisations successives induisent la densification et l’expansion de la ville spontanée. Les améliorations sont plus fortes autour de Başıbüyük Caddesi qui présente l’avantage d’être directement reliée au centre ville de Maltepe et d’être facilement accessible car située dans la vallée et non à flanc de colline. Les derniers habitants établis sont les plus vulnérables car certains n’ont pas fait l’objet de régularisation et ils sont donc illégaux ou en partie au moins. L’hôpital, établi au début du 20ème siècle pour les malades de la tuberculose, est lié à un quartier de type “centre ville”. Ce quartier a vraisemblablement était construit pour les besoins de l’hôpital, peut-être sous forme de logements pour le personnel.

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L’analyse graphique des formes urbaines stambouliotes, proposée par Tim Rieniets1, permet d’identifier les différentes logiques qui régissent Başıbüyük. On peut reconnaître trois grands types de logements à Istanbul : le type “ gecekondu, apartkondu”, la ville spontanée régularisée ou non, le type “centre ville”, la ville planifiée et le type “gated communities”, la ville fermée. J’émets l’hypothèse que les immeubles construits en 2008 par la compagnie de logement de masse TOKI, rejoignent cette catégorie de “ville fermée”. L’analogie au gated communities est multiple : la trame est ultra-régulière et se compose d’une répétition d’objets architecturaux totalement identiques ( même forme, même taille, même nombre d’étages...) et l’espace public est traité par défaut comme l’espace vide résiduel entre les espaces privés ( photo du parvis des immeubles TOKI).

Dans la deuxième partie, nous nous attacherons à décrypter ce qu’est l’organisme TOKI pour la politique, comme on a pu le voir précedemment, défaillante du logement social turque. Nous analyserons aussi la logique de cette implantation particulière en 2008 dans le quartier de Başıbüyük et ce qu’elle signifie pour le futur du quartier. Plus généralement, en comparant le modèle gecekondu/apartkondu de l’habitat populaire, au logement social TOKI, on émettra des hypothèses quant au futur du logement social pour les classes populaires turques.

1 Tim Rieniets, FESTUNG ISTANBUL, Gated Communities und die sozio-urbane Transformation der Stadt, Arch+ 195, 2009

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co polit 42


TOKI ' immeubles onstruits en une nuit et ' tique urbaine de l AKP 43


1- Bas' buyuk, lutte urbaine et mahalle conservateur

'

A- Le projet de transformation urbaine à Başıbüyük : résistance et résignation

Les projets de transformations urbaines sont initiés par la municipalité du grand Istanbul et TOKI à partir de 2004. 2004 correspond à l’élection du maire AKP, parti islamiste libéral au pouvoir au gouvernement, à la Grande Municipalité d’Istanbul. Kadir TOPBAS, l’actuel maire d’Istanbul, est architecte et fut conseiller de Recep Tayyip ERDOĞAN, actuel premier ministre AKP turc et chef du gouvernement turc, durant la période 1994-1998, sur le sujet de la rénovation et de la décoration des palaces et des édifices historiques d’Istanbul1. Son parcours peut éclairer ses décisions et ses visions pour l’avenir urbain d’Istanbul.

1 Biographie de Kadir TOPBAS sur le site de la municipalité d’Istanbul http://www.ibb.gov.tr/en-US/Baskan/Pages/Baskan.aspx

En effet, lorsqu’Istanbul est désignée capitale européenne de la culture pour l’année 2010, un gros effort est produit pour rénover les mosquées et palais stambouliotes. Dans le même temps, les quartiers d’habitat spontané sont l’objet de projet de transformations urbaines qui visent à changer l’image de la ville en une capitale européenne globalisée. L’effort est placé, d’une part, sur le tourisme et les musées, Gokçe ARASl1 parle de müze kent soit ville musée. D’autre part, la transformation d’Istanbul vise à la rattacher au réseau des villes globales ou villes mondiales qui se distinguent par la similarité de forme urbaine et leur position dans l’économie mondiale2.

1 Istanbul peut elle devenir une ville musée ?par Gokçe ARAS http://v3.arkitera.com/news.php?action=displayNewsItem 2 SASSEN Saskia, La Ville globale : New York, Londres, Tokyo, 1991.

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Pour évaluer la situation particulière de Başıbüyük dans ce processus, il est utile de rappeler le déroulement chronologique des événements du début de réalisation de ce projet : • 2004 : après l’élection du maire AKP, Fikri KÖSE, la municipalité de Maltepe propose un vaste projet de rénovation urbaine du nord de l’arrondissement dans lequel est compris Başıbüyük. • 2005 : la loi n°5366 sur la régénération, la protection et le renouvellement des biens immobiliers culturels et historiques dégradés1 donne un cadré légal pour la mise en place de projets de transformations urbaines dans l’agglomération stambouliote. La “transformation des gecekondu” prend ses sources dans cette loi. • 2006 : Le projet de rénovation urbaine de Maltepe est accepté par un accord entre la municipalité de Maltepe, celle du grand Istanbul et TOKI cependant le projet initial est abandonné et le périmètre d’action est largement réduit. Un projet urbain spécifiquement pour Başıbüyük est demandé à TOKI par la municipalité de Maltepe. Lorsque le projet est découvert par la population locale, qui n’avait pas été informé par le muhtar de l’époque Ayhan KARPUZ, quelque-uns des habitants créent l’Association de défense des habitants de Başıbüyük avec Adem KAYA, comme président. • 2008 : La première étape du projet urbain est enclenchée malgré l’existence de l’association : six tours de logements collectifs sont construites à l’emplacement du parc public de Başıbüyük avec l’intervention de la police pour protéger le périmètre des manifestations des habitants. Une large mobilisation de la population pourtant conservatrice du quartier et favorable à l’AKP se déclenche. Comme on peut le voir dans le film Göç, réalisé par Ezgi BAKCAY de l’association IMECE. Toutefois les tours de logements sont tout de même construites. • 2009 : Renversement politique : élection d’Adem KAYA sous les couleurs du CHP, parti social démocrate, comme muhtar du quartier de Başıbüyük et de Mustafa ZENGIN, CHP, comme maire de Maltepe. • 2010 : Poursuite du projet et début de la prise de contact de la municipalité avec les propriétaires de gecekondu malgré la prise de pouvoir du CHP. • 2011 : Certains terrains des gecekondu sont rachetés, les maisons en instance de destruction, TOKI propose aux anciens propriétaires de gecekondu, des logements dans les 6 tours déjà construites. Dans l’interview qu’elle m’a accordé Ezgi BAKCAY, activiste au sein du collectif IMECE envisage ainsi l’avenir de Başıbüyük : “Aujourd’hui les habitants de Başıbüyük ne peuvent pas y rester longtemps, ils doivent le quitter. Je ne pense pas qu’il y aura une autre résistance car ils ont peu à peu commencé à vendre leurs maisons. La résistance, comme toujours, est affaiblie avec des accords économiques. Ils ne peuvent pas battre la municipalité. Ils doivent signer pour prendre un peu d’argent et quitter Istanbul. “ 1

PETIT Clémence, Transformation urbaine, mobilisation urbaine et processus de politisation, mémoire 2009.

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Comme on peut le voir sur ces plans réalisés par la mairie de Maltepe, la deuxième étape du projet de transformation urbaine est en marche à Başıbüyük. Selon un processus réglé, le propriétaire du gecekondu remplit un formulaire de description de sa maison et de ses attentes (qui tient lieu de consultation des habitants) à la mairie de Maltepe. Ensuite une commission vient faire un relevé du terrain et de la maison et détermine la valeur du terrain ( la maison sera détruite). Le propriétaire signe un accord avec TOKI, qui lui remettra une certaine somme d’argent pour la vente de la propriété du terrain. TOKI devient donc propriétaire du terrain et l’ancien propriétaire est enregistré à l’Office du cadastre comme ayant déménagé. La démolition du gecekondu peut alors prendre place.

Le mouvement de résistance des habitants semble s’être dissout avec le début des rachat des terrains des gecekondu. Lorsque que j’effectue mon enquête de terrain, certains habitants ont déjà signé leur contrat d’expulsion. Toutefois, les démolitions de gecekondu n’ont pas encore commencé. Je rencontre Oktay KIRBOGA, qui me dit au cours d’un entretien informel, qu’il a vendu son gecekondu et déjà emménagé dans son appartement dans une tour de logement TOKI. En effet, ces six tours de logement (étape 1 du projet) sont utilisées pour reloger les habitants expulsés. Dans une optique de rentabilisation du terrain, le taux d’habitant au mètre carré est fortement densifié dans les tours de logements de 14 étages, ce qui permet de détruire des gecekondu pour continuer la deuxième étape du projet et densifier très fortement ce quartier peu dense.

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Première vague de démolition de gecekondu ( données de la Municipalité de Maltepe )

Un avis de destruction bombé sur un gecekondu à Basibüyük par la municipalité, août 2011, photo personnelle

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Les acteurs du projet : intérêts divergents Lors de l’enquête de terrain, effectuée en août 2011, j’ai pu analyser les intérêts divergents et les conflits qui se trouvent derrière ce projet de grande ampleur. Les entretiens, avec d’une part Ayhan KARPUZ puis d’autre part avec Adem KAYA, m’ont éclairé sur les luttes de pouvoir qu’avait suscité et que continuait de susciter ce projet. L’ancien muhtar M. KARPUZ avait en 2004, participé à des réunions de la municipalité de Maltepe pour développer le projet. Ce muhtar, maire du quartier, n’a que peu de poids face à aux projets instigués par la mairie de l’arrondissement et la municipalité du Grand Istanbul. Cependant, il ne réagit pas contre le projet et n’en n’informe pas ses administrés. Après la venue des policiers et le début de la construction forcée des tours, il perd sa crédibilité, perd son poste lorsque les habitants le chassent de son bureau de maire à coup de jet de pierres puis légalement lors des élections de 2009. Depuis il est retourné dans la vie civile et a repris son activité initiale d’agent immobilier. Nous le rencontrons dans son bureau où il vend des appartements dans la localité de Başıbüyük et il est notamment celui chargé de gérer le relogement des habitants des gecekondu dans les tours TOKI. Ce relogement massif (deuxième étape environ 150 personnes potentiellement relogées) est lucratif pour lui. Il possède dans son bureau tous les plans de réaménagement général du quartier et des immeubles TOKI récemment construits. On peut imaginer qu’il a conservé ou tiré parti des contacts qu’il a tissé lorqu’il était le muhtar. Dans le bureau d’Adem KAYA, on ne trouve pas les plans du projet de transformation urbaine en cours. L’ancien président de l’association des habitants de Başıbüyük semble s’être résigné à ne pouvoir rien changer au projet en cours. Pour lui, l’organisme TOKI a des liens évidents avec le pouvoir, qui discrédite sa mission prétenduemment indépendante. 48

