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LES MARCHéS DE TRAJAN. clément

guénégo

vers une architecture de résilience

.

de M aster 2, sous la direction de M arilena K ourniati , architecte historienne . . S e p t e m b r e 2 0 1 3 . Domaine d’étude III Patrimoine - Reconversion / Transformation. Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Paris-Val de Seine.

M émoire


clément guénégo

191 rue de charonne 75011 paris clement.guenego@hotmail.com 06.95.25.72.35 www.issuu.com/clement.guenego


préambule.

.................................................................................................................................... 7

Introduction. ................................................................................................................................ 19 I Etude monographique des marches de trajan. ............................................................................... 25 1. le pôle public des origines .......................................................................................... 2. la fortification médiévale ........................................................................................... 3. la vocation religieuse du site ...................................................................................... 4. l’infrastructure capitale ............................................................................................ 5. la premiere vocation muséale ..................................................................................... 6. un musée institutionnalisé .........................................................................................

26 28 30 32 34 36

II Marchés de trajan et reconversion. .......................................................................................... 39 1. la reconversion ........................................................................................................ 2. analyse des usages .................................................................................................... 3. analyse des caractéristiques architecturales et urbaines ayant rendu possible les reconversions successives ..................................................... 4. évolution de la position sociale et de l’identité visuelle dans la ville ............................

40 40 46 50

III Marchés de trajan et resilience. ................................................................................................. 55 1. la résilience ............................................................................................................... 2. histoire de Rome et consequences sur les marchés de trajan ....................................... 3. la résilience du complexe par l’architecture ................................................................ 4. la résilience du complexe par sa position urbaine ................................................................ 5. la résilience du complexe par sa valeur patrimoniale et symbolique ..............................

56 58 62 64 64

IV Résilience et reconversion: sources de richesse patrimoniale et identitaire. ......................................................... 71 1. théorisation du patrimoine: john ruskin, camillo boito, cesare brandi .............................. 72 2. résilience et reconversion: des réponses possibles à la «controverse romaine»? ................ 82

Conclusion. ........................................................................................................................................ 91 Annexes. ...................................................................................................................................... 97 Bibliographie. ............................................................................................................................... 107 Iconographie. ................................................................................................................................ 111 Remerciements. ............................................................................................................................. 113

.Table des matières.


.prĂŠambule.


1. Evolution de la prise de conscience du en passant par l’architecture défensive du Moyen- transalpins. La Révolution Française sera le creuset patrimoine. âge à surtout celle de la Renaissance et de l’époque d’une intense réflexion en France sur le patrimoine.

C

« hargées d’un message spirituel du passé, les œuvres monumentales des peuples demeurent dans la vie présente le témoignage vivant de leurs traditions séculaires. L’humanité, qui prend chaque jour conscience de l’unité des valeurs humaines, les considère comme un patrimoine commun, et, vis-à-vis des générations futures, se reconnaît solidairement responsable de leur sauvegarde. Elle se doit de les leur transmettre dans toute la richesse de leur authenticité.»

P

ar cette formule s’ouvre la Charte de Venise1 , qui en 1964, proclame la sauvegarde du patrimoine comme nécessaire à l’humanité. Cette règle s’appliquant à l’humanité entière et édictant en 16 articles la marche à suivre pour la conservation et la protection du patrimoine, est l’aboutissement d’une réflexion sur la mémoire du bâti et l’impérieuse nécessité de la patrimonialisation, élaborée sur plus de 5 siècles. Ce mémoire interroge la question du patrimoine à Rome, la nécessité de protéger un patrimoine exceptionnel mais aussi la dérive muséificatrice qu’entraine une surprotection et la possible alternative que constituent les concepts de résilience et reconversion appliqués au bâti ancien, à travers une étude de cas. Préalablement à cette argumentation, il m’a donc semblé utile de relater brièvement les différentes étapes de cette longue route vers la reconnaissance du patrimoine.

baroque, la cité possède des chefs-d’œuvres de chaque époque. Françoise Choay, retrace ce cheminement intellectuel dans son ouvrage, l’Allégorie du Patrimoine2. Elle définit le patrimoine historique comme étant un «fond destiné à la jouissance d’une communauté élargie aux dimensions planétaires et constitué par l’accumulation continue d’une diversité d’objets que rassemble leur commune appartenance au passé: œuvres et chefs-d’œuvre des beaux-arts et des arts appliqués, travaux et produits de tous les savoirs et savoir-faire des humains.» . Elle poursuit: «Dans notre société errante, que ne cessent de transformer la mouvance et l’ubiquité de son présent, «patrimoine historique» est devenu un des maîtres mots de la tribu médiatique. Il renvoie à une institution et à une mentalité.» 3. Ainsi si aujourd’hui le patrimoine et le monument historique sont parfaitement intégrés à la pensée occidentale, il ne faut pas oublier que la marche vers cette reconnaissance fut longue. Elle fut entamée par les humanistes italiens au XVe siècle. On peut établir la naissance de la notion de monument historique à Rome en 1420, dans un contexte politico-intellectuel particulier: le pape Martin V, en redonnant à Rome, son statut de capitale de la chrétienté après l’exil à Avignon, cherche à lui restituer son pouvoir et son prestige. Ainsi les humanistes romains, emmenés par Poggio Broaccioloni, développent un climat intellectuel bienveillantautour des vestiges évocateur de la splendeur perdue de Rome. Le Quattrocento voit l’avènement d’une réflexion littéraire tout d’abord, que Françoise Choay nomme «effet Pétrarque» suivi d’un «effet Brunelleschi», une approche sensible, plus formelle.

Rome a occupé dans ce cheminement une place prépondérante, de part la richesse de ses vestiges du passé. En effet, depuis plus de 20 siècles, la Ville Eternelle a été le théâtre de toutes les évolutions culturelles et stylistiques qui ont caractérisé l’histoire de l’art occidentale. De l’Antiquité à l’architec- Au XVII et XVIIIe siècle, les antiquaires français ture fasciste de la première moitié du XXe siècle, s’inscrivent dans cette réflexion des humanistes 8

La nationalisation des biens du clergé, de la couronne et des émigrés, puis la réaction de défense immédiate face au vandalisme idéologique, entrainera la création par Mirabeau et Talleyrand de la Commission des Monuments, qui «libère le concept de monument historique de toute restriction idéologique ou stylistique.» 4. Au XIXe siècle, en France toujours, cette réflexion sur le patrimoine, dans un contexte sociopolitique plaçant l’Histoire de France comme socle de la Nation, se concrétise par la création d’un poste d’Inspecteur Général des Monuments Historiques et d’une Commission des Monuments Historiques. Par cette institutionnalisation de la conscience patrimoniale, la sauvegarde du patrimoine acquiert définitivement sa place dans la conscience collective. Simultanément, en Angleterre, Augustus Weby Nortwore Pugin, introduit le Gothic Revival, un goût pour l’architecture du Moyen-âge, qui s’illustre dans des constructions emblématiques: Pugin collabore avec Barry pour la construction de la House of Parliament, et conçoit la Medieval Court du Crystal Palace pour l’Exposition Universelle de Londres, en 1851. collectif, Charte Internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites (dite Charte de Venise), Actes du Congrès International des architectes et des techniciens des monuments historiques,1964. 2 CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007). 3 CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007), p.9 4 CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007), p.87 1


Sacrés coteaux, et vous Saintes ruines, Qui le seul nom de Rome retenez, Vieux Monuments, qui encor soutenez, l’honneur poudreux de tant d’âmes divines: Arcs triomphaux, pointes du ciel voisines, Qui de vous voir le ciel même étonnez, Las, peu à peu cendre vous devenez, Fable du peuple et publiques rapines! Et bien qu’au temps pour un temps fassent guerre Les bâtiments, si est-ce que le temps Œuvres et noms finablement atterre. Tristes désirs, vivez doncques contents: Car si le temps finit chose si dure, Il finira la peine que j’endure. Joachim du Bellay, Les Antiquités de Rome, n.7

Le Forum, depuis le Capitole, Rome, 2012.

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Ce mouvement entraine ainsi également une prise Il semble en effet, que l’intérêt pour le patrimoine de conscience dans la société de l’importance du se soit développé plus tardivement en Italie qu’en France ou au Royaume-Uni par exemple. patrimoine. Ainsi, les premières campagnes de fouilles réaliUne fois cette prise de conscience effective, un sées à Rome ne sont en aucun cas voulues par les savoir, une théorie sur la question patrimoniale se Romains eux-mêmes. Elles furent réalisées lors met alors en place, Elle s’accompagne de débats, de de l’occupation Napoléonienne, au début du XIXe siècle. Camille Tournon, préfet de Rome, se désole controverses, d’écoles de pensée. de l’état des vestiges antiques, regrettant que «l’AnLa plus virulente et intéressante d’entre elles est tiquité soit sacrifiée au profit de l’édification de la certainement celle qui opposa le Français Eugène- Rome moderne» et le peu de considération dont les Emmanuel Viollet-le-Duc et l’Anglais John Ruskin. Romains font preuve envers ceux-ci. Il fustige «la En effet, Viollet-le-Duc propose une vision inter- propension des Romains à négliger leurs anciens ventionniste. Il est suivi par Scott, au Royaume- vestiges et souvenirs pour se tourner vers des préUni entres autres. Face à lui, John Ruskin, suivi par occupations plus actuelles et plus prosaïques.»8 . Morris au Royaume-Uni ou Mérimée en France, s’oppose à cet interventionnisme malhonnête et Cependant, si les acteurs furent étrangers, c’est bien destructeur. Cette querelle agitera le XIXe siècle, et à Rome que naquit tout particulièrement cette pensée du patrimoine. Pas un des intellectuels susnommarquera durablement la discipline patrimoniale. més négligea la Ville Eternelle dans son parcours Un peu plus tard, bénéficiant du recul nécessaire, initiatique théorique. Bien au contraire. des théoriciens étudieront les deux pensées anta- Ainsi, Ruskin y consacra le premier de ses nomgonistes et essayeront d’en faire une synthèse. breux voyages à travers l’Europe. Viollet-le-Duc, Parmi ceux ci, nous retiendront particulièrement les bien que considérant l’art romain comme un dérivé contributions de Camillo Boito, qui en 1893, dans impur de l’art grec, vante, à travers l’admiration de Conserver ou restaurer? 5 expose sa pensée dans la Colonne de Trajan «les idées d’ordre, de méthode, un dialogue dialectique, et d’Aloïs Riegl qui expli- le sentiment du peuple dominateur poussé jusqu’au cite sa double démarche historique et patrimoniale sublime» 9. Aloïs Riegl quant à lui y séjourne et y dans Le Culte moderne du Monument 6, en1903, ou étudie L’Industrie d’art de l’époque romaine tardive plus proche de nous celle de Cesare Brandi, dont la et les origines du Baroque. théorie 7 servit de base à la Charte de Venise et aux préceptes en vigueur aujourd’hui. Par ailleurs, depuis que la conservation du patrimoine est devenu un acte naturel dans notre culture, On peut noter qu’entre la Renaissance et la fin du ancré dans notre pensée de la ville, Rome a retrouXIXe siècle, jusqu’à ce que Camillo Boito, architecte vé une place de tout premier plan. et historien Romain, publie son ouvrage Conserver ou restaurer?, le patrimoine a été théorisé par des Ainsi, 1485 hectares du centre historique sont clasintellectuels européens mais non italiens. sés à l’UNESCO, dès 1980, soit seulement 2 ans 10

après la création de la liste du patrimoine de l’humanité. Elle est parmi les premières villes a avoir été classée dans sa globalité et non pas par bâtiments distincts, tant il a toujours été acquis que Rome constituait un ensemble indissociable, qui dans sa globalité, et dans sa globalité seulement, témoignait d’une époque révolue et à transmettre aux générations futures. De plus, si on prend le temps de comptabiliser les édifices classés à l’intérieur de ce périmètre, on se rend compte qu’ils représentent 16% de la totalité des sites inscrits sur la liste du patrimoine de l’humanité. Aujourd’hui, Rome accueille chaque année 12 millions de touristes et exploite son patrimoine comme un atout touristique de premier choix. Il est donc loin le temps où on dégrafait les plaques de marbre blanc des monuments antiques pour en faire de la chaux.

5 BOITO Camillo, Conservare o restaurare? in Questioni pratiche di belli arti - Restauri, concorsi, legislazione, professione, insegnamento, Milan, Ulrico Hoepli, 1893 (Conserver ou restaurer: les dilemmes du patrimoine, traduction par Jean-Marc Mandosio, Besançon, Les Editions de l’Imprimeur, Collection Tranche de Ville, 2000). 6 RIEGL ALoïs, Der Moderne DenkmalKutus, sein Weisen, seine Entstebung, Vienne, Braümuller, 1903 (Le Culte Moderne des Monuments, traduit et présenté par Jacques Boulet, Paris, Editions de l’Harmattan, Collection Esthétiques, 2003). 7 BRANDI Cesare, Teoria del restauro, Lezioni raccolte da L. Vlad Borelli, J. Raspi Serra e G.Urbani, Rome, 1963, Turin, Einaudi, Edizioni di Storia et Letteratura, 1977. 8 VERSLUYS Clémence, Le préfet Camille de Tournon et la mise en valeur des monuments antiques romains : projets réalisations et propagande, in Anabases, Traditions et réceptions de l’Antiquité, n.5, mars 2007, p.165 9 VIOLLET LE DUC Eugène, Entretiens sur l’Architecture, 2 volumes, Paris, 1858-1872


Eugène Viollet le Duc, Colonne Trajane à Rome, basrelief de la face principal du piedestal (détail), 1836, mine de plomb sur papier, Paris, Musée d’Orsay.

John Ruskin, The Forum, Rome (détail), aquarelle, Freiburg, collection privée.

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2. La «controverse romaine»

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insi bien que longtemps dépréciés, peu valorisés, et abandonnés à l’action destructrice des siècles, les vestiges du passé sont aujourd’hui respectés et leur protection ne fait plus aucun doute à Rome, cité patrimoniale s’il en est. Plus qu’une habitude de pensée, une présence devenue naturelle dans la ville, le patrimoine est à Rome, une manne économique exceptionnelle, et en constitue la première source de revenus. Si on ne peut que louer cette progression vers la sauvegarde des chefs-d’œuvre d’une telle importance dans notre histoire de l’art occidentale, on peut se poser la question des limites de cette attitude. Le cas de Rome est à mettre à part puisqu’il pose des questions qui n’ont pas lieu d’être dans nombre d’autres villes. En effet, la capitale italienne contient en ses murs tellement de pièces maîtresses à conserver que la protection patrimoniale ne peut s’appliquer qu’à un nombre limité d’édifices ou de quartiers comme il est habituellement fait dans la plupart des grandes villes mais, dans ce cas précis, à la ville entière, tant, l’Antiquité, puis la Renaissance, le Baroque et jusqu’à l’époque Umbertienne, voire même moderne ont constitué des zones patrimoniales denses, au tissu urbain resserré et homogène, juxtaposés. Ainsi, la patrimonialisation légitime des chefs d’œuvres de Rome, empêche désormais le mécanisme naturel d’évolution de la ville, c’est à dire, la construction d’elle-même, sur elle-même. Le plan schématique ci-contre expose les zones monumentales patrimonialisées selon les époques. Ces zones sont à considérer comme principalement représentatives d’une époque et non pas comme des frontières hermétiques entre les époques et les styles tant la notion de palimpseste est particulièrement importante à Rome.

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En effet, dans le centre, les vestiges antiques cohabitent avec les palais renaissances et les églises baroques. Pour Stendhal, «Il n’est pas eu centre de Rome une toise de terrain qui n’ait été occupé successivement par cinq ou six édifices également célèbres, et il faut toute l’assurance d’un savant pour décider que tel fragment informe appartient plutôt au siècle des Tarquins qu’à celui des Gracques.» 10. A Julien Gracq d’ajouter: «à Rome, tout est alluvion, et tout est allusion. Les dépôts matériels des siècles successifs non seulement se recouvrent, mais s’imbriquent, s’entre-pénètrent, se restructurent et se contaminent les uns les autres.»11. L’exemple le plus représentatif de cette construction de la ville sur la ville et de cette mixité entre les époques est certainement la Piazza Navona. Difficile de dire si cette place est d’origine antique, par son tracé urbain suivant le plan du cirque de Domitien, renaissance, par son urbanisation et les palais la bordant, ou baroque, puisqu’on y retrouve deux de ses chefs d’œuvres majeurs, la fontaine des Quatre Fleuves, de Le Bernin et l’église Sant’Agnese in Agone de Borromini. Aujourd’hui classée, il parait absolument impossible d’imaginer la destruction d’une des constructions la bordant (elles ne possèdent pourtant pas toutes une forte valeur patrimoniale), pour la remplacer par un édifice contemporain. C’est pourtant ce dont les architectes n’avaient pas peur avant l’avènement de la notion de patrimoine. Ainsi, la patrimonialisation de la place à l’ère antique nous aurait privé des palais renaissances la bordant, comme une classification au XVIe siècle nous aurait privé des œuvres de Bor romini et Le Bernin. On peut légitimement penser qu’une protection mise en place au XXIe siècle, nous prive d’un chefd’œuvre potentiel du XXIIe siècle que les citoyens du XXVe siècle admireront.

Cet exemple est symptomatique de la question patrimoniale à Rome aujourd’hui. La richesse de Rome est indéniable et avoir recours à la politique de la tabula rasa, sans considération patrimoniale serait une catastrophe. Il s’agit de ne surtout pas réitérer les erreurs du passé comme ce put être le cas lors de la construction du Vittoriano12, à la fin du XIXe siècle, détruisant la partie orientale des constructions capitolines, ou sous Mussolini et ses grands éventrements. Il est cependant hautement regrettable de voir le mécanisme de construction de la ville, le palimpseste urbain être stoppé net par la patrimonialisation de ces dernières dizaines d’années. La «cloche de verre» posée sur centre historique par l’UNESCO transforme indéniablement la ville en un musée, donc une ville figée, inerte, morte en quelque sorte.

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e débat est donc posé. La difficulté consiste à fixer la limite de la patrimonialisation, trouver la juste adéquation entre protection des innombrables richesses que renferme Rome en son sein, et l’évolution naturelle de la ville. Cette question inhérente à la théorie du patrimoine et délicate à trancher pourrait être nommée «la controverse romaine» tant, bien qu’elle se pose dans de nombreux cas autour de la planète, elle est toute particulièrement poussée à son paroxysme dans la Cité Eternelle. STENDHAL, Promenades dans Rome, Paris, 1829 (Paris, Gallimard, collection Folio classique, 2011), p.145 11 GRACQ Julien, Autour des sept collines, Paris José Corti, 1988, p.8 12 Il Monumento Nazionale a Vittorio Emmanuele II ou Altare della Patria, surnommé il Vittoriano, est un monument en marbre blanc honorant le roi unificateur de l’Italie, et construit entre 1885 et 1911. Il occupe la moitié est de la colline du Capitole, dans l’axe de la Via del Corso en lieu et place de l’ensemble monastique de Santa Maria in Ara Coeli, et d’un quartier médiéval en bon état de conservation. 10


Plan schématique des zones patrimonialisées selon les époques.

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zone urbanisée zone zone urbanisée zone urbanisée zone urbanisée urbanisée

vestiges antiques vestiges antiques vestiges vestiges vestiges antiques antiques antiques

aire Renaissance aire aire Renaissance Renaissance aire aire Renaissance Renaissance

aire aire aire Baroque aire Baroq Bar aireBaroque Baroque

500m

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Il est vrai que l’extrémisme du patrimoine mis en place par l’UNESCO à Rome, dont on ne peut contester la légitimité, montre clairement ses limites. Comme déjà exposé, le mécanisme de construction de la ville sur la ville est mis en sommeil. Rome, capitale d’un état européen du XXIe siècle nécessite pourtant légitimement une modernisation et une extension. Si celle ci ne peut se faire dans le centre historique de la ville, elle s’opère donc ailleurs. Alors que les problématiques actuelles évoquent plutôt une densification des centres et non plus une extension urbaine incontrôlée, on se rend bien compte de l’impossibilité de densification d’un centre ville surprotégé. Julien Gracq le dénonçait très justement déjà dans ses réflexions de voyage Autour de Rome par ces mots «La Rome moderne est un lotissement d’urgence qui a cerné, enkysté, puis désenvoûté les espaces de ruines, générateurs jusqu’à là d’un silence qui donnait le ton à la cité, et qui, isolés par le vacarme des moteurs, ne subsitent plus qu’en enclaves étanches, aseptisées, en ce sens que tout échange familier avec le tissu vivant de la ville leur est désormais refusé.» 13. Par ailleurs comme le montrait l’exemple de la Piazza Navona, les constructions d’aujourd’hui sont les monuments historiques de demain. Rome a toujours su se renouveler pour aujourd’hui présenter dans un même espace urbain des chefs d’œuvres majeurs de chaque époque, chaque style constructif. Les constructeurs successifs ont toujours su sauvegarder certains bâtiments qu’ils ont jugé remarquables et démolir d’autres pour permettre le palimpseste qu’on connait aujourd’hui. Cette habitude marque clairement un temps d’arrêt avec la patrimonialisation générale de la cité. Ainsi, il semble qu’après deux mille ans de processus continu d’histoire de l’archi14

tecture, Rome ne soit plus en mesure de proposer un patrimoine du XXIe siècle pour les générations futures. L’exemple est frappant quand on comptabilise les édifices contemporains dans le centre de Rome: seulement neuf bâtiments d’ampleur suffisante pour constituer des «monuments futurs» ont été bâtis dans les zones classées depuis 1996, dont cinq concernent des extensions ou réhabilitations de bâtiments classés 14. Parmi ceux-ci figure le Musée de l’Ara Pacis, conçu par Meier et inauguré en avril 2006. L’ancien maire de Rome, Gianni Alemanno, n’hésita pas à inscrire comme promesse de campagne dès le mois suivant, la démolition pure et simple du bâtiment contemporain. Il promit alors une Rome, «liberata da tutti gli sfregi, per questo smonteremo la teca dell’Ara Pacis e la porteremo in periferia.» 15. L’homme politique, connu pour ses dis cours populistes, ne faisait ici qu’aller dans le sens de la population qui a extrêmement mal accueilli ce nouveau musée lors de sa construction et qui, plus largement, refuse toute construction moderne dans le centre historique. De plus, on peut s’interroger sur les conséquences de cette patrimonialisation. La conservation des vestiges du passé induit naturellement une mise en valeur destinée au plus grand nombre, un accès au public généralisé. En effet, pourquoi conserver et restaurer si ce n’est pour le garder secret, limité à un nombre restreint d’admirateurs? De plus, les travaux de restauration entrainent généralement une dépense élevée; demander donc une contribution financière au spectateur venu admirer le monu ment qu’on lui offre dans sa splendeur n’est en rien choquant. Une véritable économie du patrimoine se met donc en place. Jean Davallon, note que cette caractéristique est admise aujourd’hui par le plus grand nombre: «Même si la transformation d’ob-

jets patrimoniaux en produits suscite de vives critiques, la dimension économique du patrimoine est aujourd’hui admise. Ce nouvel état d’esprit résulte probablement d’une prise en considération des efforts financiers qui ont été faits pour la restauration des sites ou monuments et de la reconnaissance d’une économie.» 16. Cependant, ne tombons nous pas dans une instrumentalisation du patrimoine? Françoise Choay, critique à ce propos l’expansion de la notion occidentale, celle de l’UNESCO, de monument historique, c’est à dire le développement d’une société de loisir et du tourisme culturel d’une part, et, d’autre part, cette perte des monuments de leur valeur d’usage au profit d’une valeur économique: on exploite les monuments afin d’en multiplier les visiteurs17. En effet, clairement, la protection du patrimoine devient une manne économique. Ainsi en Italie, le tourisme produit un chiffre d’affaire de 155,5 milliards d’euros, soit 9,7% du PIB en 2008. Le Colisée est visité par plus de 4 millions de personnes par ans. Après l’articulation du patrimoine autour des valeurs commémorative et affective au début de la GRACQ Julien, Autour des sept collines, Paris José Corti, 1988, p.116 14 CHOLLET Mona, Débat entre modernité et patrimoine. Le cas de Rome, mémoire de master, ENSA Saint-Etienne, 2013. 15 traduction personnelle: «libérée de toutes les cicatrices, pour cela nous démonterons l’écrin de l’Ara Pacis et la déplacerons en périphérie.» «Alemanno: via la teca dell’Ara Pacis» in repubblica.it, 30 avril 2008. 16 DAVALLON Jean, Le don du patrimoine : une approche communicationnelle de la patrimonialisation, 2006, Paris, Lavoisier, Hermès Science, p.44 17 CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007), p.154 13


Rome extension urbaine: un coeur dédensifié par la mise à jour et la protection des vestiges, et une extension urbaine importante et désorganisée. Vue aérienne de Rome, en 1919.

Vue aérienne de Rome, en 2013.

