Issuu on Google+

ALBERT COHEN DENIS ROSTAGNAT préface CARL LEWIS


LA LÉGENDE DU

100M

PREFACE de CARL LEWIS D

ifficile de trouver une épreuve sportive aussi simple que le 100m. Pas d’équipement superflu. Pas de pauses. Pas de partenaires pour vous aider. Et une seule terrible issue : le premier qui arrive a gagné. Et c’est partout pareil, dans le monde entier. Le 100m franchit toutes les frontières et représente le même challenge peu importe où il se court.

toutes générations confondues, que le 100m. C'est peut-être pour cela que ma carrière a été jalonnée de tant d’opportunités et d’expérience incroyables, dans tellement d’endroits différents, que ce soit sur la piste ou en dehors.

I

l y a une chose dont je suis certain : si vous m’aviez vu courir quand j’étais petit, vous n’auriez jamais cru que j’allais avoir une telle carrière sur piste ou dans les stades. En tout cas certainement pas sur la scène internationale. Ni aux jeux Olympiques.

D

ifficile aussi de trouver une épreuve d’athlétisme aussi immuable que la course à pied. Le premier qui arrive a gagné. C’est ce qui fait qu’on gagne ou pas. Que ce soit un jeune de banlieue qui lance à un copain « Le premier qui arrive au bout de la rue a gagné » ou un fils d’agriculteur qui dise « Je pari que j’arrive avant toi à la rivière », le premier qui arrive a gagné. Et c’est aussi cela qui compte pour les jeux Olympiques ou pour n’importe quelle compétition.

E

nfant, je n’avais rien d’un athlète. J’étais trop petit pour mon âge. En fait, j’étais le gringalet de la famille et mes parents qui étaient tous les deux entraîneurs dans un club d’athlétisme dans le New Jersey, pensaient qu’il en serait toujours ainsi. Nous avions l’habitude d’organiser des courses sur une piste imaginaire dans le jardin derrière notre maison et j’ai perdu contre presque tous nos voisins, même contre ma sœur Carol qui avait deux ans de moins que moi.

B

ien sur aux jeux Olympiques nous représentons des nations. Les journalistes et les caméras de télévision nous suivent partout. Mais quand on y est vraiment, quand le moment est enfin arrivé : »A vos marques ! Prêt ! Partez ! » qu’est-ce-qui nous différencie des gosses ? Rien du tout, parce que c’est encore le premier qui arrivera qui gagnera.

L

i vous combinez la simplicité de la course à pied avec l’aspect immuable de cette épreuve, je pense que vous comprendrez facilement pourquoi le 100m est si populaire. Presque tout le monde de quelque nationalité qu’il soit, jeune ou vieux, sportif ou non sportif, est sensible à ce que nous faisons car presque tout le monde comprend et apprécie la course à pied.

a situation ne s’améliorera pas durant mes premières années de collège. Le pire fut en deuxième année, lors d’une course de relais où mon équipe était largement en tête. Quand mon tour est venu de courir, j’ai pris un tel retard que je nous ai fait perdre tout espoir pour le Championnat d’Etat. Mes équipiers m’en ont terriblement voulu. Cela a vraiment été une expérience horrible. Mais j’ai pu ainsi m’isoler et prendre une décision que je n’oublierai jamais. Je ferais tout mon possible pour travailler plus, m'entraîner plus et apprendre à être plus compétitif.

B

I

S

ien sûr la course à pied n’est pas la seule épreuve sportive à être extrêmement populaire sur le plan international. Il y en a beaucoup d’autres et pourtant, peu d’entre elles, voire aucune, ne touchent aussi profondément les gens,

l a d’abord fallu que je me fixe des objectifs. Mes parents croyaient beaucoup à cette méthode. Certains de mes équipiers se moquèrent de mes objectifs en sprint et en longueur. Mais je n’allais pas en changer sous prétexte que ça

2

les faisait rire. Quand je fus enfin aussi grand et aussi fort que mes copains de classe, je réussis peu à peu à atteindre les objectifs que je m’étais fixés, et à les dépasser…

vainqueur, homme ou femme, est celui qui est capable de se relaxer et de faire de son mieux pour maintenir sa vitesse jusqu’au bout.

P

royez-moi, c’est beaucoup plus facile à dire qu’à faire. C’est pour cette raison que mon coach Tom Tellez et que les gars avec lesquels je m’entraîne au Track Club de Santa Monica ont toujours joué un rôle crucial dans ma carrière. J’adore m’entraîner à Santa Monica car nous savons toujours où nous sommes. Durant toutes ces années, tellement de grands sprinters s’y sont entraînés (Leroy Burrell, Mike Marsh, Joe DeLoach, entre autres) que nos séances d'entraînement quotidiennes ressemblent à des compétitions mondiales. Il est difficile d’envisager un meilleur environnement pour former un sprinter. C’est pourquoi nous croyons tous qu’il sera toujours possible à l’un d’entre nous de battre le record du 100m. Comme ce livre le montre, il a fallu un siècle de résultats pour faire les records sur piste ou sur terrain et pour améliorer le record du 100m de moins d’une seconde !

C

ourtant au fur et à mesure que je progressais et même lors de mes premières participations à des compétitions internationales, je me suis toujours forcé à me rappeler qu’au 100m, on ne progresse généralement que par étapes, petit à petit. C’est comme cela que les records du monde ont été améliorés au fil des années. Et pour un sprinter, ou une sprinteuse, c’est le meilleur moyen de planifier sa progression. Petit à petit.

C

ela peut paraître paradoxal, mais le meilleur moyen de courir vite, c’est de progresser lentement. Il est aussi important d’apprendre les aspects techniques du 100m qu’avoir un don naturel pour cette course. C’est peut être même le plus important.

J

uste un exemple : beaucoup de gens pensent que pour gagner le 100m, il suffit de démarrer en trombe des starting blocks et de courir aussi vite que possible jusqu’à la ligne d’arrivée. C’est faux. On ne peut pas continuer à gagner de la vitesse tout au long de la course, c’est impossible. Dans la plupart des cas, le vainqueur n’est pas celui qui accélère le plus mais au contraire, celui qui décélère le moins. Le

M

a thèse du progrès par étapes est donc confirmée. Il n’y a rien à ajouter. Depuis que je suis petit, ces longues années de travail m’ont au moins appris une chose : on peut toujours s’améliorer. Nous, les athlètes, nous nous fixons encore des objectifs. Et je vous fais une promesse : vous n’avez encore rien vu.

Carl Lewis

3


LE 100M L

10’’75, " 10 secondes 3/4 "

e 100m. Compétition "reine des Jeux Olympiques". Epreuve mythique car lumineuse, intransigeante, où la moindre faute peut ruiner en moins d’une seconde des années d’effort, où le talent jaillit comme la lumière. Un siècle d’émotions, de joies, de désespoirs, de cris, de larmes, d’inventions, d’efforts, de sueur, pour un gain…d’une seconde ! Une seconde et deux centièmes très exactement, gagnés entre le premier record officiel de Lippincott en 1912 et Usain Bolt.

plus exactement, c’est donc le temps de référence, la base de départ de notre épopée. Obtenu qui plus est sur une surface difficile, sans l’aide des starting-blocks au départ (leur apparition date de la fin des années 20). C’est un beau début, même si le chronométrage manuel est évidemment très loin d’être aussi fiable que l’électronique que nous connaissons. Mais comme on n’était pas là pour vérifier…

Tout ça pour ça ?

ous sommes donc en 1891. En France, un jeune homme de 28 ans lutte déjà pour la reprise d’une vieille idée : l’Olympisme. Mais un Olympisme qui ne réunirait pas que des athlètes de deux villes, avec uniquement de la course à pied, et seulement sur une journée, comme au temps des Grecs de l’Antiquité. Un Olympisme à l’échelle mondiale qui réunirait « tous les pays, toutes les races, toutes les religions ». Ce jeune, c’est le Baron Pierre de Coubertin. C’est lui qui rétablira les Jeux Olympiques en 1894, inaugurant deux ans plus tard les premiers Jeux de l’ère moderne à Athènes. C’est donc un peu à lui que nous devons l’avènement du 100m comme « épreuve reine des Jeux » et donc du sport en général.

1912-2012 histoire d'un record

pu accrocher les 10’’4) ne pourront remettre en cause ce «record». Si nous mettons le mot record entre guillemets, c’est qu’il n’en est pas un : la liste officielle des records du monde d’athlétisme ne commence en effet qu’en 1912, date de création de la Fédération Internationale (IAAF).

(10’’5 le 13 août 1905 à Braunschweig) ne figurent sur les plaquettes de la Fédération. Celles-ci ne commenceront à être gravées qu’en 1912. Rendez-vous donc sur les bords de la Baltique, à Stockholm, pour les cinquièmes Jeux Olympiques de l’ère moderne…et le premier record du monde du 100 m de l’histoire.

A

insi, ni Luther Cary, ni le Suédois Knut Lindberg (10’’6 le 26 août 1906 à Göteborg), ni l’Allemand Richard Rau

N

L’avancée peut paraître ridicule aux yeux du profane. Elle est gigantesque.

U

ne seconde, c’est ce qui sépare la voiture à vapeur de la Formule 1, la première photo de la télévision en 16/9ème, les premiers téléphones de Graham Bell d’Internet, la Terre de la Lune. Alors…direction la Lune ! Le voyage commence en fait à Paris en 1891, un beau jour de juillet – le 4 – sur l’herbe. En effet, à cette époque, les pistes synthétiques n’existaient pas, on courait comme on pique-niquait…enfin presque. Ce jour-là donc, c’est à un Américain en tournée à Paris avec son équipe du Manhattan Club que revient le premier record du 100 m de l’histoire : Luther Cary, déployant ses longues jambes sur la piste en herbe du Racing Club de France, devance l’Espagnol De Zevallos et les Français Blanche et Tournois de près de dix mètres, et bloque le chrono manuel à 10’’75.

C

urieusement, concernant le 100m, les J.O. ne seront pas un lieu de records du monde, sauf en 1988 dans des conditions très particulières, nous y reviendrons, et en 2008 avec un extra-terrestre prénommé Usain. Comme si l’épreuve reine s’évertuait à ne pas (trop) éclipser les autres lors de la compétition reine… Mais revenons à Luther Cary. Mine de rien, notre homme aux bras ballants a réussi un authentique exploit, qui ne sera effacé que 21 ans plus tard. Car ni l’Américain Burke aux Jeux d’Athènes (12 secondes), ni Franck Jarvis (médaille d’or à Paris en 1900 en 11 secondes), ni Walter Tewksbury (10’’8 en demi-finales), ni même le génial Américain Arthur Duffy (terrassé par une déchirure à 20 mètres du fil en finale à Paris alors qu’il menait largement et aurait

A

cette époque, le 100m n’était pas populaire comme maintenant. On lui préférait le 100 yards (91,44 m), épreuve très prisée des étudiants américains. Comment l’une a-t-elle pris la place de l’autre ? Difficile de répondre. Sans doute l’internationalisation de ce sport a-t-elle contraint les autorités sportives à adopter une mesure universelle. Or, le yard est une mesure employée seulement dans les pays anglophones.

4

RECORD DU MONDE…INAUGURAL

L

mètres de l’arrivée. Blessé au tendon à quelques foulées du fil, il remporte quand même la course (en 10’’7, sans doute aurait-il fait mieux que Lippincott s’il ne s’était pas blessé) avant de s’enfuir en pleurant dans les vestiaires. Drew ne pourra pas défendre ses chances en finale, laissant la médaille d’or à son compatriote Ralph Craig (10’’8). Il ne sera jamais champion olympique, jamais recordman du monde…

e premier record du monde officiel du 100m passe complètement inaperçu ! Seuls les statisticiens auront retenu ce nom : Lippincott, et ces chiffres : 10’’6. Pourquoi tant de mépris ? Deux raisons essentielles à cela : 1 – Son auteur, Donald Lippincott, un Américain peu connu, réussit le meilleur temps des premières séries. La Fédération Internationale venant d’être créée, il faut bien un premier nom sur la liste des recordmen du 100m. Ce sera donc Lippincott, qui malheureusement ne pourra jamais confirmer son exploit et sera rapidement écarté de la course à la médaille d’or.

C’est ainsi que le nom de l’obscur Lippincott est resté dans les annales. De lui, on ne sait pas grand-chose, seulement que la guerre de 14, qui empêche toute compétition d’envergure (et notamment les JO de 1916 prévus à Berlin) fera de lui le recordman d’une décennie. Car vers la fin des années 10 apparaît la nouvelle star de la compétition : Charles Paddock, le sprinter bondisseur.

2 – La star du 100m est un Noir américain de 22 ans, petit et costaud (1m72 pour 72 kilos) : Howard Drew. Tous les yeux sont braqués sur cet athlète explosif, qui se balade littéralement en demi-finale jusqu’à quelques

5


SOMMAIRE CHARLES PADDOCK,

9

JIM HINES,

39

pour l’éternité

Les starting-blocks…

10

EDDIE HART et REYNAUD ROBINSON,

40

Percy Williams,

11

Valeri Borzov,

41

Edward Tolan,

12

STEVE WILLIAMS

44

Eulace Peacock,

13

Silvio Leonard

45

Ralph Metcalfe,

14

Harvey Glance

46

Jesse Owens,

17

Don Quarrie

47

J.O. de Berlin :

19

J.O. de MONTREAL

48

Harold Davis,

20

j.o. de moscou

50

Barney Ewell et Lloyd LaBeach,

21

Calvin Smith

51

J.O. DE LONDRES

22

Carl Lewis,

53

Mac Donald Bayley,

22

Ben Johnson,

57

J.O. d’Helsinki :

23

J.O. de Séoul :

58

Hector Hogan,

24

Leroy Burrell,

60

Heinz Fütterer,

24

Carl Lewis,

62

Bobby Morrow,

27

Linford Christie,

66

IRA MURCHINSON

28

Leroy Burrell,

68

WILLIE WILLIAMS

29

Donovan Bailey,

70

LEAMON KING

30

Maurice Greene,

72

RAY NORTON et CHARLES TIDWELL

31

Tim Montgomery,

76

ARMIN HARY

32

Justin Gatlin :

78

JO DE ROME :

32

Asafa Powel,

80

BOB HAYES

35

Usain Bolt,

82

ENRIQUE FIGUEROLA

36

J.O. de londres

89

LE MUR TOMBE

37

Christophe Lemaitre,

92

6

l’homme volant

prêt ?…partez !

le premier… au dixième ! petit sprinter devenu grand vent fort et muscles fragiles « Michigan Express » la perfection

le sport plus fort que la politique le meilleur finisseur du monde la transition de l’après-guerre un 100m de transition styliste sans couronne

la victoire la plus inattendue de tous les temps piégé par les femmes ! l’étoile filante

l’homme de Melbourne départ canon !

un record contesté roi d’octobre

destins parallèles

le coup de tonnerre Hary au sommet l’ouragan

une belle carrière 20 juin 1968

7

l’illusion américaine sans lutte finale !

l'ogre privé de dessert poids plume chez les poids lourds le petit Poucet

le dernier manuel ! grandes premières

les absents ont toujours tort le météore

King Carl première ! triomphe romain avant la débâcle le scandale du siècle le faux frère

le roi devient dieu un KO en or

le roi est mort, vive le roi ! le souffle de la Jamaïque le pitbull

la descente aux enfers or, dopage et rêve américain premier prince jamaïcain l’éclair

"Je suis une légende" la revanche du timide


10.4 Redlands 1921

CHARLES PADDOCK l'homme volant 1 920. Jeux Olympiques d’Anvers, en Belgique. Le début de l’après guerre et des « années folles ». Seul le temps n’est pas très folichon dans ce port de la mer du Nord. Car le monde ébahi voit apparaître sur la cendrée du stade d’Anvers un curieux Texan de 30 ans, petit et râblé (1m71, 75 kilos), qui, selon de nombreux spécialités « ne sait pas courir », mais qui montrera qu’il sait gagner. Et de quelle manière ! Charles Paddock, puisque c’est de lui qu’il s’agit, a en effet l’habitude de terminer ses courses par un bond de 4 m à proximité du fil. Un peu comme un sprinter cycliste qui « jette » son vélo sur la ligne d’un dernier coup de rein. C’est selon lui ce qui lui permet d’attacher la médaille d’or à son compatriote Kirsey. Les experts sont dubitatifs. Et la comparaison ne pourra jamais être établie, puisqu’aucun autre coureur ne reprendra cette habitude pour le moins originale. N’empêche que Paddock, qui court sans style mais de manière très puissante, se moque des critiques en déclarant à qui veut l’entendre : « le sport est un jeu », est devenu la vedette – et l’attraction – de l’athlétisme mondial. Il le restera pendant de longues

8

J.O. d'anvers 1920

Charles Paddock a l’habitude de terminer ses courses par un bond de 4 m à proximité du fil...

j.O. de Paris 06/07/1924

années. Après sa médaille d’or en 1920, il connaîtra son firmament l’année suivante, près de chez lui, en Californie. La « mise en jambes » s’effectue en mars sur le stade de Berkeley, à l’université de San Francisco. Paddock égale deux records du monde : celui du 100 yards (9’’6) et celui du 220 yards (20’’8). Mais l’apothéose reste à venir. Nous sommes le 23 avril 1921, à Redlands, près de Los Angeles. Aujourd’hui le record du monde du 100m va tomber. A une moyenne de 34,61 km/h, Charles Paddock devance nettement Vernon Blenkiron, et réussit à couper le fil dans un dernier saut en 10’’4. Le précédent record avait tenu neuf ans. Celui-ci en fera autant… pour l’IAAF, car la légende de l’athlétisme va connaître l’une de ses plus belles pages deux mois plus tard, le 18 juin. Pasadena, à coté de Los Angeles, est baigné de soleil. C’est là, sur la piste en cendrée, que la Southern Pacific Association a décidé d’organiser deux tentatives de records : l’une sur 200 yards, l’autre sur 110 yards. Sur cette dernière distance, les dizaines de milliers de spectateurs assistent à un "remake" de la course

9

de Redlands. A ceci près que l’habituel second, Blenkiron, finit cette fois à plus de 2m de Paddock. Lorsque celui-ci franchit la ligne (dans les airs, comme d’habitude), les chronométreurs n’en croient pas leurs yeux : 10’’2. Record du monde battu de 2 dixièmes. 10’’2 sur le 110 yards, quel rapport avec le 100m, allez-vous nous dire ? L’IAAF ne l’établira pas, ce rapport, et pourtant… 110 yards, cela représente exactement 100,58m. Autrement dit, si Paddock a réalisé 10’’2 sur 100,58m, il a fait encore moins sur 100m ! Cette notion de «qui peut le mieux peut le moins», l’IAAF ne l’appliquera pas, en vertu de règlements encore bien contraignants. C’est ainsi que Paddock ne battra pas le record de Paddock, et que ce temps ne figurera jamais au palmarès du 100m. Le malheur des uns faisant – c’est bien connu – le bonheur des autres, cette décision fera la joie du canadien Percy Williams. Mais beaucoup plus tard, en 1930. En attendant, les années 20 sont celles de Paddock qui domine le sprint international, même s’il ne retrouvera jamais l’état de grâce de cet après-midi à Pasadena.

