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Cindy Attuil

corps accord

nouveau regard sur la santĂŠ


Corps Accord Nouveau regard sur la santé

Cindy Attuil DSAA Créateur-Concepteur mention Graphisme ENSAAMA Olivier de Serres


Sommaire

Introduction

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Partie 1 Une approche holistique du corps 1. Vers une prise de conscience du corps Un corps distinct de l’esprit, satellisé par les cinq sens Un corps de plus en plus sensible, «je sens donc je suis» Une découverte de possibles pour éprouver son corps Une sollicitation du corps par notre environnement 2. Une remise en cause du système de santé occidental Un rapport médical au corps distancié Une vision du corps complexe et segmentée Des connaissances accessibles aux patients Une course à la rentabilité qui dénature les soins Des actions douteuses lors des essais cliniques 3. Un attrait croissant pour les thérapies non conventionnelles L’émergence des médecines non conventionnelles Un nouveau rapport à son corps et à sa santé La prévention vers une autonomie de sa santé 4. Des visions différentes mais complémentaires Vers une santé intégrative Des stratégies intégratives nationales et mondiales 5. La singularité de la Médecine Traditionnelle Chinoise Des correspondances entre cinq Éléments Un système énergétique régulé Un corps hiérarchisé comme un empire Une place importante à l’observation Une appréhension du quotidien par les signes

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Partie 2 La médecine chinoise : entre réticences et efficience

1. Des réticences multiples

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2. Le pouvoir de l’effet placebo

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3. Des essais cliniques limités

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4. Plus que l’efficacité, une efficience

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Une vision occidentale réductionniste Une diabolisation causée par un héritage monothéiste Une communication douteuse Des dérives sectaires

Un effet relationnel Un effet par définition neutre Un effet placebo efficace Un effet à exploiter pour devenir acteur de sa santé

Une acupuncture reconnue mais contrôlée Des pratiques orientales peu adaptées à un système d’évaluation occidental Une pharmacopée chinoise confrontée à la rentabilité

Une mise à distance du système d’évaluation occidental Des évaluations basées sur la satisfaction


Partie 3 Initier et sensibiliser à une nouvelle approche de la santé

1. Par la représentation d’un corps empirique

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2. Par l’expérience sensible

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3. Par le système graphique

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4. Par une approche ludique

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5. Vers le projet graphique

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Une représentation réaliste réappropriée Une représentation métaphorique et subjective Une représentation culturelle

Le corps, une surface sensible et interactive Une immersion globale Une sensibilisation narrative : le témoignage

Révéler par la data vision Revisiter la forme pour vulgariser le fond Signifier la complémentarité de deux systèmes opposés

Initier par le jeu de cartes Approfondir par le serious game

Une sensibilisation progressive Un public néophyte Des partenariats institutionnels


Conclusion Annexes

Entretien Sources Remerciements

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Introduction

Depuis toujours, la perception du corps a évolué en même temps que les découvertes qui en ont été faites. On a aujourd’hui pleinement conscience de notre corps. Ce dernier est, en effet, tellement stimulé au quotidien que nous ne comptons plus les divers maux qui le touchent. De l’hypocondrie ? On pourrait s’y méprendre, car les médecines conventionnelles occidentales ne savent pas toujours y faire face. Habituées à soigner et à agir localement, souvent, elles se retrouvent démunies face à un problème relevant d’un contexte plus large que leur spécialités. C’est ici que les médecines non conventionnelles interviennent. Reposant sur une vision holistique, elles perçoivent la santé comme un sentiment de bien-être complet tant physique, social que mental. Elles agissent globalement et préfèrent ainsi la prévention à la guérison. D’autre part, le corps

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y est perçu comme un réseau et une surface sensibles où les frontières qui segmentaient le corps sont dissoutes. Prônant une vision humaniste attirante, les médecines non conventionnelles suscitent ainsi un engouement et une curiosité de la part des occidentaux qui se trouvent confrontés à un nouveau paradigme du corps. Cependant, ce dernier n’est pas au goût de tous. Les médecines non conventionnelles génèrent aussi des réticences qui sont renforcées par une communication malmenée ou inexistante. Entre émergence et rejet, il semble alors intéressant de comprendre et de questionner ces nouvelles pratiques. Comment dépasser les réticences et sensibiliser un public occidental à des pratiques non conventionnelles pour la plupart inconnues et orientales ? Étrange mais également étrangère, la remise en cause d’un système médical occidental, déjà inscrit dans les habitudes, perturbe. En effet, mon choix d’étude s’attache à la Médecine Traditionnelle Chinoise. Le pas à franchir pour l’aborder est alors également culturel. Faisant partie des médecines non conventionnelles, elle repose sur une vision, en outre, systémique et énergétique stimulante. Elle consiste en une science complexe visant à réguler l’énergie dans le corps pour atteindre une certaine harmonie, un équilibre. Le corps y est presque habité en étant perçu comme un microcosme à l’image


du macrocosme qui l’environne, le monde. Couleurs, émotions, goûts… Il fourmille d’ interactions, d’échos et de correspondances entre divers éléments plus étonnants les uns que les autres. Ces pratiques chinoises nécessiteraient donc de révéler tout un nouvel univers au public occidental pour être comprises, connues et peut-être reconnues. Un système entier est alors à explorer et à découvrir… Cela m’offre ainsi l’opportunité de le traduire graphiquement pour le rendre intelligible auprès de tous. De ce fait, cette traduction participerait à lever le mystère et le voile qui reposent sur la médecine complémentaire, en général, et la Médecine Traditionnelle Chinoise, en particulier.

et humains, le graphisme pourrait alors être un outil moteur d’enrichissement de la santé pour que chacun d’entre nous puisse choisir le moyen le plus approprié de se soigner.

C’est un enjeu de taille car jusqu’ici la communication existante et stéréotypée n’encourage pas le public à dépasser ces clichés. Du point de vue graphique, ce sujet est alors excitant car langage et univers formel sont à repenser vers une efficacité de la sensibilisation et de la communication de ces pratiques. Il faut alors déconstruire ou déformer une vision pour en établir une nouvelle plus riche et prometteuse. En effet, il s’agirait de valoriser et de faire connaître ces médecines en complémentarité avec le système occidental pour susciter leur intérêt dans le but d’ouvrir les possibles en santé. En les rendant davantage accessibles et en informant sur les bénéfices scientifiques

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Une approche holistique du corps

Vers une prise de conscience du corps Abordé en histoire, en art, en philosophie, en politique, en sociologie, en santé, en esthétique et en diététique notamment, le corps nous occupe et préoccupe sans cesse. C’est par lui qu’on éprouve le quotidien et par lui qu’on ressent la maladie. Cela induit une conscience de soi qui s’est installée et développée au cours des siècles. En effet, universel, pourtant muable et mouvant, qu’est véritablement le corps ? Comment évolue-t-il ? Un corps distinct de l’esprit, satellisé par les cinq sens Au delà de son enveloppe, c’est la perception du corps qui évolue. En occident, « le sentiment de soi », comme le nomme le directeur d’étude à l’EHESS Georges Vigarello, dans son livre du même nom, a subi de multiples changements au cours des siècles. En effet, dès le XIIe siècle, le corps est dissocié de l’âme. L’âme est présentée comme l’intériorité du corps qui permet d’exprimer une extériorité. Ainsi l’individu est défini par le célèbre cogito ergo sum (je pense donc je suis) de Descartes. À cette époque, les cinq sens que l’on se connait aujourd’hui, le toucher, l’ouïe, l’odorat, le goût et la vue, servent seulement de capteurs de l’extérieur. Ils révèlent et nous aident à agir face à ce qui passe autour de nous, notre environnement, mais pas à ce qui se passe en nous. L’homme n’écoute pas son corps et met ses sensations sur le compte de son imagination. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que s’effectue un réel bouleversement, celui du sensible. On assiste à ce que Vigarello qualifie d’une « découverte d’être ».

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C O RP S

ÂME

Cogito ergo sum “ Je pense donc je suis ” René Descartes

goût

h er

vue

c tou

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CORPS

ïe ou

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Les cinq sens, sentinelles et serviteurs du corps

Six

sens inte ième rne

goût

h er

vue

c tou

ïe ou

at

CORPS

od or

“ Je sens donc je suis ” Denis Diderot

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Un corps de plus en plus sensible, « je sens donc je suis » Diderot est le déclencheur de cette remise en cause du corps par son récit Le rêve de D’Alembert où ce dernier finit par décrire son expérience du rêve par « je suis un peloton de points sensibles ». Dès lors, on observe une découverte de la sensibilité dans l’imaginaire mais également l’existence de perceptions internes. C’est le début d’un soi qui s’éprouve… Les philosophes des Lumières reprennent et explorent ce sentiment. Rousseau nous dit « je sentis avant de penser » et l’adage de Descartes est transformé en « je sens donc je suis ». Cela signifierait alors que ce que nous sentons et ressentons définissent ce que nous sommes. Ainsi, un rôle plus important est conféré à nos cinq sens mais également à ceux qui seront qualifiés de « sens internes ». D’autre part, le vocabulaire est, peu à peu, enrichi. On voit apparaître des expressions ou termes tels que « l’homme sensible », les « tensions » et les « stimulations ». La douleur a également, dès lors, une intensité. Tout est repensé pour davantage exprimer son corps et son ressenti. Dans ce même courant, le journal intime est né ainsi que la « cénesthésie » qualifiant un trouble du sensible. Ainsi, nous sommes, de plus en plus, enclins à nous pencher sur nos sensations, nos perceptions et, de ce fait, à nous préoccuper davantage de nous-même. De la notion d’âme, on passe à celle du « soi » qui devient un substantif, employé initialement par Diderot. Une découverte de possibles pour éprouver son corps Ces découvertes suscitent alors un besoin de savoir. En effet, ce « soi » est plus complexe et étranger au « moi » que l’on se connaissait. Il faut l’appréhender, apprendre à le connaître pour pouvoir le reconnaître. C’est alors au XIXe siècle que sont employés de nouveaux outils et de nouvelles expériences telles que le magnétisme animal de Franz-Anton Mesmer1 ou le somnambulisme artificiel, maintenant nommé hypnose, de Puységur2. On observe une véritable quête de l’inédit qui cherche à éprouver le corps jusqu’aux extrêmes. En effet, Mesmer, grâce à ces « mesmérismes », parvient à anesthésier et, ainsi, à supprimer complètement la douleur équivalent au sensible. C’est une révolution dans le domaine médical mais qui reste peu pratiquée car ayant un fonctionnement incompréhensible et inconnu. D’autre part, recherchant des effets comparables, des littéraires,

1. Frantz-Anton Mesmer (1734-1815) est un médecin badois, fondateur de la théorie du magnétisme animal, aussi connue sous le nom de mesmérisme.

2. Le marquis de Puységur (1751-1825) est un officier-général d’artillerie, connu pour ses expériences retranscrites de la pratique du magnétisme animal sur l’homme.

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tels que Baudelaire, ont expérimenté la drogue afin de repousser les limites du corps et l’explorer sous un nouveau regard. Malgré la dangerosité de ces expériences, on peut observer que l’usage de l’opium a semblé apporter à Baudelaire un regard où les sens sont effectivement amplifiés comme on peut le constater dans son poème « Correspondances » des Fleurs du Mal. Cependant, ces expériences ont effrayé les médecins et les patients car elles ont parfois engendré une perte ou un bouleversement des repères sensibles. Si les sens définissent qui nous sommes, cela provoquait donc également une perte ou un trouble d’identité. Toutefois, elles ont permis de découvrir une autre facette du corps que les Lumières ont qualifié de « 6e sens » dans l’Encyclopédie. Ainsi, la médecine s’est adaptée pour se mettre davantage à l’écoute du corps. Les médecins ont commencé à interroger les patients sur ce qu’ils ressentaient. On qualifia le corps du lieu du manque car lieu de la faim, de la soif, du pas assez chaud, du pas assez froid, etc. Accompagnant cela, les détails d’ambiance et d’imprégnation sont apparus. Le corps n’est alors plus distinct et seul mais il évolue dans une atmosphère, un environnement qu’il s’approprie grâce à ses nouveaux besoins. La manière d’interagir avec les objets environnants en est affectée. On devient capable de se représenter l’image d’un schéma corporel et, ainsi, le corps devient psychologisé. Une sollicitation du corps par notre environnement Par ailleurs, Freud a complexifié ce rapport au corps par les notions de conscience et de représentation refoulée. La psychosomatique est née ; un nouveau domaine qui désigne les effets de l’esprit sur le corps humain. Ainsi, la psychosomatique psychanalytique part de l’homme malade et de son fonctionnement psychique pour comprendre les conditions dans lesquelles a pu se développer une maladie somatique. La pathologie peut alors provenir d’un contexte plus large que celui de notre simple corps. En effet, on prend conscience que ces sens qui nous animent et nous constituent sont, sans cesse, et, de plus en plus, sollicités par notre quotidien. En effet, les stimulations sensorielles tels que les publicités, les odeurs des restaurants, de la pollution notamment se multiplient en ville. L’environnement amplifie nos sens jusqu’à l’apparition de nouvelles sensations tels que l’étourdissement et les vertiges. Dans ce même but, vers la fin du XIXe siècle, des jeux récréatifs sont créés pour intensifier l’expérience sensorielle. Paradoxalement, à cette même période, le mot « détente » est nouvellement employé et se définit comme un relâchement du corps. Des objets sont créés pour « rendre [en le relâchant] le corps disponible à l’expression des sentiments ».

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« Les surfaces se rembourrent, les dossiers s’amplifient, les angles s’inclinent, les bras se recourbent, les limites se prolongent, facilitant le soutien des jambes et l’abandon du corps. »1 De plus, on observe l’émergence des loisirs et des sports qui lui permettent de s’épanouir et d’exalter ses sens. Ainsi, on découvre peu à peu qu’il est possible d’agir et de réagir face à ce corps éprouvé et d’évoluer avec lui. En effet, actuellement, nous sommes constamment sollicités par l’extérieur et nous adoptons un rythme de vie qui est parfois difficile à suivre et à maîtriser. « 2/10 salariés au bord du burn-out. 22% des travailleurs de l’Europe sont stressés. 37% des travailleurs ressentent une fatigue importante. 29% se disent victimes de tensions musculaires. 44% des salariés stressés souffrent de troubles du sommeil. »2 Nos sens en deviennent confus. Notre recherche se concentre, de plus en plus, vers un temps pour soi. Des pratiques se développent telles que le yoga, la relaxation et la respiration qui offrent un moment de détente et de ressource. Parmi elles, les thérapies non conventionnelles connaissent peu à peu un essor considérable auprès des occidentaux. Quelles en sont les raisons ?

