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Mathieu

Larnaudie une édition Musée Rabelais

Frère Jean tournant le dos à l’utopie

Mathieu Larnaudie Né en 1977, Mathieu Larnaudie est écrivain. Il vit et travaille à Paris. Depuis 2004, il codirige les éditions Inculte. Il a aussi dirigé une collection consacrée au thème des utopies, « Le Répertoire des îles », aux éditions Burozoïque. Il a pris part à de nombreux ouvrages collectifs, parmi lesquels le roman Une chic fille, les volumes de réflexion sur la littérature Devenirs du roman 1 et 2, ou les monographies Face à LamarcheVadel et Face à Sebald.

À Arno Bertina

Il en est des siècles comme des alambics : sans cesse il faut les remplir, y mettre à chauffer les fruits récoltés aux arbres, les grains ramassés aux vendanges qu’à cul de carrioles, à dos d’ânes ou d’hommes, on a acheminés vers les pressoirs, qu’on a brassés dans des cuves, écrasés sous la vis ou foulés à coups de talons fantassins, frocs relevés, et puis laisser s’accomplir la première œuvre du temps qui évacue les éthers et recueille le nectar, abandonne la pelure et conserve l’esprit. Car un siècle ne s’achève pas sitôt les ébullitions retombées, le vin de la saison tiré ; de même qu’il est plusieurs températures qui dégagent les substances successives, plusieurs étapes dans la distillation, un siècle court encore dans ceux qui lui succèdent, il s’y mire et il s’y renverse, s’y réfute et s’y révise. L’alambic continue de chauffer, de séparer, ses tubes de conduire et de se patiner, affinés les cols de cygne, polies les cuves, tanné le culot, parfumés les chapiteaux, et seule cette longue maturation des appareils et des matières, des procédés et des assemblages, seule cette sédimentation des souvenirs collectés et des méthodes réinventées, seule cette continuation du mouvement est susceptible d’approcher la quinte essence de ce qui a lieu dans le Temps. Seul, le patient et furieux travail des abstracteurs peut tâcher de dire, non seulement ce que fut un siècle, non seulement ce qu’il demeure, mais ce qu’il instaure, indique, propage et transforme à travers les âges passés et à venir. Mais maintenant que Frère Jean des Entommeures s’est arrêté dans un rencognement, sur le bord du chemin, et qu’après s’être soulagé contre un arbrisseau il a resserré sa ceinture de

corde aux extrémités de quoi pendent les deux boules qui la lestent et qui sont les signes distinctifs de sa condition, il sort de sous son froc son flacon en forme de bréviaire et s’en verse, limpide et douce comme un psaume, une rasade au fond du gosier, qu’il déglutit en faisant claquer sa langue. Au moment de raccrocher la bienfaisante gourde au creux de son gousset, il la ramène plutôt à ses lèvres et tète encore une larme du breuvage à lui confié en cadeau, à l’heure de son départ, entre embrassades et recommandations, par les gens de Thélème comme expression de leur gratitude. Peut-être lâche-t-il, d’aise, – lui qui prétend qu’il ne jure jamais que pour orner son langage et que les jurons ne sont que couleurs de rhétorique cicéronienne – un blasphème qui est aussi un hommage à la bouteille, à ce qu’elle contient, aux amis qui la remplirent et à Celui, au premier chef, d’où provient tout ce qui, depuis la terre jusqu’à la bouteille, a concouru à éveiller la soif – à Celui qui nous donne, surtout, la bénédiction de pouvoir l’étancher. De nouveau, Frère Jean reprend sa route, guidant ses pas au rythme de son bâton de croix, tandis qu’au loin, derrière lui, l’abbaye peu à peu se dissipe à l’horizon, désormais miniature posée dans le paysage. À ses pieds, un chien qui l’a vu s’avancer sur le chemin et qui lui a d’abord tourné autour, grognant, jappant, battant l’air d’une queue amicale avant de lui emboîter le pas, le précède maintenant, un os rompu au coin des babines ; de temps à autre, il vient renifler le bas de ce froc qui avait fait au moine, au plein cœur de la bataille, la plus puissante, la plus impénétrable des armures, et qu’il avait