CHARLES PADDOCK


10.3 toronto 1930

Les starting-blocks… Prêt ?… Partez !

PERCY WILLIAMS le premier… au dixième ! U

L

a fin des années 20 est une période charnière dans l’athlétisme. Survient en effet une innovation technique qui, sans être révolutionnaire, s’avère importante : les starting-blocks. Avant cette trouvaille, les athlètes creusaient un trou dans la piste pour caler leur pied d’appui ! Opération longue, fastidieuse… et peu indiquée pour préserver la qualité du sol. D’ailleurs la majorité des athlètes se plaint de la piste d’Amsterdam où se déroulent les Jeux de 1928. Le fait est que le vainqueur, Percy Williams, futur recordman du monde, ne réalise que 10’’6 en finale du 100m. Il est donc temps de trouver le « truc » qui ne fera pas perdre de temps aux athlètes lors des départs sur la cendrée. Les starting-blocks naissent de l’esprit ingénieux de deux entraîneurs américains, Georges Breshnahan et William Tuttle. Ils calculent qu’ils permettent un gain de temps de 34 centièmes de seconde, soit l’équivalent de 30 centimètres. Le résultat est immédiat : le record du 100 yards est battu par l’Américain George Simpson. Mais l’IAAF ne reconnaît pas cette innovation technique, elle ne le fera qu’en 1937. C’est donc sans starting-blocks que le record du 100m sera d’abord égalé par Edward Tolan, puis battu par Percy Williams.

J.O. DE LOS ANGELES 1932

Eddie Tolan au départ d'une course

les athlètes creusaient un trou dans la piste pour caler leur pied d’appui ! 10

n peu comme Donald Lippincott, le canadien Percy Williams est resté le sprinter d’une course. Coup de chance ou coup du destin, cette course, il la dispute chez lui, au National University Stadium de Toronto. Nous sommes en 1930, et l’IAAF vient d’officialiser le chronométrage au dixième de seconde. Jusque là, en effet, on découpait la seconde en cinquièmes : 10 ‘’ 3/5 pour Lippincott, 10’’2/5 pour Paddock. Mais l’amélioration des techniques de chronométrage (on connaissait le chronométrage au centième de seconde mais il n’était pas officiel) est prise en compte par la Fédération pour affiner les temps. Percy Williams est donc le premier recordman du monde au dixième de seconde. L’exploit a lieu le 9 août 1930. Williams n’est pas le meilleur sprinter du moment.

Quelques semaines auparavant, il a été largement battu par Tolan. Mais c’est à Vancouver, sur la piste qui descend. Et s’il a remporté deux médailles d’or à Amsterdam en 1928 (100m et 200m), c’était plus pour avoir profité des blessures ou méforme des ses adversaires. Ce 9 août, les meilleurs ne sont pas là : pas plus Tolan que Simpson. Ce qui n’enlève rien au mérite de Williams. On peut même dire que ce record, le Canadien est allé le chercher tout seul : le second, John Fitzpatrick, termine à 3 dixième, c’est dire s’il ne l’a pas poussé dans ses retranchements. 10’’3, record du monde pour Percy Williams, ce sera son dernier fait d’armes. Coincé entre le virevoltant Paddock et le prochain recordman, un certain Jesse Owens, Williams est sans doute resté la moins médiatique des stars du 100m.

j.O. de AMSTERDAM 1928

11

PERCY WILLIAMS


10.3

10.3

J.O. de LOS angeles 1932

oslo 1934

EDWARD TOLAN

petit sprinter devenu grand

L

orsqu’on mesure 1m66, que l’on pèse 65 kilos tout mouillé e que l’on porte en toutes circonstances des petites lunettes rondes pour myope, on n’est apparemment pas taillé pour devenir une star du sprint. C’est pourtant ce que va réaliser l’Américain du Colorado Edward Tolan à la fin de la décennie. Après avoir égalé deux fois les 10’’4 de Paddock en 1929 (le 8 août à Stockholm et le 25 août à Copenhague), Tolan réussit l’exploit à Vancouver : 10’’2 ! Il devance nettement son

compatriote George Simpson, et… le Canadien Percy Williams. Malheureusement, la piste du stade de Vancouver n’est pas plate ! Elle descend légèrement. Comme de plus le calcul de la puissance du vent n’a pas été fait, le record n’est pas homologué. Tolan se vengera aux Jeux Olympiques de Los Angeles en 1932, en arrachant la victoire à son compatriote Metcalfe, en… 10’’3. Record du monde battu ? Non, égalé seulement. Car entretemps est passé Percy…

EULACE PEACOCK vent fort et muscles fragiles

A

J.O. DE LOS ANGELES 1932

12

EDWARD TOLAN

vant d’évoquer le prochain recordman du monde et champion olympique, un mot sur celui qui aurait pu entrer dans la légende de l’athlétisme si… Eulace Peacock est un Noir américain bâti comme un joueur de football : 1m80, 82 kilos, il dégage une impression de puissance extraordinaire. Venu de l’Alabama, il a tout juste 20 ans lorsqu’il termine 3ème derrière Metcalfe et Owens aux Championnats universitaires, en 1934. Cette même année 34 sera pour lui l’année où il égalera le record de Williams, plus d’un mois avant que Metcalfe ne réussisse le même exploit. L’événement a lieu à Oslo, en Norvège. Car les bons résultats américains de Peacock lui ont permis d’aller monnayer son talent en Europe. Ce 6 août 1934, sur la piste de l’international Bislett Stadium, il est 19 heures lorsque Peacock s’élance. 10’’3 plus tard, il devient recordman du monde exæquo. Un véritable exploit, car il est obligé de courir seul ou presque, ses adversaires européens n’étant pas vraiment de taille : le deuxième, Torgeir Brandola, termine à une demi-seconde. Ce ne sera pourtant pas le plus grand exploit d’Eulace Peacock… L’année suivante, à Lincoln (Nebraska),

Peacock ne fait qu’une bouchée de Metcalfe et Owens aux Championnats des Etats-Unis. Sous le soleil écrasant du mois de juillet, en plein Middlewest, le public américain assiste à l’une des plus belles courses de l’histoire. Outre les trois sprinters noirs précités, on retrouve en lice deux blancs de niveau mondial : George Anderson et Foy Draper. Personne ne pourra rien contre la puissance de Peacock : pas plus le retour phénoménal de Metcalfe (battu d’un demi mètre) que la technique de Owens (à un mètre du vainqueur). Le temps ? 10’’2 ! Record du monde !... non homologué, car le vent soufflait trop fort : 3m80/s. Record du monde ou médaille d’or aux J.O. de Berlin de1936, tout le monde pressent une récompense pour Peacock qui bat deux fois Owens en 1935 et égale une nouvelle fois le record du monde en août, à Bâle (Suisse). Cette récompense ne viendra jamais : un mois avant les sélections olympiques, Peacock – qui vient encore de battre Owens sur 50 yards – se blesse au mollet lors d’une course à Cleveland. Sa musculature trop fragile aura eu raison de son talent… et de son palmarès. Car une fois rétabli, Peacock ne retrouvera jamais le niveau qui était le sien. La voie est libre pour Jesse…

13

EULACE PEACOCK


10.3 OSAKA 1934

RALPH METCALFE " Michigan Express "

D

e cet express, on peut dire qu’il n’est jamais arrivé au bon moment. Ce n’est pourtant pas faute de talent. Mais Metcalfe est resté au 100m ce que Poulidor a été au Tour de France cycliste : jamais en jaune… Celui qui fut le rival malheureux de Tolan aux J.O. de Los Angeles (battu par la photo finish pour quelques centimètres), est aux antipodes de son bourreau d’un jour. Grand (1m82), d’une stature imposante (83 kilos, une belle bête), ce Noir américain venu d’Atlanta, futur député de Chicago, est la découverte de l’année 1932. Une année qu’il commence d’ailleurs en fanfare en… battant le record du monde du 100m en 10’’2 ! Pourquoi ce record n’est il pas resté dans l’histoire ? Apparemment, en ce 11 juin, à Chicago, les conditions étaient irrégulières : le vent soufflait, mais dans les limites permises, la compétition (Championnats universitaires américains) était officielle, bref ce 10’’2 avait tout pour être le nouveau record du monde. En fait, nul ne saura jamais pourquoi l’IAAF n’eut pas à connaître ce record. Mais si le dossier n’arriva jamais jusqu’aux instances supérieures, c’est peut-être du fait de la sévère concurrence que se livrait à l’époque l’AAU (Fédération universitaire américaine) et la NCAA (Fédération Américaine d’Athlétisme).

Pas de record du monde, donc, pour Metcalfe, pas de titre olympique, on l’a vu, pourtant l’Express du Michigan domine autant que faire se peut le sprint en ce début des années 30. Jamais un athlète n’aura égalé autant de fois le record du monde : en dehors de la course de Chicago, Metcalfe réussira six fois 10’’3 : en quatre occasions, le record ne sera pas homologué, et cela pour diverses raisons (concurrence inter fédération, ou plus simplement, vent arrière trop fort, ou non-reconnaissance de la compétition). Heureusement Ralph Metcalfe restera sur les tablettes de la Fédération internationale grâce à une exceptionnelle tournée au Japon fin 1934 : à Osaka tout d’abord, à Dairen ensuite, Metcalfe égalera – officiellement cette fois – le record de Percy Williams, 10’’3. Juste récompense pour ce fabuleux athlète, victime parfois des règlements, parfois du vice des hommes, parfois… du talent de ses adversaires. Ayant raté la médaille d’or pour quelques centimètres au J.O. de 1932, Metcalfe reporte tous ses espoirs sur ceux de 1936.

Il s’y heurtera à la légende Owens…

14

RALPH METCALF

j.O. de BERLIN 1936

15


JESSE OWENS la perfection

L

e record du monde ne pouvait pas échapper à l’extraordinaire talent de Jesse Owens. Le jeune James Cleveland Owens (que ses copains d’école appelaient « J.C. », un surnom qu’une institutrice distraite avait compris « Jesse ») n’a que 15 ans lorsqu’il décide de devenir … l’homme le plus rapide du monde ! Résolution prise le jour où s’est installée la nombreuse famille Owens (11 enfants !) après avoir quitté l’Alabama. Jesse n’a que 19 ans lorsqu’il est chronométré en 10’’3 (record du monde égalé, mais avec un vent trop favorable). L’année suivante (1933), grâce à lui, son équipe universitaire remporte les Championnats Interscolaires. Car Jesse Owens n’est pas que sprinter sur 100m : sa technique, son intelligence, sa facilité, bref son talent lui permettent déjà de concourir dans la même réunion sur le 100 yards, le 200 yards, les relais et le saut en longueur. Les universités américaines se l’arrachent. Bientôt, ce sera au tour du monde d’en faire de même. Car les événements – et les exploits – s’enchaînent : le 25 mai 1935, à Ann Arbor (Michigan), à la traditionnelle compétition des « Big Ten » (regroupant les dix principales universités du Centre-Est américain), Jesse Owens bat ou égale six records du monde en… 70 minutes ! 100 yards, 200 mètres, 220 yards, 200m haies, 220 yards haies, longueur. Pas de 100m donc. C’est pour bientôt. Un peu plus d’un an plus tard, le 19 juin 1936, la NCAA organise son championnat annuel. Nous sommes à un mois et demi des jeux

j.O. de berlin aout 1936

de Berlin. Le titre de champion américain du 100m, Jesse Owens l’a déjà remporté deux fois, en 1933 et 1934. Il en est évidemment le grand favori. En grand champion, il assumera ses responsabilités… et même au-delà ! Ce 19 juin est consacré aux séries éliminatoires. Owens ne se contente pas de se qualifier, comme il aurait très bien pu le faire pour garder tout son « jus » pour la finale du lendemain. Il court comme d’habitude : très vite, et très bien. A l’arrivée, les chronométreurs annoncent le temps du vainqueur : « Owens : 11’’2 ! ». Les observateurs n’en croient pas leurs oreilles ! 11’’2 ! Alors qu’il court habituellement en 10’’4 ! On recompte la distance, et là, stupeur : Owens n’a pas couru 100m mais 110m ! 11’’2 sur 110m, ça fait le 100m en 10’’1 environ. Cela aurait pu être le plus grand exploit d’Owens, mais il est bien évidemment impossible de valider ce record. Que faire, Jesse ? Dans quel état d’esprit sera-t-il le lendemain pour disputer la finale après une si cruelle déception ? Cet état d’esprit, le premier entraîneur d’Owens, Charles Riley le dévoilera plus tard : « je n’ai jamais connu aucun autre athlète capable comme lui d’une telle volonté de s’améliorer, d’atteindre ses limites ». Pour Jesse, réaliser un « faux » 10’’1 au 100m l’encourage à réaliser un « vrai ». La déception du 19 juin se transforme en motivation extrême le 20.

17

JESSE OWENS


10.3

J.O. de berlin 1936

10.2 Chicago 1935

I

l fait beau sur le Stagg Field de Chicago en cette veille d’été. A 15h15, lorsque les concurrents de la finale du 100m commencent à creuser les trous qui leur permettront de caler leurs pieds pour le départ, Jesse Owens, hyper concentré, se rappelle les paroles de Charles Riley : « Considère que la piste est brûlante, et que tu ne dois pas trop y poser le pied. Tu est léger, léger… ». lorsqu’il se place sous les ordres du stater, Owens devient tigre : en position de départ, ses doigts tendus sur la cendrée, la tête relevée en direction de l’arrivée, prêt à bondir. « Bang ! » Jesse déploie instantanément son mètre 79 de muscles, d’aisance et de grâce. Léger comme l’air, bondissant et puissant à la fois, Jesse s’impose à la régulière sur ses deux principaux adversaires : Draper et Stoller, qu’il bat d’un mètre. A l’arrivée c’est l’explosion : 10’’2 ! Malgré l’opposition, malgré la malchance, Owens est là où on l’attend : au firmament des sportifs. Il s’élèvera bientôt encore plus haut : le petit enfant noir du sud des Etats-Unis s’apprête à défier le régime nazi…

j.O. de berlin aout 1936

18

le petit enfant noir du sud des Etats-Unis s’apprête à défier le régime nazi…

28 juillet 1936 Owens, Metcalf et Wykoff en tenue olympique sur le pont de Manhattan

J.O. de BERLIN C

le sport plus fort que la politique

’est à Berlin, entre les 2 et 9 août 1936, que se

avait autour du cou, place ses pieds dans les trous, pose ses doigts tendus sur la cendrée, relève la tête, fixe l’arrivée. Gestes banals du sportif. Le reste appartient à l’histoire. Jesse Owens balaie la piste de sa classe, résistant dans les 30 derniers mètres au retour fulgurant de Metcalfe, pour enlever la médaille d’or en 10’’3. Que fait alors Owens ? Il rit ! L’enfant pauvre de l’Alabama, dixième d’une famille de onze enfants, rigole du bon tour qu’il vient de jouer au surpuissant régime nazi ! Dans la tribune présidentielle, on se lève pour quitter les lieux. Peutêtre par peur d’avoir à féliciter une médaille d’or… noire ? Le point n’a jamais été formellement éclairci. Peu importe, d’ailleurs. Jesse Owens vient d’écrire la plus belle page de l’histoire de la compétition. De retour chez lui, il répondra à l’offre d’un impresario et passera professionnel. C’en est fini de la carrière de Jesse Owens. A 23 ans. Il restera comme le plus fabuleux sprinter de tous les temps.

forgera définitivement la « légende Owens ». Lors de cette semaine fabuleuse, Jesse Owens subjuguera des centaines de milliers de spectateur… et le monde entier par son talent, mais aussi par le formidable pied de nez qu’il fait à la propagande nazie de « l’Ubermensch » (la race supérieure). Quatre médailles d’or dans les quatre compétitions qu’il dispute (100m, 200m, 4x100m, longueur), le tout dans une ambiance parfois hostile. Les nazis le traitent (lui et ses compatriotes noirs engagés dans les différentes épreuves) « d’auxiliaire africain des américains » et autres amabilités plus stupides encore. Jesse n’en a cure. Il est venu pour gagner. Par une température frisquette, il essaie de se concentrer au maximum, oubliant les injures, essayant d’évacuer la pression de l’attente de toute une communauté. A l’appel de son nom, il enlève la couverture qu’il avait sur le dos, sautille sur place, ôte son survêtement, le pull qu’il

19

JESSE OWENS


10.2

HAROLD DAVIS

10.2

Compton 1941

le meilleur finisseur du monde

Fresno 1948

LLOYD LABEACH

E

n Europe, c’est la guerre. Les jeux Olympiques n’auront lieu ni en 1940, ni en 1944. Ne subsistent que quelques compétitions mineures aux Etats-Unis. Cet état de fait fera de Harold Davis un roi jamais couronné. Car ce sprinter californien blanc sera pratiquement imbattable entre 1940 et 1945. Avec à la clé le meilleur temps mondial du 100m, à égalité avec Jesse Owens. L’exploit a lieu le 6 juin 1941, au Ramsam Stadium de Compton au Etats-Unis. Au starter, Davis lance son mètre soixante dix huit et ses 72 kilos à la poursuite du record de Maître Owens. Il atteint les 50m en 5’’7, temps extrêmement moyen, qui interdirait à tout athlète de rêver au record. Mais voilà, Harold Davis n’est pas n’importe quel athlète : c’est le meilleur finisseur que le monde ait connu. Déployant son ample foulée (près de 3m, contre seulement 2m20 pour Owens), Davis boucle les 50 derniers mètres en 4’’5 ! Total 10’’2, record du monde égalé ! Davis n’aura plus l’occasion d’entrer dans l’histoire. Il est engagé dans les Marines en 1943 et doit stopper sa carrière. Une carrière riche (record du monde égalé, sept titres de champion de l’AAU), mais sans titre notoire. Davis rejoint la longue liste des rois sans couronne.

la transition de l’après-guerre

D

e l’avis de tous les observateurs, l’après guerre représente une période de transition pour le sport. Le monde secoué, certains grands sportifs appelés à des taches patriotiques, l’esprit général n’a pas été spécialement tourné vers les exploits athlétiques lors de la première moitié de la décennie. Il faut donc repartir de l’avant avec volonté et enthousiasme. Ce que fait Norwood Barney Ewell. Ce noir américain avait réussi l’exploit de devancer Harold Davis, en 1941, aux championnats des EtatsUnis, à Philadelphie. Après trois années de service sous les drapeaux, Ewell retrouve la compétition, sans Davis qui y a renoncé. Il sera le meilleur sprinter de l’après-guerre avec comme point d’orgue sa performance sur le 100m des qualifications olympiques, à Evanston : 10’’2, record du monde égalé. Ewell a 30 ans, il se pose en favori des J.O. de Londres. Mais il aura à faire à forte partie. Car deux mois avant sa performance, un autre sprinter a égalé le record d’Owens.

