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Les derniers jours de Louis de Saint-Simon

in ext rem is #CINQ une édition

Saint-Simon témoin de SaintSimon agonisant Il n’est pas présent pour se voir, il peut difficilement être à la fois le vieux duc agonisant, le témoin de l’agonie, l’homme de cour Saint-Simon et le mémorialiste penché sur la dernière des deux mille sept cents pages de ses Mémoires, attentif parce qu’il ne voudrait surtout pas perdre une miette de ce spectacle, recueilli parce que la mort, en théorie, est une affaire intime (la restitution de son âme à un Dieu par ailleurs si souvent éloigné des affaires de la cour). Sa présence dans une chambre de moribond est bien réelle, mais elle semble coupée de moitié, comme ces demi-figures de Madones peintes par un anonyme ou comme le nez de monsieur de Vendôme, abominable, réduit de moitié après être passé par la petite vérole puis par le grand remède pire que la vérole ; le duc se présente de profil, il lui manque la deuxième moitié de SaintSimon, celle de l’historien, à qui rien n’échappe, laissant alors la première livrée à rien, à personne, à aucun mémorialiste arrivé à temps pour prendre le relais et tenir son rôle d’observateur comme un office et comme une charge, comme une mission et comme le seul grand plaisir de la vie à la cour. Le duc ajoute le regret à sa sérénité de bon chrétien, qui s’apprête à quitter les hommes, il prend la mesure de sa demi-présence, il voit tout ce que ses derniers jours auront d’inachevé, il se console peut-être en ébauchant sur-lechamp un éloge de l’infini et de l’imparfait, en harmonie avec un certain baroque, le sien ; il se demande tout de même quelle place aurait prise dans ses trois mille pages la mort en 1755 de monsieur de Saint-Simon, duc, réfugié après son départ

à la retraite dans le journal du marquis de Dangeau comme d’autres retournent sur leurs terres pour y faire l’expérience de la solitude, et donc de la disparition.

Journal de la mort de SaintSimon par Saint-Simon Beaucoup regrettent de ne pas pouvoir lire maintenant le Journal de la mort de monsieur de Saint-Simon : le journal aurait confirmé la lucidité du mourant appliquée à lui-même, cette lucidité de chasseur de proie nocturne, comme cette nuit de 1711, une heure après la mort du Grand Dauphin, debout et attentif parmi les torches, les endeuillés, les faux pleureurs, les atterrés, les réjouis, ceux qui font mine de l’être, ceux qui s’efforcent de ne rien laisser voir, ceux qui imitent l’affliction en l’absence de modèle. La moitié lucide de Saint-Simon se serait tenue là, à droite ou à gauche de son lit, dans la ruelle, ou le couloir de l’autre côté de la porte, d’une discrétion ne l’empêchant surtout pas d’exercer son ministère de l’observation, son ministère de l’acuité vive et longue ; il aurait vu les effets de l’âge, les effets de la mort, le ballet des valets de chambre, le mélange d’effervescence et d’abattement déjà observé vingt fois, trente fois au cours de vingt ou trente agonies, à Saint-Germain, à Meudon, à Versailles, et ailleurs, toujours plus ou moins la même mort, les mêmes effets sur la famille, les mêmes visages, disons les mêmes gueules d’héritiers tirés du lit, descendus de leurs voitures pour s’en remettre à Dieu, au notaire, au prêtre, aux médecins et se demander quand tout cela va finir. Il aurait été sans réserve, il aurait fait de la mort de lui-même (ou de son double : son image) un portrait rigoureux, autrement dit cruel, sans remise de peine

; il aurait fait encore une fois de son désir d’exactitude non pas la preuve de sa curiosité, d’un appétit de ragots, mais la marque de sa dignité : le premier devoir de l’historien ; il aurait peigné les cheveux du vieux Saint-Simon sur son vieux crâne, des cheveux rares et un crâne cireux, il aurait parlé de la peau trop pâle ou trop brune, il aurait compté les dents de ses deux mâchoires, aurait comparé leur nombre à celui des dernières dents du duc d’Orléans ou de ces dauphins morts trop jeunes l’un après l’autre ; il en aurait déduit on ne sait quelle loi sur la chance et la malchance, la providence ; il aurait noté l’épaisseur de son oreiller, de ses sept coussins, la couleur de son lit, la teinte du jour à travers les feuillages et les rideaux de la rue de Grenelle, lumière mêlée aux livres de sa bibliothèque ; il aurait parlé des derniers bouillons, de l’effet des bouillons sur le ventre, il aurait mesuré cette mort de duc et Grand d’Espagne à d’autres agonies enregistrées pour toujours dans son livre, présidées par lui, dites par lui, advenues seulement sous son regard – pas le regard de Dieu mais, en plus fortuit, le regard d’un témoin conscient d’être imparfait. (Le duc de Saint-Simon soufflant son dernier souffle et l’observateur Saint-Simon n’en perdant pas une miette savent tous les deux comment cette lumière du jour à travers ces feuillages parviendra plus tard à d’autres hommes, des inconnus étrangers à ce jour et à ces feuillages, et leur donnera l’idée d’une couleur.)

Un registre commenté des morts diverses “Si j’étais faiseur de livres” (disait Michel de Montaigne, qui était faiseur de livres sans se reconnaître faiseur de livres), “je

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Pierre Senges - in extremis #5 : Les derniers jours de Louis de Saint-Simon  

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