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prise de conscience, le XXIe siècle semble induire e récit de l’évolution de la prise de conscience une valeur lucrative, asservissant le patrimoine à des fins commerciales, le transformant en une pra- vers une meilleure protection du patrimoine et la place que Rome a occupé dans cette réflexion a tique de loisir. démontré l’urgence et l’importance de la protection Pour Françoise Choay, cette industrie culturelle a du patrimoine. Pourtant, nombreux théoriciens ont trois effets nefastes. Tout d’abord, «La consommation soulevé les limites de cette protection à outrance. culturelle et l’investissement par le marché de l’immo- Nietzsche est le premier à s’éloigner de la penbilier de prestige tendent à en exclure leur population sée courante en revalorisant l’oubli face à la méet leur activités quotidienne» 18. Le centre de Rome moire, considérant que cet excès de passé perturbe serait-il déserté par les Romains au profit du flot de l’évol’homme devrait la faire. Dès la fin du XIXe siècle, il écrit: «L’Histoire s’écriait: touristes déversés par cars entiers? 21 Nul besoin d’une observation approfondie pour affir- sois un homme et ne me suis pas.» . Tout en ne mer que peu de Romains circulent autour du Colisée concevant pas la culture sans l’Histoire, il nous met ou de la Piazza Navona. Ensuite, les monuments n’ont en garde contre son effet rassurant. Elle ne doit en pas été créés pour accueillir «tant de pas pressés et aucun cas être là pour combler un vide. Françoise Choay termine son Allégorie du Patrimoine en nuantant de mains pulpeuses» 19. çant l’importance du patrimoine. lution naturelle et Enfin, le patrimoine «arrive à un stade de saturation gêne l’individu dans la fabrication de l’Histoire: au physique» 20, en termes de logistique et de manque lieu de se reposer sur celle ci, d’espace. Ces trois arguments exposent clairement l’instrumentalisation du patrimoine au profit d’une Elle nous met en garde contre la contemplation du «miroir du passé», c’est à dire ce même vide fausseéconomie lucrative. Coupé de son contexte, éloigné des flux et réseaux ment rassurant et réellement dangereux: «La figure naturels de la vie urbaine, le monument historique que nous contemplons dans le miroir du patrimoine semble ne plus être voué qu’à être consommé, a beau être réfléchie par des objets réels, elle n’en est pas moins illusoire [...]. Elle nous rassure et comme un objet culturel grand public. Face à ce constat, quelle peut être la valeur histo- exerce sa fonction protectrice [...]. Il nous faut sortir 22 rique d’un bâtiment réduite à une abstraction par de la fiction narcissique.» . les mémoires artificielles sans conscience d’où se insi, entre protection légitime du patrimoine et situe ce bâtiment dans le fil de l’histoire? Rome lutte contre une attitude passéiste de contemplaserait donc elle réduite à être consommée par des touristes étrangers visitant en une journée, le Fo- tion du «miroir narcissique» pour combler une peur rum, la Piazza Navona, le Panthéon et la basilique d’innover, un manque d’audace, une timidité face Saint-Pierre et devenir un espace déserté par ses au futur, la théorie du patrimoine oscille et s’interhabitants, artificiellement placé en dehors des flux roge. Difficile en effet de trouver l’adéquation entre les deux alternatives: patrimonialiser à outrance dynamiques de la ville? signifie tomber dans cette muséification mortifère

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de la ville quand trop peu patrimonialiser signifie priver les générations futures de chefs-d’œuvre des générations passées, donc bafouer un devoir de transmission dont six siècles de théorisation du patrimoine ont rendu responsable chaque citoyen. Cette controverse romaine a t’elle seulement une solution?

CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007), p.170 19 CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007), p.171 20 CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007), p.171 21 NIETZSCHE Friedrich, Unzeitgemässe Betrachtungen, Von nutzen und nachtheil der historie fur das lebem, Leipzig, E.W. Fritzach, 1874 (Seconde considération intempestive, de l’utilité et de l’inconvénient des études historiques pour la vie, traduit par Albert Henri, Paris, Flammarion, coll. Garnier-Flammarion, 1998) 22 CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007), p.190 18


San Niccola in Carcere: une église baroque bâtie sur les vestiges d’un temple antique, Rome, 2012.

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.introduction.


R

ome, ville entre les villes. Roma Forma Urbis. Rome, la Ville Eternelle qui gouverna le monde occidental et qui culturellement y a gravé sa marque. Exemple de continuité urbaine dans le temps, Rome a toujours su se renouveler au fil des siècles, se reconstruire sur elle même, constituant ainsi un palimpseste urbain et architectural unique. Si elle pu être vandale et irrespectueuse des témoignages de sa riche existence, c’est à Rome et à propos de Rome qu’une conscience du patrimoine se développa et que naquit la notion de monument historique.

Dans ce cas, Rome serait donc alors réduite à un décors de cinéma qu’on contemple passivement?

La longue évolution de l’Urbs prouve que ce ne fut pas le cas, tant on su également démolir pour construire indifféremment à chaque époque des chefs d’œuvres tous autant marquants dans l’histoire de l’architecture occidentale les uns que les autres. La ville, «de jour en jour, Fouillant son antique séjour, Se rebâtit de tant d’œuvres divines»; ce à quoi Du Bellay ajoute, son Genius Loci,«le démon romain, S’efforce encore d’une fatale main, ressusciter ces poudreuses ruines». Clairement, Rome est aussi une ville où on a vécut, agit, et construit, en ome, ville de contemplation du passé par excel- venant s’insérer, laisser une marque parmi les télence a suscité le génie créatif de nombre d’intel- moignages de la glorieuse histoire urbaine. lectuels ou d’artistes, qui ont forgés notre culture. Ainsi de Pétrarque à Federico Fellini, en passant La controverse romaine soulevée en préambule a par Joachim du Bellay ou Stendhal, tous ont adopté pointé la dommageable ruine orchestrée durant le XXe devant Rome la majestueuse, une vision extérieure, siècle par l’UNESCO de la pensée intellectuelle globale en retrait, tels les observateurs avisés qu’ils étaient, du subtil équilibre entre sauvegarde des témoignages dépeignant tantôt avec respect et bienveillance, du passé et innovation architecturale qui s’est opéré tantôt avec ironie ou insolence une ville (trop?) pré- pendant plus de deux mille ans. La première conséquence est l’incapacité totale pour les constructeurs tentieuse de sa splendeur passée. contemporains de s’implanter dans un centre ville surLa Dolce Vita romaine, trouvant un subtil équi- protégé et de venir fabriquer le patrimoine de demain. libre entre nervosité et léthargie méditerranéenne a développé ce surprenant rapport à la ville, dans Aujourd’hui, oui, il semble bien que Rome, dans son laquelle on déambule, on court, où on profite de la centre historique en tous cas, soit réduite à une contemdouceur climatique, on s’agite, mais toujours avec plation passive, un décors de cinéma, un écrin muséifié. cette sensation de passivité, «cette atmosphère de Pire, quand Pétrarque ou Du Bellay, admiraient la déshérence qui lui est propre» 23, de glisser sur ces beauté des ruines, immergées dans la végétation rues pavées, le long de ces murs ocres sans laisser du Campo Vaccino 24, ils vantaient l’intégration des de traces, comme l’ont fait la multitude ce citoyens ruines dans la ville, empreint d’une valeur affective romains qui ont arpentés ces même rues depuis près commémorative et mélancolique. Aujourd’hui, les de 25 siècles. L’échelle temporelle de cette ville est vestiges sont clôturés, coupés de la ville, et soumis tellement unique, par son amplitude large que celle à une économie de masse: nous sommes donc passés à une valeur lucrative du patrimoine. d’une vie humaine y parait insignifiante.

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ne année d’étude à la Faccoltà d’Architettura dell’Università degli Studi di Roma-La Sapienza, m’a donné l’immense chance de m’immerger dans la culture romaine, suffisamment longtemps pour dresser ce constat, certes quelque peu désabusé vis à vis de la question patrimoniale à Rome. Les très nombreuses visites de monuments et déambulations piétonnes dans le cœur de la ville, seulement muni d’un appareil photo et d’un carnet de croquis, sans plan ou itinéraire préétabli, m’ont permis d’acquérir une connaissance certaine de Rome, des vestiges de chaque époque et de leur relation dans ce même espace urbain.

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’est au cours d’une de ces déambulation, au tout début de mon immersion romaine que j’ai découvert un édifice antique qui semblait écha pper à cette vision globale du patrimoine. Naturellement, il a tout particulièrement suscité mon intérêt. Surplombant les Forums Impériaux, sur les contreforts occidentaux du Quirinal, une des sept collines originelle de l’Urbs, et face au Capitole, se dresse le complexe architectural des Marchés de Trajan. Inauguré en 113, il est construit au cœur de la Rome Impériale, s’implantant dans une zone non construite car trop pentue. Il se situe entre les quartiers antiques densément peuplés du Quirinal au nord-est et de la Suburra au sud-est, le Champs de Mars au nord-ouest et la zone monumentale des Forums Impériaux au nord-ouest.

GRACQ Julien, Autour des sept collines, Paris José Corti, 1988, p.108 24 littéralement: «Champs à vache». Ainsi était appelé du Moyen-âge jusqu’aux opérations de fouilles et de mise à jour du XXe siècle, la vaste zone non bâtie du Forum et des Forums Impériaux, d’où émergeaient quelques vestiges: arcs de triomphes, ou colonnes encore debout... dédié à un usage agricole et où se tenait le marché aux bovins. 23


en bas: Le patrimoine instrumentalisé: des bâtiments iconiques au service d’un tourisme de masse.

L’arc de Constantin, le Colisée, l’entrée du Forum Romain en arrière-plan, Rome, 2012. ci-contre: Le patrimoine, un simple décor de cinéma? Quelle différence peut être faite entre le Colisée, vieux de 2000 ans, et les décors en résine de la série Rome, datant de 2005?

Cinecittà, décors de la série «Rome», Rome, 2011.

Toi qui de Rome émerveillé contemples L’antique orgueil, qui menaçait les cieux, Ces vieux palais, ces monts audacieux, Ces murs, ces arcs, ces thermes et ces temples, Juge, en voyant ces ruines si amples, Ce qu’a rongé le temps injurieux, Puisqu’aux ouvriers les plus industrieux ces vieux fragments encor servent d’exemples. Regarde après, comme de jour en jour Rome, fouillant son antique séjour, Se rebâtit de tant d’œuvres divines: Tu jugeras que le démon romain S’efforce encore d’une fatale main ressusciter ces poudreuses ruines. Joachim du Bellay,Les Antiquités de Rome n.27

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Actuellement, il se trouve dans le Rione Monti, entouré par la Salita del Grillo à l’est, la Via Campo Carleo au sud, les Forums Impériaux à l’ouest et la Via del IV Novembre au nord 25.

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la différence de nombre de vestiges antiques connu à Rome aujourd’hui, les Marchés de Trajan ont la très belle caractéristique d’avoir une existence continue depuis leur construction. A quelques rares exceptions près, le complexe a été habité sans discontinuité depuis son inauguration, ce qui lui confère un exceptionnel usage continu depuis près de deux mille ans. Loin d’avoir été patrimonialisé et figé à un état donné, le complexe a toujours su se renouveler pour s’adapter à une société changeante. On a toujours su dans cet ensemble d’édifices, innover, retoucher, réorganiser les espaces, restructurer en étant totalement dénués d’une quelconque peur ou timidité devant l’âge vénérable du bâtiment. Sans le dénaturer, ces évolutions et reconversions successives ont au contraire accru l’intérêt patrimonial de l’ensemble.

Face à la patrimonialisation touristique et lucrative qui semble être la politique mise en place à Rome, les Marchés de Trajan proposent une autre réponse à cette question. Cette alternative s’articule autour de deux notions qui seront au cœur de la réflexion exposée ici sur le patrimoine: la reconversion, qui s’affiche visiblement dans le cas des marchés de Trajan et la résilience, plus sous-jacente et induite. Ainsi, à travers cet exemple particulièrement représentatif, nous nous demanderons dans cette réflexion théorique dans quelle mesure il est possible d’envisager l’alliance de la résilience et la reconversion non pas comme une simple solution à la sauvegarde du patrimoine mais également comme source de richesse identitaire et patrimoniale. 22

En effet, la résilience du bâti rendue possible par la reconversion et l’adaptation de l’usage dans le temps propose une réponse à la conservation du patrimoine. Sans le muséifier, l’isoler de son contexte, elle le met au service actif et utile d’une population locale et non pas à un tourisme de masse mondialisé passif et consommateur. Notons par ailleurs que la reconversion a souvent permis de sauvegarder des chefs d’œuvres passés. Si le Panthéon n’avait pas été transformé en église, serait il encore debout? Si le théâtre Marcellus n’avait pas été transformé au Moyen-Age en habitation n’aurait-il pas servi de carrière de pierre lors de la Renaissance ou du Baroque, comme ce fut le cas pour les autres théâtres de la Rome Impériale? Leur reconversion n’a t’elle pas permis leur résilience? Dans ce dernier cas, l’édifice n’a t’il pas gagné en intérêt patrimonial quand de simple théâtre antique plus ou moins en ruine comme il en existe de nombreux dans l’aire d’expansion Romaine, il a été restructuré en habitation au Moyen-âge puis en palais de la famille Savelli à la Renaissance? La juxtaposition d’ordres antiques superposés en marbre blanc et de fenêtres de style renaissance en brique n’en a t’il pas fait un exemple unique dans l’histoire de l’architecture? Les Marchés de Trajan par le nombre élevé de reconversions successives au cours du temps, constitue à Rome certainement l’exemple le plus emblématique pour évoquer les questions de la reconversion et la résilience comme source de richesse identitaire et patrimoniale.

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u centre de la réflexion, se développeront deux parties consacrées aux deux notions au cœur de la problématique. Nous évoquerons tout d’abord la reconversion: sa définition, son application à la question patrimoniale, les usages successifs des Marchés replacés dans un contexte historique et géopolitique élargi à Rome et la péninsule italienne, la place dans la ville que les Marchés auront occupés en fonction de ces différents usages, sociologiquement et culturellement... Ensuite la résilience sera définie théoriquement puis appliquée à la ville et l’architecture. Nous exposerons dans cette troisième partie les différentes perturbations subies par le complexe architectural au fil de l’histoire de Rome et leur conséquences puis étudierons les différentes raisons qui peuvent expliquer cette résilience: architecturales, urbaines, symboliques etc.

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nfin, une quatrième partie ouvrira la réflexion sur une vision plus théorique, qui évoquera la reconversion et la résilience comme source de richesse patrimoniale et identitaire: les fondements théoriques d’une telle affirmation, l’application concrète dans le cas des Marchés de Trajan mais aussi d’autres bâtiments à Rome et ailleurs, cette conception comme réponse possible à la controverse romaine, ses atouts mais aussi ses limites.

La reconversion du patrimoine comme solution pour conserver activement le patrimoine? Rendre un édifice résilient tout en le réactivant, le rendant utile? L’idée est séduisante. Ne serait-elle pas trop facile? Elle possède intrinsèquement des limites et des effets ne étude monographique du complexe architec- pervers. Dans tous les cas, elle mérite qu’on s’y attural exposera donc dans un premier temps les dif- tarde, et c’est pourquoi elle est l’objet cette reflexion férentes phases de son existence correspondant aux théorique. différents usages qui y ont pris place, s’attardant tout 25 Des plans de situations à diverses échelles sont présentés particulièrement sur les évolutions architecturales. en annexe.

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Les Marchés de Trajan et les Forums Impériaux depuis la terrasse de la Grande Salle, Rome, 2012.

Les Marchés depuis le Forum de Trajan, Rome, 2012.

Les Marchés et le Forum depuis la Via dei Fori Imperiali, Rome, 2012.

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I ETUDE MONOGRAPHIQUE DES MARCHéS DE TRAJAN .


1. Le pôle public des origines

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sur les contreforts de l’Esquilin, au sud-est. Le grand nombre de marques de poinçons retrouvées sur les briques attestent que le complexe fut construit principalement entre 100 et 115 et complété après cette date, correspondant à la mort de Trajan. Il fut inauguré officiellement, bien qu’encore incomplet, en 113. Pour certains, les origines nabatéennes de l’architecte expliquent les références au «baroque de pierre» de la cité antique de Pétra 28.

a construction de l’ensemble 26 trouve ses prémisses sous le règne contesté et troublé de Domitien. L’empereur, en vue de la construction d’un Forum Impérial en son honneur entreprend des travaux pour consolider et soutenir la taille opérée dans les pentes du Quirinal. Un système complexe de voûtes sur six niveaux répartis en gradins successifs est conçu, épousant la dénivellation conséquente d’environ 40m et assurant la liaison entre les espaces publics de la vallée des Forums et ceux des La partie inférieure du complexe architectural, le Grand et le Petit Hémicycle, sont principalement quartiers du Quirinal et de la Suburra 27. destinés à soutenir les pentes du Quirinal et à relier Cette structure aurait servi de lieu de stockage pour le tissu viaire existant. Leur forme semi-circulaire les matériaux utilisés dans la construction du forum s’adapte à celle de l’exèdre orientale du portique du voisin. La dernière phase de fouille a permis de dé- Forum de Trajan. La rue s’inscrivant dans l’interscouvrir que déjà sous le règne de Domitien, cette tice entre les deux bâtiments reliait le quar tier de la structure fut remaniée et retravaillée en vue de ser- Suburra par l’actuelle Via Campo Carleo, au Champs de Mars. vir de base à un complexe architectural. Composée de trois niveaux, le Grand Hémicycle près le court règne de Nerva, Trajan devient est occupé par onze taberna, commerces s’ouvrant empereur en 98. C’est sous son règne que l’Empire par des arcades sur la rue pavée, en partie basse, Romain atteint son expansion maximale. Il entre- en contact direct avec le forum et par une série de prend de grands travaux destinés à embellir la capi- douze taberna voûtées et s’ouvrant sur une galerie tale de son immense empire et laisser à la postérité de circulation à arcades ouvertes sur le forum au second niveau. Le troisième est constitué de pièces la trace de son règne fastueux. Il confie donc à Apollodore de Damas, son architecte de services et de boutiques s’ouvrant sur la via Biattitré, la construction de grands édifices publics. Le beratica. A chaque extrémité de ce fer à cheval, se principal d’entre eux est le Forum de Trajan, dernier trouvent deux salles demi-circulaires, couvertes par 29 et plus vaste des Forums Impériaux s’implantant sur un demi-dôme . le col séparant les collines du Capitole et du Quirinal, arasé et remblayé précédemment par Domitien. La partie supérieure, quant à elle, est composée d’un ensemble de bâtiments juxtaposés, dans une Les Marchés s’intègrent donc dans un ensemble organisation complexe due à la forte dénivellation urbain plus vaste composé du Forum compor- du site. Il s’articule autour de la Via Biberatica en tant en son sein la colonne Trajane et la basi- partie basse et la Via delle Torre en partie haute. lique Ulpia et des Thermes de Trajan, situés Il se compose, d’une part, de la Grande Salle, es-

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pace emblématique du complexe, organisé en trois nefs, à différentes altimétries, une principale, de toute hauteur, de 32m de long et 8m de large, et deux latérales composées de loges superposées sur différents étages dans la pente. On accédait à cet espace, soit par le niveau bas, la Via Biberatica, soit par la partie haute, l’actuel jardin des Milices. D’autre part, le Corps Principal, au plan suivant une droite brisée et au profil étroit et élevé s’inscrit dans la continuité de la Grande Salle. Dans la partie sud-est, le long de l’actuelle Salita del Grillo, se trouve une ancienne domus, partiellement en ruine. Lors de la construction du complexe, sur ces fondations est construit une insula, édifice résidentiel à plusieurs niveaux 30.

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n 410, les Wisigoths prennent Rome, ce qui n’avait plus eu lieu depuis plus de sept siècles, et la mettent à sac. Peu après, en 476, miné par des rébellions internes et une faiblesse des empereurs successifs, l’Empire Romain d’Occident s’effondre. Peu d’informations concernant les Marchés de Trajan durant cette période trouble n’ont pu être attesté. Cependant, certains éléments laissent supposer que la zone inférieure et le Forum sont progressivement abandonnés et se dégradent, certaines zones étant cultivées et dédiées à un usage agricole.

une frise chronologique présente en annexe l’évolution des Marchés de Trajan et des usages, en lien avec un contexte plus large. 27 UNGARO Lucrezia (sous la direction de), Il Museo dei Fori Imperiali nei Mercati di Traiano, Milan, Electa, 2007, p.32 28 UNGARO Lucrezia (sous la direction de), Il Museo dei Fori Imperiali nei Mercati di Traiano, Milan, Electa, 2007, p.36 29 UNGARO Lucrezia (sous la direction de), Il Museo dei Fori Imperiali nei Mercati di Traiano, Milan, Electa, 2007, p.92 30 UNGARO Lucrezia (sous la direction de), Il Museo dei Fori Imperiali nei Mercati di Traiano, Milan, Electa, 2007, p.80 26


Le complexe à l’époque romaine.

Plan reconstituant le système viaire antique dans la zone des Marchés de Trajan, sur la base de la Forma Urbis de Lanciani avec insertion du plan archéologique des Marchés.

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2. La fortification médiévale

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urant le Haut Moyen-âge, les bâtiments deviennent propriétés de différentes familles et l’ensemble est fractionné. Ces modifications entrainent d’importantes dégradations de la structure générale. Le complexe est progressivement fortifié. Les Marchés de Trajan, se transforment en Castellum Miliciae.

ayant déjà subis deux séismes au IXe siècle, et fragilise le complexe. L’extrémité sud du Corps Central et les deux tours les moins élevées s’effondrent. La partie principale du Corps Central, fragilisée, est consolidée et la façade remaniée approximativement pour combler les parties écroulées ou trop dégradées. Pétrarque et d’autres artistes et intellectuels précurseurs de la Renaissance, pleurent la ruine du complexe.

Ainsi en plusieurs phases, entre la moitié du XIIe Progressivement, entre le XIV et le XVIe siècle, le siècle et la fin du XIIIe siècle est édifiée, sur des fon- Grand Hémicycle, se retrouve partiellement enterré. dations remontant à l’époque romaine, la Tour des La Grande Salle, quant à elle, perd sa façade nord. Milices, de 42m de hauteur et toujours existante et deux autres moins importantes, et rapidement disparues situées au nord-est du site, au point le plus haut 31. Vers 1300, le puissant pape Boniface VIII acquiert, par le biais de son neveu Pietro Caetani, marquis de Caserte, le complexe qui retrouve ainsi son intégralité. D’importants investissements sont engagés pour restaurer, entre autres, les ateliers et espaces commerciaux démolis bordant la Via Biberatica. La famille Caetani en perd pourtant rapidement la propriété au profit de l’empereur Henri VII du SaintEmpire, qui y établit provisoirement sa cour. L’usage militaire et défensif du site y est à son apogée. La Grande Salle, pourtant déjà dégradée sert de salle de réception. Après cet épisode, la Grande Salle achève de perdre son prestige, est transformée en grenier à foin, et poursuit inexorablement sa dégradation. Un important tremblement de terre, en 1349, achève de détruire les reste des forums impériaux, 28

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UNGARO Lucrezia (sous la direction de), Museo dei Fori


Le complexe à l’époque médiévale. Vue des Marchés de Trajan au Moyen-Âge, par Hieronymus Cock.

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3. La vocation religieuse du site

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eu après, en plein Quattrocento italien, prémisses de la Renaissance, se développe une pensée plus respectueuse des vestiges antiques, emmené par des figures telles Pétrarque, Brunelleschi et à Rome, Poggio Braccioloni. Cette prise de conscience patrimoniale, prémisse de la notion de monument historique, demeure cependant encore balbutiante, et les Marchés de Trajan, continuent à se dégrader, et cela à plein escient. Il est par exemple attesté que des matériaux ont été extraits du Forum et, en moindre mesure, des Marchés de Trajan, entre 1532 et 1535, pour être réutilisés lors de l’édification de la Basilique Saint Pierre ou du Palais Farnèse.

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l faudra attendre 1574, pour que le pape Pie V assigne la zone au couvent de Santa Catarina da Siena. L’architecte Sallustio Peruzzi transforme alors radicalement les édifices antiques et bouleverse l’organisation spatiale et les circulations internes de l’ensemble architectural. Les bâtiments existants sont donc réhabilités, sans attention patrimonialisante toutefois. Ainsi, les ruines des boutiques de la via Biberatica servent de fondations à de nouveaux édifices, un étage est créé dans la Grande Salle pour multiplier les surfaces, la voûte est largement percée pour apporter de la lumière, la façade nord est reconstruite mais sans aucune similitude avec la façade originelle, de nouveaux passages sont percés dans les épais murs de la Grande Salle pour la relier plus facilement au Corps Central. Par ailleurs, de nouveaux édifices sont construits dans la partie nord, le long de la Salita del Grillo et autour de la Tour des Milices, dont l’église Santa 30

Catarina. Un jardin est également conçu, au sud-est de l’enclos sur les vestiges de l’insula. Ainsi, à la Renaissance, l’activité se densifie dans la partie nord-est du site, délaissant la zone basse du Grand Hémicycle, à proximité du Forum de Trajan, dont il ne subsiste plus que très peu de traces et recouvert depuis par des habitations et constructions diverses.