1. Selon Georges Vigarello dans Le sentiment de soi

2. Selon une étude menée par l’Institut Think pour Great Place to Work, en janvier 2015.

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Une remise en cause du système de santé occidental Actuellement, on observe un rejet des médecines conventionnelles occidentales. On peut alors se demander ce qui pousse le public à s’en détourner. Un rapport médical au corps distancié Tout d’abord, la médecine conventionnelle occidentale a une vision précise de la santé. Elle est définie comme une absence de maladie. Dès le Moyen Âge et dans les civilisations chrétiennes, notamment en Occident, le corps est mis à distance et on observe une limite de l’examen clinique. La maladie est signe de péché, et le corps en est le signifiant et le support. Ce sont ensuite les dissections, à savoir l’observation sur des morts, qui font avancer la compréhension du corps jusqu’à pouvoir le cartographier et obtenir des planches anatomiques sur lesquelles se sont appuyés les médecins. On constate donc que la maladie est, à l’origine, un exercice repoussant qui a établi une frontière avec le corps. Peu à peu, la perception et les connaissances du corps ont évolué en faisant, ainsi, progresser la médecine et le rapport à la santé. Une vision du corps complexe et segmentée Cependant à partir du XXe siècle, on voit apparaître un paradoxe dont il est difficile de s’extraire. La médecine intègre toutes les composantes connues du corps (anatomique, physiologique, génétique…) mais la complexité de chaque dimension provoque un foisonnement de spécialités médicales pour approcher chacun de ces aspects telles que la neurologie, l’endocrinologie, la rhumatologie, etc. Ces spécialisations ont alors catégorisé les douleurs. Ainsi, un spécialiste traite une maladie et non le malade. À tel point que très souvent le patient n’est résumé qu’à celle-ci. Le rapport au corps est, ainsi, distancié. Alors que le médecin parle du corps réel et anatomique qu’il observe, le patient parle de son corps imaginaire, perçu par ses sens internes et externes. Sans langage commun pour ce médiateur, l’objectivité et les connaissances du médecin se heurtent donc à la subjectivité du patient. Cette vision très segmentée du corps pose donc problème car elle cantonne la pathologie à un aspect unique et mécanique. D’autre part, dès la fin du XXe siècle, on dénonce une médecine perçue comme déshumanisante, trop technicienne, se coupant d’un lien au patient qui a pourtant fondé l’art médical ; une médecine qui segmente le patient en organes et en fonctions. En effet, le rapport au corps en devient presque inhumain. Sont déplorés les caractères impersonnel et essentiellement

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• 3 • 1 Rembrandt, La leçon d’anatomie du docteur Tulp, 1632 Le corps est mis à distance. Pour soigner le vivant, c’est le mort qui est observé et disséqué. L’homme perd ici toute forme d’humanité pour être reléguer au statut de sujet d’observation.

• 2 Planche anatomique En médecine conventionnelle, les planches anatomiques sont thématiques et spécialisées à l’image de la pratique qu’elles servent.

• 3 Illustrations scientifiques Chaque organe est étudié séparément. L’illustration se veut précise, détaillée et au plus proche de la réalité.

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technologique de la médecine moderne. Gants, outils chirurgicaux, machines en tout genre, pièce aseptisée ; autant d’éléments qui font d’une consultation, un évènement froid et désagréable. Elle ne prend pas en compte l’individualité. Le temps de visite est précis et ne doit pas s’éterniser. Patient et médecin doivent donc être rapides et concis ; l’un définissant au mieux son problème et l’autre proposant une solution ou donnant des directives. Le patient n’a, cependant, pas le temps d’approfondir sa douleur ni de relever ce qui pourraient être certains facteurs non visibles. C’est pourquoi, certains spécialistes n’arrivent pas toujours à trouver de conclusion satisfaisante. Ils se renvoient les uns aux autres car la pathologie ne dépend pas de leur domaine de spécialité. Il arrive parfois même qu’il n’y ait aucune réponse convenable à une maladie. On observe donc un certain manque d’efficacité.

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Des connaissances accessibles aux patients Autrefois, l’autorité du médecin n’était jamais contestée car les patients ne pouvaient pas accéder facilement aux informations scientifiques médicales. Aujourd’hui, avec, notamment les avancées technologiques et Internet, est apparue une démocratisation scientifique sur les domaines de la santé. Les patients ont maintenant le pouvoir, toutefois mesurable, de remettre en cause le jugement du médecin. On observe un changement d’attitude intellectuelle et psychologique du public face aux questions de santé. Le patient se sent, de plus en plus, concerné. Une course à la rentabilité qui dénature les soins D’autre part, un paradoxe est présent. La santé, droit fondamental, qui est sensée répondre à des problèmes humains au service de ceux qui en sont porteurs, semble devenir marchandable et aliénée par une course à la rentabilité. C’est ce que dénonce l’année d’enquête menée par Elise Lucet pour le reportage Cash Investigation de France 2 intitulé « Santé,

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la loi du marché », diffusé le 17 septembre 2015. Économie de marché, libéralisme et austérité ont transformé la santé en business, au détriment des patients, des comptes publics et du progrès médical mais au profit des firmes pharmaceutiques. Ceci est notamment expliqué par les mesures prises par Roseline Bachelot, ex-ministre de la santé, en mettant en place en 2007, une tarification à l’acte. Ceci signifie que les hôpitaux sont rémunérés en fonction des soins réalisés. Ils deviennent ainsi des « hôpitauxentreprises ». Certains systèmes troquent la loi d’Hippocrate, le serment du médecin, contre les lois du marché. On parle alors « d’augmenter le nombre d’opérations, d’une progression d’activité, d’accroître l’attractivité, d’une stratégie de conquête, de parts de marché », autant de termes qui n’ont normalement pas leur place dans un système de santé notamment dans les hôpitaux publics. Un médecin du service d’urologie de l’Hôpital de Limoges confirme cela en répondant à l’enquête par « on travaille non plus au service du malade mais au service de l’administration et pour rentabiliser l’hôpital ». « Le patient est oublié », ajoute-il. La finance a pris la place du patient. Ainsi, il existe une véritable dérive de la tarification à l’acte qui entraine des consultations voire des opérations injustifiées. À tel point que celles-ci ont parfois de graves conséquences indésirables sur les patients en question.

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• 1 Les jeux et outils pédagogiques sont peu nombreux en milieu hospitalier. Les seuls existants reflètent un univers hospitalier froid, presque inadapté à la vie humaine.

• 2 Dans le film Hippocrate, de Thomas Lilti, on suit un jeune interne est dépassé par les événements qui lui font parfois délaisser le patient au profit d’une réputation, de temps ou d’argent.

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Des actions douteuses lors des essais cliniques Dans ce même reportage, la corruption, présente dans le domaine du médicament, est également dénoncée. Actuellement, chaque français consomme une boîte de comprimés par semaine. Le système pousse à la consommation malgré des études et des essais cliniques mal menés et faussés. C’est le cas, par exemple, des statines qui agissent contre le cholestérol et qui font l’objet d’un scandale retentissant. Pour le Crestor, médicament de la famille des statines, les essais cliniques n’ont pas été réalisé sur la bonne catégorie de personnes. Elles n’ont pas été effectué selon la durée nécessaire. Enfin, les résultats ont été faussé pour qu’on ne s’aperçoive pas qu’ils devenaient nuls. Pourtant, le médicament a été approuvé par de nombreux médecins et spécialistes. Or, le documentaire nous apprend que certains d’entre eux étaient, à ce moment, rémunérés par le laboratoire pharmaceutique qui produit ces statines… De plus, des études actuelles révèlent qu’« elles seraient quasi-inutiles et provoqueraient de graves effets secondaires (douleurs musculaires, problèmes rénaux, diabète, etc.) ». Néanmoins, les consommateurs sont passés de 1 million, dans les années 90, à 7 millions, aujourd’hui. 1/10e de la population française est actuellement sous statine… De la même façon, cela a été le cas du médicament Médiator pour les personnes diabétiques. Commercialisé depuis 1976, les laboratoires Servier avaient appliqué une stratégie de camouflage en connaissant, dès le départ, la potentielle dangerosité du produit. Ainsi, ces révélations et découvertes sur des produits, qui font partie du quotidien de certains, participent à un rejet du système de santé conventionnel. Face à ces différents points, un retour à une prise en compte du patient en tant que sujet pensant et souffrant est prôné. Ce marché de la santé pousse le patient à vouloir devenir agent de sa santé et ne plus le subir. L’un des moyens pour y parvenir semble être l’utilisation de médecines non conventionnelles qui proposent une autre vision de la santé.

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Un attrait croissant pour les thérapies non conventionnelles En effet, ces dernières suscitent un engouement croissant de la part des occidentaux et notamment des français. Les Médecines Alternatives et Complémentaires (MAC), terme retenu par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé), regroupent « des approches, des pratiques, des produits de santé et médicaux, qui ne sont pas habituellement considérés comme faisant partie de la médecine conventionnelle » et qui ne sont pas scientifiquement vérifiables. D’autres termes sont régulièrement utilisés tels que « Médecines non conventionnelles » que nous adopterons, pour le moment, « Traitements non conventionnels à visée thérapeutique », « Soins de support », « Médecines douces » et « Médecines parallèles ». Elles peuvent être définies selon la nature du traitement ; biologique naturel (plantes, compléments alimentaires…), psycho-corporel (hypnose, yoga…), physique manuel (ostéopathie, chiropractie, massage...) ou d’autres pratiques et approches globales de la santé telle que la Médecine Traditionnelle Chinoise. Les pratiques se font, majoritairement, via nos sens, par le toucher avec le massage, l’odorat et le goût notamment pour ce qui touche à la pharmacopée mais également, pour d’autres thérapies, par la vue notamment en hypnose et l’ouïe en musicothérapie, par exemple. Le corps est mis en réseau et les sens autant que les organes, se répondent. La santé est définie, par ces médecines, comme un état de bien-être physique, mental et social complet. Un équilibre. L’émergence des médecines non conventionnelles Selon le rapport du Commissariat Général à la Stratégie et à la Prospective (CGSP) publié en octobre 2012, 70% des habitants de l’Union Européenne ont fait appel à une thérapie non conventionnelle au moins une fois dans leur vie et 25% y recourent chaque année. Selon l’institut UPSA de la douleur, en 2013, 50% des français y ont fait appel au moins une fois dans leur vie. Plus récemment, dans le numéro Sciences et Vie de Janvier 2015 intitulé « Médecines alternatives », 78% de ces personnes les jugent efficaces lorsqu’elles sont utilisées en prévention et 72% estiment que, dans le cas du cancer, les médecines complémentaires sont importantes en plus des traitement médicaux classiques. Un nouveau rapport à son corps et à sa santé Ces chiffres sont révélateurs de prémices de changement d’attitude et de pensée vis à vis de notre rapport au corps. Comme on l’a constaté précédemment, la perception du corps évolue et, avec elle, notre comportement. Les pratiques non conventionnelles installent un langage à son propos. En effet, le patient « parle corps » : il expose ses souffrances

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corporelles, ses gênes, ses empêchements gestuels, etc. Le praticien qui lui fait face se doit alors de partager le même langage de manière à établir une direction thérapeutique dont on attend un soulagement et un mieux être. Ainsi, c’est le cas des pratiques non conventionnelles qui installent d’emblée ce langage en écho à celui du patient. En effet, elles prennent en charge un malade et un individu dans sa globalité. Elle sont très souvent psychosomatiques et n’établissent pas de frontière entre corps et esprit. Les praticiens font en sorte de percevoir le corps du malade de la même manière que celui-ci le perçoit. Ainsi, les préoccupations ne sont plus d’ordres physiques ou biologiques mais individuelles, relationnelles, culturelles et sociales. Elles interviennent à différents moments d’une maladie. Elles peuvent être utilisées en soutien à un traitement notamment en chimiothérapie, pour arrêter une prise médicamenteuse trop importante ; pour soulager des maux tant psychologiques que physiques. Migraine, problèmes digestifs, lombalgie, zona, arthrose, insomnie, dérangements articulaires, troubles neuro-musculo-squelettique, traitements des addictions, phobies, stress etc. La liste est longue et vise à s’étendre. La prévention vers une autonomie de sa santé D’autre part, les médecines non conventionnelles sont préventives. Elles font en sorte de prévenir les maladies pour éviter le besoin de guérison, en proposant au patient un sentiment de bien-être complet. Faire de lui un être en bonne santé. Leur but est de le prendre en charge « lorsqu’il penche et non quand il est déjà tombé » (malade). Ces médecines cherchent également à rendre le patient actif de sa santé. Cela passe par une prise de conscience de son corps et de l’importance qu’on doit lui accorder. Elles redonnent de la valeur au temps qu’on lui confère en nous révélant sa préciosité. Elles s’adressent et répondent directement à la perception que nous avons du corps par des pratiques sensibles. L’approche en est d’autant plus humaine et chaleureuse. Ainsi, ces thérapies semblent offrir un regard nouveau sur le patient. Cette nouveauté consiste à éprouver notre corps différemment et à prendre le temps de s’en occuper et préoccuper sans attendre qu’il ne soit trop tard. Ce qui diffère beaucoup du mode de fonction des médecines conventionnelles. Cependant, elles ne semblent pas aussi efficaces dans tous les domaines, notamment en chirurgie. On peut donc se demander si une complémentarité d’approches pourrait être une solution.

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Des visions différentes mais complémentaires En effet, ces médecines non conventionnelles ne peuvent pas répondre à toutes les pathologies. Elles ont également leurs spécialités et sont tournées davantage sur les problèmes psychosomatiques que les problèmes mécaniques, ceux nécessitant une chirurgie notamment. On observe une mise en application des médecines non conventionnelles dans le système de santé occidental. Elles sont de plus en plus pensées et utilisées en tant que « médecines complémentaires ». Ainsi, un traitement médicamenteux pourrait être complété par une pratique complémentaire telle que l’acupuncture. Vers une santé intégrative On parle ainsi de santé et de médecine intégratives. Des praticiens de l’Université d’Arizona l’ont définie ainsi « la médecine intégrative est une médecine axée sur la guérison, qui tient compte de la personne dans son ensemble (corps, esprit et âme), incluant tous les aspects du mode de vie. Elle met l’accent sur la relation thérapeutique et a recours à toutes les thérapies appropriées, tant conventionnelles qu’alternatives ». Elle met donc en parallèle deux approches a priori divergentes bien que concentrées sur les besoins du patient. L’importance n’est plus accordée à la méthode employée mais au résultat médical. On tend alors vers une approche holistique de la santé qui considère chaque personne dans sa globalité. En effet, le mot « holistique » est dérivé du grec holes qui signifie « tout entier ». Le principe de cette approche consiste donc à comprendre l’état de santé ou de déficience d’une personne en fonction de ses facteurs physiques, psychologiques, sociaux, écologiques et spirituels. Des stratégies intégratives nationales et mondiales « Reconnaissant les progrès accomplis par de nombreux gouvernements à ce jour pour intégrer la médecine traditionnelle dans leurs systèmes de santé nationaux, nous appelons ceux qui ne l’ont pas encore fait à prendre des mesures. » Point 3 de la déclaration de Beijing Ainsi, selon l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé), les pays sont de plus en plus nombreux à accepter progressivement la contribution que les médecines traditionnelles et complémentaires peuvent apporter à la santé et au bien-être des individus, ainsi qu’à la complétude de leur système de santé. Par ailleurs, l’OMS, dans sa nouvelle Stratégie des médecines traditionnelles sur 2014-2023, invite les États Membres à considérer celle-ci

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Nb. d’États membres dotés d’une politique sur la MT Nb. d’États membres réglementant les médicaments à base de plantes

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110

92

82

69

65 39

48

45

25

1999

2003

2005

2007

2012

Nb. d’États membres disposant d’instituts de recherche nationaux en MT/MC (y compris sur les médicaments à base de plantes)

56

73

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1999

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2003

2005

2012


comme une partie importante de leur système de santé et à s’appuyer sur les travaux introduits dans la Déclaration de Beijing, adoptée en 2008. D’autre part, en 2011, l’AP-HP (l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris) a inclus l’acupuncture, l’ostéopathie, le taï-chi et l’hypnose dans son plan stratégique. Elle a signé, cette année-là, un accord avec le ministère de la Santé chinois, pour développer des échanges bilatéraux en matière de médecine chinoise. Ainsi, le Centre Intégré de Médecine Chinoise des Hôpitaux Universitaires Pitié Salpêtrière - Charles Foix est une unité clinique dont le rôle est de contribuer à la prévention et au traitement des maladies chroniques ou difficiles, par l’évaluation des techniques de médecine chinoise et leur application en thérapeutique. De la même façon, l’Institut Gustave-Roussy, premier centre européen de lutte contre le cancer, propose des consultations de médecine complémentaires (en auriculothérapie, acupuncture, mésothérapie, relaxation, stimulation transcutanée…). En parallèle aux actions de l’AP-HP, l’Université Paris 13 propose déjà un Diplôme Universitaire en Médecine Traditionnelle Chinoise d’une durée de trois ans ayant pour objectif de développer l’étude des arts médicaux et des civilisations de la Chine ancienne et contemporaine. Ainsi, l’intégration en milieu hospitalier apporte une véritable caution à ces pratiques qui tendent à évoluer et à gagner en notoriété. De pus, au delà des pratiques, on peut constater que des complémentarités peuvent s’effectuer sur des modes de pensées et d’actions. Pour cela, il est intéressant, notamment, pour les médecines traditionnelles chinoises, de se pencher sur les divergences de pensées culturelles qui s’appliquent finalement en santé.

