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LE BELVEDERE DES LICHENS Une expérience sensible des paysages. Etudiante : Clémence Dubois Directrice d’étude: Frédérique Villemur Master 2 Année 2016 - 2017

Photo: Association Sur le Sentier des Lauzes


Je remercie chaleureusement l’association Sur le Sentier des Lauzes pour leur accueil à St Mélany et l’opportunité d’avoir pu résider à l’Atelier Refuge durant deux belles semaines, Frédérique Villemur pour son accompagnement et son aide dans l’éclaircissement de ma pensée, mes parents pour la relecture soigneuse qu’ils ont apportés à mon mémoire et Benjamin pour sa patience sans faille...


SOMMAIRE

Préface . . . . . . . . . . . . . . . . . .7 Introduction . . . . . . . . . . . . . . .39 I - La Pause. . . . . . . . . . . . . . .51 Marcher Cheminer Contempler Ressentir II - Paysages en mouvements. . . . . . . .79 Traces Patrimoine III- Un Belvédère peu commun. . . . . . . 105 Petit historique des belvédères Regards Formes Sensations Conclusion. . . . . . . . . . . . . . . . 121 Bibliographie. . . . . . . . . . . . . . .127 Table des illustrations. . . . . . . . . .131


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PREFACE

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Fig. 1. « L’atelier refuge ».

Je sors de l’Atelier-refuge et m’engage sur le chemin. Le livre de Gilles Clément a éveillé ma curiosité. Mais il me manque le ressenti, les mouvements du temps et du corps. Je veux réapprendre à découvrir le paysage et voir si mon regard suit les traces du paysagiste. Marcher pour éprouver le paysage à travers mes cinq sens. A quoi m’attendre ? Me voilà au milieu des monts d’Ardèche, entre châtaigniers et chênes, murs de pierres sèches et roches affleurantes et je ne sais pas encore à quoi m’attendre. Le paysage de Venise, où j’ai passé un an, est encore gravé en moi. De l’eau, des bateaux, des bâtiments tout droit sortis des manuels d’histoire de l’art et une ambiance lumineuse incroyable. Là bas, rien ne ressemblait à la nature. Et pourtant c’est en marchant dans ses rues que mon intérêt pour le paysage s’est affirmé. J’ai commencé à lire les ouvrages de Gilles Clément, par curiosité mais aussi par facilité : ils faisaient partie des rares ouvrages en français de la bibliothèque. Le paysage m’a suivi tout au long de l’année passée


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dans cette lagune. Grâce aux cours choisis, j’ai eu la liberté de pouvoir intégrer une dimension paysagère dans tout mes projets. J’y ai découvert la ville par la marche : là-bas pas de voiture, de métro ni même de vélo. Le temps semble s’y écouler différemment. On se rend d’un endroit à un autre en marchant, même avec les vaporettos — ces bateaux-bus qui sillonnent les canaux — le temps de trajet serait le même. Vingt minutes partout et pour tout. Avec cette lenteur je découvrais et redécouvrais l’espace qui m’entourait. Les détails, un peu de mousse sur un mur, une lumière qui vient effleurer un bâtiment ancien, un reflet sur l’eau d’un canal, une terrasse fleurie, venaient agrémenter mes promenades.

Fig.2. « Le sentier des Lauzes. ».

En prenant ce chemin j’ai le sentiment de réaliser les travaux pratiques d’une année d’étude. Je marche pour découvrir ce que je n’ai pas encore perçu du paysage. Le corps est un outil que l’on sous estime trop souvent. Il nous permet pourtant de ressentir et de comprendre ce qui nous entoure. Ces sensations modifientelles la perception que l’on a des choses ?


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LE CHEMIN DE RANDONNEE Marcher seule, c’est comme voyager seule. Le départ n’est jamais évident. Il faut s’habituer à la solitude avant d’avoir envie de marcher. Mon corps me ralentit, et parfois refuse d’avancer. Ou peut être Fig. 3. « Chemin et muret en pierre non loin de Saint-Mélany. ». sont-ce mes pensées qui ne veulent pas encore voir le paysage. Comme on découvre des coutumes et une langue dans un autre pays, je redécouvre la nature au fil de la promenade et des lectures. Peut être que la solitude aide à instaurer une relation avec le paysage. En étant seule mes expériences deviennent souvent plus intenses, mes émotions se libèrent et mon corps se sensibilise. Plusieurs fois, je repousse l’envie de me réfugier à l’Echappée. Ce temps des incertitudes semble infini. Quand vais-je enfin apprécier la marche ? Alors qu’avancer est encore difficile, je repense à la solitude. Évoluer seule dans cet environnement pour mieux ressentir tout ce qui m’entoure et trouver la poésie qui se dégage de la nature. Alors que la montée s’accentue, je ne pense plus à ce que je vais devoir écrire. La monotonie de l’effort s’insinue dans


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mes pensées. Pourquoi marcher et réfléchir en même temps me semble aujourd’hui si compliqué ? Pourtant beaucoup d’écrivains ont puisé leur inspiration sur les chemins... J’aimerais tellement qu’il en soit de même pour moi, et pouvoir faire partie de ceux qui s’inspirent de la nature pour écrire, penser, s’épanouir. Je fais pression sur mon corps. Il faut que j’arrive en haut, pour voir les monts d’Ardèche et le Belvédère des Lichens. Regarde autour de toi et émerveille-toi ! J’arrive finalement à calmer mes envies de retour en arrière en regardant ce qui m’entoure et je commence à prendre conscience du paysage qui se construit autour de moi. Il faut de la patience pour que le corps et l’esprit s’accordent et s’unissent. Mais il faut maintenant que mon ressenti physique vienne bousculer mes préjugés sur le paysage. Au sol la roche et la terre se déroulent sous mes pieds. C’est un chemin que les hommes ont tracé dans la montagne. Par endroit les sangliers ont laissé leur trace, retournant la terre, la roche et les murets. Ces marques viennent perturber la linéarité du trajet. Autour de moi je perçois surtout la minéralité des choses, au sol mais aussi dans les murs en pierres sèches qui me suivent sur le chemin. Des


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hommes ont façonné ce paysage avant moi, Ils ont construit ces terrasses pour pouvoir cultiver un terrain en pente. Mais ce sont aussi eux qui ont utilisés ces parcelles puis les ont abandonnées. Pourquoi quitter un paysage aussi beau et le laisser devenir une friche ? Avec l’abandon des terres, c’est le début d’une longue modification du paysage. Ça et là, je remarque quelques terrains encore cultivés mais la plupart du temps je suis face à un espace sauvage qui garde les traces d’un passé lié à l’homme. Je regarde autour de moi et j’ai l’impression que le paysage finira par me raconter son histoire si je prend le temps de l’observer. Le chemin traverse yeuseraies, châtaigneraies et pinèdes. Des arbres tortueux paraissent avoir traversé le temps, au côtés des murets en pierre. Des pins, immenses et droits se dressent au dessus de moi, dans une course vers la lumière. En m’habituant à la marche, j’accepte la lenteur et le regard sur ce qui se passe autour de moi. Au milieu de la forêt de pin je suis surprise par un trou béant, un espace vide où passent des poteaux et des fils électriques. Une ligne à haute tension, ici, après la douceur des murets de pierres sèches, je ne m’attendais pas à une présence


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Fig. 4. « Le Silence des Lauzes, Christian Lapie ».

aussi brutale de l’être humain dans ce paysage. Peut être que le mot « brutal » n’est pas approprié, les murets avaient eux aussi modifiés radicalement le paysage et ils en font maintenant partie... C’est la nouveauté qui semble effrayante. Cette trace est une cicatrice profonde dans les montagnes que beaucoup doivent haïr. Mais je la trouve belle. Toute une bande d’arbre a été détruite pour permettre le passage des câbles mais l’esthétique de ces droites dans le paysage de l’Ardèche créée un contraste qui fait ressortir les courbes des monts. Je continue ma route, le chemin ne monte plus et s’est transformé en une piste large. Plus loin sur le sentier, une sculpture m’incite à faire une pause. Ce sont deux grandes silhouettes de bois noires, dressées sur un rocher, face au paysage, qui me précipitent dans la contemplation du paysage. Comme un appel à regarder dans leur direction. Les murs en pierres sèches si présents lorsque je marchais sont devenus invisibles. Le même paysage qui paraît différent, peu


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habité par les hommes. Un jour, les terrasses devaient être omniprésentes. Et le paysage devait ressembler à ces images de cartes postales où la montagne se découpe en une multitude de courbes de niveaux. Le paysage a changé et ces deux personnages, semblent toujours avoir été là. Un témoin de la vie passée, regardant vers l’avenir du territoire. Ces figures fixes face aux mouvements constants des paysages, façonnés par les hommes, repris par la nature et qui seront peut être un jour réutilisés par l’homme. Quel est leur avenir ? Oubliera-t-on un jour que les terrasses ont existés ? Comment peut-on maintenir un espace qui se modifie chaque jour ? Pour le moment les sculptures de Christian Lapie en sont les témoins irréductibles... Mon odorat se met en marche, les odeurs chaudes de fin de journée d’été se mêlent aux pins à la bruyère et aux genêts. Cette odeur douce et sucrée me remémore les randonnées passées et les grands espaces traversés. Un rappel de mon enfance, pas si éloignée. Une première approche olfactive qui me fait apprécier le lieu : j’aime ce que je sens, alors ce qui adviendra sera sans doute en adéquation avec cette sensation. L’odeur me confirme la saison. J’aimerais


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vivre les fragrances de l’automne dans ce lieu, pouvoir sentir les champignons et la mousse.

LA SENTE A ma droite, il y a l’entrée d’un sentier à peine visible. Une plaque en acier et la courbe d’un muret m’incitent à m’enfoncer dans les chênes. Jusqu’à maintenant le chemin était une grande piste de terre ocre, large, coupant le Fig. 5. « Pour aller au belvédère des Lichens. ». paysage. La pancarte ne force pas à prendre le chemin qui s’enfonce dans les bois, mais elle éveille ma curiosité. Je marche depuis maintenant deux heures. Je commence à mieux observer ce qui m’entoure comme si j’avais toujours connu ce paysage. La marche sur la piste me semble loin, elles m’a pourtant aidée à faire partie de l’environnement. Cette sente, à peine visible, nous amène jusqu’au Belvédère des Lichens. Rien n’est vraiment défini, je dois suivre la trace qu’ont laissé les précédents promeneurs. Je remarque que le sentier est balisé par quelques piquets. Je m’enfonce au milieu des chênes tortueux. J’ai l’impression de


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Fig. 6. « La sente. ».

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voir la pensée de Gilles Clément dans ce geste. Faire le plus possible pour inciter le visiteur à continuer sa route en utilisant peu de choses pour cela. Rien ne perturbe la perception de la forêt car tout semble organique. J’entend des bruissements, je pense aux sangliers et seule dans ce bois en cette fin de journée, ce son m’inquiète. A ces bruits s’ajoutent des froissements et des grincements. J’entend l’envol de quelques oiseaux. J’écoute le bruit de mes pas sur le sol sec recouvert de feuilles et de brindilles craquantes. Il se mêle aux bruits habituels de la forêt. Le silence bruyant de la forêt, où les sons des animaux et des végétaux se mêlent. Tous ces bruits et ces odeurs m’ancrent dans la réalité d’un lieu, de cette forêt, à ce moment de la journée. Comment ces expériences poly-sensorielles influent-elles sur notre perception du lieu ? Sous les arbres la lumière du soir crée des jeux d’ombres à travers les feuillages. Les taches lumineuses bougent au sol, comme une danse. Devant moi se dressent des chênes de tous les âges et de toute formes. Tordus, morts et usés par le temps,


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Fig. 7. « L’arbre mort sur le chemin. ».

ils sont magnifiques. Je me sens comme une petite fille dans une forêt de sorcières. Un peu plus loin un tronc d’arbre gît sur le chemin, pourquoi personne ne l’a enlevé ? Il semble faire partie d’une scénographie qui nous fait expérimenter le lieu avec la totalité de notre corps, laissé là pour nous intégrer à l’environnement. Je me demande si le chêne à toujours été là. Je l’enjambe pour continuer mon chemin. Je ne vois plus ce qu’il se passe autour du sous bois, la piste a disparu entre les chênes. Ici la vue n’est pas globale, ce n’est pas le paysage en tant que panorama que je perçois mais les détails du paysage. Les arbres et les végétaux qui le composent, les sons et les odeurs. Mon corps s’immerge dans ce nouvel environnement. Je me sens engloutie dans l’univers du paysagiste et dans le paysage des Monts d’Ardèche. Il faut se pencher, éviter, se frotter, enjamber le paysage. Mon corps dans cet espace m’aide à ressentir la poétique du lieu. C’est lui qui construit notre relation à l’espace et vient influencer notre état d’esprit. Ce chemin fait appel


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à mes souvenirs avant de m’emporter vers la vue.

TRANSITION

Fig. 8. « Bruyères et genêts. ».

Mon parcours se poursuit dans la forêt. Les arbres se raréfient et laissent apercevoir le ciel. A l’opposé, la végétation basse s’accentue, rendant le chemin moins praticable. Les genêts m’entourent et je dois les effleurer, les repousser, passer au travers. Ce moment me paraît infini. Je dois continuer de marcher vers l’ouverture sur le paysage en me frottant à tous ces petits végétaux. La forêt refuse-t’elle que je sorte de son couvert et que je vois enfin ce belvédère ? Elle garde le paysage secret.

Fig. 9. « Arrivée sur le Belvédère des Lichens.».

Le morceau de ciel s’élargit enfin. La végétation s’abaisse un peu plus et se modifie. Les chênes se déploient sur quelques mètres à ma droite, avant de laisser place aux grands pins. Sous mes pieds, le sol couvert de feuilles morte


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devient un tapis de terre battue d’où émerge un peu de roche. La végétation s’écarte de plus en plus autour de moi, et j’aperçois finalement un des monts. Mais je ne suis pas encore au belvédère. Je pense au parcours dans les bois que je viens de réaliser. Etait-il vraiment pensé comme je l’ai ressenti ? Un espace de transition, une porte d’accès vers le paysage. Gilles Clément a-t’il voulu nous balader au travers de la yeuseraie pour nous faire réfléchir, faire ressortir des souvenirs de balade en forêt et ainsi forcer l’introspection ainsi que la découverte du paysage ? Je suis maintenant pleine d’une nostalgie mélancolique et douce pour les promenades de mon enfance. Je me demande quels sentiments peuvent avoir les autres promeneurs sur ce chemin. La force de cette sente m’impressionne. Est-ce la solitude ou bien l’enfermement de la forêt qui fait ressentir le paysage ? Son espace clos nous prive de la vue panoramique avant de s’ouvrir délicatement sur la vue. La marche nous éloigne de tout, laisse derrière nous les sensations de notre espace de confort.