Dans ce cas, il est dur de s’opposer ou de proposer des alternatives à la politique de TOKI car les dirigeants sont en lien direct avec le parti dirigeant de l’AKP (lien de parenté, échange de poste...). La même expression d’impuissance se retrouve chez Mustafa ZENGIN, maire de Maltepe, qui dans un article du journal local de Maltepe, sur les “victimes” de TOKI (les habitants qui n’ont pas obtenu de possibilité de relogement, s’exprime ainsi : “Quel dommage que je n’ai pas de cadre légal pour vous aider.”1Le maire et le muhtar CHP se retrouvent donc au pouvoir mais semblent être incapables d’influer sur le projet en cours voire résignés à l’appliquer. Oktay KIRBOGA et d’autres habitants des gecekondu évoqueront à plusieurs reprises le fait qu’une des tours de logement est habité par des officiers de police. Si je n’ai pas pu vérifié cette information, il me semble tout de même intéressant de considérer la méfiance des habitants à l’égard des policiers vu comme les garants d’une paix sociale forcée et d’autre part la possible technique de sécurisation du quartier par l’implantation massive de police au centre de celui-ci. Cette technique de contrôle renforcé est toutefois vraisemblable car elle a été déjà utilisé lors du projet de transformation urbaine Ayazma.2 Le jeu des acteurs de la politique urbaine de Başıbüyük semble montrer que d’une part le pouvoir local du muhtar est très faible. En trouvant des intérêts personnels et aussi politiques dans le projet, Ayhan KARPUZ s’est accommodé du projet. Le maire et muhtar CHP sont contraints d’appliquer cette politique qui n’est sans doute pas décidé au niveau local mais plutôt au niveau de la municipalité de la ville d’Istanbul. L’appui des forces de police est essentiel pour la mise en place d’un projet impopulaire à son commencement. 1 Extrait de “De l’aide pour les victimes de TOKI!”, “TOKI Magudurlarina Yardim!” Maltepe Katilmci, p6, juillet 2011 2 « Emerging spaces of neoliberalism: A gated town and a public housing project in Istanbul »,New perspectives on Turkey, Ayfer Bartu CANDAN, Biray KOLLUOGLU, 2008


B- Redécouverte de la valeur foncière des gecekondu En 2004, Başıbüyük est donc choisi pour être le premier quartier sujet à un projet de “transformations des gecekondu” dans le cadre des projets de transformations urbaines. Menés par la municipalité d’Istanbul en partenariat avec les municipalités des arrondissements d’Istanbul et TOKI, agence pour le logement de masse, ce projet spécifique a plusieurs buts, ainsi décrits par la municipalité de Maltepe1 :

La comparaison des deux cartes produites par la municipalité de Maltepe en 2004 puis en 2010 nous éclaire sur la façon d’appréhender les projets de transformations urbaines pour l’arrondissement : • Les terrains concernés sont ceux situés au nord de l’autoroute, qui sont déjà situé en fonction de la ligne de M4 (mise en service en 2012). Il est clairement question du développement futur grâce à cette nouvelle infrastructure.

• “Offrir un lieu de vie moderne aux qualités durables

• L’accès grandement facilité à ces quartiers est un argument majeur pour l’augmentation de leur valeur foncière.

• Résoudre les problèmes environnementaux

• Les trois collines de gecekondu sont intégrées dans le projet comme terrain potentiel ainsi que deux autres quartiers situés du nord de l’autoroute.

• Préparer la ville en vue des changements constants de l’économie mondiale et du contexte politique, social et culturel

• En 2004, le projet est d’une très grosse ampleur territoriale.

• Relancer l’économie dans les régions de la ville où elle s’est effondrée et ainsi améliorer les conditions sociales des habitants pour rétablir la «paix sociale»

• Rassembler des groupes socio-économiques et ethniques avec des mêmes valeurs pour créer des richesses

• En 2010, l’aire du projet est réévaluée pour ne comprendre que les quartiers de gecekondu dont on connaît la faible valeur des titres de propriété Tapu. Ainsi le projet de transformation urbaine se réduit à 90ha dont 40ha à Başıbüyük et 50ha à Gülensu et Gülsuyu.

• Répondre au besoin de développement socio-économique et technologique • Amener de nouvelles potentialités dans la région pour rétablir la productivité • La transformation urbaine sera menée sur le plan économique, social et spatial par un dispositif de réorganisation, de aménagement, de design et de management.”

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1 Selon le document fourni par la municipalité de Maltepe “KENTSEL DÖNÜŞÜM UYGULAMA PROJESİ”, traduction personnelle


Tous ses arguments nous montrent donc qu’il est donc question de rentabiliser économiquement un quartier peu adapté à l’image de ville globale, que se crée Istanbul. Cette métamorphose urbaine, à l’échelle d’une ville comme Istanbul, ne peut avoir lieu sans un cadre légal arrangeant et des pouvoirs publics déterminés. L’organisme TOKI, que nous étudierons spécifiquement dans la partie suivante, est un outil indispensable dans la mise en action de cette politique urbaine lourde. Cependant, on peut voir dans le cas de Gülsuyu, des moyens de résistance plus efficaces.

Terrains choisis pour la rénovation urbaine en 2006

Les quartiers ciblés pour les projets de renouvellement urbain à Maltepe en 2004 (données de la municipalité de Maltepe )

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Mise en regard de l’organisation politique de Başıbüyük et de Gülsuyu

N’étant pas habitués à se mobiliser ensemble, il fut un peu plus facile de leur imposer le projet par la force. Celui-ci suit un programme méticuleux et efficace, qui a déjoué toute mobilisation citoyenne : construction de logements collectifs dans le parc public en utilisant des forces policières, expulsion et relogement dans les tours de logements puis construction du projet partie par partie sur les terrains libérés. En jouant un rôle de “bélier”, ces 6 premières tours de logements annoncent la rénovation - en fait destruction de Başıbüyük.

Jusqu’à 2006, le faible militantisme politique des habitants de Başıbüyük et leur acceptation de la politique de l’AKP au niveau municipal et national a certainement constitué un argument majeur pour l’implantation des immeubles TOKI dans cette colline spécifique de Maltepe. Les premières interventions policières en 2008, qui visent à protéger le chantier de construction des six premiers immeubles TOKI, sont vécues par les habitants comme une trahison de la part du muhtar, Ayhan KARPUZ et plus généralement de la municipalité. C’est l’incrédulité qui vient à l’esprit des habitants lorsque la municipalité engage des forces armées pour sécuriser le périmètre de construction. En visitant la colline voisine de Gülsuyu, on peut remarquer les dizaines de graffitis et affiches qui couvrent les murs des gecekondus. On peut lire sur les murs de cette maison sur la photo de la page suivante “Gülsuyu Otonomu” qui signifie “Gülsuyu est autonome”, “Uyuşturucuya hayır!”, “Non aux drogues!” et on peut enfin remarquer les affiches du TKIP (Türk Komunist İşçi Partisi) le parti communiste des travailleurs turques. Sur cette deuxième photo, on voit une inscription du MLKP (Marksist Leninist Komünist Partisi) le parti marxiste léniniste communiste. Gülsuyu est connu pour la forte mobilisation politique de ses habitants, Adem KAYA me dira : “A Gülsuyu, la police n’entre pas. Pourquoi croyez vous qu’ils nous aient choisi?”. On peut expliquer le choix de Başıbüyük comme première cible du projet de transformation urbaine de Maltepe par deux raisons : l’intérêt de l’ancien muhtar pour le projet immobilier de grande échelle, sa collaboration dans l’exécution et la faible organisation politique des habitants.

Cependant Başıbüyük n’est pas une exception. Les projets de transformation urbaine, qui ont suscité une résistance de la part des habitants, sont nombreux. Dans toute l’agglomération stambouliote et spécialement sur les terrains à grande valeur immobilière ( bord du Bosphore ou de la mer de Marmara et proximité des transports en commun ou autoroute), des projets sont massivement lancés et associés à des relogement en immeubles TOKI. L’organisme TOKI joue comme on a pu le voir un rôle majeur dans la récupération des terrains des anciens gecekondu et dans la transformation d’Istanbul en ville mondiale. Dans une seconde partie nous allons étudier l’évolution de cet organisme au cours des dernières années et quelles sont plus généralement les logiques spatiales des projets de transformation urbaine.

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Graffiti politique dans les rues de G端lsuyu ( photo personnelle)

Graffiti politique dans les rues de G端lsuyu ( photo personnelle )

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2- TOKI, un levier d'action pour les projets de transformation urbaine A- TOKI, de l’agence publique du logement social à l’entreprise privée L’organisme TOKI est en fait une évolution de l’Agence Nationale Turque du Développement de l’Habitat fondée en 1984. Il comprenait à l’origine deux entités : l’Administration du Logement Social et de la participation publique et le Fonds pour le logement (l’Arsa Ofisi). Le Fonds pour le logement a permis à 950 000 individus de recevoir des crédits afin de construire des logements sociaux collectifs. L’Arsa Ofisi permettait de donner aux citoyens les plus pauvres des possibilités de crédit pour la construction d’habitat coopératifs selon leurs besoins spécifiques.

Choisissant une logique néo-libérale de relance de l’économie, le gouvernement crée “de grandes lois pour rendre la ville rentable” tout en accordant “un gros budget au secteur de la construction”1. La Turquie passe d’un mauvais statut économique à celui de modèle pour le FMI en très peu de temps. Ce contexte économique conduit à la suppression du Fonds d’aide à la construction en 2001. C’est à ce moment là qu’est créé TOKI, qui signifie Toplu Konut Idaresi Başkanlıgı ce qui peut traduit de différentes façons en français (et donc recouvre des réalités différentes) : l’Administration du Logement Social, ou Collectif ou encore de Masse. Il devient une agence indépendante à but lucratif et produit des logements en partenariat avec les municipalités ( cf schéma cicontre) et fournit une accession à ses logements par le biais de crédits accessibles aux populations aux revenus modestes.

Deux événements majeurs transforment profondément la politique immobilière turque au cours des quinze dernières années. D’une part, en 1999, un séisme, qui dévaste la région de Marmara, partie de l’agglomération d’Istanbul rend des centaines de milliers de personnes sans abris. 17 480 personnes sont tuées et 23 781 blessées. Plus de 16 000 immeubles sont détruits entraînant un fort besoin d’habitat social dans un temps court. D’autre part, la forte progression de l’inflation en 2001 conduit à la faillite du système bancaire turque. La situation économique turque instable est dépendante des aides internationales notamment Fonds Monétaire International, de la conjecture internationale1 et des fluctuations du secteur du tourisme, qui pâtit des peurs liées aux conflits kurdes ou moyen-orientaux. 1 Turquie point sur la situation économique et financière, Ambassade de France en Turquie, Mission économique en Turquie, Mission économique d’Ankara, 17 Avril 2007

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1 Citation de Pr Mucella YAPICI dans l’entretien qu’elle m’a accordé le 20 juillet 2011


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TOKI se présente alors comme un nouvel appareil du redressement économique du pays dans le secteur de l’immobilier. Seulement l’organisme n’est pas si indépendant du pouvoir qu’il n’y paraît, une politique de “chaise tournante” (Erdoğan BAYRAKTAR président de TOKI entre 2002 et 2011, devient en 2011, le ministre de l’environnement et de l’urbanisme turc, le nouveau président Ahmet KARABEL était adjoint de E. BAYRAKTAR et BAYRAKTAR a été un des proches collaborateurs de Recep Tayyip ERDOĞAN lorsqu’il était maire d’Istanbul ) tend à prouver une grande familiarité entre le parti au pouvoir de l’AKP et l’organisme TOKI. De plus, les activités de TOKI ne sont plus uniquement concentrées sur la Turquie, elles se développent aussi dans des pays comme le Pakistan et la Guinée.