Schémas : Évolution des indicateurs de progrès de pays définis par la stratégie de l’OMS pour la médecine traditionnelle

De plus en plus de pays détiennent des réglementations à propos de la médecine complémentaire leur permettant d’en avoir un bon usage.

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La singularité de la Médecine Traditionnelle Chinoise Effectivement, pour les Médecines Traditionnelles Chinoises (MTC) qui font partie des thérapies complémentaires de plus en plus intégrées, l’approche du corps est également systémique, c’est à dire relative à un système pris dans son ensemble. Le corps, en médecine chinoise, est perçu comme un microcosme fonctionnant à l’image du macrocosme dans lequel il évolue, à savoir le monde. Des correspondances entre cinq Éléments Le corps physiologique est constitué de 5 éléments, le métal, le bois, le feu, l’eau et la terre. Nommés également « mouvements », ils répondent à un cycle d’engendrement et à un cycle d’inhibition permettant tous deux le bon fonctionnement du corps. Chaque mouvement est associé à des organes qui se font écho. Également liés à des périodes, ils correspondent à des heures et des saisons (il y a donc 5 saisons). Poursuivant ce schéma, ils sont aussi représentés par des couleurs, des goûts, des émotions, des comportements, des positions, etc. Un système énergétique régulé Un second mécanisme lie les organes entre eux, le tchi (Qi), la source d’énergie, le « souffle », qui traverse le corps via des canaux énergétiques, les méridiens. La notion d’équilibre en santé est, quant à elle, régie par le Yin (versant sombre de la colline) associé au froid, et le Yang (versant éclairé) associé au chaud, qui sont tous deux non pas opposés et qualifiant le bien et le mal, comme on a tendance à le croire, mais complémentaires. Un corps hiérarchisé comme un empire D’autre part, comme le soulève Éric Marié dans son livre Précis de médecine chinoise, et comme on peut le constater dans Bible médicale de la Chine ancienne de Yazhou Han et Chuncai Zhou, le corps humain est également perçu comme un empire. Les viscères ne sont pas des groupes de tissus mais des ministères et des administrations au service d’un gouvernement. Par ailleurs, sont employés les termes d’empereur, de chancelier, de général, d’intendant ou de divers fonctionnaires pour les définir. Ils n’exercent pas seulement une action physiologique, ils gouvernent. On peut alors entendre, par exemple, « le foie gouverne le drainage et la dispersion ». De la même façon, on parle de correspondance, de communication, de domination, d’attaque ; de toutes les expressions utilisées pour définir des actions d’organisation sociale ou de stratégie militaire.

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Feu

Feu Terre

Bois

Eau

Métal

Cycle d’engendrement le bois nourrit le feu le feu nourrit la terre la terre nourrit le métal le métal nourrit l’eau l’eau nourrit le bois

Feu Terre

Bois

Eau

Terre

Bois

Eau

Métal

Cycle d’inhibition le bois absorbe la terre la terre absorbe l’eau l’eau éteint le feu le feu fond le métal le métal coupe le bois

Métal

Les Cinq mouvements

Éléments

Feu

Terre

Métal

Eau

Bois

Couleur

Rouge

Jaune

Blanc

Noir

Vert

Organe

Cœur / Intestin grèle

Rate / Estomac

Poumon / Gros Intestin

Rein / Vessie

Foie / Vésicule biliaire

Tissu

Vaisseaux

Chaires

Peau

Os

Muscles et tendons

Saveur

Amère

Sucré

Piquant

Salé

Acide

Saison

Été

5e saison

Automne

Hiver

Printemps

Émotion

Excitation

Anxiété

Tristesse

Peur

Colère

Sens

Goût

Toucher

Odorat

Ouïe

Vue

Position

Méditation

Assis

Couché

Immobilité

Mouvement

Sentiment

Aimer et être aimé

Digérer et accepter

Être bien dans son espace

Avoir confiance

Désirs réalisés

Sons

Rire

Chant

Sanglot

Soupir

Cri

Odeurs

Brûlé

Parfumé

Piquant

Fermenté

Rance

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Yin Versant de la coline ombragée Noir Ombre Terre Froid Glace Hiver Femme …

Yang Versant de la coline éclairé Blanc Clareté Ciel Chaud Feu Été Homme …

Vésicule biliaire Poumons

Maître cœur

Cœur

Gros Intestin

Triple réchauffeurs

Foie Rate pancréas

Reins

Les méridiens

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Vessie

Intestin grèle


Ainsi, la médecine traditionnelle chinoise repose sur un engrenage complexe et systémique qui se calque sur l’environnement, naturel mais également social.

Une place importante à l’observation De plus, ces pratiques sont très révélatrices d’une culture et d’une pensée. Par exemple, contrairement aux occidentaux, les chinois cherchent à comprendre la nature non pas pour la maîtriser mais pour vivre en harmonie avec. L’homme est alors perçu comme un « serviteur et locataire de la nature » et non pas un « maître et possesseur de l’univers » selon l’expression de Descartes. De la même manière qu’ils ont appris du corps humain vivant en l’observant évoluer et non pas en le disséquant. Ainsi, Hesna Cailliau, experte en communication internationale et sociologue, associe la pensée chinoise à l’attitude d’un poisson adulé en Chine, la carpe Koï, dans son livre Le paradoxe du poisson rouge, une voie chinoise pour réussir. Elle vante les mérites que peut apporter la culture chinoise vis à vis de notre culture et de nos habitudes occidentales. Elle les met ainsi en parallèle pour soulever ce qu’il y a de meilleur à tirer dans chaque culture. Tout d’abord, les Chinois sont imprégnés par le confucianisme, le taoïsme et le bouddhisme ; le taoïsme étant la base des pratiques médicales. Dans ce mode de pensée en réseaux, les contraires coopèrent et s’équilibrent. En Occident, nous avons l’habitude de vouloir répondre au « pourquoi », et ainsi, à partir de choses particulières, faire des généralités. La pensée chinoise est « inversée » par rapport à la notre : jamais ils ne cherchent le pourquoi. Ils observent et s’interrogent sur le « comment ». Comment cela fonctionne-t-il ? Comment peut-on l’utiliser ? Ils vont donc observer des phénomènes généraux (nature, cosmos) pour ensuite voir comment ils peuvent l’appliquer à une échelle plus petite (l’être humain, les espaces)… Ainsi, un médecin chinois va avant tout commencer par observer la langue de son patient pour définir les déséquilibres présents chez celui-ci. Il va ensuite s’intéresser aux raisons des maux et non pas seulement à la finalité de la médecine. Il va ainsi chercher à retrouver un équilibre qui lui même éteindra le mal et le préviendra plutôt qu’agir directement sur celui-ci.

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Une appréhension du quotidien par les signes D’autre part, la Chine est qualifiée par Cailliau de « pays des signes ». L’écriture, elle-même, est restée depuis ses débuts jusqu’à nos jours un répertoire de signes graphiques. Leur langue et leur idéogrammes notamment révèlent ce regard imagé du monde qui les entoure. La calligraphie est notamment présente en thérapie pour appréhender la culture chinoise. Par ailleurs, les chinois et praticiens en médecines chinoises parlent beaucoup en terme de métaphores pour symboliser leur pensée. Pour ce peuple, tout est signe. Ainsi, les médecins qui pratiquent une thérapie préventive et non curative, se doivent d’être attentifs à détecter les indices précurseur. Tandis qu’en Occident, force est de constater qu’avec le développement de la science et l’importance donnée à la rationalité, l’intérêt porté aux signes s’est progressivement perdu. Il s’agirait de s’imprégner du plus petit signe dissimulé au plus grand élément qui nous fait face tel que la nature.

• 1

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En même temps qu’une remise en cause des médecines allopathiques, on observe l’émergence des médecines non conventionnelles qui offrent un point de vue différent du corps et, ainsi, de la santé. Une prise de conscience de soi et de son corps ramène les patients vers une approche globale et holistique pour une autonomie de leur santé. Ainsi, entre médecine occidentale et Médecine Traditionnelle Chinoise, l’association de deux modes de pensées très éloignés pose la question de la représentation d’un corps commun. Comment rendre la vision orientale intelligible pour les occidentaux ? Un corps mécanique et un corps systémique se confrontent pour idéalement ne faire qu’un et permettre de multiples possibilités de soins. Il y a donc un langage commun à établir entre la perception médicale chinoise et l’occidentale mais également entre le corps et la santé. Le graphiste peut se positionner comme médiateur et proposer un système permettant à la fois complémentarité et lisibilité. L’enjeu serait alors de vulgariser, aux moyens d’outils graphiques, les différents éléments complexes qui composent la Médecine Traditionnelle Chinoise et l’enrichissent pour sensibiliser un public néophyte. Ainsi, l’intérêt pourrait se porter sur la manière de percevoir et d’approcher son corps et sa santé en valorisant un temps pour soi. Cependant, ce système de santé n’est pas encore bien accueilli tant au niveau médical que public. Le Professeur Alain Baumelou en charge du Centre intégré de médecine chinoise de la Pitié Salpétrière a confirmé que celui-ci était plus toléré qu’intégré. Ce rejet s’appuie sur une diabolisation des médecines complémentaires provoquée par un manque global d’investissements.

• 1 Signes chinois simplifiés de Yin et Yang. À gauche de chacun, le signe d’une colline est présent. À droite du Yin, le signe représente un nuage. À droite du Yang, le signe représente un soleil.

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La médecine chinoise : entre réticences et efficience

Des réticences multiples En Occident, nous avons été conditionné par un héritage gréco-biblique. Nous avons toujours diabolisé les pratiques qui sortaient de l’ordinaire et qui n’étaient pas immédiatement compréhensibles ou concevables. Les marginaux ont alors été pointé du doigt voire battus. Une vision occidentale réductionniste En effet, notre vision, à l’image de la médecine occidentale, est segmentée. Nous distinguons comportement, esprit et nature. Quant à notre point de vue, il est manichéen et peu nuancé. Soit c’est bien, soit c’est mal. Le bien étant une chose que nous pouvons constater et démontrer. Tout repose alors sur des concepts qui ont été fondés par des idées vérifiables et vérifiées. Nous cherchons la cause de toute chose, pour l’expliquer ou la démontrer de façon à avoir « raison ». L’inconnu n’a alors pas sa place dans un système connu et qui semble fonctionner. Une diabolisation causée par un héritage monothéiste De plus, notre culture occidentale se veut issue d’un héritage monothéiste. Ainsi, les pratiques qui ont été contre la croyance de Dieu telles que la cosmologie ou la pharmacopée ont été violemment rejetées. À la Renaissance, les observations de signes autres que religieux étaient renvoyés aux domaines de la superstition, de l’obscurantisme, de la magie divinatoire, voire de la sorcellerie. Seule comptait et continue de compter la réalité visible et tangible. Alors que les chinois portent autant d’importance au visible (Yang) qu’à l’invisible (Yin), Jacques Monod, prix Nobel de médecine en 1965, écrit dans son livre Le Hasard et la nécessité : « tout

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ce qui n’est pas mesurable et conceptualisable n’a pas de réalité ». Les croyances et consciences se sont donc construites dans ce schéma en éloignant les choses douteuses au profit de celles qui étaient habituellement employées. Une communication douteuse Cette image étrange et mystique qui représente, selon nous, cet inconnu et l’inexplicable est reprise et se reflète dans la communication actuelle des pratiques non conventionnelles. En effet, cette dernière semble utiliser les ressorts et les images stéréotypées liées au mysticisme et à la magie. La magie, étant par définition de la poudre aux yeux et une chose factice, décrédibilise d’autant plus l’image résultante de la pratique communiquée. Ainsi, pour l’hypnose on pourra souvent apercevoir un pendule ou des illusions d’optiques alors que pour les médecines chinoises nous auront droit à une représentation de la zénitude dans un décor enchanté et enchanteur presque miraculeux. Ces représentations confirment alors l’image inconsciente mais ancrée que l’on se fait de ces pratiques. Cela renforce l’idée que ce sont des médecines de charlatans qui n’ont aucune base scientifique ou fiable. Des dérives sectaires De plus, on observe dans ce milieu des dérives, sectaires notamment, qui effraient. La mise en garde des Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) sur ces dernières accentue le rejet de ces médecines. La dérive thérapeutique devient sectaire lorsqu’elle essaie de faire adhérer le patient à une croyance, à un nouveau mode de pensée.

56 pays Réglementation 129

56 Aucune réglementation

17 Pas de réponse Réglementation applicable aux praticiens de MT/MC à l’OMS

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Certaines médecines ne sont pas éprouvées et ne bénéficient d’aucune reconnaissance légale. D’autre part, l’absence de formation reconnue sur le plan légal peut induire un amateurisme de la part de certains praticiens. À ce jour, les dérives sectaires dans le domaine de la santé représentent près de 40 % de l’ensemble des signalements reçus à la Miviludes. « 4 000 « psychothérapeutes » autoproclamés n’ont suivi aucune formation et ne sont inscrits sur aucun registre. On évalue […] à environ 3 000 le nombre de médecins qui seraient en lien avec la mouvance sectaire. » La diabolisation ainsi accentuée a pour conséquences des peurs et un frein à l’évolution des médecines complémentaires. Ce tabou se répercute également dans la relation patient-médecin. 77% des patients n’oseraient pas dire à leur médecin traitant qu’ils y ont recours, car « il n’a pas besoin de le savoir, il ne comprendrait pas ou le désapprouverait ». Cela creuse d’autant plus le fossé entre ces deux modes de thérapeutiques. Ainsi, selon l’OMS, il s’agirait, plutôt que de se détourner de ces médecines, leur bâtir un apprentissage et une réglementation solides. Manque de données de recherche

105

Manque de mécanisme destinés à contrôler et à réglementer la publicité et les allégations relatives à la MT/MC

83

Manque de mécanismes appropriés pour contrôler et réglementer les produits à base de plantes

78

Manque de mécanismes appropriés pour suivre et encadrer les prestataires de MT/MC

75

Manque d’appui financier à la recherhce sur la MT/MC

68

Manque de savoir-faire au sein des autorités sanitaires et des organismes nationaux

67

Manque de mécanismes pour suivre la sécurité de la pratique de la MT/MC

65

Manque de circuits de coopération entre autorités sanitaires nationales pour l’échange d’informations sur la MT/MC

63

Manque de mécanismes pour suivre l’inocuité des produits de MT/MC, notamment des médicaments à base de plantes

60

Manque de filières d’études et de formation pour les prestataires de MT/MC

58

Autre

15

Nombres d’États membres de l’OMS rencontrant des difficultés pour réglementer la pratique de la MT/MC

35


• 1

• 2

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• 3

• 4

• 1 Ici l’hypnose de spectacle, proche de l’hypnothérapie, appuie sa communication sur des images très retouchées et des accroches mystérieuses telles que « le fascinateur » pour susciter un intérêt, l’attente d’un phénomène magique.