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LE BELVEDERE Sous mes pieds, il n’y a plus de chemin visible. J’arrive sur le promontoire rocheux, qui a bloqué l’avancée de la végétation. A gauche le paysage apparaît enfin. C’est ici que se trouve l’intervention de Gilles Clément. La forêt est derrière moi. Les pins s’élèvent sur le haut de la butte et m’empêchent de voir le paysage à 360°. Le promontoire rocheux est entouré par la yeuseraie. Derrière c’est la végétation basse, la bruyère et les genêts qui se sont développés sous les pins. Le Belvédère des Lichens est ici, au milieu des rochers,à peine visible. Les trois plateformes de bois terni se confondent avec la roche, se mêlent aux couleurs environnantes. J’aperçois un premier platelage de bois, je descend m’y asseoir. Ce premier espace s’inscrit parfaitement dans les rochers qui l’entourent. Sa forme organique est percée en son centre pour laisser dépasser un îlot de rochers et d’herbes. Une mixité Fig.10. « Le Belvédère des Lichens 1.» entre la nature et la main de l’homme. Je ne m’attarde pas et ne regarde pas vraiment le paysage. Je descend finalement vers les deux autres plateformes en


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contrebas. Elles sont très proches l’une de l’autre. Cependant un niveau les différencie. Debout on peut voir la piste qui passe en bas. On retrouve les traces de l’homme, mais toujours sans humains. Je n’ai jamais Fig. 11. « Le Belvédère des Lichens 2. ». croisé beaucoup de monde sur ces chemins. Je préfère la seconde passerelle, calée entre les rochers. C’est l’intervention la plus importante, celle où le nom du Belvédère prend tout son sens. Sur les planches de la plateforme, les lichens environnant sont inscrits sur des etiquettes d’acier. Il y en a tellement. J’ai du mal à croire que tant de formes de vie différentes soient présentes juste devant mes yeux. La forme est encore irrégulière, elle suit les contours du rocher. Côté paysage, le rocher remonte légèrement comme pour créer un espace de protection entre l’observateur et le paysage. Je m’assoie pour mieux le ressentir. Elle me protège du vide et créée une légère distance avec ce paysage que l’on vient de traverser.. A moins qu’elle ne soit là pour illustrer la liste complète des lichens, comme une preuve de leur présence. La roche laisse entrevoir sa rugosité et ses lichens. Ils ont des formes extraordinaires. Arrondis, en forme d’algues, noircis ou vert fluorescent. En


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voyant le paysage et en ayant conscience des petites choses qui m’entoure je ressens une double sensation, je fait partie du paysage et j’en suis pourtant l’observatrice.

Fig. 12. « Le paysage face au belvédère.».

LA VUE Je me penche enfin sur le panorama. Je découvre les Monts d’Ardèche qui déploient leurs courbes douces. En face, la vallée et ses quelques hameaux épars font rejaillir la présence de l’homme dans le paysage. Des traces légères, à peine si l’on distingue la route qui descend le long de la vallée. La végétation semble uniforme, on voit partout un mélange de pins, de chênes et de châtaigniers. Je ne perçois plus ces terrasses qui étaient pourtant très présentes le long du chemin. Elles sont ici invisibles sous l’étendue végétale. Le soleil du soir me fait face et découpe la montagne en taches d’ombres et de lumière, jeu de contrastes que je dessine et photographie. La lumière du soir brouille ma perception et le panorama


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devient un tableau abstrait. Le matin, le paysage change. Entièrement éclairés, les replis de la montagne se distinguent à peine par l’excés de luminosité. Une image plate. Chaque jour le paysage se révèle différemment. J’aimerais revenir ici à une saison différente et pouvoir comparer les sensations . Les changements dus à la temporalité modifient et multiplient l’esthétique du paysage. Mais aussi sa perception sensorielle. Les odeurs doivent jouer un rôle important ici. Je commence à m’attacher à cet endroit, que je redécouvre sans cesse différemment. Les sensations des randonnées et des ascensions de sommets me reviennent. L’arrivée émerveille toujours, même si le trajet est difficile. L’impact de la vue sur notre ressenti est impressionnant. Pourtant je ne suis pas face à un paysage de haute montagne incroyable. Ici pas de surplomb sur le vide mais plutôt l’apogée de la promenade qui vient faire voir l’espace que l’on a vécu. C’est un paysage à hauteur d’homme. Simple et beau. La mise en avant des lichens fait prendre conscience de la simplicité du paysage, on se rend compte qu’il n’est pas seulement une image mais un territoire plein d’être vivants et d’autres espèces inertes.Cette réponse au paysage agricole délaissé est là pour nous montrer


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les différentes échelles du paysage et sa diversité. Gilles Clément nous porte au travers de ce paysage vrai, authentique et non idéalisé.

ARCHITECTURE ? Je repose mes yeux sur le platelage de bois, le bois gris s’est adapté aux couleurs de l’espace qui l’entoure, il se fond dans la roche. C’est un belvédère minimal architecturalement et spatialement. Je retrouve Fig. 13. « Le belvédère et son paysage. ». les grands fondements de la pensée de Gilles Clément. Le Belvédère des Lichens fait partie du jardin planétaire car il s’inscrit dans un paysage, autrefois cultivé par l’homme, il y met en évidence différents échelles d’espèces. D’autre part le tiers paysage est omniprésent car ces parcelles abandonnée sont un tiers paysage. Et le jardin en mouvement se perçoit aux travers des différentes ambiances du paysage. En fait il n’y a pas vraiment d’architecture. Le simple platelage, inclut l’homme à l’intérieur du paysage. Il n’est plus enfermé dans un espace mais s’ouvre sur le


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présent et l’environnement qu’il découvre. Ici rien ne vient modifier la nature déjà en place. Elle se confond avec l’homme. Je regarde cette nature qui évolue autour de moi, libre de ses mouvements sans Fig. 14. « Le Belvédère des Lichens 3.». contraintes matérielles. Pourquoi venir créer quelque chose de plus ? Qu’apporte t’il au paysage ? Les belvédères sont encore pour moi un espace étrange, ils traversent les temps en nous montrant les modifications des paysages. Ce sont des observatoires de la diversité du monde. Si la vison d’un paysage peut se faire depuis un point de vue sans l’aide d’une architecture ou d’un espace aménagé, le fait de créer une construction vient questionner le spectateur. Pourquoi a-t-on construit face à ce paysage précis ?

PARTIR Je reste encore quelques minutes devant le panorama. Il faut maintenant partir. Je n’ai pas vraiment envie de repasser par le sous bois. Je choisis d’aller explorer les alentours du belvédère. Je me fraye un chemin dans la bruyère qui forme un labyrinthe sur la colline. La végétation basse me pique les jambes et


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Fig. 16. « Les planches abandonnées vers le belvédère.».

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ralentit mon exploration. J’aperçois un espace où des planches de bois ont été stockées. Pour y arriver, il faut descendre sur les rochers. Le parcours est un peu abrupt mais mon envie d’aller voir ces traces de la construction du belvédère est plus forte.

Je vais ensuite de l’autre côté de la colline pour essayer d’apercevoir l’envers du paysage du Belvédère des Lichens. Après la bruyère rase, il faut traverser une rangée de pins. Puis de nouveau vers le paysage opposé à celui que j’ai observé jusqu’à maintenant. Mais avant de l’apercevoir je dois traverser un ligne de pins. Puis la bruyère à nouveau et des petits épineux ça et là. En face, le paysage se déploit. Ils se ressemblent mais sont pourtant très différents.

Fig. 15. « La vue opposée au belvédère. ».

Pourquoi avoir choisi l’autre côté pour installer le belvédère plutôt que cet espace là ? Devant moi la colline descend tout doucement. J’imagine que peu de gens


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prennent le temps de sortir des sentiers battus. Il me semble d’ailleurs que les parcs régionaux ou nationaux interdisent de sortir des chemins balisés. Combien de personnes on vu ce paysage avant moi ? Pourquoi faut-il que le sentier soit aménagé pour que les visiteurs aient l’envie de découvrir ? Je ne m’attarde pas et prend finalement le chemin du retour, je repasse par la plateforme. Sur la gauche j’aperçois une sorte de sente, sans doute là où s’écoule l’eau lorsqu’il y a de grosses pluie. Je décide de descendre du Belvédère par ce passage étroit et extrêmement pentu. Je sors de l’espace du Belvédère des Lichens en confrontant mon corps à une difficulté physique. Je dois réfléchir où poser mes pieds et mes mains pour ne pas glisser. Apparemment d’autres personnes ont dû passer par là, car plus bas un petit sentier se dessine sur les éboulis. Me revoilà sur le chemin principal. Je reprend la route et me demande si je continue à voir les paysage de la même façon qu’avant. Je sens que mon mémoire n’en est qu’à ses prémices et que la route doit continuer pour comprendre les paysages.


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INTRODUCTION

INTRODUCTION Les belvédères sont des espaces qui permettent de découvrir le territoire sous forme de panorama. De toutes formes et de toutes tailles, ils apparaissent toujours plus nombreux dans nos paysages. En faisant appel à nos sens et à notre culture, ils sont un intermédiaire entre l’être humain et ce qui l’entoure. En cela ils viennent soutenir notre perception du paysage, et en modifient sa construction. Dans ma volonté de réaliser un mémoire à propos des belvédères et de leur nombre toujours plus important, je suis arrivée un peu par hasard à découvrir le projet du Belvédère des Lichens de Gilles Clément pour l’association Sur le Sentier des Lauzes. Touchée par l’histoire du projet, et la volonté des habitants de la vallée de faire revivre leur patrimoine et leur paysage, j’ai envisagé d’en faire la trame principale de mon travail. J’ai pris contact avec l’association, et j’ai eu la chance de pouvoir demeurer durant deux semaines au mois d’août 2016 à l’Atelier Refuge — l’espace de résidence artistique — pour me permettre de mieux comprendre la démarche du paysagiste à l’intérieur de ce paysage mais aussi afin d’amorcer l’écriture et les lectures relatives à mon mémoire. La préface retrace une partie de mon expérience sur le Belvédère des Lichens de


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Gilles Clément. L’installation se trouve dans le parc Naturel des Monts d’Ardèche. Il surplombe la vallée de la Drobie, non loin de St Mélany et se greffe à un sentier de randonnée préexistant. Cet espace a été aménagé lors du programme Regards Croisés sur le Paysage proposé par la région et le parc naturel régional des Monts d’Ardèche. Le paysagiste a été invité a y participer par l’association Sur le Sentier des Lauzes. Elle a été fondée par quelques habitants de la vallée, en 2001, dans le but de valoriser le paysage qui leur tient à cœur et de trouver en sens à l’enfrichement des anciens espaces agricoles en répondant à ces deux questions : « Comment vivre dans un paysage en ruine ? » et « Comment ne pas ressentir cette évolution comme une perte ? »1. En découvrant les écrits de Gilles Clément, ils ont trouvé une première réponse à leurs interrogations et surtout la conscience que leur paysage est un espace à préserver. Pas dans le sens d’une fixation dans le temps mais plutôt dans une démarche naturaliste et écologiste. Il en résulte le tracé d’un chemin à travers les terrasses en friche qui récupère des sentes préexistantes en y ajoutant les interventions d’artistes et de paysagistes tout au long du parcours. Au départ du 1  -Gilles Clément, Le Belvédère des Lichens, Saint Julien Molin Molette, Jean-Pierre Huguet éditeur, 2007, p. 3


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INTRODUCTION

village de St Mélany on découvre les œuvres de Akio Suzuki, les Oto Date, puis celles de Domingo Cisneros, Parole de Lauzes, ou encore les sculptures de Christian Lapie, Le silence des Lauzes. La dernière œuvre que l’on croise est le Belvédère des Lichens qui nous invite à regarder le paysage après avoir pu admirer l’ensemble des installations. D’autres œuvres, plus éphémères ont été créées dans ce cadre comme La Transcription Musicale de la structure des arbres, réalisée en 2012 par Giuseppe Penone.

Fig. 17. Akio Suzuki, 2007,« Oto Date ».

Fig.18. Lapie Christian, 2002, « Silence de Lauze »

Fig. 19. Cisnero Domingos, 2001,« Paroles de Lauzes. »,

Fig. 20. Penone Giuseppe, 2012 « La transcription musicale de la structure des arbres.».


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Pour permettre d’accueillir ces intervenants et pouvoir faire vivre culturellement le sentier des Lauzes, l’association a construit un espace de résidences artistiques : l’échappée, Fig. 21. « L’atelier refuge » ou Atelier Refuge, pensé par l’architecte Luc Boulant et la paysagiste Coralie Scribe avec des meubles crées par Olivier Bouton. Il accueille depuis 2007 des artistes, paysagistes, architectes, étudiants..... Pour pouvoir comprendre l’origine des belvédères, il est important d’en savoir un peu plus à propos du paysage. Je ferai ici un bref historique de sa construction et de sa signification avant d’en définir ma propre vision. Pour beaucoup le terme de paysage est synonyme de nature. Cependant il n’est pas un état de nature. Ce n’est que récemment que les deux mots se sont confondus. Le mot paysage est apparu tardivement à la Renaissance pour désigner la peinture paysagère en tant qu’objet. Avant d’évoquer la nature dans sa généralité, le paysage était sa représentation. Les deux facettes du terme — nature et représentation — ont ensuite évolué parallèlement, l’une se nourrissant de l’autre. Il existe donc une histoire du paysage-image liée à l’histoire


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INTRODUCTION

de la nature-paysage. « Ce que nous voyons

de l’environnement réel, un paysage, ne peut en effet pas être complètement dissocié de la manière dont nous (nous) le représentons. »2. Le

paysage-image représentant l’image, et donc l’idée que l’on se fait du paysage. Il est sa représentation picturale et sociétale. Et la nature-paysage évoquant la fusion entre la nature et sa représentation en tant que paysage.

A partir de cette époque on remarque des similitudes entre l’art des Jardins (représentation physique de la nature) et l’art pictural. La peinture influence énormément l’aménagement du paysage durant l’histoire. Aujourd’hui encore, les limites du cadre sont Fig. 22. Claude Lorrain. « Paysage avec Enée à Délos (1672) » très présentes dans la construction de dispositifs de vision du paysage comme le sont les belvédères. Lorsqu’on regarde le mot paysage dans le dictionnaire, « Vue d’ensemble que l’on a d’un point donné », la vision fait partie intégrante de la définition. Le paysage nécessite le regard pour exister.

Mais le regard sur le paysage est

2  -Augustin Berque, Les Raisons du Paysage, Paris, Hazan, 1995, p. 13.


INTRODUCTION

Fig.23. Le Mont Blanc.