La Grande Salle transformée en réfectoire du couvent par Sallustio Peruzzi. (détail de plan) Vue de la zone septentionnale du Grand Hémicycle, Par Giovannoli, en 1619. Fresques du XVIe siècle: voûte de salle Zuccari, au 3e étage du Corps Central.

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4. L’infrastucture capitale

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e XIXe siècle est marqué en Italie par le Risorgimento, mouvement d’unification de l’Italie. Depuis 752, capitale temporelle de la chrétienté, la cité éternelle retrouve ainsi, à cette époque, son pouvoir politique, perdu depuis la chute de l’Empire.

Commence alors une période, appelée Umbertienne, où la ville connait un développement urbain important, se couvrant de ministères, grands édifices publics, de sièges de banques, d’entreprises, de logements accueillant une nouvelle bourgeoisie, dignes d’une capitale européenne. La ville de Rome se dote alors d’un Piano Regolatore Generale, cherchant ainsi à encadrer son urbanisation grandissante. Dans le deuxième plan, datant de 1883, est décidé la réorganisation urbaine du quartier situé entre la Gare Termini, ayant déplacer le centre-ville à l’est et le cœur historique, dans la courbe du Tibre. Ainsi, le quartier s’organise autour de deux axes préexistants mais élargis à cette occasion: d’une part la Via Nazionale, reliant la Piazza della Republicca, cœur de la ville Umbertienne, et la Piazza Venezia, aux portes de la ville historique; d’autre part, la Via XX Settembre, une des principales artères d’entrée de ville, passant par la Porta Pia, et le Palazzo del Quirinale, ancien siège du pouvoir papal, devenu celui du pouvoir royal. Ces deux avenues urbaines majeures de la nouvelle Rome Umbertienne, se rejoignent au pied de la Tour des Milices, inversant ainsi la position urbaine du complexe des Marchés de Trajan. Toujours tournée jusqu’alors vers le sudouest et les Forums Impériaux, la façade principale devient de ce fait, celle nord-est. 32

De plus, à cette période, où à Rome la politique terrestre prend le pas sur le pouvoir spirituel, nombre d’instituions religieuses sont dissoutes ou perdent leurs possessions. Les Marchés de Trajan, sont une illustration parfaite de cette tendance. Le couvent de Santa Catarina di Siena, est exproprié en grande partie et laisse sa place en 1885 à la caserne Goffredo Mameli. Le site retrouve donc ainsi une fonction militaire. Il perdra totalement son usage religieux en 1911 quand le peu qu’il subsistait de l’institution religieuse sera absorbé dans le couvent de Saint Dominique et Saint Sixte, voisin.


Le complexe entre 1574 et 1885.

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5. La première vocation muséale

travertin aux entrées des loges latérales de la Grande Salle, sans vérité historique incontestable. u lendemain de la Première Guerre Mondiale, Pensé à cette époque dans son seul usage antique dans une Italie en crise, le 28 Octobre 1922, Beni- de «centre commercial», ces portiques reprennent to Mussolini prend le pouvoir, par la Marche sur l’aspect des réelles boutiques (les tabernae), situées Rome, et institue un régime fasciste qui perdura en le long de la via Biberatica. Le Corps Central reItalie jusqu’en 1945. Un intérêt pour les vestiges de trouve la totalité de sa couverture. La Grande Salle retrouve en partie son aspect originel mais avec une la Rome Antique voit alors le jour. structure particulièrement altérée par l’affaiblisseEn 1906, le sénateur Corrado Ricci, archéologue et ment d’éléments structurels fondamentaux, comme historien de l’art est nommé président de l’Institut les appuis reportant les charges de la voûte, réduits d’archéologie et d’histoire de l’art de Rome. Il fau- considérablement ou les façades demeurées évendra attendre sa conversion au fascisme et l’avène- trées. L’occulus au centre de la voûte est quant à lui ment du Governatoro de Mussolini pour que ses tra- bouché. vaux soient menés. Ainsi, bien que conçus dès 1911, les travaux de Alors que les travaux ne sont toujours pas finis, dans «scoprimento e isolamento del Mercato di Traiano.» 32 les années 1930, l’édifice est ouvert au public et la ne seront menés qu’entre 1926 et 1934. Les ilôts Grande Salle sert épisodiquement de lieu d’exposirésidentiels bâtis successivement sur la zone des tion temporaires, majoritairement d’ordre agroaliForums Impériaux et les «jardins et potagers de peu mentaires ou florales, en écho à la fonction antique de valeurs» 33 sont détruits pour redécouvrir le sol présumée de marché. originel et remonter les colonnes brisées. A cette la chute du fascisme à la fin de la Seconde époque, le Forum de Trajan et le Grand Hémicycle Guerre Mondiale, le complexe retombe dans l’oubli des Marchés de Trajan sont dégagés. Ainsi, la zone retrouve l’aspect qu’elle pouvait avoir 1800 ans plus et se dégrade progressivement. A cette époque le développement économique et démographique de tôt. Rome, la hissant au rang de capitale européenne, Lors de cette grande campagne de fouille et de entraine un changement de sa physionomie. Les restauration de la zone archéologique, les Mar- axes de la Via dei Fori Imperiali et Via Quattro Nochés de Trajan sont quant à eux débarrassés de vembre, deviennent des axes structurants de la ville toutes constructions et adjonctions postérieures, moderne, très empruntés. Situés entre ces deux dans le but de remettre à la lumière l’architec- axes dynamiques, le complexe souffre de la polluture romaine originelle. On n’hésita pas, dans ce tion engendrée et est surtout fragilisé par les vibrabut, à reconstruire certaines parties dégradées, tions issues de ces avenues pavées à la circulation ou prendre certaines libertés avec la construc- rapide, phénomène accentué par la forte pente de la tion originelle, perçant des accès plus direct entre Via Quattro Novembre. la Grande Salle et le Corps Central ou la Via Biberatica ou encore en installant des portiques de

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UNGARO Lucrezia (sous la direction de), Il Museo dei Fori Imperiali nei Mercati di Traiano, Milan, Electa, 2007, p.39 traduction personelle: «découverte et isolation du Marché de Trajan» 33 LA ROCCA Eugenio, UNGARO Lucrezia et MENEGHINI Roberto (sous la direction de), I luoghi del consenso imperiale : Il Foro di Augusto e il Foro di Trainao : introduzione storico-topografica, Rome, Progetti Museali Editori, 1995, p.130 32

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Exposition florale sous le Governatoro. Différentes étapes de la destruction du plancher intermédiaire de la Grande Salle.

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6. Un musée institutionnalisé

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urant les années 1970, un débat agite le milieu culturel italien à propos du destin de la ville, entre patrimoine et modernité. Un renouveau patrimonial a alors lieu, lié au développement du tourisme culturel, et sera couronné en 1980 par le classement du centre ville de Rome à l’UNESCO.

Au milieu des années 1980, des financements sont donc alloués au sauvetage des Marchés de Trajan, et des travaux de fouilles et restaurations sont entrepris dans l’objectif d’y installer le Museo dei Fori Imperiali, musée permanent présentant les Forums Impériaux qu’il surplombe et les pièces archéologiques qui y ont été exhumées. En 2002, afin de fermer thermiquement le bâtiment, les façades sont reconstituées, en lames de polymethacrylate de méthyle, un thermoplastique transparent, dans un soucis de discrétion, pour mettre en valeur l’édifice romain, mais également par manque d’information sur la façade originale.

l’Aquila, à 120 km de Rome, en 2009.). Cette phase de travaux se sera révélée très technique, nécessitant l’installation de câbles à l’intérieur même des épais murs. L’ajout de matériau s’est limité, contrairement à la précédente phase de restauration, au strict nécessaires, c’est à dire aux parties réellement en grand danger d’écroulement ou de fissuration et de perte de cohésion structurelle. L’intervention a eu soin de clairement mettre en évidences les parties neuves des parties anciennes, contrairement à ce qu’avait pu être fait dans les années 1920-1930, afin de permettre une lecture des interventions différentes. De la même façon, il a été décidé de ne pas rouvrir l’occulus de la voûte de la Grande Salle, et donc de ne pas revenir à l’état antique, afin de garder une trace des différentes phases de l’existence de la Grande Salle.

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e 2005 à 2007, le bâtiment est muséographié et adapté à cet usage, avec un délicat travail sur les parcours et l’accessibilité handicapée dans ce bâtiment se déclinant sur 6 niveaux. La subtilité dans le dessin des infrastructures (ascenseur, passerelles enjambant les zones de fouilles etc...) et le choix de Cependant, c’est principalement à partir de février matériaux (acier corten, acier foncé, bois...) s’inté2004 que le projet de transformation du complexe grant dans l’environnement archéologique en fait un en musée est mis en œuvre. Son objectif était alors exemple intéressant d’intervention contemporaine de réduire au maximum l’impact des travaux et, tout dans un site archéologique plurimillénaire. en garantissant la conservation, profiter de l’intervention pour améliorer la connaissance du monument 34. Il s’est développé autour de trois priorités: une phase de consolidation statique, une deuxième de restauration conservative auxquelles s’est ajouté une troisième d’amélioration parasismique (la péninsule italienne est régulièrement soumise à de forts séismes, comme celui déjà évoqué de 1349, ayant 34 UNGARO Lucrezia , DEL MORO Maria Paola, VITTI Masmis à terre une partie des vestiges des forums, ou simo (sous la direction), I Mercati di Traiano restituiti, studi e celui, plus proche de nous, qui a anéanti la ville de restauri 2005-2007, Roma, Palombi Editori, 2010, p.15 36


Vues intérieures et extérieures du complexe après la phase de restauration et de muséographie de 2005-2007, Rome, 2012.

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II MARCHéS DE TRAJAN ET REconversion.


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Notons que cette alternative à la question patrimoniale, bien qu’apparemment secondaire et éloignée du système de surprotection du patrimoine au service de l’industrie culturelle, est également institutionnalisée. En effet, l’article 5 de la Charte de Venise stipule que «la conservation des monuments est toujours favorisée par l’affectation de ceux ci à une fonction utile à la société; une telle affectation est donc souhaitable mais elle ne peut altérer l’ordonnance ou le décor des édifices. C’est dans ces limites qu’il faut 1. La reconversion concevoir et que l’on peut autoriser les aménagements exigés par l’évolution des usages et des coueconversion, vient du latin convertere, «tour- tumes.» 37. ner». Tourner, c’est à dire changer radicalement, modifier en Toutefois, «le réemploi est sans doute la forme la profondeur, effectuer un virage radical vis-à-vis d’un plus paradoxale, audacieuse et difficile de la mise état de départ, préalablement établi. en valeur patrimoniale.» 38. En effet, restructurer un Appliqué à l’architecture et au patrimoine, la reconver- monument historique en lui attribuant un usage rasion consiste en la restructuration d’un bâtiment, en une dicalement différent comporte un risque certain de modification profonde pour y installer un nouvel usage, le dénaturer. L’intervention doit donc être subtile. différent de celui pour lequel l’édifice avait été conçu. Elle «relève du bon sens, mais aussi d’une sensibilité inscrite dans la longue durée des traditions urbaines Pour Françoise Choay, reconvertir, c’est «réintro- et des comportements patrimoniaux et donc difféduire un monument désaffecté dans le circuit des rente selon les pays.» 39. usages vivants, à l’arracher à un destin muséal» 35. En effet, le nouvel usage implanté répond à un nou- En cela, le cas des Marchés de Trajan est exemveau besoin d’une société en évolution constante: plaire. Clairement, les reconversions successives du l’usage originel du bâtiment ne correspondant plus complexe ont su respecter la tradition constructive en rien à une attente de la société qui a évolué, il de- locale et s’insérer dans un contexte architectural vient de ce fait inutile, détaché du circuit des usages délicat. vivants. Reconvertir, donc lui donner un usage en adéquation avec une société contemporaine, réintroduire cet édifice dans la vie quotidienne. Reconvertir, «relève à la fois d’une conservation historique et d’une saine économie logistique.» 36. Reconvertir, serait donc une réponse active à la question patrimoniale. ’étude historique des Marchés de Trajan, présentée précédemment a exposé les différents usages qui ont pris place dans le complexe architectural au fil du temps. Une analyse approfondie de ces usages successifs, les mettant en parallèle avec le contexte géopolitique et culturel de la ville de Rome semble intéressant à développer ici afin de comprendre comment et pourquoi le complexe a changé d’usage au fil du temps.

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2. Analyse des usages et des contextes géopolitiques successifs

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’historique des Marchés de Trajan a décrit ses reconversions successives. Il est important d’analyser à présent les différents usages qui y ont pris place et de les replacer dans un contexte historique et géopolitique plus large, à l’échelle de la Ville Eternelle et de la péninsule italienne.

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rajan, fin politicien et excellent chef militaire, porte sous son règne, on l’a dit, l’Empire Romain à son apogée. Avec les conquêtes de la Dacie, de l’Arabie et de l’Arménie, celui-ci voit son extension territoriale maximale, tandis que grâce à sa popularité, tant auprès de la population que des militaires, il assoit la prospérité intérieure. Grâce à ces nouvelles conquêtes de riches provinces, il entreprend de grands travaux destinés à embellir la capitale de son immense empire. Apollodore de Damas dirige donc la construction de l’ensemble monumental dédié à l’empereur, composé entre autres des Marchés.

CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007), p.163 36 CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007), p.164 37 collectif, Charte Internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites (dite Charte de Venise), Actes du Congrès International des architectes et des techniciens des monuments historiques,1964. 38 CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007), p.163 39 CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007), p.166 35


La reconversion du bâti: une tradition romaine? Campo de Fiori. Rome, 2012.

Théâtre de Marcellus. Rome, 2012.

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De presque 2 millions d’habitants sous l’ère Impériale, elle tombe à seulement 25 000 habitants au IXe siècle 40. L’espace urbain clôt dans la muraille Aurélienne se vide donc, l’urbanisation se densifiant dans le creux de la courbe du Tibre, alors que les Malgré le nom pouvant prêter à confusion, la fonc- zones à l’est tombent en ruine et se transforment en tion commerciale n’était certainement pas la seule espaces agricoles, parsemés de monastères et basià animer l’édifice. Il devait plutôt constituer un pôle liques et traversées de routes densément animées «polyfonctionnel», où prenaient place des activités par les pèlerins affluant au tombeau de Saint-Pierre. publiques, de types commerciales, donc, et surtout Positionnés légèrement à l’est de la ligne Piazza administratives. L’organisation et la distribution des espaces laissent del Popolo-Capitole, marquant la limite de la ville à penser, en effet, à diverses destinations: bureaux, dense, les Marchés de Trajan sont par leur implanarchives, lieux de cérémonies publiques, tribunal... tation urbaine, de fait, en marge de l’urbanisation. liées étroitement au Forum de Trajan voisin. Le complexe était donc une sorte de succursale, d’«ar- Ainsi, dans un tel contexte géopolitique troublé et rière-forum», accomplissant les fonctions ne pou- situé en marge de la ville, le complexe passé aux vant prendre place au forum mais intrinsèquement mains de grandes familles romaines est fortifié. Comme le Colisée, le Théâtre Marcellus ou encore liées à celle-ci. Il était donc un lieu très ouvert, riche en flux de le Mausolée d’Hadrien qui ont connu le même sort, toutes sortes, matériels ou non (personnes, mar- la structure antique encore en état est retravaillée chandises, transactions, échanges, décisions poli- et sert de base aux structures défensives mises en tiques, judiciaires...), certainement plus vivant et place. public, et moins politique que le Forum auquel il se rattachait, lieux officiel, à la valeur de représenta- Ces travaux de fortifications ne se sont pas accompagnés d’une réflexion sur le patrimoine et les partion très élevée. ties non valorisées du complexe ont continué à se uatre siècles plus tard, l’Empire disparu, Rome dégrader. Ce manque d’attention porté aux bâtiments antiques perd son faste. Ville défaite, puis conquise, perdue, pillée inlassa- n’avait rien de surprenant durant le Moyen-âge. En blement par divers peuples ennemis, le Moyen-âge effet, dans une Rome où le pape et la chrétienté ont romain est caractérisé par une succession de luttes assit durablement leur pouvoir, les traces d’une civide pouvoir entre les Empereurs du Saint Empire lisation païenne et polythéiste ne suscitait que peu Germanique, les anciennes familles nobles romaines d’intérêt 41. tantôt alliées, tantôt rivales comme les Orsini et les Colonna, et le Pape, qui va dès lors se battre pour uelques siècles plus tard, durant le Quattroassurer sa survie en devenant un véritable chef poli- cento, initiant la Renaissance, un intérêt nait pour tique. les vestiges du passé. Débute alors une phase antiAinsi, en outre de sa fonction première, le complexe architectural comprenait également, au moment de sa construction, une fonction symbolique, une image de représentation.

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quisante, caractérisée par une première réflexion, littéraire, que Françoise Choay nomme «effet Pétrarque» 42. A travers l’étude des textes classiques et de la volonté de les restituer dans leur pureté originelle, Pétrarque dévoile une Vetustas, sainte et sacrée, qui dans une considération de perfection, prend la valeur de modèle, tout en révélant la distance historique inexorable, séparant les époques dont les restes architecturaux sont témoins. Ainsi, comme l’écrit Choay, «ils sont arrachés à l’emprise familière et banalisante du présent pour faire rayonner la gloire des siècles qui les édifièrent.» Cette première approche sera suivie d’un «effet Brunelleschi», une approche sensible, plus formelle. Les artistes admiratifs de la qualité des sculptures, des lignes, des formes, établissent là aussi une distance avec l’œuvre, faisant d’elle un modèle d’une perfection à atteindre, dans une vision assumée de contemplation désintéressée, indépendante de leurs valeurs symbolique et historique, portées par «l’effet Pétrarque». A Rome, cette émergence intellectuelle respectueuse des vestiges antiques, se développe dans une conjoncture géopolitique précise. En effet, en 1420 Martin V, après l’exil à Avignon, (1305-1377), et à la suite du Grand Schisme d’Occident (1379-1417), rétablit la papauté à Rome, ville déchue. Pour assoir définitivement l’autorité de la Ville Eternelle dans la chrétienté, il cherche à lui restituer son pouvoir et Rome au Moyen-Âge, émission «Les Lundis de l’Histoire», LE GOFF Jacques, diffusé le 15.11.2010 sur France Culture. 41 CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007), p.29 42 CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007), p.37 40


à droite: Carte allégorique de la ville de Rome, montrant une personnification de Rome en vieille femme durant la papauté avignonaise. Francesco Petrarca, dit Pétrarque, XIVe siècle. Allégorie de Rome, délaissée par les Papes, dont les chefs d’oeuvres se dégradent dans l’oubli de tous derrière son antique muraille aurélienne. On distingue le complexe des Marchés de Trajan fortifiés, au centre-gauche de la composition, accompagné de la légende «militiae». en bas: Représentation de Rome en 1593 par Antonio Tempesta. La tour des Milices se distingue, au centre de la vue, à la lisière de la ville. On constate la densification de la ville dans la courbe du Tibre, l’extension vers la basilique Saint-Pierre sur l’autre rive et l’abandon du centre antique, au delà du Capitole.

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son prestige perdu. Un courant humaniste voit donc le jour et développe un climat intellectuel autour des vestiges évocateurs de la splendeur perdue de Rome 43. Il est emmené par Poggio Braccioloni, qui dans son Ruinarium descriptio urbis Romae, rédigé en 1450, répertorie et décrit les vestiges antiques. Ainsi, la colonne Trajane, déjà protégée par une bulle du Sénat publiée dès 1164, est restaurée sous le pontificat de Paul II (1464-1471). Le retour de Martin V à Rome, et la volonté de restituer Rome comme centre de la chrétienté a entrainé la prolifération de couvent et monastères dans la Ville Eternelle. De nombreux vestiges antiques sont alors reconvertis et réinvestis par le pouvoir religieux. Ainsi, Michel-Ange conçoit l’église Santa Maria degli Angeli à l’intérieur des thermes de Dioclétien, le Panthéon est consacré en basilique Santa Maria ad Martyres, San Nicola in Carcere investi un des temples du Forum Holitorium... C’est donc dans ce contexte général de reconversion que le complexe a été réinvesti en couvent Santa Caterina di Siena.

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e 17 mai 1809, les Etats Pontificaux sont annexés par Napoléon 1er et Rome devient seconde capitale d’Empire. Camille Tournon, préfet de Rome, regrette alors que «l’Antiquité soit sacrifiée au profit de l’édification de la Rome moderne» et relance l’intérêt autour des vestiges antiques, sans toutefois obtenir l’adhésion de la population «tournée vers des préoccupations plus actuelles et prosaïques.» 44.

colonne Trajane, redécouvrant la basilique Ulpia. Pape de 1800 à 1823, Pie VII, homme très cultivé, soucieux de la sauvegarde du patrimoine romain (il sauva, entre autres, le Colisée de la ruine en construisant les contreforts le stabilisant, encore visibles aujourd’hui), poursuivi les campagne de fouilles sur le site après le départ des Français, dégageant ainsi le Grand Hémicycle.

Comme exposé précédemment, Rome se dote alors des infrastructures et équipements dignes de son rang de capitale européenne. Ministères, siège de banque et entreprises, logements bourgeois, mais aussi structure militaire. A cette époque encore donc, les Marchés de Trajan se reconvertissent pour s’adapter à une besoin d’un contexte précis: celui de la Rome Umbertienne, puissante et en expansion.

Cette période d’intérêt pour les vestiges restera anecdotique et se refermera avec la mort de Pie VII, auquel succèderont plusieurs papes conservateurs, peu intéressé par la question, tout comme ne l’était pas d’ailleurs la population romaine. En effet, «la Rome antique n’[était] pas leur préoccupation, c’est un mirage français, plus exactement le rêve d’un ’avènement du Gorvenatoro fasciste de Mussooccupant étranger qui ne veut pas accepter Rome lini entraîne un intérêt nouveau pour les vestiges de et les romains tels qu’ils sont devenus.» 45. l’Antiquité. En effet, le régime trouve rapidement dans les vestiges de la Rome antique, les fastes ans la deuxième moitié du XIXe siècle, l’organi- d’une Italie conquérante et victorieuse, à une époque sation géopolitique de la péninsule italienne est bou- où Rome était capitale d’un empire immense. En leversée par le Risorgimento. En effet, entre 1848 et quelques sortes, un modèle à étudier pour redonner 1870, l’Italie, jusqu’à là simple entité géographique, à Rome et au peuple italien son prestige perdu. politiquement morcelée en royaumes et duchés, va s’unir en un unique royaume, sous l’impulsion de Commence alors une période de lourds travaux urfigures politiques comme Victor Emmanuel II, roi de bains qui changent durablement le visage de Rome: Piémont Sardaigne et premier roi d’Italie, le ministre les constructions du Campo Vaccino sont démolies Cavour ou militaire comme Giuseppe Garibaldi. pour dégager le Forum Romain et les Forums Impé-

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La Toscane, l’Emilie Romagne sont les premières à être annexées par le Piémont-Sardaigne. Garibaldi et ses Mille Camice Rosse conquiert ensuite le Royaume des Deux-Siciles, la moitié méridionale de la péninsule. Le 18 Février 1861, le royaume d’Italie est proclamé. Seules Rome, sous pouvoir papal et C’est ainsi qu’à cette époque sont entreprises les Venise, austro-hongroise, demeurent extérieures à premières campagnes de fouilles sur le site des cette unification. Cette dernière tombe dans l’escarForums Impériaux, particulièrement autour de la celle italienne en 1866. 44

Avec la chute de Napoléon III en 1870, soutien inconditionnel à la papauté, le dernier rempart à l’annexion de Rome au jeune royaume tombe. Après Turin, puis Florence, Rome devient donc légitimement capitale du Royaume d’Italie.

CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007), p.25 44 VERSLUYS Clémence, Le préfet Camille de Tournon et la mise en valeur des monuments antiques romains : projets réalisations et propagande, in Anabases, Traditions et réceptions de l’Antiquité, n.5, mars 2007, p.165 45 VERSLUYS Clémence, Le préfet Camille de Tournon et la mise en valeur des monuments antiques romains : projets réalisations et propagande, in Anabases, Traditions et réceptions de l’Antiquité, n.5, mars 2007, p.170 43


à droite: Travaux de mise à jour du Forum de Trajan, par démolition du quartier résidentiel dit Alexandrin existant. Photographies prises en 1933, depuis les Marchés, avant et pendant les travaux.

en-bas: Planimétrie de Rome par Rodolfo Lanciani, réalisée en 1893 à partir de ses travaux sur la Forma Urbis Romae. Elle constitue un des premiers rélevés précis des vestiges antiques. En superposant le plan antique au plan actuel, il propose une lecture claire et compréhensible du plan de la Rome antique et ses traces dans la Rome actuelle.