• 2 Les notions de bien-être et de naturel sont souvent signifiées par les images de paysages sublimés, idylliques et définitivement exagérés.

• 3 L’esthétique orientale s’appuie sur l’aspect traditionnel de la médecine chinoise laissant l’idée d’une pratique vieille et dépassée. Une complémentarité de pratique passerait ainsi par une complémentarité de codes graphiques à établir.

• 4 Les interfaces d’applications pour smartphones reposent sur les mêmes clichés. L’esthétique occidentale repose sur une atmosphère froide et distante qui rappelle une certaine technicité.

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Le pouvoir de l’effet placebo Néanmoins, les controverses sur les médecines complémentaires portent également sur leur efficacité et notamment la dénonciation d’un simple effet placebo. « Un placebo est un traitement neutre d’efficacité pharmacologique nulle mais agissant, lorsque le sujet pense recevoir un traitement actif, par un mécanisme psychologique et/ou physiologique ». C’est aussi la part d’efficacité, dans le cas d’un médicament, qui ne s’explique pas par la molécule administrée. Le nocebo est l’effet négatif contraire. Il consiste en l’effet indésirable provoqués psychologiquement. Un effet relationnel Divers médecins tels que Michel Cymes et Christophe André constatent fréquemment les retours positifs de patients ayant eu recourt aux médecines complémentaires. Cette satisfaction des patients serait due à un effet placebo notable, un pouvoir de l’esprit sur le corps, un ressenti personnel propre à chacun. Il est ainsi subjectif et repose donc sur des croyances qui le rendent difficilement mesurable. « Aucune guérison n’est complète si ne s’instaure au cours des soins et après ceux-ci, entre le malade, ses proches et son médecin, une relation particulière, alchimique, fondée sur la parole » Edouard Zarifan Selon Édouard Zarifan, médecin psychiatre et professeur de psychologie, il s’agit davantage d’un « effet relationnel ». Ce rapport relationnel est présent dans toutes les médecines, qu’elles soient officielles ou non, mais il est exacerbé en médecine complémentaire. Le médecin, tout en prenant son temps, instaure un dialogue important qui installe le patient dans un contexte positif et favorable à sa guérison. L’effet relationnel participerait alors à l’efficacité du placebo. Un effet par définition neutre Or pour certains, cet effet n’est pas suffisant à définir une médecine. Si elles agissent de la même façon qu’un placebo, elles n’ont alors aucun traitement concret. Tout passerait par le psychologique et ne serait donc d’aucune efficacité réelle et prouvée. Elles semblent davantage relever d’un charlatanisme car elles possèdent leur part de mensonge et sont par définition factices. Les plus sceptiques vont jusqu’à remettre en doute l’existence réelle de la douleur ou de la maladie des personnes qui tirent des bénéfices d’un placebo.

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« Je ne comprends pas qu’un chaîne de radio publique puisse encore faire des débats sur ces sujets. Il est complètement et définitivement prouvé que l’homéopathie n’est qu’une pratique charlatanesque qui ne fonctionne que grâce au placebo. »1 Néanmoins, du point de vue des médecins, on observe le passage d’un scepticisme agressif à un scepticisme bienveillant vis à vis de ces pratiques complémentaires. Force est de constater que différentes études ont prouvé l’efficacité de l’effet placebo dans différents cas par des résultats neurologiques et physiologiques. Un effet placebo efficace En effet, d’après divers médecins et chercheurs, l’effet placebo serait remarquable et à prendre en compte car fonctionnel. Dans le cas de douleurs chroniques, il serait scientifiquement considérable. L’IASP (International Association for the Study of Pain) explique qu’il n’existe pas de fausses douleurs. La douleur est une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable qui varie selon le contexte, les circonstances et la culture. Ainsi, le chercheur Predrag Petrovic2 a découvert, en 2002, que l’injection d’un placebo à une personne à laquelle on promet un analgésique entraîne une libération d’hormones qui réduisent réellement la douleur et génèrent le soulagement promis par l’intervention thérapeutique proposée au malade. Dirigées de la même façon, d’autres études ont conclu que l’effet du placebo est bien réel, et qu’il porte sur toutes les composantes de la douleur ; l’attente, la prise de conscience de la sensation douloureuse et son impact physique. Ainsi, l’effet placebo n’est pas seulement psychologique, il est aussi physiologique et mesurable. Un effet à exploiter pour devenir acteur de sa santé Il génère finalement les mêmes réponses que le phénomène physiologique de relaxation. Ce phénomène s’opposant à une réponse au stress, permet de contrer près des 50 stimulations au stress que l’on a par jour. L’effet placebo aurait donc un rôle à jouer face au constat que nous sommes de plus en plus sollicité et submergé par notre quotidien. De cette façon,

1. Patrick en réaction à l’émission France Inter « Médecines douces, médecine dure : placebo contre chimie »

2. Pedrag Petrovic est un chercheur faisant partie du groupe de recherche en neurophysiologie cognitive de l’Institut Karolinska, en Suède

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Zones activées pour les patients ayant pris un opiacé Zones activées pour les patients ayant pris un placebo Zones activées communes aux deux groupes de patients

Cortex préfrontal

Cortex cingulaire antérieur Thalamus

Noyau accumbens Aire tegmen bale ventrale

Substance grise périaquéducale

agit sur… libération d’endorphine réduction du message nerveux de la douleur libération de dopamine augmentation de la sensation de plaisir message douloureux nerveux

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Moëlle épinière


il serait efficace là où les médecines conventionnelles échouent parfois, les troubles psychosomatiques. Ainsi, les médecines complémentaires exploitent et s’approprient ce phénomène finalement naturel pour tendre vers une auto-efficacité de la santé du patient. C’est, par ailleurs, ce qu’explique Lissa Rankin, physicienne et professeure américaine, dans sa conférence TED intitulée « Y a t-il une preuve scientifique que nous pouvons nous soigner nousmême ? ». Des études montrent qu’en cas de médicaments, d’injections ou même de chirurgies placebo, 18 à 80 % du temps, les patients vont mieux. Au contraire, lorsque l’on dit à un patient qu’il est condamné, il y aura de grandes chances, en effet, qu’il le soit. Le médecin peut ainsi faire effet de placebo ou de nocebo. Ainsi, le rôle des médecines complémentaires, pour la plupart préventives, est d’apporter cette relaxation et ce rééquilibrage par diverses techniques, en faisant travailler ces phénomènes naturels. De ce fait, l’effet relationnel, sur lequel elles reposent également, permet ce sentiment de détente propice à l’auto-guérison, de façon concrète. De plus, les Médecines Traditionnelles Chinoises se calquent sur des systèmes similaires à notre environnement et qui, si on les respecte, favorisent un équilibre et un bon état de santé. Elles suggèrent une vie saine semblable à celle que prône la physicienne Lissa Rankin et qui constitue à elle seule une prise en charge de sa santé. « Puisqu’on sait que l’effet placebo induit par ces pratiques fonctionne, pourquoi refuser de l’utiliser ? »1 Si l’effet placebo tant dénoncé dans la pratique des médecines alternatives fonctionne et est bénéfique pour le patient, pourquoi s’en priver ? Comme on a pu le constater, l’efficacité de l’effet placebo a été scientifiquement prouvé. Associé aux médecines complémentaires, il permettrait de se réapproprier sa santé et d’en devenir acteur. Cependant, compte tenu des vigoureuses réticences persistantes, cela ne semble pas être une forme d’efficacité suffisamment solide. Existe-t-il d’autres preuves de leur efficacité ?

1. Pr. Jean-Louis Vanherweghem, néphrologue, professeur à l’Université libre de Bruxelles

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Des essais cliniques limités En effet, il existerait plus de 7000 essais cliniques contrôlés et 600 articles concernant les médecines complémentaires. Il s’agit d’ECR, des Essais Contrôlés Randomisés, c’est-à-dire exercés à l’aveugle. Le patient sait qu’il a la possibilité de recevoir soit un placebo soit un traitement actif mais ne connait pas l’issue de ce qui lui est finalement donné. Une acupuncture reconnue mais contrôlée Tout d’abord, l’acupuncture est une discipline selon laquelle les maladies sont liées à une perturbation de l’équilibre énergétique du patient. La thérapie repose ainsi sur la stimulation de points spécifiques de l’organisme, situés le long des méridiens qui parcourent le corps. L’objectif est de rétablir la bonne circulation du Qi. Cette stimulation est principalement effectuée par l’implantation et la manipulation de fines aiguilles. Elle peut intégrer d’autres techniques ancestrales (ventouses, combustion de bâtonnets d’armoise) mais aussi des techniques très récentes (lasers athermiques). Par essai clinique, le docteur Georges Lewith a ainsi démontré qu’au delà de l’effet placebo généré par l’anticipation, l’acupuncture possède une autre efficacité car elle provoquerait un effet physiologique supplémentaire. De la même façon, de nombreuses études ont été menées dans divers cas pathologiques publiées notamment sur les bases de données médicales MedLine et PubMed. À la lumière de ces essais, l’OMS et le NIH (National Institute of Health) sont arrivés à la conclusion que l’acupuncture est cliniquement efficace pour plusieurs problématiques de santé, dont le traitement de différentes douleurs. L’OMS a alors divisé en trois catégories ses conclusions allant des preuves cliniques suffisantes (rhinites allergiques, la dysménorrhée, les maux de dos, etc.), à la démonstration clinique qui demande des preuves supplémentaires (dépendances, asthme, diabètes, etc.) et à l’insuffisance de preuves, mais qui présentent un intérêt en vue du manque de réponses satisfaisantes (côlon irritable, vessie neuropathique, etc.). De ce fait, l’acupuncture fait partie des quatre médecines alternatives et complémentaires qui peuvent faire l’objet de titres et mentions autorisés sur les plaques et ordonnances par le Conseil de l’Ordre des Médecins. Néanmoins, sa pratique est réservée à certains domaines et aux médecins, sages-femmes et chirurgiens-dentistes, des personnes appartenant déjà au corps médical. Les autres pratiques de médecine chinoise telles que le Qi Gong, le massage Tui Na et la diététique chinoise sont, pour leur part, presque inconnues du système de santé occidental et ne sont donc pas reconnues.

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Groupe 1 Les patients savent que c’est de l’acupuncture factice

Groupe 2 Les patients croient que c’est de la véritable acupuncture

Groupe 3 Les patients savent que c’est de la véritable acupuncture

Traitement

aiguilles factices

aiguilles factices

aiguilles d’acupuncture

Positron emission tomographie

Activation de la partie du cerveau relative aux sensations du toucher

Augmentation de production d’endorphine

Augmentation de production d’endorphine + Fonctionnement de la zone Insula Ipsilatéral

Selon les essais du Dr. Georges Lewith

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Des pratiques orientales peu adaptées à un système d’évaluation occidental En effet, ces pratiques sont nettement moins explorées et leur émergence reste timide. Le Tui Na est un massage qui comprend deux types de manipulations couramment utilisées, Tui signifiant « pousser » et Na, « saisir ». Le Qi Gong est une pratique qui consiste à entraîner le Qi, c’est-à-dire à le mobiliser, le renforcer, l’accroître, l’équilibrer et le faire circuler harmonieusement dans le corps et l’esprit. Dans le Qi Gong, le mot Qi, désigne le flux énergétique omniprésent qui anime le corps, et Gong signifie le travail ou l’entraînement. Quant à la diététique chinoise, elle repose sur une théorie selon laquelle tous les aliments possèdent des propriétés entraînant une action sur le corps et sont susceptibles d’agir sur la maladie. Elle s’appuie sur les grands principes de la Médecine Traditionnelle Chinoise, comme le Qi, le Yin et le Yang. Ces trois pratiques posséderaient de nombreuses vertus. Néanmoins, les essais cliniques sont très peu nombreux. Les recherches, surtout menées en Chine, sont rarement publiées en Occident. Quant à la plupart des études accessibles, les chercheurs précisent que des facteurs comme le nombre restreint de participants, l’absence de répartition aléatoire ou d’une intervention placebo limitent la portée des conclusions. Cela induit ainsi une incapacité à les éprouver et à en donner des preuves scientifiques. Or il semble difficile de pouvoir appliquer une méthode scientifique occidentale à des pratiques qui relèvent d’un système énergétique oriental. On peut ainsi soulever qu’il existe un manque de moyens mis en œuvre qui freinent considérablement leur évolution. C’est pourquoi aucune de ces médecines complémentaires n’est encore reconnue et encore moins soutenue. Le problème majeur reste un manque d’engagement budgétaire de la part de l’État et des organisations concernées. Une pharmacopée chinoise confrontée à la rentabilité En effet, la recherche médicale est financée à la fois par les États et par l’industrie pharmaceutique. Cette dernière investit afin de pouvoir s’approprier, à travers des brevets, de nouveaux médicaments principalement fondés sur la découverte de principes actifs pouvant être produits et distribués à grande échelle. Or, la Médecine Chinoise est difficilement brevetable concernant la pharmacopée car la plupart des substances utilisées sont connues depuis très longtemps et relèvent donc du domaine public. Aucun groupe privé n’a ainsi intérêt à investir dans la recherche sur ces produits libres de droit. En effet, expérimentée depuis plus de

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3 000 ans, la pharmacopée chinoise dispose et utilise des milliers de substances, dont environ 300 sont d’usage courant. Alors que la médecine occidentale repose sur des molécules identifiées et reproductibles à l’identique, la médecine chinoise prépare des ensembles d’ingrédients naturels ou préparés, constitués de principes isolés qui interagissent entre eux. Or, l’AMM, l’Autorisation de Mise sur le Marché d’un Médicament, indispensable à une commercialisation ne peut pas s’appliquer à ces formules d’ingrédients naturels car le résultat peut varier selon les récoltes, la conservation et de multiples facteurs. Il en découle que la médecine chinoise n’est pas profitable car difficilement industrialisable. C’est pourquoi on observe également dans cette discipline une stagnation économique de la recherche qui n’est pas favorable à son expansion. Malheureusement, cela paraît logique lorsque l’on sait qu’en 2013 sur les dix plus grandes entreprises pharmaceutiques mondiales, neuf ont dépensé davantage dans le marketing que dans la recherche et le développement.