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déterminé par notre culture, ce que nous avons appris au travers de nos expérience, et de la société dans laquelle nous vivons. A certaines époques dans la culture occidentale, le paysage de la nature était perçu comme satanique, dangereux. Par exemple le Mont Blanc s’appelait le Mont Maudit.3 C’est avec Pétrarque au XIVe siècle puis plus tard avec les premières explorations de montagnes4, que la vision du paysage naturel change pour celui d’un espace grandiose propice à la contemplation. Dans la seconde définition du Larousse, le paysage est une « étendue spatiale naturelle

ou transformée par l’homme qui présente une certaine identité

Fig. 24. « Les terrasses »

visuelle ou fonctionnelle ». On remarque que la fonction du paysage est importante dans sa compréhension. Pour prendre l’exemple des 3  -L’appellation Mont Blanc apparaît sur les cartes françaises à partir de 1742. 4  -Sur le site de la ffcam (fédération française des clubs alpins et de montagnes) les prémices de l’Alpinisme commencent avec Pétrarque en 1336 mais ce n’est qu’en 1786 que s’effectue la première ascension du Mont Blanc.


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INTRODUCTION

terrasses, l’identité fonctionnelle : permettre les cultures — que ce soit en France avec les châtaigniers et la vigne ou en Indonésie avec le riz — devient aussi l’identité visuelle d’un territoire. Ainsi tout au long de ce mémoire le mot paysage sera utilisé pour exprimer cet espace complexe qui tire ses origines de la nature, de la peinture mais aussi de l’activité des hommes. En cela il est à la fois un espace de culture mais aussi de nature où animaux, végétaux et minéraux se retrouvent. Lorsque l’on parle de projet de paysage, nous avons donc affaire à l’ensemble de ses composantes naturelles et culturelles. Une dernière notion à définir est celle du belvédère. Je n’expliquerai pas ici l’histoire de ces petites architectures mais une définition du terme. Sur le Larousse, il est un « Pavillon ou terrasse qui

couronne et domine soit un édifice, soit un tertre dans un parc et d’où la vue s’étend au loin. ». A ceci j’ajouterais

que les belvédères aujourd’hui regroupent tout les espaces aménagés qui donnent accès à une vue étendue. Ils ne se cantonnent plus seulement aux édifices et aux parcs et sont aussi construits un peu partout dans la nature.


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INTRODUCTION

Le Belvédère des Lichens

Les belvédères qui m’intriguaient, d’autant plus que peu de documents sont présents à leur propos. J’ai pu lire la revue S am n°11, Lookout. Architecture with a view qui propose un aperçu de la pratique architecturale des Belvédères ainsi que des essais, principalement sur l’historique de ces constructions. J’ai dû rechercher au niveau des généralités du paysage comme les ouvrages de Gilles Clément, jardinier paysagiste,5 qui propose différents concepts pour la vision et la pratique du paysage, de l’horizon avec Céline Flécheux, historienne de l’art et philosophe, mais aussi de la philosophie avec Les Hétérotopies, de Michel Foucault. Je me suis tournée naturellement vers l’expérimentation du lieu pour permettre d’étayer ces généralités et mon propos par une expérience in vivo. L’opportunité de passer quinze jours à vivre dans le paysage des Monts d’Ardèche est devenue la clé de voute de ma pensée. Mais l’expérience n’a pas été si facile, premièrement j’ai dû me réhabituer à la nature et à l’environnement naturel. J’étais seule dans une petite construction, isolée par rapport aux villages environnants. De quoi avoir besoin 5  -Gilles Clément, Manifeste du tiers paysage, Sens&tonka, Paris, 2014 (première édition 2004, Sujet/Objet, Paris.)


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INTRODUCTION

de quelques jours d’acclimatation. Les premiers moments se sont révélés déroutants, je n’arrivais ni à lire, ni à penser, ni à marcher. Au bout de trois jours, j’ai enfin surpassé cette difficulté. Je me sentais à l’aise dans ce milieu et prête à entamer recherches et expériences. J’ai fait mes premières pas sur le terrain en suivant le chemin jusqu’au Belvédère des Lichens à des heures différentes, en cherchant quel était mon moment préféré dans la journée. Dans ce moment d’échange avec le paysage, je me suis interrogé sur la fonction du belvédère et sur sa place dans la construction de celui ci. Dans un premier temps c’est l’aspect sensoriel de l’expérience du paysage et l’action de marcher que j’ai voulu développer, comment le projet nous amène jusqu’à la vue et quels sont les effets de ce trajet. Ensuite les mouvements du paysage m’ont fait approcher les notions de patrimonialisation du paysage et ses enjeux, comment protéger les paysages, les sauvegarder sans pour autant les figer. Et finalement c’est la question du belvédère en tant que dispositif de vision que je suis venue questionner, pour comprendre, à travers l’exemple du Belvédère des Lichens les enjeux de cette pratique entre art, architecture et paysage.


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Le Belvédère des Lichens

Tout au long de ma réflexion, j’ai choisis de m’appuyer sur mon expérience relative au Belvédère des Lichens, afin de comprendre et de confronter mon ressenti aux écrits théoriques du paysage. Je vous emmènerai donc le long des chemins des Monts d’Ardèche au travers de la Pause, du Paysage en Mouvement et d’un Belvédère pas comme les autres, pour questionner les paysages.


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Fig.25. « Le silence des Lauzes, Christian Lapie, 2002. »


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LA PAUSE Depuis le Belvédère des Lichens, à mi-parcours du sentier des Lauzes, il est possible de s’interroger sur le petit et le grand, le stable et l’instable, le pentu et le plat, la marche forcée et la sieste permise. Peut-on d’ici lancer dans le vide des pages à venir quelques nouvelles questions, quelques rêves, ou ne rien faire, ne même pas penser, magnifique horizon? (Gilles Clément, Le Belvédère des Lichens, op. cit., p. 36)

Avant de réaliser l’expérience physique du Belvédère des Lichens, je pensais que la vue serait l’élément principal de ma réflexion. La façon de regarder conduirait ma perception et ma compréhension du paysage. Mais pour vérifier cette première approche, il me semblait important de faire l’expérience du territoire pour m’approprier le paysage et ainsi comprendre comment mon esprit s’est imprégné de ce que je voyais. Lors de la relecture et de la mise en forme de mes notes prises sur place, l’importance du chemin et de la marche sur mon corps et mes pensées, s’est transformé en acte prépondérant dans la découverte du paysage. En conséquence, l’acte de voir est devenu secondaire. Pourquoi le mouvement


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LA PAUSE

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a-t’il pris autant d’importance dans mon expérience, alors que je connais depuis mon enfance la sensation de la marche en montagne ? Peut être est-ce justement cette conscience qui anime ma sensibilité. Cependant il s’agit là de comprendre comment l’acte de marcher influe sur la découverte du territoire et comment la perception du paysage se voit modifiée par nos expériences préalables. Autour des écrits d’Alain Roger sur le paysage, de David Le Breton sur la marche et de Michael Jakob sur les bancs, j’ai pu commencer à comprendre la mécanique qui se met en place lors de la découverte du paysage ainsi que sa complémentarité avec le mouvement.

MARCHER

Pour Alain Roger, le paysage est une

« invention de citadin » qui nécessite « du

recul et de la culture »6 pour en comprendre

la construction. Le point de vue sur notre territoire n’est effectivement pas le même si nous pratiquons le paysage au quotidien ou s’il est une exception dans notre vie. Par exemple, l’agriculteur et le paysan

6  -Alain Roger, Court traité Paris, Gallimard,1997, p. 27.

du

paysage,


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LA PAUSE

vivent dans et par ce territoire, ils ont un rapport direct avec le paysage et ses formes, le transforment et l’entretiennent. Pour eux le paysage n’est pas seulement un morceau de pays que l’on contemple mais un paysage que l’on cultive. A l’inverse, le citadin dont l’environnement quotidien est celui de la ville, voit la nature-paysage comme une image, rarement aperçue et en apprécie d’autant plus l’esthétique qu’il ne l’a pas construite de ses mains. Le paysage est donc pour les citadins une pause dans le quotidien qui vient combler un manque de nature à l’intérieur des villes. Bien qu’ayant grandi dans une petite ville, proche de la campagne, je me considère comme citadine. Car aujourd’hui mon quotidien c’est la ville, et mes etudes d’architecture me montrent un paysage principalement construit ou en construction. C’est ainsi que mon expérimentation du Belvédère des Lichens est devenu un moment d’exception dans ma vie, me permettant de sortir de ma routine et m’invitant à regarder ce qui m’entoure. Pendant la marche, les corps évoluent sur un chemin portant la marque des hommes et des animaux qui l’ont emprunté. Il va guider nos pas dans le territoire. Pour comprendre le lien entre la marche et la découverte du paysage, je m’appuierai sur la séquence qui nous emmène au Belvédère


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des Lichens. Pour arriver au promontoire, on trouve deux types de parcours. Le premier, chemin de randonnée, met le corps en mouvement et nous fait découvrir progressivement l’environnement qui nous entoure. C’est une boucle qui part du village et fait le tour de la vallée de Dompnac. Il passe par les différentes interventions artistiques du Sentier des Lauzes. Le second, chemin plus discret, est celui qui, en cours de randonnée, nous amène au belvédère. Mais nous reviendrons sur celui ci plus bas. Chacun nous transporte de façon différente à l’intérieur du paysage.

Fig.26. « La piste du Sentier des lauzes. »

Le chemin de randonnée nous coupe du monde matériel et citadin pour accéder à celui de la nature et du paysage. Nos corps et nos esprits se sont habitués à


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LA PAUSE

percevoir la vie urbaine faite de bruits et de mouvements. Le rythme est celui rapide des transports en commun et des voitures. Et si maintenant les voies de circulation lente augmentent, notre esprit doit, quant à lui, rester éveillé pour guetter les dangers de la circulation. Nos sens sont perturbés par toutes ces informations. Sur les chemins, le corps se réveille et s’ouvre à la nature. On sent, on écoute et on voit l’espace du paysage grâce au rythme lent de la marche qui favorise le lien avec notre environnement. Mais il est quelquefois difficile de sortir de son quotidien pour aller vers cette marche de récréation. Je me souviens ne pas avoir voulu sortir pour marcher dans le seul but de s’aérer. Il me fallait ajouter une utilité à la marche pour que celle-ci revête un intérêt : aller chercher des châtaignes, des champignons, ou même découvrir un nouveau paysage. Mais l’évasion de notre quotidien n’est possible que lorsque la marche devient inutile. Ajouter une tâche à la marche nous fait oublier l’environnement qui nous entoure, et nous ancre dans nos habitudes. Ou du moins, notre cerveau laisse moins de place à des divagations permettant de nous couper de notre vie. Ainsi, la lenteur et l’« organicité »7 de la 7  -David Le Breton , Marcher, Eloge des chemins et de la lenteur, Paris, éditions Métailié, 2012, p. 25


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marche permettent de ne pas nous brusquer tout en nous poussant à sortir. La lenteur intuitive que le corps retrouve, permet à notre esprit de s’échapper et d’approfondir notre ressenti du paysage dont on prend pleinement conscience par nos mouvements et par nos sens : La marche est le retour à l’élémentaire, l’aube, le coucher du soleil, la nuit, la terre, les pierres, les collines, les montagnes, l’eau, la pluie, le vent, elle nous rappelle notre humanité essentielle immergée dans un monde qui nous dépasse et nous émerveille ou nous inquiète.

8

Ce premier chemin ne fait pas partie du dispositif mis en place par Gilles Clément pour le Belvédère des Lichens. Cette marche est une première approche du paysage, une intégration corporelle et sensible de l’espace qui nous entoure, permettant de ressentir émotionnellement le lieu. Le fait de marcher est un bon moyen pour se couper de son quotidien, s’éloigner des codes de notre société et profiter du lieu. L’expérience du paysage ici expliquée est celle du citadin. Elle se réalise généralement grâce aux promenades, en dehors des temps de travail, lorsque l’esprit est au repos. Ces moments de pause sont véhiculés par la marche qui nous transporte 8  -David Le Breton , Marcher, Eloge des chemins et de la lenteur, op. cit.,p. 48


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à l’intérieur de l’environnement paysager. Pour David Le Breton l’acte de marcher permet aussi une pause dans le quotidien : Une promenade interrompt les tâches du jour, un peu comme la récréation suspend la classe. Elle est un intervalle entre différentes activités, elle est plus brève qu’une randonnée et s’effectue à proximité de chez soi. Elle est une manière commode de reprendre son souffle, de se donner un moment de réflexion ou de détente sans s’aventurer trop loin.9

Cette réflexion associée à la promenade nous montre son enjeu en tant que respiration dans la journée. Ce concept s’élargit à l’acte général de marcher qui nous emporte sur les chemins en faisant fonctionner notre corps et permet ainsi de lâcher prise face à notre quotidien. Le paysage-nature et la marche sont donc deux vecteurs de rupture dans nos vies, associés l’un à l’autre ils augmentent la sensation de liberté que l’on a lorsque l’on sort de chez soi. Ils sont un agréable moyen de s’échapper des contraintes de la vie pour découvrir le monde de la contemplation.

9  -Idem p. 107/108


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CHEMINER Le second temps de la marche vient achever la métamorphose de l’être humain, « elle amène à se défaire du fardeau parfois d’être soi, elle relâche les pressions qui pèsent sur les épaules, les tensions liées aux

responsabilités sociales et individuelles. »10.

On quitte maintenant le chemin tracé pour s’engager sur une sente presque animale. Ce changement d’échelle vient créer une surprise dans le parcours. En nous éloignant de la trace humaine, Gilles Clément nous invite à nous imprégner encore plus de notre environnement et à venir totalement oublier notre vie d’humain modèle pour nous retrouver au plus près du territoire que l’on traverse. On devient plus enclin à observer ce qui nous entoure, à redécouvrir nos sensations mais celle aussi que procure la vision du paysage.

Fig. 27. « Le sentier dans la yeuseraie. ».

