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contenue dans son anatomie, une eau surabondante sans doute, une eau de trop, qui n’avait pas sa place à l’intérieur, mais qui le fuit sans le délivrer : après ce miracle diluvien, Honoré doit prendre le lit, il mourra en couche, il sera bien difficile les derniers jours de distinguer dans ce corps noir, putréfié d’avance, une maladie d’une autre maladie.) (Quand Balzac a perdu les eaux, les médecins, si on en croit Victor Hugo, ont dit “Tiens” – compte tenu des circonstances, funestes, surnaturelles, ils auraient pu dire : “Tiens, tiens”.)

Balzac et les sangsues La centaine de sangsues vaillantes, coordonnées, pompant à la fois le génie, la sève et l’énergie du maître, Honoré de Balzac les a peut-être comparées à un nombre égal de créanciers, coiffés (sic) d’huissiers de justice, avides, eux, de remboursements, de bonne transaction, de la justice financière enfin appliquée, et profitant de la faiblesse de Balzac, l’homme aux cent mille dettes, pour venir puiser à la source (d’autres observateurs, à la place de Victor Hugo, auraient pu les comparer, je veux dire les sangsues ou bien les créanciers, aux petits hommes de Lilliput, tous ligués autour du grand corps gisant de Gulliver). Honoré de Balzac peut donner une fois de plus sans compter, après tout, il n’y a plus rien à perdre, ni sa fortune d’emprunts et d’hypothèques, elle fait partie maintenant d’un monde inaccessible, ni son sang, il l’a donné aux saignées, aux médecins, à leurs bataillons de sangsues, pour montrer comment il a su toujours être généreux jusqu’au gaspillage – il lui vient à l’idée de comparer les 99 sangsues à lui-même, ou bien une seule, soyons modestes (soyons économes), une seule sangsue entourée de 98 autres, ligotée d’une certaine manière à une immense machine de pertes et de profits : lui aussi aura regardé ce monde comme un immense réservoir de profits possibles, profits de l’eau, profits du bois (de l’eau au moulin, du bois de chauffage), la forêt convertie en sciure, la montagne en verres à pied, partout des terriers de mines de charbon d’où le charbon émerge et s’offre comme l’abondance même, avec, de l’autre côté de l’abondance, à l’autre extrémité d’une chaîne de cause à conséquence, les soirées à l’opéra, les dimanches à la campagne, les voitures à suspension, et l’intérieur de ces voitures, feutré, de satin fuchsia, où des jeunes femmes acceptent d’être reconduites, bien tard, après minuit.

Récit de la visite de Victor Hugo par Honoré de Balzac On connaît le récit de Victor Hugo (archange chroniqueur, journaliste et poète, venu pour prendre en note les choses d’ici-bas mais aussi ne rien laisser passer de la métaphysique, ni le macabre, ni le grandiose, ni le putride déconcertant, sans quoi ils nous échapperaient définitivement), Hugo conscient de la haute historicité du

moment, de sa haute teneur en signification, en allégorie et en terrible hugolien, tout à fait disposé (en tant que témoin désigné par la providence) à organiser au mieux la rencontre entre son intelligence d’Hugo, conférencière d’avance, et l’amorphe bibendum effondré dans son lit. C’est un tableau irréfutable, on pourrait difficilement déplacer chacune de ces pièces, cette immobilité des parties définit l’immobilité du tout et fait office (on s’y résigne) de critère de beauté, c’est-à-dire aussi d’excellence ; il y a même dans un coin une petite bonne éplorée, et la statue de Balzac présente dans le hall de la maison Balzac, pour signifier la métamorphose du bonhomme en image de lui-même (quand Victor Hugo sonne à la porte rue Fortunée, on ne lui répond pas immédiatement, la scène est un drame contenu derrière des volets clos, on dirait l’exorciste venu se présenter à la famille démunie harcelée par Belzébuth). Il manque pourtant à ce tableau inamovible l’autre panneau, comme l’autre versant de l’histoire : au lieu de l’agonie de Balzac racontée par Hugo, ce serait cette fois-ci la visite de Victor Hugo racontée par Honoré de Balzac : une vue imprenable depuis son lit de mort sur le chef de la génération des grands et des petits romantiques : Balzac à l’affût, observateur, narquois, précis même s’il a perdu la moitié de sa conscience, romanesque, comptable et sociologique à la fois, inscrivant Hugo sur la liste des personnages de sa Comédie humaine à la rubrique des scènes de la vie littéraire, le 3701e après 3700 autres, mieux que Rastignac, plus malin, moins immédiat, moins pressé, ayant appris dans les chancelleries l’art des grands détours. D’une main de malade à bout de souffle, comme la main de Léon Tolstoï continuait d’écrire sans plume sur les draps de son lit, Honoré de Balzac aurait pu noter sur une feuille prête à partir à l’imprimerie l’entrée du grand homme Hugo, cautionné par ses ancêtres et par Chateaubriand, distant mais avec un reste de pitié chrétienne, heureux de cette aubaine d’assister à une mort sans grâce, sans aucune belle circonstance de roman, de celle qu’on accorde en récompense aux personnages après les avoir fait courir sur cinq cents pages, heureux de voir un corps déglingué et de gloser sur notre destin de chose négligée. Il aurait parlé de sa bonne santé de Victor, bien entendu insolente, en pleine maturité, autrement dit en plein épanouissement, pas le premier, pas le dernier épanouissement de sa carrière, Victor Hugo étant une apothéose étalée sur quatre-vingts ans terminée par un feu d’artifice, un bouquet final et tous les plumeaux des chevaux de ses funérailles. Balzac aurait considéré avec un rien de compassion ce grand homme incapable de se ruiner comme Honoré l’a fait si souvent, et de si diverses manières, la ruine de l’imprimerie, la ruine de la fonderie de caractères, la ruine en Sardaigne des mines d’argent, la ruine des chemins de fer du Nord et des actions Rothschild, la ruine au théâtre même, et la ruine des dettes semées un peu partout comme les