Cet autre sprinter est le Panaméen Lloyd LaBeach. Son exploit, il l’a accompli sur les terres de ses rivaux, à Fresno (Californie). Dans des conditions difficiles, car pratiquement sans adversaire : lorsqu’à 20h30, ce 15 mai 1948, LaBeach s’élance pour la finale des West Coast Relays sur la piste du Ratcliffe Stadium, personne ne doute de sa victoire. Ses concurrents s’appellent Clifford Bourland, Donald Anderson ou Robert Heck, de sympathiques inconnus. Qui le resteront d’ailleurs, aucun n’étant en mesure d’inquiéter LaBeach pour la victoire. Dans ces conditions, la performance du Panaméen n’en est que rehaussée : 10’’2, sur une course mesurée très exactement à 100,04m. Après les jeux, LaBeach refera parler de lui en… battant le record du monde : 10’’1 le 7 octobre 1950 sur la piste de Guayaquil (Equateur), mais faute de mesure du vent, ce record ne sera jamais présenté à la Fédération internationale et donc jamais homologué.

Dillard, Ewell et LaBeach J.O. de Londres 1948

n’entrera jamais dans l’histoire...

barney ewell a la ville

BARNEY EWELL

10.2

I

l faudra vingt ans aux sprinters pour battre le record de Jesse Owens. On n’efface pas une légende comme ça. Nombreux sont ceux qui s’y sont essayés avant de se casser les dents. Raison de plus pour saluer les performances de Lloyd LaBeach et Norwood Ewell, égalant tous deux le record du monde d’Owens lors de la même année 48.

Philadelphie 1948

20

26 juillet 1948

21


10.79

10.3

j.o. D'HELSINKI 1952

j.o. de londres 1948

J.O. de LONDRES un 100m de transition

L

es favoris ne manquent pas pour ce premier 100m Olympique de l’après-guerre. Ils sont comme d’habitude – américains pour la plupart – Ewell déjà cité, co-recordman du monde, mais âgé de 30 ans. Avec lui, celui que beaucoup considèrent comme l’homme le plus rapide du monde : Melvyn Patton, recordman du monde du 100 yards (record battu le 15 mai 1948 devant… LaBeach) ; mais « PelMel » est légèrement blessé à Londres. Et puis Harrison Dillard, un spécialiste du 110m haies qui ne s’est qualifié que pour le plat, une chute lors des sélections olympiques américaines l’ayant privé de défendre ses chances sur les haies. Avec ces trois Américains, rappelons la présence du 4ème favori, le panaméen LaBeach. Le 31 juillet 1948, le stade de Wembley, rempli à ras bord comme pendant toute la durée des Jeux, assistera à une course étonnante. Patton est à la corde. A coté de lui, Ewell, puis LaBeach, alors que Dillard est exilé à l’extérieur. PelMel, qui souffre d’une contracture à la

cuisse, fait un faux départ : excès de nervosité sans doute, manque de confiance aussi. Lorsque le starter retentit pour la deuxième fois, Patton, cette fois, démarre trop lentement : la course est perdue pour lui, d’autant que Ewell est parti comme un bolide ; dans sa foulée, LaBeach, alors que loin, très loin à l’extérieur, Dillard fait sa course. Patton ne rattrapera jamais Ewell et finira 5ème. LaBeach concédera un mètre à son adversaire du deuxième couloir, qui lève les bras au ciel : à près de 31 ans, c’est enfin la consécration pour Ewell. Il lui faudra pourtant déchanter : la photo-finish établira formellement que le vainqueur est… Dillard, pour quelques centimètres ! L'exilé de l’extérieur a couru sans se préoccuper de ses adversaires. Les encouragements de la tribune toute proche ont galvanisé ce coureur noir élégant et puissant. Première médaille d’or de l’après guerre sur 100m, en 10’’3, Dillard ne se signalera plus guère sur cette distance. Quant à Ewell, on retiendra de lui une médaille d’argent et un record du monde égalé. On a déjà vu pire…

J.O. d'HELSINKI

la victoire la plus inattendue de tous les temps

L

e 100m d’Helsinski restera comme l’un des moins bons 100m de l’histoire. Comme l’un des plus disputés aussi. Les Américains n’en mènent pas large : ils sont privés de trois de leurs meilleurs éléments. Leur numéro Un, Jim Goliday, s’est blessé lors des épreuves de sélection. Stanfield a décidé de courir sur 200m. Et Art Bragg se blesse en demi-finale. La finale devrait donc se réduire à un face à face entre Bayley et le Jamaïcain Herbert McKenley, un spécialiste du… 400m. Mais lorsqu’on est un spécialiste du 400m, on n’a pas l’habitude de lancer sa longue foulée dès le départ. Aux 40m, McKenley (surnommé « Hurricane Herbert »), que nombre de spécialistes aimeraient voir gagner, a un mètre de retard sur un Américain inconnu : Lindy

Remigino. Celui-ci, qui n’a terminé que 5ème aux sélections olympiques, ne doit sa présence à Helsinki qu’à la blessure de Golday. Petit gabarit, Remigino est certes vif mais pas très puissant. McKenley le remonte progressivement… pour échouer à quelques centimètres du but. Bayley, pas au top, termine 3ème. Et Remigino remporte en 10’’4 la médaille d’or. Les chronos électroniques ne confirmeront d’ailleurs pas cet excellent temps : ils révéleront 10’’79 pour Remigino et McKenley. Une cuvée très ordinaire, donc, d’autant que Remigino ne remportera plus rien par la suite.

Charme de l’Olympisme…

MAC DONALD BAYLEY styliste sans couronne E

mmanuel Mac Donald Bayley est le premier britannique à figurer au palmarès du record du monde. Celui qui est décrit comme « un merveilleux styliste, d’une étonnante souplesse » inscrit son nom le 25 août 1951 à Belgrade, lors d’une rencontre Yougoslavie – Grande Bretagne. Ce jour-là, sur le Partizan Stadium, sans l’aide du moindre souffle de vent, Bayley, à 31 ans, rejoint son idole Jesse Owens. Consécration méritée pour cet athlète qui domine le sprint de son pays depuis 1946. Mais qui, avant de passer professionnel de Jeu à XIII, échouera en finale olympique à Helsinski.

10.2 belgrade 1951

22

j.o. d'Helsinki 1952, finale 100m

23

LINDY REMIGINO


10.1 Sydney 1954

HECTOR HOGAN

HEINZ FÜTTERER

piégé par les femmes

l’étoile filante

H

ector Hogan est australien. En Australie comme ailleurs,la compétition, c’est du sérieux. Mais parfois, comme ailleurs, on se permet quelques fantaisies. Ainsi, les organisateurs de la réunion d’athlétisme de Sydney, le 13 mars 1954, avaient eu l’idée de mettre sur pied une course mixte : 5 hommes et 3 femmes participent donc à ce 100m mixte handicap sur la piste en herbe du Sports Ground. A l’arrivée, Hogan bat… le record du monde ! 10’’1 ! Ce résultat va-il être homologué ? La Fédération internationale ne se pose même pas la question : les règlements l’interdisent. Hogan, virtuellement l’homme le plus rapide du monde, tentera de prendre sa revanche chez lui, deux ans plus tard, au J.O. de Melbourne. Dans une course réservée aux hommes…

10.2

H

Yokohama 1954

einz Fütterer aura fait une apparition éclair dans l’athlétisme des années 50. Ancien footballeur de haut niveau, cet Allemand de l’Ouest petit et râblé, champion d’Europe du 100m en 1954 à Berne devant le français René Bobino, figure, lui aussi , sur la longue liste,(pas encore close) des sprinters ayant réussi à égaler Jesse Owens. L’affaire est faite le 31 octobre de cette même année 54, à Yokohama, au Japon. Lors de cette rencontre amicale Japon – Allemagne e l’Ouest sur le Mitsuzawa Stadium, Fütterer ne rencontre aucune opposition : 10’’2. Il laisse son coéquipier et ses adversaires japonais à plusieurs mètres. Bel exploit, jamais confirmé. Fütterer était, ce jour là, au faîte de sa forme, un état qu’il ne retrouvera plus.

24

HEINZ FÛTTERER

heinz futtere courant un 200m en 1954

25


10.2

Houston 1956

BOBBY MORROW l'homme de Melbourne

B

obby Morrow égale par trois fois le record du monde de Jesse Owens dans la seule année 56. Cela suffit-il à en faire la star de l’année ? Et bien non ! Car si ce Texan blanc réussit par trois fois ce tour de force, il reste sérieusement menacé par une foule de concurrents, dont Willie Williams – mais nous y reviendrons. Pour l’heure, Morrow, qui a commencé à pointer le bout de son nez au début de l’année 1955 sur 100 yards, prépare activement les épreuves de sélections américaines pour les jeux de Melbourne. Et ce de la meilleure façon qui soit : bien en jambes, élégant, décontracté et puissant, Morrow (bel athlète de 1m85 pour 78 kilos) déploie sa longue foulée le 19 mai 1956 sur la cendrée du High School Stadium de Houston, chez lui, au Texas. L’opposition n’est pas très forte (il s’agit du Championnat universitaire sud des Etats-Unis), mais Bobby, volontaire et puissant, coupe la ligne loin devant tout le monde en 10’’2. Record du monde égalé : Morrow, une étoile est née. Et contrairement à d’autres, ce ne sera pas un feu de paille. Morrow est en effet poussé dans ses retranchements par un grand blond de son âge (20ans), un certain Dave Sime. 1m90, une foulée de géant, Sime, qui a égalé deux fois le record du 100 yards avant de pulvériser celui du 200m est considéré par les spécialistes comme supérieur à Morrow. Est-ce cette concurrence qui fera « s’arracher » Morrow ? Les deux hommes ne se rencontrent qu’une seule fois : le Texan laisse Sime à 1m50. Et celui-ci se blessera juste avant les Jeux. Bobby Morrow justifiera son surnom de « flèche blonde du Texas » en deux autres occasions : d’abord le 22 juin 1956 aux Championnats universitaires américains, sur le Memorial Stadium Bakersfield. Il est 20h40, pas un souffle de vent ne vient troubler la chaleur suffocante de ce début d’été. On serait tenté de dire aussi que pas un souffle de concurrence ne vient troubler la belle assurance de Morrow-la-flèche. Seul

j.o. de melbourne 28/11/1956

Lindy Remigino, la dernière médaille d’or du 100m olympique, parviendra à menacer son rival texan. Morrow, encore une fois parfaitement efficace, réussit une nouvelle fois 10’’2 contre 10’’3 à Remigino. Record du monde à nouveau égalé, Morrow se présente en pleine confiance aux sélections olympiques. Celles-ci ont lieu la semaine suivante au prestigieux Memorial Coliseum de Los Angeles. Il les dominera en grand champion, remportant la finale du 100m en 10’’3 devant ses deux plus dangereux adversaires, Murchinson et Baker. Mais avant cette finale, il égale une troisième fois le record du monde : le 29 juin, à 20h30, Morrow est au départ de la 2ème série. Cinq minutes auparavant, avec un vent défavorable, Murchinson vient de réaliser… 10’’2, tout comme Baker, 2ème ! Bobby est-il piqué au vif ? Il renverse la pression sur ses adversaires en réussissant le même temps, avec un vent défavorable pour lui aussi (-1,35m). Morrow reste le patron, malgré l’apparition d’un certain Willie Williams, 3ème de la série en 10’’4.

Le rendez-vous de Melbourne Le record du monde égalé trois fois, Bobby Morrow se rend avec les plus grandes ambitions à Melbourne en novembre, en plein cœur du printemps austral. Ce printemps sera son été : sous le soleil australien, mais en plein vent (les rafales atteignent 10m par seconde !), il rafle l’une des médailles les plus injustifiées qui soient : 10’’5, le temps est moyen, on a vu pourquoi, mais que dire de ses adversaires, dont le plus proche finit à un mètre ? 1er Morrow, 2ème Baker, 3ème Hogan, pour la première fois depuis 1924, il n’y a pas de sprinter noir sur le podium olympique. Et pour Morrow, c’est la consécration, même s’il n’est plus l’homme le plus rapide sur 100m. Car dans cette année 56, les événements se sont précipités…

27

BOBBY MORROW


10.2

compton 1956

IRA MURCHINSON

WILLIE WILLIAMS

10.1

berlin 1956

C

un record contesté

départ canon !

P

as assez de nerfs ? Murchinson aura fait un passage éclair dans la famille du sprint. Eclair, comme son prodigieux départ… Ira Murchinson aurait pu être, lui aussi, la star du sprint de l’année 56. Tout comme Morrow, ce petit athlète noir (1m61, 63 kilos) égale par trois fois le record du monde du 100m. D’abord le 1er juin sur le Ramsaur Stadium de Compton lors d’une exhibition. Le vent est légèrement défavorable (- 1 m) lorsque Murchinson, fidèle à son habitude, prend un départ foudroyant grâce à son petit gabarit et à sa musculature très dense. Ses adversaires ne le reverront pas – notamment Willie Williams, 2ème en 10’’3 –, et Murchinson signe là une performance incontestable : 10’’2, le temps qu’a réussi Morrow deux semaines plus tôt à Houston, mais avec un vent favorable. Le petit Ira égalera cette performance aux sélections olympiques – on l’a vu – lors de la première série, devançant, cette fois-ci, Thane Beker. D’où vient donc le fait qu’il n’est pas, lui aussi, la star de son sport ? Une raison essentielle à cela : Murchinson est régulièrement battu par ses rivaux les plus directs : pas de médaille à Melbourne (malgré un bon départ, il ne termine que 4ème), il est battu par Morrow en sélections olympiques, par Willie Williams à Berlin, et encore un peu plus tard par un autre « monstre » : Leamon King. Ce qui ne l’empêchera pas d’égaler une nouvelle fois le record du monde, mais en 10’’1 cette fois-ci. C’était le 4 juin à Berlin. Malheureusement pour lui, un certain Williams a réussi le même temps…la veille. Toujours est-il qu’il renverse la pression sur ses adversaires en réussissant le même temps, avec lui aussi un vent défavorable (- 1m35). Morrow reste le patron, malgré l’apparition de Willie Williams, 3ème de la série en 10’’4.

a devait arriver : en cette année 1956, les sprinters font feu de tout bois, Morrow et Murchinson notamment, mais aussi Baker et bientôt Leamon King. Le vieux record d’Owens a déjà été égalé cinq fois cette année. Il tombe le 3 août. Mais les conditions de ce record laisseront – éternellement sans doute – planer le doute. Le doute, ce n’est pas l’affaire de Willie Williams. Physiquement proche d’Ira Murchinson (petit et tout en muscles), cet athlète noir qui a complètement raté les sélections olympiques (il ne termine que 7ème) se rend à Berlin pour participer aux « CISM Games », une épreuve mineure. Sur le stade olympique de l’ancienne capitale allemande, Williams se présente à 14h20 au départ de la deuxième série. Temps beau, vent légèrement favorable (+ 0,7m), Williams est opposé à des « seconds couteaux » : le Français Cahen, le Coréen Chung, l’Egyptien Saïd et le Pakistanais Abdul Khaliq. Pas de quoi se motiver exagérément… Les coureurs se placent sous les ordres du starter : « Fertig… Bang ! » A l’arrivée, stupeur ! Le record de Jesse Owens, vieux de vingt ans, est tombé. Williams, en 10’’1, est le nouveau maître du monde. D’où vient alors ce doute qui n’a pas quitté les spécialistes depuis ? Beaucoup d’éléments les incitent à faire la fine bouche. D’abord le fait que nombre de concurrents du 100m, dont Cahen, Lissenko et Van Caneghem, ont sensiblement amélioré au Stade Olympique leur meilleure performance. Ensuite, on l’a vu, ce record sera égalé dès le lendemain en demi-finale par Ira Murchinson, puis une nouvelle fois en finale par Williams lui-même, de peu devant Murchinson. Et puis surtout, les spécialistes remarquent que pas une fois le starter n’a rappelé les concurrents au départ. Et c’est un peu louche : les faux départs sont monnaie courante sur une distance aussi courte, où il est nécessaire d’être immédiatement en action. Et l’on remarque aussi que le « bang » du pistolet a retenti tout de suite après le « fertig » (« prêt » en allemand). Estce le starter qui a devancé le départ ? Difficile de l’affirmer, mais certains estiment que cet ordre rapproché a permis un départ dit « en bascule » qui a peut-être fait gagner aux coureurs un voire deux dixièmes. Willie Williams n’en a cure. Il est le nouveau recordman du monde du 100m. Cette performance de portée planétaire ne lui permettra cependant pas d’être repêché pour les J.O. de Melbourne. Et elle sera la seule d’une carrière pour le moins rapide. Dès 1957, Bobby Morrow reprendra sa domination sur le sprint, après l’intermède Leamon King.

j.o. de melbourne 28/11/1956

28

IRA MURCHINSON

29

WILLIE WILLIAMS


RAY NORTON

LEAMON KING 10.1

et

CHARLES TIDWELL

ONTARIO 1956

roi d'octobre Q

destins parallèles

uelques semaines avant que ne commencent les Jeux Olympiques de Melbourne pour lesquels il n’a pas réussi à se qualifier (4ème seulement aux sélections), Leamon King fera amèrement regretter aux supporters américains sa mauvaise performance de Los Angeles. Le mois d’octobre sera le sien, avec deux performances fabuleuses en une semaine. Le record tout neuf de Willie Williams en frissonne encore… King égale une première fois ce record le 20 octobre à Ontario, une petite ville de Californie. Opposé à Ira Murchinson et à un Bobby Morrow diminué (infection intestinale), Leamon King, jeune athlète noir de 20 ans, déploie en fin de course une foulée qui stupéfiera les spécialistes…et qui surprendra Morrow et Murchinson, pourtant auteurs d’une bonne course : ils réussissent respectivement 10’’2 et 10’’3, ce qui, même avec un vent favorable, est remarquable. Seulement King, lui, est allé encore plus vite : 10’’1, record du monde égalé. Et ce n’est pas fini ! Sept jours plus tard, sur le Graber Field de Santa Ana, King rééditera cet exploit, avec un vent un peu moins favorable, et toujours en s’imposant magistralement face aux « monstres » du sprint américain : 2ème Baker en 10’’2, 3ème Murchinson en 10’’4, 4ème Morrow (10’’4 également). King restera donc comme le roi du mois d’octobre 56. Il ne sera malheureusement pas celui des deux mois suivants : ses deux brillantes performances ne lui permettront pas, tout comme Willie Williams, d’être repêché pour le 100m olympique, ce qui fera l’affaire de Morrow et Baker. Et Leamon King restera cet athlète long, fin, élégant et puissant qui fit rêver le public une semaine dans sa vie…

10.1

10.1

san jose 1959

houston 1960

R

NORTON j.o. de ROME 1960

30

LEAMON KING

ay Norton et Charles Tidwell sont les deux principales « découvertes » américaines de la fin des années 50. Ils égaleront tous deux le record du monde du 100m, mais rateront tous deux leurs Jeux Olympiques. Ils disparaîtront rapidement par la suite. Curieux destin que celui qui unit ces deux athlètes noirs, même si leur trajectoire ne se ressemble pas vraiment. Ray Norton est un spécialiste du 100 yards. Il égale trois fois le record mondial avant de réaliser la même performance au 100m : 10’’1 le 18 avril 1959 chez lui, à San José (Californie), lors de la réunion organisée par son université. Avec un vent favorable et une piste dont il connaît tous les creux et les bosses, Norton déploie sa grande carcasse (1m90) pour accomplir un exploit qu’il ne rééditera jamais. Il est vrai qu’avec ce gabarit, Norton est plus efficace sur 200m, une distance dont il égalera cinq fois le record mondial. Ray Norton n’a peut-être pas beaucoup de nerfs : aux J.O. de Rome, à l’été 60, il termine 6ème et dernier de la finale remportée par un certain Hary dont il sera question prochainement.