10  -David Le Breton , Marcher, Eloge chemins et de la lenteur, op. cit., p. 26

des


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Alors que le chemin de randonnée provoque déjà une coupure dans notre quotidien, le trajet donnant accès au belvédère induit une marche qui vient nous mettre en condition pour l’apprécier et le comprendre. Cette sente est la porte d’accès au paysage. C’est le couloir noir des panoramas du XIXe siècle, ces belvédères artificiels étaient installés dans les villes pour magnifier un paysage, une bataille ou encore une cité vu à vol d’oiseau. Le couloir y accédant était sombre et étroit pour couper les spectateurs des bruits de l’espace urbain. Ils entraient alors dans un monde incroyable, hors du temps et de la société. Tout comme les hétérotopies11 de Michel Foucault, les panoramas et les belvédères son des « utopies qui ont un lieu précis et réel »12. Ils sont à la fois présents dans le monde et nous invitent à la rêverie. Ce qui associe particulièrement ce concept Fig. 28. Jules Garnier, 1880-1890, « Panorama de Constantinople » au Belvédère des Lichens c’est l’importance de l’espace de transition qui nous amène de la promenade à la contemplation : 11  -Michel Foucault, Le corps utopique, Les hétérotopies, lignes, France, 2009 (conférences radiophoniques prononcées par michel Foucault, les 7 et 21 décembre 1966 sur France Culture.). 12  -Idem p. 23


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En général, on n’entre pas dans une hétérotopie comme dans un moulin, ou bien on y entre parce qu’on y est contraint (les prisons, évidemment), ou bien lorsque l’on s’est soumis à des rites, à une purification.13

L’espace du second sentier est cet espace de purification permettant de nous affranchir de l’image du paysage que nous impose la société par les médias ou la publicité et de nous plonger dans un état d’introspection et d’observation du monde qui nous entoure. Pour arriver au Belvédère des Lichens les moyens utilisés sont très minimes, la sente ne nécessite aucun entretien et est balisée à l’aide de petits bâtons fichés dans la terre. Dans le sous bois de chênes — yeuseraie — qui nous amène délicatement jusqu’à la vue du paysage, les visiteurs sont d’abord isolés physiquement des traces de l’homme, qui se font de plus en plus rares, avant de réapparaitre dans le Fig. 29. « Zoom sur les piquets ». platelage de bois des îlots du belvédère. Puis la forêt nous empêche de percevoir les alentours, avant de laisser petit à petit le paysage 13  -Idem p. 32


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se dévoiler. En hiver alors que la plupart de la végétation perd ses feuilles, les chênes verts maintiennent les leurs et permettent de garder le même effet visuel toute l’année. A l’opposé, un belvédère au bord d’une route nous fait comprendre l’intérêt de la marche et de la mise en condition mentale de l’homme dans la découverte du paysage. Avec l’exemple du panorama de la route D809 descendant à Millau et qui donne sur le pont de Norman Foster, on voit le manque de Fig.30. Le panorama de la route D809 poésie du lieu. La vision du panorama n’a pas la dimension d’hétérotopie comme dans le Belvédère des Lichens. C’est un espace qui fournit une vue panoramique quasiment sans sortir de la voiture, ce qui ne permet qu’une observation superficielle du lieu. Dans d’autres cas, construit pourtant en bord de routes, comme l’installation sur le plateau de Trollstigen par Reiulf Ramstad Architects, le dispositif comprend un cheminement, qui permet d’arriver jusqu’à la plateforme du point de vue. Ce parcours sert de transition entre la route, la voiture et la vue du paysage. La marche permet donc au visiteur de faire partie intégrante du paysage. Il se


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coupe de son monde habituel pour accéder à une vision du paysage proposée par un architecte, un paysagiste,... Pendant cet instant de découverte du lieu l’Homme ne verra pas le paysage seulement avec son propre bagage culturel mais aussi avec celui de a personne qui a conçu le dispositif de vision.

RESSENTIR La découverte du paysage demande un état d’esprit qui se construit tout au long du chemin. En marchant, notre corps est soumis à d’innombrables informations fournies par nos cinq sens. Ce qu’il y a autour de nous, les bruits, les odeurs, les textures viennent compléter l’expérience du paysage pour en faire un espace sensible et sensoriel : L’expérience du paysage n’est pas seulement visuelle, elle mobilise d’autres sens et le corps tout entier. Cette expérience poly-sensorielle et émotionnelle réduit la distance entre le sujet et son environnement, qui n’est plus un spectacle mais un milieu dans lequel il se trouve plongé corps et âme, au point d’avoir l’impression d’une totale fusion avec les éléments.14 14  -Laurence MADELINE et Jean-Roch BOUILLER ( sous la direction de ), J’aime les panoramas, Barcelone, Flammarion, 2015, p.199.


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La conséquence de cette poly-sensorialité est la fusion de l’être humain avec son environnement et donc le paysage. Pour Michael Jakob cette « présence synesthésique de tous les sens au lieu de la soumission béate au diktat de l’œil et à la sémantique

de la vision » est la clef qui nous permet d’accéder à un « paysage authentique »15, ce qui serait la perception d’un paysage guidée seulement par notre sensibilité et qui s’éloignerait des images-paysage produites par les diverses tendances sociétales. L’expérience sensorielle du paysage est donc le passage obligatoire pour nous permettre d’accéder à un état de contemplation total, qui ne serait guidé que par notre seule expérience et non par les images idéalisées de paysage distribuées par la société, dans la publicité, les agences de voyages et nos fonds d’écran d’ordinateur.

Fig.31. « Extraits de textures du belvédère. ».

15  -Michael Jakob, Le paysage, (Suisse), Infolio, 2008, p.14.

Gollion


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En marchant jusqu’au Belvédère des Lichens, je me suis rendu compte que le sol et les textures prenaient une place importante dans mon ressenti. Les pieds étant le lien terrestre avec l’environnement, chaque changement indiquait à mon corps un changement d’espace. Le chemin de randonnée tapissé de cailloux, de terre et de racines apparentes laissent place à la piste en terre battue pour finalement se transformer en tapis de feuilles mortes et de brindilles. Autant d’informations qui me permettaient de comprendre et de ressentir le terrain que je traversais, m’emportant dans une certaine fusion avec le paysage. A cela s’ajoutait des ambiance sonores très différentes selon les moments de la journée. Un soir, entendant des animaux bouger dans un fourré, la peur de les croiser a modifié ma façon de me mouvoir et de penser dans ces bois. L’odorat était sans cesse mis à l’épreuve, les plantes odorantes d’été laissaient la place aux odeurs de sous-bois humides pour finalement revenir nous effleurer le nez. La lumière est sans doute un des aspects les plus changeants et les plus forts du paysage. Elle donne l’ambiance visuelle du lieu suivant les heures de la journée et les saisons. En plein été lorsque j’ai pratiqué le Sentier des Lauzes et le Belvédère des Lichens, le soleil était très haut et chaud. La différence entre le matin et le soir se


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Fig.32. « Un Oto Date. ».

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faisait dans la perception du panorama qui s’étendait en face de moi. Le soleil se tenait face ou bien derrière, rendant les monts d’Ardèche plus ou moins lisibles et créant des tâches d’ombres et de lumières particulièrement belles. Le paysage était un tableau dont le peintre changeait de technique et couleur, sans pour autant changer de sujet. Sur le parcours du Sentier des Lauzes, avant l’arrivée au Belvédère des Lichens, l’artiste Akio Suzuki a choisit de mettre en avant la poly-sensorialité du paysage en nous proposant des espaces de pauses. Ses petites interventions appelées Oto Date, sont en fait des blocs de béton où un «pied-oreille» est gravé. Le pied est une invitation à l’arrêt, il nous appelle à nous positionner sur cette marque ; les oreilles nous poussent à écouter le paysage. L’artiste propose des petits moments de contemplation et de fusion avec ce qui nous entoure. Par la pause et l’attention qu’ils génèrent, ces espaces particuliers nous aident à fusionner avec le paysage. Les odeurs, textures, bruits et variations du terrain, sont venus s’inscrire dans ma mémoire et dans mon


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corps et me permettent aujourd’hui de me souvenir de tous les détails du lieu. Mais à ce moment là toutes ces sensations m’ont surtout apporté la conscience qu’une même expérience renouvelée plusieurs fois, à des heures et des moments différents modifie notre état d’esprit : La puissance d’un paysage dépend peut être aussi du moment de sa découverte, de son environnement saisonnier, de sa lumière ou de son obscurité, de l’heure même du jour, souvent sa force est vive à l’aube ou au coucher du soleil.16

En prenant le temps de ressentir le paysage, on se rend compte qu’une multitude de combinaison d’ambiances sont possible, ce qui va influer notre ambiance intérieur et donc provoquer des sensations totalement différentes avec pourtant le même paysage. Ces aspects sensoriel permettent de s’installer dans le paysage avant de le contempler.

CONTEMPLER Face au paysage, l’être humain est finalement libre de tous préjugés, il peut alors en expérimenter la profondeur. L’espace du belvédère vient arrêter notre 16  -David Le Breton , Marcher, Eloge chemins et de la lenteur, op. cit., p. 68

des


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mouvement. Il est une pause sur le chemin pour prendre le temps d’observer ce qui nous entoure. Tout comme la marche nous coupe du monde, la contemplation du paysage a, pour Céline Flécheux les mêmes effets: Rechercher l’horizon pour autant que la contemplation de celui-ci permet de « tourner le dos » à l’harassante quête d’activité terrestre, voilà qui permet de se confronter au vide devant soi, vide que rien ne vient remplir, ni expectation, ni projection.17

Le Belvédère des Lichens, extrêmement minimaliste, est composé de trois îlots en platelage de bois, positionnés en différents points sur un promontoire rocheux. Cette pause que Gilles Clément a aménagé nous ouvre sur le panorama de la vallée de la Drobie. Il intervient après qu’on ai parcouru l’intérieur de ce paysage. Contrairement à d’autres belvédères, l’architecture s’efface et laisse le regard se déployer sur toute la vallée sans entraves, comme si l’on était sur un banc. À l’intérieur du jardin d’Ermenonville dont nous parle Michael Jakob dans le livre La poétique du banc, les bancs sont conçus et positionnés de façon à voir un tableau précis construit par les paysagistes : 17  -Céline Flécheux, Klincksieck, 2014, p. 42

L’horizon,

Paris,


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Dans nombre de cas le banc est un geste très agréable pour attirer l’attention vers une perspective ou une scène amusante, et indiquer le point de vue par lequel elles paraissent et produisent tous leur effets.18

Tout comme le belvédère nous incite à venir regarder dans une direction plutôt qu’une autre, les bancs d’Ermenonville sont des espaces qui incitent à une pause pour découvrir le paysage. La mise en place d’un lieu dédié permet de libérer un espace de contemplation qui place le visiteur en spectateur. Parfois jusqu’à nous amener à une réflexion sur sa propre expérience du Fig.33. «Banc de la Reine (Parc Jean-Jacquessite, sur sa vie ou encore Rousseau, Ermenonville) ». sur le paysage en général. Pour Michael Jakob : Le jardin pittoresque est pensé [...] pour la déambulation solitaire d’un sujet sensible. Les points de vue et les surprises prévus en cours de route transforment ainsi la connaissance du lieu en connaissance de soi. Un espace autosuffisant qui privilégie de ce fait l’introspection et la rêverie. 19

Avec le Sentier des Lauzes nous sommes face à 18  -Michael Jakob, La poétique du banc, Paris, Macula, 2014, p. 17 19  -Idem, p.54


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ce type de parcours. Les différentes œuvres présentes tout au long de la randonnée viennent créer des pauses dans le paysage et induisent des questionnements. En face des œuvres de Christian Lapie, ces grand totems en bois brûlés, la place de l’homme dans le paysage est particulièrement mise en avant alors que les oeuvres de Akio Suzuki nous emporte dans les sensations multiples du paysage en nous faisant écouter, sentir et voir. Ces différentes œuvres nous aident à investir personnellement le paysage. On retrouve d’ailleurs l’idée d’une expérience du paysage qui devient expérience de soi dans de nombreux écrits. Un des premiers est l’ascension du Mont Ventoux par Pétrarque. En arrivant en haut et après avoir pris un temps pour contempler le paysage, il passe dans un état d’introspection, « Alors trouvant que j’avais assez vu la montagne, je détournai sur moi même mes regards intérieurs, et dès ce moment on ne m’entendit plus parler jusqu’à ce que nous fussions parvenus en bas. ».20

La contemplation du paysage au travers du belvédère permet donc la rêverie et l’introspection pour celui qui prend le temps de s’y arrêter.

20  -Pétrarque, Ascension du Mont Paris, Editions Diamant, 1880, p. 32

Ventoux,


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Le Belvédère des Lichens

Le Belvédère fonctionne de ce fait comme un banc dans un parc et « le banc est

bien plus qu’un moyen pratique ou qu’un support physique. Il signale tout d’abord la nécessité d’une halte prolongée afin de participer à l’esprit du lieu, il exige et institue une durée. ». 21

De la même façon que j’aurais pu m’assoir pour prendre un temps de repos , la plateforme de bois est devenue le banc qu’il me fallait pour prendre mon temps, pour penser avant de lever la tête sur le panorama qui s’offrait à moi. Mais ce banc n’est pas positionné n’importe où, il est l’espace où l’on peut observer l’environnement des monts d’Ardèche depuis un point haut. Grâce à la narration que Gilles Clément crée avec la mise en avant des lichens, le paysagiste nous invite à prendre conscience des différentes échelles du paysage. A nos pieds les noms des différentes espèces de lichens sont gravés sur des plaques d’acier vissées sur une des plateformes. On se demande pourquoi il a voulu nous montrer cette relation entre l’infiniment grand et l’infiniment petit que constituent les lichens. Il s’agit en fait de nous révéler la diversité qui compose ces paysages : Concernant la diversité j’ai choisi d’attirer l’attention sur ce qui échappe 21  -Michael Jakob, La poétique du banc, Paris, Macula, 2014, p. 27.