dents du dragon (désormais, Balzac mort et ruiné, ou ruiné puis mort, ou bien ruiné et mort en même temps, il reste un peu partout ces montagnes de créances, qui sont aussi des gouffres, Balzac les laisse à l’humanité, elles font bon poids et bonne mesure à côté de sa Comédie humaine en quatre-vingt-dix tomes, et lui, disparaissant sous ses draps, affligé de tels comptes en banque négatifs, ressemble à son portrait sculpté par Rodin, cette robe de chambre vide et rigide, plâtrée tout autour de rien). Balzac estime Victor Hugo capable de subir des affronts, dans le genre Pointe du Raz, Cap Tourmente, mais s’enfoncer comme Balzac dans une banqueroute de plus en plus flamboyante, ça, c’est au-dessus de ses forces, ou pour mieux dire ça ne fait pas partie de son style, c’est situé bien au-delà de son savoir-faire d’artiste, il faut sans doute être un peu romantique, mais ajouter à ce romantisme de tête brûlée une cupidité de bourgeois qui veut l’argent facile, et un profond désir de revanche : le pauvre Balzac, Balzac le pauvre a su, lui, se ruiner pour pouvoir faire briller dans le hall d’une maison trop grande pour lui des coupes de malachite alignées sur des commodes. Voilà (c’est toujours Honoré qui s’exprime, comme si cette visite de Victor Hugo à Balzac était une suite au Traité des excitants modernes), voilà la Bonne Santé venue rendre visite à la décrépitude ; lui, Victor, le futur grand homme ravissant et agaçant Flaubert, n’a pas besoin de se faire dresser sa statue dans le hall de son appartement, il règne sans ça, il n’a pas recours à des subterfuges de petit bourgeois collectionneur de bibliothèques marquetées d’ivoire, il se contente de s’avancer, il est assez beau pour le faire, déployé, impérial, avec son front rempli de la Légende des siècles ; il n’a pas eu à se battre toute sa vie contre l’évidence de la laideur, de la petitesse, du rabougrissement, de cette face ingrate de gardien de vache pour qui accéder à l’édition est une fraude. Quand Victor Hugo mourra à son tour, il n’aura pas le corps délabré, il n’accumulera pas toutes les plaies, comme Balzac le fait à présent avec le sentiment d’avoir conservé pour plus tard les maladies de l’enfance, les rougeoles, les rubéoles, puis les maladies de la jeunesse, la syphilis et le chancre mou, et pour bien faire celles d’une vieillesse précipitée, obtenue d’avance comme un à valoir, l’usure des os et l’épaississement du sang – Victor Hugo sera en odeur de sainteté littéraire, il sera pâle et pelucheux comme un papier de tirage de tête, il sera du bois d’essence noble : son agonie ne sentira pas mauvais contrairement à celle du petit Balzac, ridicule jeune marié, Sancho Pança de lui-même qui empuante depuis sa chambre jusqu’au vestibule.

Morts possibles Combien d’autres variétés d’agonies dans ses livres ? Il aurait pu en ouvrir un au hasard pour choisir la sienne, comme dans un catalogue, ou comme on choisit un oracle au hasard dans les pages de

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Pierre Senges - In extremis #4 - Les derniers jours d'Honoré de Balzac  

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