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On ne peut toutefois s’empêcher de noter que pour la première fois de sa longue histoire, le programme qui prend place dans les Marché de Trajan peut être La visée archéologique n’est malheureusement pas qualifié de passif. la réelle raison de ces éventrements urbains mais En effet, contrairement à l’usage public de ses oriplutôt une simple excuse. Pire, si à Paris Hauss- gines, résidentiel et défensif au Moyen-âge, relimann avait pratiqué le même type de lourds dom- gieux à la Renaissance, militaire au XIXe qui étaient mages, ils étaient conduits par un plan cohérent, à tous des usages actif dans la société de leur temps, Rome aucun réel plan à l’échelle territoriale n’était la transformation récente en musée semble figer le lieu dans une attitude tournée vers le passé et à la base des éventrements fascistes. Ce paradoxe s’illustre particulièrement dans le cas non plus vers l’avenir (ou tout du moins le présent) comme précédemment. des Forums Impériaux. En effet, les travaux de démolition des constructions ultérieures et le dégagement de la zone des Forums Cette perception narcissique du reflet du «miroir du Impériaux permettent d’en redécouvrir l’organisa- patrimoine» 46 est décrite par Françoise Choay: «La tion spatiale, demeurée très claire malgré le peu figure que nous contemplons dans le miroir du pade vestiges encore en place. Cependant, en 1932, trimoine a beau être réfléchie par des objets réels, est construite la Via del Impero, aujourd’hui Via dei elle n’en est pas moins illusoire. Elle nous rassure. Fori Imperiali, reliant la Piazza Venezia et le Colisée, Il nous faut sortir de la fiction narcissique, dénoncer deux points névralgiques de la cité. Elle coupe les l’amalgame dans lequel il nous englue et qui nous Forums Impériaux en diagonale sans aucune pré- fait aussi confondre histoire et mémoire.» 47. Cette caution particulière, rendant irrémédiablement invi- attitude, qu’on peut juger regrettable, semble donc sible toute cohérence de la composition en plan des marquer un temps d’arrêt dans l’histoire continue du complexe architectural. Elle est toutefois en différents Forums Impériaux. phase avec le contexte global de la Rome classée à nfin, quant au dernier usage, muséal, qui a ré- l’UNESCO. cemment investi l’ensemble des édifices, je renvoie à la «controverse romaine» qui ouvrait cette réflexion sur le patrimoine à Rome, c’est à dire ce débat entre conservation du patrimoine et processus naturel de la ville se construisant perpétuellement sur elle-même. Dans ce contexte de muséification de la Ville Eternelle et d’instrumentalisation du patrimoine à des fins touristiques et lucratives, la transformation du complexe en musée des Forums Impériaux répond donc là encore à un usage en phase avec la société romaine du XXIe siècle. riaux. Il en est de même de pour celles qui occupaient le Cirque Maxime.

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3. Analyse des caractéristiques architecturales et urbaines ayant rendu possible les reconversions successives

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out d’abord, l’implantation urbaine en éléments distincts juxtaposés organisés autour d’un tissu viaire (la Via Biberatica au sud, et la Via della Torre au nord) et non pas en un unique bâtiment a permis au Moyen-âge de diviser l’ensemble en habitations distinctes. Cette implantation urbaine du complexe ne présupposait pas un seul et unique propriétaire. Un seul bâtiment n’aurait pas pu permettre l’appropriation du complexe architectural par diverses familles qui n’auraient pas eu ainsi la possibilité d’y aménager leurs logements distincts les uns de autres comme ce fut le cas après la chute de l’Empire Romain.

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ar ailleurs l’organisation du bâti autour des deux voies laissait suffisamment d’espace libre pour permettre au cours du temps des agrandissements et extensions. Ainsi lors de la fortification du complexe au Moyen-âge, l’espace laissé libre au nord, au-delà de la Via della Torre, permit l’édification des trois tours dont très vite ne subsista que l’actuelle Tour des Milices. De même, c’est dans dette zone que furent bâtis l’église de Santa Caterina da Siena et le cloître adjacent, quand les autres espaces du couvent prenaient place dans les bâtiments antiques. Le complexe, s’implantant sur les pentes du Quirinal, a de ce fait développé un intéressant travail 46 CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007). 47 CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007), p.189.


Comparaison de l’état des Marchés de Trajan, au moment de la première phase de restauration et de mise à jour des vestiges, sous Mussolini et après la seconde phase et son aménagement en musée des Forums Impériaux de 2005-2007. 1.Le Corps principal depuis la Via Biberatica (on distingue encore les étages supérieurs aujourd’hui démolis) 2.Le Corps Principal depuis le belvédère 3. la via Biberatica depuis la terasse de la Grande Salle.

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en coupe, jouant sur les doubles hauteurs, les surplombs, et multipliant les accès à divers niveaux. Ainsi, là encore, il était facile de diviser les espaces entre les différentes familles, chacune pouvant bénéficier d’un accès et d’un espace qui lui était propre. Cette caractéristique a de plus permis une modularité des niveaux et une possibilité d’agrandir les surfaces de plancher au gré des besoins. Ainsi, lors de l’installation du couvent au XVIe siècle, l’architecte Peruzzi augmenta la surface disponible en construisant un plancher intermédiaire dans la Grande Salle, au niveau des circulations et des loges en surplomb de part et d’autre de l’espace en double hauteur. De la même façon, au Moyen-âge, la partie base du Corps Principal fut surélevée de plusieurs niveaux pour atteindre le niveau de la partie plus haute, augmentant de ce fait la surface habitable. La diversité des espaces en coupe a donc permis une grande modularité et donc une grande liberté dans les aménagement, en donnant la possibilité d’ouvrir ou de fermer, d’augmenter les surfaces ou d’offrir plus d’ampleur spatiale au gré des besoins.

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ette même mixité des espaces se trouve également en plan, tant celui-ci présente une très grande multiplicité de tailles d’espaces. La Grande Salle présente de belles dimensions, mais lui sont adjointes de petites loges, sur deux niveaux de part et d’autre de ce grand espace. De la même façon, le Corps Principal est divisé en pièce très irrégulières, passant de salles de quelques mètres carré à un espace en triple hauteur par exemple. Cette grande diversité des espaces disponibles a multiplié l’offre disponible et laissait une très grande liberté dans l’installation d’un nouvel usage.

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Ainsi la Grande Salle a pu servir alternativement d’espace de rencontre, d’échange et de transaction durant l’Antiquité, de salle de réception pour la cour d’Henri VIII, de réfectoire du couvent, de salle d’arme de la caserne et à présent d’espace d’exposition et de réception. Les espaces du corps principal ou les loges de la Grande Salle ont quant à eux pu être occupé par des bureaux, des archives, logements, des dortoirs ou des pièces techniques du couvent, des réserves d’arme, et des dortoirs de la caserne, et à présent des espaces d’expositions et des bureaux de l’administration du musée.

pu tout a fait y induire également un programme public, de ses origines où il possédait alors certainement sa valeur publique la plus élevée tant il était ouvert à la ville et intégré aux flux quotidiens, jusqu’à aujourd’hui et sa transformation en musée. Ainsi les caractéristiques architecturales et urbaines ne présupposaient en rien une fonction ouverte ou fermée plus qu’une autre, participant à cette modularité exemplaire du complexe lui permettant d’évoluer dans le temps et de s’adapter à une société en mutation.

Cette dernière caractéristique évoque de plus la poLes différents usages qui ont pris place dans le sition sociale et l’identité visuelle du complexe, son complexe ont presque tous nécessités une diversité insertion dans un contexte et les interactions qu’ils d’espace, ayant besoin de grands espaces amples ont entretenus au fil des programmes. comme de petites pièces. Par leur plan initial, les Marchés de Trajan ont donc permis l’installation de programmes aussi variés soient-ils sans nécessiter de lourdes modifications.

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nfin, l’architecture par les techniques constructives et les matériaux utilisés, mais aussi l’implantation urbaine du complexe ont pu permettre l’installation de programmes radicalement différents quant à la question de l’ouverture à la ville et à la population. On a pu ainsi passer de programmes très publics à d’autres intrinsèquement privés et très fermés. En effet, l’architecture massive basée sur la technique de la voûte nécessitant d’épais contreforts et l’utilisation de la brique ou du travertin, et en aucun cas de matériaux légers et peu résistants ont tout a fait correspondus à un usage «fermé» du complexe: couvent et surtout fonction militaire et défensive, les épais murs pouvant sans mal servir de remparts. Cependant, sa position urbaine, très visible depuis le sud-ouest et intégré au tissu viaire environnant, a


Plan actuel des Marchés de Trajan (avec indication du système viaire antique). La diversité des surfaces et des formes des différents espaces intermédiaire a permis une grande liberté d’aménagement. Ainsi, de nombreux programmes aussi différents soient-ils ont pu prendre place dans ce lieu.

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4. Evolution de la position sociale et de Nettement moins fastueux cependant que le Fo- Le court intermède sous le Pontificat de Boniface rum à ses pieds ou les thermes, légèrement plus VIII durant lequel le complexe retrouve son intégral’identité visuelle dans la ville

éloignés, richement décorés, il n’en demeure pas i la vie interne et l’usage du complexe architec- moins, par sa position urbaine, sur les pentes du tural ont toujours été intégrés à un contexte plus Quirinal, largement visible depuis l’espace puvaste, celui de Rome et de son rayonnement, on blic des Forums Impériaux et du Forum Romain, peut s’interroger à présent sur l’image extérieure jusqu’aux hauteurs du Capitole et du Palatin. qu’il a renvoyé à la ville. Selon les époques et donc Aujourd’hui encore, accentué par la ruine des édiles usages, quelle a été la position sociale et l’iden- fices de la plaine des Forums, l’édifice est visible tité visuelle des Marchés de Trajan dans la Ville très largement, et possède toujours une forte valeur de représentation. Eternelle?

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L’usage originel des Marchés a induit, on l’a dit, une forte valeur publique au bâtiment. Bien qu’on a peu de certitudes sur la façade principale de la Grande Salle aujourd’hui disparue et que les différentes restructurations aient modifiés les circulation originelles, on peut supposer que la Grande Salle était un lieu très fréquenté, ouvert sur l’espace public. Dans la continuité directe du Forum de Trajan par la Via di Campo Carleo, l’édifice devait être très fréquenté en journée. Les tabernae de la Via Biberatica en faisait un axe très animé et intégré au centre-ville reliant deux quartiers importants: le quartier dense de la Suburra et le Champs de Mars en extension, via la zone monumentale et officielle des Forums Impériaux. Les étages du Corps Principal dédiés à un usage administratif de bureaux et d’archives devaient être plus confidentiels. En tant que dépendance directe du Forum, le complexe était entièrement tourné vers le sud-est. La partie nord du site était laissé libre, et du fait de la pente orientée vers le sudest, présentait une façade minimisée, fermée et aveugle tandis que les fenêtres ouvraient le bâtiment vers la plaine des Forums, constituant ainsi un frons scaenae à l’arrière des forums monumentaux 50

lité puis durant l’occupation d’Henri VII qui établit sa cour, lui confère une identité visuelle plus importante et élevée.

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a transformation de l’ensemble en couvent tandis que la Grande Salle et le Grand Hémicycle poursuivent à se dégrader fait retomber l’ensemble dans une léthargie certaine. Le Moyen-âge et la Renaissance ayant entrainé une concentration de la ville dans la courbe du Tibre, le complexe est donc à a fortification progressive à la chute de l’Empire cette période clairement en dehors de la vie active Romain a entrainé un changement radical d’identité de la cité. sociale et visuelle. Devenu privé et dédié à l’habitat de riches familles romaines, le complexe se ferme à e développement de la ville umbertienne au XIXe la ville et se retranche derrière de hauts murs. D’une siècle, transpose le centre de gravité de la cité vers situation très ouverte et publique, le complexe est l’est et la nouvelle gare Termini devant laquelle donc devenu au contraire un site, coupé de la ville, s’ouvre les places du Cinquecento et de la Reppubliisolé et n’est plus intégré aux flux habituels de la ca, centre de la nouvelle capitale du Royaume d’Italie. ville. La zone entre les Marchés de Trajan auparavant en Les constructions qui envahissent progressivement lisière urbaine, et ce nouveau centre dynamique, le Forum de Trajan masquent le Grand Hémicycle, et déjà en phase d’urbanisation lors de la période le complexe perd cette valeur de représentation qui baroque, polarisée sur la basilique Santa Maria lui était attribué auparavant. Ce propos est cepen- Maggiore, se densifie considérablement. Les Mardant à nuancer. chés de Trajan se trouvent donc à mi-chemin entre En effet, le complexe acquiert en hauteur et donc les centres ancien et moderne de Rome. A cette en visibilité: par les surélévations du Corps Princi- occasion, les Via Nazionale et XXIV Maggio, sont pal et surtout par le Tour des Milices. C’est cette élargies et voient leur trafic augmenter considernière qui concentre la valeur de représentation dérablement puisqu’elles constituent les artères du complexe tandis que le reste tombe dans l’oubli principales de liaison entre les deux centres de et s’anonymise. Ainsi les représentations médié- la ville. Elles se rejoignent au pied de la Tour des vales de Rome font figurer systématiquement la Milices pour rejoindre la Piazza Venezia, centre tour, comme point de repère urbain, au même titre névralgique de la cité, par la Via IV Novembre. que les collines du Capitole et du Palatin, la colonne Trajanne, le Colisée ou les complexes religieux de De fait la façade principale, celle la plus vue et Saint-Pierre ou du Latran. mise en valeur, devient celle nord-est. On ob-

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Le complexe des Marchés de Trajan dans son contexte urbain à diverses époques. 1. Epoque Romaine: dans la continuité du Forum de Trajan 2. 1576: en lisière de ville, tourné vers le sud-est 3.1895: les nouveaux axes réorientent le complexe 4.L’axe muséal de la Rome contemporaine

Via XXIV Maggio

Musée National Romain

Scuderia del Quirinale Via Nazionale

Via IV Novembre Piazza Venezia

Musée des Forums Impériaux

Musées Capitolins

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serve donc une inversion totale du rapport du complexe à la ville: pendant plus de 1500 ans, il regardait vers le sud-est; le baroque et surtout l’avènement de la Rome moderne le font pivoter sur lui-même pour à présent s’ouvrir principalement au nord-est tandis que les constructions de peu d’intérêt perturbent la vision au sud-est. L’arrière devient l’avant.

teur que celui de l’industrie touristique de masse.

De plus, par des événements comme des expositions d’art contemporains, des conférences, des vernissages, des soirées, des défilés de mode etc. les Marchés diversifient leur image et constituent plus qu’un simple musée. Idéalement situés, il s viennent s’insérer dans le parcours muséal préexistant constitué du Musée National Romain, du Palais 43 ette identité visuelle sera une nouvelle fois pro- des expositions, et des Musées Capitolins . fondément modifiée sous Mussolini, durant la pre- Ainsi, le complexe est réintégré au flux quotidiens mière moitié du XXe siècle. La restauration du com- de la ville. plexe, la démolition du quartier Alexandrin lors de la mise à jour des vestiges du Forum de Trajan, puis la construction de la Via dell’Impero, nouvel axe principal irriguant le centre historique en reliant le Colisée à la Piazza Venezia, réoriente le complexe sur son axe originel: la façade sud-est redevient la plus visible, la plus représentative du bâtiment dans l’imaginaire collectif romain.

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De plus c’est à cette époque que le complexe retrouve un usage public, de manière événementielle durant le XXe siècle puis définitivement quand le Musée des Forums Impériaux est inauguré en 2007. Ainsi, une place de choix dans la représentation de Rome est de nouveau offerte au complexe. Par ailleurs, contrairement à certains monuments antiques qui sont fréquentés essentiellement par des touristes et désertés par les habitants, comme le Colisée, ou le Forum Romain par exemple, les Marchés, par leur importance «moindre» (ils ne font pas partie des monuments qu’un tour-opérateur privilégie quand il organise un voyage en Europe où deux jours sont consacrés à Rome...), 48 RUTELLI Francesco in LA ROCCA Eugenio, UN GARO Lucreintéresse un type de tourisme, plus culturel, zia, MENEGHINI Roberto (sous la direction de), I luoghi del plus attentif et intéressé et moins consomma- consenso Imperiale. Il foro di Augusto, Il foro di Traiano. Intro52


Le complexe des MarchĂŠs de Trajan dans son contexte urbain. 1. depuis la Via dei Fori Imperiali 2. depuis le nord-ouest et le bas de la Via Nazionale 3.depuis les escaliers du Vittoriano 4.depuis la terrasse panormaique du Vittoriano.

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II MARCHéS DE TRAJAN ET RESILIENCE.


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’évolution historique et l’analyse des usages successifs ayant pris place dans le complexe architectural des Marchés de Trajan ont montré avec évidence la richesse de l’existence de cet ensemble d’édifice. La notion de reconversion est donc ici très importante; néanmoins, une seconde s’impose également avec force, entrant en relation avec la première: la résilience. Si les Marchés de Trajan, ont évolués, été modifiés, ont successivement été publics, privés, ouverts, fermés, il n’est pas inintéressant de noter que, malgré cette diversité d’usage, le complexe existe depuis près de vingt siècles et a été utilisé quasiment en continu. Cette caractéristique exceptionnelle que peu d’autres bâtiments antiques peuvent revendiquer à Rome (on pensera par exemple au Panthéon, actuelle basilique Santa Maria ad Martyres, ou dans une moindre mesure aux thermes de Dioclétiens, transformés par Michel-Ange en église Santa Maria degli Angeli et le Théâtre de Marcellus, habité depuis le Moyen-âge) interroge cette notion de la résilience. Il semble intéressant de comprendre ce qu’évoque exactement cette notion pouvant s’appliquer à des champs disciplinaires aussi éloignés que la structure et la psychologie, en quoi le complexe est résilient et surtout quelles sont les caractéristiques qui lui ont permis de traverser les siècles, et épargné la ruine comme tant d’autres édifices antiques.

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1. La résilience

Lprésente une résistance aux chocs.»

rester équilibré en se nourrissant des éléments déstabilisateurs qui adviennent.» 49.

arousse définit ce qui est résilient, comme «ce qui André Lalande, philosophe français de la première . moitié du XXe siècle, propose un parallèle intéresSous cette formule lapidaire et vague, se dissimule sant entre les deux termes. Il définit la pérennité une notion dont les applications sont aussi multiples comme «ce qui dure toute l’année par opposition à que les disciplines auxquelles elle s’applique. La ce qui ne dure qu’une saison, comme le feuillage de 50 résistance des matériaux, la thermique, la psycho- la plupart des arbres.» . logie, l’écologie, l’économie, l’armement, l’informatique, la gouvernance sont autant de champs d’ap- Si la pérennité se définit par la métaphore d’un arbre au feuillage persistant, la résilience, serait cette plications différents de ce concept. notion-sœur imagée par un arbre au feuille caDe plus, cette simple définition peut assimiler la duque. A la belle saison, il serait donc impossible notion de résilience à celle de pérennité. En effet, de différencier les deux idées tant leur feuillage est cette dernière est «le caractère, l’état de ce qui dure semblablement verdoyant. Cependant, l’arbre de la résilience renferme intrinsèquement sa réaction toujours». automnale, face à l’hiver éprouvant et sa capacité à La résilience s’enrichit cependant d’une nuance renaître au printemps, pour de nouveau s’assimiler supplémentaire à celle de pérennité. En effet, elle à l’arbre voisin de la pérennité resté inchangé. implique bien entendu une durée dans le temps, un Ainsi, en cela, la résilience et la pérennité se rapcaractère éternel, immuable mais également une proche: la résilience dans son cycle régulier, n’en est idée de perturbation, de crise faisant vaciller l’élé- pas moins immuable dans le temps et donc pérenne. ment, menaçant de provoquer sa ruine mais qu’il a résilience trouve en l’architecture une applicaparvient à surpasser. Ainsi quand la pérennité induit tion intéressante, par le biais du patrimoine. Ainsi, une certaine stabilité, une immuabilité, la résilience sous-entend quant à elle, un parcours ondulatoire elle est aussi la capacité d’un bâtiment à répondre à un phénomène perturbateur, qu’il soit de nature fait de choc, de déclin, de renaissance, d’apogée. physique, géologique, sociologique, culturel ou enAinsi, Claire Bailly, architecte et paysagiste, ensei- core politique, par une adaptation, une modification gnante à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architec- de son état initial, le faisant outrepasser cette perturbation et perdurer dans le temps. ture de Paris-la Villette, définit, la résilience ainsi: «La résilience peut se définir plus globalement 49 BAILLY Claire , Chronique prospective - Et si la ville ducomme la capacité d’un système (complexe) à, non rable était d’abord une ville résiliente? in www.cyberarchi.fr, pas résister rigidement, lorsqu’une perturbation 24/06/2009. 50 LALANDE André, Vocabulaire technique et critique de la phil’atteint, mais à intégrer cet événement, en se réorlosophie, revus par MM. les membres et correspondants de la ganisant soit localement soit globalement ; soit pro- Société Française de Philosophie et publié avec leur correction visoirement soit plus définitivement. En un mot, à et observation, Paris, Paul Brochard Editeur, 1926.

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Eglise et logements de San Nicola Imbuti, Gargano, Pouilles, Italie, 2012. Un exemple de nature résiliente: l’usine d’armement et les logements du village de San Nicola Imbuti, construits dans la nature et rapidement abandonnés.

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A propos de la définition donnée par Lalande, JeanMarc Lamunière, architecte suisse, s’interroge sur la distinction entre résilience et pérennité de l’architecture. Ainsi, «l’architecture est-elle un feuillage saisonnier ou alors un éternel désir d’immortalité qu’une certaine mythologie prolonge et enseigne? En quelques sortes, l’architecture des ouvrages estelle le trône ancestral, immémorial, [...] ou est-elle l’efflorescence périodique et un feuillage saisonnier qui sombre dans l’enneigement de l’oubli ou dans un regret glacé jusqu’à son renouvellement?» 51. Les civilisations, les cultures, les sociétés évoluant dans le temps, les besoins, les usages, les habitudes des peuples varient. Une architecture peut-elle être pérenne, c’est à dire, sans la moindre modification, susciter en tout temps l’intérêt d’une société sans cesse mouvante? Cela parait peut probable. Dire qu’une architecture est résiliente, semble dans cette ligne de pensée, plus juste.

tère de pérennité par le simple fait de répondre à des conditions qui sont permanentes [...]. L’architecture serait ainsi le moyen à travers lequel le pérenne deviendrait visible en dehors des principes culturels et des phénomènes naturels.» 53. En cela, Perret, rapproche la pérennité de la résilience puisque dans un aphorisme suivant, il explique que le temps agit comme un purificateur: «tout ce qui a été déterminé par des conditions passagères s’efface, et la ruine révèle uniquement l’essence de l’œuvre architecturale.» 54. Ainsi la perturbation que subit l’élément et qui caractérise la résilience, n’est intrinsèquement que passager. Une fois délivré de ce caractère passager, la résilience ne serait donc que pérennité. Perret conclut en écrivant «l’architecte est le constructeur qui satisfait au passager par le permanent.» 55. La pérennité et la résilience ne diffèrent donc en rien.

Ainsi, une fois avoir pris connaissance de la riche Cependant, Auguste Perret, apporte une nouvelle et mouvementée histoire des Marchés de Trajan, nuance à la définition de la pérennité. Dans le cin- l’étude de ce complexe architectural par le biais de quième aphorisme de sa Contribution à une théo- ce concept de résilience semble intéressante. rie de l’architecture, il écrit «L’architecture est, de toutes les expressions de l’art, celle qui est la plus soumise aux conditions matérielles. Permanentes sont les conditions qu’impose la nature, passagères celles qu’impose l’homme. Le climat, ses intempéries, les matériaux, leurs propriétés, la stabilité, ses lois, l’optique, ses déformations, les sens éternels et universels des lignes et des formes imposent des conditions qui sont permanentes. La fonction, les usages, les règlements, la mode imposent des conditions qui sont passagères.» 52. Luca Ortelli explique que pour Perret, la pérennité, n’a plus forcément trait à une durée temporelle, une inscription dans un temps donné mais serait liée intrinsèquement à l’architecture: «l’architecture possèderait un carac58

2.Histoire de Rome et conséquence sur les Marchés de Trajan

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’histoire des Marchés de Trajan est, on l’a vu, étroitement liée à celle de Rome. Par son usage il a, en effet, suivi l’évolution politique et culturelle de la cité: centre public au service du forum de l’Antiquité, enceinte militaire dans la Rome des rivalités médiévales, couvent de la cité papale, musée dans la Rome patrimonialisée de l’Unesco. Le concept de résilience est, on l’a vu, intrinsèquement lié à des phénomènes perturbateurs auxquels le complexe a pu réagir. Il semble donc intéressant d’analyser les différents phénomènes perturbateurs, quoiqu’en soit la nature, ayant affecté la ville de Rome, et d’en constater les conséquences sur les Marchés de Trajan.