Si son nom semble indiqué une activité exclusive dans le logement pour les classes populaires, le parc de logement de TOKI est réparti ainsi : 27,4% de logement pour les bas revenus et 11,1% de rénovation urbaine et 39,8% de logements pour les classes moyennes. Seulement un tiers du parc de logement TOKI est donc réservé au logement social. Le logement social se définit en Turquie par sa surface d’entre 60 et 90m2 qui le rend toujours accessible financièrement aux populations à faible revenus, il n’y a en effet pas d’aide financière directe pour le logement mais des possibilités de crédits pour l’achat des logements.

Répartition des types de logements TOKI à Istanbul, carte extraite de la revue Arch+

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De nouveaux outils légaux de récupération des terrains publics

Il y a donc un déplacement d’une politique de revente des terrains publics aux occupants illégaux, notamment par les amnisties, à une politique de vente de ses terrains (et aussi de ceux qui furent concernés par les amnisties) à des investisseurs privés, qu’ils soient constructeurs de logement sociaux ou non. Selon Mücella YAPICI,“TOKI apparaît alors comme un outil pour

Si endiguer le développement des gecekondu, devient, à partir des années 60, une priorité pour le gouvernement turc, il n’est cependant pas question d’interdire leur construction nécessaire au développement économique des grandes villes turques. Ainsi, une loi d’action à posteriori donne le pouvoir aux municipalités pour “réguler” l’habitat illégal :

vendre les terrains publics aux entreprises privées et internationales.”.

Les projets de rénovation urbaine prennent deux formes distinctes:

• La loi n°775 ( datant de 1966) dite Gecekondu Yasası ( loi du gecekondu ) donne trois possibilités d’action aux municipalités : “la réhabilitation des quartiers dégradés, l’éviction des populations et la construction de nouveaux immeubles”1.

• la réhabilitation des quartiers historiques dégradés du centre ( par exemple de Tarlabaşı ou Sulukule, habités par des populations respectivement kurdes et roms). Dans ces cas, les populations des quartiers doit être relogés dans des immeubles TOKI à Kayabaşı ( 35km de Tarlabaşı) et à Taşoluk ( 30km de Sulukule)

Un cortège de lois, votées entre 2001 et 2010, fournissent un cadre légal pour les projets de transformations urbaines :

• la destruction des quartiers de gecekondu des anciennes périphéries d’Istanbul et le relogement des populations dans des immeubles TOKI comme pour le gecekondu d’Ayazma relogé à Bezirganbahçe ou à Başıbüyük où on propose cette fois aux habitants d’être relogé sur place. Il est toutefois probable que le passage d’un habitat gecekondu à un habitat TOKI sans possibilités d’allègement des coûts de la vie (tels que jardin, solidarité,..) pousse les populations à ne pas emménager dans les nouveaux appartements ou à les revendre.

• La loi n°5084 ( de février 2006) permet à l’État et aux collectivités locales de céder des terrains publics à des investisseurs. • La loi n°5998 (de juin 2010) complète la loi municipale n°5393 (de 2005) et permet aux municipalités d’initier des projets de transformations urbaines pour rénover la ville ou pour éradiquer les risques de catastrophes naturelles. Cette loi permet la destruction des gecekondu car ils sont considérés comme peu résistants aux séismes2.

1 D’après Mücella YAPICI dans l’entretien du 20 juillet 2011 2 Ayse YONDER “Disaster Mitigation or Gentrification? Urban Transformation Projects in Istanbul.”,2006

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Sur cette carte, qui met en lien les expulsions actuelles de gecekondu et quartiers dégradés et la construction de logements TOKI, on peut constater le déplacement des populations des quartiers centraux et proches du Bosphore ou de la mer vers les nouvelles périphéries.

Ces nouvelles périphéries se développent rapidement à l’aide de la construction massive de quartiers par TOKI. Cette fabrique intensive de la ville sur les franges périphériques d’Istanbul, associée au retard dans l’organisation de transports publics suffisants, conduit à l’exclusion des populations déplacées.

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B- L’image de la ville dans la communication de TOKI Erdoğan BAYRAKTAR, ancien président de TOKI, déclare en 2007 :

Sur la photo ci-contre d’avant-après, l’imaginaire associé aux gecekondu est celui de la ruralité, des paysans, de l’entassement et du relief qui complique l’implantation et devient un problème lors des séismes. De l’autre côté, les immeubles TOKI représente la sûreté, l’aération, les espaces publics, la propreté et l’urbain.

« La Turquie ne peut pas évoquer le développement sans résoudre le problème du gecekondu. Les racines du terrorisme, des stupéfiants, de la réaction envers l’État, des psychologies négatives, du manque d’éducation et des problèmes de santé se trouvent, comme on le sait, dans les gecekondu. La Turquie doit être sauvée de l’urbanisme illégal et des constructions qui ne résisteraient pas à un tremblement de terre. 1»

Cette phrase rend la politique de communication de TOKI claire. La responsabilité de tous les problèmes existants (ou fantasmés) de la société turque incombe aux gecekondu. Dans cette logique, c’est l’urbanisme spontané doit être éradiquée afin de “protéger” et “assainir” la société turque. Il est important de garder à l’esprit la mission de TOKI pour comprendre ce discours amalgamant sécurité et hygiénisme. Une justification était nécessaire afin de permettre la destruction des gecekondu. En réunissant ainsi les maux de la société, Erdoğan BAYRAKTAR trouve une raison et une cible. Cela légitime l’état d’urgence dans lequel TOKI agit pour développer ses projets urbains.2

1 ElectrOUI n°31, Lettre d’information de l’Observatoire Urbain d’Istanbul, pp. 14-15. 2 Dans la période de 2003 à 2010, TOKI construit 486 784 logements. Chiffres extraits du site officiel de TOKI, www.toki.gov.tr

Publicité TOKI «avant/après» pour le relogement des habitants

Si TOKI instrumentalise les fantasmes et les peurs pour développer ses projets, leurs raisons d’exister sont autre. La rentabilité et lucrativité économiques semblent être les raisons les plus plausibles aux projets TOKI. On peut alors se demander si ces projets, économiquement profitables, sont malgré tout une solution pour les classes populaires en demande de logements à bas coût.

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3- TOKI, une fausse solution au probleme du logement social en Turquie A- Une uniformisation malheureuse de la ville turque Catastrophes environnementales et humaines... En 2012, plusieurs catastrophes impliquent la mauvaise construction et conception des immeubles TOKI. A Samsun, dans le nord-est du pays, plusieurs personnes périssent dans des inondations d’un quartier construit par TOKI en juillet 2012. Puis le mois suivant à Başıbüyük, un glissement de terrain se produit près des immeubles TOKI, ce qui menace l’école primaire du quartier situé sur la parcelle en contrebas. Comme on l’a vu précédemment la construction des 6 immeubles de logement collectif, dans le parc public du gecekondu, fut nécessaire à TOKI pour engager précipitamment la suite du projet de transformation urbaine car celle-ci demandait le relogement des populations expropriées. Mais les immeubles, comme il était pressenti par l’Association des habitants de Başıbüyük dès 2008, sont construits sans considération du site particulier du parc. Or ce terrain était réservé comme parc par les habitants du gecekondu car il contenait plusieurs sources d’eau potable, utilisées comme alimentation en eau et qui rendaient le terrain inconstructible.

«TOKI n’a pas construit de logements au mauvais endroit, les citoyens se sont noyés uniquement car ils ne savaient pas nager...» Caricature de Erdogan Bayraktar dans le journal satirique turc Evrensel «La construction des blocs a été faite sous la municipalité AKP le 21 février 2008 en accord avec la municipalité de Maltepe. Les blocs, prévus pour être de 8 étages, ont été finalement construits avec 14 étages. Le tribunal administratif a pris ma plainte, mais le temps qu’elle soit évalué par les membres de la commission, elle ne sera sans doute rejetée par les membres majoritaires de l’AKP. Les bâtiments ont des fondations sur 20 mètres de long, qui empêchait l’eau de sortir. La nappe phréatique s’est frayée un chemin vers le sol qui a entraîné le glissement de terrain. D’autres glissements de terrains sont donc à prévoir.”1

L’ancien président de l’association et l’actuel muhtar Adem KAYA évoque la construction en 2008 par la mairie AKP :

1 Article publié dans Aydinlik gazeti le 14 juillet 2012,”Les immeubles de la mort de TOKI” “TOKİ’nin ölüm konutları”

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L’habitante, Kevser Şengül, exprime sa colère1: “Nous avons vu ce qui est arrivé à Samsun. Ici, aucun décès n’est encore dû à TOKI, mais, si cela arrive, à qui imputer la faute. Concrètement, nous vivons sous un réel danger. Même un petit tremblement de terre peut détruire notre lieu de vie.”

En utilisant l’argument de transformer la ville pour éradiquer tous risques liés aux tremblements de terre et autres catastrophes environnementales, l’organisme TOKI augmente en fin de compte ces risques. La non-contextualisation des projets est en grande partie responsable des désastres. Alors que les municipalités impliquées dans les projets TOKI, préfèrent faire oublier leur responsabilité, des articles critiques ou choqués apparaissent dans la presse écrite. Il est possible que l’image de TOKI se détériore dans les années à venir mais même si cela se produisait, il est peu probable que les projets de TOKI s’arrêtent. En effet comme me le disait Mücella YAPICI, architecte à la Chambre des architectes, spécialisée sur l’impact environnemental de l’urbanisation : “L’organisme peut faire des partenariats avec entreprises privées et municipalités. Il est en même temps capable d’expulser les habitants de leur terrain, de produire des plans d’urbanisme et de les approuver lui-même. Son monopole dans le domaine de la construction lui permet alors d’utiliser le pouvoir du gouvernement.” 1 Article publié dans Aydinlik gazeti le 14 juillet 2012,”Les immeubles de la mort de TOKI” “TOKİ’nin ölüm konutları”

L’urbanisme erase/copy/paste de TOKI dans le film Ekümenopolis de Imre Azem, 2012 < «Dégats du glissement de terrain de 2012 et comité d’expert», dans un reportage de CNN Turk, 09/2012

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... et le paysage urbain comme une monoculture En agriculture, la monoculture est la culture d’une seule espèce (de plante) sur une grande surface de terrain ou un ensemble de parcelles. Or cette définition correspond bien à la politique architecturale de TOKI. C’est justement en se penchant sur cette notion que l’on peut comprendre les faiblesses de ce type de politique de développement urbain. Non adaptés à un “écosystème” particulier, ces bâtiments nécessitent une grosse maintenance après leurs constructions. Cela peut aussi mener comme on l’a vu à Başıbüyük et à Samsun à des catastrophes non maîtrisables. Mücella YAPICI souligne, ici, la non-contextualisation géographique et l’urbanisme qu’elle qualifiera de “urbanisme copier-coller” : “Seulement à Istanbul, ils ont construit 500 000 maisons sans jamais utiliser un architecte-designer. Ils utilisent le même plan pour les immeubles à Kars et à Antalya. “1

La Turquie possède un territoire aux climats très variés, qui lui permet notamment d’être autosuffissante alimentairement. Des bananes poussent à Mersin, des oranges à Adana, le fromage de brebis vient de Edirne, les abricots de Malatya, le thé et les noisettes de Rize... Le terroir très riche est associé à une multitude de territoires géographiques : désert, montagne, côtes littorales très variées... Sachant cela, il semble abberant que TOKI puisse proposer le même type d’architecture (isolation, orientation, matériaux,...) pour toutes les villes turques. > Les immeubles TOKI à travers toute la Turquie (avec les distances entre les villes turques)

1 Mucella YAPICI, dans l’entretien qu’elle m’a accordé le 20 juillet 2011

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B- La volonté de contrôle des populations populaires L’usage des forces de police Dans le schéma du partenariat entre TOKI et la municipalité concernée pour le développement d’un projet de rénovation urbaine, on peut relever qu’il est obligatoire que la municipalité “surveille la construction du projet en définissant les limites et en fournissant les infrastructures nécessaires”. Dans l’état d’avancement actuel du projet de Başıbüyük, la sécurisation du périmètre fut assurée en 2008 par un déploiement massif de force de l’ordre ainsi que de véhicules tank à la veille du début de la construction des six tours de logements TOKI. Les forces de police à Basibüyük, Photo extraite du film «Göç»,2008.