C

harles Tidwell ne sera pas non plus médaillé olympique. Mais celui que certains n’hésitent pas à comparer à Owens (brillant techniquement, surpuissant, à l’aise aussi sur 200m) se blesse quelques semaines avant les Jeux, auxquels il ne peut donc participer. Il aura auparavant l’honneur – et la classe – d’égaler les 10’’1 de Williams lors d’une « Rencontre des Champions » (Meet of Champions) à Houston. Ce jour-là, le 10 juin 1960, Tidwell ne fait pas mentir les observateurs qui parlent de lui comme étant le meilleur sprinter américain depuis quatre ans. Mais comme pas mal d’autres, sa musculature fragile lui ôtera toute idée de poursuivre brillamment une carrière prometteuse. Il n’aura même pas l’occasion de savourer longtemps son record égalé. Tout au plus un mois et un jour…

31

RAY NORTON / CHARLES TIDWELL


ARMIN HARY

le coup de tonnerre

A

rmin Hary est grand et puissant (1m82, 71 kilos), doué techniquement (c’est un ancien décathlonien) et il possède une extraordinaire capacité à réagir au starter : son départ reste sans doute, cinquante ans après, ce qui s’est fait de mieux dans le sprint. Lorsqu’on sait qu’il a déjà réalisé 10’’. tout juste en 1958 (tentative annulée à cause d’une légère déclivité de la piste du stade de Friedrichshafen), rien d’étonnant à ce que ce soit lui qui atteigne officiellement le premier la barre des 10 secondes. D’autant que le théâtre de ce fabuleux record n’est autre que le mythique Letzigrund de Zürich et sa « piste miracle ». Alors d’où vient ce fameux coup de tonnerre ? Depuis près de 70 ans que les athlètes courent le 100 m, beaucoup ont approché la barre des 10’’. sans jamais l’atteindre. C’est presque un mythe que s’offre Hary. Quand on sait que cet allemand de 23 ans devra s’y reprendre à deux fois pour battre ce fichu record ! Il est 20h15 en ce premier jour de l’été 1960. Dans la douceur suisse à peine balayée par un faible vent (1 m/s), Armin Hary s’élance vers son destin. Sa course est superbe : après un départ ultra rapide, comme à son habitude, il laisse le Suisse Müller à trois mètres, son compatriote Schüttler et les Français

10

ZURICH 1960

Faux départ. Le starter désigne Hary. Il a effectivement bougé de quelques centimètres avant le coup de feu. Est-ce la fin pour lui dont on connaît l’atout principal, un exceptionnel départ ? Pas le moins du monde : Hary n’écoute pas les protestations des supporters allemands dans la tribune, revient se placer comme si de rien n’était…et réussit un fantastique deuxième départ, laissant Sime à plus d’un mètre après seulement quelques foulées, et deux après 50 mètres de course. L’extraordinaire retour de Sime dans les trente derniers mètres et son plongeon sur le fil n’y changeront rien : Hary est champion olympique. Il est chronométré en 10’’2,

l’emportant d’une trentaine de centimètres sur Sime et d’un mètre sur Radford. Dans ce 100 m, tous les concurrents se tenaient à l’arrivée en 1,50 m : du jamais vu en finale olympique. Cette finale superbe représentera la consécration…et le terme de la carrière de Hary. Victime d’un accident de voiture à la fin de l’année, il renonce à l’athlétisme. A 23 ans, un peu à la manière de Jesse Owens, il aura apporté à son sport la preuve que la technique et l’intelligence priment sur la puissance. Cette théorie ne sera plus jamais démentie. Sauf une fois, par une tornade noire venue de Floride…

Seye et Piquemal à quatre. Temps annoncé : 10 secondes ! Record du monde ! Tous les juges sont d’accord. Tous, sauf un : le starter estime en effet que Hary a anticipé. Pourquoi n’a-t-il pas rappelé les concurrents ? Il explique que son pistolet n’a pas fonctionné… Record annulé, donc, et une finale à recourir tout de suite, dans la foulée pourrait-on dire. Deuxième départ, avec un Hary qui, une fois encore, bascule à l’extrême limite. Tout le monde est cloué sur place, et les écarts seront les mêmes que lors de la première course. Le temps aussi sera le même : 10’’. Cette fois ça y est, Armin Hary est recordman du monde. Et même si le chronomètre électronique affiche 10’’24 (10’’19 pour la première course), c’est bien le temps des trois chronométreurs qui est pris en compte : deux à 10’’ et un à 10’’1. Armin Hary, le roi du démarrage, le meilleur technicien à défaut d’être le plus puissant, vient de poser la dernière pierre du « 100 m à deux chiffres ». Il est en même temps le dernier sprinter blanc à figurer sur les tablettes du record. Car bientôt va commencer la domination noire sur le sprint, et un peu plus tard, s’effondrer la barrière mythique des 10’’. que tient encore à bout de bras Hary. Car en matière de sprint, tout s’accélère…

J.O. DE ROME

10.2

Hary au sommet

j.o. de rome 1960

Hary est évidemment l’un des grands favoris pour la médaille d’or romaine. Mais une fois encore, la lutte sera rude : ses deux principaux adversaires ont pour nom Dave Sime, un grand blond Américain à l’immense foulée, considéré presque unanimement comme le sprinter le plus rapide du monde mais qui est plus à l’aise sur 200 m, et puis un certain Harry Jerome, un Canadien peu connu qui, le 15 juillet, chez lui à Saskatoon, vient d’égaler les 10 secondes d’Hary.

Ce sera d’ailleurs le seul titre de gloire de Jerome qui se claque en demi-finale olympique. Ce 1er septembre 1960, la finale met donc aux prises Armin Hary et Dave Sime dans les rôles principaux, avec à leurs côtés les deux Américains Budd et Norton, le jeune Cubain Figuerola et le Britannique Radford. Cette concurrence ne fait pas peur à Hary. Il est certain d’être le plus fort lorsqu’il pénètre sur la piste du stade olympique…un chapeau de paille sur la tête. « A vos marques…prêts…feu ! » Et re-feu !

32

33

ARMIN HARY


10

J.O. de tokyo 1964

BOB HAYES l'ouragan

I

l était une fois un petit gamin du ghetto noir de Jacksonville (Floride) qui, dès l’âge de 11 ans, battait facilement tous ses copains à la course. Qui, à 15 ans, défie le meilleur sprinter de l’université voisine…et le devance nettement. Et qui, comme tous les gamins de son âge, rêve de devenir une idole…du football ! Heureusement pour l’athlétisme, un entraîneur avisé le remarque, le fait travailler et participer à toutes les courses de la région…qu’il gagne régulièrement. Entre 1960 et 1964, Robert Lee Hayes sera pratiquement invaincu, tant sur 100 yards (dont il battra le record du monde) que sur 100 m : 54 victoires consécutives, avec en point d’orgue la médaille d’or à Tokyo. Cette finale est celle de Hayes. Elle ne peut lui échapper. Cet athlète extraordinaire, qui est tout le contraire d’un Hary ou d’un Owens (tout en force), est au sommet de sa forme en cet automne 64. Le 15 octobre à 15h30, la piste du stade olympique de Tokyo est gorgée d’eau : il a plu tous les jours précédents. Ce qui n’a pas empêché Bob Hayes de courir, en demi-finale, le 100 m le plus rapide de l’histoire : 9’’9 au chronomètre…électronique ! Certes le vent soufflait à plus de 5 m/s, ce qui annule l’homologation du record, mais sous la pluie et sans opposition (le deuxième termine à trois mètres), la performance est déjà

34

extraordinaire. La finale fera définitivement entrer Hayes dans l’histoire du sprint : ce jour-là en effet, tout le monde n’a des yeux que pour lui. Il est vrai qu’il éclipse totalement ses concurrents, qui ne sont pourtant pas les premiers venus : Figuerola, le Cubain, qui égalera plus tard le record du monde, et Jerome, le Canadien, qui a déjà réussi 10 secondes. Ces deux-là, comme les cinq autres, ne feront que de la figuration. L’ouragan Hayes emporte tout sur son passage dès le coup de feu libérateur. A l’arrivée, les spectateurs n’en croient pas leurs yeux : 10’’. tout juste au chrono électronique ! C’est en effet la première fois que l’électronique supplante le manuel qui ne sert qu’en cas de défaillance du premier. Officiellement le record du monde d’Hary est égalé. Il est en fait largement battu, car les chronomètres manuels ont indiqué 9’’9, 9’’9 et 9’’8. On sait d’autre part qu’à Rome, Hary a couru en 10’’32 en chronométrage électronique. Bob Hayes, la tornade, est donc bien l’homme le plus rapide du monde. Lui, l’anti Hary, la puissance et la force personnifiée, aurait peut-être pu faire mieux encore. Il en restera pourtant là, préférant, après Tokyo, répondre aux ponts d’or que les clubs de football, sa passion, ne manquent pas de lui proposer.

35

BOB HAYES


9.9

sacaramento 1968

10

budapest 1967

ENRIQUE FIGUEROLA I

ls sont rares ceux qui restent longtemps en haut de l’affiche. Le Cubain Figuerola est de ceux-là, de cette race de seigneurs qui embrasent la piste et les cœurs des spectateurs. La carrière de ce petit athlète tout en muscles, en vitesse et en vivacité a commencé, on l’a vu, aux J.O. de Rome, en 1960, ou il obtient une belle 4ème place. Après une médaille d’argent derrière l’intouchable Bob Hayes à Tokyo, Figuerola rentrera, lui aussi, dans le grand livre des records du monde en 1967, avec un 10’’. tout juste sur la piste de l’International Nep Stadium de Budapest. Lors de ce 100 m, couru à l’occasion d’un match Hongrie-Cuba, les quatre Cubains arrivent aux quatre premières places, les quatre Hongrois aux quatre dernières. Ce déséquilibre n’a pas beaucoup fait pour la renommée de cet exploit, pas plus d’ailleurs que le vent qui soufflait à la limite de la régularité. Mais le record est valable, donc homologué, et Figuerola rejoint la liste impressionnante des recordmen du monde. Une liste qui va évidemment s’allonger, et pas avec n’importe qui.

une belle carrière 36

ENRIQUE FIGUEROLA

LE MUR TOMBE

20 juin 1968 L

a réunion de Sacramento (Californie) restera – dans le domaine du sprint – comme la plus fantastique de l’histoire. Pour la première fois la barrière mythique des 10 secondes va tomber…mieux, exploser ! Trois hommes : Jim Hines, Charles Greene, et Ronnie Ray Smith – dans cet ordre – réalisent 9’’9 (manuels) lors de demi-finales restées dans les annales. Le matin, en séries, le Français Roger Bambuck avait égalé le record de l’Allemand Armin Hary en 10’’. Ce record, qui tenait depuis huit ans, exerçait une véritable fascination sur les coureurs et le public : c’était le dernier à deux chiffres, et celui qui le battrait passerait à un chiffre…et quelques dixièmes. 21h15 : sur la piste cendrée du Hugues Stadium, la première demi-finale démarre sous une chaleur suffocante et dans une atmosphère électrique. Moins de dix secondes plus tard, Jim Hines (1m83, 81 kilos) devance de près d’un mètre son compatriote Ronnie Ray Smith, un étudiant méconnu de l’université de San José. Lorsque le speaker annonce l’incroyable temps : « nine seconds nine… », Jim Hines, comme ivre, se met à faire des bonds en hurlant « I did it ! I did it ! » et voit arriver vers lui ses copains : Carlos, Smith, Greene. Ce même Charles Greene n’aura eu que la malchance de ne courir que la deuxième demi-finale pour ne pas avoir été le premier à faire exploser la barre mythique des 10 secondes. Car celui qu’on surnommait « le sprinter à lunettes » réussira lui aussi, dix minutes après Hines et Smith, à pulvériser l’histoire. Et, pour l’anecdote, c’est lui qui remportera la finale, en 10’’, après un meilleur départ que Hines, deuxième. Suivent – tous en 10’’ ! – le Jamaïcain Miller, Bambuck, et Smith.

Sacramento terre promise…et dernière compétition réglementée par le chronométrage manuel. Un sacré menteur celui-là, puisqu’on apprendra plus tard que le système automatique « Bulova », référence muette, avait indiqué 10’’03 pour Hines, 10’’10 pour Greene et 10’’14 pour Smith. Si le règlement olympique avait été appliqué (abaissement du temps au dixième inférieur), Hines et Greene auraient été crédités de 10’’ et Smith de 10’’1. Dans l’euphorie, personne ne voulut faire de publicité à cette information. Et Jim Hines se chargea lui-même de remettre les pendules à l’heure – ou plutôt à la seconde – en devenant quatre mois plus tard, en 9’’95, le premier recordman du monde au centième de seconde.

Jim Hines deviendra quatre mois plus tard, en 9’’95, le premier recordman du monde au centième de seconde.... 37


9.95

j.o. de mexico 1968

JIM HINES pour l'éternité

L

’événement a lieu le 14 octobre sur la piste du stade olympique de Mexico, deux jours après l’ouverture des XVIème Jeux. C’est la première fois dans l’histoire des J.O. qu’une finale du 100m réunit huit athlètes noirs. Début d’une longue suprématie… Jim Hines, dominé pendant 80m en demi-finale par le français Bambuck, finit fort, comme d’habitude, pour se poser en favori pour le titre olympique. Après un départ moyen, il fond sur son compatriote Pender aux 40m, se détache irrésistiblement vers la terre promise, devançant de près d’un mètre le Jamaïcain Miller et Charles Greene qui, légèrement blessé à la cuisse, ne pouvait espérer mieux. 9’’9 manuel, puis 9’’95 lors de l’introduction officielle du chronométrage électronique, Mexico, terre de records, a rempli son office. Et Hines, a marqué ce sport de son empreinte, il peut maintenant se tourner vers ses nouvelles amours : le foot américain.

38

39

JIM HINES


9.9

eugene 1972

EDDIE HART REYNAUD ROBINSON l’illusion américaine

N

ous sommes en 1972, le 1er juillet. Il y a quatre ans que Jim Hines a battu le record du monde. Depuis quatre ans, aucun athlète n’a seulement réussi à égaler les 9’’9 du grand Jim. Pour les Américains, c’est encore pire : ils n’ont plus de sprinters de haut niveau. C’est pourquoi les 9’’9 réussis par Eddie Hart (1m77, corpulence moyenne) et Reynaud Robinson (1m85, une foulée immense) à Eugene en ce 1er juillet, remettent du baume au cœur de l’athlétisme américain à quelques semaines des Jeux de Munich. Ceux-ci confirmeront que cet exploit n’était qu’un feu de paille… D’ailleurs, certains spécialistes s’était étonnés des chronos généreux de ces sélections olympiques d’Eugene.

Mais ne soyons pas plus royalistes que le roi, Hart et Robinson figurent officiellement parmi la liste des recormen du 100m. Ils s’y inscrivent en même temps, main dans la main pourrait-on dire, puisque Hart remporte la course avec à peine 20cm d’avance sur son compatriote. Le temps est annoncé : 9’’9 pour… les deux coureurs ! Le vent, qui soufflait fort depuis le début de l’après-midi, s’étant calmé, on entérinera donc le record. Et même si le chronométrage était manuel ce jour-là, et que ce temps était loin de valoir les 9’’95 de Hines à Mexico, Hart et Robinson, tout auréolés de leur record, partent ragaillardis vers Münich… où les attend un certain Valeri Borzov.

40

EDDIE HART / REYNAUD ROBINSON

VALERI BORZOV sans lutte finale !

D

epuis 1969, le Soviétique Valeri Borsov domine le sprint européen. Ce bel athlète (1m85, 70 kilos) est plus réputé pour sa froide efficacité que pour l’excitation qu’il procure au public. On l’a même surnommé « l’iceberg galopant », ce qui résume assez le personnage, monstre de sang-froid et de détachement à l’endroit des critiques parfois méprisantes de ses adversaires américains. Des Américains (Hart et Robinson) qu’il rencontre pour la première fois à Münich. Fort de ses deux titres européens (69 et 71), Borzov est prêt pour la lutte. De lutte, en fait, il n’y aura pas… Durant ces jeux Olympiques, se produira un incident aussi rarissime qu’ahurissant. Jeudi 30 septembre, Village olympique de Münich, 16h. Hart et Robinson sont tranquillement installés dans un studio de télévision, un vague œil sur le téléviseur qui diffuse les compétitions. Tout-à-coup, on voit apparaître à l’écran des coureurs au départ du 100m !