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e premier d’entre eux semble être un incendie s’étant déroulé au début du IIIe siècle. Le Procurator Fori Traiani, fonctionnaire gérant le complexe, Horatius Rogatus entrepris alors des travaux de remise en état 56. MARCHAND Bruno (sous la direction de), Pérennités, textes offets à Patrick Mestelan, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2012, p.18 52 PERRET Auguste, Contribution à une théorie de l’Architecture, Paris, André Whal Editeur, 1952. 53 MARCHAND Bruno (sous la direction de), Pérennités, textes offets à Patrick Mestelan, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2012, p.31 54 MARCHAND Bruno (sous la direction de), Pérennités, textes offets à Patrick Mestelan, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2012, p.32 55 MARCHAND Bruno (sous la direction de), Pérennités, textes offets à Patrick Mestelan, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2012, p.46 56 UNGARO Lucrezia (sous la direction de), Il Museo dei Fori Imperiali nei Mercati di Traiano, Milan, Electa, 2007, p.36 51


Basilique Santa Maria di Collemaggio à l’Aquila, Abruzzo, Italie, 2012. Une ville résiliente: l’Aquila est dévastée en 2009, par un séisme. La Basilique Santa Maria di Collemaggio, consolidée et couverte temporairement est le premier édifice public réouvert, quelques mois après la catastrophe.

Cloître de l’abbaye du Thoronet, Var, 2013. Une architecture pérenne: les moines cisterciens ont batî l’abbaye, en se libérant des conditions passagères et se concentrant sur les conditions permanentes: le site, le climat, la matérialité, la structure, la lumière, l’acoustique.

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e second cataclysme ayant secoué la cité éternelle, est sans aucun doute le sac de Rome par les Goths, menés par Alaric 1er, survenu entre le 24 et le 27 août 410. Seules les basiliques Saint-Pierre et Saint-Paul furent érigés en asile inviolable. Plus largement, les édifices religieux furent épargner, Alaric et ses soldats étant de confession chrétienne.

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eu de temps après, en 455, les Vandales menés par Genséric, mettent à sac une seconde fois Rome. Le sac dure là, 15 jours et est donc encore plus destructeur que le précédent. Enfin, en 546 et 549, Totila et les Ostrogoths prennent deux nouvelles fois Rome et la mettent à sac, la seconde fois pendant 40 jours. Ces deux derniers pillages mettent fin aux invasions barbares, menées par ces peuples pourtant alliés aux Romains, descendant des provinces du nord de l’Empire. Peu d’informations relatives aux Marchés de Trajan durant cette période troublée nous sont parvenues. On peut cependant supposer que le complexe fut pillé et saccagé, tout comme les Forums Impériaux, symboles du pouvoir impérial.

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n 1084, les Normands, menés par leur roi Robert Guiscard, prennent à leur tour la ville et la pille. Si ce sac ne dura que 3 jours, il n’en fut pas moins terrible, dévastant profondément la Cité. Le sud-est de la ville, du Campo Vaccino, la zone délaissée des Forums Impériaux et du Forum Romain, revenue à l’état de champs, au Latran fut particulièrement ravagé. Cette partie de la ville ne se relèvera pas de ce cataclysme. C’est en effet à partir de cette date que la population se massa dans la courbe du Tibre. Les Marchés de Trajan, se trouvèrent donc à partir de cette date en marge de la ville. Là encore, peu d’informations relatives au Marchés de Trajan nous

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sont parvenues. Malgré la fortification du complexe déjà entamée, elle n’en était alors qu’à ses prémisses et il est probable, qu’il subit de graves dommages.

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près ces sacs et pillages militaires répétés, Rome dut subir une catastrophe naturelle majeure. En 1349, en effet, un fort tremblement de terre, détruisit de nombreux édifices, particulièrement les vestiges antiques des Forums et du Mont Palatin. Comme décrit précédemment, ce séisme provoqua l’effondrement de l’extrémité sud du Corps Central des Marchés, et de deux des tours de défense.

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nfin, un dernière invasion militaire détruisit en partie Rome. En 1527, les troupes luthériennes, nourrissant donc une haine contre le pape, de l’empereur du Saint-Empire Romain Germanique, Charles-Quint ravagent la ville. Cet ultime sac de la cité, suivit d’une terrible épidémie de peste, divisa le nombre d’habitants, 55000, par cinq. Il est probable que le complexe, déjà dégradé à cette époque, ait subi des dommages lors de cet évènement.

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u Moyen-âge puis à la Renaissance et durant la période baroque, c’est une modification en profondeur de la société et de la culture romaine qui secoua l’Urbs et entraina la destruction de nombreux édifices antiques. En effet, la chute de l’Empire Romain d’Occident en 476 entraina un délaissement des institutions et grands bâtiments antiques. La figure du Pape vint progressivement remplacer celle de l’Empereur, les pèlerins remplacèrent les citoyens romains, les cardinaux, les patriciens et sénateurs de l’Empire. La Rome papale, à son apogée à la Renaissance, se dota de riches palais pour les puissantes familles cardinalices et se couvrit d’une multitude d’églises, au premier rangs desquels la

nouvelle basilique Saint-Pierre, plus grand édifice de la Chretienté, église des églises. Bien qu’une pensée patrimonialisante se développe autours de certains humanistes (Pétrarque, Poggio Braccioloni...), elle demeure encore très anecdotique, et de nombreux édifices antiques servent de carrière, entrainant ainsi leur destruction partielles (le Colisée est pillé dans sa partie sud-est) ou même parfois totales (comme le Cirque Maxime). Si les Forums Impériaux subirent lourdement ce genre de dommages, il n’en est quasiment rien pour les Marchés de Trajan.

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e la même façon, au XIXe siècle et XXe siècle, plus particulièrement durant l’époque fasciste, de nombreux éventrements violents dans le tissu urbain furent réalisés au nom de tracés urbains discutables. On se souvient ainsi que la Via dei Fori Imperiali rendit définitivement impossible la lisibilité jusqu’alors encore claire de l’articulation entre eux des Forums Impériaux. Bien que frôlé par les nouvelles Via Nazionale et Via IV Novembre, le complexe fut épargné. Il est d’autant plus miraculé que sur un plan de projet urbain datant du XIXe siècle, il est indiqué que le complexe est amené à être détruit. Visiblement, ce plan de renouvellement urbain ne fut jamais mis totalement en application.

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l est à noté également que de nombreuses autres catastrophes et lourdes atteintes à l’Urbs ayant émaillées l’histoire de Rome semblent avoir épargnées les Marchés de Trajan. Ainsi, ni les bombardements alliés durant la Seconde Guerre Mondiale, ni les crues violentes du Tibre, dont celles catastrophiques de 1598 et 1870, ni les réguliers séismes, plus ou moins violents, frappant l’Italie mais épargnant dans la majeure partie des


1. «Brennus et Camillus, pendant le siège de Rome», Paul Lehugeur. 2. Le sac de Rome de 1527, par les lansquenets de Charles-Quint. gravure de Martin van Heemskerck. 3. Eventrement urbain à travers les Forums Impériaux, dans les années 1920, lors de la construction de la Via dell’Impero, frôlant les Marchés de Trajan

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cas Rome n’eurent de conséquences notables sur le complexe.

3.La résilience par l’architecture

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e complexe des Marchés de Trajan est résilient tout d’abord par ses caractéristiques architecturales. Les matériaux et les techniques constructives employées lui ont permis de traverser les âges et de nous parvenir dans l’état d’intégrité que nous connaissons.

’ensemble architectural a donc été en mesure de se sauvegarder des nombreuses catastrophes urbaines et perturbations qui ont provoqué la destruction de tant d’édifices de la même époque, ou, quand il lui était impossible de les éviter, de les outrepasser. On peut donc s’interroger sur les caractéristiques intrinsèques à cet ensemble architectural qui lui ont permis soit de ne pas être sujet aux perturbations, soit être capable d’y répondre et d’y survivre; dans tous les cas, de faire preuve de résilience.

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Ainsi le choix de la brique comme matériau principal de construction (le travertin est utilisé ponctuellement à la base des piliers de soutènement de la voûte de la Grande Salle), allié à un béton de chaux fédérateur a entrainé une massivité certaine des murs par assemblage de cette multitude de petits éléments. Le travail du temps sur cette appareillage en opus latericium a provoqué l’agrégation des briques, ne formant ainsi qu’une unique masse unitaire et homogène, ou chaque élément, noyé dans la masse, est devenu indissociable de l’ensemble.

surfaces et de permettre à de nombreux édifices antiques de parvenir jusqu’à nous (le Colisée, les Thermes de Caracalla, la Basilique de Maxence, la Villa d’Hadrien n’en sont que quelques exemples parmi les plus emblématiques). Par leur unicité structurelle et matérielle, les différentes voûtes du complexe ont pu résister aux dégradations du temps, aux différentes secousses sismiques. Elles résistèrent également aux incendies qui ravageaient régulièrement les villes au fil de l’histoire, ne comportant pas de charpentes en bois soumises à ce type de dommages.

Les adjonctions successives dues aux modifications d’usage ont par ailleurs permis de le faire durer dans le temps. Le plancher intermédiaire de la Grande Salle construit par Sallustio Peruzzi, lors de la transformation en couvent a par exemple permis à la voûte, ainsi soutenue, de ne pas souffrir du tremblement de terre de 1703 57. De plus, il n’est pas inintéressant de rappeler que De plus, le choix de ce matériaux de valeur moindre, par son occupation quasi-continue, il fut régulièrel’a en quelque sorte protégé du fléau qui frappa la ment entretenu et restauré, ne tombant jamais en plupart des édifices antiques prestigieux du Moyen- ruine. âge à l’ère baroque: le marbre qui les composait attisa les convoitises des bâtisseurs d’églises et de palais. La brique, matériau facile à fabriquer et peu prestigieux, ne subit pas ce type de dommages. Si le Forum de Trajan fut pillé en partie (on se souviendra que certaines de ses colonnes en marbres ornent aujourd’hui la basilique Saint-Pierre), les Marchés de Trajan furent épargnés. Par ailleurs, l’usage de la voûte initié dès le IIe siècle avant JC est manié à la perfection dans les différents espaces du complexe. Cette technique architecturale maitrisant les poussées et structurellement 57 UNGARO Lucrezia (sous la direction de), Il Museo dei Fori résistantes a permis de couvrir d’impressionnantes Imperiali nei Mercati di Traiano, Milan, Electa, 2007, p.40

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Vue du Petit Hémicycle, Rome, 2012. La brique, un matériau facteur de résilience.

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4.La résilience par la position urbaine

la fin du XIXe siècle, lorsque Rome revêtait son habit 5.La résilience par la valeur patrimoniale de capitale d’état. Il était ainsi tantôt lézardant par- et symbolique a position des Marchés dans l’Urbs, les a égale- mi les galets de son lit, quasi tari, tantôt fougueux et incontrôlable. La terrible crue de 1870 atteignit nfin, la valeur patrimoniale et symbolique du ment protégés et permis de nous parvenir. quasiment la Piazza Venezia et la zone habitée du complexe l’a également rendu résilient. Sa fonction première était, ne l’oublions pas, de stasite des Forums Impériaux, au pied du complexe. Ce dernier type d’explication à la résilience, est biliser les pentes du Quirinal, creusé pour aplanir cependant à nuancer, puisqu’on l’a vu, la prise en la zone des Forums Impériaux. Plus que pour des Plus récemment, durant la IIe Guerre Mondiale, sa compte de patrimoine et la reconnaissance réelle du raisons programmatiques, le complexe fut conçu à position urbaine le protégea. Bien que déclaré «Ville monument historique, bien qu’initiée dès la Renaisl’origine et maintenu dans le temps pour des raisons 58 Ouverte» pour son intérêt historique et culturel, sance, ne fut effective qu’au cours du XIXe siècle, et de topographie et de sécurité urbaine: il empêchait mais aussi par la présence papale, Rome est bomentériné par le classement de Rome au patrimoine tout glissement de terrain qui aurait pu atteindre le cœur du pouvoir politique et économique de l’Em- bardée par les Américains le 19 juillet 1943. 1000 de l’humanité par l’Unesco en 1980. pire, le Forum, et provoquer ainsi de graves consé- tonnes de bombes sont larguées sur les infrastructures aérienne et ferroviaires de la ville. Eloigné de Ainsi, si le complexe n’est jamais tombé en ruine, ou quences. ce type d’infrastructure, le complexe ne subit pas de s’il n’a jamais été jugé préférable de démolir pour Au XVIe siècle, l’ensemble architectural fut inté- dégradations, ce qui n’est pas le cas par exemple de reconstruire un bâtiment répondant mieux aux begré au parcours de la Via Traiana, l’axe reliant la la Basilique Saint Laurent hors les Murs, à l’intérêt soins contemporains, ce n’est pas forcément dû à Piazza Venezia à Santa Maria Maggiore, voulu par historique pourtant certain, mais géographiquement une quelconque valeur patrimoniale (tant de monuments d’importance majeure sont tombés en ruine). le «pape-urbaniste» Sixte V. Pris en compte dès le proche de la gare Tiburtina. L’explication à cette résilience, du moins, jusqu’au départ dans ce tracé urbain, il fut épargné et fut au Enfin, sa position dans la ville a permis sa dernière XIXe siècle, où la valeur patrimoniale s’imposa, est contraire mis en valeur par l’actuelle Via Panisperreconversion, en musée. En effet, surplombant les plus simple. Le bâtiment n’est pas tombé en ruine na, le longeant dans sa partie nord-ouest. Forums Impériaux, les Marchés ont logiquement au Moyen-âge et n’a pas été utilisé comme carPar ailleurs, sa position dans la topographie ro- accueilli le Musée des Forums Impériaux, exposant rière de matériau à la Renaissance puisqu’il était à maine, le protégea des éventrements urbains du les vestiges antiques retrouvés lors des fouilles des ce moment là utilisé: sa continuité d’usage quasiXIXe et XXe siècle. La trop forte déclivité du site ne Forums et l’organisation générale du site, rendue ininterrompue dans le temps, l’a tout simplement permettait en effet pas de tracer une avenue droite aujourd’hui difficilement lisible par la via dei Fori empêchée de tomber en ruine. qui aurait entrainé la disparition de l’ensemble. En Imperiali. De plus, comme le rappelle Francesco effet, la Via Nazionale, aurait pu logiquement re- Rutelli, ancien maire de Rome, ils s’intègrent logi- La question de la valeur patrimoniale renvoie aux joindre la Piazza Venezia, de façon directe, à travers quement dans l’axe muséal composé du Musée théoriciens du XIXe siècle qui ont amené l’avèneles Marchés. Il n’en fut rien et la Via IV Novembre National Romain, du Palais des Expositions, et des ment de la notion de monument historique. On peut Musées Capitolins, tout en étant l’accès naturel au fut tracée, contournant le relief. Forums Impériaux 59. 58 En utilisant ce terme, on ne peut éviter de se référer au film «Roma, città aperta» de Rosselini, palme d’or à Cannes en De plus, sa position en marge de la plaine du Champs 1946, initiateur et chef d’œuvre du néo-réalisme italien. de Mars, sur les pentes amorçant la colline du Qui59 LA ROCCA Eugenio, UNGARO Lucrezia et MENEGHINI Rorinal, l’a protégé des crues du Tibre. Ce fleuve, desberto (sous la direction de), I luoghi del consenso imperiale : Il cendant des Abruzzes a tout du torrent de montagne Foro di Augusto e il Foro di Trainao : introduzione storico-topoet le demeurait jusqu’à l’aménagement des quais, à grafica, Rome, Progetti Museali Editori, 1995, p.6

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Coupe sur les pentes du Quirinal, illustrant les relations entre les diffĂŠrents niveaux.

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citer ici l’anglais John Ruskin, et son antagoniste le français Eugène Viollet-le-Duc, l’italien Camillo Boito ou encore Aloïs Riegl. Pour ces théoriciens, la ville de Rome, visitée, étudiée, dessinée, relevée a joué un rôle important dans le développement de leur réflexion. C’est sur le dernier d’entre eux que j’aimerais m’attarder plus particulièrement ici.

Enfin, les monuments de l’ancienneté comprend les œuvres dont l’aspect extérieur révèle le travail du temps, qui définit pout tous une distance avec l’instant actuel. La valeur d’ancienneté d’un monument est dans la droite lignée de Ruskin et sa théorie développée autour de la patine du temps.

En effet, elle repose sur les traces perceptibles loïs Riegl, philosophe, historien de l’art et que le temps laisse sur un monument. Ces traces conservateur de musée viennois de la fin du XIXe témoignent de l’«activité destructrice de la nature» siècle, expose sa théorie dans un ouvrage fondateur qui reprend ses droits et perpétue ainsi le cycle de pour la discipline patrimoniale: «Der moderne Denk- vie de tout organisme, de sa genèse à sa disparition. malkultus, sein Wesen, seine Entstehung», traduit Toute intervention de l’homme est alors contraire à en français sous le titre de «Le Culte Moderne des ce processus naturel d’évolution. Monuments» 60. Il y développe une démarche analytique articulée autours de valeurs induisant des Par cette théorie analytique du monument, Riegl préconise une étude approfondie préalable à toute principes de conservation. action restauratrice. Ainsi, la désignation comme Tout d’abord, l’auteur définit trois classes de monu- monument historique et la démarche à adopter en ments: les monuments voulus, les monuments histo- matière de restauration dépend de la ou les valeurs riques et les monuments de l’ancienneté. Liés entre eux caractérisant le monument en question. (les monuments voulus constituent une partie des monuments historiques qui constituent eux même une pari la Colonne Trajane, commémorant les conquêtes tie des monuments de l’ancienneté), ils se différencient militaires de l’empereur ou le Vittoriano, monument par une «extension croissante de la valeur de mémoire». élevé à la gloire de l’unificateur de l’Italie, Victor Emmanuel II, voisins, se classent clairement comme Les monuments voulus, distinguent les œuvres qui des monuments voulus, les Marchés de Trajan se par volonté préalable de leur auteur, commémorent définiront plutôt comme un monument historique, un évènement précis du passé. Cette valeur com- tant leur conception par Appolodore de Damas était mémorative des monuments rejette la «patine du animée d’un besoin fonctionnel plus que fastueux et temps» en prônant l’immuabilité du monument face commémorationnel. Leur intérêt patrimonial fut mis en avant que bien plus tard. En effet, une fois la pluaux actions du temps. part des édifices antiques rendus à l’état de ruine, Les monuments historiques regroupe les édifices qui par la négligence humaine ou le travail érosif de la évoquent un moment précis du passé mais n’ayant nature, les Marchés constituèrent un témoignage pas eu cette volonté de conservation préalable. La fiable et rare de l’architecture antique et de la vie sélection s’est fait à posteriori, pour leur rôle mé- économique et culturelle de l’Empire au IIe siècle de notre ère. moriel vis à vis des générations futures.

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Par leur histoire continue et les traces montrant les différentes phases d’occupation différentes, le complexe pourrait logiquement être aussi porteur d’une valeur d’ancienneté. Les modifications architecturales, exposant par leurs style, leurs matériaux utilisés, traduisent avec évidence une histoire ancienne et une réelle distance avec le temps actuel. Cependant, le propos développé dans la dernière partie nuance ce discours. Riegl y évoque le rapport entre le culte du monument et les valeurs dites d’actualités qui sont au nombre de deux: la valeur utilitaire et la valeur d’art, elle même divisée en valeur de nouveauté et valeur d’art relative. C’est surtout la première qui s’applique ici. Pour Riegl, la valeur utilitaire, c’est à dire la capacité d’un édifice à accueillir un usage, doit être tant que possible maintenue car «une partie essentielle du jeu vivant des forces naturelles serait irrémédiablement perdue avec la surpression de l’utilisation du monument» 61. Mais l’usage actuel d’un monument historique présuppose une conservation «sécuritaire» de l’édifice, puisqu’un «bâtiment ancien encore en usage doit être conservé dans un état tel qu’il abrite les hommes sans danger pour leur vie ou pour leur santé.» 62. Cette valeur d’actualité est donc en conflit direct ave la valeur d’ancienneté. Ainsi, les travaux RIEGL Aloïs, Der Moderne DenkmalKutus, sein Weisen, seine Entstebung, Vienne, Braümuller, 1903 ( Le Culte Moderne des Monuments, traduit et présenté par Jacques Boulet, Paris, Editions de l’Harmattan, Collection Esthétiques, 2003). 61 RIEGL Aloïs, Der Moderne DenkmalKutus, sein Weisen, seine Entstebung, Vienne, Braümuller, 1903 ( Le Culte Moderne des Monuments, traduit et présenté par Jacques Boulet, Paris, Editions de l’Harmattan, Collection Esthétiques, 2003), p.93 62 RIEGL Aloïs, Der Moderne DenkmalKutus, sein Weisen, seine Entstebung, Vienne, Braümuller, 1903 ( Le Culte Moderne des Monuments, traduit et présenté par Jacques Boulet, Paris, Editions de l’Harmattan, Collection Esthétiques, 2003), p.92 60


La colonne de Trajan: un monument voulu.

Les Marchés de Trajan: un monument historique.

Les Marchés de Trajan: un monument d’ancienneté, où sont visibles les traces du temps et les différentes interventions.

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récents, achevés en 2007, transformant le complexe en musée, répond clairement à la valeur utilitaire et abolit la valeur d’ancienneté.

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ette étude approfondie des Marchés de Trajan, articulée autour des notions de reconversion et de résilience a permis de mettre en lumière une A travers cette démarche analytique, on voit donc caractéristique majeure du complexe architectural: bien que le complexe des Marchés de Trajan corres- l’alliance entre ces deux notions en a permis sa saupond à certaines valeurs et a donc un intérêt patri- vegarde et sa conservation. Si la reconversion n’avait pas entrainé la résilience monial et historique certain. et si la résilience n’avait pas permis la reconversion, Enfin, sa valeur patrimoniale le protégea durant la si ces deux notions ne s’étaient pas alimentée l’une Seconde Guerre Mondiale. Ce n’est cependant pas l’autre, dans un échange mutuel, les Marchés de pour son intérêt propre mais plutôt pour la valeur Trajan aurait certainement connu le même sort que patrimoniale de l’Urbs entière, auquel s’ajoute son nombre d’édifices antiques aujourd’hui disparus ou statut de cité papale, que Rome fut désigné «ville ruinés.. Nous pouvons aisément parier que sans cet intéressant jeu d’aller-retour entre ces deux notions ouverte» et donc non bombardée. théoriques, il ne resterait que très peu de traces de Ainsi pour toute ces raisons, le complexe des Mar- l’ensemble des Marchés de Trajan. chés de Trajan a pu se sauvegarder des cataclysmes naturels ou humains qu’a subit Rome et nous par- En effet, la reconversion entrainant une utilisation venir dans cet état de bonne conservation qu’on continue du complexe a de ce fait provoqué la résilience de l’ensemble en le maintenant en état de connait. fonctionnement, et l’a empêché de se dégrader. Inversement, la résilience, en proposant un édifice, En cela, les Marchés de Trajan sont résilients. qui grâce à des matériaux, des techniques constructives mais aussi une implantation urbaine et une valeur symbolique a pu se maintenir en bon état, et ainsi proposer des espaces qu’on peut rapidement investir sans modifications profondes, a permis une reconversion facile et rapide, quel que soit le nouvel usage. Ainsi, dans le cas étudié ici, il semble évident que l’alliance entre reconversion et résilience a entrainé une conservation et une sauvegarde de l’ensemble des Marchés de Trajan.

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IV RéSILIENCE ET RECONVERSION: SOURCEs DE RICHESSE PATRIMONIALE.


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ous avons donc vu avec cette étude de cas que l’alliance entre reconversion et résilience a permis la sauvegarde et la conservation des Marchés de Trajan. Aujourd’hui, il constitue un élément patrimonial certain, témoignant d’une civilisation passée dont la nécessité de conservation ne fait aucun doute. Son état premier en faisait un ensemble polyfonctionnel, abritant divers activités publiques: administratives, commerciales... dépourvu d’intérêt architectural remarquable. On peut donc légitimement affirmer que l’édifice ne présentait pas d’intérêt patrimonial particulier lors de sa première époque de fonctionnement, sa première vie. Cet intérêt patrimonial, aujourd’hui indéniable, est donc arriver avec le temps. Il est évident que patrimonialiser l’ensemble dès l’époque romaine n’aurait présenté aucun intérêt. En quoi serait-il intéressant aujourd’hui de conserver en l’état un vulgaire édifice public de bureaux administratif? Si cet édifice connait une évolution, des modifications profondes, change de visage au cours du temps, le constat est différent.

C’est précisément cette caractéristique qui rend les Marchés de Trajan aujourd’hui si intéressant: l’intérêt patrimonial est du à sa longue existence. Les différents d’usage qui prirent place dans le complexe, excepté peut être le dernier qui institutionnalisé, possède un poids symbolique peut être plus important, n’ont rien de fastueux et remarquable. Ni son architecture, basée sur des matériaux et des techniques constructives simples et son implantation urbaine, ne présupposait non plus à un quelconque intérêt, et à ce que l’ensemble devienne un jour remarquable. La mise en relation, l’addition de ces différents éléments peu significatifs en ont fait un ensemble exemplaire. C’est la chronologie riche qui l’a précisément enrichi. 72

Ainsi, dans le cas des Marchés de Trajan, il est clair que la reconversion et la résilience n’ont pas été seulement facteur de sauvegarde et de conservation du patrimoine. Cette alliance a créé l’intérêt patrimonial du complexe aujourd’hui étudié. Alors, est-il possible de considérer l’alliance entre la reconversion et la résilience non pas comme une simple réponse à la sauvegarde du patrimoine, mais également comme source de richesse d’intérêt patrimonial et identitaire? A la vue des Marchés de Trajan il apparait évident que nous pouvons répondre à cette question par l’affirmative.