Les habitants manifestent, à cette époque, physiquement contre le projet en se posant comme barrière entre les engins de constructions et le site du projet. La police utilise la force (lance à eaux, déploiement au sol...) pour libérer la place1. Elle s’implante ensuite durablement pour ne plus avoir faire à des révoltes de la part des habitants. Il semble impossible d’influer sur ces projets de transformation urbaine qui allient la force des pouvoirs publics aux intérêts d’une entreprise privée. Les projets de transformations urbaines ne font pas l’objet de concertations préalables et se construisent le plus souvent à l’encontre des habitants.

Si l’image d’une sédentarisation du contrôle policier massif de 20081 peut paraître caricaturale, cette technique est déjà utilisée dans plusieurs arrondissements d’Istanbul. A Beyoglu, dans le quartier de Tarlabaşı lui aussi visé par l’implantation d’un projet de transformation urbaine ( avec un relogement prévu des populations à Kayabaşı, à 35km en périphérie), un tank est stationné jour et nuit devant le poste de police local. Je l’ai vu être régulièrement utiliser lors des manifestations qui agitent ce quartier, à majorité kurde. Bezirganbahçe (cf schéma ci-joint) est le quartier du projet de relogement TOKI des habitants du gecekondu d’Ayazma. La logique du panoptique est adoptée pour le contrôle social. Les immeubles de police sont inclus au centre des autres immeubles et peuvent à tout moment savoir ce qui se passent dans le quartier.

Comme il a pu l’être évoqué précédemment, plusieurs habitants de Başıbüyük dont Oktay KIRBOGA m’ont certifié que une des six tours est uniquement habiter par des policiers.

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cf film Göç de Ezgi BAKCAY

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1 Cela représenterait donc environ une cinquantaine ( ou centaine ) de policiers sachant qu’un immeuble est composé de 50 logements T3.


Un simple déplacement du problème ?

La notion de contrôle social permanent prend alors son sens. Il s’agit, pour les pouvoirs publics, de contrôler à chaque instant ce qui ce passe dans ces quartiers mais aussi, par une pression continue de type panoptique, d’influencer le comportement des habitants. Ainsi on voit, aujourd’hui, à Başıbüyük, les habitants qui s’interdisent de manifester.

TOKI, à travers sa communication notamment, prétend répondre aux besoins en logement social. Ce que l’on a vu au cours de cette partie nuance un peu ce propos en y ajoutant d’autres objectifs comme celui de la rentabilité et de la profitabilité de ces investissements. Ces impératifs de profit amènent TOKI à construire à bas-coût sans considération pour le contexte et les dangers relatifs à cette non-contextualisation des projets. Au vu de la mission sécuritaire qu’assume conjointement TOKI dans ses nouveaux quartiers populaires, on peut se demander quels autres dispositifs sont mis en place pour réorganiser les quartiers de gecekondu. En fin de compte, le relogement des gecekondus ne propose t-il pas aussi une ré-conception du mode de vie des habitants ?

L’usage de la police, pour “stabiliser” les quartiers, est continu dans les projets de transformations urbaines, que ce soit pour au moment de l’implantation d’un projet ou pour le relogement des habitants. Il manifeste à la fois la crainte des pouvoirs publics et de TOKI de la révolte des habitants face aux projets imposés et d’autre part, une stigmatisation grossière des habitants des gecekondu comme population criminelle. Il peut aussi être un acte préventif d’anticipation des violences à venir. La police agit comme instrument de contrôle pour une “paix sociale” factice.

Dans une troisième partie on répondra à cette question et on questionnera la durabilité de cette solution de logement en gardant à l’esprit ces mots de Friedrich Engels, dans La question du logement datant de 1872:

La réorganisation spatiale des populations dans les quartiers TOKI ( en orange, les policiers, en rose, les populations kurdes et en blanc, les populations turques ) Schéma extrait de l’exposition OpenCityIstanbul, NAI Rotterdam 2008

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“En réalité, la bourgeoisie n’a qu’une méthode pour résoudre la question du logement à sa manière – ce qui veut dire : la résoudre de telle façon que la solution engendre toujours à nouveau la question. Cette méthode porte un nom, celui de “ Haussmann “. (...)J’entends ici par “ Haussmann “ la pratique qui s’est généralisée d’ouvrir des brèches dans les arrondissements ouvriers, surtout dans ceux situés au centre de nos grandes villes, que ceci réponde à un souci de la santé publique, à un désir d’embellissement, à une demande de grands locaux commerciaux dans le centre, ou aux exigences de la circulation – pose d’installations ferroviaires, rues, etc. Quel qu’en soit le motif, le résultat est partout le même : les ruelles et les impasses les plus scandaleuses disparaissent et la bourgeoisie se glorifie hautement de cet immense succès – mais ruelles et impasses resurgissent aussitôt ailleurs et souvent dans le voisinage immédiat.”


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Le nouveau Bas' 'buyuk comme un exemple de la ville qui vient 67


' 1- A l'echelle du logement, vers une normalisation des modes d'habiter A- La cellule familiale nucléarisée Les gecekondu (comme on peut le voir sur le plan de situation) sont construits indépendamment de la trame urbaine. Les maisons ne sont pas mitoyennes et donc chaque gecekondu possède un espace alentours de jardin. Dans la logique d’auto-construction, cela permet des agrandissements suivant l’évolution de la cellule familiale. Cela va plus loin qu’une simple pièce en plus car les familles sont des groupes familiaux étendus qui comportent couples et enfants. Ainsi Lüftü SEL, nous présente la situation de son logement :

Les deux chambres ont une surface de 10,5 et 12m2, quant au salon il fait 16m2, la cuisine 6m2, la salle de douche 5m2, l’entrée 5m2 et le balcon 2m2. En somme d’assez petites surfaces où toutefois l’entrée est conçue comme un espace de stockage notamment pour les chaussures et les chambres paraissent de taille plutôt satisfaisantes. Elles sont en effet conçues pour être partagées : vraisemblablement une pour les parents et une pour les enfants. Pour Lüftü SEL, cela pose un problème :

“Avec ma famille, je vis dans une maison de 280m2 avec mes trois frères. Nous sommes 12 personnes et nous partageons la cuisine. Si j’ai un appartement dans l’immeuble TOKI, nous serons séparés.”

“Les enfants ne pourront pas avoir de chambres séparées car les appartements sont trop petits. Or c’est très important dans la culture musulmane de ne pas faire dormir dans la même chambre jeune fille et jeune homme ensemble.”

Les logiques d’habiter, dans le gecekondu, se construisent sur une cellule plus grande que celle de la famille nucléaire : en général le groupe familial regroupe plusieurs frères, sœurs et leurs familles respectives. Cela permet une solidarité à l’échelle de cette cellule agrandie. La mutualisation de certains équipements coûteux comme ceux de la cuisine et la salle de bain permettent aux familles de minimiser des dépenses. Dans le gecekondu de Lüftü SEL, chacune des familles possèdent donc plus ou moins 90m2. Cette surface est proche de celle qui est proposée dans les immeubles TOKI : 84m2. Les 300 logements TOKI de Başıbüyük sont conçus sur un seul modèle de T3 répété identiquement 4 fois sur chacun des 14 étages des 6 tours.

Les pièces dans les gecekondus sont soit plus petites soit aussi grandes mais mutualisées. Cependant j’ai pu observer dans les familles turques habitant en appartement chez lesquelles j’ai pu dormir que le salon devenait souvent une chambre à coucher la nuit pour un ou plusieurs membres de la famille. On peut imaginer que les familles des gecekondus, avec plus d’un enfant, feront ainsi usage de salon des appartements TOKI. Les immeubles TOKI construits à Başıbüyük sont des logements considérés sociaux par TOKI car ils sont plutôt petits, ils sont vendus entre 40 000 et 57 000 TL (soit entre 17 000 et 25 000 euro) selon leur position dans les étages et leur vue. Certains appartements n’ont ni vue sur la vallée ni bonne orientation.

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Relevé d’un gecekondu de Basibüyük, source Municipalité de Maltepe

L’éclatement de la structure des groupes familiaux pose plusieurs problèmes. Après ceux déjà énoncés, on peut aussi se référer à l’entretien d’Adem KAYA qui insiste sur le fait que la propriété du gecekondu n’est pas clairement définie et lorsque la municipalité et TOKI, demandent aux habitants qui est propriétaire du logement, des conflits se créent au sein des groupes familiaux.

S’il y a un différend, le processus d’attribution est stoppé. Les différends et intérêts personnels ressortent ou commencent, selon lui, à partir du moment où on instaure un cadre légal. Généralement, auparavant, les conflits étaient réglés par la notion d’honneur et de liens familiaux. Le nouveau cadre légal rend le procédé d’attribution des logements assez lent.

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Plan des appartement T3 dans chacun des étages des 6 tours TOKI (source : municipalité de Maltepe)

Photo de l’intérieur d’un logement TOKI à vendre, (source emlakjet.com, agent immobilier)

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B- L’oubli de la transition public/privé Une fin d’après-midi de juillet, je me promène sur les hauts de Başıbüyük, sur le quartier du sommet de la colline. Les rues sont désertes à l’exception de groupes d’enfants qui jouent. Toutefois, je rencontre constamment le regard de femmes qui sont assises dans les jardins des gecekondu et discutent entre elles ou surveillent les enfants. Les jardins sont situés autour des maisons et séparés de la rue par une clôture ou muret bas. Bien que posant une barrière physique, il offre une communication visuelle. L’espace du jardin est très important dans l’organisation de ce quartier. Si la place de Son Durak, on le verra plus tard, est essentiellement fréquentée par des hommes, l’espace résidentiel semble uniquement féminin à cette heure de la journée. Le jardin, espace intermédiaire entre la sphère domestique et la sphère publique de la rue, est investi par les femmes.