VALERI BORZOV

41


10.14

J.O. de munich 1972

Les quarts de finale ont été avancés à 16 heures ! La route est libre pour Borzov

L’entraîneur des deux hommes les rassure : « ce ne sont que des rediffusions des séries de ce matin, les quarts de finale ont lieu tout à l’heure », leur dit-il, à moitié rassuré, avant de se rendre à l’évidence : le programme sur lequel il se fonde est vieux… d’un an et demi ! Les quarts de finale ont été avancés à 16 heures ! Le temps de se précipiter dans la navette, et Hart et Robinson se présentent au Stade olympique… beaucoup trop tard, puisque la course pour laquelle ils étaient convoqués a déjà été courue. La route est libre pour Borzov, d’autant plus libre que ses principaux adversaires, le Cubain Ramirez et le Malgache Ravelomanantsoa se blessent avant la finale. Ne reste donc à battre que l’Américain Taylor, que Borzov a déjà dominé en quart de finale. Vendredi 1er septembre : la finale ne sera qu’une formalité pour le soviétique. Dès le départ, le Trinitéen Crawford, un sérieux outsider, se claque. C’est un autre Soviétique, Kornelyuk, qui démarre le mieux. Mais, aux 50m, la hiérarchie s’installe : Borzov et Taylor, au coude à coude, prennent les devants. Le duel durera 20m : le temps pour Borzov de placer son habituelle et terrible accélération au 70m, et voici Taylor relégué sur la ligne à un mètre. Borzov l’emporte en 10’’14, temps honorable sans plus. Le Soviétique expliquera qu’il avait couru pour gagner et rien d’autre, et qu’il aurai pu aller plus vite si l’opposition avait été plus rude. Vainqueur également sur 200m, Valeri Borzov restera comme un très grand sprinter. Il représente parfaitement l’école soviétique : la puissance et les muscles sont remplacés par une approche scientifique du sprint. Seules une motivation déclinante et une musculature un peu légère empêcheront Borzov de figurer au palmarès du record du monde. Münich aura été son Everest. Pour un « iceberg galopant », c’est déjà beau…

42

43

VALERI BORZOV


10.19

9.9

eugene 1975

STEVE WILLIAMS l'ogre privé de dessert

On l’a vu, au début de ces années 70, les Etats-Unis font pâle figure dans le concert mondial du sprint. Un homme, Steve Williams, va cependant sauver l’honneur de la bannière étoilée de 1973 à 1976. Ce grand Texan noir (1m90) égalera à 4 reprises les 9’’9 (manuels) de Hines : le 21 juin 1974 à Los Angeles, le 16 juillet 1975 à Siena, le 22 août 1975 à Berlin et le 27 mars 1976 à Gainesville. Mieux encore, williams réalise 9’’8 (manuel toujours) le 20 juin 1975 à Eugene. Mais le vent soufflait trop fort… et le chronométrage manuel est doublé ce jour là du chronométrage électronique qui indique 10’’19. Le record n’est pas homologué et Williams devra « se contenter » de figurer quatre fois au palmarès du record du monde. Si on dit « contenter », c’est parce que Williams ne connaîtra jamais les joies des honneurs olympiques : claqué à deux semaines des sélections olympiques en 1972, il se blesse à nouveau lors de ces mêmes sélections en 1976, à quelques mètres du fil, alors qu’il est largement en tête. Pas de Münich, pas de Montréal, pas de consécration pour celui qui est le meilleur de son époque. Sa musculature fragile nous aura privés de ses rencontres avec Borzov, Don Quarrie ou Crawford. L’ogre aurait pu tout manger… il ne lui manqua que le dessert !

44

STEVE WILLIAMS

OSTRAVA 1975

SILVIO LEONARD

poids plume chez les poids lourds Leonard est dans les années 70 le digne successeur de son compatriote Figuerola, qui était la star du sprint cubain dans les années 60. Mais autant ce dernier était râblé et vif, autant Leonard est léger (il dépasse à peine les 60 kilos pour 1m73), gracieux et souple. Ce « David » se fera une petite place au pays des « Goliath » le 5 juin 1975 à Ostrava, en Tchécoslovaquie. Invaincu sur 100m durant toute l’année 1974 (après avoir affronté notamment Steve Williams), il réussit – à 19 ans – à joindre le club des recordmen du monde, un club où il devient de plus en plus difficile d’entrer, notamment à cause de l’apparition du chronomètre électronique. Mais ce 5 juin, à 18h30, lorsque les sept sprinters de cette réunion se placent sous les ordres du starter, le chrono est manuel. La concurrence n’est pas très rude pour Silvio qui n’a à faire à aucun des ténors du sprint de l’époque. Qu’à cela ne tienne, le Cubain, tel un félin, développe irrésistiblement sa foulée longiligne sur la piste du Slovnaft Stadium et, aidé par le vent favorable, laisse le 2ème à quatre bons mètres ! Trois fois 9’’9 pour les trois chronométreurs, Leonard réussit l’exploit à son tour, et se pose ainsi en concurrent direct des Williams, Borzov et autres Crawford. Malheureusement, une blessure survenue à quelques semaines des J.O. de Montréal l'empêcheront de défendre ses chances pour la médaille d’or (il est éliminé en quart de finale). Mais Leonard reviendra fort en 1977, réussissant 9’’98 à Guadalajara (Mexique), à 3 centièmes du record du monde de Jim Hines, et ce malgré un vent défavorable. Ce sera la dernière grosse performance d’un bel athlète, lui aussi victime - comme tant d’autres – d’une musculature trop fragile.

45

SILVIO LEONARD


9.9

9.9

columbia 1976

modesto 1976

DON QUARRIE le dernier manuel

HARVEY GLANCE le Petit Poucet

La carrière du Jamaïcain Don Quarrie commence aux Jeux de Mexico, en 1968, alors qu’il que 17 ans. Des jeux auxquels… il ne participera pas, n’étant que remplaçant du 4x100m. Eut-il été titulaire que cela n’aurait rien changé : Quarrie se blesse juste avant les compétitions. Signe du destin ? Ce petit athlète (1m74, 70 kilos), râblé, rapide et introverti devra attendre l’année 1976 pour rendre sa revanche. C’est le 22 mai, aux Relais californiens de Modesto, que Quarrie entre à son tour dans la légende : avec un vent violent, soufflant à (+1,7m), le petit Don arrache sa « boule de muscles » dès la mise en action pour accomplir un parcours époustouflant de puissance et de fluidité : 9’’9 pour les trois juges, record du monde égalé. Il est vrai que Quarrie accomplit une année 1976 intelligente, se réservant en certaines occasions – surtout celles où sont présents ses principaux adversaires – et mettant le turbo dans d’autres, comme cet après-midi de printemps à Modesto. La date est on ne peut mieux choisie : nous sommes à quelques semaines des Jeux de Montréal. Don Quarrie – également spécialiste du 200m dont il est le co-recordman depuis 1971 – se présente comme l’un des grandissimes favoris du 100m olympique. Mais il n’est pas le seul. La lutte sera chaude. En attendant, le record de Don Quarrie est le dernier record manuel à figurer sur les tablettes de l’IAAF : dès le 1er janvier 1977, celle-ci prendra la décision de ne plus prendre en compte que les records pris au chronométrage électronique. Et il faudra attendre 1983 pour que soit battus les 9’’95 de Jim Hines.

Harvey Glance, ce petit Noir de l’Alabama, inscrit par deux fois son nom au palmarès du 100m. En cette année 1976, les spécialistes voit en lui la relève du sprint américain, à ce moment porté à bout de bras par Williams, Glance, qui n’a que 19 ans et ne doute de rien, n’a pourtant pas défrayé la chronique jusqu’à ce 3 avril 1976, où il participe à un meeting à Columbia. Ce jour-là, entouré d’autres étudiants américains, il entre dans la légende avec 9’’9, temps manuel. Le vent soufflait légèrement en sa faveur, mais la performance est incontestable. Elle l’est d’autant plus que Glance réédite son superbe temps moins d’un mois plus tard, le 1er mai à Baton Rouge, dans un meeting universitaire. Malheureusement pour lui, il n’arrivera jamais à obtenir le moindre titre, faute peut-être de cet esprit de compétiteur qu’on retrouve chez tous les grands. 4ème à Montréal, absent en 1980 à Moscou (comme tous les Américains) alors qu’il avait sa chance, Harvey Glance en restera à ses deux 9’’9. Pourtant sa carrière aurait pu être plus belle encore : en effet il réussira plus tard, et en deux occasions (le 9 avril 1977 à Auburn avec vent favorable et le 28 mars 1981 à Gainesville avec vent… défavorable !), le temps fantastique de… 9’’8 ! Record du monde ? Non, car la fédération Internationale a pris une décision début 77 : désormais, seuls seront pris en compte les records réalisés au chronométrage électronique. Pour le nouveau record du monde, il faudra attendre maintenant 1983 et Calvin Smith.

46

HARVEY GLANCE

47

DON QUARRIE


J.O. DE MONTREAL grandes premières

10.06

j.o. de montreal 1976

L

a finale du 100m olympique de Montréal restera dans les annales comme étant l’une des plus disputées, les plus relevées de l’histoire des Jeux, mais aussi comme celle d’un certain « renouveau » : pour la première fois depuis 1928, en effet, il n’y a pas d’Américain sur le podium. Et pour la première fois dans l’histoire moderne des J.O., un petit pays des Caraïbes remporte une médaille d’or . Comment tout cela s’est-il passé ? Ce 24 juillet, dans l’extraordinaire stade olympique de Montréal, où le béton fait office de coupe-vent, et où la chaleur au sol peut être intense, ils ne sont pas tous là : pas d’Africains (toutes les Fédérations du Continent Noir ont renoncé aux Jeux pour protester contre l’apartheid en Afrique du Sud), pas de Steve Williams (on a vu qu’il s’était blessé lors des sélections américaines), pas de Silvio Leonard (blessé lors des quarts de finale). Ca fait du monde, mais ça n'empêche pas Jesse Owens d’annoncer « l’un des 100m les plus passionnants et les plus relevés de l’histoire ». Le Maître avait vu juste : au départ, le Jamaïcain Don Quarrie et son record du monde fraîchement égalé, le soviétique Valeri Borzov, médaille d’or à Münich et doté de sa confiance habituelle, l’Américain Harvey Glance, capable d’un exploit et le Trinitéen Hasely Crawford, un

sprinter noir doté d’une force exceptionnelle qui vient de réaliser deux fois 10’’ à quelques jours des Jeux. Crawford, au premier couloir, prend un bon départ. Quarrie, lui, a complètement raté le sien : il est déjà à un mètre après quelques foulées. Borzov, lui, est parti comme un obus. Il fait sa course, la même qu’à Münich – il réalisera le même temps, 10’’14 – mais l’opposition est autre. Glance postule jusqu’au bout à une médaille, accroché au sillage de Borzov. Mais ces deux hommes ne peuvent rivaliser avec la puissance de Crawford. Celui-ci, qui a produit une terrible accélération aux 30m, voit revenir comme un boulet Don Quarrie. Celui-ci, on le sait, est un habitué du 200m, une distance qui permet de rattraper un départ moyen. Mais le 100m, c’est autre chose : la distance interdit toute faiblesse, et Quarrie viendra mourir à quelques centimètres de Crawford : 10’’06 pour Crawford, 10’’08 pour Quarrie, 10’’14 pour Borzov, 10’’19 pour Glance, les 4 hommes termine en un mètre vingt. Montréal a rendu son verdict : une médaille d’or pour Trinidad et Tobago, un camouflet pour les EtatsUnis… et la palme de la science de la course pour le grand Jesse Owens ! mais celle-ci était sans doute la plus facile à prévoir.

48

49


J.O. DE MOSCOU les absents ont toujours tort

E

10.25

lle ne restera pas dans les annales, cette finale du 100m des J.O. de Moscou. La faute à qui ? Impossible d’être affirmatif et d’incriminer tel ou tel, mais les faits sont là : il n’y a pas d’athlètes américains aux Jeux de Moscou. Le gouvernement de Washington a en effet dissuadé le Comité olympique américain de se rendre en URSS pour protester contre l’invasion en Afghanistan par l’Union soviétique. Pas d’Américains au départ d’une compétition comme le 100m, c’est un peu comme une Coupe du Monde de foot sans le Brésil : il y manque les meilleurs, à tout le moins les principaux animateurs de l’épreuve. Si on enlève en plus les Canadiens et les Allemands, il reste une épreuve dont le goût menace d’être un peu fade. Pour autant quelques stars sont là : l’Italien Pietro Mennea, recordman d’Europe du 100m et du monde du 200m, le Cubain Silvio Leonard, en fin de carrière mais qui a de beaux restes, le Trinitéen Crawford, champion olympique quatre ans plus tôt à Montréal, et l’Ecossais Alan Wells, l’homme fort du moment en Europe. A part ce dernier, cela fait quand même un peu défilé de vieilles gloires. Et ces vieilles gloires ne tiendront pas la distance : Mennea, paralysé par le trac, sera éliminé en demi-finale, comme à Montréal. Crawford est logé à la même enseigne. Et si Leonard se mêle à la lutte finale, ses jambes sont tout de même un peu usées après cinq années au plus haut niveau. Tout cela fera l’affaire de Wells, qui en bon Britannique, ignore ce que douter veut dire. Ce 25 juillet, il est placé à l’extérieur, la moins bonne place. Auteur quelques heures plus tôt d’une superbe demi-finale, débarrassé de Mennea et de Crawford, cet athlète méconnu pourrait, à 28 ans, se « contenter » de contrôler Crawford : rien du tout ! Wells se lance dans la bataille comme un bolide ! Une tornade blanche s’abat sur le stade Lénine dès le coup de pistolet du starter ! Certes, Crawford, bien en ligne et puissant comme d’habitude, conteste jusqu’au bout la supériorité de l’Ecossais. Il viendra « mourir » à quelques centimètres de Wells. Mais celui-ci a dégagé une telle force que les observateurs se surprennent à ne pas regretter l’absence des Américains. Car même si le temps est moyen – 10’’25, moins bon temps olympique depuis vingt ans – il n’est pas du tout sûr que ceux-ci aient pu contrer l’ouragan écossais. Wells signe là sa plus grande performance. Ce champion méconnu aura réussi le tour de force de mettre tout le monde d’accord : c’était lui le plus fort en 1980, point. Et puis, c’est bien connu, les absents ont toujours tort…

j.o. de moscou 1980

50

CALVIN SMITH L

’histoire de Calvin Smith est une histoire banale : sixième d’une famille noire de sept enfants, originaire de Bolton, une petite ville du sud des Etats-Unis, le petit Calvin, comme tous ses copains, cherche un dérivatif à sa condition plutôt modeste. Ce sera le football. Jusqu’à ce qu’un entraîneur avisé (Roger Norman) lui tienne ce langage : « Tu n’as rien à faire sur un terrain de football. Tu es fait pour courir sur une piste ». ce que fera Calvin. Pas longtemps, juste le temps d’entrer dans la légende. Car si l’histoire de cet athlète pas vraiment impressionnant (1m78, 70 kilos) n’a rien d’exceptionnelle, son record, lui, sera réalisé dans des conditions un peu surprenantes. Certes, lorsque Smith se présente, ce dimanche 3 juillet 1983 sur la piste synthétique de la base militaire de Colorado Springs pour participer au « Festival du Sport », il est loin d’être inconnu : sa meilleur performance est de 10’’05 (réalisée en juillet 1982), et il a, au cours de cette année 1982, à 21 ans, réussi le temps exceptionnel de 9’’91, temps malheureusement invalidé à cause d’un vent trop fort. Opposé à six reprises à l’étoile montante du sprint (Carl Lewis), il s’est incliné quatre fois mais l’a tout de même battu deux fois. Pour autant, personne n’attend Calvin Smith à Colorado Springs, pas même lui puisqu’il ne s’est engagé que pour le … 4x100m. Mais lorsqu’à 15h10, Evelyn Ashford améliore le record du monde féminin de 2 centièmes (10’’79), Smith se dit qu’il a peut-être un coup à jouer : Colorado Springs est à 2 225m d’altitude (idéal pour la vitesse), et ses deux principaux adversaires (Lewis et Emmit King), qui l’ont devancé aux derniers championnats américains, sont absents. Calvin Smith s’inscrit donc en dernière minute sur le 100m. Géniale institution… 15h30. Quelques minutes après le record féminin, Smith est le grand favori de la course masculine. Excellent départ. Accélération progressive. Lâchage général des concurrents. Dans cette course, Smith n’aura pas eu d’adversaire. Pas même le vent : pratiquement nul pour Ashford, il souffle idéalement pour lui : +1m38/s. Le temps s’affiche : 9’’93 ! Deux centièmes de mieux que le vieux record de Jim Hines (en 1968) ! Calvin Smith vient d’entrer dans la légende. Peu lui importe les légers doutes qui s’emparent des observateurs : dans ces conditions atmosphériques et climatiques favorables (pratiquement tous les concurrents du 100m ont amélioré leur record personnel), qu’aurait fait Smith contre Carl Lewis qui lui est intrinsèquement supérieur ? On n’aura évidemment jamais la réponse. Ni le duel attendu entre les deux hommes. Calvin Smith ne fera en effet pas de vieux os dans l’athlétisme, préférant entrer dans la vie active et profiter de ses études de relations publiques à l’université d’Alabama. Calvin Smith sera passé comme un météore dans l’univers de l’athlétisme. Mais un météore sacrément rapide. Ses successeurs se souviendront de lui, qui mettront cinq longues années à battre son record.

51

9.93

colorado springs 1983

le meteore

CALVIN SMITH


9.99

J.O . de los angeles 1984

CARL LEWIS King Carl première !

1

984 verra se lever au firmament du sprint l’étoile de cette fin de siècle : Carl Lewis, « the King ». Ce roi majestueux est, n’hésitons pas à le dire, l’égal du plus grand : Jesse Owens. Les similitudes sont frappante : même origine (sud des Etats-Unis, Lewis vient de Houston – Texas), même puissance alliée de grâce sur la piste, mêmes compétitions (100m, 200m, longueur, 4x100m), carrières similaire (record du monde, médaille d’or), même esprit chevaleresque, en un mot, même classe. Mais alors que Jesse Owens est allé chercher la consécration chez les ennemis nazis, c’est chez lui, à Los Angeles, que Carl Lewis accédera à la notoriété mondiale. Il est en effet licencié au

J.O. de los angeles 08/1984

Santa Monica Track Club, le club le plus huppé – et le plus célèbre – de la mégapole californienne. En courant au Coliseum, Lewis est devant ses supporters, sous son soleil, bref dans son jardin. Dire qu’il écrase ses adversaires n’est rien : le recordman du monde Calvin Smith absent (il n’a pas réussi à se qualifier), Lewis domine le 100m olympique comme jamais un athlète n’y est parvenu. Lorsqu’il se présente pour sa première série, Lewis, pas trop confiant (il est engagé dans quatre épreuves, et c’est le 100m qu’il redoute le plus), décide de «lâcher les chevaux». Résultat : 10’’06, dans une course où la seule nécessité est de se qualifier, voilà qui met d’entrée les choses au clair.