Ainsi, il se crée un schéma dont il semble difficile de s’extraire, entre les médecines complémentaires et le système de santé occidental. D’une part, les médecines complémentaires souhaitent être reconnues mais ne le peuvent pas car le manque de financement entraîne un manque d’ECR nécessaires à modifier leur statut. D’autre part, le système de santé et l’État ne débloquent par de fonds suffisants pour mener ces ECR… Pour autant, absence d’efficacité ne signifie pas inefficacité. Même en médecine conventionnelle, malgré des essais cliniques menés et des brevets reçus, les résultats ne sont pas toujours probants ni bénéfiques. À une époque où le système de santé est majoritairement régi par l’argent, il est difficile de juger des pratiques qui n’en possèdent pas suffisamment. De ce fait, on observe un déplacement de l’intérêt vers un résultat cette fois-ci indéniable ; leur efficience.

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Plus que l’efficacité, une efficience Une mise à distance du système d’évaluation occidental « Diathèses et maladies sont des créations de l’esprit, les mots sous lesquels nous réunissons un certain nombre de phénomènes concomitants ou successifs »1 Les médecins définissent des choses qui sont très abstraites pour les patients alors que le mal et la douleur qu’ils ressentent sont très concrets. On en revient donc au fait que les patients ont besoin d’un langage compréhensible et visible en lien avec les connaissances qu’ils ont de leur corps et de la maladie. Le corps étant éprouvé par nos sens, nous pensons notre pathologie via ces derniers et non de manière biologique. Alors, si une pratique permet d’apaiser ou de faire disparaître cette douleur sensiblement, elle semble intéressante à découvrir. Des évaluations basées sur la satisfaction « Peu importe qu’une thérapie (comme l’homéopathie) soit fondée sur des bases scientifiques prouvées ou qu’elles fonctionnent par autosuggestion ou autre ; le principal c’est que ça marche ! »2 Finalement, les patients sont moins intéressés par le fait de savoir ce qui se passe dans leur corps que par le fait de se sentir mieux. Ils n’ont pas besoin de connaître le comment de la pratique si le résultat est présent. Jusqu’à présent, les essais contrôlés relèvent de conditions trop particulières et sont limités à un groupe de personnes trop restreint devenant ainsi peu représentatif. Ainsi, le professeur Alain Baumelou du Centre Intégré en Médecine Chinoise à la Pitié-Salpétrière cherche à développer une évaluation qui s’intéresse désormais au contentement d’un plus grand groupe de patients. Il base son étude sur deux points : le niveau de satisfaction, à savoir si les patients sont contents de la thérapeutique et le fait de diminuer la prise médicamenteuse. La recherche est ainsi davantage axée sur l’efficience de ces médecines et sur l’humain. Elle ne cherche plus à prouver si elles fonctionnent mais à constater comment elles ont agit sur les patients et quel en a été le bénéfice. Par ailleurs, cette méthodologie est cohérente avec la pensée chinoise. La vérité pour les chinois correspond à ce qui fonctionne alors que la vérité occidentale se veut cartésienne et basée sur les preuves. Ce raisonnement pragmatique s’éloigne ainsi considérablement de la biostatistique fondamentale de la médecine pour mieux s’approcher des valeurs

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chinoises inclues dans ce système de santé étudié. Néanmoins, on peut garder à l’esprit qu’il ne doit pas être alternatif car si une médecine complémentaire peut apporter un mieux-être physique, la maladie peut toujours exister physiologiquement et empirer. En Occident, notre point de vue sur le domaine de la santé s’est construit selon le même schéma que celui de la science. Notre perception a évolué en même temps qu’ont été développées les pratiques et techniques médicales. Elles sont alors toutes restées réductionnistes et cartésiennes. Ainsi, nous sommes habitués à une image normée et aseptisée de la médecine. De plus, issus d’une culture gréco-biblique, nous avons tendance à rejeter ce qui nous est inconnu ou qui nous paraît non conceptualisable. De ce fait, la communication globale des médecines complémentaires, puisant son inspiration dans les idées reçues, n’aide pas à leur intégration. Elle renforce la marginalisation de ces pratiques en reflétant une image dont les codes sont peu accessibles ou peu identifiables. Deux modes de communication s’opposent alors, l’aseptisé et le stéréotypé. Cette différence radicale de communication pour deux spécialités appelées « médecines » discrédite les médecines complémentaires. Elles ne suscitent pas suffisamment d’intérêt voire repoussent. Cela provoque un réel manque de connaissance sur ces pratiques et, de ce fait, cause un certain rejet. Néanmoins, il existe un grand nombre d’informations et de ressources pour en savoir davantage et pouvoir éviter les dérives tout en bénéficiant des avantages des médecines complémentaires. Afin de lever ce tabou et lutter contre les clichés persistants, le rôle du graphiste serait de réunir des renseignements et des informations fiables qui permettraient au public d’acquérir une vision plus objective. Il s’agirait ainsi, au moyen d’outils graphiques, de révéler ces pratiques tout en valorisant les données positives issues d’organismes reconnus. Cette connaissance, voire reconnaissance, passe nécessairement par un apprentissage et une première approche des bases de la médecine chinoise. Un projet de sensibilisation graphique semble être ainsi une hypothèse à explorer.

1. Claude Bernard, médecin et physicien, fondateur de la médecine expérimentale.

2. Brigitte en réaction à l’émission France Inter « Médecines douces, médecine dure : placebo contre chimie »

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Initier et sensibiliser à une nouvelle approche de la santé

Nous sommes dans un contexte où la médecine complémentaire en général et la médecine traditionnelle chinoise en particulier sont émergentes. Elles se confrontent néanmoins à diverses réticences notamment culturelles, éthiques et usuelles. Quelque soit la nature de ces rejets, le constat est que leur origine est d’ordre informatif. En effet, il existe une réelle déficience dans la communication. Cette dernière est peu ou mal menée. De ce fait, elle ne permet pas d’acquérir un bon apprentissage ou du moins une sensibilisation objective des médecines complémentaires. Cela pose alors un réel problème graphique que le graphiste se doit de résoudre en révélant les médecines complémentaires. De nombreux aspects semblent incontournables pour comprendre l’essence de ces médecines et leur fonctionnement. Trois d’entre eux peuvent être traduits en enjeux graphiques pour la communication de ce projet. D’une part, la représentation du corps est un angle majeur tant au niveau des médecines orientales qu’occidentales. Elle traduit une pensée culturelle et une vision précise ou globale, mécanique ou systémique, réductionniste ou holistique, du corps et de la santé. D’autre part, dans un système où la santé devient de plus en plus intégrative, la complémentarité de deux dispositifs a priori opposés pose les questions d’analogies graphiques, de codes et plus globalement de langage commun ou non à établir. Enfin, la médecine traditionnelle chinoise repose sur une vision complexe. Composée de nombreux éléments interconnectés, elle est difficile d’accès pour un public néophyte. Le besoin de connaissances sur ces pratiques nécessite alors de traduire diverses informations complexes pour les rendre intelligibles auprès de tous.

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En quoi une approche pédagogique permettrait de sensibiliser un public néophyte occidental à la vision globale du corps propre aux médecines orientales ? Un projet de sensibilisation graphique aurait pour but de démocratiser les médecines traditionnelles chinoises tout en levant le tabou qui les environne. Les objectifs de communication pourraient alors se décomposer en trois temps, faire connaître, faire aimer puis faire agir. La vocation de ce projet serait de révéler les médecines orientales pour que le public soit en mesure de se positionner et de choisir s’il souhaite ou non y avoir recours. On peut ainsi se demander quels outils et moyens graphiques utiliser pour faire découvrir et susciter cet intérêt. La sensibilisation, ayant une visée pédagogique, apporte un savoir théorique et cognitif, qui peut ici prendre différentes formes. Par la représentation d’un corps empirique La sensibilisation par la représentation empirique vise à apprendre via l’expérience sensorielle vécue et éprouvée physiquement ou capturée visuellement. Elle concerne le sensible qui est omniprésent en médecine complémentaire. La représentation de soi et de son corps est une manière de se positionner sur sa perception. Ainsi, elle peut avoir diverses visées et autant de moyens graphiques de les affirmer. L’expérience sensible permet alors de détourner une représentation clinique au profit d’une représentation subjective et individuelle. Une représentation réaliste réappropriée Pour des raisons pratiques, la science a une approche réaliste et très détaillée du corps. Cette dernière a évolué selon les découvertes et révolutions scientifiques. Les planches anatomiques sont thématiques et schématiques. Elles montrent de façon didactique de quoi sont composées certaines parties de notre corps. Néanmoins, dans ce souci de précision, elles sont très normées et reflètent une image froide et distanciée. Ainsi, les reproches faits aux médecines conventionnelles occidentales se retrouvent dans la représentation du corps en santé. Les planches anatomiques fourmillent d’informations incompréhensibles et indigestes pour un néophyte. Seul l’emplacement des organes est à peu près compréhensible. Elles sont ainsi destinées à des personnes passionnées ou intéressées. Néanmoins, la localisation n’est pas suffisante pour comprendre le fonctionnement de sa santé ou d’une médecine. Il faut aussi connaître le fonctionnement, les interactions qui s’y produisent pour pouvoir ensuite agir en ayant pleine conscience de son corps.

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• 1

Cependant, ces représentations scientifiques, sans être nécessairement compréhensibles, sont connues du grand public. À leur vue, elles évoquent immédiatement un univers médical ou scientifique lié au corps. Elles peuvent être ainsi utilisées et soutenues par d’autres éléments pour nourrir un propos et le rendre identifiable. Le traitement illustratif, photographique ou pictural, notamment, peut alors qualifier et détourner ce corps habituellement froid et distant pour le rendre davantage expressif et poétique. De cette façon, Wataru Yoshida, graphiste illustrateur japonais, dans sa série photographique Composition of mammals a souhaité confronter l’enveloppe externe de mammifères connue de tous, au corps interne. L’esthétique médicale est réemployée par l’illustration précise de l’ossature et de la musculature mais aussi par des encarts faisant écho aux étiquettes pharmaceutiques. Le traité qu’il a employé a permis d’ajouter une finesse et une délicatesse valorisant le corps tout en informant le spectateur de sa structure complexe. Le mélange de deux techniques, photographique et illustrative, complète, quant à lui, l’information apportant deux niveaux de lecture. On peut imaginer transposer ce traitement pour rendre compte du réseau perçu par les médecines traditionnelles chinoises présent au sein de l’enveloppe corporelle. Sublimer ainsi le dispositif interne complexe qui gouverne notre énergie et notre bonne santé. En effet, des couleurs, des formes, des emplacements, des techniques différentes soulèvent divers aspects du projet. L’exagération ou la déformation d’un de ces éléments peut dès lors signifier un univers ou un sentiment particulier.

• 1 « Surgery » Worrydoll, Renée Laferriere Cinderhouse, 2011

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• 1 Composition of mammals, Wataru Yoshida

• 2 Photographies, Lucy and Bart

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Une représentation métaphorique et subjective Ainsi, le corps peut rapidement devenir métaphorique signifiant davantage qu’un simple élément fonctionnel et mécanique. De cette manière, les photographes Lucy and Bart, ont réalisé une série de photographies de modèles déformés. Ces excroissances du corps l’exacerbent en dévoilant le sentiment du sujet. Cela permet ainsi de traduire visuellement les perceptions et ressentis internes normalement invisibles. Le photographe Bence Bakonyi interroge, quant à lui, le rapport entre corps et esprit, entre proximité et distorsion, dans son projet Dignity. Cette tension également présente en médecine et en psychosomatique est une notion intéressante à explorer. De cette façon, on s’extrait du schéma mécanique du corps en se rapprochant d’un élément plus vaporeux et perméable, l’esprit. La photographie de modèles dans un contexte particulier, par exemple immaculé dans le cas de Bakonyi, permet alors d’illustrer un corps exacerbé et éprouvé comme il l’est de plus en plus au quotidien. L’appliquer aux médecines complémentaires dévoilerait le fait qu’on a tendance à vouloir sortir de la vision réductionniste de la médecine occidentale au profit d’une vision globale de notre corps. Cette dernière, subjective et individuelle, ne tient pas compte de la technicité ou des étiquettes que l’on colle sur les douleurs. Ce type de représentation métaphorique permet alors de comprendre toute la mesure de ces dernières. Ce type de troubles psychosomatiques n’étant pas toujours résolubles par les médecines occidentales, le projet pourrait également avoir un ton dénonciateur. Le corps éprouvé pourrait alors être figuré de manière isolée et pourrait ainsi signifier la négligence parfois présente en médecine conventionnelle. Une représentation culturelle De plus, ce jeu métaphorique peut devenir réaliste selon la culture qui l’emploie. Ainsi, pour la Médecine Traditionnelle Chinoise, le corps est perçu comme un microcosme à l’image d’un macrocosme. La vision holistique et systémique rend compte de l’organe dans le corps et du corps dans l’univers. Sa représentation se veut dès lors aussi métaphorique que réaliste. Elle se calque sur la vision que les chinois en ont et qu’ils exploitent en médecine. Le corps est alors représenté en termes d’échos, de correspondances, de complémentarités et de systèmes imbriqués. Dans les planches anatomiques orientales, le corps est souvent coloré et séquencé selon les organes auxquelles les parties font échos. On retrouve le corps entier dans chacun de nos membres. Ainsi, le mélange d’outils graphiques peut être intéressant pour générer différents niveaux de lecture et permettre ces analogies. On peut alors aisément transposer le projet

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Pronomades du studio Helmo en association avec l’illustrateur Benoit Bonnemaison-Fitte sur l’idée que le corps appartient et dépend d’un ensemble bien plus large que celui délimité par la peau. Le corps déformé se fond dans la nature comme pour figurer qu’il lui appartient et non pas qu’il la contrôle. De ce fait, la représentation ou la déformation du corps est très évocatrice et permet de dévoiler métaphoriquement la nature de celui-ci. Il serait alors intéressant de pouvoir le traduire graphiquement pour évoquer la vision globale de la médecine chinoise. Les corrélations internes étant très nombreuses, on peut s’interroger sur le besoin de représenter un corps mouvant selon les liens étudiés ou plusieurs corps n’en évoquant qu’un.

Ainsi, la complexité du corps et de sa représentation, en fonction de la perception qu’on en a, nécessite une traduction graphique. Ce passage par la métaphore, l’illustration ou la photographie en rend compte et permet un début de vulgarisation.

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• 1 Dignity, Bence Bakonyi « Je ne peux pas échapper au fait que je me bats avec moimême. »

• 2 Pronomades, studio Helmo et Benoit Bonnemaison-Fitte

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Par l’expérience sensible Le corps, une surface sensible et interactive Les médecines complémentaires prônent un rapport au patient plus humain et moins distancié. Cette nouvelle approche est notamment liée à une vision sensible du corps et du patient. Le corps réagit aux facteurs extérieurs et perçoit des sensations. Cependant, ces médecines sont également sensorielles. Les praticiens produisent un soin en sollicitant les sens. Il est ainsi intéressant d’observer comment le design graphique génère ce type d’interactivité entre action, sens et effet visuel. Celle-ci peut prendre des formes multiples. Ainsi, le rapport annuel de la société Adris, In Good Hands par le studio Bruketa, utilise de l’encre thermosensible pour permettre une double lecture entre une couverture visible et une illustration cachée. Cette dernière se dévoile au contact de la chaleur humaine. Ainsi, elle nécessite que le lecteur prenne part au message à révéler. Ici, il est question d’évolution et de renouvellement pour la société.

