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LFC #2 NOUVEAU

SEPTEMBRE 2017 DOUBLE COUVERTURE

LE MAG DIGITAL

INTERVIEW

DEPUIS 25 ANS

AMELIE NOTHOMB FRAPPE NOS CŒURS

RENCONTRE

KEN FOLLETT + DE 180 PAGES CULTURE, + DES INTERVIEWS, + DES PAGES BONUS : TV, THÉÂTRE,

LE PILIER DES MEILLEURES VENTES

MUSIQUE, SÉRIE...

DE LIVRES + ÉDITION SPÉCIALE RENTRÉE LITTÉRAIRE : PREMIER ROMAN, ROMAN ÉTRANGER...

LAFRINGALECULTURELLE.FR


ÉDITO

LA FRINGALE CULTURELLE LE MAGAZINE DIGITAL LFC #2

Rédigé par CHRISTOPHE MANGELLE Salut les Fringants, Trop heureux de vous revoir ! La rédaction a relevé le challenge fou de se lancer dans l'aventure d'un magazine digital en plein été, un numéro solaire en ligne au moment où tout le monde se dore la pilule... Et soyons francs, au moment où tout le monde s'en fout de ce qui se passe sur le web. Logique, l'oisiveté occupe le terrain, il faut bien se refaire une santé pour être frais à la rentrée ! Sauf que dans ce contexte, vous êtes près de 3300 lecteurs uniques à nous avoir lu en quatre semaines avec un premier numéro consulté près de 6000 fois. Ce sont les authentiques chiffres à l'image des sincères lecteurs que vous êtes et qui se sont enthousiasmés pour nos premiers pas. Pour notre plus grand bonheur (Oui, on a kiffé). MERCI Un numéro, une couverture. Deux numéros, deux couvertures. Pourquoi ? Parce qu'on a fait le choix de créer le magazine et votre accueil nous a donné une énergie folle pour créer celui-ci. Choix qu'on assume avec joie. Seulement, l'aventure se partage, donc on souhaitait pour vous remercier vous en offrir deux fois plus et surtout vous gâter avec deux couvertures pour un même magazine. Amélie Nothomb ou Ken Follett ? La meilleure ou le meilleur ? À vous de choisir ! Allez les fringuants, on se cale bien pour savourer un bon moment ensemble avec plus de 180 pages culture. Et rendez-vous pour le numéro #3 entre le 15 et le 20 octobre avec des surprises, seulement si vous êtes plus nombreux que la première fois. On compte sur vous pour nous faire grandir... Bonne lecture ! Ciao Les Fringants !

ET SURTOUT... La reproduction, même partielle, de tous les articles, photos, illustrations, publiés dans LFC Magazine est formellement interdite.

Ceci dit, il est obligatoire de partager le magazine avec votre mère, votre père, votre voisin, votre boulanger, votre femme de ménage, votre amour, votre ennemi, votre patron, votre chat, votre chien, votre psy, votre banquier, votre coiffeur, votre dentiste, votre président, votre grand-mère, votre belle-mère, votre libraire, votre collègue, vos enfants...tout le monde en utilisant :