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facilement au regard. Trop petits, d’échelle inadaptée à la vue des humains, juste bons à s’incruster dans la roche, à quoi servent les lichens sinon à nourrir quelques rennes dans le grand nord ?22

Cet extrait du livre Le Belvédère des Lichens, Gilles Clément explique son choix des Lichens, et nous montre que les paysages ne sont pas seulement une image de carte postale lisse mais qu’ils se composent de nombreuses strates d’êtres vivants et de minéraux. Le paysagiste nous amène à regarder ce qui se trouve à nos pieds, les rochers, les insectes, les champignons, les végétaux, tout en nous faisant découvrir l’ensemble du territoire qu’ils occupent et composent. D’autre part ce promontoire assez haut pour embrasser une vue globale sur la vallée, ne l’est pas assez pour nous permettre une vue à 360° qui surplomberait toute les montagnes environnantes. Le but du belvédère n’est donc pas la mise en avant de l’espace en tant que paysage grandiose. En favorisant cette vue, Gilles Clément prend le parti d’une découverte naturaliste. La situation du belvédère permet au paysagiste d’accentuer une des caractéristiques du lieu qu’il donne à voir. Ici c’est le paysage en tant qu’espace complexe et en perpétuelle mutation qu’il nous montre. Ce qui est à la 22  -Gilles Clément, Le Belvédère des Lichens, op. cit., p. 34


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Le Belvédère des Lichens

fois la réalité du lieu mais aussi sa vision du paysage et sa façon de le travailler. On comprend ici la double identité que revêt le Belvédère des Lichens et les belvédères en général, celle de l’ouverture sur le monde qui nous ramène pourtant à la vision de celui qui a pensé le lieu et à son interaction avec la vue. Gilles Clément nous montre que même si l’architecture se résume à son minimum, la relation qu’il a construite avec le paysage est ressentie au travers de son intervention. Ce n’est pas parce que la vue est libre, qu’elle n’est pas guidée. Avec le banc-belvédère, le cheminement et les Oto Date constituent la porte d’accès au paysage et à sa compréhension. Tout d’abord la marche est une entrée progressive dans le paysage. Enfin la sente qui nous emmène jusqu’au belvédère est fondamentale pour la perception finale du panorama. La proposition d’une pause dans la promenade permet et surtout incite le visiteur a prendre le temps de contempler et d’observer ce qui l’entoure et de se poser des questions sur cet environnement. Cependant lorsque l’on marche sur des sentiers bien connus qui nous amènent à des vues Fig. 34. Les touristes au Puy Mary. pourtant panoramiques comme


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LA PAUSE

au Pic Saint Loup proche de Montpellier ou encore au Puy de Dôme et au Puy Mary en Auvergne, les promeneurs sont rarement seuls et la marche devient un moment d’échange et de partage et non plus d’introspection. Même si la création du lien social par la marche est quelque chose d’important, la perception du paysage en est changée car elle ne favorise pas la pause dans le cheminement et l’immersion totale des corps. Il semblerait donc que la contemplation et l’immersion dans le paysage doive s’effectuer seul ou dans un état particulier afin que les divagations de l’esprit nous amènent à penser, rêver, méditer,.... Et cet état d’esprit nous amènera à percevoir le paysage différemment selon les émotions que les premiers moment de la découverte nous auront insufflé, donnant un caractère volatile à la signification du paysage : Toujours en mouvement le paysage est une signification flottante, il s’inscrit dans la relativité du temps et des émotions du marcheur qui le contemple ou le traverse. Il est fait des innombrables paysages qui n’apparaissent qu’à certains moments du jour ou des saisons pour en révéler d’autres strates.23

23  -David Le Breton , Marcher, Eloge chemins et de la lenteur, op. cit., p. 67

des


Fig.35. « Un vestige de murêt en face de l’Atelier refuge. ».


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PAYSAGES EN MOUVEMENTS

PAYSAGES EN MOUVEMENTS

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TRACES Le paysage commence au sol. Je découvre la texture de ce qui se trouve sous mes pieds. Le chemin puis la sente se déroulent avec mes pas. En marchant je viens marquer le sol comme tous ceux qui sont passées là avant moi.

Fig. 36 A line made by walking, Richard Long, 1967

C’est par l’accumulation de toutes ces personnes en mouvement que les chemins commencent à se construire. Le simple fait de marcher induit déjà une modification du paysage environnant comme peut l’illustrer l’oeuvre A line made by walking, de Richard Long réalisée en 1967. Avec cette œuvre et en observant le tracé de la sente qui m’amène jusqu’au belvédère je me rend compte de l’influence de l’homme sur la terre, des marques

24  -Cette notion de Paysage en Mouvement a été pensé avant la lecture du livre de Marc Desportes, Paysages en mouvement. Dans cette partie ma perception du paysage en mouvement n’est la même que pour l’ingénieur qui en parle principalement au travers des transports à l’intérieur des territoires.


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involontaires qu’il construit au sol. En baissant les yeux et en regardant autour de nous, nous distinguons les traces que l’on produit dans le paysage. Avec le passage répété des corps, elles se modifient lentement au cours du temps. D’autres fois c’est la nature qui recouvre les sentes tracées, ne laissant plus apparaître la présence de l’homme qui doit alors se réapproprier l’espace. Dans le paysage des Monts d’Ardèche, la nature est omniprésente, et pourtant l’homme à partout laissé des marques de son passage. C’est à travers les chemins tracés entre les pierres sèches que l’on prend conscience de l’empreinte de l’homme dans cette région et de tout ce paysage qui a un jour été plein de vie et de culture(s). La densité de population en Ardèche a atteint son apogée en 1860. La montagne autrefois naturelle a été entièrement remaniée avec la création de terrasses, qui constituent aujourd’hui l’image typique et remarquable de la région. Les murets tout comme les chemins qui les longent étaient destinés à parcourir les espaces cultivés et à transporter les fruits de ce travail. Les chemins sont particulièrement impressionnants car ils gardent les marques d’un pavement ancien. Des hommes avaient assemblés des pierres sur ces sentier pour pouvoir faciliter le travail des parcelles.


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Ces pistes pensées par les hommes sont d’ailleurs entrecoupés de chemins tracés par les animaux. Ici et là des murets démolis et la terre battue nous rappellent la présence sauvage des sangliers. L’ensemble crée un réseau complexe de circulation sur la montagne auquel se sont ajoutées les routes qui serpentent le long des monts.

Fig.37. « Le silence des Lauzes, Christian Lapie, 2002 ».

Les traces que les hommes ont laissées dans ces espaces font partie de notre mémoire collective. Elles donnent des indices sur les modes de vie oubliés et sur l’agriculture d’hier. Le paysage est le résultat des strates d’activités humaines qui se superposent. Peut on parler d’un paysage-patrimoine ?


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Aujourd’hui encore, l’être humain continue de modifier les paysages et marque le territoire par l’évolution des technologies. Certains parlent même d’une nouvelle ère géologique, l’anthropocène, qui aurait débuté avec la révolution industrielle. Le terme encore controversé a été popularisé par le prix Nobel de chimie, Paul Josef Crutzer en 1995. Il représenterait le moment géologique où l’activité humaine a commencé à avoir un impact prépondérant sur l’écosystème et où elle est devenue une force géologique capitale capable de modifier l’évolution naturelle de la terre. L’homme a puisé dans les ressources profondes de la terre pour en utiliser le gaz ou bien le pétrole. Ces ressources qu’on pensait autrefois infinies nous apparaissent maintenant comme épuisables à court terme. L’homme a donc un impact important sur la terre et son paysage notamment avec les systèmes servant à nos transports. Si certaines des routes françaises existent depuis le XVIIIe siècle, l’homme n’a jamais cessé d’inventer de nouvelles façon de se déplacer qui ont engendré de plus en plus de modifications de notre paysage. Le chemin de fer trace des lignes sur tout le territoire et relie différents paysages entre eux, comme les routes et


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les autoroutes. Ces traces sont les signes de nos modes de vie, de notre façon de nous déplacer. Ces modifications dans le paysage sont le reflet de nos mouvements. Contrairement à la marche et à la pratique du chemin où l’homme se fond dans le paysage, la circulation en train et en voiture accélère la perception que l’on a de notre environnement. Alors que « La

connaissance que nous avons de ce qui nous entoure s’acquiert au cours de nos déplacements entre un endroit et un autre, ainsi que dans les horizons changeants qui jalonnent nos trajets (Ingold, 2000, p227). »25, la rapidité de ces

moyens de locomotion nous fait traverser les paysages sans les voir ni les appréhender réellement, l’échelle humaine étant bien plus petite et bien plus lente. Le paysage se perçoit alors différemment comme le dit Fernand Léger en 1920, « Un

paysage traversé ou rompu par une auto ou un rapide perd en valeur descriptive, mais gagne en valeur synthétique. »26.

Il est vrai que la vision détaillé de l’espace n’est plus évidente et on en perd l’immersion sensorielle. Les marques que l’être humain laisse derrière lui ne modifient plus seulement le paysage mais

25  -Tim Ingold, Une brève histoire des lignes,Traduit de l’anglais par Sophie Renaut. Bruxelles, Zone sensible, 2011-2013, p. 116 / 117. 26  -Marc DESPORTES, Paysages en mouvement, France, Gallimard, 2005, p. 8.


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aussi la perception que nous en avons. Par exemple en me rendant au Belvédère des Lichens une percée dans le paysage m’a interpellée. Une des lignes à haute tension mise en place par l’être humain. Ce transport d’énergies invisibles, trace des tranchées dans les paysages, scindant parfois des forêts en deux. Ces marques brutales font aujourd’hui partie intégrante de ce que l’on voit lorsqu’on marche. Malgré une installation qui est normalement perçue comme une agression visuelle, j’ai été particulièrement surprise par la beauté que ces tranchées peuvent revêtir. L’espace dégagé provoque une ouverture visuelle dans la forêt de pins en cadrant une vue sur le paysage alentour. Devant ce lieu partagé entre brutalité et beauté, j’ai marqué un arrêt pour profité de la vue qu’il offre. Cet espace qui n’a jamais été conçu en tant qu’espace esthétique, devient remarquable au point de provoquer un arrêt sur mon parcours, au même titre que le Belvédère des Lichens. Sans l’intervention de l’homme à cet endroit je n’aurais pas pu percevoir ce morceau de poésie dans le paysage. Les paysages ont toujours été en mouvement par la force des hommes. Par leur imagination dans la représentation de la nature mais aussi par l’avancée des


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technologies et des modes de vie. Le paysage change physiquement au fil de ces traces laissées sur le sol tandis que sa perception est modifiée au cours des changements de la société.

Fig. 38. « Le silence des Lauzes, Christian Lapie, 2002. ».

PATRIMOINE En marchant en direction du Belvédère des Lichens, je passe devant une sculpture de Christian Lapie réalisée en 2003. Les deux figures noires regardent le paysage qui leur fait face. Ces deux silhouettes


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puissantes m’impressionnent et me donnent envie de regarder dans la même direction. Je viens faire corps avec ce groupe muet afin de regarder à mon tour le paysage. Face à lui et entourée de ces « sentinelles placides et immuables » j’ai l’impression de le découvrir comme si j’en faisais partie. Les deux sculptures semblent avoir toujours été là, regardant et surveillant le paysage et ses transformations. Leur immobilité tranquille fait ressortir les modifications lentes de la nature en nous laissant imaginer un territoire en perpétuel mouvement. Il est maintenant facile d’imaginer ce paysage en d’autres temps. Ces deux sculptures représentent la mémoire du lieu et ses mutations presque invisibles dans notre temporalité. En arrivant au Belvédère des Lichens je viens me positionner plus longuement face aux Monts d’Ardèche. Les montagnes y ont été sculptées pour permettre la culture des châtaigniers, des vers à soie (mûrier platane) et de la vigne. Cependant avec les nouveaux modes de production agricoles, ces terrains ont été abandonnés aux profits d’autres plus plats et donc plus appropriés aux rendements qu’exige notre société. Avec cette déprise agricole, les terrasses sont devenues une image-paysage de carte postale idéalisée. La forêt reprend ses droits sur les hommes, et les terrasses disparaissent


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peu à peu sous la canopée des arbres, s’écroulent doucement avec la poussée de la terre et le passage des animaux. Ces mutations accompagnent les évolutions de notre culture et de nos coutumes. On peut assimiler les paysages aux monuments architecturaux historiques. L’Homme n’a réfléchi que récemment à sa pérennité avec la mise en place des parcs régionaux, nationaux ou encore les classifications au patrimoine mondial par l’UNESCO. Mais reconnaître ces différentes identités du paysage en modifie les enjeux actuels. Michael Jakob a un jugement négatif sur cette vision, comme par exemple, l’élection des paysages au patrimoine mondial de l’UNESCO. Effectivement, les paysages que nous cherchons à protéger par ces différentes réglementations sont des formes produites à une période relativement récente — sites miniers, cultures en terrasses, ... —, puis considérées comme la forme finale et naturelle de ces espaces : La plupart des sites et paysages protégés ne sont en effet rien d’autre que des constructions et des palimpsestes, des Kulturlandschaften, identifiées cependant par le public, une fois l’inscription dans le répertoire accomplie, comme “naturels”.27

27  -Michael Jakob, Le paysage, op. cit., p.11


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Ils sont le fruit de la modification humaine. L’espace naturel n’existant plus, c’est réellement l’aspect culturel et ancestral du paysage que nous contemplons. Alors cette politique qui vise à figer ces paysages peut effectivement faire polémique : Elle repose forcément, en tant que regard nostalgique et passéiste, sur une politique de l’image. Les paysages en question ne peuvent exister en d’autres termes que dans la forme de l’image, de ce qui n’est plus soumis à la modification ou au temps. Cette manière d’aborder la nature à préserver qui exige de geler, d’anesthésier certains paysages, de les soustraire à toute évolution future, ne se limite cependant pas à la production ou à la dissémination d’images ; elle impose plutôt, au nom d’un archéologisme sentimental, la ressemblance du réel avec l’image.28

On peut alors comprendre les craintes de Michael Jakob sur la question du maintien et de la permanence de certaines formes paysagères. Pourquoi vouloir les maintenir alors que d’autre formes de paysages tout autant intéressantes pourraient s’y développer ? Parce qu’on ne choisit pas où se plantera le prochain arbre, parce que l’on ne maitrise pas les saisons, les intempéries, les tempêtes, parce qu’on ne 28  -Michael Jakob, Le paysage, op. cit. p. 126


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dompte pas les animaux et les hommes, le vivant modifie l’environnement qui nous entoure. Cependant les appréhensions de Michael Jakob sont à nuancer. Certes le risque d’une focalisation trop importante sur une forme particulière de paysage figerait notre territoire, mais le travail de patrimonialisation par l’UNESCO n’est pas seulement un mal. Dans son livre Vert Patrimoine, Françoise Dubost a réalisé une enquête ethnographique sur la patrimonialisation des paysages, des jardin et des végétaux, où elle s’exprime à propos de la classification : On a d’ailleurs constaté à propos des jardins que la protection au titre des monuments historiques ne résolvait pas tous les problèmes. Parce qu’il s’agit d’un patrimoine vivant, en constante évolution, le jardin remet en cause les conceptions et les modes de gestions traditionnels, qui n’accordent jamais assez de place à l’entretien quotidien et aux prévisions à long terme.29

Ses ce qui la

propos permettent de comprendre que n’est pas forcément la classification pose problème aujourd’hui mais plutôt manière dont la conservation de ce

29  -Françoise Dubost, Vert Patrimoine,Editions de la Maison des sciences de l’homme à Paris, Paris,1994, p130


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patrimoine en mouvement est géré. Elle met aussi en évidence dans cet ouvrage le facteur associatif que provoque le paysage. En effet grâces aux questionnements sur sa pérennité, les gens se rassemblent et discutent. Le paysage devient alors un vecteur de lien social. On remarque tout de même la nécessité d’un changement des modes de pensées autour de la conservation de ses formes anciennes pour permettre de conserver certaines formes paysagères tout en laissant une certaine liberté à son évolution. Dans le cadre du programme Regards croisés sur les paysages initié par le Parc Naturel Régional des Mont d’Ardèche et à la demande de l’association Sur le sentier des Lauzes, Gilles Clément a été invité à réfléchir sur la déprise agricole. Les habitants ne savaient ni comment définir, ni comment gérer les paysages qu’ils voyaient se modifier autour d’eux. Ils ont alors compris l’environnement qui les entoure grâce aux notions établies par Gilles Clément dans ses écrits. Tout d’abord avec le terme de tiers paysage qui qualifie l’ensemble des « espaces délaissés »30 produits par l’homme. Ce sont des espaces qui par l’abandon de l’emprise humaine reprennent une vie naturelle et où la biodiversité s’accroit. 30  -Gilles Clément avec Louisa Jones, Une écologie humaniste, Aubanel, France, 2006, p.