De la même façon, The Sound of taste de l’agence Novalia est une affiche interactive utilisant de l’encre conductrice. Liée à une application, chaque forme représente une épice qui résonne en mélodie lorsqu’on l’effleure.

Ces deux projets permettent de lier, d’évoquer ou d’éveiller différents sens. Comment le toucher peut provoquer un visuel ou comment il peut engendrer un son sont autant de moyens qui peuvent être transposés dans

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le cas des médecines chinoises. Cela pourrait être appliqué aux cycles d’inhibition et d’engendrement évoqués précédemment entre les cinq éléments, pour associer des éléments de natures différentes ensemble comme un organe et une saison ou un goût et une émotion… Dans ce même esprit, les éditions Volumiques mettent en relation tangible et numérique pour créer des objets hybrides. Ces surfaces tangibles permettent la rencontre entre du matériel et de l’immatériel. De plus, le projet Little Boxes de Joelle Aeschliman est constitué de trois boites à musique augmentées. L’action de tourner la manivelle dévoile une animation et une mélodie propre à l’univers de chacune. Une nouvelle dimension est ainsi conférée aux objets en retranscrivant diverses sensations visuelles. Ces surfaces tangibles proposent une découverte par l’objet à manier sur la tablette ou le téléphone. Le fait de pouvoir tenir et toucher un objet réel par rapport à une simple surface numérique permet davantage de se projeter dans cette exploration. Ainsi, on peut imaginer tenir des objets représentant des aiguilles d’acupuncture, par exemple, qui selon la surface touchée permettraient de voyager dans différentes parties du corps, différents méridiens. On pourrait, ainsi, cartographier le corps, sous un nouvel angle, et en devenir son propre explorateur afin de le redécouvrir au travers de la vision chinoise. Une immersion globale De plus, la médecine chinoise est une médecine globale qui prend en compte les facteurs sociaux, culturels, physiques et mentaux. Elle se positionne à tous les niveaux proposant des pratiques diversifiées telles que la pharmacopée, la diététique, le massage Tui Na, le Qi Gong et l’acupuncture. Chaque pratique relève de sens spécifiques qui sont néanmoins liés entre eux grâce aux régulateurs du Qi. Il existe alors des moyens plus immersifs encore tels que les installations interactives et le mapping permettant de prolonger l’expérience sensible et qui pourraient en retranscrire les spécificités. Ainsi, l’exposition Formes élémentaires : mouvements et géométries de la pensée s’intéresse aux formes géométriques et aux phénomènes physiques en lien avec notre activité mentale. Le but est de figurer l’immatériel. Cette exposition est composée de multiples métaphores qui emploient sphères, spirales, polyèdres, ondes et champs énergétiques de l’activité mentale. Pour se faire, des formes graphiques y sont projetés pour illustrer la diffusion de messages nerveux notamment. La grande échelle que permettent la projection et le mapping traduit une immersion pour le spectateur. Il est ainsi plongé dans un univers graphique qu’il peut contempler et s’approprier. Il serait alors intéressant de le transposer en médecine chinoise avec le Qi, le flux énergétique dispersé dans les différents méridiens. De plus, rendre la projection

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• 3 • 1 Little Boxes, Joelle Aeschliman, 2012

• 2 Performance Murmur whispers, Chevalvert et ALB, 2015 Murmur, Chevalvert, 2Roqs, Polygraphik et Splank, 2013

• 3 exposition Formes élémentaires : mouvements et géométries de la pensée, à la Médiathèque J. R. de Guyancourt, 2013

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interactive pourrait apporter une dimension supplémentaire en rendant le spectateur actif et donc en possession de choix à prendre. D’autre part, le design génératif accentuerait l’immersion en ajoutant une valeur individuelle à l’expérience en collectant certaines données du spectateur. Les projets Murmur et Murmur whispers de Chevalvert dessinent, par exemple, des effets visuels générés par du son. Appliqué aux médecines complémentaires, on pourrait imaginer adapter ce phénomène en illustrant la manière dont agit l’effet relationnel, comme un placebo qui se diffuse chez le patient. De plus, en se calquant sur le diagnostic des médecines et en ajoutant des informations personnelles telles que les caractéristiques de notre langue, le contexte social ou le ressenti, on pourrait imaginer une expérience plus personnalisée encore. Cela accompagnerait l’idée d’une approche plus humaine et appuierait l’importance du relationnel avec le médecin qui, d’une manière moins numérique, récolte les informations nécessaires au bien-être du patient. Une sensibilisation narrative : le témoignage Cette expérience sensible peut aussi être racontée et partagée. On a pu voir que, de plus en plus, l’évaluation se base sur une satisfaction personnelle. Le témoignage semble, ainsi, le plus à même de révéler ces ressentis et ce vécu. Il peut donc devenir un moyen de sensibilisation. De cette façon, Sophie Calle, dans son projet Ce que voient les aveugles retranscrit les récits et expériences qui lui ont été conté par plusieurs aveugles. Elle a donc été la médiatrice entre le ressenti personnel et le public extérieur en transposant ces témoignages par écrit mais également la traductrice en matérialisant leur récit en photographies. Cette interprétation poétique a permis de rapprocher les mal-voyants des voyants par des images et des symboliques communes. Il serait alors intéressant de récolter, de la même manière, les récits et expériences d’un recours à la médecine chinoise, pour les partager.

Comment la séance a-t-elle été vécue ? Quelles ont été les différences avec la médecine occidentale ? De multiples questionnement permettraient

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ensuite de rendre compte graphiquement de l’efficience de la médecine chinoise. Cela pourrait prendre la forme d’un support éditorial mais également d’une vidéo. En effet, le webdocumentaire permet, quant à lui, une narration interactive numérique dont la diffusion se fait notamment par le Web. Ce média offre la possibilité de traduire ces mêmes témoignages de manière dynamique tout en proposant un choix de narration parmi les différents récits. Cela offre également la possibilité d’user d’hyperliens et d’ajouter du contenu supplémentaire pour nourrir le regard d’informations internes comme externes. Le webdoc Plongée au coeur de la Chine permet ainsi de croiser des regards, d’apporter des définitions, des images et vidéos liées à des passages évoqués au cours des témoignages. La fonction web enrichit le documentaire et le nourrit de manière à laisser le lecteur libre dans son exploration, sa navigation et sa découverte. Ainsi, cela pourrait être efficace d’associer témoignage de patients ayant eu recours aux pratiques chinoises à des principes de fonctionnement, des schémas permettant de mettre sur un même plan efficience et efficacité. Cela lierait ainsi les vérités orientale et occidentale ; ce qui fonctionne pour le chinois et ce qui fonctionne pour l’occidental.

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Par le système graphique Le graphisme didactique a pour but d’informer et d’instruire. Une telle approche renseignerait le public sur des données complexes et laborieuses à apprendre par soi-même. Révéler par la data vision Comme le veut l’adage, une image vaut mieux qu’un long discours. Notre quotidien est actuellement submergé d’un flux de données, de chiffres et d’informations qui saturent en permanence nos écrans et nos esprits. La data vision permet de les synthétiser et de les résumer en un graphisme, parfois interactif. Ainsi, David McCandless, écrivain, journaliste et designer anglais, propose un livre de data visions abordant à la fois tout et rien allant du plus futile au plus grave. Entre dessin et science, le data journalisme extrait ainsi la substance et en tire une information en lui conférant du sens. De la même façon, la chaine Youtube Datagueule diffuse de courtes animations entièrement construites à l’aide de data visions qui s’emboîtent pour souvent aboutir à une dénonciation. Au delà de cette critique, elles sont didactiques. Elles nous illustrent un grand nombre de données notamment scientifiques qui permettent de nous créer notre propre opinion et nous positionner sur le sujet. « Un jeu de Lego où une réalité se construit sous nos yeux sans que l’on s’en aperçoive. Un jeu où l’on assume que l’incompréhension est essentielle pour faire émerger l’évidence. » #DTG Cette représentation de l’information pourrait être un moyen d’éclairer le public sur les pratiques conventionnelles ou complémentaires en termes de chiffres ou de comparaisons. On pourrait imaginer mettre en parallèle les deux systèmes selon leur degré d’efficacité et d’efficience. La data vision pourrait également permettre de dénoncer les dérives de la médecine occidentale pour nuancer la dévotion qu’on lui confère et/ ou dénoncer les dérives des pratiques complémentaires pour ne pas tomber dans un extrême non plus. Renseigner et enseigner perdrait dès lors son statut rébarbatif au profit d’informations aussi esthétiques qu’intelligibles. Revisiter la forme pour vulgariser le fond « Que dirait Diderot à de jeunes lecteurs aujourd’hui ? Quelles images nous donnerait-il ? » Telles sont les questions que s’est posé Franck Prévot, l’auteur de la revisite de la célèbre Encyclopédie du philosophe Denis Diderot. Onze thèmes tels que l’agriculture, l’histoire naturelle

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et l’anatomie sont interprétés par onze illustrateurs différents en s’inspirant des planches originales, en les actualisant et en les personnalisant. Cela permet de remettre l’Encyclopédie au goût du jour en la rendant accessible à un plus large public. L’illustratrice Cruschiform s’approprie, quant à elle, les contes de fées pour en faire des contes de formes. Elle détourne les personnages en formes géométriques et joue de leurs caractéristiques propres. Ainsi, elle donne une nouvelle image aux contes sans en dénaturer l’essence. Ils sont illustrés pour le Magazine Georges, une revue alternative trimestrielle créée par les Éditions Grains de Sel. Chaque numéro est thématique et permet d’explorer le thème sous différents angles, mais toujours de manière illustrée. Ainsi cela permet de découvrir ou redécouvrir un sujet. Des thèmes peu attrayants, comme la grue ou le poisson, prennent alors tout leur intérêt. Un traitement illustratif et une simplification formelle du fonctionnement des médecines traditionnelles chinoises permettraient de les rendre plus accessibles. De plus, comme leur nom l’indique, elles sont traditionnelles, ce qui leur confère une image datée dans l’inconscient collectif. Une refonte les rendrait plus attractives et proches du public occidental contemporain. Néanmoins, le corps et sa représentation sont déjà établis et présents, en Chine, et pour ceux qui les pratiquent, en Occident. Il est alors important de ne pas dénaturer ces pratiques ni bafouer leur tradition. Signifier la complémentarité de deux systèmes opposés Quels sont donc les codes à conserver et ceux à faire évoluer ? Cette préoccupation est présente pour les deux types de médecines. Étant de plus en plus complémentaires, le rôle du graphiste pourrait être de concevoir un système graphique permettant de les faire communiquer et corréler ensemble. Le folklore étant l’ensemble des pratiques culturelles et traditionnelles d’un pays ou d’une société, on peut se demander comment marier deux types de folklores. À quels codes graphiques doit-on s’attacher ? Comment se réapproprier les codes orientaux pour les rendre abordables par un public occidental ? Comment s’emparer des codes occidentaux pour s’en détacher ? Est-il envisageable d’inventer un tout autre système ? Avec la consultation d’experts, de professionnels de la santé, d’illustrateurs scientifiques et de praticiens ou professeurs de Médecine Traditionnelle Chinoise, ces interrogations pourront être approfondies et résolues. Suivant ces questionnements, le projet typographique Transvercity de Yin-Fei Gwee traite du clash culturel entre Orient et Occident. Il explore le phénomène de distance et sa représentation abstraite. Pour ce faire, une police de caractère bilingue a été créée, la Fexy Sans. La version latine est à casse unique en écho à la hauteur fixe des signes chinois.

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• 1 Datavision, Mille et une informations essentielles et dérisoires à comprendre en un clin d’oeil, David McCandless, 2015

• 2 Maladies à vendre, Datagueule, 2015

• 3 Lumieres, l’Encyclopédie revisitée, Franck Prévot, 2013

• 4 Il était une forme, Cruschiform pour le magazine Georges, 2015

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Elle lie ainsi ensemble deux visions a priori opposées via une typographie transversale et multiculturelle. Elle instaure un langage mixte mais identifiable. En médecine chinoise les mots ne signifient et ne symbolisent pas les mêmes choses qu’en Occident. Par exemple, lorsqu’on parle du « Rein » il ne s’agit pas de l’organe auquel nous, occidentaux, pensons mais d’un organe qui gouverne les os et les moelles tels que l’est le cerveau. On peut ainsi imaginer créer un système permettant d’effectuer ces ponts, une sorte de traducteur. D’autant plus que chaque élément possède son terme et son idéogramme chinois associés. Dans cet esprit, Tiphaine Jézouin a aussi conçu un système graphique unitaire pour traiter la trilogie 1Q84 de Haruki Murakami. Le projet consiste à la création de formes impossibles, de structures complexes contraires aux lois de la physique, qui rendent compte de l’existence parallèle d’un intérieur et d’un extérieur, d’un réel et d’un imaginaire, d’une deuxième et d’une troisième dimension… Il repose ainsi sur une fiction. Cependant, il serait intéressant de voir comment associer et mettre au même niveaux les deux types de médecines, les visions systémique et mécanique. Dans cette mise en parallèle, le problème qui pourrait se poser est le foisonnement d’informations et, de ce fait, la perte et la confusion du public. Pour éviter ce brouillage, La grande traversée d’Agathe Demois et Vincent Godeau joue sur deux niveaux de lecture. L’exposition, comme le livre, proposent d’explorer à la loupe des illustrations détaillées de paysages. L’impression en deux couleurs permet la découverte d’une seconde illustration au passage de la loupe. Tout un monde imaginaire, poétique ou absurde, imprimé en bleu, se dévoile, alors qu’il était invisible à l’œil nu. On découvre alors ce qui se passe sous le feuillage des arbres, derrière les montagnes, à l’intérieur des immeubles ou des personnages. On peut alors projeter ce principe en santé qui fonctionnerait en montrant comment deux systèmes peuvent se superposer et se compléter. De plus au sein même des médecines chinoises, il pourrait être appliqué pour montrer la corrélation entre un macrocosme, l’univers et un microcosme, le corps.

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• 1 Transvercity, Yin-Fei Gwee, 2013

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• 1 1Q84, Tiphaine Jézouin, 2012

• 2 La grande traversée, Agathe Demois et Vincent Godeau, 2014

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Par une approche ludique Face à une médecine conventionnelle qui est sérieuse, cloisonnée et normée, la médecine traditionnelle chinoise, bien qu’autant scrupuleuse, est davantage individualisée et ainsi appropriable. On peut alors, pour une première approche, se permettre, d’utiliser les ressorts du jeu pour rendre la sensibilisation ludique. Le jeu induit qu’il y ait des joueurs et, de ce fait, des participants. Ce ressort ludique permet ainsi de rendre le spectateur, acteur. La situation suggère un jeu de rôle qui place le joueur dans une position particulière. L’objectif peut alors être d’acquérir, vérifier des connaissances, engager une réflexion ou faire découvrir. C’était, ainsi, le cas du fameux docteur Maboule qui plaçait le joueur dans le rôle de ce médecin farfelu et demandait une précision quasichirurgicale. Cela n’apprenait rien sur l’anatomie mais introduisait une approche médicale précise et localisée du soin.