1.Théorisation de patrimoine: John Ruskin, Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc, Camillo Boito, Cesare Brandi

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’action du temps et des hommes sur un bâtiment comme source du patrimoine n’est pas une idée récente. Elle a alimenté la théoriepatrimoniale, de ses prémisses et son institutionnalisation au XIXe siècle, jusqu’à aujourd’hui. En effet, Viollet-le-Duc propose une vision interventionniste, et n’hésite pas à «mentir» en restaurant pour donner à l’édifice une unité stylistique et donc, une valeur identitaire plus fortes. Il est suivi par Scott, au Royaume-Uni entres autres. Face à lui, John Ruskin, suivi par Morris au Royaume-Uni ou Mérimée en France, s’oppose à cet interventionnisme malhonnête et destructeur. Il se différencie de Viollet-le-Duc principalement par son intérêt pour la patine du temps. Pour lui, la principale richesse du Monument Historique sont les traces que le temps y a laissé.

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armi les nombreux ouvrages importants qu’il publia, deux d’entre eux sont particulièrement intéressants ici: les Pierres de Venise 63 et surtout, Les Sept Lampes de l’Architecture 64. Dans ce dernier ouvrage, il explicite à travers sept notions clés, développées en 33 aphorismes sa théorie de l’architecture. Trois d’entre elles explicitent plus précisément sa conception du patrimoine. RUSKIN John, Stones of Venice, Traveller’s edition,Londres Georges Allen Editor, 1881 (Les Pierres de Venise, Edition du Voyageur, traduction par Mathilde Crémieux, Paris, Hermann, Collection Savoir, 1983), 64 RUSKIN John, The Seven Lamps of Architecture, Londres, Smith, Elder and co.,1849 (Les Sept Lampes de l’Architecture, traduit par G. Elwall, Paris, Les Presses d’Aujourd’hui, 1980.) 63


Les traces du temps et des hommes. à gauche: la salle en triple hauteur du Corps Principal. On y distingue les traces de planchers intermédiaires, de surrélévations, et la verrière contemporaine. à droite: la Grande Salle, les traces de la restaurations des années 1920, la façade contemporaine transparente, et une oeuvre d’art contemporaine venant régulièrement animé le Musée.

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La première est la Lampe de Vérité. Il y dénonce toute forme de mensonge dans l’Architecture. Il n’oublie de rappeler d’ailleurs dans les Pierres de Venise que l’homme de l’art, se doit de dégager «partout où elles existent, l’Essence et l’Autorité du Beau et du Vrai.», le Vrai étant pour lui une nécessité préalable au Beau.

Ainsi s’explique son aversion pour l’industrie et la machine. Il valorise le travaille manuel de l’artisan au moment où celui ci disparait face au développement de l’industrie qui caractérise le XIXe siècle anglais.

l’architecture de son époque et le second de conserver, comme le plus précieux des héritages, celles des siècles passés.» 67.

Si le second concerne directement la sauvegarde du patrimoine, le premier implique également une prise Il conclut, pour bien assoir cette idée: «le bon fini en compte du contemporain comme patrimoine en n’est que l’expression complète de l’impression devenir, mettant donc en avant une prise en compte En plaçant ainsi la Vérité au premier plan des pré- voulue; le fini parfait est l’expression d’une impres- globale de la part de Ruskin, l’architecture et le patrimoine n’étant pas deux disciplines distinctes. occupation de l’architecte, il redonne ses titres de sion vive et bien voulue.» 66. noblesse à l’imagination et la création. Ainsi, dans l’aphorisme 9, il est écrit: «On pourrait, en effet, La beauté vient donc de la vie qui émane d’un élé- Il réinsistera sur cette idée un peu plus loin dans le croire tout d’abord que le vaste domaine de l’ima- ment architectural, d’un ornement, c’est à dire des chapitre en écrivant: «Sans doute, nous n’avons pas gination est également celui du mensonge. Non. traces que son fabricant y a laissé, de ses imper- à nous refuser la joie de la perfection présente [...] L’acte d’imagination est l’appel volontaire à la fections, des anomalies que des éléments extérieurs et veiller à ce que l’édifice ne doive rien de sa force conception de choses absentes ou impossibles. [...] ont pu lui causer, le rendant de ce fait unique et por- à quoi que ce soit de périssable.» 68. Notre dignité en tant que créature spirituelle exige teur d’une identité. que nous puissions inventer et contempler ce qui Inversement, une sculpture froide, à l’apparence té- Ruskin induit deux intérêts à la conservation du pan’est pas; notre dignité en tant que créature morale moignant d’un travail apathique, serait l’illustration trimoine: il est précieux de «posséder non seulement exige que nous sachions et reconnaissions en même même d’un échec de la beauté. En quelque sorte, ce que les hommes ont pensés et sentis.», mais égail serait tout d’abord totalement dénué de Vie mais lement «ce que leurs mains ont manié, ce que leur temps que ça n’existe pas.» 65.. également en parfaite contradiction avec la notion force a exécuté, ce que leurs yeux ont contemplés, Cette réflexion sur la Vérité en architecture est très de Vrai expliquée précédemment. liée à sa pensée du patrimoine et de la réflexion. La sixième lampe est celle du Souvenir. Si les six La lampe de Vie suggère que «la noblesse d’une autres lampes peuvent s’appliquer également à 65 RUSKIN John, The Seven Lamps of Architecture, Londres, chose se mesure à la proportion de vie dont elle cette problématique du patrimoine, cette dernière Smith, Elder and co.,1849 (Les Sept Lampes de l’Architecture, traduit par G. Elwall, Paris, Les Presses d’Aujourd’hui, 1980.), est emplie.» Celle-ci peut prendre forme, au pre- est tout particulièrement centrale dans sa théorie. p34. mier sens, par l’intensité et l’activité que peut abri- Il est essentiel pour lui de positionner l’architecture 66 RUSKIN John, The Seven Lamps of Architecture, Londres, ter un édifice, un espace mais cette vie, peut dans dans une chronologie, dans une perspective tempo- Smith, Elder and co.,1849 (Les Sept Lampes de l’Architecture, un second sens, aussi signifier l’intensité, la vitalité relle et pose ici l’un des fondements de l’architec- traduit par G. Elwall, Paris, Les Presses d’Aujourd’hui, 1980.), qu’aura demandé leur production. Intensité intel- ture, qui au même titre que la poésie est, selon lui, à p178. 67 RUSKIN John, The Seven Lamps of Architecture, Londres, lectuelle du concepteur: de l’architecte, de l’artiste; même de combattre l’oubli de l’Homme. Smith, Elder and co.,1849 (Les Sept Lampes de l’Architecture, mais aussi intensité manuelle du producteur: de traduit par G. Elwall, Paris, Les Presses d’Aujourd’hui, 1980.), l’ouvrier, du sculpteur... Pour Ruskin, «Tout bon tra- Dans son aphorisme 27, il insiste en donnant les p188. vail ne peut être que réalisé à la main», comme le deux positionnements à adopter pour tout homme: 68 RUSKIN John, The Seven Lamps of Architecture, Londres, cite le 25e aphorisme. «deux devoirs s’imposent envers l’Architecture Smith, Elder and co.,1849 (Les Sept Lampes de l’Architecture, traduit par G. Elwall, Paris, Les Presses d’Aujourd’hui, 1980.), Nationale, dont il est impossible d’estiver trop haut p187. 74


Thermes, Villa Adriana, Tivoli, Lazio, Italie, 2012. «La noblesse d’une chose se mesure à la proportion de vie dont elle est emplie.»: la Vie évoque ici, à la fois l’animation et la vivacité d’usage des thermes à l’époque romaine, mais également, celle des constructeurs ayant élancés ces voûtes audacieuces.

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tous les jours de leur vie.» 69. Ainsi, il lie le patrimoine avec évidence à la lampe de Vie. Le patrimoine est donc la trace de la pensée intellectuelle du passé: la création d’artistes, d’architectes des siècles écoulés... mais également la trace d’un travail, d’un art, opéré par un ouvrier, un artisan, donc un homme ayant vécu dans une époque, un contexte artisticohistorique précis.

objets naturels de ce monde qui l’enveloppent, se Le pittoresque est donc «l’interprète de l’âge, de cet voit tout autant que ceux-ci doués de langage et de attribut qui est, nous l’avons dit, le plus beau titre de vie.» gloire de l’édifice.» 70.

En effet, on l’a dit, la fonction temporelle est essentielle. L’architecture assume donc sa physionomie en fonction du temps qui passe: le temps marque l’édifice, la substance du bâtiment est constitué par les différentes époques qu’il a connu. Les éléments Par l’aphorisme 30, John Ruskin, explicite particu- «accidentels» déposés par le temps sur l’aspect d’orilièrement un point de vue novateur pour l’époque et gine, enrichissent l’édifice. Ainsi, conserver cette qui fera école. marque, c’est maintenir, conserver la mémoire d’un élément d’une civilisation. En restaurant, supprimer «La plus grande gloire d’un édifice réside en effet, ni ces «accidents» signifie donc effacer la mémoire dans ses pierres, ni dans son or. Sa gloire est toute d’une civilisation dont le bâtiment est le témoin. dans son âge, dans cette sensation profonde d’expression, de vigilance grave, de sympathie mysté- La «patine dorée des ans» serait donc la beauté rieuse, d’approbation même ou de blâme qui pour réelle, c’est à dire ce qui est digne d’être peint, nous se dégage de ses murs, longuement baignés donc pittoresque. Or dans sa théorie, Ruskin définit la caractéristique différenciant le pittoresque «des par les flots rapides de l’humanité. C’est dans leur témoignage durable devant les autres caractères propres au sujet appartenant aux hommes, dans leur contraste tranquille avec le ca- sphères plus élevées de l’art», comme étant le suractère transitoire de toutes choses, dans la force blime parasite. Le sublime est par essence, comme qui, au milieu de la marche des saisons et du temps, le beau, pittoresque. Dans le sens que Ruskin lui du déclin et de la naissance des dynasties, des mo- donne, le sublime est même pittoresque par oppodifications de la face de la terre et des bornes de la sition au beau, dans la mesure où il peut l’empormer, conserve impérissable la beauté de ses formes ter sur le beau, comme le pittoresque des sujets de sculptées, relie successivement, l’un à l’autre les Michel Ange, doté en plus d’une finesse des lignes, siècles oubliés et constitue en partie l’identité des d’une noblesse morale, l’emporte sur ceux du Pérunations, comme elle en concentre la sympathie; gin. c’est dans cette patine dorée des ans, qu’il nous faut chercher la vrai lumière, la couleur et le prix de son Quant à lui, le parasite, souvent péjorativement architecture. Ce n’est que lorsqu’un édifice a revêtu jugé, retrouve ici ses titres de noblesse. Il est constice caractère, lorsqu’il s’est vu confier la renommée tué des éléments les moins essentiels des sujets des hommes et qu’il est sanctifié par leurs exploits, auxquels il se rattache. lorsque ses murs ont été les témoins de nos souf- Ainsi, le pittoresque est caractérisé par deux comfrances et ses piliers surgissent des ombres de la posantes essentielles: le sublime et cette «situation mort, que son existence, plus durable ainsi que les inférieure du sublime». 76

Pour Ruskin, la restauration doit donc prendre en compte cette richesse que le temps apporte. Recherche l’état original est un leurre puisque «aussi impossible de ressusciter les morts, on ne pourra en aucun cas évoquer «l’esprit de l’artisan mort». On peut par contre donner une nouvelle âme au bâtiment. Il pousse cette idée, toujours mu par le culte religieux et moraliste de la vérité, jusqu’à dénoncer la dictature de la restauration: «La destruction s’impose. Acceptez la détruisez l’édifice [...]: mais faîtes les honnêtement, ne le remplacez pas par un mensonge.» 71. En architecture, la «beauté adjointe et accidentelle» du pittoresque est le plus souvent incompatible avec l’état originel d’un bâtiment. Naturellement, c’est la ruine, la caducité de l’architecture qui, le pense t’on, peut abriter le pittoresque. Cependant, loin d’une vision non-interventionniste, Ruskin s’oppose au ruinisme mais propose plutôt une vision respectant le processus historique. Ainsi, une restauration n’est pas selon lui, la recherche d’un état originel à restaurer, mais plutôt une étape de plus s’insérant en le respectant dans un processus historique en marche. RUSKIN John, The Seven Lamps of Architecture, Londres, Smith, Elder and co.,1849 (Les Sept Lampes de l’Architecture, traduit par G. Elwall, Paris, Les Presses d’Aujourd’hui, 1980.), p187. 70 RUSKIN John, The Seven Lamps of Architecture, Londres, Smith, Elder and co.,1849 (Les Sept Lampes de l’Architecture, traduit par G. Elwall, Paris, Les Presses d’Aujourd’hui, 1980.), p203. 71 RUSKIN John, The Seven Lamps of Architecture, Londres, Smith, Elder and co.,1849 (Les Sept Lampes de l’Architecture, traduit par G. Elwall, Paris, Les Presses d’Aujourd’hui, 1980.), p205. 69


Panthéon, Rome, 2012. «Sa gloire est toute dans son âge, dans cette sensation profonde d’expression, de vigilance grave, de sympathie mystérieuse, d’approbation même ou de blâme qui pour nous se dégage de ses murs, longuement baignés par les flots rapides de l’humanité.»

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Il conclut cette lampe du souvenir en rappelant l’indispensabilité de la sauvegarde du patrimoine, en effet «la conservation des monuments du passé n’est pas une simple question de convenance ou de sentiment. Nous n’avons pas le droit d’y toucher. [...] Ils appartiennent en partie à ceux qui les ont construits, en partie à toutes les générations qui les ont construits, en partie à toutes les générations d’hommes qui viendront après nous.» 72. Ruskin, fonde donc par ses écrits une théorie du patrimoine qui fera école, jusqu’à nos jours, fondé sur le pittoresque et son sublime parasite, sur le respect du temps écoulé et clamant le fait que c’est plutôt l’action de celui-ci qui fait la richesse du monument historique, plus que le bâtiment originel finalement. D’ailleurs, il n’hésite pas à déclarer à propos de l’architecture contemporaine (mais ne l’oublions pas, pour lui, architecture et patrimoine ne diffèrent en rien) «selon moi un édifice ne se peut, à mon sens, [être] envisager dans sa fleur avant que se soient écoulés quatre ou cinq siècles.»

Quand celui-ci sublime par le pittoresque le travail de A travers ce dialogue, Boito se rapproche de Ruskin l’artiste plus que l’objet architectural lui-même, Viol- quant à la question du sublime parasite, qu’il évoque sous l’expression de «signe aimable et sévère des let-le- Duc s’attache à la rationalité de la structure. temps anciens» 76. En effet, il écrit: «la peau brunie Ce clivage s’exprime particulièrement dans le do- par le soleil, laissant la peau intacte, ridée par les maine de la restauration. Ruskin, prône donc une intempéries, creusée ici et là, pleine de cicatrice restauration qui s’inscrit dans un processus histo- [est] cependant plus séduisante que la peau tendre rique tout en respectant celui ci. Au contraire, pour et rose d’une belle dame.» 77. Viollet-le-Duc, «Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir Il rajoute dans son rapport à M. Cousin, ministre de dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé l’Instruction Publique «On ne doit pas se permettre à un moment donné.» 73. de corriger même les irrégularités, ni d’aligner les déviations, parce que les déviations ou les manques Il n’hésite donc pas à «mentir» en restaurant, afin de symétrie sont des faits historiques pleins d’intéde créer une unité stylistique ayant une force tes72 RUSKIN John, The Seven Lamps of Architecture, Londres, timoniale plus importante, c’est à dire retrouver un Smith, Elder and co.,1849 (Les Sept Lampes de l’Architecture, état originel, dont Ruskin refuse l’existence. Il n’hé- traduit par G. Elwall, Paris, Les Presses d’Aujourd’hui, 1980.), site pas, par exemple, pas à rajouter des toitures p206. coniques aux tours médiévales de la Cité de Carcas- 73 VIOLLET LE DUC Eugène, Dictionnaire raisonné de l’archisonne, ou à reconstruire le château de Pierrefonds, tecture du XIe au XIXe siècle, Paris, Bance et Morel Editeur, 1854 à 1868. très en ruine, sans réels fondements historiques. 74

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Ainsi, cette théorie ruskinienne du patrimoine n peu plus tard, bénéficiant du recul nécessaire, semble aller dans le sens de notre postulat de dé- des théoriciens étudieront les deux pensées antagopart, la résilience et la reconversion apportant une nistes et essayeront d’en faire une synthèse. Parmi richesse patrimoniale et identitaire. ceux là, nous retiendront particulièrement les contributions de Camillo Boito, qui en 1893, dans Conserette philosophie va clairement à l’encontre de ver ou Restaurer: les dilemmes du patrimoine 74 excelle de Viollet-le-Duc. pose sa pensée dans un dialogue dialectique, et de Dans son Dictionnaire Raisonné de l’Architecture, Cesare Brandi et sa Teoria del Restauro 75. il énonce 3 lois universelles: la premiere concerne le programme, la seconde, l’emploi des matériaux: Camillo Boito, architecte et écrivain Romain, met en quelle logique d’utilisation des matériaux?, et la der scène dans Conserver ou Restaurer: les dilemmes nière, la stabilité des constructions: chaque élément du patrimoine , un dialogue entre deux personnages est utile s’il possède une utilité structurelle. On est antagonistes représentant John Ruskin et Eugène donc très éloigné du sublime parasite et du pro- Emmanuel Viollet-le-Duc. La théorie pittoresque de cessus historique mouvant, faisant évoluer le pro- la restauration de l’Anglais, s’oppose à celle romangramme et l’aspect du bâtiment de Ruskin. tique du Français.

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BOITO Camillo, Conservare o restaurare in Questioni pratiche di belli arti - Restauri, concorsi, legislazione, professione, insegnamento, Milan, Ulrico Hoepli, 1893 (Conserver ou restaurer: les dilemmes du patrimoine, traduction par Jean-Marc Mandosio, Besançon, Les Editions de l’Imprimeur, Collection Tranche de Ville, 2000) 75 BRANDI Cesare, Teoria del restauro, Lezioni raccolte da L. Vlad Borelli, J. Raspi Serra e G.Urbani, Rome, 1963, Turin, Einaudi, Edizioni di Storia et Letteratura, 1977. 76 BOITO Camillo, Conservare o restaurare in Questioni pratiche di belli arti - Restauri, concorsi, legislazione, professione, insegnamento, Milan, Ulrico Hoepli, 1893 (Conserver ou restaurer: les dilemmes du patrimoine, traduction par Jean-Marc Mandosio, Besançon, Les Editions de l’Imprimeur, Collection Tranche de Ville, 2000), p 38. 77 BOITO Camillo, Conservare o restaurare in Questioni pratiche di belli arti - Restauri, concorsi, legislazione, professione, insegnamento, Milan, Ulrico Hoepli, 1893 (Conserver ou restaurer: les dilemmes du patrimoine, traduction par Jean-Marc Mandosio, Besançon, Les Editions de l’Imprimeur, Collection Tranche de Ville, 2000), p 36.


Un clivage visible dans le dessin: à gauche, une vue de la Roslin Chapel, par Ruskin, magnifiant l’ambiance picturale et lumineuse, le travail des artisans et celui du temps. à gauche, un arc boutant de la Cathédrale Notre-Dame d’Amiens, par Viollet-le-Duc, témoignant d’une vision rationelle, s’intéressant à la structure et les proportions.

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rêts et qui souvent fournissent des caractères ar- partie rénovée de la date de restauration ou d’un chéologiques propres à accuser une époque, une signe conventionnel, le sixième, une épigraphe desécole, une idée symbolique.». criptive gravée sur le monument, le septième préconisant une description écrite et photographique Cependant, c’est surtout vis à vis de la question du des phases successives des travaux, conservée soit mensonge que consiste une restauration roman- dans l’édifice même, soit dans un lieu attenant, soit tique que Boito s’inscrit dans la continuité de Rus- sous forme imprimée, et le huitième concernant la kin. Il initie, d’ailleurs, son dialogue par une sentence notoriété, s’inscrivent dans cette même lignée de chinoise: «il est honteux de tromper ses contempo- Vérité. rains mais il est encore plus honteux de tromper la postérité.». Par cet intéressant dialogue, Camillo Boito tente de faire avancer le débat de la restauration patrimoPartisan néanmoins d’une restauration, plutôt que niale en proposant une certaine synthèse des philod’une intervention minime (il se rapproche donc sophies de Ruskin et Viollet-le-Duc, par une méthode là de Viollet-le-Duc), il préconise d’exécuter «les plus questionnante, mieux informée et nuancée; les ouvrages avec des matériaux ou des procédés dif- progrès de l’histoire de l’art et l’archéologie le perférents des anciens.» 78 pour signaler clairement mettant. l’ajout moderne nécessaire à l’édifice. u XXe siècle, Cesare Brandi, important théoriEn 1879, il énonce huit points, à prendre en consi- cien de la restauration, s’inscrit dans cet héritage dération lors d’une restauration, pour éviter le men- de Ruskin. Il propose une vision à la fois historique songe en matière de restauration. et esthétique mettant en avant le caractère unitaire Le premier est donc la différence de style entre d’une œuvre: l’œuvre n’est pas une somme de parle nouveau et l’ancien. Le second concerne la dif- ties ajoutées au fil du temps, elle forme un tout, que férence des matériaux de fabrication, le troisième le restaurateur doit respecter. la suppression de figures ou d’ornements. Cepen- Pour lui, la restauration doit veiller à ce que cette dant, il précise et nuance son propos en écrivant «la unité soit respectée, sans commettre de faux artismasse, le contour, l’aspect d’ensemble des parties tique ou historique et sans effacer aucune trace ajoutées ne doivent pas jurer avec le monument» du passage du temps sur l’œuvre en question. Il puisque «l’art a lui aussi ses droits». Le quatrième reprend également l’idée de Boito concernant la préconise une exposition des parties anciennes sup- nécessité de signaler toute intervention de restauprimées, ouvertes au public dans un lieu attenant au ration par un matériau, un procédé différent, dans monument. Ce point est important selon lui pour la un soucis d’honnêteté. Vérité, si chère à Ruskin; ainsi, comme il l’explique, on comprend que les chapiteaux du portique et de La théorie de Cesare Brandi, fortement nourrie la loggia du Palais des Doges ont été remplacés des théories de Ruskin et Boito servira de base à puisque les originaux sont visibles dans la galerie la Charte de Venise sur les monuments historiques, voisine. Le cinquième point, l’inscription sur chaque applicable aujourd’hui à l’humanité entière.

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insi, Ruskin, théoricien isolé à ses origines et proposant une réponse nouvelle et surprenante, a semble t’il finalement triomphé. Nourrie de contributions diverses et ayant évoluée grâce à ces différentes figures que nous avons citées, sa théorie s’est, dans une certaine mesure, aujourd’hui imposée en matière de restauration. La stratification des époques et les marques diverses laissées par le temps et les hommes sont parties prenantes de l’intérêt patrimonial d’un bâtiment. Le discours théorique à présent admis valorise donc ces marques, et a tendance à considérer la reconversion et la résilience comme source de richesse patrimoniale. Cependant si ce discours est aujourd’hui institutionnalisé, dans les faits, l’attitude est plus frileuse et, comme on a déjà pu le constater, on préfère timidement s’effacer, apeuré par le poids symbolique du monument historique, plutôt que de créer une nouvelle strate historique, en intervenant contemporainement avec audace. De plus pour le grand public, ce postulat ne va pas de soit. Rappelons nous du vif débat qui agita la société française à propose de la construction de la Pyramide de Pei au centre de la Cour Napoléon du Louvre, ou plus récemment le Musée de l’Ara Pacis par Richard Meier à Rome, précédemment cité.

BOITO Camillo Conservare o restaurare in Questioni pratiche di belli arti - Restauri, concorsi, legislazione, professione, insegnamento, Milan, Ulrico Hoepli, 1893 (Conserver ou restaurer: les dilemmes du patrimoine, traduction par Jean-Marc Mandosio, Besançon, Les Editions de l’Imprimeur, Collection Tranche de Ville, 2000), p 35. 78


Deux exemples de restauration récente issue des doctrines de Boito et Brandi: les parties ajoutées sont clairement identifiables. à gauche: la Basilica del Crocifisso, Duomo, Amalfi, Campania, Italie, 2012. à droite: la basilique Ulpia, Forum de Trajan, Rome, 2012.