Pour permettre aux enfants de jouer, un espace d’une soixantaine de mètres-carré est dédié aux jeux d’enfant (voir schéma ci-dessous) entre deux des tours de logements. L’espace est contraint et peu agréable, du fait des 14 étages de part et d’autre, de l’ombre et de la petite taille de ces espaces de jeux. Plus généralement, l’espace situé au pied des tours entre celles-ci est assez hostile. L’étroitesse de l’espace face à la hauteur importante des parois des immeubles est assez oppressante. Ainsi, les personnes qui souhaitent se réunir le font de part et d’autre des tours de logements mais pas entre elles. Or ces espaces interstitiels sont les seuls traités comme des espaces de convivialité, avec par exemple, des bancs et des arbres. Les endroits spontanément choisis par les habitants pour se retrouver sont des espaces non qualifiés tels que le parvis et l’espace situé devant les immeubles.

N’ayant pas discuté avec ces femmes, je ne peux pas dire si leur occupation des jardins est contrainte et plutôt vécue comme une sorte de “prison à ciel ouvert” ou agréable grâce à la sociabilité qu’elle entraîne. Cependant il est sûr que ces espaces sont importants pour l’éducation et la surveillance des enfants car ils permettent de jeter un œil de temps à autre sur la rue. Les enfants jouent ensemble et les groupes de femmes discutent à différents endroits. On ne peut que constater le manque de traitement des espaces extérieurs des immeubles TOKI. Les modes de vie de ses femmes au foyer et de jeux des enfants vont évoluer avec le relogement.

Pas de transition privé/public, entrée des immeubles TOKI (photo personnelle)

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Schéma personnel des usages du parvis et du pied des immeubles une soirée de juillet 2011

Le parvis ne possède aucun mobilier car il est destiné à être un parking. Au moment de mes visites, très peu de voitures sont stationnées laissant un grand espace libre. Les habitants, qui se retrouvent au pied des tours, me regarde bizarrement lorsque je m’y promène. La non qualification de ces espaces rend confus leur statut, s’agit-il de leur espace privé ou de celui à tous?

Vraisemblablement peu de non-habitants des tours viennent aussi s’y promener. Ma présence est donc incongrue, d’autant que les personnes rencontrées dehors sont soit des enfants soit des hommes. Rien dans l’aménagement de l’espace extérieur ne semble jouer le rôle des jardins, pas même les petits balcons attachés aux appartements.

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C- Une perte d’indépendance et de flexibilité Si on l’a vu auparavant, la forme urbaine des gecekondu permet d’agrandir le logement grâce à sa non-mitoyenneté directe et aux possibilités, certes illégales, d’auto-construction des habitants. Le jardin est aussi utilisé comme complément alimentaire par les habitants. Comme on peut le voir sur la photo ci-contre, des arbres fruitiers fournissent des fruits au printemps et les poules, que j’ai pu voir lors de mes visites dans les environs du sommet de la colline, produisent des œufs. Ces productions personnelles sont autant de produits qui n’ont pas besoin d’être acheté. Lüftü SEL nous le confirmera : «Les femmes ici, elles prennent les œufs des poules dans le jardin mais plus tard qu’est ce qu’on pourra faire ? Il faudra acheter les œufs.»

Espace public non qualifié, le parvis des immeubles TOKI (photo personnelle)

Il évoquera aussi les coûts supplémentaires qui s’appliquent à cause du passage à la légalité et à l’habitat collectif : «Les gens à Bezirganbahçe ne peuvent pas payer les factures : eau, électricité, entretien, chauffage, partie commune...»

En effet, dans le cas des habitants de Bezirganbahçe, le poids des charges dues au relogement fut si important qu’une grande partie d’entre eux déménagea dans les mois qui suivirent leur installation.1

1 Emerging spaces of neoliberalism: A gated town and a public housing project in Istanbul »,New perspectives on Turkey, Ayfer Bartu CANDAN, Biray KOLLUOGLU, 2008

Un jardin de Basibüyük avec des arbres fruitiers (photo personnelle)

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Sur la seconde photo, on peut constater que l’espace extérieur sert de pièce de stockage, de séchage du linge, ... et est partagé par deux maisons. La mutualisation permet un usage plus soutenu de ces espaces qui sont normalement utilisés de manière intermittente.

Ces trois manières de réduire les coûts de vie ne sont pas envisagées dans la conception des projets TOKI. Pourtant ces possibilités sont nécessaires pour les habitants des gecekondu de Başıbüyük. Seule une observation sur le long terme des mouvements de population pourra nous dire si les logements à bas coûts de TOKI peuvent réussir à compenser ces commodités.

Toutes ses possibilités propres à l’habitat de plein pied, sans voisins mitoyens et avec un jardin disparaissent lors du relogement en appartement.

Néanmoins, le gecekondu et l’appartement TOKI ne fonctionne pas uniquement au niveau de la cellule du logement, il semble donc judicieux de considérer une deuxième échelle : celle du quartier.

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Espace partagé entre deux maisons gecekondus, à Basibüyük, (photo personnelle)

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' 2- A l'echelle du quartier, ' ' a un urbain mal dessine d'un urbain devine A- Remodelage zoné du tissu urbain

Le tissu urbain formé par les gecekondu est déduit de la géographie et des usages. Les activités s’implantent là où il y a une demande. Les activités commerciales, qui tiennent, sont celles qui sont fondés sur les besoins locaux. L’emplacement des logements, les équipements ou les locaux commerciaux sont aussi calqués sur le relief. Ainsi dans cette carte de relevé des infrastructures communautaires et culturelles de Gülsuyu, la colline voisine de Başıbüyük, on peut retrouver des points de centralités spécifiques au nœud de relief : base, sommet... Le «parc public» de Başıbüyük suivait cette logique : une zone de résurgence de plusieurs sources d’eau potable, qui avait été découverte depuis longtemps, empêcher la mise en construction du terrain.

Ce mode de développement urbain se résume par une technique empirique d’implantation et de réaction. La -relativement- faible ampleur de l’investissement dans les constructions permet aussi leur réadaptation au contexte changeant. De plus, l’inertie de l’occupation des lieux ( à travers l’héritage des maisons et les groupes familiaux) permet de conserver une mémoire des lieux. Le programme et la localisation peuvent être réadaptés en fonction des fluctuations du lieu et du temps, ils sont déduits des expériences passées. De cette forte contextualité urbaine résulte une mixité programmatique très forte à l’échelle du quartier. Architecturalement, cela se caractérise par des rez de chaussée de gecekondu ou d’apartkondu investis par des activités variées (cf carte page suivante).

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Cet appauvrissement de la trame urbaine rend, d’un côté, plus facile le contrôle policier du quartier, de l’autre côté elle supprime le contrôle informel, qui régit les lieux de socialisation du gecekondu. L’institutionnalisation du contrôle social conduit à un sentiment de déresponsabilisation et de désengagement des populations vis à vis de leur communauté comme l’a écrit Saul ALINSKY :

Au cours de ma visite à la municipalité de Maltepe, j’ai pu obtenir les documents du projet de la transformation de Başıbüyük. Je reçois donc les plans des logements TOKI, du projet des six tours de logements ainsi que du projet urbain général prévu (ci-contre). On remarque une restructuration urbaine par zone qui nécessite une tabula rasa à la fois des bâtiments existants et des programmes établis empiriquement. Cette simplification radicale du maillage des activités établit des zones larges programmatiquement uniformes. Plus que des zones, cela va aussi générer dans le cas de Başıbüyük, des formes architecturales très différentes. La trame urbaine plus large s’accompagne de bâtiments plus importants comme les tours de 14 étages pour les logements et des centres commerciaux pour les activités commerciales. La simplification du système de rue correspond à la disparition des ruelles et la simplification du maillage urbain correspond au découpage en zones d’activités différenciées.

« La dépossession des opprimés par leur désorganisation politique consiste donc à briser toute possibilité d’action politique en les privant de possibilité d’organisation collective autonome, à les forcer à s’exprimer au travers des «canaux légaux» et à atomiser le plus possible leurs pratiques politiques»1

Les lieux de socialisation de Başıbüyük sont importants dans la structuration et l’organisation politique de la communauté. En étudiant plus précisément Son Durak, une des places de la colline on peut déduire ce qui produit l’urbanité du quartier.

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1 Saul ALINSKY, Être radical, manuel pragmatique pour radicaux réalistes, éditions Aden (1971) 2012


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B- Dispositifs architecturaux des espaces de socialisation Une caractéristique des gecekondu est que ses habitants premiers ont tous émigrés d’une même région voire d’un groupement de villages proches. Sur «Son durak meydanı», on trouve donc une association de quartier des migrants de Kars qui sert de maison de thé pour les hommes. Les hommes s’y retrouvent pour boire le thé, jouer au deux jeux de société nationaux : le tavla et le okey et pour discuter. La place est un lieu de représentation et de socialisation presque exclusivement masculin. Les traditions anatoliennes restent omniprésentes et les femmes sont quasiment absentes de la place hormis lorsqu’elles transitent entre le bus et leur logement. Les épiceries présentent sur la place sont des épiceries d’appoint assez peu fréquentées car les produits ont des coûts élevés par rapport aux marchés.

La place est située dans les hauts de la colline de Başıbüyük, elle est le point de centralité principal situé dans le périmètre du projet de transformation urbaine. «Son durak» est un nœud qui concentre carrefour routier, terminus des bus, commerces, services, logements et cafés. En ce sens, les habitants l’appelle «meydan» qui signifie «place»,»esplanade». Il n’y a pas réellement de délimitation entre espace piéton et trafic routier, cependant les transitions sont assurées par un système d’espaces semi-intérieurs (cf schéma) que l’on retrouve, à l’échelle du logement gecekondu, avec le jardin. Comme on l’a vu précédemment lorsque l’on s’éloigne de la place pour aller vers les logements, des lieux de socialisation féminins existent. On remarque aussi, sur la photo prise un après midi, que les personnes présentes sont essentiellement des hommes. La plupart des habitants, que j’ai pu rencontré, de Başıbüyük sont kurdes et turcs d’Anatolie du Nord-Est dans les environs de Kars.

En lieu et place de Son Durak, le projet propose une route et un centre commercial. Les grandes parcelles aux fonctions différenciées cassent ces logiques de socialisation car c’est la congestion programmatique qui est garante de l’urbanité de la place.

Place de Son Durak et TOKI à Basibüyük (photo personnelle)

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Ces activités différentes mais proches amènent des personnes différentes à se rencontrer et à interagir ensemble. An cours de mes visites à Son durak, j’ai pu observé la facilité avec laquelle les personnes passent et s’y rencontrent. C’est un point de réunion important pour la vie politique et sociale des habitants. La centralité perdue, du fait de l’éclatement des fonctions zonées, peut aussi menacer la vivacité des échanges sociaux et politiques.