BIBLIOGRAPHIE Habitations simultanées, éditions Farrago-Léo Scheer, 2002 Pôle de résidence momentanée, éditions Les petits matins, 2007 Strangulation, éditions Gallimard, 2008 La Constituante piratesque, collection « Le répertoire des îles », éditions Burozoïque, 2009 Les Effondrés, éditions Actes Sud, 2010 (repris en Babel, 2013) Acharnement, éditions Actes Sud, 2012 Notre désir est sans remède, éditions Actes Sud, 2015

Le Musée

François Rabelais

Lieu de naissance de Rabelais, la Devinière, maison des champs, se situe à Seuilly, à sept kilomètres de Chinon. L’écrivain fait de sa maison, et du paysage alentour le décor naturel pour les aventures de ses géants. La Devinière devient à la fois château des géants, et épicentre des guerres picrocholines. Avec des collections d’éditions rares, de gravures anciennes, de livres illustres et de portraits, et grâce aux expositions temporaires, le musée retrace les temps forts de la vie de Rabelais, présente une œuvre riche, et éclaire le visiteur sur les idées nouvelles de la Renaissance.

Né à la fin du XVe siècle (en 1483 ou 1494) d’un père avocat, François Rabelais passe son enfance à La Devinière. Il quitte la Touraine vers 1510 pour accomplir son périple des connaissances. Cet érudit devient d’abord moine puis médecin après des études à la Faculté de Montpellier où il se passionne pour la botanique et l’anatomie. Écrivain, il publie à Lyon ses deux premiers romans Pantagruel (1532) et Gargantua (1534), censurés et condamnés par les théologiens de la Sorbonne. Tiers Livre, et Quart Livre prolongent l’épopée romanesque, alors que le Cinquième Livre paraît après sa mort qui survient à Paris en 1553. Ses voyages, notamment en Italie, forgent son esprit d’homme de la Renaissance, humaniste et visionnaire. Il demeure un auteur prolixe et marquant de son époque, très inspiré par les mutations du monde qui l’entoure et par la Touraine.


Lorsqu’il frappait au front et au foie, écrabouillait les cervelles picrocholiennes au beau milieu de la mêlée, rompait bras et jambes, transperçait des poitrines et éperonnait les cœurs afin de les faire exploser, éviscérait et démoulait des reins en pagaille, enfonçait des dents en la gueule, étripait, éclatait les commissures lambdoïdes d’où s’évidait la matière encéphalique blanchâtre qui avait porté les vices et l’âme des envahisseurs picrocholiens, son froc avait repoussé toutes les lames, cassé toutes les flèches, il avait prémuni Frère Jean contre tous les assauts, même les plus fourbes, même dans le dos, il était resté inviolable et lui avait laissé le geste ample, le corps leste. À l’aide de son bâton de croix, le moine empalait par le fondement, à tour de bras, les ennemis jusqu’à ce que la terreur les mît en fuite et que la guerre fût gagnée pour le camp auprès duquel il s’était engagé. Quand il s’était agi, toutefois, de célébrer la victoire et d’octroyer une récompense à l’homme décisif, qui dans le feu de l’action avait démontré sa bravoure, prouvé sa dévotion et fait valoir son sens de la justice, celui-ci avait répondu à ses seigneurs et amis qu’il ne désirait recevoir ni charge ni gouvernement. Car comment (disait-il) gouverner autrui, moi qui ne saurais me gouverner moi-même ? Au lieu de quoi, donc, et en son honneur, à Thélème fut dressée et lui fut offerte une abbaye réglée selon ses préceptes, c’est-à-dire selon ses désirs, puisque la première règle qu’il promulgua fut que les désirs y soient érigés en préceptes. Comme il savait déjà que les murs murant un pays rendent un pays murmurant, le moine proscrivit les fortifications. Indistinctement, il convia hommes et femmes à former la communauté thélémite, à venir s’adonner aux plaisirs et à l’étude, qui coordonnent la plus juste et joyeuse manière de vivre. Ni interdit ni maître, aucune horloge pour scander l’emploi du Temps selon un autre écoulement que celui dicté par le rythme propre des activités et des appétences : ici n’entraient donc que ceux qui s’en montraient dignes, autrement dit aptes à la vie ainsi promue ; sans contraintes ni rangs, ils rencontraient les conditions pour que s’épanouisse ce que chacun portait de plus harmonieux, de plus conforme à sa nature, et tous les enseignements qu’il recevait visaient à cultiver ces inflexions. Seuls toutefois demeuraient là ceux qui le souhaitaient, libres de rompre leur engagement et, selon leur volonté, de s’en aller de par le monde à l’aventure, de rentrer chez soi, de