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3. La résilience et la reconversion: des ré- Lors de l’ouverture du Musée des Forums Impériaux, dégradation, pour cause de l’abandon, donc du ponses possibles à la controverse romaine synonyme d’une nouvelle renaissance des Mar- manque de constante attention, unique garantie

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’argumentation exposée jusqu’ici tend à prouver que l’alliance entre reconversion et résilience, loin de dénaturer l’édifice et lui faire perdre de la valeur, augmente son intérêt patrimonial et renforce son identité, son Genius Loci. Ainsi, occuper un édifice par un programme utile et intégré dans les flux habituels d’une société donnée, dans un contexte géopolitique précis, tout en lui apportant une valeur patrimoniale accrue, paraît être une réponse évidente à la controverse romaine. En effet, restaurer et conserver le patrimoine, mais sans muséifier une enveloppe vide, dépourvue d’usage semble être une option intéressante. La reconversion du patrimoine dans un objectif de conservation et de communication au grand public a le mérite de ne pas faire tomber la sauvegarde du patrimoine dans la dérive de la muséification, de l’exposition artificielle et consumériste de coques vides, d’un façadisme digne des plus beaux décors de Cinecittà. Avec la reconversion, l’édifice patrimonialisé occupe un rôle dans la ville, est intégré, répond à un besoin d’une société, et n’est pas isolé, placé sur un piédestal inatteignable, qui n’est finalement admiré seulement par des touristes ayant payé leur droit d’entrée.

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appelons que pour Françoise Choay, reconvertir, c’est «réintroduire un monument désaffecté dans le circuit des usages vivants, à l’arracher à un destin muséal» 79 et que l’article 5 de la Charte de Venise déclare que «la conservation des monuments est toujours favorisée par l’affectation de ceux ci à une fonction utile à la société. [...] On peut autoriser les aménagements exigés par l’évolution des usages et des coutumes.» 80; déclarations qui vont dans le sens de l’argumentation proposée ici. 82

chés de Trajan, s’est tenu une table ronde 81 intitulée «Conservare i monumenti e restituirli alla città» 82, à laquelle ont participé plusieurs spécialistes du patrimoine et de l’histoire de l’architecture. Parmis eux figurait Giovanni Carbonara, architecte, historien de l’architecture et théoricien de la restauration, professeur à la Sapienza, considéré comme chef de file de la Scuola Romana del restauro architettonico. Dans son allocution, il insiste particulièrement sur cette nécessité de valoriser le patrimoine par le réemploi, donc sur la reconversion comme réponse à la controverse romaine. Il commence d’ailleurs par citer Leonardo Benevolo, grand théoricien du patrimoine italien du XXe siècle: «conservare vuol dire trasformare, si tratta solo di capire in quale direzione orientare questa trasformazione» 83.

d’une réelle efficacité dans le temps de la restauration.». Ainsi, il insiste sur l’idée que sans appropriation sociale et populaire, un monument historique ne peut se maintenir en bon état de conservation. Un monument restauré mais sans affectation autre que dans un but mercantile et d’industrie touristique, donc sans appropriation réelle par la population locale, comme peut l’être le Colisée par exemple, serait comme maintenu en respiration artificielle, sans garantie réelle sur son devenir futur. Cette action a de plus la conséquence dommageable de bloquer la construction naturelle de la ville sur elle-même et donc d’alimenter la controverse romaine.

Une conservation intégrée, répond au contraire positivement à cette controverse et propose une solution, certes délicate à mettre en place, alliant C’est pourquoi, pour lui, «dans la restauration qui conservation du patrimoine et intégration à une cité est toujours un acte éminemment conservatif, ne contemporaine. doit pas être oubliée l’attention nécessaire portée à la «valorisation» (culturelle) et à la «fructification» (également en termes d’accessibilité) du bien.». Il 79 CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, poursuit en explicitant le concept de «conservation 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, intégrée», issue de la carte Européenne du patri- 2007), p.163 80 collectif, Charte Internationale sur la conservation et la resmoine architectural de 1975, toujours en application tauration des monuments et des sites (dite Charte de Venise), aujourd’hui, stipulant «une intégration du monument Actes du Congrès International des architectes et des technidans la ville et, donc, dans son contexte, sans jamais ciens des monuments historiques,1964. le considérer comme un objet isolé et privé de rela- 81 UNGARO Lucrezia, DEL MORO Maria Paola, VITTI Massimo tions urbaines et territoriales; une intégration entre (sous la direction), I Mercati di Traiano restituiti, studi e res2005-2007, Rome, Palombi Editori, 2010, p.193 acte de restauration et attribution parallèle d’une tauri 82 traduction personelle: «conserver les monuments et les resfonction respectueuse et compatible». tituer à la ville» Il termine en exprimant sa conviction que «la restau- 83 traduction personelle «conserver signifie transformer, il ration des seules pierres est un acte insuffisant en s’agit seulement de comprendre dans quelle direction orienter soi, par l’absence d’une retombée sociale positive du cette transformation.» travail effectué sur le monument et parce que celui UNGARO Lucrezia , DEL MORO Maria Paola, VITTI Massimo (sous la direction), I Mercati di Traiano restituiti, studi e resci serait de toute façon condamné à une inexorable tauri 2005-2007, Rome, Palombi Editori, 2010, p.194


Le théâtre antique d’Orange, lors des Chorégies, Vaucluse. Un exemple de conservation du patrimoine dotée d’une particulière «attention nécessaire portée à la «valorisation» et à la «fructification» du bien».

83


C

résilience du bâti des temps anciens. Loin d’être un simple pis-aller face à des constructions dont on ne savait que faire, la transformation des édifices antiques était source d’une réelle théorie. Si ce savoir était réel, n’oublions pas qu’il n’était en aucun cas pensé dans une visée patrimoniale, seulement de construction naturelle de ville sur la ville. Ainsi Alberti dans son troisième livre du De re aedificatoria, recommande de détruire les édifices des temps anciens seulement lorsqu’on est sûrs de l’action future sur ce site «Démolir, aplanir, détruire n’importe quelle structure en quelque lieu que ce A ces exemples peuvent s’ajouter de nombreux soit, il sera toujours temps de le faire. Il est donc autres. Les églises San Lorenzo in Miranda et Santi préférable de laisser intactes les antiques construcCosma e Damiano, situées le long de la Via Sacra du tions jusqu’à ce que les nouvelles puissent être édiForum Romain, ont permis la résilience respective- fiées sans les démolir.». ment des Temples d’Antoni et Faustine et celui de Romulus. L’église San Bernardo alle Terme occupe De la même façon, Palladio, lorsqu’il restructura en quant à elle l’ancien spheristerium (terrain de jeux profondeur la basilique de Vicenza, aujourd’hui nomde balles) des thermes de Dioclétien. L’auditorium mée à ce propos Palladiana, révéla, selon PierreCorrea, démoli en 1936, avait pour soubassement le Alain Croset «une rare sensibilité dans la manière Mausolée d’Auguste. Le Mausolée d’Hadrien est lui dont il su plier et déformer le modèle théorique pour occupé depuis le Moyen-âge par le Château Saint- l’adapter à l’irrégularité géométrique des préexisAnge. tences.[...] Bien qu’il ait fondé son projet sur l’interDans le reste du monde romain, de nombreux ves- prétation du modèle antique de la Basilique romaine, tiges antiques ont été conservé par leur reconver- et sur l’élaboration de son propre modèle de Basision. Parmis ceux-ci, on retiendra entre autres le lique «moderne».» 84, respectant pragmatiquement Duomo de Syracuse, s’étant installé au VIIe siècle la résilience du bâti. En effet, il est important de nodans le temple d’Athéna, ou encore des exemples ter que la résilience par la reconversion du bâti est de résilience par le tracé urbain comme le centre avant tou un acte empirique et basé sur l’analyse de médiéval de Split, rendant toujours aujourd’hui l’existant: une opération qui s’opère donc, par navisible le plan du Palais de Dioclétien, et l’amphi- ture, au cas par cas. Ainsi, l’architecte et théoricien théâtre de Lucques, ne subsistant aujourd’hui seule- suisse, dans son article «l’architecture comme modiment par le tracé de la place dont les habitations ont fication» poursuit en faisant l’éloge d’une «attitude été construites sur les fondations antiques. qui se fonde sur l’expérience concrète de l’existant pour affirmer la nouvelle architecture.». ette attitude semblait donc être, au Moyen-âge et la Renaissance, monnaie courante en terme de Pour qu’une nouvelle reconversion alimente la rési84

ette réponse à la controverse romaine a trouvé son application dans nombre de monuments antiques. Nous avons déjà cité les exemples du théâtre de Marcellus et son palais Renaissance, le Panthéon et la basilique Santa Maria ad Martyres, les thermes de Dioclétien et l’église Santa Maria degli Angeli e dei Martiri de Michel-Ange, l’église San Nicola in Carcere qui a investi un temple du Forum Holitorium, ou encore la Piazza Navona qui a rendu résilient le cirque de Domitien en suivant son tracé urbain.

C

lience d’un bâtiment et lui accroisse sa valeur patrimoniale, celle-ci se doit de relever «du bon sens, mais aussi d’une sensibilité inscrite dans la longue durée des traditions urbaines», comme l’écrit Françoise Choay. Une mauvaise reconversion, non-adaptée au bâtiment d’origine pourrait le conduire à sa destruction, mettre fin à sa résilience. Sans une analyse approfondie du bâtiment, sans une étude croisée des sources, il semble difficile d’alimenter la résilience d’un bâtiment. Ainsi, quand au début du XXe siècle, sans réels fondements historiques on agrémenta de travertin, les loges latérales de la Grande Salle, en imitant les tabernae de la Via Biberatica, et on diminua les contreforts de la voûte pour une meilleur lisibilité de l’espace, on commis à la fois un mensonge historique et une imprudence structurelle qui failli abolir la résilience millénaire du complexe (comme en témoigne l’importante fissure courant tout le long de la voûte de la Grande Salle et réparée lors de la restauration récente). Au contraire, quand une reconversion attentive et relevant du bon sens est opérée, la résilience s’en trouve enrichie. Pour Pierre-Alain Croset, «loin de la détruire, cette [nouvelle] architecture maintient l’essence d’un passé qui peut continuer à vivre à travers sa modification. Le nouveau, même sous sa forme la plus radicale comme cela était le cas avec Palladio, ne présuppose pas la destruction et la substitution de l’existant.».

CROSET Pierre-Alain, L’architecture comme modification in www.jointmaster.ch, 16/08/2013

84


Le Duomo de Syracuse, Sicile, Italie, 2012. Installé dans le temple grec d’Athéna, on distingue toujours les colones et les chapiteaux sur les parois externes, aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur. de l’église.

85


O

n ne peut, néanmoins, s’empêcher de remarquer que cette heureuse habitude de réinvestir le patrimoine était courant dans des temps aujourd’hui révolu. Depuis l’avènement de la conservation du patrimoine, on constate l’effet inverse: les monuments antiques ont été pour la plupart libérés sous le Governatoro de Mussolini, des traces de construction postérieures. Ainsi les habitations occupant le Colisée sont démolies, l’Arc de Constantin est «défortifié», l’auditorium Correa a été détruit sans que pour autant une quelconque restauration revalorise le Mausolée d’Auguste encore aujourd’hui totalement délaissé et privant l’opéra de Rome d’une salle digne de ce nom jusqu’à ce que Renzo Piano ne conçoive le Parco della Musica en 2002. Depuis cette époque moderne, les Marchés de Trajan, et les Maisons Romaines du Celio, vestiges d’habitations antiques découvertes dans les fondations de la basilique des Saints Jean et Paul et auxquelles a été ajouté une extension contemporaine exposant les pièces archéologiques mises à jour semblent constituer les uniques exemples de résilience du patrimoine par la reconversion. A ce propos, nous constatons qu’il s’agit de cas de muséification, donc d’un usage passif et non pas actif, comme expliqué précédemment.

C

ependant cette alliance entre reconversion et résilience comme réponse à une conservation intégrée du patrimoine possède intrinsèquement des limites. Dans de nombreux cas, elle serait salutaire pour une meilleur gestion d’un patrimoine mieux intégré sociologiquement à l’espace urbain dans lequel il se déploie, plus adapté urbainement, et donc par conséquent, pour une meilleure gestion de la ville dans une volonté de durabilité. Elle peut s’avérer dommageable et totalement inadaptés dans d’autres cas. Outre la difficulté de créer dans l’existant, de s’intégrer dans un parcours chronologique diversifié mais qui se doit cohérent et respectueux, et donc le risque de défigurer par une intervention mal pensée, plusieurs arguments poussent à tempérer et à interroger cette conservation intégrée.

bain et sociologique, et contribue donc dans une demi-mesure à construire la ville sur la ville, elle ne doit en aucun cas être une alternative facile au remplacement pur et simple, après démolition, d’un bâtiment ancien de peu d’intérêt.

Le danger serait que cette attitude deviennent une solution de facilité, dans une société qui sociologiquement et règlementairement est plus conservatrice qu’audacieuse. Si l’usage est neuf, l’enveloppe ne l’est pas, et nous ne sommes donc pas dans un mécanisme réel de régénération de la ville. La reconversion ne crée pas forcément le patrimoine de demain, elle n’en constitue qu’un leurre, et peut s’avérer être dans certain cas qu’une attitude passéiste faussement audacieuse, empêchant la nouveauté et la création architecturale et abolissant le palimpseste historique et n effet, une telle attitude, bien qu’elle soit une stylistique qui fait l’image de Rome. réponse positive à la controverse romaine, demeure L’alliance entre reconversion et résilience ne doit toutefois une attitude tournée vers le patrimoine pas être prétexte à un «acharnement thérapeudonc le passé. Une telle attitude ne doit pas devenir tique» appliqué à l’architecture. la norme en question de conservation des vestiges ette dernière idée renvoie, de plus, à l’idée du passé. Elle ne doit pas être préalable à une réelle interrogation sur la nécessité de la conservation. Il de la vie de l’architecture, exprimée par Ruskin, faut prendre garde à ne pas tomber via cette atti- incluant une naissance, une maturation et inéluctude dans une «fétichisme historique» 85. Comme le tablement une mort. Pour lui, on l’a dit, le travail déclare la Charte d’Athènes, «Il faut savoir, dans les du temps enrichi l’édifice. Quand celui-ci devient témoignages du passé reconnaître et discriminer trop important et irréversible, il faut ne pas tomber ceux qui sont encore bien vivants. Tout ce qui est dans le ruinisme, mais plutôt accepter la situation passé n’a pas, par définition, droit à la pérennité: et agir en conséquence. Ainsi, il déclare en concluil convient de choisir avec sagesse ce qui doit être sion de sa Lampe du Souvenir: «La destruction 85 respecté.» 86. CROSET Pierre-Alain, L’architecture comme modification in

E

C

On peut donc légitimement affirmer que l’alliance de la reconversion et la résilience du bâti est une réponse directe au débat posé par la controverse romaine. Notons qu’elle n’est pas la seule: une attitude moins conservatrice et plus audacieuse, la fin d’une confiscation du patrimoine par l’industrie culturelle et touristique et une meilleur www.jointmaster.ch, 16/08/2013 intégration du patrimoine redonné à la ville en Si cette solution «qui fiche dans le corps des vieux 86 LE CORBUSIER, La Chartes d’Athènes, Paris, Editions de sont par exemple d’autres alternatives possibles. bâtiments un implant régénérateur» 87 , a le mérite 87Minuit, 1957 (Paris, Points, 2007) CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 de réintégrer le patrimoine dans son contexte ur- (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007), p.162 86


La résilience par la reconversion: les thermes de Dioclétien et les traces dans la Rome d’aujourd’hui.

natatium

Basilique Santa Maria degli Angeli e dei Martiri

caldarium tepidarium

exedra

église San Bernardo alle Terme

Piazza della Reppublicca

spheristerium

87


s’impose. Acceptez-là, détruisez l’édifice, jetez le en pierres dans les coins écartés, faites en du lest ou du mortier, à votre gré: mais faîtes le honnêtement, ne les remplacez pas par un mensonge.» 88.

P

ar ailleurs, cette attitude comporte intrinsèque ment le danger du façadisme et de l’artificialisation du patrimoine. Est-il possible de dissocier de la sorte l’enveloppe architecturale et l’usage interne d’un monument interne? Dans quelle mesure l’intérêt patrimonial d’un édifice résiderait seulement dans ses murs? Dans certains cas, une modification d’usage défigure plus l’édifice qu’une modification architecturale. Peut-on installer tout type de nouveau programme dans un bâtiment existant?

Le cas de l’église Saint-François d’Assise à Vandoeuvre-lès-Nancy (Meurthe et Moselle) a récemment suscité le débat, lorsqu’il a été question de vendre l’édi fice religieux à une célèbre enseigne de restauration rapide 89. La mobilisation d’associations a abouti à son classement sur la liste des Monuments Historiques en 2011 et donc l’abandon de la transaction. Il semble cependant que depuis cette date, l’édifice soit inutilisé. Si la reconversion de chapelles et églises en galeries d’art ou espaces d’exposition est courant et accepté par tous, la transformation d’un espace religieux en fast-food a suscité le tôlé. L’unique solution trouvée par les défenseurs du patrimoine pour contrer le projet a été la classification au titre de monument historique, quitte à ce que l’édifice soit aujourd’hui quasiment abandonné. Reconversion audacieuse au service de la conservation du patrimoine ou muséification face à une mutation moralement controversée? Le débat a eu lieu. Ainsi, doit-on ne s’interdire aucune audace, quitte 88

à choquer une certaine morale (on a pas eu peur au XIXe siècle d’exproprier des Marchés de Trajan le couvent Santa Catarina di Siena, au profit d’une caserne militaire.) ou fixer des limites à cette liberté de transformation, trouver un usage plus respectueux du patrimoine (l’institution du musée semble ici être la réponse toute trouvée)?

A

Il faut, enfin, bon sens garder et savoir ne pas tomber dans le «tout-reconversion»: tout édifice ancien n’est pas apte à recevoir un nouvel usage. Si, on l’a vu, les Marchés de Trajan possèdent intrinsèquement les qualités nécessaires à de telles transformations, ce n’est pas le cas de tout monument historique. Par sa structure, sa spatialité en plan et en coupe, sa matérialité, son implantation urbaine, un édifice peut s’avérer difficilement adaptable à un nouvel usage. Vouloir à tout prix injecter un nouveau programme quand l’écrin patrimonial ne le permet pas, s’approche là aussi d’une sorte d’acharnement néfaste, prompte à, à la fois, défigurer l’édifice patrimonial et créer un mauvais projet architectural.

Certains édifices se doivent d’exister par eux même, dans leur essence originelle, comme des témoins d’une culture déchue, où le travail du temps est palpable, selon le sens de Riegl, des monuments de l’ancienneté. D’autres au contraire, sont aptes à renaître et à participer de nouveau au fonctionnement de la ville.

insi, l’idée de l’alliance entre reconversion et résilience comme réponse au débat que suscite la situation dans laquelle la Rome historique est aujourd’hui engluée, se révèle intéressante. Elle a le mérite d’induire à la fois, une sauvegarde du patrimoine, au sens de l’UNESCO, donc de participer à transmettre aux générations futures les vestiges inestimables d’une Sagesse parfois trop conservative ou audace trop civilisation disparue, mais également de retrouver un usage. Par cela, l’édifice se retrouve de nouveau réformatrice? La question est difficile à trancher. intégré aux flux de la ville, est de nouveau inclus dans Dans tous les cas, quel que soit le nouvel usage, le un contexte urbain donné, et n’est plus isolé, mis à danger est de dissocier conceptuellement cette ins- l’écart par son statut de monument historique. On lui tallation contemporaine de la structure ancienne. insuffle donc ainsi une seconde vie. L’intérêt de la reconversion n’est en aucun cas de dissocier le patrimoine du contemporain, mais de Il est important de cependant nuancer le propos créer un tout, une globalité cohérente. Conserver en posant clairement les limites de cette attitude. une façade mais démolir et reconstruire entière- Elle ne doit en aucun cas devenir un automatisme ment ce qu’elle protège a t’il un quelconque inté- en matière de conservation du patrimoine, mais au rêt? Restructurer l’édifice en incorporant, en met- contraire faire l’objet d’une application au cas par cas. La tant en scène cette façade ou alors en proposer résilience peut difficilement exister sans pragmatisme, une autre, contemporaine, n’est pas t’il plus inté- recherche heuristique et empirisme dans la conception théorique comme dans la construction technique. ressant?

Ceux là peuvent précisément répondre à la controverse romaine. RUSKIN John, The Seven Lamps of Architecture, Londres, Smith, Elder and co.,1849 (Les Sept Lampes de l’Architecture, traduit par G. Elwall, Paris, Les Presses d’Aujourd’hui, 1980.), p205. 89 Lorraine: une église catholique bientôt reconvertie, in www. francesoir.fr, 12/04/2011. 88


Vue de la Piazza dell’Anfiteatro de Lucques, Toscane, Italie. L’amphithéâtre antique est rendu résilient par les habitations médiévales.

89


.conclusion.


Nouveau venu, qui cherche Rome en Rome Et rien de Rome en Rome n’aperçois, Ces vieux palais, ces vieux arcs que tu vois, Et ces vieux murs, c’est ce que Rome on nomme. Vois quel orgueil, quelle ruine: et comme Celle qui mit le monde sous ses lois, Pour dompter tout, se dompta quelquefois, Et devient proie au temps, qui tout consomme. Rome de Rome est le seul monument, Et Rome Rome a vaincu seulement. Le Tibre, seul qui vers la mer s’enfuit, Reste de Rome. O mondaine inconstance! Ce qui est ferme, est par le temps détruit, Et ce qui fuit, au temps fait résistance. Joachim du Bellay, Les Antiquités de Rome n.3

A

insi pour le poète angevin, la stabilité pesante à Rome entraine la mort alors que le mouvement, seul, peut permettre la survie. «Ce qui fuit, au temps fait résistance»: ce serait donc par le mouvement, la souplesse, la capacité d’adaptation, la flexibilité qu’un édifice résisterait au temps qui passe. Tout ce qui oppose une résistance par la fermeté, qui propose une «accroche» au temps, serait au contraire voué à la ruine. Tel le chêne arrogant mais déraciné et le roseau humble, qui plie et ne rompt pas face au vent de la fable de La Fontaine, le temps vainc indubitablement le monument qui fait l’affront de vouloir lui résister quand il laisse vivre celui qui a l’intelligence de se transformer, s’adapter. Ce sonnet Du Bellay peut être mis en relation avec la distinction entre pérennité et résilience opérée auparavant et peut alimenter notre argumentation. En déclarant que «ce qui est ferme est par le temps 92

détruit», il corrobore notre hypothèse qui stipulait que la pérennité était inadaptée à propos de l’architecture: ce qui est ferme, donc pérenne, est voué par sa volonté de stabilité et d’immobilité à perdre un combat perdu d’avance face au travail du temps. Au contraire, la résilience s’acquiert par la flexibilité, par «ce qui fuit». Par une souplesse d’usage et par une qualité d’adaptation à un nouveau programme, sans acharnement inutile à maintenir en place un autre, à présent inadapté, donc par sa capacité à la reconversion, un bâtiment acquiert la résilience. La souplesse nécessaire à cette fuite, face au temps, cette résilience par la reconversion s’acquiert par une flexibilité aussi dans la conception: par un empirisme intellectuel et technique et un pragmatisme, témoignant de cette intervention localisée, au cas par cas. Ce qui fait fuir un bâtiment face au temps, n’en fera pas fuir pareillement un autre.

partie prenante du sublime parasite central dans sa théorie. Ainsi, s’il ne fait à présent aucun doute que l’alliance entre reconversion et résilience constitue une solution à la conservation du patrimoine, et donc une réponse possible à la controverse romaine, on peut même pousser la réflexion jusqu’à affirmer que cette symbiose apporte de plus une richesse patrimoniale et identitaire, ce sublime parasite, qui surpasse le beau, par son poids identitaire.

La reconversion, en enrichissant la résilience d’un bâtiment, lui confère donc une strate supplémentaire, vient alimenter le palimpseste, marquer d’une ride supplémentaire le visage buriné d’un édifice à la longue existence, où chaque sillon témoigne d’une histoire, du passage d’un homme, dans l’Histoire. Au contraire, un monument patrimonialisé mais muLa reconversion s’avère donc être clairement une séifié, mis sous une cloche de verre, possède cette source de résilience, quand la résilience, par sa va- beauté froide des visages des gisants de marbre, leur de permanence, rend possible les différentes inexpressifs et figés, rappelant seulement la mort vies d’un bâtiment. d’une époque définitivement révolue. Un souvenirs artificiel, de façade. Cette alliance bénéfique, cette croissance mutuelle ne fait à présent aucun doute. Tout comme en zoolus largement encore, le monument historique logie, des animaux peuvent vivre en symbiose, cha- retrouve, par sa reconversion, un statut plus noble. cune des espèce animale tirant profit de la présence En effet, d’objet patrimonialisé et isolé, il redevient de l’autre, la résilience et la reconversion s’alimen- architecture. En effet, l’utilitas, n’est elle pas une tent l’une l’autre. des trois conditions sine-qua-non à l’architecture La comparaison avec la symbiose animale n’est pas formulés par Vitruve dans son De Architectura? innocente, puisqu’on parle également à cet effet, de parasitisme. On voit que là aussi, le parasite est En y établissant un nouveau programme, on repensé dans une valeur positive. La reconversion, donne donc une utilitas au monument. La firmitas, constituerait donc l’espèce parasite utile à l’animal est induite par l’éventuelle restauration ou transforde la résilience. Or la reconversion est avant tout la mation préalable à cette renaissance. trace du passage du temps. On retrouve donc ici la Quant à la venustas, elle peut également être apdéfinition de Ruskin. La reconversion peut donc être portée par cette reconversion dans la résilience.