Initier par le jeu de cartes Le jeu de cartes permet d’attribuer des correspondances et des valeurs aux différentes cartes qui le composent. Il peut alors devenir également pédagogique selon le sujet traité. Ainsi, le projet Bastard – a card game du studio Bekarty propose de s’initier aux concepts typographiques en jouant aux cartes. Il aborde des notions tels que le crénage, les ligatures et la casse via un ensemble de supports illustrés. On y discerne des binômes et des représentations différentes pour une même lettre, le « B ». À l’image du jeu de 7 familles, il permet des regroupements. Ainsi, ce type de jeu autoriserait le rassemblement des éléments de médecine chinoise selon les mouvements, les organes, les couleurs, les saisons etc. D’autre part, le jeu de cartes classique dépend d’une hiérarchie qui s’étend du Deux à l’As en passant par les figures, qui sont valet, dame et roi. Cette organisation pourrait se retranscrire dans la vision chinoise. Le corps y est perçu comme un empire. Offrir une valeur à chaque carte, selon ce schéma et les statuts qu’ils induisent, sensibiliserait le public sur cette manière de percevoir le corps.

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De plus, l’expérience pourrait se poursuivre sur une surface tangible. Comme l’ont fait les Éditions Volumiques, la reconnaissance tactile de la carte sur l’écran offrirait des informations et des sensations supplémentaires. Approfondir par le serious game D’autre part, lorsqu’un jeu vidéo possède une autre visée que celle du divertissement, il devient « serieux ». Plus couramment appelé serious game, il correspond à une application qui associe une intention « sérieuse », de type pédagogique ou informative à des ressorts ludiques. Divers serious games se développent de plus en plus, notamment en milieu professionnel pour un accompagnement pédagogique. Cependant, ils sont inexistants dans le domaine des médecines complémentaires. Il serait alors intéressant de les insérer auprès du personnel hospitalier pour une bonne intégration des médecines complémentaires au sein des pratiques. Avertis, les médecins pourraient davantage conseiller et recommander la complémentarité de ces techniques. Néanmoins, un tel projet nécessiterait un grand nombre d’informations et de données complètes sur le fonctionnement et l’efficacité de ces médecines dans chaque cas. Une formation serait alors certainement plus appropriée. Cependant, les ressorts employés dans divers serious games existants peuvent être repris pour initier le grand public aux médecines chinoises. Le jeu Pharma War sensibilise le joueur aux rôles des intervenants dans la création d’un médicament. De la même façon, un jeu pourrait mettre en scène les différentes fonctions de chaque organe et de l’équilibre nécessaire à la bonne santé du corps. D’autre part, le jeu Morphosis permet d’observer et d’interagir avec l’évolution de la planète et des hommes. L’évolution de la santé en Occident pourrait être évoquée, par ce biais, dans l’objectif de montrer que l’on tend de plus en plus vers une santé intégrative. Enfin, plus proche des médecines complémentaires, Pause consiste en une application créée par Peng Cheng, le PDG de l’entreprise de recherche pour la santé mentale PauseAble. Elle prône la valorisation d’un temps pour soi qui est également propre aux pratiques complémentaires. Elle permet, par des jeux simples, de se focaliser sur un élément et de prendre le temps de se laisser guider pour s’apaiser. Cette application révèle ainsi que la santé peut devenir autonome, si elle fait l’objet d’une prise de conscience de la part du potentiel patient. Ici l’illustration des lampes à lave est reprise. On peut imaginer une autre image à saisir, une nouvelle interface pour nous déconnecter du quotidien tumultueux et revenir vers une conscience de notre corps. Un pas vers notre santé, en somme.

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• 1 Bastard – a card game, studio Bekarty, 2015

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• 2 Rorschach, Édition Volumique, 2011 Prototype de jeu de cartes utilisant la reconnaissance tactile sur Ipad.


• 3

• 4

• 5

• 3 Pharma War, les Entreprises du Médicament, 2015

• 4 Morphosis, Small Bang, 2015

• 5 Pause, Peng Cheng, 2015

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Vers le projet graphique Une sensibilisation progressive Le projet consisterait à sensibiliser un public néophyte à des pratiques peu connues voire inconnues, les médecines traditionnelles chinoises. Il s’agit ainsi de les faire découvrir à l’aide d’outils et moyens graphiques, d’en expliquer les bases, le fonctionnement global et la vision systémique et holistique sur laquelle elles reposent. L’objectif en est ainsi une meilleure connaissances de ces pratiques qui tendent à se développer au sein de notre système médical et à devenir de plus en plus complémentaires. Cette notion de complémentarité, à l’image des médecines, semble être à retranscrire dans le fond comme dans la forme. De la même manière, l’approche systémique doit se retrouver formalisée. Tant de complexité nécessite ainsi une sensibilisation lente et progressive pour permettre au public d’assimiler plus facilement les données. Afin de mener un projet de sensibilisation graphique abordant chaque élément qui compose la médecine traditionnelle chinoise – et ils sont nombreux – il pourrait prendre la forme d’un projet exploratoire multiforme. Cela me permettrait de séquencer les différentes données sur différents supports à expérimenter individuellement tout en faisant partie d’un tout. Mêler les moyens, numériques, volumiques, imprimés et installations, offrirait des expériences complémentaires. De cette manière, l’exposition The Happy Show de Sagmeister à la Gaité Lyrique proposait une multiplicité de supports et de moyens. On pouvait y trouver datavisions, installations, interactivité et illustrations. Dans ce même lieu, l’exposition Capitaine Futur nous transportait dans son voyage constitué également d’objets, d’illustrations et de situations à expérimenter en chamboulant parfois nos repères. Quant à l’exposition Trouble Makers du Centquatre, elle nous invitait concrètement à perdre nos repères dans une multitudes d’installations numériques et interactives. Ces trois exemples d’exposition montrent une volonté de découverte et d’exploration de la part du public. Elles cherchent également à rendre le spectateur acteur de sa visite pour qu’il se sente aussi concerné qu’actif. Que ce soit le thème du bonheur, du voyage ou de l’art numérique, il y est toujours induit une pédagogie et un apprentissage cognitif ou technique. Certaines ouvrent le champ des possibles et toutes portent un œil sur l’avenir. D’autre part, le spectateur acquière le rôle d’explorateur qui lui confère une certaine autonomie dans son apprentissage même s’il peut être guider. Il peut alors progresser physiquement et évoluer intelligemment d’expérience en expérience entre interactivité, immersion et découverte. Ce séquençage « continu » en différents pôles me paraît important dans

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le cas des médecines chinoises car elles possèdent chacune leur spécificité et leur complexité. Un apprentissage progressif semble approprié pour, peu à peu, s’imprégner de la vision chinoise et d’une santé intégrative. Un public néophyte Le public visé pourrait alors prendre en compte n’importe qui. En effet, la santé concerne tout le monde et se veut, de plus en plus, autonome. Ainsi, il semble important d’ouvrir les possibles et de faire découvrir des pratiques médicales orientales qui pourraient être employées autant pour de la prévention que pour de la guérison. Tout cela dans un système complémentaire de médecines. Il serait intéressant de l’introduire auprès des enfants mais ce ne sont pas véritablement eux qui décident de leur moyen de santé. La cible visée serait donc les adultes en âge de décider de la voie qu’ils souhaitent prendre pour leur santé. Cela révélerait que chacun peut avoir le choix et qu’il existe de multiples équivalences et complémentarités, notamment en Médecine Traditionnelle Chinoise. Des partenariats institutionnels Se rapprochant ainsi davantage d’une exposition par la valorisation d’une vision culturelle, un lieu institutionnel serait le plus adéquate à l’accueillir. Ainsi, le contexte pourrait être l’ouverture prochaine d’un centre d’Arts Taoïstes situé en Suisse qui rendrait le projet aussi culturel que pratique. D’autre part, il existe à Paris, un Institut Chinois. Cependant, il est consacré à l’apprentissage du chinois et du mandarin donc un tel projet ne serait pas, tout à fait, adapté aux attentes du lieu. Enfin, le Musée Guimet, à Paris également, est le Musée National des Arts Asiatiques. La médecine chinoise étant issue des Arts Taoïstes, un projet de sensibilisation par divers procédés graphiques, pourrait potentiellement lui correspondre. Cependant, ces lieux culturels limiteraient la cible à un public amateur d’événements culturels. Il serait alors intéressant d’ouvrir le champ d’action et de penser le projet comme une exposition itinérante. De cette façon, elle pourrait également se tenir dans des hôpitaux tels que l’hôpital la Pitié Salpétrière qui détient un Centre Intégré en Médecine chinoise.

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• 1

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• 2

• 1 Capitaine futur et le voyage extraordinaire, Gaité Lyrique, 2015

• 2 The Happy Show, Stefan Sagmeister & Jessica Walsh, 2013

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• 1

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Conclusion Ainsi, les moyens sont multiples pour répondre à un projet graphique de sensibilisation. Lister les différents codes existants permettra, dans un premier temps, de trouver un mode de représentation du corps adapté et compréhensible de tous. Pour répondre aux valeurs d’une approche holistique et d’une santé intégrative, il semble important également de traiter d’équilibre, d’harmonie et de complémentarité dans l’intervention graphique. Ces notions pourront être amenées de différentes façons mais toujours en conservant un langage commun et transversal. De plus, ce nouveau dispositif de santé croissant prône une autonomie et une prévention qui soulèvent l’importance d’être actif et non passif. Cela pourra alors se refléter par l’interactivité et l’interaction entre et avec différents supports. Ce projet exploratoire et multiforme puise sa pertinence et accompagne un développement actuel médical national et mondial. Il pourra alors être itinérant et évoluer dans des lieux à la fois culturels et médicaux dans la volonté d’étendre cette (re)découverte. « Aller d’un mystère à un mystère plus profond. Voilà la porte de toute merveille » confiait Tchouang Tseu. Par divers moyens, c’est, finalement, cette démarche que j’aimerais poursuivre pour mon projet. Conférer au public une âme d’explorateur pour lui faire découvrir un univers qu’il connaît finalement bien mais sous un nouvel angle, le corps. Ce nouveau paradigme devrait alors permettre de dévoiler les médecines chinoises et d’en révéler les bénéfices.

• 1 Trouble Makers, Sensation versus digital, Centquatre, 2013

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Annexes

Entretien avec Alain Baumelou, le 06 novembre 2015, au Centre Intégré en Médecine Chinoise de l’hôpital la Pitié Salpétrière, à Paris Qu’est-ce qui a déclenché votre intérêt pour les médecines chinoises ? La philosophie Taoïste est quelque chose de très beau pour la vie quotidienne de tout le monde. Ça a ensuite été un concours de circonstances qui a fait que j’avais déjà cette réflexion sur cette philosophie. On a souhaité, au plus haut de l’assistance publique, avoir une réflexion dans ce domaine. Ça n’a pas continué mais il y a eu un moment dans l’année 2006. C’est un concours de circonstances mais qui ne m’a pas éloigné de la médecine occidentale car je pense qu’il faut vraiment le voir comme un plus. C’est comme ça que pensent les chinois. Quand les gens pensent aux médecines traditionnelles chinoises en Chine, ils pensent n’importe quoi. C’est vraiment une médecine intégrative, il y a de tout dans un hôpital chinois, autant chirurgie que Qi Gong, acupuncture… Vous allez dans un centre de Médecine Traditionnelle Chinoise, je l’ai vérifié, vous leur demandez quels médicaments ils ont, ils les ont tous sauf éventuellement les derniers les mono-clonaux sophisitiqués qui sont chers. Que pensez-vous des médecines complémentaires, de manière générale ? Vous avez utilisé le terme de médecine complémentaire. Je suis tout à fait d’accord avec vous, pour l’instant c’est, en effet, une médecine complémentaire. On essaie d’intégrer ces techniques à notre médecine que moi je n’appelle pas allopathique. Je n’aime pas ce terme-là. Parce que l’allopathie, c’est un peu tout ce que les homéopathes imaginent comme autres médecines. Je pense que ce sont des termes flous, en ce sens que

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ce sont des termes « fourre-tout » qui gênent des évaluations spécifiques. Il n’y a aucune raison de penser que les mécanismes d’actions sur la santé soient les mêmes pour l’hypnose, la réflexothérapie, la cryothérapie. La médecine complémentaire est assez clair ; c’est tout ce qui n’est pas conventionnel. À l’intérieur de la médecine complémentaire, j’ai choisi de travailler sur la médecine chinoise. C’est un corpus qui est assez bien défini. C’est d’ailleurs plus un système de santé qu’une médecine. Il faut, un peu, distinguer cela. C’est un système de santé qui est assez bien défini et qui, finalement, me permet d’éviter de mélanger des réflexions avec l’hypnose et l’ostéopathie. C’est très intéressant, d’ailleurs, car quand on s’intéresse à un tel domaine, obligatoirement, on voit des passerelles avec d’autres pratiques. C’est évident qu’il y a des recoupements. Mais, enfin, sur le plan méthodologique, j’ai choisi de travailler comme cela. Quelles distinctions faites-vous entre la médecine holistique et la médecine conventionnelle ? Le terme de médecine holistique… Je n’aime pas trop ce terme car il ne faut pas trop exagérer. Dans la médecine conventionnelle, il y a beaucoup de prise en charge du patient, il y a beaucoup d’intérêt sur ses affects vis à vis de la maladie etc. Moi, j’ai été médecin conventionnel, néphrologue, pendant 30 ans de ma vie, j’ai eu des patients dialysé, transplanté, etc. Donc, si vous voulez définir ces médecines comme des médecines holistiques, je dis non, parce que finalement la médecine conventionnelle est aussi holistique. Elle n’y réussit pas toujours. Là où vous avez tout à fait raison, c’est de montrer ce corps qui est finalement défini par des organes, une multitude d’organes, et, finalement, par des médecins qui se sont spécialisés, comme moi, sur la néphrologie. Si bien qu’en effet, le patient qui va arriver avec une atteinte complexe, multi-systémique, va être un peu perdu dans un hôpital car il va passer de médecin en médecin. Ça, en effet, je suis d’accord avec vous, ce n’est pas holistique. Mais dire qu’il n’y a pas de démarche holistique dans la médecine conventionnelle, ça ne me parait pas vrai. Il y a une démarche, quand on voit tout notre historique depuis Hippocrate1, Ambroise Paré2. Je parle d’eux car j’ai en tête des citations qui quand même montre qu’il y a un soucis du patient dans son ensemble. On parle de diabolisation, rejet et tabou autour des médecines non conventionnelles, êtes-vous d’accord avec cela ? Vous avez mis en premier la diabolisation. C’est tout à fait vrai, ça existe. On le voit dans les remarques que nous avons eu au Sénat. Cette espèce de crainte des dérives sectaires, ces classements par la Miviludes,

