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Variations

michel lombardo Clair Charpentier

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Jour de grève

Nous cherchions du verre bleu et poli d'embruns, sous les galets la récolte fut d'infimes éclats tachetés. Heureusement, le vent qui écoutait ne le répétera pas. C'était hier, hélas aujourd'hui sur la grève les vagues effacent nos empreintes.

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Jour de l'An

Ici, les visages s'éclairent de fêtes ; lui cherche un sourire important et ses mains restent vides. Encore le vent dehors qui dit : "je sais !" mais à qui le confier ? Les routes qui s'évadent de ses yeux sont lacérées d'ornières.

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Jour du Solstice

La nuit est là si tôt, si vite ; Pourtant, les ténèbres livides vont s'ouvrir sur le rêve. Le vent qui ricane aujourd'hui sans doute un jour prochain murmurera de connivence. Mais les mains orphelines dans les poches se tendent vers un âtre transi.

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Nuit de Noël

Soudain le réveil au milieu de rien ; l'interrupteur se dérobe, refuse la lumière. La neige embrasée par le vent pare les vitres froides de grands cœurs impassibles. Plus de bruit, plus d'étoile, plus de pas sur la route : offrande de néant.

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Jour de visite

Les bruits se prolongent et se perdent ; Regard figé sur le néant sans issue, immobile, le corps se dépose. Le souffle est absent sous le drap trop tendu : immobile, le corps se repose. Subitement mais sans surprise, le corps las des fêtes s'est séparé de lui-même.

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Jour de repos

Posé sans équilibre sur un banc du jardin, le soleil pétrit ses mains ridées. Le vent qui a cessé garde pour les jours sombres ses confidences... C'est un matin d'hiver, clair pénétrant comme un matin d'hiver.

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Dernier jour Des contours se prÊcisent, un regard s'illumine : sur des lèvres, invisible, un sourire. C'est demain qui s'approche, plus clair chaque seconde mais moins de temps pour rire. Des regrets pour quoi faire ? Les souvenirs sans ombre pèsent sur l'avenir.

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Aube du premier jour

Les ĂŠtoiles qui bruissent dessinent un avenir sans signe et sans relief.

Seul le ciel qui les offre, infinies comme une caresse, rĂŞve encore de la nuit et frissonne. Il est temps de s'ouvrir, accueillir cette main.

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Nuit sans lune

Pas de vent, pas d'orage, rien n'affleure Ă la conscience cette nuit.

L'esprit se vide et se consomme : personne n'est venu changer la lampe et la lumière a fuit. Tendre la main n'est pas facile pourtant ce n'est qu'un geste futile et sans consÊquence.

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Jour de Mistral

Le vent se cabre dans les pins, les nuages torturés s'enfuient dans le vacarme et la fureur. Décidément l'hiver qui s'agrippe aux volets se moque des saisons. Mais qui es-tu, toi qu'une larme incommode pour te plaindre du froid ?

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Jour de doute

Combien pèse un sourire ? Plus léger qu'un duvet, solide comme un serment ? Que vaut cette caresse encore retenue ? Désinvolte ou farouche ? Les jours remplis d'absence sont des jours méprisables.

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Un jour

De baisers qui s'épient leurs bouches sont avides et restent orphelines. Leurs pas aspirent à leur peau, leurs pores à leurs mains et leurs voix à leur son. Il sera une fois, peut-être, où l'aube d'un jour poindra sur une confusion.

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Hier Il s'agit à présent d'oublier oublier le rythme et les phrases décorés et poser sur ta joue un mot un seul mot en forme de baiser Ce mot qu'il faut comprendre comme une seule seconde perdue au milieu de l'éternité des mots te peindrait mieux que toutes les histoires qu'ont pu se raconter les hommes Ils étaient tous frileux serrés autour de la chaleur d'un feu ils écoutaient des sons qui fardaient la couardise en courage la bassesse en grandeur ils n'étaient qu'eux prostrés sur eux-mêmes à se penser des dieux pauvres fourmis Mais les mots ont changé le profil des roches et des forêts ont détourné les fleuves et lacéré le ciel Or dans ces mots trompeurs rassemblés en troupeau dans les millions de pages dans les millions de livres il en est un, un seul, qui te ressemble et te décrive un seul qui t'appartienne qui au fond de tes yeux déjà est une légende qui sur ta peau sourit de la joie du frisson Ce mot sans expression blanc comme l'aube lisse comme la plage plissé comme le désert ce mot qu'on ne peut dire parce qu'il n'existe pas, pas encore je peux le prononcer parce que d'un geste de toi j'ai acquis la conscience je le crierai enfin au nez des galaxies et je dirai : demain ! Mais ces deux mains qui s'ouvrent souffrent de vacuité et du doute car personne ni toi ne dompte l'avenir.

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Aujourd'hui

Quelle porte entrouvre sa lumière contre d'obscures saisons passées ? Une porte, une raie de poussière et un grincement long de porte qu'on pousse. Ou qui se meut seule d'un désir de naître. A l'assaut des murs sales et des plafonds réduits aux couleurs sans âme, prenant les ombres en otages, un chuintement grave de lumière indécise crépite dans la pièce nue ! contourne les objets de caresses soudain brutales ! prolonge sur un miroir son silence soudain lui aussi ! Une porte, sur le dedans peuplé, du néant qui pourtant brille de connivence. Et les objets figés semblent retenir l'ombre qui se détache d'eux comme si elle craignait de devoir prendre forme. Quelle porte aussi ose sa lumière contre ce froid voulu ? Une main sur la porte du néant venue force sur la poignée et domine la lumière. Au bout de la main un sourire a fait danser la poussière.

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et demain

Une voix, sans relief, une voix sans timbre et sans relief, une voix qu'on soupçonne à peine, qui se devine à peine tendue, une voix sans corde, sans soutien, un frôlement tout juste, une voix qui te sait, une voix qui se tait, qui se taira désormais.

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Jour des soldes

Aux sources du froid, retenues du don des mains, sur la frange de la solitude, les murailles se dressent encore menaçantes de créneaux et de meurtrières. Il a fallu passer des déserts comme des ponts branlants, avec la peur au front de ne plus avancer. Les rives étaient sèches mais la transpiration pourtant qui souillait tous les mots, fouillait les peaux brûlées. Il a fallu offrir sa gorge comme une soumission aux lames et aux mots. Mais trembler fut impossible et sage. Il a fallu gravir des cols et d'abruptes ravines sans le soutien de mains qui de toutes façons se seraient dérobées. Les souvenirs aussi n'apportaient que peu d'espoir. Il a fallu se pencher au dessus des falaises jusqu'au bord des vertiges, les entrailles meurtries, les tripes visqueuses, Plusieurs fois, tant de fois, jusqu'à ce que le gosier s'habitue du goût de la bile. Les yeux étaient aveugles du moindre soleil. Il a fallu attendre et vieillir, filtrer la poudre du grand sablier et en connaître chaque grain puis se creuser de rides, Pour que finalement ces murailles ne paraissent plus si menaçantes et que sans vaincre la peur finalement elle soit contenue. Mais elle est là qui attend, visible et reconnaissable maintenant, assise sur la dernière borne et sa faux affûtée, prête à lever son visage.

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