P


Vicolo della Moretta, Rome, 2012. Le façadisme: le patrimoine et l’architecture dissociée. Quelle venustas pour une façade privée d’utilitas?

93


Le palimpseste chronologique des usages et des mutations enrichit l’édifice initial, et lui apporte donc une venustas unique, acquise au long d’un parcours fait de perturbations, de chocs assimilés et surpassés. Cette venustas de Vitruve, ce sublime parasite de Ruskin est ce qui a permis à la fois, de nous faire parvenir ce témoignage de l’époque Impériale que sont les Marchés de Trajan tout en lui conférant un intérêt patrimonial accru. La résilience et la reconversion ont donc permis à la fois la conservation du bâtiment et ont augmenté son intérêt patrimonial et identitaire.

S

i on a exposé clairement les limites et les précautions nécessaires à une telle attitude vis à vis du patrimoine, une telle réponse à la controverse romaine est possible et même souhaitable. La société et l’actuel climat théorique autour de la question de la sauvegarde du patrimoine sont-ils prêts à adopter une telle solution? Est-il possible de se libérer de ce poids du passé, et d’agir aussi librement que Baldassare Peruzzi lorsqu’il transforma le Théâtre Marcellus en palais pour la famille Savelli? Il semble difficile de répondre par l’affirmative à ces questions. A travers le cas emblématique de Rome, c’est la théorie générale du patrimoine qui est interrogée ici. Plus de six siècles de théorisation et de prise de conscience du patrimoine ont-ils forgés une pensée trop conservatrice? En quelque sorte, sommes nous aller trop loin dans la conservation du patrimoine? Comme ont pu le soulever Walter Benjamin, dans L’Oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique 90 ou Françoise Choay, quel est le sens d’une telle conservation «dans un monde qui s’est 94

donné les moyens scientifiques et techniques de garder en mémoire et d’interroger son passé sans la médiation de monuments ou de monuments historiques réels?» 91 Pire, François Choay conclu son Allégorie du Patrimoine en dénonçant le miroir du Patrimoine qui pour elle n’est que le symptome d’une société se complaisant dans l’auto-contemplation et qui a perdu sa compétence d’édifier. En effet, elle n’hésite pas à déclarer que «l’effacement en cours de cours de cette dimension anthropologique qu’est la compétence d’édifier est sans doute l’évènement traumatique que la culture du patrimoine ne nous sert à conjurer et à occulter.» 92 Si l’architecture est remplacée par le patrimoine comme elle semble le soulever, l’utilitas de Vitruve est perdue, et l’Architecture par la même occasion. Le patrimoine induirait t’il donc intrinsèquement la mort de l’architecture? Un tel constat semble inutilement noir et alarmiste. Redonner une fonction réelle au patrimoine parait être déjà un premier pas vers la guérison. Si cette nouvelle utilitas, apporte de plus une venustas unique comme nous l’avons démontré dans cette réflexion théorique, il paraît regrettable de ne pas orienter la marche dans cette direction. Ne reste t’il donc plus qu’à faire ces premiers pas?

BENJAMIN Walter, L’œuvre d’art au temps de sa reproductibilité technique, traduction de l’allemand par Maurice Gandillac, Paris, Editions Allia, 2005 91 CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007), p.181 92 CHOAY Françoise, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, Le Seuil, 1988 (Paris, Editions du Seuil, Collection la Couleur des idées, 2007), p.193 90


Croquis personnel des MarchĂŠs de Trajan depuis le Forum de Trajan, 2012.

95


.ANNEXES.


Plan de situation. contexte urbain du centre de Rome.

Panthéon Piazza Navona

Panthéon Piazza Navona

Marchés de Trajan

Vittoriano

Marchés de Trajan

Forums Vittoriano Impériaux Forums Impériaux

Place du Capitole Forum Place du Romain Capitole

Forum Romain

Colisée Colisée

Mont Palatin Mont Palatin le Tibre le Tibre

Cirque Maxime Cirque Maxime

N

ech. 1/5000

98

N

ech. 1/5000


Plan de situation. contexte local: le tracé viaire actuel et l’emprise des Forums Impériaux.

Forum de César Forum d’Auguste Forum de la Paix Forum de Nerva Forum de Trajan Marchés de Trajan

99


re ovemb Grand HĂŠmicycle

via XXIV Maggio

a

N via

Grande Salle

Grand HĂŠmicycle

a

n sa

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100

0

25

Eglise Santa Tour des Catarina Milices di Siena

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Corps Central

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Eglise Santa Tour des Catarina Milices di Siena

re ovemb via IV N

via IV N

via XXIV Maggio

Plan de situation. contexte proche actuel.

via Panisperna


Plan de l’état actuel.

101


Coupe sur le complexe.

102


MARCHES DE TRAJAN: CHRONOLOGIE CONTEXTUALISEE ET EVOLUTION D’USAGES Chronologie contextualisée et évolution d’usage desTRAJAN: Marchés de Trajan. MARCHES DE CHRONOLOGIE CONTEXTUALISEE ET EVOLUTION D’USAGES Empire Romain République Empire Romain République Romaine Romaine

Moyen Âge Moyen Âge Rome, Rome, Capitale des Papes Capitale des Papes

Haut Empire Crise de l’Empire Antiquité tardive Antiquité tardive Crise de l’Empire Haut fin III àV Romain I à début III Empire fin III à V I à début III III Romain III

ROME ROME repères globaux repères globaux

0

98 117

98 117 Règne 0 de Trajan Règne de Trajan

410

476 500

-27 -2

Renaissance Baroque Risorgimento Epoque Renaissance Baroque Risorgimento Epoque Moderne Moderne Occupation Fascisme Occupation Fascisme Francaise Francaise 1945 1796 1814 1847 1796 1814 1847

1453 1500

1000

2000

1922

1871

1500

1945

2000 28 octobre 1922 Rome, 1871 28 octobre Marche sur Rome Rome, capitale d’Italie de MussoliniMarche sur Rome capitale d’Italie de Mussolini

chute de l’Empire Romain1453 d’Orient chute de l’Empire Romain d’Orient

restauration de grande ampleur par Corrado Ricci, redécouverte par des ouvriers des restes de la restauration grande ampleur par Corrado Ricci, redécouverte parForum des ouvriers des restes de la sousdel’impulsion de Mussolini colonnade et du Grand Hémicycle du de Trajan sous l’impulsion colonnade et du Grand Hémicycle du Forum de Trajan 1924 1932de Mussolini 1555

Inauguration du du Temple de laInauguration Paix Temple de la Paix du Forum 75 Construction Construction du Forum 75dernier de Trajan, des Construction du de Trajan, dernier des Construction du Forums Impériaux Forum d’Auguste -27Forum -2 d’Auguste106 112 Forums Impériaux

SITE DES FORUMS IMPERIAUX SITE DES FORUMS IMPERIAUX contexte envirronant contexte envirronant-46

1000

500

476 410de l’Empire Sac de Rome, Chute Chute de l’Empire Sac de Rome, d’Occident Romain destructions massives destructions massives Romain d’Occident

08/09/2012 C. Guénégo 08/09/2012 50 ans 100 ans C. Guénégo 0 50 ans 100 ans

0

Puissants séismes Puissants séismes causant probablement la destruction des probablement la destruction des Forums Impériaux causant et édifices antiques alentours Forums Impériaux et édifices 801 antiques 847 alentours

801

106 112

500

113

0 -46 Inauguration du Construction113 de la Inauguration du 50 0 de la Forum de César Colonne de Construction Trajan constructions Forum de Césardes Colonne de Trajan 50 constructions des villas impériales villas impériales du Palatin du97 Palatin IIe siècle

847

1162

1000

500

1924 1932 1555 Napoléon fait détruire le monastère San Spirito, Napoléon fait détruire le monastère réelle redécouverte du Forum de Trajan, San Spirito, réelle redécouverte du Forum de Trajan, travaux de restauration par Valladier travaux de1811-1814 restauration par Valladier

Loi du Sénat protégeant la Colonne Trajanne, Loi du «patrimonisante» Sénat protégeant officielle la Colonne 1ere prise de conscience duTrajanne, site 1ere prise de conscience «patrimonisante» officielle du site 1162

1811-1814

1500 1500 1541-1543

1000

2000

Le Forum de Trajan et les environs servent1541-1543 Lelors Forum deconstruction Trajan et les de environs servent de carrière de la la carrière de laFarnèse construction de la basilique Saintde Pierre et dulors Palais basilique Saint Pierre et du Palais Farnèse

2000

1888 9 avril 1932 1888de 9 avril 1932 Inauguration du Inauguration Via dei Fori Inauguration du Inauguration de monument à la Imperiali Via dei Fori monument à la Imperiali Vittorio Emanuele II Vittorio Emanuele II

97 campagne de restauration IIe siècle du Inauguration du 1ere Inauguration du de Trajan, 1erepar campagne restauration du Forum de Nerva Forum Horatius de Rogatus Forum de Nerva Forum de Trajan, par Horatius Rogatus

phases successives de restauration phases successives de restauration et travaux de transformation en musée 2007: ouverture au public du Musée des en musée et travaux de transformation

Forums Impériaux dans Marchésau depublic Trajandu Musée des 2007:les ouverture Forums Impériaux dans les Marchés de Trajan

1996 2007 1996 2007

LES MARCHES DE TRAJAN LES MARCHES DE TRAJAN évolution des usages évolution des usages et des statuts de propriété et des statuts de propriété

I siècle 98 115 I siècle 98

0

115

IIIe siècle

500

Sénat Romain sous la direction du «procurator Foro Traiani» sous la direction du «procurator Foro Traiani» 98 Romain I siècle Sénat

I siècle

98

PIETONNIER PUBLIC PIETONNIER PUBLIC

ADMINISTRATIF et COMMERCIAL ADMINISTRATIF et COMMERCIAL PUBLIC PUBLIC

1ere campagne de fouilles campagne de fouilles sous l’impulsion1ere de Napoléon sous l’impulsion de Napoléon

début XIXe début XIXe

fin XIIe siècle fin XIIIe siècle fin XIIe siècle fin XIIIe siècle

IIIe siècle

0

1924 1932 1924 1932

construction d’un premier chateau construction premier chateau sur les fondationsd’un antiques, Tour des Milices, achèvement sur les fondations antiques, Tour des Milices, achèvement Militiae Tiberianae de la fortification progressive du site Militiae Tiberianae de la fortification progressive du site

construction de terrassement construction du complexe incendie, restauration construction du complexe incendie, par Appolodore de Damas et transformation parrestauration le Horiatus Rogatus construction de terrassement pour contenir les pentes du Quirinal pour contenir les pentes du Quirinal par Appolodore de Damas et transformation par le Horiatus Rogatus

LES MARCHES DE TRAJAN LES MARCHES DE TRAJAN évolution historique évolution historique

restauration de grande ampleur par Corrado Ricci, restauration grande ampleur par Corrado Ricci, sousdel’impulsion de Mussolini sous l’impulsion de Mussolini

1000

500

1000

1301

1349

1500

1574 1500

divers petits paysans divers petits paysans

AGRICOLE PRIVE AGRICOLE PRIVE

Pietro Caetani, Pietro Caetani, Riccardo Annibaldi, Marquis de Caserte Marquis de Caserte Riccardo Annibaldi, famille Conti Dominus Militarum 1301 famille Conti Dominus 1296 Militarum 1330 1301

1296

1330

MILITAIRE ET DEFENSIF MILITAIRE ET DEFENSIF PRIVE PRIVE

1574

2000

1885

1301 1349 1574 Restructuration des Séisme,destruction Transformation en couvent Restructuration des deSéisme,destruction Transformation espaces commerciaux, massive la zone Sainte Catherine de Sienne, en couvent espaces commerciaux, massive de la zone par Sallustio Sainte Catherine sous l’impulsion de Pietro Caetani Peruzzi de Sienne, sous l’impulsion de Pietro Caetani par Sallustio Peruzzi

1885 transformation du site en transformation caserne Goffredo Mameli du site en caserne Goffredo Mameli

2000

1989 1993

1ere restauration «contemporaine»1989 1993 1ere restauration «contemporaine» et fouilles importantes et fouilles importantes

Ordre Dominicain Ordre Dominicain 1885

1574

RELIGIEUX PRIVE RELIGIEUX PRIVE

Ville de Rome 2007 Ville de Rome

1885

EXPOSITIF MUSEAL SEMI-PUBLICEXPOSITIF PUBLIC SEMI-PUBLIC

2007

MUSEAL PUBLIC

103


Croquis personnel du complexe depuis le belvédère à l’extrémité du Grand Hémicycle, 2012.

104


Croquis personnel de la galerie du 1er étage, donnant sur la Grande Salle à droite et desservant les loges latérales à gauche, 2012.

105


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109


page de garde ... Vues des Marchés de Trajan (détails), Rome, 2012. photographies personelles. p.3 ... Ruines des Forums Impériaux, Rome, 2012. photographie personelle. p.9 ... Le Forum, vu depuis le Capitole, Rome, 2012. photographie personelle. p.11 ... Colonne Trajane à Rome, bas-relief de la face principal du piedestal, E. Viollet le Duc, 1836, mine de plomb sur papier, Paris, Musée d’Orsay. www.musee-orsay.fr/fr/collectionsoeuvres-commentees/ architecture ... The Forum, Rome, John Ruskin, aquarelle, Freiburg. collection privée. p.13 ... Plan schématique des zones patrimonialisées selon les époques. 29/07/13. schéma personnel sur la base d’une vue aérienne (www.maps.google.fr) p.15 ... Vue aérienne de Rome, en 1919. cartothèque de la Faccoltà d’Architettura, Università degli Studi di Romala Sapienza. ... Vue aérienne de Rome, en 2013. www.maps.google.fr p.17 ... San Niccola in Carcere, Rome, 2012. photographie de Mona CHOLLET. p.21 ... L’arc de Constantin et le Colisée, Rome, 2012. ... Cinecittà, décors de la série «Rome», Rome, 2011. photographies personelles. p.23 ... Les Marchés de Trajan et les Forums Impériaux depuis la terrasse de la Grande Salle, Rome, 2012. ... Les Marchés depuis le Forum de Trajan, Rome, 2012. ... Les Marchés et le Forum depuis la Via dei Fori Impe- riali, Rome, 2012. photographies personelles. p.27 ... Le complexe à l’époque romaine. UNGARO Lucrezia (sous la direction de), Il Museo dei Fori Imperiali nei Mercati di Traiano, Milan, Electa, 2007 ... Plan reconstituant le système viaire antique dans la zone des Marchés de Trajan. UNGARO Lucrezia , DEL MORO Maria Paola, VITTI Massimo (sous la direction), I Mercati di Traiano restituiti, studi e restauri 2005-2007, Roma, Palombi Editori, 2010 p.29 ... Le complexe à l’époque médiévale. UNGARO Lucrezia (sous la direction de), Il Museo dei Fori Imperiali nei Mercati di Traiano, Milan, Electa, 2007 ... Vue des Marchés de Trajan au Moyen-Âge, par Hieronymus Cock. UNGARO Lucrezia , DEL MORO Maria Paola, VITTI Massimo (sous la direction), I Mercati di Traiano restituiti, studi e restauri 2005-2007, Roma, Palombi Editori, 2010

110

p.31 ... La Grande Salle transformée en réfectoire du couvent par Sallustio Peruzzi. (détail de plan). UNGARO Lucrezia (sous la direction de), Il Museo dei Fori Imperiali nei Mercati di Traiano, Milan, Electa, 2007 ... Vue de la zone septentionnale du Grand Hémicycle, Par Giovannoli, en 1619. UNGARO Lucrezia , DEL MORO Maria Paola, VITTI Massimo (sous la direction), I Mercati di Traiano restituiti, studi e restauri 2005-2007, Roma, Palombi Editori, 2010 ... Fresques du XVIe siècle: voûte de salle Zuccari, au 3e étage du Corps Central. UNGARO Lucrezia (sous la direction de), Il Museo dei Fori Imperiali nei Mercati di Traiano, Milan, Electa, 2007 p.33 ... Le complexe entre 1574 et 1885. UNGARO Lucrezia (sous la direction de), Il Museo dei Fori Imperiali nei Mercati di Traiano, Milan, Electa, 2007 p.35 ... La grande salle en 1939, à l’occasion d’une exposition florale. ... Différentes phases de libération de la Grande Salle des interventions Renaissance, au cours de l’année 1928. UNGARO Lucrezia (sous la direction de), Il Museo dei Fori Imperiali nei Mercati di Traiano, Milan, Electa, 2007 p.37 ... Vues intérieures et extérieures du complexe après la phase de restauration et de muséographie de 2005-2007. photographies personelles p.39 ... Campo de Fiori. Rome, 2012. Théâtre de Marcellus, Rome, 2012. photographie de Mona Chollet p.43 ... Vue de Rome, Antonio Tempesta, 1593. cartothèque de la Faccoltà d’Architettura, Università degli Studi di Roma-la Sapienza. ... Carte allégorique de la ville de Rome, Pétrarque. www.wikipedia.org/wiki/Pétrarque p.45 ... Planimétrie de Rome. Rodolfo Lanciani, 1893. carto thèque de la Faccoltà d’Architettura, Università degli Studi di Roma-la Sapienza. ... Travaux de mise à jour du Forum de Trajan, photographies, 1933. UNGARO Lucrezia (sous la direction de), Il Museo dei Fori Imperiali nei Mercati di Traiano, Milan, Electa, 2007 p.47 ... Comparaison de l’état des Marchés de Trajan. www. mercatiditraiano.it/sede/mercati_di_traiano_storia p.49 ... Plan actuel des Marchés de Trajan (avec indication du système viaire antique). UNGARO Lucrezia (sous la direction de), Il Museo dei Fori Imperiali nei Mercati di Traiano, Milan, Electa, 2007 p.51 ... Epoque Romaine. www.commons.wikimedia.org ... 1576. cartothèque de la Faccoltà d’Architettura, Università degli Studi di Roma-la Sapienza.

... 1895. cartothèque de la Faccoltà d’Architettura, Università degli Studi di Roma-la Sapienza. ... Epoque actuelle. cartothèque de la Faccoltà d’Archi tettura, Università degli Studi di Roma-la Sapienza. p.53 ... Le complexe des Marchés de Trajan dans son contexte urbain. 1-4: photographie de Cécile DENIS, 2-3: photogra phies personelles. p.57... San Niccola Imbuti. photographies personnelles et de Cécile DENIS. p.59 ... Basilique Santa Maria in Collemaggio, l’Aquila. photo graphie personnelle. ... Abbaye du Thoronet. photographie de Brice GUENEGO p.61 ... Brennus et Camillus, www.wikipedia.org/wiki/Brennos. Le sac de Rome de 1527, www.wikipedia.org/wiki/Sac_ de_Rome_(1527) ... Eventrement urbain à travers les Forums Impériaux. www.laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.fr p.63 ... Vue du Petit Hémicycle. photographie personelle. p.65 ... Coupe sur les pentes du Quirinal. UNGARO Lucrezia , DEL MORO Maria Paola, VITTI Massimo (sous la direction), I Mercati di Traiano restituiti, studi e restauri 20052007, Roma, Palombi Editori, 2010 p.67 ... La colonne de Trajan: un monument voulu. ... Les Marchés de Trajan: un monument historique. ... Les marchés de Trajan: un monument d’ancienneté. photographies personelles. p.69 ... photographie personelle p.73 ... Les traces du temps et des hommes. photographies personnelles. p.75 ... Thermes, Villa Adriana, Tivoli, Lazio, 2012. photographie personelle. p.77 ... Panthéon, Rome, 2011. photographie de Mona CHOLLET p.79 ... Deux exemples de restauration récente issue des doctrines de Boito et Brandi. photographies personelles. p.83 ... Le théâtre antique d’Orange, lors des Chorégies. www.decouvrez.fr p.85 ... Le Duomo de Syracuse, 2012. photographie personelle. p.87 ... Plan des thermes de Dioclétiens. www.wikipedia.org ... Les traces dans la Rome d’aujourd’hui. schéma person nel, à partir d’une vue aérienne (www.maps.google.fr) p.89 ... Vue de la Piazza dell’Anfiteatro, à Lucques. www. turismoitalianews.it p.93 ... Vicolo della Moretta, Rome, 2012. photographie argentique de Mona Chollet. p.95 ... croquis personnel p.109 ... photographie personnelle.


.iconographie.


Je remercie particulièrement Marilena KOURNIATI, architecte-historienne, professeur à l’ensapvs, qui m’a suivi dans cette réflexion. Merci à Antonio BRUCCULERI, architecte-historien, également professeur à l’ensapvs, qui m’a donné son avis lors de l’élaboration du plan argumentaire, et dont j’ai suivi le cours «Architecture et Patrimoine: histoires croisées à l’âge des historicismes», qui a nourri en partie ce mémoire. Merci à Mona CHOLLET, Cécile DENIS, Anaïs LE GALLOU et Brice GUENEGO pour les fonds photographiques. Merci à Claudia et Dionisia CIRASOLA avec qui j’ai tant partagé durant cette année à Rome et avec qui j’ai pu entretenir ce dialogue culturel franco-italien intarrissable qui a cultivé ma réflexion.

.remerciements.


Clément Guénégo . Rome-Paris . Juin 2012-Septembre 2013 .


clément guénégo master

2 ensapvs,

mémoire de master sous la direction de

Marilena Kourniati . LES MARCHES DE TRAJAN

.

vers une architecture de résilience.

Résumé du travail de recherche. Une année d’étude à Rome m’aura amené à m’interroger sur la théorie du patrimoine et les limites d’une surprotection. Face à ce constat, la recherche a été orientée autour des notions de résilience de l’architecture et de la reconversion. Elle propose aux deux hypothèses habituelles: la destruction, synonyme de perte irrémédiable d’un chef d’oeuvre passé, ou la dérive muséificatrice, entrainant l’impossibilité de la ville à se régénerer. Dépassant ces réponses, ce mémoire cherche à prouver que la résilience, et donc le passage du temps et des perturbations, a tendance à augmenter l’intérêt patrimonial d’un édifice, tout en exposant clairement les limites d’une telle attitude et les précautions nécessaires. Il s’appuie sur l’étude sur le terrain des Marchés de Trajan, cas précis mais porteur d’une valeur générale, et sur divers théoriciens de l’architecture et du patrimoine.

Mots clés: patrimoine, résilience, reconversion, usage, adaptation, dérive muséificatrice, pâtine du temps. Problématique. Face à cette «controverse romaine», (quel équilibre trouver entre protection légitime du patrimoine et fonctionnement naturel d’une ville, se construisant sur ellemême?), la résilience par la reconversion semble être une réponse appropriée, tout en pouvant faire accroître l’intérêt patrimonial d’un édifice. Ainsi, à travers l’étude de cas des Marchés de Trajan, dans quelle mesure est-il possible d’envisager l’alliance de la résilience et la reconversion non pas comme une simple solution à la sauvegarde du patrimoine mais également comme source de richesse identitaire et patrimoniale? Illustrations.

Hypothèses. Face à cette problématique, nous questionnerons l’existence de caractéristiques intrinsèques au bâtiment rendant possible les reconversions et la résilience, après avoir défini précisément ces deux notions. En quoi une caractéristique architecturale, urbaine, symbolique, culturelle peut entrainer la résilience ou la reconversion? Puis en s’appuyant sur divers théoriciens et sur cette recherche appliquée aux Marchés de Trajan, nous nous demanderons si (et comment) la résilience peut être une source de patrimoine, le sublime parasite jouant un rôle positif, sans oublier d’en poser clairement les limites.

Méthodologie et terrain. L’argumentation repose sur une recherche documentaire et sur le terrain, la plus complète possible, à propos des Marchés de Trajan. Elle s’appuie également sur les discours de grands théoriciens. Un court récapitulatif de la théorisation du patrimoine, puis un exposé sur les limites de la controverse romaine, exposera le contexte. Suivront ensuite 4 parties: une monagraphie et analyse historique de l’édifice, puis l’étude de ce même exemple à travers le prisme de la reconversion puis de la résilience. Enfin, un discours théorique exposera ces notions comme source de richesse patrimoniale et identitaire.

Résultats attendus. Cette recherche théorique a pour objectif, d’une part, d’exposer avec évidence les facteurs de résilience et reconversion que peut contenir intrinsèquement un édifice ou non, aussi divers soient-ils (urbains, spatiaux, structurels, issus de la matérialité, culturels, symboliques...) et d’autre part, la notion de résilience par la reconversion comme valorisation positive du patrimoine et réponse adéquate à cette «controverse romaine» énoncée en préambule de cette réflexion. Loin d’en faire l’apologie à tout prix, il est important d’également en discerner les limites et d’en faire la critique.


Mémoire.Clément Guénégo