CARL LEWIS


La confiance revenue, en même temps que s’envolait celle de ses adversaires, le roi Carl ne relâche plus la pression. Le 4 août, au moment où le soleil disparaît sur l’océan pacifique, Lewis s’attaque à la première levée du Grand Chelem immortalisé par Jesse Owens. Car dans cette finale du 100m, son principal adversaire n’est pas à ses cotés : ce ne sont pas ses compatriotes Graddy et Ron Brown, ni le canadien Ben Johnson qui peuvent le menacer. Son adversaire, c’est lui-même : va t-il supporter la pression terrible qui pèse sur lui depuis qu’il a décidé de rejoindre Owens dans les annales en s’alignant sur quatre épreuves ? Le 100m est la première… le beau rêve peut s’écrouler dans 10 secondes. Au coup de pistolet, Lewis prend un départ très quelconque : son temps de réaction est de 2 dixièmes inférieur à ceux de Brown et Ben Johnson. Aux 40m, il est devancé par Graddy. Aux 60m, il revient à sa hauteur. La suite est du domaine de l’irréel : une accélération fantastique, inégalée, qui sera la marque, le sceau de Lewis pour l’histoire. A l’arrivée, Lewis laisse Graddy, médaille d’argent en 10’’19, à… 2m ! Un écart de 2 dixièmes pris en une petite moitié de course (40m), la médaille d’or de Carl Lewis n’est pas méritée : elle était inventée pour lui ! Réussir 9’’99 quand on n’a pas d’adversaire à ses basques, qu’on n’éprouve donc pas le besoin de s’arracher sur la ligne en cassant le buste, quand on a également une pression terrible sur les épaules, voilà qui promet des lendemains chantants au jeune Carl Lewis. Le roi ne se dérobera pas. Rendez-vous bientôt pour d’autres coups d’éclat.

Le règne vient de commencer…

54

J.O. de los angeles 08/1984

55


9.83 rome 1987

BEN JOHNSON

triomphe romain avant la débâcle

L

Il est 18h40, le temps est doux, le vent souffle idéalement (+0,95m), le public italien chaud et généreux, Johnson et Lewis ultra-motivés. Rarement les conditions de course ont été aussi bonnes pour un duel au sommet. Mais de duel, il n’y aura pas. Ben Johnson jaillit de ses blocks tel une tornade. Lewis a pourtant pris un bon départ, il fait confiance à son accélération magique des 60m : celle-ci ne lui permettra que d’égaler le record de Calvin Smith. Car la fusée Johnson est absolument intouchable. Avec une puissance inouïe, le Canadien balaie tout début de velléité de l’Américain. Tel une boule de feu, il dévale à tombeau ouvert au milieu de la piste, sans un regard pour celui qui était considéré, il y a peu, comme le magicien de la distance. 9’’83, c’est un exploit incomparable au regard de l’histoire du 100m. A quoi l’attribuer ? Les journalistes évoquent l’énorme travail de musculation effectué depuis deux ans par le Canadien, son entraînement spécifique basé sur la répétition d’efforts brefs et violents. C’est son travail acharné qui lui a permis d’être au sommet, et de viser encore plus haut (il déclare ce jour-là vouloir descendre en dessous de 9’’80 l’année suivante). Telle est en tout cas la version admise par tous aux lendemains de cette course historique.

e lundi 31 août 1987, le quotidien l’Equipe titre en énormes caractères : « Johnson supersonique ». L’exploit qu’a accompli le Canadien d’origine jamaïcaine la veille, aux championnats du monde d’athlétisme à Rome est en effet exceptionnel : 9’’83, record du monde battu d’un dixième tout rond ! Carl Lewis, qui réalise ce jour-là un temps remarquable (9’’93), est à un mètre. Les observateurs ne tarissent pas d’éloges : Ben Johnson est surnommé le « Pape du sprint », «l’ Empereur », et son record est destiné à « traverser l’éternité ». Il est vrai que cet athlète de 25 ans – qui rappelle furieusement un certain Bob Hayes – est un phénomène : battu de 24 centièmes en 1984 à Los Angeles, il a accompli des progrès proprement stupéfiants : commençant à revenir au niveau du roi Carl lors des étés 1985 et 1986, voilà qu’il le dépasse nettement, sans qu’on puisse dire que Lewis a baisé. Et lorsque sur la piste du Stade olympique de Rome – ici même où vingt-sept ans plus tôt, Armin Hary avait fait parler sa science de la course, pour remporter l’une des médailles d’or les plus disputées de l’histoire -, les huit concurrents du 100m se placent aux ordres du starter. Tout le monde attend une lutte acharnée entre le roi et son dauphin désigné.

j.o. de seoul 24/09/1988

Un an plus tard, tout va s’écrouler… 57

BEN JOHNSON


9.92 J.O. de seoul 1988

J.O. DE SEOUL le scandale du siècle

L

Le mardi 27, la nouvelle est officiellement annoncée Ben Johnson est dopé !

’événement majeur des Jeux de Séoul n’aura malheureusement pas lieu sur la piste su superbe stade olympique, mais en coulisse… Pourtant, les centaines de millions de téléspectateurs qui assistent en ce samedi 24 septembre à la finale du 100m sont subjugués. Le menu est royal : Ben Johnson, Carl Lewis, Linford Christie, n’importe quel organisateur de réunion rêverait d’un tel plateau. Et d’une telle course ! Lewis veut absolument se venger de son échec à Rome. Johnson promène partout sa certitude d’être le meilleur. Et Christie est prêt à profiter de la bataille entre les deux géants. La course est fantastique : Lewis et Johnson partent ensemble en tête, mais le canadien, dégageant un puissance inouïe, s’envole irrésistiblement (les chronomètres montreront que Johnson a couru entre 40 et 60m à plus de 12m à la seconde !). L’Américain, un peu nerveux et sans doute sidéré par la vitesse de son concurrent, s’accroche comme il peut. Revers de la médaille : en puisant ainsi dans ses réserves, sa traditionnelle accélération aux 60 mètres sera moins magique que d’habitude. Lewis ne reviendra jamais sur Johnson. Pourtant, son temps est superbe : 9’’92. Celui de Christie pas mal non plus : 9’’97. Mais le monde entier n’a des yeux que pour le canadien : près d’un mètre cinquante d’avance sur Lewis, et surtout un temps fabuleux : 9’’79 ! 4 centièmes de mieux qu’à Rome, ce Ben Johnson, qui se dit capable de réaliser 9’’76, est un extraterrestre ! Le charme et l’extase ne dureront que trois jours. Dès le surlendemain soir, des bruits faisant état d’un cas de dopage dans la finale du 100m se répandent. Le mardi 27, la nou-

velle est officiellement annoncée : Ben Johnson est dopé. Toutes les expertises et les contre-expertises confirmeront que le canadien a pris des substances interdites (en l’occurrence du stanozolol, un stéroïde anabolisant difficile à déceler et très nocif car cancérigène). Les protestations de Johnson et de son entourage n’y changeront rien, les relevés d’expertise montrant que le Canadien s’est dopé bien avant la compétition, et dans des proportions importantes : la thèse qu’il invoque (« Je n’étais pas au courant ») ne tient pas. Ben Johnson est suspendu deux ans, sa médaille d’or et son record du monde sont annulés, ainsi que son record du monde de 1987. Dans le monde entier, l’émotion est à son comble. On en veut à Ben Johnson d’avoir triché et ainsi dévoyé la compétition la plus belle du monde. Mais la décision du CIO de porter l’affaire sur la place publique, rétablit une injustice : le plus grand, c’est bien Carl Lewis. En 9’’92, le roi est le nouveau recordman du monde. Certes, on peut arguer que ce record a été battu avec l’aide d’une locomotive qui n’aurait pas du être là. Qu’à cela ne tienne, Lewis, en grand Seigneur, mettra un point d’honneur à mettre tout le monde d’accord trois ans plus tard. Nous y arrivons. Mais pour l’instant, il s’agit d’oublier l’épisode Ben Johnson.

j.o. de seoul 24/09/1988

En 9’’92, le roi est le nouveau recordman du monde. 58

j.o. de seoul 24/09/1988

59


9.90 Redlands 1990

L

LEROY BURRELL

le faux frère

Tokyo 25/08/1991

60

ewis - Burrell, c'est le nouveau tandem de choc du 100m en ce début des années 90. Ben Johnson plus dans la course - il a été suspendu deux ans, et ne reviendra jamais dans l'allure -, l'attention se porte maintenant sur "King Carl" le maître, et son élève Leroy Burrell. Un sacré bonhomme que ce Burrell : parcours classique, originaire de Philadelphie, cinq frères et sœurs, s’essaie au football et au base-ball – sans réussite – et décide un jour de rejoindre son idole Carl Lewis à Houston, où il s’inscrit en cours de communication à l’université. Ses prédispositions au sprint lui feront ensuite rejoindre le très fermé Santa Monica Track Club qui sera, selon sa propre expression, sa « nouvelle famille ». Un bon C.V., Mais pas encore de quoi inquiéter Lewis : opposés à sept reprises en compétitions officielles en 1989 et 1990, le maître a devancé l’élève en cinq occasions. Mais l’élève progresse à pas de géants : son meilleur temps est de 9’’94, à 2 centièmes du record du monde. Et ce vendredi 14 juin, lorsque les deux hommes pénètrent sur le Downing Stadium de New York pour les championnats des Etats-Unis, Lewis sait qu’il n’a pas droit à la faute. Il fait une chaleur torride ce jour-là, et le public a préféré rester dans la fraîcheur de l’air climatisé plutôt que de rejoindre la fournaise du stade. Seuls… 2 000 courageux sont venus assister à l’empoignade Lewis – Burrell. Pas vraiment motivant pour qui veut réaliser un exploit… c’est pourtant ce que va réaliser Leroy Burrell, aidé en cela par un Lewis pas complètement à son aise. Il est vrai que le roi ne court pas que le 100m : peu avant la finale, il s’est qualifié pour le saut en longueur, laissant peut-être un peu d’influx sur le sautoir. A l’appel du starter, sur huit concurrents, ils sont cinq à appartenir au Santa Monica ! Est-il possible de se motiver à fond quand on court en famille ? Carl Lewis est sans doute un peu nerveux : entouré de « ses élèves », il doit se faire respecter. Est-ce pour cela qu’il commet un faux départ, chose très inhabituelle chez lui ? Un deuxième faux départ et ce serait l’élimination. Burrell le sait, qui jaillit tel un éclair de ses blocks quand Lewis est obligé d’assurer. Les chronos montreront que Burrell est parti 5 centièmes de seconde avant Lewis… celui-ci a-t-il déjà

" Leroy est mon frère. Le titre reste au Santa Monica c’est le plus important " course perdue ? Burrell ne se pose pas la question, il fonce en vue de la terre promise. Reste à Lewis - distancé sur les ¾ de la course – sa botte secrète : l’accélération aux 60m. Aux 80m, il est revenu sur Burrell, qui dira plus tard : « je n’ai pas regardé autour de moi. Mais à 20m de la ligne, j’ai senti une présence. Il est là… ». 20 terribles derniers mètres, au coude à coude, et c’est alors le trait de génie : Burrell se « casse » brusquement sur la ligne. Qui a gagné ? Personne ne peut répondre, pas même les deux hommes, qui préfèrent se tomber dans les bras plutôt que de manifester une joie ou une déception encore inconnues. La voix du speaker offrira enfin le verdict : « Burrell 9’’90, Lewis 9’’93… » . C’est ainsi que Leroy Burrell devient le nouveau recordman du monde. Chose d’autant plus incroyable que cet athlète pas spécialement impressionnant physiquement est… aveugle d’un œil ! Burrell, le nouveau maître du 100m, ne verse pas dans le triomphalisme : « J’ai réussi une très bonne course, mais Carl est toujours là. Je ne me considère pas comme plus rapide que lui. Et puis lui a été six fois champion olympique. C’est un grand champion, et nous aurons d’autres occasions de courir ensemble… ». Burrell ne croyait pas si bien dire. Lewis, en grand seigneur, expliquera : « Leroy est mon frère. Et puis le titre reste au Santa Monica, c’est le plus important ». Avant de profiter des fameuses « autres occasions » pour reprendre son bien en grand champion.

61

LEROY BURRELL


9.86 Tokyo 1991

CARL LEWIS le roi devient dieu

il a préparé sa revanche sans aucune autre pensée que celle de se dépasser !

C

ontrairement à il y a plus de deux mois à New York, toutes les conditions sont réunies en ce dimanche 25 août à Tokyo, pour que l’histoire du 100m s’enrichisse d’un nouveau chapitre glorieux. Tokyo, Stade olympique, championnat du monde d’athlétisme, 60 000 spectateurs. Il est un peu plus de 19 heures, Carl Lewis est d’un calme… olympien lorsque débute son ultime concentration avant la finale du 100m. A l’évidence, tous les observateurs l’ont noté, le King est dans sa meilleure forme : qualifié sans problème dans les séries, il a réussi 9’’93 en demi-finale sur une piste réputée comme étant des plus rapides du monde. Des conditions parfaites pour Lewis, même si la concurrence promet d’être sévère, à commencer par le recordman du monde en titre, Leroy Burrell. Le coéquipier de Lewis au Santa Monica est à l'affût : 9’’94 en demi-finale. Si on ajoute à ce duo la troisième star américaine du moment, Mitchell, et le britannique champion d’Europe Linford Christie, la lutte promet d’être royale. Elle sera divine. Au coup de pistolet, c’est Mitchell qui prend le meilleur départ. « Départ limite » soupçonnent les observateurs, qui pensent que l’Américain a « basculé » en même temps que le starter. Pas de deuxième coup de pistolet, le départ n’est donc pas annulé. A l’instar de Mitchell, Burrell est, lui aussi, parti comme un boulet. Après quelques foulées, les deux hommes ont déjà un mètre d’avance sur Lewis, qui n’est certes pas un spécialiste de la mise en route « canon ». Un mètre de retard sur le recordman du monde, la course n’est-elle pas déjà finie pour celui qui rêve de revanche ?

" Lewis is magic " Une fois encore, Lewis va faire parler la poudre : aux 50m, il revient imperceptiblement sur Burrell. Aux 60m, début de la traditionnelle formidable accélération. Aux 80m, Lewis, dans un stade en folie, est revenu sur son coéquipier-adversaire d’un jour. Les dix derniers mètres à fond, et Lewis peut lever les bras haut vers le ciel : 2 centièmes d’avance sur Burrell (environ 20cm), mais surtout le nouveau record du monde de la spécialité : 9’’86 ! Le stade explose, Leroy Burrell tombe dans les bras de son copain Carl. Belle image de sportivité pour un homme battu avec les honneurs : Burrell qui réalise tout de même 9’’88, ne pouvait rien contre Lewis. Il dira plus tard : « Aujourd’hui, j’ai battu un record du monde, et j’en ai perdu un autre ». Le roi Lewis a tout emporté dans son élan, entraînant même ses adversaires dans une course sublime, où tous ont forcé leur nature : Mitchell, 3ème en 9’’91, et Christie, 4ème en 9 ‘’92 (nouveau record d’Europe) ont battu leur record personnel. Six des huit athlètes ont couru en moins de 10 secondes. La piste de Tokyo est-elle magique ? « Lewis is magic » répondent en chœur tous les spécialistes pour qui le doute n’est pas permis : Carl est le plus grand.

62

Tokyo 25/08/1991

63

« J’ai couru pour mon père », dira Lewis, pensant à celui qui – décédé peu avant – le « voit de là-haut et doit être fier ». car la performance de l’athlète numéro 1 de cette fin de siècle est énorme : à seulement 3 centièmes de moins que le Ben Johnson dopé de Rome, Lewis montre aux yeux du monde le talent vrai, la classe dans toute sa splendeur, en même temps qu’un esprit sportif inégalé. Battu à la régulière il y a deux mois par son copain de club Burrell, il a préparé sa revanche sans aucune autre pensée que celle de se dépasser. Et si Lewis le roi devient Dieu du sprint en ce chaud dimanche d’été, il faut aussi noter la performance de son club, le Santa Monica, qui vient de fournir au monde les deux meilleurs athlètes du moment. Et leur manager Joe Douglas, à qui on demandait un pronostic avant la course, avait –peut-être sans le vouloir – décelé la magie de cette course en répondant : « Ils vont gagner tous les deux ».

CARL LEWIS


9.96

J.O. de barcelone 1992

LINDFORD CHRISTIE un KO en or

Barcelone 01/08/1992

Barcelone 01/08/1992

L

inford Christie a 32 ans. Voilà des années que ce Britannique d’origine jamaïcaine promène son regard noir et hautain sur les pistes d’athlétisme, toujours placé, jamais gagnant. La médaille d’or qu’il récolte aux jeux de Barcelone est la consécration de son travail acharné, et la conséquence d’une volonté terrible de prouver au monde que le sprint n’est pas qu’une affaire américaine. Lorsqu’il se présente ce samedi 1er août sur le Stade olympique de Barcelone, se dit-il en lui-même que ce jour est son jour ? Sans doute pas. Car Christie, d’une fierté parfois à la limite du mépris, ne doute jamais. L’absence de Carl Lewis ? « C’est dommage qu’il ne soit pas là. » La présence de Leroy Burrell ? « Je peux le battre ». La suprématie américaine ? « Tout a une fin ». Cette assurance et cette volonté typiquement britanniques feront merveille à Barcelone. Pourtant, les conditions ne sont pas idéales pour un grand exploit du type de celui de Lewis à Tokyo l’année précédente : une piste un peu moins rapide, un vent moins favorable (0,5m contre 1,2m au Japon), pas de départ canon comme celui de Mitchell qui avait entraîné les autres.