Espace intermédiaire non commerciale, à Gülsuyu, (photo personnelle)

Croquis personnel des espaces de Son Durak

Croquis personnel d’un espace intermédiaire de magasin

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C- Bouleversement urbain et désorganisation sociale

En rappelant plusieurs des logiques urbaines utilisées dans le projet de rénovation de Başıbüyük : • L’appauvrissement de la trame urbaine, qui permet un contrôle policier renforcé. • Les forces de police omniprésentes, qui habitent d’ailleurs un des immeubles TOKI. • L’éclatement des fonctions urbaines, qui casse les points de centralités. • La disparition des espaces intermédiaires de socialisation. • La disparition des espaces mutualisés et de sources de revenus complémentaires (jardin, pièce de vie, courettes...)

On peut identifier les possibles conséquences de ce type d’urbanisme sur la communauté : • Déresponsabilisation des habitants vis à vis de la communauté et de leur espace de vie. • Perte de la vivacité politique de la communauté. • Perte de certaines possibilités de socialisation ( par la disparition de dispositifs architecturaux tels que les jardins et les espaces intermédiaires ). • Apparition de coûts de vie supplémentaire, appauvrissement des habitants.

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Ce projet urbain a une mission avouée de institutionnalisation du contrôle social (cf propos d’Erdoğan BAYRAKTAR). Il conduira en fait certainement à une désorganisation sociale ou à une réorganisation sociale de ce quartier. On peut se demander si le poids de ses changements sera accepté par la population. S’ils ne le sont pas, la transformation urbaine du quartier chassera lentement les habitants initiaux. Certains préféreront peut-être déménager pour des raisons économiques, sociales ou/et de qualité de vie. Le cas de Taşoluk donne une idée de l’échec de la politique de logement social de TOKI. Les habitants revendent leur appartement TOKI pour construire illégalement leur nouvelle maison en étendant encore Istanbul par des périphéries toujours plus lointaine. Il convient alors de se demander quelle type de ville se construit à Istanbul.

Plan zoné du projet pour Basibüyük (document de la municipalité de Maltepe)

Maquette du projet des 6 tours de logements

Coupure avec le tissu urbain existant (photo personnelle)

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' 3- A l'echelle de la ville, la logique de standardisation des villes mondiales A- Le développement d’Istanbul par les projets de transformations urbaines La vallée située entre les deux collines de Başıbüyük et de Gülsuyu se peuplent de projets d’habitat collectifs pour les classes moyennes à supérieures. A défaut de s’intégrer à la ville, ces opérations sont conçues indépendamment de leur environnement direct mais connectées aux autres quartiers d’Istanbul par les autoroutes. Elles sont en fin de compte des villes en elles-même comme l’indique le nom d’une des opérations Nar City ( soit Grenade-Ville). Les autres opérations de TOKI à Bezirganbahçe, Taşoluk ou Kayabaşı suivent la même logique de déconnexion avec le tissu urbain existant aujourd’hui. Elles participent à la construction ex-nihilo des périphéries d’Istanbul. Seulement la logique pseudo-autarcique des projets pour les classes moyennes à supérieures, est rendue vivable par une ultra-mobilité des habitants. Migration pendulaire pour le travail, rencontre sur les bords du Bosphore pour les sorties... Or à Istanbul ces déplacements sont jusqu’à présent très dépendant de la voiture et représente un coût élevé. Dans les opérations immobilières TOKI, citées plus haut, les habitants relogés se retrouvent prisonniers de leurs logements périphériques.

Nar City, gated communitiy en construction voisine de Basibuyük

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A Başıbüyük la question se pose différemment. La densification des logements va libérer des terrains. Il est probable qu’une partie des terrains soient vendus par TOKI à des promoteurs pour des opérations de logements encore plus rentables. La qualité de vie potentielle de la colline (vue, climat,...), sa toute récente connexion au Métro 4 et la destruction des gecekondu par le projet de transformation urbaine augmente la valeur foncière du lieu, ce qui promet le développement de projets très lucratifs.

Si cela se produit, le bilan de ce projet de transformation urbaine pourrait être, d’une part, pour certains habitants, un déplacement du gecekondu de Başıbüyük sur les marges toujours plus étendues d’Istanbul et pour les autres, une adaptation difficile à un nouveau mode d’habiter la ville. La récupération des terrains de Başıbüyük permettra, néanmoins, à TOKI, de profiter largement de la rentabilisation de ces terrains remis au centre de l’agglomération. La fabrication de la ville ex nihilo, telle qu’elle peut être pratiquer dans les projets de TOKI ou dans ceux des gated communities, se généralisent ces dix dernières années à Istanbul et en Turquie. L’architecture standardisée qui accompagne ces projets (cf plan de logement TOKI) et leur refus de la ville, comme production accumulée dans le temps et l’espace les détache de tous contextes. Libérés d’attaches historiques ou géographiques, ils pourraient se retrouver à Istanbul, aussi bien que dans une autre ville du monde.

Si comme on l’a vu précédemment, l’adaptation des habitants des gecekondu aux appartements TOKI sera difficile économiquement et socialement, il est possible qu’une partie d’entre eux revendent leur appartement TOKI et viennent étendre la ville par sa périphérie.

Polarisation des classes sociales : TOKI et Gated Communities

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Vallée située entre les collines de Başıbüyük et Gülsuyu, la vue sur les îles des Princes et vue en arrière plan du gecekondu de Gülsuyu (photo personelle prise depuis Basibüyük)

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Ce projet mené conjointement par la municipalité de Maltepe et par TOKI, l’Administration du Logement de Masse, impose la destruction des gecekondu et le relogement des habitants dans des tours construites au centre du quartier. Aujourd’hui, la fragilité légale et la disparité des situations de cet habitat en gecekondu permet une récupération de ces terrains. TOKI, organisme privé avec les moyens légaux du public, rachète ces terrains à la propriété litigieuse dans le but final d’en maximiser leur profitabilité économique. Afin d’atteindre ces objectifs, des méthodes très critiquables sont mis en place : projets implantés dans des zones dangereuses, standardisation à l’extrême des projets, non considération du contexte urbain, haute protection policière lors des opérations de construction et contrôle policier des populations relogées.

Conclusion

L’exemple de Başıbüyük démontre, d’abord, le changement des politiques urbaines face à l’habitat des classes populaires à Istanbul. Débordés par le problème, à partir du début de l’industrialisation du pays, les pouvoirs publics avaient, dans un premier temps, préféré agir après coup en légiférant et en consolidant la confusion qui régnait autour du statut de ces habitats spontanés. Au tournant des années 2000, signifiant en Turquie, une très grave crise économique et l’arrivée au pouvoir de l’AKP, le choix du néo-libéralisme politique est fait, soutenu internationalement, pour sortir le pays d’une lourde inflation. De multiples grands projets urbains sont alors lancés à Istanbul ( les transformations urbaines n’en sont qu’une petite partie, on peut aussi citer le projet de troisième pont, celui du Marmaray ou même celui d’un canal parallèle au Bosphore). L’immobilier et la construction sont renforcés et deviennent des secteurs privilégiés pour le développement économique turc.

Avec son pouvoir d’action et de construction énorme et sa quasi-autonomie dans la prise de décision relative aux projets, TOKI commence à redessiner le visage de l’agglomération d’Istanbul. Ces immeubles de logements à bas-coût proposés pour le relogement des habitants des quartiers « rénovés », c’est à dire détruits dans le cas des gecekondu, seront sans doute désertés par une partie de ces populations pour des raisons de qualités de vie et de possibilité de survie. S’il n’est donc, on l’a vu, pas réellement question pour TOKI de proposer des logements « sociaux », qu’adviendra t-il des populations déplacées ? Peut on imaginer la construction d’une nouvelle couronne de gecekondu dans les campagnes des marges lointaines de l’agglomération, alors que, dans le même temps, des dizaines d’immeubles de ces nouvelles périphéries du développement économique seront laissés à l’abandon ?

L’accélération, toujours plus importante de l’expansion urbaine d’Istanbul, intègre rapidement des anciennes périphéries au centre. La construction de nouvelles infrastructures lourdes de transport public conduit aussi à une augmentation de la valeur foncière des ces espaces nouvellement rapidement accessibles. C’est dans cette optique que le quartier de gecekondu de Başıbüyük est ciblé pour un projet de transformation urbaine.

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Istanbul peripheral 1, projet photographique de Laurence Bovin, 2005

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Bibliographie

Livres et articles

• «Être radical, manuel pragmatique pour radicaux réalistes», Saul ALINSKY, éditions Aden, Paris, 2012 • «La misère du monde», (sous la direction de) Pierre BOURDIEU, Editions du seuil, Paris,1993 • «Le pire des mondes possibles : De l’explosion urbaine au bidonville global», Mike DAVIS, La Découverte, Paris, 2007 • «Mapping Istanbul», Garanti Gallery, Pelin DERVIS, Meriç ÖNER, Istanbul, 2009 • «La question du logement», Friedrich ENGELS, Edition Sociales, Paris,1957 • «Self Service Istanbul», Orhan ESEN, Stephan LANZ, B_books, Berlin, 2007 • «Le droit à la ville», Henri LEFEBVRE, Editions Antropos, Paris, 1967 • «Une femme des Gecekondu», Nalan TÜRKELI, Du Toits Ed, Paris, 2001 • «L’internationalisation de la métropole stambouliote : expressions et limites», Méditerranée orientale et mer Noire entre mondialisation et régionalisation, M.BAZIN, S.KANÇAL, J.THOBIE, & Y.TEKLİOĞLU, l’Harmattan/ IFEA, 2000 • « Emerging spaces of neoliberalism: A gated town and a public housing project in Istanbul », in New perspectives on Turkey, Ayfer Bartu CANDAN, Biray KOLLUOGLU, 2008 • « Mapping Urban Transformation via New Housing Projects in the City of Istanbul », in Urban Dynamics and Housing Changes, Pelin DURSUN & T. OYA EKMEKCI, 2010. • « (Re) making space for globalization in Istanbul », in Urban pulse, Ozan KARAMAN, 2008. • «Urban Transformation’ as State-led Property Transfer: An Analysis of Two Cases of Urban Renewal in Istanbul», in Urban Studies, Tuna KUYUCU and Özlem ÜNSAL, 2010 • « Urban fragmentation and class struggle », in The Istanbulite Gated Communities, Katharine SUCKER, 2009. • « Istanbul a city of intersection », in Urban Age, London school of economics and political science, 2009. • «Migrations internes vers Istanbul : discours, sources et quelques réalités», in Les dossiers de l’IFEA n°9, Observation Urbain d’Istanbul, Institut Français des Etudes Anatoliennes, 2002 • Arch+ 195: Istanbul wird grün, publication collective, 2009