partir se livrer à d’autres façons de se gouverner – puisque l’idée majeure de Thélème, sa source, était qu’il puisse y avoir dans le monde diverses formes d’organisation et une multitude de complexions singulières, dont l’abbaye n’offrait qu’un modèle possible, le meilleur selon Frère Jean, et que le moine pourrait encore contempler une dernière fois, médaillon naturel, géométriquement conçu, comme une gravure réalisée à même la matière des choses, s’il se donnait la peine de se retourner depuis le coteau dont son bâton de croix martèle à présent le chemin de crête. Mais il ne se retourne pas, il respire le parfum du vent qui monte entre les vignes, il avise les nuages qui gonflent et qui passent, dévoilant le soleil puis le recouvrant aussitôt, et il se dit que la pluie qui s’annonce, son froc saura bien l’en protéger quand elle se mettra à tomber sur ses épaules. Il n’aura qu’à rabattre son capuchon sur sa tête. Que lui importe après tout, maintenant qu’elle est établie, l’abbaye accordée à ses vœux ? Une fois cet ordre disposé, il n’est plus appelé qu’à se renouveler indéfiniment, identique à lui-même, immuable : du moine, il n’a plus besoin. Car, c’est connu, le monde est une branloire pérenne qui ne peut se réduire à un idéal ; l’esprit du fondateur est assuré et continué dans son œuvre ; mais l’esprit est mouvement, il n’est pas moins branlant que le monde ; et Frère Jean des Entommeures est chez lui dans la bagarre – action et feu – mieux que dans une chambre douillette, quelles qu’y soient la paix qui y règne, la justice qu’on y exerce et même les femmes qu’on y rencontre. Peu lui chaut de tenir les registres d’un lieu sans horloge, mais qui tourne pourtant comme une mécanique, un lieu devenu lui-même horloge. Certes, le mouvement est la cause de tout ce qui vit, ainsi que le prétendait en ce siècle – le moine l’a entendu dire – le fameux peintre florentin qui est venu mourir non loin d’ici, un peu plus haut sur la Loire, à Amboise, il y a quelques années, entre ses peintures parfaites, ses croquis d’anatomie et de botanique, ses dessins de machines volantes et de machines à tuer. Mais un mouvement régulier constitue quelque chose d’aussi stable que l’immobilité ; tout mouvement régulier et mécanique est quelque chose d’assommant. Et son bâton de croix, aurait-il aussi fallu que Frère Jean le raccroche au mur, posé sur deux gros clous de fer, comme une épée mise au repos de ses antiques exploits et reléguée au statut de bibelot ? Son bois épais, torsadé comme un pied de vigne, est plus enclin à être utile qu’à être contemplé ; c’est un bois vif, qui se meut et combat, et ne saurait rester inerte, à sa place, rangé dans un intérieur cossu, décoré pour les pompes de la gloire. Le moine, avant de l’enjamber, observe quelques instants un ruisseau esseulé, qui court en travers du chemin (à peine un ruisseau, pas même un ru : un filet d’eau grise qui serpente sur la terre noire et va se perdre à quelques pas de là, sur le bas-côté, sous les herbes, entre deux bosquets). L’eau est à l’image du monde, et c’est bien aussi ce que pensait le