C’est pourtant peut-être au départ que s’est jouée la course de Barcelone. Sur la ligne : Leroy Burrell, vice recordman du monde, Mitchell (USA), un très sérieux outsider, le Namibien Frederiks, le canadien Surin, spécialiste des départs canons, et Christie. « A vos marques… prêt… pan ! Et re-pan ! » Faux départ ! Qui a anticipé ? C’est Burrell ! Sans doute un peu nerveux, l’Américain a basculé trop vite, se mettant ainsi une pression supplémentaire pour le deuxième départ qu’il sera obligé d’assurer. Lors de ce deuxième départ, il perd 3 centièmes de seconde sur la troupe. C’est Surin qui est parti le plus vite, comme prévu. Aux 40m, le canadien est en tête, devant Christie et Frederiks à égalité. Mitchell s’accroche, Burrell est déjà à un mètre. Aux 60m, Christie produit une accélération surpuissante qui le mènera, un peu à la manière de Carl Lewis, sur la ligne avant tout le monde. A raison de un centième pris sur Frederiks tous les 10m depuis la mi-course, Christie s’impose en 9’’96 sans discussion. La discussion n’est d’ailleurs pas le genre du Britannique : une simple poignée de main à ses adversaires, et Linford de drape fièrement de l’Union Jack

67

pour un tour d’honneur solitaire. Derrière lui, on s’est accroché, mais en vain : Frederiks crée la surprise en s’emparant de la médaille d’argent (10’’02), Mitchell assure le bronze (10’’04), Surin finit sur les genoux (10 ‘’09) et Burrell, conscient d’avoir perdu dès le départ, s’est relevé avant la ligne (10’’10). Un seul coureur en dessous des 10’’, c’est une course plutôt moyenne qu’a remporté Christie. On l’a vu, les conditions n’était pas idéales pour battre des records, et l’absence de Lewis a peut-être été un facteur inconscient de démotivation pour les athlètes : de technique, la course a viré au tactique. Et c’est le plus malin, le plus déterminé qui l’a emporté. Mitchell dira après la course : « Il ne suffit pas d’être américain ». Ce à quoi Christie aurait pu lui répondre : « Il suffit d’être noir, britannique, et d’avoir la haine ». A 32 ans (presque l’âge du Christ !), Christie est le plus âgé des médaillés d’or du 100 mètres. C’est pour lui la revanche sur une vie pas toujours très rose, où il eut autant à faire avec la police qu’avec les pistes d’athlétisme. Quant aux américains, ils ont pris une gifle. Quand les reverra-t-on au sommet ? Burrell apportera la réponse deux ans plus tard…

LINDFORD CHRISTIE


9.85

B

urrell a toujours été considéré comme le brillant second de Carl Lewis. En ce 6 juillet 1994, le petit stade de Lausanne va être le théâtre d'une des plus belles émotions que seul le sport est capable de nous offrir. Rien pourtant, ne prédispose cette réunion à entrer dans l'histoire du sprint : un stade aux dimensions modestes comparés aux arènes olympiques habituelles, une soirée à la chaleur presque étouffante, l'absence de quelques stars comme Lewis et Christie, le fait aussi que cette réunion ne soit que la première de l'année concernant le Grand Prix. On pense que les coureurs ont besoin de trouver leurs marques, on estime que le record de King Carl est pour l'instant intouchable, on suppose aussi que les déceptions endurées par Burrell ces dernières années l'ont affecté. Au lieu de penser, on aurait peut-être mieux fait d'écouter Linford Christie qui avait dit au début de la saison : "Cet été, le plus dangereux sera Leroy". Visionnaire... Ce 6 juillet, donc, les Etats-Unis sont bien représentés en finale du 100m : outre Burrell, il y a les meilleurs spécialistes du pays : Mitchell, Drummond et Cason. Ajoutons le Canadien aux départs canon Surin, et terminons par la nouveauté de ce milieu de décennie : l'Afrique. Ils sont en effet trois Nigérians à tenter de contester la suprématie américaine : Davidson Ezinwa, qui vient de réaliser 9''94' (record d'Afrique), Olapade Adeniken, qui avait battu Christie en 1992, et Daniel Effiong. Burrell est le favori. Il a réussi 9''86 il y a peu (avec vent trop favorable pour homologation du record), et s'est juré de redevenir cette année le numéro 1 mondial. Sa course est parfaite : à peine distancé au coup de feu par Mitchell, Cason, Drummond et Ezinwa, il contrôle tout ce joli petit monde pendant la première moitié de la course. "Dès les 20m atteints, j'ai su que j'allais gagner", dira le héros après l'exploit. Il est vrai que sa place au couloir n° 4 est la position idéale pour surveiller du coin de l'oeil Drummond et Ezinwa. Ceux-là ne pourront rien contre l'accélération magique de Burrell aux 60m. Avec son maillot turquoise et blanc du Santa Monica,

68

Lausanne 06/07/1994

Lausanne 1994

LEROY BURRELL le roi est mort, vive le roi !

on croit voir le roi Carl en personne ! Porté par les dieux, le nouveau dieu du sprint s'envole littéralement vers les étoiles, quand ses principaux adversaires semblent cloués sur place. A l'arrivée, les écarts sont extraordinaires : Burrell, en 9''85, devance Ezinwa (2ème) et Mitchell (3ème) de... 14 centièmes ! Près d'un mètre cinquante ! Leroy is magic ! Comme porté par un souffle venu des astres, Burrell ne s'arrête pas après la ligne : après avoir cogné l'air de son poing rageur, il entame un tour de piste étourdissant, pendant que le speaker s'époumone au micro avec des "Record du monde ! Record du monde ! " Magie du record... Leroy Burrell devient

le leader, le numéro 1, le roi, et lui qu'on croyait voué à rester dans l'ombre de Carl Lewis s'empare à la régulière du sceptre de son aîné. Rude coup pour Lewis : à 33 ans, on l'imagine mal repartir pour une nouvelle campagne visant à récupérer le record mondial de la plus belle des courses. Heureusement pour lui, ce record reste la propriété du Santa Monica. Et puis Carl, le seigneur, est le "meilleur ami de Leroy", selon Joe Douglas, le manager du club. Finalement, le record du monde, c'est une histoire de famille...

Rude coup pour Lewis !

Lausanne 06/07/1994

69

LEROY BURRELL


9.84

DONOVAN BAILEY

J.O. d'ATLANTA 1996

le souffle de la Jamaïque A

28 ans, le Canadien Donovan Bailey, né dans la paroisse de Manchester en... Jamaïque, est un solide athlète qui vient de battre le record du monde du 50 mètres indoor lorsqu’il débarque à Atlanta au cœur de l’été 96 pour ses premiers Jeux Olympiques. Le petit Donovan, qui a émigré à l’âge de 13 ans au Canada, est un garçon introverti qui a longtemps préféré le basket, sport qu’il pratique assidûment sur les playgrounds d’Oakville dans l’Ontario, avant de se lancer dans le 100 mètres en 1991, au niveau amateur tout

Atlanta 27/07/1996

70

d’abord, puis professionnel à partir de 1994. Deux années de haut niveau seulement avant les JO, mais le gaillard accumule les victoires et les places d’honneur sur les pistes du monde entier. Champion du monde en 1995, vainqueur des sprints des meetings de Londres, Lille et Nuremberg, il se permet même le luxe de battre le grand Linford Christie sur un 60 mètres indoor à Stockholm. Bref le Canada se dit qu’il tient peut-être le successeur de Percy Williams (champion olympique en 1928) et surtout celui qui peut redorer le blason et l’honneur du pays après la désastreuse affaire Ben Johnson. Sacré programme quand même ! Car même si les Américains ne sont, devant leur public, plus aussi performants qu’auparavant, il reste à battre des adversaires redoutables comme le Namibien Frankie Frederiks, le Trinitéen Ato Bolton ou bien sûr Linford Christie. La finale du 100 m se déroule le 27 juillet, quelques heures seulement après le terrible attentat du Parc du Centenaire qui a endeuillé les Jeux. Est-ce l’émotion qui le paralyse ? Ou plutôt cette fâcheuse habitude de rater ses débuts de course ? Toujours est-il que Bailey, au couloir 6, et malgré l’élimination pour faux départ de Christie, démarre très mal et est immédiatement distancé par ses concurrents. Aux 50 mètres, il est encore cinquième. Mais sa légendaire formidable accélération aux 60 mètres

Le Canada se dit qu’il tient peut-être celui qui peut redorer le blason et l’honneur du pays... Atlanta 27/07/1996

va une fois de plus avoir raison de la troupe. D’une foulée aussi longue que puissante, Bailey remonte un à un ses adversaires pour s’adjuger, sur les quarante derniers mètres, la médaille d’or en 9’84, nouveau record du monde ! Donovan Bailey, lors de son tour d’honneur le drapeau canadien sur le dos, pense peut-être alors à son pays d’accueil qui lui a permis d’échapper à la misère en obtenant un diplôme en marketing, à ses détracteurs qui ne voient pas en lui un homme très charismatique sur cette terre de show, peut-être aussi à son pays d’origine, la Jamaïque, paradis des sprinters, qui fera bientôt parler de lui. Et pas qu’un peu…

71

DONOVAN BAILEY


9.79 Athènes 1999

MAURICE GREENE C

urieux personnage que ce Maurice Greene, surnommé « Mo » ou « le boulet de canon de Kansas City », du nom de la ville ou il use ses premières baskets sur les pistes de sprint après avoir tâté du football américain. Plutôt petit (1,75 mètres), tout en muscles, nerveux, Greene a la particularité de ne jamais rater ses départs et ensuite de ne jamais ralentir, ce qui, on en conviendra, est une excellente manière de gagner. En gros, sa stratégie c’est « je démarre à fond et j’accélère tout le temps » ! Tactique payante qui le mènera sur le toit du monde. Avant de tutoyer les anges, notre ami Mo se casse le nez plusieurs fois sur le chrono, notamment lors des sélections américaines pour les JO d’Atlanta qu’il rate pour ne pas avoir pu descendre en-dessous des 10 secondes. Mais le pitbull ne se rend pas, change d’entraîneur et fracasse enfin cette barrière fatidique en 1997 à plusieurs reprises, devenant champion du monde à Athènes en 9,86. Belle progression ! La machine Greene est lancée à la vitesse d’un TGV, Mo dominera toute l’année 1998 en remportant pas moins de huit courses à chaque fois en moins de 10 secondes. S’il continue comme ça, la médaille d’or 2000 lui est promise. Il fera encore mieux. Le 16 juin 1999, il retrouve le stade Olympique d’Athènes, là même ou il avait conquis le titre mondial deux ans auparavant. Sous la chaleur grecque, Greene va réussir un exploit retentissant, explosant le record du monde de Donovan Bailey de cinq centièmes, la plus forte marge réalisée par un athlète depuis l’instauration du chronométrage électrique. Ce jour-là, comme d’habitude, Maurice Greene fait le show, et pas qu’en course. Sa préparation

le pitbull ...

faite de mimiques et de gestes en tous genres a contribué à sa popularité : Mo, au contraire de beaucoup d’athlètes dont la concentration les fige, marche en tous sens, se dandine, souffle bruyamment, tire la langue, nerveux, impatient d’en découdre. Cette boule de muscles a besoin d’explosivité pour courir, en témoigne la faible amplitude de ses pas : il lui faut en effet plus de 45 foulées (moyenne habituelle des autres) pour arriver à la ligne. Mais, exécutées façon moulinette, avec une rapidité stupéfiante, elles lui permettent de ne jamais être rattrapé quand il part fort. D’ailleurs il part toujours fort : ses réflexes au starter lui donnent quasiment toujours une place dans les trois premiers dans les cinq premiers mètres, et comme la machine se met en marche plus rapidement que les autres et ne faiblit pas, ses courses se déroulent de façon immuable : en tête aux vingt mètres, il accroît régulièrement son avance jusqu’à la ligne.

A Athènes, le chrono indique 9,79, chiffre magique qui a en plus le mérite d’effacer des tablettes le record honteux de Ben Johnson à Séoul. Reste au boulet de canon de Kansas City à confirmer à Sydney l’année suivante. 72

73

MAURICE GREENE


9.87

J.O. de SYDNEY 2000

C

concurrent de Greene est en fait Bolton qui vient arracher la médaille d’argent. A plus d’un mètre de Greene qui n’a, comme d’habitude, jamais relâché son effort. Avec un temps de 9.87 et un vent défavorable de 0,3 mètres/ seconde, le champion olympique de Sydney est l’indiscutable meilleur sprinter du monde en cette fin de siècle, et il peut effectuer son traditionnel tour d’honneur ses chaussures à la main, le sentiment du devoir accompli. Sans avoir tremblé, en puissance et en vélocité, Maurice Greene a dominé le sprint olympique sans que quiconque ait pu le menacer. Une course qui restera le point d’orgue de sa carrière, il tentera de défendre sa médaille d’or quatre ans plus tard à Athènes mais cette fois-ci son stade fétiche ne lui accordera que le bronze. Mais le pitbull est satisfait et pas peu fier de sa carrière : sur son bras gauche est tatoué un dessin de l’animal avec cette mention « G.O.A.T » pour « Greatest Of All Time » (le meilleur de tous les temps). Un showman on vous dit !

es JO sont l’objectif principal de Greene en cette année 2000. Grandissime favori, sa prestation en Australie pour les derniers Jeux du siècle sera étincelante. Après avoir dominé sans forcer ses deux premiers tours et la demifinale, il se présente en position de force au couloir 5 pour décrocher son Graal. Face à lui, son compatriote Drummond, le rapide Barbadien Obadele Thompson et le Trinitéen Ato Bolton sont ses principaux adversaires, même si ce dernier se retrouve au couloir 8 après une demi-finale poussive. Après son traditionnel échauffement qui fait la joie des télévisions du monde entier et un faux départ, Greene démarre comme d’habitude : à bloc. Mais on est en finale des JO, et il n’a pas à faire à des fantômes. Sérieusement accroché sur les vingt premiers mètres par Drummond et Thompson, Mo mouline tant qu’il peut, accélère, et finit par semer la troupe : 20 centimètres, puis 50 centimètres d’avance sur ses deux poursuivants qui finissent pas rendre les armes. Drummond cale, Thompson s’accroche mais est trop loin, le principal

Thompson s’accroche mais est trop loin, le concurrent de Greene est en fait Bolton qui vient arracher la médaille d’argent.

SIDNEY 23/09/2000

74

SIDNEY 23/09/2000

MAURICE GREENE


9.78 Paris 2002

TIM MONTGOMERY T

Médaillé de bronze aux Championnats du Monde d’Athènes en 1997, vice-champion du monde quatre plus tard à Edmonton au Canada, le sommet de la carrière de Montgomery a lieu en France, à Paris plus précisément, où il bat le record du monde en 9’78. L'événement se produit le 14 septembre 2002 sur la piste du stade de Charléty, mais il est aujourd’hui bien difficile de

im Montgomery n’est pas le plus connu de l’histoire des athlètes, loin s’en faut. Il faut dire que cet Américain né en 1975 à Gaffney en Caroline du Sud a tout fait pour fracasser un destin qui aurait pu être brillant. Cet excellent sprinter, vif et puissant, fut le principal rival de son compatriote Maurice Greene pendant plusieurs saisons à cheval sur le changement de siècle.

la descente aux enfers

retrouver la trace de cet exploit, et pour cause. Car trois ans après, Montgomery est emporté par le scandale de l’ « affaire Balco », du nom du Laboratoire dans lequel une perquisition permettait de découvrir des hormones de croissance, des stéroïdes et une liste de clients parmi lesquels Montgomery et sa compagne de l’époque, Marion Jones. Des athlètes de nombreuses disciplines (base-ball, boxe, cyclisme, football américain, et donc athlétisme) sont concernés par ce scandale qui mettra à mal de nombreuses carrières. Le 13 décembre 2005, le Tribunal Arbitral de Lausanne annonce la suspension pour une période de deux ans de Tim Montgomery, une sanction qui s’accompagne de l’annulation pure et simple de « tous les résultats et récompenses obtenus depuis le 31 mars 2001 ».

Exit donc le record du monde de Charléty, les 9’78 sont rayées des tablettes.

PARIS - stade de charléty le 14/09/2002

76

PARIS - stade de charlety le 14/09/2002

77

De toute façon, à cet instant, le Jamaïcain Asafa Powell a déjà battu ce faux record, installant durablement la domination des sprinters de son pays, et Montgomery s’apprête à descendre un peu plus dans les affres de la justice. En 2008, il écope de trois ans et demi de prison pour une affaire d’escroquerie puis de cinq ans pour trafic d’héroïne. C’est la fin de la carrière du gamin de Gaffney qui est envoyé, pour purger sa peine, dans une cellule de la prison de…Montgomery (Alabama). On ne sait pas grand-chose de lui à partir de cet instant. Est-ce vraiment dommage ?

TIM MONTGOMERY


9.85 JO d'Athènes 2004

JUSTIN GATLIN

J

ustin Gatlin n’est pas le plus grand sprinter de tous les temps. Son palmarès sur 100 mètres tient en trois lignes et trois saisons : champion olympique en 2004, champion du monde en 2005 et médaille de bronze aux J.O. de Londres en 2012. Il aurait pu figurer sur la liste des recordmen du monde de l’épreuve s’il n’avait pas abusé de la testostérone. Foutu dopage… Lorsque le jeune Justin (20 ans) quitte en 2002 son université du Tennessee pour rejoindre le monde professionnel, il a déjà eu à faire avec l’Agence Américaine Antidopage : c’était en 2001, suite à un contrôle positif aux amphétamines alors qu’il était à l’époque un spécialiste du 110 mètres haies. Mais Gatlin fait appel en raison de ses antécédents médicaux, des médecins avaient diagnostiqué pendant son enfance des troubles de l’attention qui l’obligeaient à prendre ces substances. Finalement l’IAAF annule la suspension et l’Américain peut continuer sa carrière en pro. Mais le coup est passé près. Y pense-t-il encore en cette belle nuit d’août sur la piste du Stade Olympique « Spyridon Louis » d’Athènes en se présentant au couloir 3 pour la finale de la plus prestigieuse compétition d’athlétisme ? Gatlin n’est pas le favori incontestable de l’épreuve, il sait qu’il devra ferrailler dur avec le Portugais Francis Obikwelu et le tenant du titre, son compatriote Maurice Greene. Sans se poser de questions, l’Américain démarre tout en puissance, devançant rapidement ses deux principaux adversaires aux 20 mètres. La suite sera une folle dépense d’énergie pour résister aux retours de son voisin Obikwelu, deuxième à un centième, et de Greene, loin à la ligne 7, à qui il manquera quelques mètres pour le « sauter » sur la ligne et qui viendra mourir à deux centièmes. Au final 9’85 pour le vainqueur, soit le deuxième meilleur temps de l’histoire des finales des Jeux, le tout dans un sprint acharné et incertain jusqu’au bout, que demande le peuple ?