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la diabolisation. Et, quelque part il n’y a pas que du faux… Mais, je ne mets pas ça en premier. Il y a une profonde demande des patients sur ce genre de médecine et je pense que c’est un courant double. Premièrement, il y a une profonde demande dans notre société de qualité de vie, de bien-être, d’accord corps-esprit. D’ailleurs, on voit bien le développement de l’activité sportive, etc. Ça, c’est un premier point. Deuxième point, je pense que la diabolisation s’est aussi faite sur le médicament. Si vous prenez, par exemple, des histoires qui se sont déroulées aux États Unis, il y a eu quatre ou cinq énormes scandales sur des principes actifs médicamenteux. On a eu Vioxx3. En France, on a eu le Médiator4. J’ai des patients qui sont venus avec des sacs de médicaments, me les ont posé sur la table en me disant « ce sont les médicaments dont je me sers, je ne veux plus en prendre ». Donc, ça aussi ça agit, c’est extrêmement important comme cause de ce goût. Il faut bien voir que, dans ce domaine, les enquêtes et les études qui ont été faites sont très intéressantes. Les patients n’en parlent pas à leur médecin conventionnel, ils y ont recours mais n’en parlent pas. Quand vous leur demandez « vous n’avez donc pas confiance en votre médecin conventionnel ? », à 90% ils vous disent « j’ai totalement confiance ». Donc, il y a un troisième élément qui est le self, le désir d’une prise en charge personnelle, la recherche de cela. De la maladie… Les pensez-vous pertinentes face aux tracas du quotidien ? Le stress, le burn-out, en effet, c’est très vrai. Il y a une partie important. C’est la médecine des soignants. C’est la médecine des infirmières et du personnel. Et de ce point de vue là, ce sont surement des approches qui sont très intéressantes. De la même manière, dans les grandes entreprises, vous avez maintenant du Tai Qi et du Qi Gong, parce que ça correspond à quelque chose sur le plan du stress, du burn-out etc. Je pense que c’est un point important, la médecine des soignants. Comment le Centre intégré a-t-il été perçu ? Il a été toléré. Il est toléré. Moi ça fait 35 ans que je travaille à la Pitié Salpétrière, tout le monde me connait comme néphrologue. Probablement on dit que Monsieur Baumelou est un peu farfelu mais on ne dit pas « il est complètement fou ». On sait bien que j’ai un raisonnement de médecine conventionnelle donc ça participe à la tolérance de la réflexion. Je pense que, pour une bonne part, c’est lié à ma personnalité. Il est toléré avec peut-être une certaine connotation positive sur la réflexion, en disant finalement, il y a peut-être quelque chose à en tirer. J’ai développé un réseau avec des centres chinois donc ça, c’est, à mon avis, très positif pour la Pitié Salpétrière. Au niveau de l’AP-HP, je dois dire que c’est une modification

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profonde. Il y a eu une impulsion très forte dans les années 2010-2014 car les médecines alternatives et complémentaires ont eu droit à un chapitre bien structuré à l’intérieur du plan stratégique de l’AP-HP. Sur la période 2015-2019, je me suis battu pour que ce soit gardé et je me suis battu sans succès car à l’époque les directeurs avaient un avis mitigé et que, par contre, le président de la CME (Commission médicale d’établissement) était totalement opposé à une réflexion sur les médecines complémentaires. Donc, ça a considérablement freiné le travail. Cela a l’air de changer car le directeur de l’AP-HP vient prochainement voir ce qu’on fait, etc. Donc, on a l’impression que les choses évoluent dans le bon sens. Moi, je crois qu’il faut que ça se fasse lentement. À l’image des techniques corps-esprit, il y a tout un travail de pénétration du tissu hospitalier qui doit se faire. Dernier point : moi, je suis un utopiste né donc je ne me rendais pas compte de ça et je m’en rend compte maintenant, vous ne pouvez rien faire sans argent. Quand vous avez un travail sur un nouveau médicament, les travaux dans mon domaine sur l’insuffisance rénale chronique, le fait d’inclure, par exemple, 600 ou 700 patient pour montrer un effet, coûte entre dix et vingt millions de dollars mis par une grosse firme pharmaceutique avec un projet bien structuré. Lorsque vous voulez démontrer, par exemple, qu’une technique de Qi Gong a un effet sur le craving, c’est des années de travail pour obtenir un petit résultat. Je crois que il faut admettre que ce soit lent, mais, à mon avis, ça se fera. Le personnel hospitalier est-il sensibilisé à ces nouvelles approches ? Le personnel hospitalier n’est pas sensibilisé et c’est à tous niveaux. J’ai eu un appel d’un homme qui s’occupe d’une fédération de Qi Gong. Ils ont obtenu, à l’Institut Gustave Rousseau, la création d’un petit département de médecines alternatives et complémentaires. Mais, le problème, c’est que les médecins ne les adressent pas. Ils sont complètement coupés du système médical. J’ai choisi la voix de l’enseignement. On a développé beaucoup d’enseignements au niveau de Paris 6 car, quand vous faites connaître ça à des jeunes, vous suscitez des intérêts et des goûts dont ils font après ce qu’ils veulent. À mon avis c’est cette population là. Quand vous travaillez dans un domaine comme ça avec des étudiants il faut environ une génération pour que les mentalités changent.

1. Hippocrate le Grand ou Hippocrate de Cos, (460-370 av J.-C.), médecin et philosophe grec, considéré comme le « père de la médecine »

2. Ambroise Paré (1509-1590), Chirurgien français

3. Vioxx, anti-inflammatoire “miracle”, cause de la mort de dizaines de milliers de personnes dans le monde

4. Médiator, médicament contre le diabète de type 2, retiré du marché en 2009, cause possible de 2 100 décès.

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Quel est, finalement, votre rôle au sein de ce Centre intégré ? Mon activité n’est pas une activité de Médecine Traditionnelle Chinoise. Mon activité est une activité de réflexion sur la méthodologie d’évaluation de ces médecines ; sur la place qu’elles peuvent prendre à l’hôpital, etc. On voit bien que toutes ces évaluations, toutes ces revues, Cochrane1 et ses méta-analyses, donnent toujours le même résultat. Peut-être que c’est efficace mais on ne sait pas bien. Moi, j’essaie de réfléchir au fait que peut-être il faut d’autres formes d’évaluations. Pour moi, la forme d’évaluation, dans une société comme la notre, ce n’est pas l’essai contrôlé. L’essai contrôlé, c’est sur une petite population très restreinte, avec des gens très ciblés, très particulière. Au bout, on arrive à vous dire « efficacité », mais, est-ce que cette efficacité vous la définissez pour ce petit groupe de patient ou pour un grand ensemblequi fait n’importe quoi, qui prend ses médicaments une fois sur deux, etc ? Moi, j’aurais plutôt tendance à développer une évaluation qui s’intéresse à la satisfaction d’un grand groupe de patients. En méthodologie, c’est horrible, cela va contre notre biostatistique fondamentale mais la méthodologie devrait être ; est-ce que les patients qui ont eu recours à l’acupuncture, alors qu’ils ont une polyarthrite rhumatoïde, sont contents ? Et, est-ce qu’ils prennent moins d’immunodépresseurs que les autres ? C’est bête, c’est pragmatique mais, ce qui est intéressant dans la médecine chinoise, c’est que pour les chinois, la vérité, c’est ce qui marche. Nous, on a une conception de la vérité qui est fondée sur une vision tellement cartésienne. On ne peut pas transposer sans s’intéresser à la culture. C’est ce que montre Catherine Despeux2 quand elle dit « Le médecin, dans son travail de dénomination et de classification, opère au sein d’un système dans lequel anatomie, physiologie, diagnostique, étiologie, pathogénie et thérapeutique sont plus ou moins solidaires dans leur contenu et leurs inter-relations. » On définit des choses qui, finalement pour les patients, sont très abstraites. Quand on dit « Monsieur a une hépatite virale » déjà ça correspond à quelque chose alors que lui ne sent rien. Quand vous entrez là dedans, le patient est complètement perdu. Je poursuis la citation de Catherine Despeux, « Il est dès lors illusoire de vouloir comprendre une partie de la pratique médicale d’une civilisation, la thérapeutique par exemple, sans élucider ses liens avec l’ensemble du système ». C’est pour ça que je disais que c’est plus un système de santé que de la médecine. On essaie de voir les rapports entre une classification chinoise de Médecine Traditionnelle Chinoise de l’obésité et notre classification pour les possibilités de passerelles. Cela montre bien qu’il y a une grosse part de sémantique et de langage qui fait que c’est intéressant. On arrive finalement à créer des cases et des définitions qui nous éloignent du patient, de sa plainte initiale. Dans ma pratique personnelle, il y a un patient qui entre et il se plaint

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de jambes gonflées et d’œdèmes. Il avait une Glomérulonéphrite extramembraneuse. Il avait eu plusieurs protocoles et visiblement il était en échec du dernier en date. Donc, je lui ai prescrit un traitement symptomatique sur le fond et je m’apprêtais à le quitter lorsqu’il m’a interpellé pour me dire « et mes œdèmes ? ». Il y avait un mur entre nous deux. Lui était embêté par ses jambes gonflées et moi j’étais avec ma Glomérulonéphrite qui était à dix milles lieux des problèmes de ce patient. On est allé tellement loin dans le langage qu’on s’est éloigné des symptômes. Peut-être qu’il faudrait restituer un langage…

1. La collaboration Cochrane est une organisation à but non lucratif indépendante spécialisée dans la recherche médicale qui regroupe plus de 28 000 volontaires dans plus de 100 pays

2. Catherine Despeux, (1945-), sinologue française

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Sources

Livres

AUTRET, Alain. Les effets placebo : des relations entre croyances et médecines. 2013 BARTHES, Roland. Encore le corps. 1978 BAUDELAIRE, Charles. Les Fleurs du mal. 1857 DIDEROT, Denis. Correspondance littéraire. 1830 GRAZ, Bertrand. Les médecines complémentaires – dépasser les clivages. 2012 HAN, Yazhou. ZHOU, Chuncai. Huangdi Neijing – Bible médicale de la Chine ancienne. 2005 HARRIET, Beinfeld. EFRAM, Korngold. Between Heaven & earth - a guide to chinese medicine. 1991 HESNA, Cailliau. Le paradoxe du poisson rouge. 2015 KAPTCHUK, Ted J. La toile sans tisserand, comprendre la médecine chinoise. 1993 MARIÉ, Éric. Précis de médecine chinoise. 1999 MORIN, Edgar. Introduction à la pensée complexe. 2014 PETIT, Michèle. Le chemin de vie – changement et devenir du corps énergétique. 1999 DE CHASTENET, Amand Marie Jacques, marquis de Puységur. Les mémoires de Puységur. 1785 SUN, Yong Xian. Les Méridiens et les vaisseaux extraordinaires en illustrations. 2008

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UPSA, Institut de la santé. Thérapies à médiations corporelle et douleurs. 2013 VIGARELLO, Georges. Le sentiment de soi. Histoire de la perception du corps XVI e-XX e siècle. 2014 Articles

« Quelle place pour les médecines complémentaires ? », l’Ordre National des Médecins, 2015 « Médecines alternatives, Ce qu’en dit la science », Sciences & Santé, 2014, n°20. Daniel Bontoux, Daniel Couturier, Charles-Joël Menkès, « Thérapies complémentaires – acupuncture, hypnose, ostéopathie, tai-chi – leur place parmi les ressources de soins », Rapport de l’Academie Nationale de Médecine, 2013. Anne Virginie Butty, Alain Nicolas Raymond et Gilbert B. Zulian, « Symptôme réfractaire, interdisciplinarité et médecine complémentaire », Revue internationale de soins palliatifs, 2012. « Médecines complémentaires et alternatives : une concurrence à l’assaut de la médecine de preuves ? », Les tribunes de la santé, 2007. « Stratégie de l’OMS pour la médecine traditionnelle pour 2014-2023 », Organisation Mondiale de la Santé. « Les hôpitaux se piquent d’acupuncture », Le Monde, 2012. « Médecine chinoise, hypnose et acupuncture entrent à l’hôpital », Huffingtonpost, 2012.

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Émissions radios et vidéos

Michel Cymes, Christophe André, Philippe Sterlingot, « Médecines douces / médecine dure : placebo contre chimie », Le téléphone sonne, France Inter, 9 septembre 2015. Lissa Rankin, « MD : Is There Scientific Proof We Can Heal Ourselves ? », TEDxAmericanRiviera, 2012. Elise Lucet, « Santé, la loi du marché », Cash Investigation, France 2, 17 septembre 2015 Conférence sur la Médecine Traditionnelle Chinoise, Café Santé Nature, 2014, Pierre Mougel praticien

Conférences et rencontres

Conférence « Hypnose & Changement » par Mila Acourt, Salon du bien-être, à Varennes-Jarcy, le 27 septembre 2015 Conférence « Les approches complémentaires dans la gestion de la douleur », à Montgeron, le 10 octobre 2015 Entretien téléphonique avec Pierre Mougel, praticien de médecine chinoise Entretien avec Alain Baumelou, professeur et responsable du Centre intégré de médecine chinoise à l’hôpital la Pitié Salpétrière Rencontre avec Valérie Piroud, sophrologue et directrice du réseau professionnel bien-être Transm’Etre Séance de médecine chinoise avec Véronique Germain, praticienne de Médecine Traditionnelle Chinoise

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Remerciements

Tout d’abord, merci à Étienne Minet qui m’a soutenu dans ce choix de sujet de mémoire. Merci à mes tuteurs Paul Benoit et Jean Christophe Chauzy qui m’ont été d’une aide précieuse par leurs multiples relectures et conseils avisés. Merci à Myriam Dahan pour la pertinence de son jugement et la justesse de ses remises en question. Merci à Roxane Sussi, à son suivi régulier et ses qualités rédactionnelles qui m’ont permis d’avancer tout aussi régulièrement. Merci à Yorel Cayla pour son accompagnement et son approche graphique expérimentée dans l’élaboration et la conception de cette collection. Je remercie également les experts et les professionnels qui ont pris de leur temps pour me recevoir, m’écouter et me donner leurs avis aussi intéressants qu’enrichissants. Merci à Mila Acourt et Flore Alimélie pour leurs initiations à l’hypnose et l’hypnothérapie. Merci à Pierre Mougel qui m’a gracieusement offert un parcours vidéographique de sensibilisation à la Médecine Traditionnelle Chinoise. Merci à Alain Baumelou qui a pris le temps de répondre à mes interrogations et qui m’a encouragé dans ma démarche. Merci à mes camarades et amis de DSAA pour avoir participé à transformer les moments de stress par de bons moments. Merci au café Friends d’exister. Enfin, un dernier remerciement à ma famille et à Jordan pour m’avoir supportée, soutenue et avoir répondu à une multitude de questionnaires.

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Prenant part à une collection de 17 mémoires de DSAA Design graphique, Corps accord, nouveau regard sur la santé, retranscrit et retrace plus de cinq mois de travail, d’étude et de recherches. Ce mémoire est composé en caractères Agipo, un alphabet dessiné entre 2011 et 2014 par la fonderie RP Digital Type dirigée par le designer anglais Radim Peško. Il est imprimé sur des papiers Olin regular blanc naturel 100g/m2 et Munken Lynx 240g/m2 en 20 exemplaires. Conception graphique et rédaction : Cindy Attuil Achevé d’imprimer en janvier 2016, à l’imprimerie Launay et à la maison d’impression Riso Presto, à Paris.

École nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’arts 63 rue Olivier de Serres 75015 Paris Académie de Paris


Corps Accord, nouveau regard sur la santé  

Face à l'émergence des médecines complémentaires, en général, et de la Médecine Traditionnelle Chinoise, en particulier, différentes positio...

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