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Ils deviennent donc un « réservoir génétique

de la planètes »31 sans doute très utile pour

le futur. Ils sont ainsi vus comme une « nécessité biologique »32, à prendre en compte dans les projets d’urbanisme, de paysage ou d’architecture. Et d’autre part dans l’idée d’un Jardin Planétaire qui relie « la diversité des êtres sur la planète »33 et l’homme en tant que « gestionnaire »34 de cette diversité. Fondé sur un triple constat, celui de la finitude écologique comme prise de conscience de la limite de nos ressources, du brassage planétaire qui définit l’importation et la redistribution des espèces par l’homme amenant parfois à l’anéantissement d’une espèce au profit d’une autre, et de la couverture anthropique qui est le degré de « surveillance »35 de la terre par l’homme. L’association Sur le sentier des Lauzes a alors compris son rôle de jardinier et de garant de la diversité du paysage : «  la finalité du jardin planétaire consiste à chercher comment exploiter la diversité sans la détruire »36.

31  -Gilles Clément avec Louisa Jones, Une écologie humaniste, Aubanel, France, 2006, p. 32  -Idem 33  -Idem 34  -Idem 35  -Idem 36  -Idem


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Dans cet espace délaissé Gilles Clément a préféré ne pas engager une politique de « sauvegarde du patrimoine agricole »37 mais à engendré un espace d’observation des mouvements du paysage. Comme une volonté de montrer qu’il ne peut se figer, qu’il est un élément naturel que l’on ne peut jamais totalement s’approprier. Pour penser le Belvédère des Lichens, il utilise le principe du Jardin en Mouvement qui propose une économie du projet de paysage, en utilisant le moins de moyens possible tout en produisant le plus d’effets possibles et en laissant une part au hasard. Dans le cheminement que doit emprunter le visiteur rien n’est clairement défini au sol mais tout est évoqué grâce à un mur courbe et à une

Fig. 39. « L’entrée du sentier qui même au Belvédère des Lichens. ».

37  -Gilles Clément, Le Belvédère des Lichens, op. cit., p.


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pancarte invitant le visiteur a avancer sur un sentier balisé par de simples piquets. Il peut à tout moment sortir des limites initiales du projet. Il est orienté vers le belvédère sans y être contraint. Plus loin on rencontre un arbre mort qui traverse le chemin, nous forçant à l’enjamber ou le contourner. Cet acte sans doute involontaire rappelle cependant la manière dont Gilles Clément a mis en place son propre jardin à La Vallée en Creuse. Tout comme sur le sentier du Belvédère, un arbre est tombé durant la tempête de l’année 1999, et plutôt que de l’enlever, le paysagiste a préféré le laisser en place et voir comment le jardin évoluerait autour. L’arbre allongé a d’ailleurs continué à pousser sur place, reprenant ainsi une forme verticale...

Fig. 40. « Le Belvédère des Lichens, Gilles Clément, 2007. ».


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Le Belvédère des Lichens est quant à lui tellement minimal qu’il semble toujours avoir été là. Il s’inscrit dans une démarche d’observation et de compréhension du paysage grâce au dialogue qu’entretiennent la vue et les Lichens. Ces différents concepts amènent à réfléchir à une méthode d’inaction pour préserver l’évolution des paysages. Gilles Clément nous invite à faire confiance aux êtres vivants, comme il l’a fait avec son arbre, en maintenant des espaces non gérés. Ce non-agir est optimiste et facilement utilisable autant dans un contexte rural qu’urbain, dans l’espoir que les décideurs acceptent de délaisser volontairement des espaces dans leur ville même si ces lieux sont habituellement mal perçus par la société. Plus que le Jardin en Mouvement, c’est aujourd’hui le paysage en mouvement qui doit être pris en compte. La nature ne nous attend pas pour se modifier, se recréer ou s’étendre. On le remarque à l’échelle territoriale, avec le recouvrement des terrasses en Ardèche qui ne sont maintenant perceptibles que lorsque nous marchons dans le paysage, mais aussi à l’échelle animale où l’on remarque que les animaux n’empruntent pas les traces faites par l’homme.


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On se rend compte que le belvédère devient un espace didactique , interrogeant sur le paysage et sa reconversion ou sa conservation . Les espaces du paysage se modifient et arrivent parfois à se démarquer de leur représentation. Ici le paysage en terrasses est présent sans pour autant être celui d’un cliché de magazine.

Fig. 41. « Le pont

Le paysage est aussi un espace culturel construit par l’agriculture et l’art. Il revêt une importance patrimoniale propres aux différents pays et confère une identité paysagère à un lieu. Il est le « bien culturel commun d’une nation »38. En cela il mérite une attention particulière, une classification et une représentation pour notre devoir de mémoire. Les nouvelles constructions qui peuplent maintenant le paysage comme les lignes à haute tension, les autoroutes, les lotissements, les éoliennes, etc., représentent aujourd’hui « dévastations du des paysage » pour reprendre les mots de Michel Péna. Cependant on trouve de de Millau. » nombreux contre exemple comme le viaduc de Garabit ou 38  -Michel Péna, Jouer, jouir du paysage, Ante Prima, Barcelone, 2016, p. 141


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Fig. 42. « Le pont

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encore le viaduc de Millau qui malgré leur transformation radicale du paysage ne sont pas perçus comme des pollutions visuelles alors qu’ils se trouvent dans des régions présentant des qualités paysagères extraordinaires. Le pont de de Garabit. » Millau a effectivement été décrié à ses débuts mais il est aujourd’hui perçu comme un ouvrage d’art et tout comme son aïeul de Garabit, il est devenu l’identité paysagère du lieu qu’il traverse. Ainsi une gêne visuelle pour certains, peut devenir pour d’autres un vecteur de poésie et de beauté comme j’ai aussi pu le ressentir avec la trace des lignes à haute tension, sur le Sentier des Lauzes. Les paysages se modifient en permanence par la nature et par la construction, par l’agriculture mais aussi par l’artialisation de la nature : L’art constitue le véritable médiateur, le « méta » de la métaphysique paysagère. La perception, historique et culturelle, de tous nos paysages — campagne, montagne, mer, désert, etc. — ne requiert aucune intervention mystique (comme s’ils descendaient du ciel) ou mystérieuse (comme s’ils montaient du sol), elle s’opère selon ce que je nomme, en reprenant


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un mot de Montaigne, une « artialisation ».39

On remarque que l’art des jardins et de l’aménagement paysager a suivi les différentes modes et les différents courants de pensée rattachant l’art et la nature. Il est « le résultat hautement artificiel,

non-naturel, d’une culture qui redéfinit perpétuellement sa relation avec la nature. »40. Chaque période picturale

correspond ainsi à un type d’aménagement paysager. Les jardins à la française très ordonnés et basés sur des contraintes architecturales comme ceux de Versailles, sont contemporains de Nicolas Poussin ou Jean Antoine Watteau. Et les jardins à l’anglaise ou jardins pittoresques pour lesquels les différents points de vues aménagés devaient représenter la nature sauvage tout en étant parfaitement calculés, appartiennent à la période romantique de la peinture, avec des artistes comme Caspar David Friedrich, qui proposent une vision grandiose de la nature. La vision du paysage à donc toujours était guidée par des changements culturels et picturaux. Michael Jacob parle de cette diffusion à l’infini des images de sites remarquables en utilisant le terme d’omnipaysage. 39  -Alain Roger, Court traité du paysage, Paris, Gallimard, 1997, p. 10 40  -Michael Jakob, Le paysage, op. cit., p. 30


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Fig. 43. 2009. «

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Aujourd’hui ce n’est plus la peinture qui vient modifier notre perception du paysage mais plutôt les images spectaculaires de sites remarquables du bout du monde véhiculées par les publicités, les agences de voyages et nos ordinateurs. A l’heure où les villes s’agrandissent et les campagnes sont toujours LAAC Arkitekten, peu habitées, la volonté de Top of Tyrol ». l’être humain est de venir voir ces paysages spectaculaires promis. Et les belvédères sont placés de façon a montrer ces paysages spectaculaires tels que le public veut les voir. Beaucoup sont construits dans les Alpes par exemple, qui fournissent naturellement un paysage impressionnant. On y trouve des belvédère impressionnants comme celui du sommet du Tyrol (Top of Tyrol) réalisé par LAAC Architectes au dessus du Glacier Stubai. Cette plateforme posée sur la crête, place le marcheur au dessus du vide, à une hauteur vertigineuse pour découvrir le panorama qui s’offre à lui. Mais on voit aussi apparaître depuis quelques années de nombreux festivals d’arts dans la nature. Ces festivals éphémères


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comme par exemple Horizon art dans le Sancy (Auvergne), qui accueille et expose des artistes depuis 10 ans. Cette année un bateau au sommet d’un puy perturbait notre perception de la montagne en Fig. 44. Vincent Chevillon, 2016. la transformant en mer. La « Tentative d’évasion ». perception du paysage en est donc totalement modifiée. Après de nombreux courants artistiques ayant associés l’art à la nature comme le land-art, cette tendance donne une nouvelle dimension à l’artialisation. Le visiteur ne va plus voir la nature comme une œuvre d’art mais va dans la nature pour voir des œuvres d’art. La vision actuelle du paysage ne se résume donc pas au nouvelles technologies et aux publicités de voyages mais elle se construit aussi au travers de ces micros organisations qui prônent une certaine harmonie entre le culturel et le naturel sans pour autant basculer dans le pittoresque.

La question de la patrimonialisation et de la représentation du paysage est donc sujette à controverses. A chaque période de l’histoire, le paysage a eu une image et une évocation différente. L’homme regarde toujours le paysage au travers d’une culture,


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différant selon le temps et la contrée. Aujourd’hui en Europe et sans doute dans tout le monde occidental, le paysage de rêve est celui que nous montre la publicité et les agences Fig. 45. Paysage de carte postale. de voyages. Les images de paysages idéalisés comme les cocotiers sur fond de sable blanc et la haute montagne qui restent encore peu manipulés par l’homme, côtoient les images d’un paysage pittoresque culturé qui n’est pas une nature vierge mais une nature modifiée par l’homme à des fins utilitaire. Il reste donc encore à définir une certaine éthique du paysage, encore inexistante aujourd’hui. Jusqu’où peut-on aller dans la modification des espaces paysagers et jusqu’où peut-on les protéger sans pour autant confondre le paysage avec l’environnement ?


Fig.46. « Le Belvédère des Lichens, Gilles Clément, 2007. ».


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UN BELVEDERE PAS COMME LES AUTRES PETIT HISTORIQUE DES BELVEDERES

A la Renaissance, alors que le mot paysage commence à faire son apparition, émergent des petites architectures dont la seule fonction est de montrer une vue de ce paysage : les belvédères. Avant que ces structures voient le jour, des architectures permettant d’observer une large bande de territoire existaient mais ne servaient pas à des fins d’amusement ou de décors, ces constructions étaient les tours de garde utilisées pour protéger et surveiller, depuis un point haut. Avec la perte de sa fonction défensive, la tour devient une des premières formes de belvédère. Elle vient peupler les parcs privés et devient un moyen de stimuler la curiosité des visiteurs en canalisant la vue sur des paysages.

Fig.47. Un des belvédères à Halberstadt..

Construit en 1782, le belvédère du parc paysager de Spieglsberge à Halberstadt est une petite tour qui fait esthétiquement référence à une ruine. Cette esthétique de la ruine devient récurrente


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en Europe. La tour, autrefois utile à la protection, devient folie architecturale, une architecture d’agrément à l’intérieur des parcs. Ces nouvelles constructions sont alors déjà un moteur du tourisme européen. Avec cette nouvelle tendance différentes formes de belvédères apparaissent, notamment lorsque les conditions d’emplacement différent, par exemple quand l’altitude n’est pas nécessaire pour découvrir le paysage, ils deviennent des passages ou couloirs qui s’ouvrent sur un point de vue. C’est le cas du belvédère des jardins du château de Schwetzingen. Cette intervention est un passage obscur qui attire l’oeil grâce au point lumineux du paysage. Mais ce belvédère est un peu plus qu’une vue cadrée, c’est en fait un trompe l’oeil, une fresque habilement peinte qui est pleinement éclairée par la lumière du jour. Fig. 48. Le Belvédère du chateau de Schwetzingen. Plus qu’une construction ce kiosque ou belvédère est une véritable œuvre d’art. On remarque que même à cette époque, les belvédères deviennent une excuse dans la réalisation de formes variées mais aussi de dispositifs proposant tous une nouvelle vision du paysage. Le belvédère devient un incontournable des jardins du XVIIIe siècle.


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La fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle voient apparaître la construction et la théorisation des différents dispositifs de vision et de surveillance comme le panoptique de Jeremy Bentham ainsi que les panoramas. Fig. 49. « Le panoptique de Bentham. » Tous ces dispositifs de vision proposent des nouvelles façons de comprendre ce qui nous entoure. Cet intérêt grandissant pour la vue, fait du XIXe siècle la période la plus créative dans la production de belvédères. Ils commencent à sortir des jardins pour prendre place dans des lieux touristiques, notamment en montagne dans les villes thermales. La fin du siècle voit de nouveaux matériaux se développer, ce qui accroit l’intérêt des belvédères en tant qu’espace de liberté architecturale. C’est d’ailleurs en 1889 que se construit le plus connu des belvédères : la Tour Eiffel qui incarnait à l’époque l’avancée technologique de la France dans l’utilisation du fer. Au XXe siècle, la tendance pour les belvédères diminue, elle est même décriée notamment par l’architecte Paul SchultzeNaumburg :   Les tours d’observation, en effet! Elles


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constituent un mauvais chapitre dans l’histoire de la construction de nos paysages. On ne doit nullement affirmer qu’une tour de guet peut représenter un enrichissement, si elle apparaît au bon endroit avec la bonne forme. Ces tours qui s’étalent partout sur nos montagnes comme des mauvaises herbes ... Ces formes maladives [...] ont maintenant défiguré la terre partout, rendant ses points les plus visibles les plus laids. »41.