Athènes 22/08/2004

or, dopage et rêve américain 78

athenes 22/08/2004

Nous sommes le 12 mai 2006, et Gatlin est chronométré en 9’76 au meeting de Doha. 9’76, c’est le nouveau record du monde, un centième de moins que les 9’77 d’Asafa Powell dont il sera question dans le prochain chapitre. Mais deux événements vont contrarier cet exploit. D’abord, quatre jours après la finale, l’IAAF annonce que le temps enregistré de 9'766 a été arrondi par erreur à 9’76 alors qu’il doit l’être à 9’77. Record du monde égalé et non battu, donc. Puis trois mois après, l’Agence Américaine Antidopage le suspend pour huit années pour contrôle positif à la testostérone un mois avant le meeting qatarien. Gatlin a beau « ne pas s’expliquer ces résultats », il convainc peu, et même si sa suspension est plus tard ramenée à quatre ans,

son nom disparaît de la liste du record du monde du 100 mètres. Cruel retour à la réalité pour ce New-yorkais qui a tout de même repris sa carrière en 2010. Né dans un quartier difficile, il défend aujourd’hui l’idée que le sport permet de s’évader d’un univers de violence. Et continue de courir en moins de 10 secondes une compétition qui lui a permis d’échapper à son destin de gamin pauvre de Brooklyn.

Justin Gatlin aurait pu laisser une trace durable dans son sport s’il n’y avait pas eu ce scandale deux ans après. 79

JUSTIN GATLIN


9.74 RIETI 2007

ASAFA POWELL premier prince jamaïcain

Souvenez-vous du tout premier record non officiel de 1881 : 10’75 Que de chemin parcouru en un peu plus d’un siècle !

A

safa Kehine Powell est vraiment un drôle de bonhomme. Deux fois recordman du monde et pourtant jamais sacré champion olympique ou champion du monde du 100 mètres, ce Jamaïcain est le premier symbole de la domination de son pays sur le sprint mondial, précédant de peu un de ses compatriotes mondialement célèbre, un certain Usain Bolt. Ses deux titres de gloire, Powell les obtient dans des meetings (ce qui lui vaudra le surnom de « prince des meetings »), sur la piste ultra rapide d’Athènes d’abord, à Rieti en Italie ensuite sur une piste que certains décrivent comme beaucoup plus lente. Athènes donc, lieu de tous les records, stade magique, qui accueille ce 14 juin 2005 l’étape grecque du Super Grand Prix. Un an auparavant, Powell avait terminé cinquième des JO en ce même lieu avec un chrono de 9’94, mais son début de saison impressionnant lui autorise tous les espoirs. Comme d’habitude avant la course, Powell trahit des signes d’énervement. Jamais tranquille, victime de la pression, il n’aura quasi-

80

ment jamais donné l’image d’un athlète tranquille et concentré sur la tâche à accomplir. Comme quoi il n’y a pas de vérité immuable… Car sa course est tout simplement magique : après un départ bien négocié il vire en tête à la mi-course avec un mètre d’avance. Ses cinquante derniers mètres seront exceptionnels de puissance. Porté par un vent favorable (1,6 m/seconde), le Jamaïcain illumine le stade en se détachant irrésistiblement devant des adversaires qui semblent cloués au sol. Il se permet même le luxe de se relever avant la fin, laissant à penser qu’il peut encore faire beaucoup mieux. A l’arrivée, le chrono indique 9’78, puis corrige quelques instants plus tard à 9’77, record du monde battu. La piste d’Athènes, qui avait sacré Maurice Greene en 1999, vient une nouvelle fois d’écrire la légende du 100 mètres. Powell, lui, savoure sa victoire et rêve aux médailles à venir…qui ne viendront pas. Il se blesse et doit déclarer forfait pour les Championnats du Monde 2005 puis perd dans les derniers mètres ceux de 2007 face à Tyson Gay. Heureusement il n’a pas dit son dernier mot. Le deuxième éclair de la carrière d’Asafa Powell a lieu en Italie lors du meeting de Rieti. Dans un cadre plutôt champêtre et

sur une piste qui est loin de faire rêver le profane, la démonstration du Jamaïcain sera magnifique. Il s’agit de la demi-finale, et c’est bien simple, on ne verra que lui, qui termine la course avec plus de cinq mètres d’avance sur le deuxième. Les commentateurs italiens en perdent leur voix, ébahis devant l’accélération foudroyante du nouveau recordman du monde en 9’74. « J’aime cette piste qui rebondit, et je suis heureux d’avoir marqué l’histoire devant mes amis italiens » déclare le Jamaïcain, les bras levés devant les cameramen et les photographes qui se bousculent, qui confirmera en remportant facilement la finale. 9’74, souvenez-vous du tout premier record de 1881 en 10’75, que de chemin parcouru en un peu plus d’un siècle !

Une seconde de mieux, c’est à la Jamaïque qu’on doit le franchissement de cette barrière symbolique, et c’est encore ce pays qui nous fournira l’athlète le plus formidable de tous les temps.

On y arrive… 81

ASAFA POWELL


9.69

9.72

J.o. de pekin 2008

New York 2008

Naissance d'une star interplanétaire

l'éclair...

USAIN BOLT Q

ue dire d’Usain Bolt pour résumer à la fois le personnage, sa fabuleuse carrière et la trace indélébile qu’il a déjà laissée dans la plus grande compétition olympique du monde ? On peut évoquer son palmarès : triple médaillé d’or à Pékin en 2008, quintuple champion du monde (2009 et 2011), athlète de l’année (Trophée IAAF) en 2008, 2009 et 2011, et septuple recordman du monde, le tout dans les trois compétitions qu’il pratique, 4x100, 200 et bien sûr 100 m. Rien que pour cette dernière épreuve, c’est trois records du monde dont un en finale olympique (exploit inédit dans l’histoire), une médaille d’or olympique et un titre de champion du monde. On cherche qui peut faire mieux…à part lui-même bien sûr. Le personnage ? Un mec bien. Tellement souriant et sympathique qu’on se dit que la vie est parfois injuste. La décontraction légendaire de ce Jamaïcain pieux, né en 1986 dans la paroisse de Trelawny au nord-ouest de l’île, ne l’empêche pas d’être également un athlète fair-play, prêt à féliciter ses adversaires s’ils l’ont battu. Un défaut peut-être ? Le Président du CIO Jacques Rogge trouvait que son attitude exubérante était un manque de respect envers ses adversaires. Ouf, Usain est un humain. Il aime le reggae, le rap, le foot, le Real Madrid et Manchester United, comme (presque) n’importe qui. Mais Usain St. Leo Bolt n’est pas n’importe qui, il est le plus grand athlète de l’Histoire, et son histoire n’est sans doute pas terminée. Elle commence au début des années 2000 lorsque le jeune Usain commence à écumer les pistes de son pays sur 200 et 400 m. A 15 ans, il est le plus jeune champion du

La deuxième déflagration est sans doute la plus célèbre, elle a lieu le samedi 16 août sur la piste du Stade Olympique de Pékin lors de la finale du 100 mètres. Les téléspectateurs du monde entier vont assister, éblouis, à la naissance d’une star interplanétaire. Bolt s’est facilement qualifié pour cette finale en dominant ses séries dans des temps très respectables (9’92 puis 9’85) mais qui paraîtront dérisoires après la finale. Au couloir 4, il s’extirpe comme il peut au coup de starter, derrière Powell qui a fait le meilleur départ. Aux trente mètres, il a refait son retard, la suite relève de l’extra-terrestre. La puissance dégagée par le géant Usain relève alors de l’inexplicable, personne ne peut ne serait-ce que s’accrocher. Powell finit mal (5ème), seul le Trinitéen Richard Thompson et l’Américain Walter Dix tenteront de faire illusion : ils finiront à plus de deux mètres. Et encore, Bolt aura le temps de se relever et de se frapper la poitrine avant de franchir la ligne. Du jamais vu. Après son tour d’honneur, le Jamaïcain dansera le drapeau de son pays sur le dos devant les spectateurs subjugués. « J’adore la compétition et je reste toujours relax » dit celui qui vient de battre le record du monde en finale olympique, ce qui n’était jamais arrivé (à part l’épisode Ben Johnson de 1986, on sait ce qu’il advint par la suite). Des physiciens rapporteront que s’il n’avait pas écarté les bras et ne s’était pas relevé à vingt mètres de la ligne, Bolt aurait pu réaliser 9’60. Il fera encore mieux.

" Bolt vient d’écraser son pied sur la discipline... et on n’a encore rien vu. " monde junior de l’histoire du 200. Passé pro en 2004, il refuse les bourses de plusieurs universités américaines pour ne pas quitter son pays. Décision heureuse qui aura un impact décisif sur les performances du sprint jamaïcain. Ce n’est curieusement qu’en 2008 qu’il passe au 100 m. Il a fallu attendre, mais ce qui va se passer alors est tout simplement fabuleux. Nous sommes le 31 mai à New York. Au début du mois, Bolt vient de réaliser 9’76, deuxième performance mondiale de tous les temps, à seulement deux centièmes du record de son compatriote Asafa Powell. Après moins de trois mois d’entraînement sur la distance… La course de New York n’est que le cinquième 100 m de sa carrière. Sous une pluie battante, le géant (1,96 m) Bolt a du mal à déployer sa carcasse et peine sur les vingt premiers mètres. Mais après, pardon ! Lorsqu’il trouve son rythme de croisière, personne ne peut résister à l’accélération incroyable qu’il imprime à son sprint. Il vole ! A la vitesse de l’éclair, il relègue le champion du monde en titre Tyson Gay à plus d’un dixième de seconde, on ne parle même pas des autres concurrents. Avec un vent favorable de 1,70 m/s, Bolt vient d’écraser son pied sur la discipline. Et on n’a encore rien vu.

84

Pekin 16/08/2008

85

USAIN BOLT


Et ce n’est peut-être pas fini, car le Jamaïcain compte descendre à 9’40... Car la saga Bolt n’est pas terminée. Les Championnats du Monde de Berlin sont, en cette année 2009, son objectif principal. Il ne le ratera pas, proposant une fois encore une course de légende, un an jour pour jour après l’exploit de Pékin. Opposé aux redoutables Tyson Gay et Asafa Powell, le roi Usain ne leur laisse aucune chance. Déjà en tête aux vingt mètres, son accélération foudroyante (il court à 44,72 km/h entre 60 et 80 m) l’emmène vers des cimes jamais atteintes : 9’58 ! Gay, qui a pourtant réalisé 9’71, est à plus d’un mètre, Powell à plus de deux. Au moment de franchir la ligne, Bolt, qui ne s’est pas relevé cette fois-ci, n‘oublie pas de tourner la tête vers le panneau d’affichage du chrono avant de… continuer son sprint dans tout le virage, les bras à l’horizontale ! Cet homme ne court pas, il plane.

9.58

Berlin 2009

Au moment de franchir la ligne, Bolt, n‘oublie pas de tourner la tête vers le panneau d’affichage du chrono

Berlin 16/08/2009

86

berlin 16/08/2009

87

USAIN BOLT


9.63 J.O. de londres 2012

londres 5/08/2012

Trois ans après ce coup de tonnerre, le ciel n’est pourtant pas aussi bleu pour le roi Usain à l’approche des Jeux de Londres. Lui fallait-il digérer ces trois records du monde réalisés en l’espace d’à peine quinze mois ? Toujours est-il que notre éclair (de génie) arrive à Londres lesté d’une série de mauvais résultats qui viennent pourrir trois années de pépins physiques. C’est d’abord une nette défaite face à Tyson Gay au meeting de Stockholm en 2010. Sa grande carcasse couine un peu après des mois de fête et un entraînement repris avec retard. C’est ensuite un incroyable faux départ aux Mondiaux de Daegu en août 2011, dans lequel beaucoup d’observateurs verront un acte manqué : pas prêt, Bolt « s’arrange » pour ne pas risquer la défaite ! Car on le sait, un faux départ signifie désormais l’élimination immédiate. Usain doit laisser son compatriote Johan Blake lui ravir le titre mondial en 9’92. Ce même Blake deviendra son cauchemar en le battant deux fois (100 m et 200 m) aux sélections olympiques jamaïcaines en juin 2012. En 9’75, contre 9’86 pour Bolt, son camarade d’entraînement se présente alors comme son plus grand concurrent. Le Roi Usain est-il redevenu humain ? C’est son entraîneur qui apporte la réponse : « Usain a cette capacité de passer à autre chose instantanément. Le succès envahit son subconscient : il se voit gagner. » Car Bolt sait mieux que personne arriver au top le Jour J, aborder les grandes échéances l’esprit relax et concentré. Sa foi inébranlable tient

88

londres 5/08/2012

du mystère : « le seul moyen de me battre serait que quelqu’un prenne suffisamment d’avance pour que je ne puisse pas revenir. Mais ça n’arrivera pas. Personne ne peut faire ça. » La finale de Londres lui donnera une fois de plus raison. Car si son départ est très quelconque (après dix mètres, il est devancé par cinq athlètes), c’est pour éviter la mésaventure de Daegu. La première moitié de la course est d’ailleurs presque inquiétante pour Bolt : ses adversaires Blake, Gatlin et Gay lui font la misère et il peine à les rattraper. Mais aux cinquante mètres, on a compris. Personne n’ayant réussi à se détacher ni à prendre suffisamment d’avance, la machine Bolt se met en marche : dans un fantastique déploiement de sa monstrueuse foulée, Usain rejoint la troupe et la laisse quasiment sur place. Aux 60 mètres il est devant. Aux 70 il ne peut plus être rejoint. Et même si cette fois-ci il ne se relève pas avant la ligne, la victoire est on ne peut plus nette : Blake finit à 12 centièmes, Gatlin à 16 et Gay à 17. 9’63 pour le Roi Usain, c’est la deuxième meilleure performance mondiale de tous les temps, derrière lui-même évidemment. Et avec sept athlètes en-dessous des dix secondes (il y en aurait eu huit si Powell, blessé, n’avait pas arrêté son effort avant la fin), la finale du 100 mètres des Jeux de Londres est tout simplement la course la plus rapide de tous les temps. « Un truc de fou » dira Christophe Lemaitre. « Un extra-terrestre » répondent les commentateurs.

89

USAIN BOLT


" Je suis une légende "

« Je suis une légende » conclura Bolt quelques jours plus tard après une nouvelle médaille d’or dans le 200 mètres. Beaucoup d’experts se sont interrogés sur les performances humaines et les limites physiologiques de l’homme en course. Des scientifiques avaient estimé au début de l’année 2008 que le seuil sous lequel un être humain ne pourrait jamais descendre aux 100 mètres était 9’72. C’était avant l’éclair. Usain Bolt, dans un grand éclat de rire, leur a donné tort. Et ce n’est peut-être pas fini, car le Jamaïcain compte descendre à 9’40, estimant que « cette marque ne pourra jamais être battue ». A part par lui-même ?

90

91

USAIN BOLT


9.98

CHRISTOPHE LEMAITRE la revanche du timide

Valence 2010

Le premier sprinter blanc en-dessous

de la barre mythique des 10 secondes... Christophe Lemaitre (à écrire sans accent circonflexe) n’est pas et ne sera sans doute jamais le sprinter le plus rapide du monde. Ses performances sur 100 mètres sont loin de celles de l’OVNI Usain Bolt. Mais le Français restera à jamais comme le premier sprinter blanc à descendre en-dessous de la barre mythique des 10 secondes depuis l’instauration du chronométrage électronique, un événement que l’Annécien aura en plus le bon goût de réaliser dans son pays, la France, et non loin de sa région d’origine. Nous sommes le 9 juillet 2010 à Valence où ont lieu les Championnats de France d’athlétisme. Lemaitre vient d’être désigné « révélation de l’année » 2009 à la suite de ses brillants résultats, notamment un 10’04 aux Championnats d’Europe juniors de Novi Sad, qui est tout simplement la troisième performance française de tous les temps, à seulement cinq centièmes du record de France détenu alors par Ronald Pognon. Il vient de fêter ses 19 ans. Le sprinter hautsavoyard, installé à Culoz dans l’Ain, est à ce moment le plus prometteur de sa génération. Et tous les spécialistes attendent qu’il inscrive son nom dans l’Histoire de sa discipline. Ce 9 juillet, Lemaitre n’est pas de bonne humeur. La veille, en demi-finale, on l’a vu taper rageusement la balustrade après son temps de 10’05 qui, certes, le qualifie sans problème pour la finale du lendemain, mais qui retarde encore l’inéluctable descente en-dessous de la barre mythique. En plus le vent était favorable, alors que pour la finale il a un peu baissé. Opposé, à la ligne 4, à ses deux principaux adversaires, Pognon et Mbandjock, le timide et réservé Christophe s’installe, concentré, sur les starting-blocks. Sa rage est intacte, il sait que ce jour peut être déterminant pour la suite de sa carrière, il ne se ratera pas. Comme d’habitude il s’élance plutôt bien, multipliant les petits pas sur les vingt premiers mètres avant de trouver son régime de croisière fait de grandes foulées. Avec son énorme puissance dans les jambes, il se sait imbattable face à des compatriotes. Le visage défiguré par l’effort, Lemaitre largue ses adversaires mais ne se relâche pas avant la ligne. Au final 9’99, recalculé quelques secondes plus tard à 9’98, record de France.

92

Valence 9/07/2010

93

CHRISTOPHE LEMAITRE


Si Christophe Lemaitre met tant de rage et de volonté dans ses courses, c’est que le garçon vient de loin : moqué à l’école pour sa timidité et son cheveu sur la langue, le jeune Christophe en prend « plein la gueule » comme il le confiera plus tard, trouvant dans ce statut de bouc émissaire les forces mentales exceptionnelles qui lui permettront de surpasser les épreuves. « C’est nickel, maintenant je peux afficher de grosses ambitions pour Barcelone » lâchera-t-il, toujours sérieux et à la limite du revanchard, après la course de Valence, faisant référence aux Championnats d’Europe qui approchent. Il y obtiendra la médaille d’or, son premier titre chez les pros (avec en plus deux autres médailles d’or au 200 m et au 4 x 100, triplé inédit).

La suite ? une succession d’exploits pour ce " petit Blanc "

9.92 Albi 2011

La suite ? Une succession d’exploits pour ce « petit Blanc » venu bouleverser la hiérarchie d’un monde dominé par les Noirs. Elu « Athlète européen de l’année » par l’Association Européenne d’Athlétisme puis « Champion des Champions français » par le journal l’Equipe, Lemaitre améliore à plusieurs reprises son record. A Rieti tout d’abord ou il réalise 9’97 (août 2010), puis 9’96 au Meeting de Montreuil (juin 2011) derrière le Jamaïcain Yohan Blake, et 9’95 ce même mois de juin à Stockholm, avant de pulvériser ce record avec un 9’92 en juillet 2011 à Albi, soit la quatrième performance européenne de tous les temps. Que reste-t-il à accomplir à Christophe Lemaitre ? Ou sa rage et sa volonté de fer vont-ils le mener maintenant ? L’enfant de Culoz a un objectif tout trouvé : Usain Bolt et les Jamaïcains. Car la dernière montagne à dépasser est inatteignable. Tout ce que Christophe aime !

Londres 08/08/2012

94

Albi 29/07/2011

95

CHRISTOPHE LEMAITRE


96


legende100m