peintre toscan, ce qu’il consignait dans ses carnets à grands renforts de considérations philosophiques et de preuves par la représentation : elle s’infiltre et rigole, s’écoule et se cache, s’amasse et déborde, stagne et s’abat, file et s’accumule, dilue et rassemble, engloutit et assainit, s’étend et tourbillonne ; elle se charge, sur sa route, des substances qu’elle rencontre, qu’elle draine et emporte avec elle ; et sous son action, la pierre s’érode, le paysage change, la Terre se modifie sans cesse. Au visage de Frère Jean s’accroche alors un sourire, sa main libre (celle dont la paume n’est pas posée sur son bâton) cherche son bréviaire pour en tirer une nouvelle lampée de sagesse fluide et parfumée. La Terre n’est donc pas aujourd’hui la même que lorsque Dieu l’a créée ; l’eau la creuse, la macule et la métamorphose ; elle n’est aucunement un œuf, immaculé, définitif : c’est donc qu’elle n’était pas parfaite au moment de sa création, et que si elle doit un jour atteindre sa perfection (si la perfection peut être de ce monde), cela ne se fera certainement pas à la faveur de la simple volonté d’ériger une ville nouvelle ou de décréter que le chaos répond à un ordre, mais au terme de bien des évolutions, de tout un tohu-bohu de corrections, de pertes et de progrès, de disparitions et de jaillissements. Le monde est ce tumulte auquel le moine, une fois les règles de son abbaye édictées, n’a pas pu ne pas décider de retourner se vouer. Si la société idéale est destinée à ne plus varier dans le Temps, alors Frère Jean préfère gagner des contrées où le siècle vibre encore, où les siècles se chevauchent et s’affrontent, où l’Histoire s’écrit, se défait, se renoue, se contredit et s’enchevêtre : c’est qu’il faudra toujours remplir des alambics, aller porter la décision au cœur de la mêlée, boire, prier et se battre, remettre à fondre et à chauffer dans les creusets du siècle les mixtures et les essences diverses qui croissent, multiplient, s’éliminent, rompre les os et tirer la moelle, se faire chien et soldat en sus de moinerie et de bourlingue, œuvrer en abstracteur parmi les œuvres du créateur. Cette fois, à un embranchement, le moine a pris le chemin qui descend en pente douce vers la vallée de la Vienne ; de là où il marche maintenant, même en se retournant, quand bien même il en aurait l’envie, il ne pourrait plus apercevoir l’abbaye de Thélème.

Frère Jean tournant le dos à l’utopie

obstinément continué de préférer aux lourdes et luxueuses ossatures de métal que lui avaient préparées ses alliés et dont on lui avait recommandé de se couvrir. En dépit des conseils de Gargantua, de Grangousier et des leurs, parmi eux il s’était avancé tout de bure vêtu et c’est accoutré de la sorte, créant la stupeur, qu’il avait fendu les rangs adverses sans pitié, sans peur ni reproche, agile, jeune, galant, en vrai moine s’il en fut jamais depuis que le monde moinant moina de moinerie.

Séjours d’auteur en maisons d’écrivain La région Centre Val-de-Loire accueille nombre de lieux portant la mémoire d’écrivains majeurs dans l’histoire de la littérature française. Certains d’entre eux ont abrité ces auteurs au cours de la création de leur œuvre, d’autres les ont vus naître ou mourir. Quel que soit le cas, il est important de permettre à ces lieux de tisser un lien nouveau avec leur vie passée, de favoriser un dialogue littéraire entre nos écrivains contemporains et ceux qui y résidèrent. Ainsi Ciclic et le Conseil départemental d’Indre-et-Loire s’associent pour proposer des séjours d’auteurs, en cohérence avec leurs missions respectives de soutien aux auteurs et à la création littéraire, et d’animation de ces lieux patrimoniaux. Les écrivains résident dans les maisons d’écrivain, durant une courte période d’immersion, qui leur permet un accès aux ressources, à la documentation et au site qui porte la mémoire de l’auteur. Ils composent en écho à ce séjour un court texte, ici édité, qui témoigne de leur rapport à cet auteur, en s’emparant d’un détail de sa vie, de son œuvre ou du lieu où il vécut. À l’occasion sa parution, ils reviennent quelques jours présenter leur texte aux habitants et élèves du département.

Ces séjours s’inscrivent dans in situ, le programme de soutien aux auteurs et à la vie littéraire proposé par Ciclic.

Ciclic, Agence régionale du Centre-Val de Loire pour le livre, l’image et la culture numérique, est un établissement public de coopération culturelle créé par la Région Centre-Val de Loire et l’État. www.ciclic.fr

Création Ciclic 2016. Maquette D. Bastien. Photo Devinière : Conseil départemental 37-KOEphotographis. com-Chanel Koehl. Photo Larnaudie : Melania Avanzato.

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Mathieu Larnaudie - Frère Jean tournant le dos à l'utopie  

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