La construction de ces dispositifs de vision diminue donc considérablement, sans pour autant disparaître. Aujourd’hui nous avons de nouveau affaire à un intérêt évident pour le paysage, même si le terme a évolué vers des notions comme le paysage sonore ou le paysage urbain, c’est encore le paysage de la nature qui provoque le plus d’engouement. Il devient en effet de plus en plus rare, et en danger par la croissance des villes. Les projets de protection des paysages 41  -S am n°11, Lookout. Architecture with a view, 2013, p. 8 : « Lookout towers indeed ! They constitute a bad chapter in the story of our shaping of the landscape. It should not, by any means, be asserted that a lookout tower cannot also represent an enrichment, if it appears in the right place with the right form. The tower-weeds that sprawl all over our mountains today... These sickly forms […] have now disfigured the land everywhre  , making its most visible points the ugliest. »


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et les belvédères se développent pour en favoriser la visibilité et engager une réflexion à propos de ce qui nous entoure. En conséquence un certain tourisme du paysage pousse les voyageurs autour du monde pour engranger le plus de paysageimage possible. On se demande d’ailleurs aujourd’hui si le nombre toujours plus important de belvédères produit un tourisme plus important ou si le tourisme nous fait produire plus de belvédères... D’un point de vue technique, ces petites constructions sont de plus en plus éclectiques et on trouve maintenant des constructions de toutes formes et de tous matériaux. Par leur diversité, de nombreux corps de métiers s’essayent à produire ce type d’architecture, et aux architectes s’ajoutent des artistes, des ingénieurs, des paysagistes ... Le Belvédère des Lichens pensé par Gilles Clément fait suite à cette courte histoire des belvédères. En tant que paysagiste et théoricien il apporte un regard particulier sur le paysage qu’il donne à voir et à ressentir, mais aussi sur la forme que prend sa construction.


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REGARDS Pour comprendre comment Gilles Clément intègre son intervention dans le paysage des Monts d’Ardèche et sa place dans la production actuelle des belvédères, je reprendrai la définition utilisée en introduction : « Petit pavillon construit

au sommet d’un édifice, d’où l’on peut contempler le paysage. » ou encore « Lieu élevé offrant une vue dégagée. » . Cette petite architecture élève notre corps afin de capter la vue qui nous entoure. Il induit une position et un regard particulier qui va orienter notre perception du panorama. Le belvédère est donc généralement un dispositif de vision complexe qui modifie notre façon de regarder le paysage : Regarder ce n’est pas simplement voir. C’est voir en fonction d’une méthode, c’est-à-dire d’un ensemble de règles et d’une volonté. Regarder est une manière de discipliner la vision naturelle ou du moins de l’orienter, et de lui donner des objets, une aire d’application, des principes. Autrement dit, l’acte de regarder n’est pas naturel, il exprime les catégories intellectuelles, les intentions sociales et les enjeux politiques propres à une culture.42

42  -Laurence Madeline et Jean-Roch Bouiller (sous la direction de), J’aime les panoramas, Flammarion, Barcelone, 2015, p. 58


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Regarder au travers d’un belvédère implique le fait de regarder au travers des yeux de quelqu’un d’autre. Avec le Belvédère des Lichens, l’intervention architecturale est quasiment inexistante, limitée à trois simples platelages de bois, tous différents. Contrairement aux premières constructions de belvédères, il n’y a pas de lieu clos ou de tour permettant d’identifier un espace fermé. Il est un lieu élevé d’où s’étend une large vue sur le territoire des Monts d’Ardèche. Avec ce belvédère, Gilles Clément nous propose une vision où l’on se positionne à l’intérieur du paysage. Le Belvédère des Lichens nous offre un espace de réflexion qui inclut l’homme au sein de la nature. Si certains belvédères sont, comme celui de Gilles Clément ouverts sur un grand panorama, d’autres se focalisent sur des zones cadrées du paysage, sélectionnant ainsi l’espace à regarder. L’installation de HausRucker-Co à Rahmenbau, Kassel en 1977 ajoute un cadre à la vue du château, le paysage reprend alors sa première fonction d’image. L’intervention nous pousse Fig. 50. Haus Rucker Co, « Rahmenbau.» à regarder le paysage à la manière d’un tableau


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dans une galerie. Cette installation à d’ailleurs été réalisée par des artistes qui viennent cadrer le paysage grâce à deux cadres superposés. Cette intervention nous montre que malgré l’absence d’une peinture de paysage particulière à notre époque, l’expérience du paysage est encore marquée par son histoire et notamment sa construction picturale. Plus récemment d’autres architectes ont choisi de cadrer le paysage comme dans les kiosques présents dans le projet d’aménagement du Cap de Creus réalisé par le bureau d’étude de Marti Franch entre 2005 et 2010. Fig. 51. EMF, 2010, « Tudela Culip restoration project ». Situé sur un ancien site du Club Med, l’aménagement comprend des chemins et des espaces de pauses où l’architecture cadre la vue de ce lieu où les Pyrénées se jettent dans la mer dans des formes géologiques surprenantes. Cette façon de montrer le paysage crée une certaine distance entre celuici et le regardeur. Le paysage devient un spectacle plutôt qu’un espace à contempler et comprendre. La relation entre les deux devient moins intime que dans le cas du Belvédère des Lichens ou le corps est mis à contribution dans la découverte du lieu. Cependant dans le cas du Cap Creus, l’architecture est aussi assez minimale


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et permet ainsi de s’intéresser plutôt au paysage qu’à la construction réalisée. Dans les nouvelles constructions de belvédères, il devient rare de trouver des lieux conçus principalement pour comprendre le paysage. Au lieu de cela, cette pratique semble avoir évolué dans le sens de la folie architecturale en devenant un espace de liberté dans l’invention de formes et l’utilisation de matériaux divers. La particularité du Belvédère des Lichens à propos du regard n’est pas la volonté de laisser libre l’oeil du visiteur mais plutôt le type de regard qu’il incite.

FORMES

Fig. 52. Planche 116 du Traité de la composition des Jardins, 1839.

Dans le Traité de la composition et de l’ornement des Jardins, écrit en 1839, on retrouve la description et les exemples de ce que doivent être les belvédères dans les jardins et les parcs. Il nous parle de deux types de belvédères — qu’il appelle parfois « kiosques ». Les premiers permettent d’atteindre une position élevée pour accéder


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à la vue caché par un obstacle visuel, grâce à « une petite tour renfermant

un escalier par lequel on monte dans la lanterne plus ou moins élégante qui en couronne le sommet. »43. Les autres

permettent de positionner le corps et le regard sans particulièrement nécessiter l’élévation : Il ne s’agit plus d’élever le spectateur pour lui faire apercevoir l’objet intéressant, mais seulement de le changer de position, et de lui donner la facilité de se placer dans un lieu où il n’aurait pu arriver si on ne lui en avait ménagé la facilité.44

Avec le temps la fonction des belvédères n’a pas vraiment évolué. Ils sont effectivement là pour faciliter le regard sur le paysage. Cependant les formes ont énormément évoluées vers un mélange éclectique. Dans le cas des belvédères pensés par des architectes, les nouvelles constructions semblent être devenues des folies architecturales leur servant de terrains de jeux où ils laissent libre court à leur créativité. L’utilisation des belvédères comme espace de liberté pour 43  -raité de la composition et de l’ornement des Jardins, Audot, Editeur du Bon Jardinier, Paris, 1839, p.210 44  -raité de la composition et de l’ornement des Jardins, op. cit., p.210


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l’architecture a généré des formes diverses qui viennent questionner notre rapport au paysage a travers l’oeil de leurs concepteurs. De nos jours la tendance architecturale semble être aux formes complexes et spectaculaires qui invitent aux sensations fortes en nous confrontant à la nature. J’ai déjà cité le belvédère (Top of Tyrol) réalisé par LAAC Architectes au dessus du Glacier Stubai, parfait exemple de l’expérience spectaculaire du paysage. Fig. 53. Terrain:Loenhart&Mayr, « Murturm ». Cette installation, qui est elle aussi une simple plateforme, occupe une position vertigineuse au dessus du vide et n’est pas accessible à tous par sa situation, en haut d’une montagne. Dans d’autres cas comme le Murturm de l’agence Terrain:Loenhart&Mayr en Autriche on se demande si l’intérêt de la construction est toujours celle du paysage ou bien celle de la structure ellemême, car elle produit un édifice imposant dans espace encore naturel. Au milieu de ces espaces impressionnants, le Belvédère des Lichens est une exception.Il se différencie par une


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quasi absence d’architecture. Il entretien une ambiguïté avec le paysage dans le sens ou l’on peut parfois se demander si l’espace est resté à l’état naturel ou si il a été aménagé. Dans ce lieu l’observateur est amené à regarder dans une direction mais il n’est ni contraint par le cadrage que peut fournir une architecture plus complexe, ni par un trop plein de sentiment et de sensations qu’induirait un belvédère plus saisissant. Cependant le Belvédère des Lichens est lui aussi conçu à des fins touristiques car élaboré à l’occasion de l’ouverture du Sentier des lauzes et dans une volonté de requalification culturelle. Il n’a pourtant pas une vocation d’attraction touristique, de manège à sensations fortes. Gilles Clément oublie la posture romantique du surplomb pour ancrer l’Homme dans un paysage qu’il a construit et qui continue à vivre. Les différents types d’architecture de belvédère semblent venir de la diversité de culture des corps de métiers qui les conçoivent. Ainsi on remarque que les ingénieurs produisent généralement des structures très complexes alors que les architectes imaginent des constructions plus imposantes, et les paysagistes ont une approche plus proche de la nature pour de ce type de projet comme on le remarque avec le Belvédère des Lichens.


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Autour des architectes, des paysagistes, des artistes ou des ingénieurs, différentes formes architecturales se sont développées, de la tour à la plateforme ouvrant sur un panorama. Malgré l’intérêt architectural et structurel que ces constructions présentent, elles semblent avoir été construites pour faire venir un tourisme de plus en plus important. Ce développement touristique de masse se traduit par exemple par l’apparition de l’onglet « tourist routes » sur le site internet spécialisé en architecture, Divisare qui nous propose une sélection de projets touristiques dont la moitié sont des belvédères.

SENSATIONS

Fig. 54. « Voyageur au dessus d’une mer de nuage »

Si le parcours dans le paysage vient faire appel à nos sens pour nous y intégrer, le belvédère en tant qu’attraction touristique, vient faire appel à des émotions différentes. Une sensation liée à la différence d’échelle entre le paysage et la nature. Ces sensations sont issues, comme pour la construction du paysage, de l’histoire de la peinture. Je remonterai


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donc en 1818, date à laquelle Caspar David Friedrich peint Le Voyageur au dessus d’une mer de nuage. Ce tableau romantique nous montre un homme, debout, au sommet d’une montagne, contemplant le paysage qui s’offre à lui. Cette image est le paroxysme de la vision romantique du paysage. L’homme seul face à la nature grandiose affirme lui même sa puissance en ayant gravit des montagnes. Mais aussi sa faiblesse face à cette nature qui reste plus puissante que lui. Dans d’autres tableaux de Friedrich, l’homme est un point minuscule dans le paysage. Le corps se perd au milieu de la nature. Dans les deux types de construction du tableau, l’image de l’homme au milieu de la nature fait appel à des sentiments forts. Elle nous montre la volonté de l’époque de se rendre « maitres et possesseurs de la nature » (René Descartes, Discours de la méthode, 1637). Cette impression de nature est celle du sentiment océanique de Romain Rolland et Sigmund Freud. Une sensation double qui mêle l’hyperpuissance et l’humilité que l’on peut ressentir face à un grand paysage, à un panorama.

« L’aspiration au panorama porte donc en elle ces deux impressions : celle romantique, d’une perception du monde auquel on veut appartenir au point de s’y évanouir ; celle naturaliste, d’un univers maîtrisé et connu dont on veut s’emparer. » nous disent Jean


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Roch Bouiller et Laurence Madeline dans le catalogue de l’exposition J’aime les panoramas qui a pris place au MUCEM à Marseille du 4 novembre 2015 au 29 février 2016. Ils y expliquent aussi l’apparition croissante des espaces destinés à la vue par la recherche permanente de ce sentiment par les hommes : Ce même sentiment de puissance, d’accomplissement et de bien être éprouvé à la contemplation d’un panorama se trouve associé aussi à la contemplation de panoramas naturels lorsque l’homme, face au vaste paysage, se sent aspiré par la puissance du Grand Tout au point de ne plus faire qu’un avec ce dernier. La poursuite de cette sensation qualifiée d’océanique par Romain Rolland et Sigmund Freud, se trouve assurément à l’origine des multiples traces d’aménagement de sites élevés, des nombreux belvédères construits et autres points de vue, plus ou moins artificiels, mis à la disposition des regardeurs.45

Pour

ma

part

je

n’ai

pas

éprouvé ce « sentiment océanique » en arrivant au Belvédère des Lichens, alors que je l’ai déjà ressenti lors d’ascensions, où l’arrivée au sommet me procure un si grand plaisir que j’en oublie la douleur physique endurée. 45  -Laurence Madeline et Jean-Roch Bouiller (sous la direction de), J’aime les panoramas, Flammarion ,Barcelone, 2015, p. 14


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Sentiment que Pétrarque avait pu déjà ressentir lors de l’ascension du Mont Ventoux qui « tout d’abord frappé du souffle

inaccoutumé de l’air et de la vaste étendue du spectacle, […] restai(s) immobile de stupeur. »46, avant d’adopter

un état méditatif où il pense à sa vie et en oublie le paysage. C’est en fait la marche d’approche qui nous immerge dans le paysage, nous fait ressentir un sentiment d’appartenance. D’autant plus que le Belvédère même s’il se trouve quasiment au sommet d’un petit tertre, n’a pas de vue à 360° et ne surplombe pas les autres montagnes. On se trouve finalement face à face avec les Monts d’Ardèche. Là où le sentiment océanique nous fait ressentir une différence et un manque de communication entre l’homme et la nature, l’expérience du Belvédère des Lichens met en évidence les liens qui nous rapprochent. Le Belvédère des Lichens apporte donc une nouvelle dimension au projet de belvédère. Sa posture naturaliste place l’homme en égal devant la nature et n’exalte pas des sensations romantiques. Il utilise au contraire nos émotions pour nous faire fusionner avec le paysage et nous rendre plus curieux face à lui. Il s’éloigne aussi

46  -Pétrarque, Ascension du Mont Ventoux, op. cit, 1880, p. 22


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de l’historique des belvédères en proposant un espace simple sans une architecture protectrice qui cadre le paysage.