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Sites internet

• Conférence débat : « Trying to understand the today’s Mass Housing Administration (TOKI) » http://oui.hypotheses.org/138 • Conférence débat : «Les transformations urbaines et la stratification sociale à Istanbul depuis les années 1990» • «TOKI au service des « banlieues de l’Islam » / Stratégies de déconcentration aux périphéries, aux dépens du foncier public.» http://www.ifea-istanbul.net/website_2/ • «Why a city should embrace its slums. An interview with David Smith» http://www.tarlabasiistanbul.com/2011/06/ • «The generic interventions, ‘grand projects’» http://inuraistanbul2009.wordpress.com/workshops/ • «Les tribulations du terme gecekondu (1947-2004) : une lente perte de substance. Pour une clarification terminologique.» Jean Francois PEROUSSE http://ejts.revues.org/index117.html • «Engagement militant et politisation des mobilisations au sein des oppositions urbaines à Istanbul», Clémence PETIT, http://echogeo.revues.org/12445 • «Bir Dönüşüm Projesi de Başıbüyük’e» http://v3.arkitera.com/news.php?action=displayNewsItem&ID=26566

Mémoire

• FONTENEAU Marie, La place de l’économie néolibérale dans le bouleversement des structures de l’habitat urbain à Istanbul, Etude du phénomène gecekondu, 2012 • TIXEIRE Marie, Bilan critique des politiques de logement social à Istanbul, 2003 • PETIT Clémence, «Transformation urbaine, mobilisations collectives et processus de politisation. Le cas du projet de rénovation urbaine de Başıbüyük, Istanbul»

Documents vidéo

• Ekümenopolis, de Imre AZEM, 2010 • Göç ( traduction française : Immigration ), Ezgi BAKCAY COLAK, 2008

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Annexes Ezgi BAKÇAY

Entretien avec Ezgi BAKCAY, membre-fondatrice d’İMECE-Mouvement d’Urbanisme Social, collectif d’activistes marxistes engagés contre la mise en place des projets de transformations urbaines lancés par l’AKP à Istanbul, professeur d’Arts Plastiques à l’université Marmara et réalisatrice du documentaire GÖÇ sur Başıbüyük en 2008. entretien réalisé en français le 22 juillet 2011

Comment est ce que vous définiriez la mission de TOKI à Istanbul ?

La marchandisation de l’espace public et de l’espace de la ville. Je le vois comme ça parce qu’il prend l’espace de la ville, la ville et il le transforme en quelque chose qu’on peut vendre. TOKI est une institution vraiment très forte juridiquement. Elle est liée à un département de l’État. TOKI a tous les droits. TOKI a le droit de tout faire dans la ville et de tout faire aux gens qui habitent dans la ville. C’est une très grande force et une pression sur les habitants de la ville. TOKI prend un quartier de la ville, le détruit et construit ses immeubles qui sont vraiment hors des conditions sanitaires. Les immeubles de TOKI sont faits avec des matériaux de mauvaise qualité car son but est de faire de l’argent. Dans le titre, TOKI est intitulé comme une institution qui doit faire des maisons pour les pauvres mais quand tu regardes ses actions, tu peux voir que TOKI construit des cités qui sont vendus aux gens riches même si ce n’est pas sa fonction initiale. Maintenant il est comme une firme privée qui gagne de l’argent, celui qui gouverne cette institution est le mari de la fille de notre premier ministre : Erdoğan. Il gagne de l’argent en utilisant la force de l’État et en détruisant la ville avec sa nature, ses liaisons sociales et son histoire. On voit seulement des immeubles TOKI dans toute la Turquie. Quand tu vas a Antalya, par exemple, tu peux voir les blocs de TOKI dans les mêmes conditions qui ne sont pas fortes : nous sommes dans un pays qui peut se détruire dans un tremblement de terre. Dans ses conditions là, les immeubles TOKI sont très faibles. C’est un grand risque pour les habitants qui doivent y vivre maintenant. Et une autre chose : par exemple à Sulukule, les gens vivaient dans des maisons à un étage. Les enfants jouaient dans les jardins mais quand ils doivent partir dans les immeubles de TOKI, on a vécu des réalités qui sont vraiment très violentes. Oui il y a quelques enfants qui sont morts à cause de ce nouveau mode de vie parce qu’ils ne sont pas habitués à vivre dans les immeubles. Les petits enfants, pendant qu’ils jouent, ils tombent par la fenêtre ou à cause des ascenceurs. Ils sont morts parce qu’ils ne savent pas y vivre.

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Est ce que, par le biais du film notamment, vous avez des idées à propos de la transformation des gecekondus ?

Oui, j’étais activiste déjà. C’est difficile de proposer un nouveau mode de vie à Istanbul mais le seul but était : « Il faut rendre la ville un centre de vie, il ne faut pas la vendre, il ne faut pas le rendre un moyen de gagner de l’argent. ». C’etait le seul slogan qu’on pouvait avoir car si on commence à proposer des projets alternatifs, il faut être à une table avec une municipalité, avec TOKI, avec l’État... Et il ne vont pas accepter nos projets. Le seul but c’est de rester dans les quartiers où on vit et les rendre plus agréable, convenable pour vivre et créer une sorte de ville où l’on peut vivre avec solidarité. Il y a des chambres, des organisations sociaux, des mouvements sociaux et des partis politiques... Tout le monde peut rendre la vie plus facile à Istanbul au lieu de partir et quitter la ville, il faut y rester et défendre sa maison et son quartier et demander ses droits de vie et de ville. Droit à la ville était un slogan important aussi. On a commencé à lire les théories sur le droit à la ville. Ca c’est nouveau en Turquie. On a commencé depuis deux ou trois ans, on a commencé à parler du droit à la ville. C’est un autre droit à côté de la santé, de l’éducation... Il y a des symposyums sur ce sujet. On a commencé à parler des gens qui venait de France, d’Angleterre et d’Allemagne. C’est parce que les mouvements sociaux, qui travaille sur la ville, sont aussi dans d’autres pays. On est entré en contact. Nous avons envoyer notre film à Paris aussi et ça devient aussi une grande communauté. Maintenant Imece travaille avec des organisations à Berlin et à Munich parce que Istanbul est très important maintenant. Mais je ne pense pas que nous avons beaucoup de chances dans ce combat parce que tu sais le directeur de TOKI est devenu ministre. C’est une catastrophe. C’est impossible. Quand nous avons vu ça, nous avons été détruit moralement parce que c’est un crime. Je ne sais pas quoi dire mais c’est comme ça. Maintenant dans les quartiers il y a des petites résistances et nous essayons de les lier mais c’est difficile car les gens ne croient pas qu’il peuvent gagner contre l’État. Cette année la police est devenue plus forte car une politique de l’État au lieu de l’armée, ils ont commencé à travailler dans la vie quotidienne avec la police. A Taksim, la police vient, prend les tables des cafés et les jettent. C’est une grande pression sur la vie quotidienne qu’on essaye de mener dans les rues et dans l’espace public. En Europe, je sais que quelque fois les gens pensent que ce gouvernement est plus démocratique car ils disent être comme ça. Mais ce sont les plus durs jours que nous vivons en ce moment à Istanbul dans mon âge. Il y a 10 ans que je suis dans ces actions là, je vois que c’est plus dur de défendre sa vie et sa ville à cause de ça les mouvements sociaux sont plus faibles.

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Comment est ce que les habitants peuvent réagir face à l’action de TOKI par exemple à Başıbüyük?

Ca a commencé avec les manifestations tradionnelles, tu sais en Turquie, la répression est très violente donc tu ne peux pas faire de manisfestations amusantes. Pendant les manifestations il faut continuer à vivre. Tu as vu dans le film aussi. Avec notre groupe, nous essayons de former un mouvement social qui participe à la politique de la vie quotidienne avec les méthode de l’art. En Turquie, il faut attirer l’attention du peuple qui est hypnotisé je dois dire. Il faut utiliser pour ça les méthodes stratégiques de l’art, le jeu et la créativité. Qu’est ce qu’on peut faire, il faut trouver des méthodes. Dans les quartiers, c’était des manifestations traditionnelles mais j’ai vu que les occupations d’immeubles était une méthode. A Ankara c’était impressionnant dans les montagnes, ils ont fait des grands feux pour signaler à l’autre côté de la ville qu’il y a de la résistance là. Ils ont envoyé des messages de l’autre côté de la ville comme ça. Il n’y a pas d’artistes dans les mouvements sociaux pour les rénovations urbaines. Les artistes en Allemagne font beaucoup de choses et orientent les manifestations et la politique. Ici ce n’est pas comme ça mais nous essayons de faire ça. Nous savons que c’est quelque chose qui touche à la vie quotidienne pour cela on doit utiliser les sentiments pour pouvoir expliquer ces idées à tout le monde parce que c’est un problème que nous partageons avec toutes les classes sociales. La ville est équivalente pour tous les groupes sociaux. En ville, nous vivons tous dans ces immeubles qui sont incroyables : ils sont comme des enfers. Les riches et les pauvres vivent dans cette ville et perdent la même chose pour les attirer il faut utiliser les sentiments et les méthodes de l’art. Je ne sais pas quelles solutions nous pouvons trouver. Aussi l’agriculture organique était une des méthodes. C’est une petite chose mais à Gülsuyü Gülensu pour protéger leur quartier ils font de l’agriculture organique et créer une ville qui peut se renouveler.

Quelle était l’action précise de ce groupe Imece?

Imece, c’est une sorte de collectif. Dans les villages en Turquie, les gens font une chose ensemble, ils s’appellent « Imece », action collective ça veut dire. Comme une association... temporelle. Ils se separent après, ce n’est pas pareil pour nous mais nous avons choisi ce nom. Pour Başıbüyük. Et nous sommes encore en train de travailler mais nous sommes un peu démoralisé. Petit a petit ils continuent. Notre groupe était le premier à travailler sur les renovations urbaines à Istanbul. Après il y avait des autres amis qui ont commencer à faire des choses. Nous sommes un groupe sans frontières, sans hiérarchie, sans autorités, nous travaillons avec d’autres orgaisations. C’est important de lier le mouvement ouvrier et le mouvement sociaux urbains. Par exemple, quand nous avons besoin de medecins, nous avons essayer de travailler avec les syndicats de médecins. Notre rôle était d’unir les forces et les résistances, leur faire faire connaissance dans une idée de collectivité de la ville.

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Après mes visites à Başıbüyük, j’ai pu voir qu’il y a un projet de détruire les gecekondus. Selon vous quel sera le projet futur ? Quelle est l’idée genérale du projet ?

Başıbüyük est un quartier qui a un panorama excellent. C’est pourquoi je vois aussi à la télé et dans les publicités, il y a des projets de grandes cités pour les riches avec des piscines et qui voit les îles d’Istanbul. Le capital veut utiliser ce quartier pour gagner plus d’argent. Le climat est important , c’est vraiment agréable et aussi le panorama est excellent. Aujourd’hui les habitants de Başıbüyük ne peuvent pas y rester longtemps, ils doivent le quitter. Je ne pense pas qu’il y aura une autre résistance car ils ont peu à peu commencer à vendre leurs maisons. La résistance, comme toujours, est affaiblie avec des accords économiques. Ils ne peuvent pas battre la municipalité. Ils doivent signer pour prendre un peu d’argent et quitter Istanbul. A l’avenir à Istanbul, il n’y aura seulement des riches, des centres de firmes et de l’industrielle culturelle. L’industrie culturelle a besoin d’Istanbul. Istanbul sera un centre financier, commercial et artistique. Mais nous ne pourrons pas continuer à y vivre car nous devrons nous battre contre l’argent que nous devons payer pour rester dans nos petits immeubles.

Lüftü SEL Entretien avec Lüftü SEL habitant du gecekondu et actuel président de l’Association pour la protection de la nature, l’embellissement et l’aménagement de l’environnement du quartier de Başıbüyük à partir de 2009 entretien réalisé en turc avec l’aide de Başak le 3 août 2011 «Les immeuble TOKI ont été construits sur le parc qui était laissé libre car c’est un endroit marécageux. Ils ( les policiers, qui ont du aider les machines de construction) sont arrivés un jour où les hommes étaient partis à Ankara pour une rencontre avec les autorités, les femmes ont défendu le terrain. Notre culture est une mosaïque, les gens font la cuisine de toute l’Anatolie et on partage. Les femmes ici, elles prennent les œufs des poules dans le jardin mais plus tard qu’est ce qu’on pourra faire ? Il faudra acheter les œufs. Les gens à Bezirganbahçe ne peuvent pas payer les factures : eau, électricité, entretien, chauffage, partie commune... Avec ma famille, je vis dans une maison de 280m2 avec mes trois frères. Nous sommes 12 personnes et nous partageons la cuisine. S’il a un appartement dans l’immeuble TOKI, ils seront séparés et ne pourront pas avoir de chambres séparées car les appartements sont trop petits. Or c’est très important dans la culture musulmane de ne pas faire dormir dans la même chambre jeune fille et jeune homme.»

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Mücella YAPICI

Entretien avec Mücella YAPICI, architecte, ingénieur, urbaniste, diplômée d’Istanbul Teknik Üniversitesi. Membre de la Chambre des Architectes de l’agglomération métropolitaine d’Istanbul, dans la branche de l’urbanisation et de l’impact environnemental entretien réalisé en anglais le 20 juillet 2011

Comment pouvez vous, par le biais de la Chambre des Architectes, contrôler l’organisme TOKI ?

Nous ne pouvons pas contrôler TOKI, TOKI est incontrôlable. Il n’est pas possible de faire des recherches sur TOKI. TOKI a été, initialement, créé par le gouvernement pour résoudre le problème du logement pour les personnes à faible revenu. Il est inscrit dans la Constitution turque, qu’il est du devoir du gouvernement d’apporter une solution à la question de l’habitat. En 1984, des crédits sont accordés aux personnes les plus pauvres pour pouvoir construire des maisons sous forme de coopératives. L’ Arsa Ofisi, organisme directement connecté au gouvernement, est crée et travaille avec TOKI sur ce problème. En 2000, suite aux changements qui surviennent en Turquie ( crise financière notamment ), aux niveaux économique et politique, toutes les lois commencent à changer en suivant la logique néo-libérale. Cela se manifeste par de grandes lois pour rendre la ville rentable et un gros budget accordé au secteur de la construction. TOKI apparaît alors comme un outil pour vendre les terrains publics aux entreprises privées et internationales. La banque Emlat donnait des crédits aux particuliers pour construire leur maison. TOKI était, à ce moment-là, connecté au vice-président. Puis TOKI est autorisé à ouvrir des bureaux locaux et devient lié au Ministère de la construction. Son budget central est mis sous contrôle et redevient connecté au vice-président. Maintenant les contrôleurs ne contrôle plus. L’Arsa Ofisi a été fermé et il n’y a plus de contrôle du budget. S’ensuit une autorisation de partenariat avec les compagnies privées et les municipalités. La loi 775 dite Gecekondu Yasası ( loi du gecekondu ) se divise en trois possibilités d’action : la réhabilitation des quartiers dégradés, l’éviction des populations et la construction de nouveaux immeubles. TOKI devient un monopole, qui possède beaucoup de terrains et pas de contrôle sur son budget. A partir de 1994, TOKI est une organisation à but non lucratif. Ensuite TOKI se transforme en entreprise lucrative en position de monopole sur le marché. L’organisme peut faire des partenariats avec entreprises privées et municipalités. Il est en même temps capable d’expulser les habitants de leur terrain, de produire des plans d’urbanisme et de les approuver luimême. Son monopole dans le domaine de la construction lui permet alors d’utiliser le pouvoir du gouvernement.

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Selon vous, l’espace public crée par TOKI est-il compatible avec la culture et les habitudes de vie turque ?

Jamais ! Seulement à Istanbul, ils ont construit 500 000 maisons sans jamais utiliser un architecte-designer. Ils utilisent le même plan pour les immeubles à Kars et à Antalya. Ils utilisent les espaces publics disponibles existants, notamment les parcs, pour construire des nouveaux immeubles. Ils peuvent supprimer ces espaces publics existants car ils font les plans eux-mêmes sans concertation. Ils ne pensent pas qu’il y a 20 000 personnes, par exemple, qui vont habiter et qu’elles ont besoin d’espaces publics.

Qui sont les architectes de TOKI ?

Les projets sont des projets types recopiés à volonté avec une logique de « copier-coller ». Pour des terrains différents, il n’y a pas de projets différents. Il n’y a pas d’architectes.

Est ce qu’il est possible de proposer des projets alternatifs dans le cadre de la transformation des gecekondus ?

Le problème du logement est énorme et il pourrait être résolu si TOKI était une organisation non lucrative. Maintenant, leur but est de créer du profit, pas de résoudre le problème du logement. Avant d’avoir des projets alternatifs, nous aurions besoin de droits politiques alternatifs. Le droit au logement doit se résoudre sans organisation à but lucratif. Ils devraient commencer à penser avec les droits de l’Homme. Une maison ou un immeuble doit être conçu pour un environnement particulier et une population particulière. Ce n’est pas un problème de projet mais un problème politique plus général et aussi un problème éthique.

Comment imaginez vous Istanbul dans le futur si les projets de TOKI continuent ?

S’ils continuent cette politique, cela mènera à des villes mortes et peut être à des squatts de ces immeubles vides. Il y a quinze ans, en Turquie, tout le monde avait un refuge ou un logement que ce soit une construction légale ou illégale. Avec les projets de TOKI, il y a plus de sans-abris maintenant. Le marché de la construction est en croissance de 30% cependant les architectes et les ingénieurs perdent leur travail. Les professionnels possédant un savoir technique dans ces secteurs sont en train de perdre leur travail alors que le secteur est en plein essor !

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Quelle est pour vous la véritable mission de TOKI ?

En tout cas, la mission n’est pas de résoudre le problème du logement. Ils sont plutôt intéressés dans la finance et l’économie. La preuve en est qu’ils ne construisent plus seulement du logement mais aussi des routes, des hôpitaux... Ils travaillent aussi avec le Nigéria, bientôt ils seront une agence. TOKI est intouchable. De plus, comme les pouvoirs politiques espèrent profiter de l’organisme, ils n’imposent rien à TOKI. Dans la politique néo-libérale actuelle, le secteur le plus facile à développer pour faire du profit est l’immobilier et la construction au détriment de l’industrie et de l’agriculture. Il y a des problèmes écologiques et de sur-peuplement qui ne permettent pas à la ville d’être durable. Selon moi, cela peut se terminer par une grosse catastrophe. Un gouvernement autoritaire est en train de naître et un régime totalitaire viendra pour contrôler tout cela.

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Adem KAYA Résumé de l’entretien avec Adem KAYA, actuel «muhtar» (maire CHP de Başıbüyük dans la municipalité de Maltepe) depuis 2009, Ancien président de l’Association pour la protection de la nature, l’embellissement et l’aménagement de l’environnement du quartier de Başıbüyük (2006-2009) entretien réalisé en turc avec l’aide de Başak le 2 août 2011

A propos de son parcours politique

Il est élu en 2009, suite aux événements qui se produisent à Başıbüyük en 2008. Dans sa campagne électorale, il s’ était opposé à Ayhan KARPUZ, ancien muhtar et partisan du projet de transformations urbaines TOKI sur le quartier. Il est l’un des fondateurs de l’Association pour la protection de la nature, l’embellissement et l’aménagement de l’environnement du quartier de Başıbüyük. Grâce à sa position d’opposant aux projets TOKI, à travers son association, il gagne en popularité auprès des habitants et réussit à se faire élir sous les couleurs du CHP dans un quartier traditionnellement conservateur votant pour l’AKP.

A propos de la politique de TOKI

Pour lui, la mairie d’arrondissement ( muhtarlık) n’est pas encore au niveau de proposer des projets alternatifs. Cependant le projet de TOKI ne les satisfait pas complétement. Le projet retirant, pour lui, la convivialité du quartier comme par exemple les discussions dans les jardins des maisons. L’organisme TOKI a des liens évidents avec le pouvoir, qui discrédite sa mission pour Adem KAYA. M. Erdoğan BAYRAKTAR, ancien président de TOKI est actuellement Ministre de l’environnement et de l’urbanisme. Dans ce cadre il est dur de s’opposer ou de proposer des alternatives à la politique de TOKI.

A propos de la propriété des gecekondus et du relogement

Certains habitants possèdent des Tapu (titre de propriété accordé après construction des gecekondu), alors que d’autres n’en n’ont pas. Par conséquent, le processus de relogement des familles est compliqué. Certains gecekondu regroupent souvent plusieurs groupements familiaux ( deux frères et leur femme et enfants respectifs par exemple). La propriété du gecekondu n’est pas clairement définie et lorsque la municipalité et TOKI, demandent aux habitants qui est propriétaire du logement, des conflits se créent. S’il y a un différend, le processus d’attribution est stoppé. Les différends et intérêts personnels resortent ou commencent, selon Adem KAYA, à partir du moment où on instaure un cadre légal. Généralement, auparavant, les conflits étaient réglés par la notion d’honneur et de liens familiaux.

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Ayhan KARPUZ Résumé de l’entretien avec Ayhan KARPUZ ancien «muhtar» (maire AKP de l’arondissement Başıbüyük dans la municipalité de Maltepe), actuellement agent immobilier à Başıbüyük réalisé en turc avec l’aide de Başak le 2 août 2011

A propos de sa position politique

Il a quitté son poste de muhtar en 2009. Son bureau fut détruit par des lancers de pierre des habitants furieux de son consentement au projet de construction de six tours TOKI sur le parc municipal. Il fait parti du parti AKP, dirigeant alors la Turquie et la mairie d’Istanbul.

A propos des projets de transformations urbains

Les projets de transformations urbaines sont décidés par la municipalité de Maltepe, TOKI et l’IBB (municipalité d’Istanbul). Il n’y a pas de consultations du muhtar avant le début du projet et il n’y a pas non plus de possibilités de changement.

A propos de la position des habitants

Selon lui, les habitants sont maintenant convaincus de l’utilité du projet et des progrès que cela amènerait au niveau de l’eau chaude et de la qualité de vie en générale. Il nous montre des images de la résistance des habitants en 2008 (manifestations, occupations du terrain, émeutes contre les forces de police) puis l’article « Lüften evim yık » ( en français « S’il vous plaît, détruisez ma maison ». Selon lui, tout le monde a rejoint l’idée de relogement de la municipalité de Maltepe et souhaite intégrer les logements TOKI. Il nous explique le projet avec le zonage des activités et la zone de destruction des gecekondus.

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