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CONCLUSION

CONCLUSION Au travers de ce mémoire, je voulais comprendre la motivation qui nous emmène à regarder le paysage depuis les belvédères et ainsi en questionner la construction et son influence sur l’expérience que l’on peut faire des paysages. En abordant cette thématique ce n’était plus seulement les belvédères qui étaient interrogés mais tout notre rapport au paysage. J’ai alors évolué autour de trois axes différents qui me semblent indissociables lorsque l’on parle de l’expérience du belvédère. Premièrement c’est l’aspect sensoriel de l’expérience du paysage grâce à l’accès au belvédère auquel je me suis intéressée. Il nous fait comprendre l’impact qu’à notre environnement sur nos sensations et nos émotions. En traversant le paysage, la mobilisation du corps nous permet de mieux nous fondre avec lui en activant nos cinq sens. Dans la pratique architecturale et paysagère du belvédère cette expérimentation sensorielle est parfois utilisé pour nous permettre de nous faire sortir de notre quotidien et ainsi mieux comprendre et contempler le paysage qui s’ouvre à nous. L’espace de transition doit servir à dissocier le monde de tout les jours et celui du panorama, sinon il y a peut de chance que nous arrivions à la perception d’un paysage dit authentique,


CONCLUSION

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et l’expérience que nous en avons reste bloquée sur l’image-paysage proposée par la société actuelle. Le facteur sensation est donc un élément non négligeable du belvédère. Dans un second temps c’est le paysage en tant qu’entité vivante qui m’a interpellé, car le belvédère est une architecture statique au milieu des paysages qui changent. Avec le Belvédère des Lichens, cette dimension du paysage est particulièrement mise en avant par Gilles Clément mais aussi par Christian Lapie. Au travers de leurs interventions, c’est la vie et les mouvements du paysages qu’ils interrogent. C’est ainsi que s’est posé la question de la patrimonialisation du paysage, qui me semble aujourd’hui encore difficile à cerner et à mettre en place. Comment peut-on mettre des règles sur un paysage en perpétuelle mutation ? Mais surtout comment un territoire doit il évoluer et comment le requalifier sans pour autant en modifier totalement l’identité ? Le belvédère est ici utilisé pour faciliter la prise de conscience des enjeux du paysage et de ses modifications. L’architecture et l’aménagement du paysage peuvent devenir vecteur de médiation des questions du paysage et profiter de son engouement touristique pour véhiculer des messages et une compréhension des enjeux


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autant lieu.

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patrimoniaux

CONCLUSION

qu’écologiques

d’un

Pour le troisième axe, j’ai voulu aborder l’architecture du belvédère et son identité de dispositif de vision. Dans cette partie on se rend compte de l’infinie possibilité architecturale que propose le belvédère, ce qui peut être un atout dans la mise en valeur d’un lieu ou un abus dans le cas où le concepteur se focalise sur son esthétique. C’est aussi grâce à sa forme architecturale que le belvédère va induire un positionnement du corps du regardeur et ainsi influer sur ses sentiments et sensations face au paysage. Au delà de l’esthétique c’est l’éthique du projet architectural qui est mis en cause. Jusqu’où peut-on aller dans la forme lorsqu’elle s’insère dans le paysage ? Et combien de belvédères seront fait avant que l’on décident qu’ils prennent trop de place dans le paysage ? Les belvédères aussi insignifiants qu’ils sont, portent en eux des questionnements complexes sur le paysage et invitent finalement à une réflexion plus poussée sur ce que l’on voit. Ils nous invitent à prendre le temps de regarder autour de nous mais toujours sous l’influence de celui qui l’a conçu. Aujourd’hui ces


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architectures font partie d’un certaine mode architecturale et émergent partout dans le monde. Mais sont ils à décrier, à encourager ou doivent-ils seulement être construit de façon raisonnée ? Face à ces questionnements dus aux belvédères, parler d’eux s’est révélé plus complexe que je ne le pensais. En interrogeant ces architectures et le rôle de leur implantation dans nos paysages ce sont des problématiques bien plus grandes qui sont apparues. Tout d’abord celle de leur nombre croissant et de leur influence touristique. Même si l’attraction qu’ils suscitent peut être un bienfait économique pour des espaces parfois reculés, il arrive que l’affluence que le tourisme amène empêche une correcte appréciation du lieu et donc qu’il n’y ait pas un réel échange entre le visiteur et le paysage voir que le paysage en soit endommagé. Si l’on part du principe que les paysages bougent et que leur modification n’est pas un problème, la mise en place de ses points aide à cette nouvelle vague de paysage. Mais si on les construit dans un paysage que l’on veut figer dans le temps — ce qui est généralement le cas puisque l’on donne à voir une image-paysage — cela devient une équation compliqué...


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CONCLUSION

Une autre problématique montrer par le projet du Belvédère des Lichens est celle de la revalorisation d’espaces liés à l’abandon de l’homme. Comment penser à ces lieux en mutations ? Doit-on influencer leur développement ou doit-on laisser faire la nature ? Mais surtout qui pense à ces lieux et en valorise le paysage ? La vallée de la Drobie a l’association Sur le sentier des Lauzes mais toutes les régions n’ont pas la chance d’avoir des personnes impliquées dans la vie de leur paysage. Je ne sais pas quel est l’avenir de l’association. Ils ont cette année perdus les subventions de la région qui juge surement cette initiative locale trop locale. Ce sont cependant eux qui font vivre ces espaces. Mais que devient une association qui invite des artistes à résider sans subvention? Comment peuvent -ils encore entretenir les espaces qu’ils ont mis en place et acceuillir dignement les personnes en résidence sans aide?Aujourd’hui c’est la question de la revalorisation de ces espaces oubliés qui se pose. Comment requalifier un paysage?


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TABLE DES ILLUSTRATIONS

TABLE DES ILLUSTRATIONS Fig. 1. Dubois, Hervé. 08/2016. « L’atelier refuge ». Photo. p. 7. Fig. 2. Dubois, Hervé. 08/2016. « Le sentier des Lauzes. ». Photo. p. 8. Fig.3. Dubois, Clémence. 08/2016. « Chemin et muret en pierre non loin de SaintMélany. ». Photo. p 8. Fig. 4. Dubois, Clémence. 08/2016. « Le Silence des Lauzes, Christian Lapie ». Photo. p.12. Fig. 5. Dubois, Clémence. 08/2016. « Pour aller au belvédère des Lichens. ». Photo p. 14. Fig. 6. Dubois, Clémence. 08/2016. « La sente. ». Photo. p.14. Fig. 7. Dubois, Clémence. 08/2016. « L’arbre mort sur le chemin. ». Photo. p.16. Fig. 8. Dubois, Clémence. 08/2016. « Bruyères et genêts. ». Photo. p. 17. Fig. 9. Dubois, Clémence. 08/2016. « Arrivée sur le Belvédère des Lichens.». Photo. p. 17. Fig.10. Dubois, Clémence. 08/2016. « Le Belvédère des Lichens 1.». Photo. p. 19. Fig.11. Dubois, Clémence. 08/2016. « Le Belvédère des Lichens 2.». Photo. p. 20. Fig. 12. Dubois, Clémence. 08/2016. « Le paysage face au belvédère.». Photo. p. 21. Fig. 13. Dubois, Clémence. 08/2016. « Le belvédère et son paysage. ». Photo. p. 23. Fig. 14. Dubois, Clémence. 08/2016. « Le belvédère des Lichens 3. ». Photo. p. 24. Fig. 16. Dubois, Clémence. 08/2016. « Les planches abandonnées vers le belvédère. ». Photo. p.24. Fig. 16. Dubois, Clémence. 08/2016. « La vue opposée au belvédère.». Photo. p. 25. Fig. 17. Akio Suzuki, 2007,« Oto Date


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», Photo, En ligne In Sur le Sentier des Lauzes: http://surlesentierdeslauzes.fr/ les-oeuvres/toutes-les-oeuvres/.Un Oto Date.. p. 33. Fig.18. Lapie Christian, 2002, « Silence de Lauze », Photo, En ligne In Sur le Sentier des Lauzes: http://surlesentierdeslauzes. fr/les-oeuvres/toutes-les-oeuvres/.. p. 33. Fig. 19. Cisnero Domingos, 2001,« Paroles de Lauzes. », Photo, En ligne In Sur le Sentier des Lauzes: http:// surlesentierdeslauzes.fr/les-oeuvres/ toutes-les-oeuvres/.. p. 33. Fig. 20. Penone Giuseppe, 2012 « La transcription musicale de la structure des arbres.», Photo, En ligne In Sur le Sentier des Lauzes: http://surlesentierdeslauzes. fr/les-oeuvres/toutes-les-oeuvres/.. p. 33. Fig. 21. « L’atelier refuge », Photo, En ligne In Sur le Sentier des Lauzes: http:// surlesentierdeslauzes.fr/atelier-refuge/ projet-artistique/.. p. 34. Fig. 22. Claude Lorrain. « Paysage avec Enée à Délos (1672) », Tableau En ligne In http://www.rivagedeboheme.fr/pages/arts/ art-du-paysage/le-paysage-au-17e-siecle. html. p. 35. Fig.23. Le Mont Blanc. En ligne In : http://www.massif-mont-blanc.com. p. 36. Fig. 24. « Les terrasses », Photo, En ligne In Ardèche-guide: http://www.ardecheguide.com/lieux-de-visites/musees-sites/ les-terrasses-259633. p. 36. Fig. 25. Dubois, Clémence. 08/2016. « Le silences des Lauzes, Christian Lapie, 2002 ». Photo. p. 42-43.


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Fig.26. Dubois, Clémence. 08/2016. « La piste du Sentier des lauzes. ». Photo. p. 48. Fig. 27. Dubois, Clémence. 08/2016. « Le sentier dans la yeuseraie. ». Photo. p. 52. Fig. 28. Garnier Jules, entre 1880 et 1890, « Panorama de Constantinople », En ligne In http://utpictura18.univ-montp3. fr/GenerateurNotice.php?numnotice=A4704.. p. 53. Fig. 29. Dubois, Clémence. 08/2016. « Zoom sur les piquets ». Photo. p. 54. Fig.30. Le panorama de la route D809. p. 55. Fig.31. Dubois, Clémence. 08/2016. « Extraits de textures du belvédère. ». Photo. p. 57. Fig.32. « Un Oto Date. », Photo, En ligne In Sur le Sentier des Lauzes: http:// surlesentierdeslauzes.fr/les-oeuvres/ toutes-les-oeuvres/. p. 59. Fig.33. André Auger, 2007 «Banc de la Reine (Parc Jean-Jacques-Rousseau, Ermenonville) », Photo, En ligne in : http://www.panoramio.com/photo/901324. p. 62. Fig. 34. Les touristes au Puy Mary. En ligne In : http://rigalpaul.e-monsite.com/ album/le-puy-mary.html. p. 66. Fig. 35. Dubois, Clémence. 08/2016. « Un vestige de murêt en face de l’Atelier refuge ». Photo. p. 68-69. Fig. 36. A line made by walking, Richard Long, 1967. p. 71. Fig.37. Dubois, Clémence. 08/2016. « Le silence des Lauzes, Christian Lapie, 2002 ». Photo. p.73. Fig. 38. Dubois, Clémence. 08/2016. « Le


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silence des Lauzes, Christian Lapie, 2002. ». Photo. p. 77. Fig. 39. Dubois, Clémence. 08/2016. « L’entrée du sentier qui même au Belvédère des Lichens. ». Photo. p. 84. Fig. 40. Dubois, Clémence. 08/2016. « Le Belvédère des Lichens, Gilles Clément, 2007. ». Photo. p. 85. Fig. 41. Norman Foster, 2001-2004 « Le pont de Millau. » En ligne In tourismeaveyron : http://www.tourisme-aveyron. com/fr/decouvrir/incontournables/viaducmillau.php.. p. 87. Fig. 42. Eiffel Gustave, 1880-1884 « Le pont de Garabit. » En ligne In : http:// www.garabit-viaduc-eiffel.com. p. 88. Fig. 43. LAAC Arkitekten, 2009. « Top of Tyrol », En ligne In LAAC : http://www. laac.eu/en/projects/top-tyrol. p. 90. Fig. 44. Vincent Chevillon, 2016. « Tentative d’évasion », En ligne In HorizonsSancy : http://www.horizons-sancy.com/ oeuvres2016/tentative-evasion. p. 90. Fig. 45. Paysage de carte postale.. p. 91. Fig. 46. Dubois, Clémence. 08/2016. « Le Belvédère des Lichens, Gilles Clément, 2007. ». Photo. p. 94-95. Fig.47. Un des belvédères à Halberstadt. p. 97. Fig. 48. Le Belvédère du chateau de Schwetzingen.. p. 98. Fig. 49. « Le panoptique de Bentham. » En ligne In raison publique : http://www. raison-publique.fr/article453.html. p. 98. Fig. 50. Haus Rucker Co, « Rahmenbau.» En ligne In Alfastudio : http://alfalfastudio. com/documenta-art-in-kassel/. p. 103.


Le Belvédère des Lichens

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TABLE DES ILLUSTRATIONS

Fig. 51. EMF, 2010 « Tudela Culip restoration project » En ligne In Alfastudio : http://www.archdaily.com/375876/tudelaculip-restoration-project-emf. p. 104. Fig. 52. Planche 116 du Traité de la composition des Jardins, 1839. En ligne In Google Books : https://books.google.fr/. p. 105. Fig. 53. Terrain:Loenhart&Mayr, « Murturm », En ligne In Subtilitas-site : http://www.subtilitas.site/tagged/stairs/ page/5. p. 107. Fig. 54. Caspar David Friedrich, 1818 « Voyageur au dessus d’une mer de nuage », Huile sur toile, En ligne In Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Romantisme. p. 109.


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Le Belvédère des Lichens

RESUME

LE BELVEDERE DES LICHENS Une expérience sensible des paysages. Résumé:

Les

belvédères

sont

des

architectures

qui existent depuis que le mot paysage existe. Ils ont évolué en même temps que le terme et

ses nombreuses représentations picturales. Le

paysage et les belvédères entretiennent donc un lien fort. Alors que le mot paysage est

aujourd’hui utilisé pour évoquer beaucoup de

chose — paysage urbain, olfactif,....— il est utilisé dans ce mémoire en tant que naturepaysage.

Au travers de l’exemple du Belvédère des Lichens

de Gilles Clément, c’est la dimension sensible

de l’expérience du paysage que je développe dans ce mémoire au travers de trois axes de pensé:

l’expérience sensorielle et l’intégration dans le

paysage,

le

paysage

en

mouvement

et

sa

patrimonialisation, la forme du belvédère et son impact sur notre façon de voir.

Mots Clefs:

belvédère ; paysage ; Le Belvédère des

Lichens ; Gilles Clément ; paysage sensible

Etudiante : Clémence Dubois Directrice d’étude: Frédérique Villemur Master 2 Année 2016 - 2017


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Le Belvédère des Lichens Mémoire  

Le Belvédère des Lichens Mémoire  

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