CRÉDITs PHOTOs Toutes les photos publiées dans le magazine sont libres de droits. Les couvertures de livres proviennent des maisons d'édition, tout comme les photos. La photo de couverture d'Amélie Nothomb p.1 et p.85, p.88 (©Jean-Baptiste Mondino), p.86 (©Olivier Dion). Brigitte Giraud, p.5, p.10 et 11 (©Astrid di Crollalanza), Marie Charrel p. 7 et 9 (©Hannah Assouline), Morgan Sportès p.12 (© Richard Dumas), Dorothée Werner p. 24 (©Richard Dumas), JeanMichel Guenassia p.16, (©Sandrine Expilly). Gérard Mordillat p.20 (©Roberto Frankenberg), Sonia David p.18 (©Carole Bethuel), Timothée de Fombelle p.22 (©L'iconoclaste), Miguel Bonnefoy p. 26 à 30 (©Céline Messina, Benjamin Perez et Sardegna Fashion, Renaud Montfoury), Fouad Laroui p.32, 31(©Maxime Reychman), Renaud Cerqueux (©Marion Volant), Emmanuelle Favier p.37 (©Astrid di Crollalanza), Martin Diwo p.38 (©Cg-arlotte Jolly de Rosnay), Thomas Flahaut p.39 (©Patrice Normand), Marion Messina p.41 (©Le Dilettante), Charlotte Pons, p.43 (©Astrid di Crollalanza), Emmanuel Brault p.45 et 46 (©JF Paga), JeanBaptiste Andrea p.47 (©Vinciane Lebrun-Verguethen), Pascal Voisine p.48 (©JP Baltel), Emmanuelle Caron p.49,50 (©JF Paga), Sébastien Spitzer p.52 (©Pierre Villard), Cyril Dion p.55 (©Fanny Dion), Claire Barré p.58 (© Astrid di Crollalanza), Benjamin Wood p.63, 64 (©Astrid di Crollalanza), p.67 (©Quentin Haessig), Maja Lunde p.68 (©Oda Berby), Viet Thanh Nguyen p.71 (© Bebe Jacobs), p.72, 73, 74 (©Quentin Haessig), Inge Schilperoord p.76 (©Keke Keukelaar), p.77 (©Quentin Haessig), Emanuel Bergmann p.79 (©Philipp Rohner), p.80 (©Quentin Haessig), Lee Clay Johnson p.82 (©Paul Josey), p.83 (©Quentin Haessig), Philippe Jaenada p.89, 90 (©Maxime Reychman et Laurence Reynaert), Éric-Emmanuel Schmitt p.95 à 99 (©Pascal Ito), Ken Follett p.101, 102 (©Astrid di Crollalanza et Olivier Favre), Joann Sfar p.105 (©Joel Saget), Romain Slocombe p.111, 114 (©John Foley et Astrid di Crollalanza), Elena Piacentini p.117 (©Fleuve Editions), Michel Bussi p.118 (©Petitbon), Koethi Zah p. 121 (©Fleuve éditions), Ross Armstrong p. 122 (©Katura Jensen), Elly Griffiths p.123 (©Jerry Bauer), Sophie Fontanel p.124 à 128 (©collection particulière), Jean-Louis et Perla Servan-Schreiber p.129 (© JLSS), Hélène Vecchiali p.131 (©Astrid di Crollalanza), Jean-Louis ServanSchreiber p.135 (©Eric Garault @Alberti p.130), Sophie Mazet p.139 (©Astrid di Crollalanza), Bernard Ravet p.141 (©Patrick Box), Laurent Bettoni p.144 (©Laurent Paola), Karine Fléjo p.151 (©Thierry Sisca), Christophe Beaugrand p.155, 173 à177 (©Anthony Ghnassia/TF1), Eric Bouvron p. 157 à 159 (©Quentin Haessig (©Ville de Versailles)), William Mesguich (©Chantal Depagne), Edmond p.163, 164 (@Alejandro Guerrero, Lisa Lesourd), Trahisons p.165, 166 (@ Alexandre Icovic), Didier Gustin p.167, 168 (©S. Matteoni), Chinchilla p.169, 170 (©Emmanuel Robert-Espalieu), Adopte un mentaliste p.171,172 (©Laure Lunau), série TV (copie d'écran), Tydiaz p.180 à 183 (©Play Two).


LFC LE MAG

SOMMAIRE EN IMAGES

05 La rentrée littéraire 07 Marie Charrel 10 Brigitte Giraud 12 Morgan sportès

71

26

12

14 Dominique Dyens 16 Jean-Michel Guenassia 18 Sonia David 20 Gérard Mordillat 22 Timothée de Fombelle 24 Dorothée Werner 26 Miguel Bonnefoy 32 Fouad Laroui 35 Premier Roman 52 Sébastien spitzer 55 Cyril Dion

85

89

58 Claire Barré 63 Benjamin Wood 68 Maja Lunde 71 Viet Thanh Nguyen 76 Inge Schilperoord 79 Emanuel Bergmann 82 Lee Clay Johnson

55

95

85 Amélie Nothomb 89 Philippe Jaenada 95 Éric-Emmanuel Schmitt

lfc NUMÉRO DEUX

www.lafringaleculturelle.fr


LFC LE MAG

SOMMAIRE EN IMAGES

101 Ken Follett 105 Joann Sfar 109 Noir 111 Romain Slocombe

124

135

105

117 Elena Piacentini 121 Koethi Zah 122 Ross Armstrong 123 Elly Griffiths 124 Sophie Fontanel 129 Société 131 Hélène Vecchiali 133 Véronique Maciejak 135 Jean-Louis ServanSchreiber 137 Perla Servan-Schreiber 139 Sophie Mazet

101

157

141 Bernard Ravet

173

143 Les gens qui font le buzz 144 Laurent Bettoni 147 Nathalie Gendreau 149 Lisa Liautaud 151 Karine Fléjo

180

153 Nicolas Houguet 155 Bonus culture 157 Éric Bouvron 160 William Mesguich 163 Les 5 pièces de la rentrée 173 Christophe Beaugrand 178 Série TV 180 Tydiaz

lfc NUMÉRO DEUX

www.lafringaleculturelle.fr


ON VOUS GÂTE ! DES RENCONTRES ENRICHISSANTES, DES SUJETS DIFFÉRENTS, DES BONS BOUQUINS À DÉCOUVRIR. JUSTE PARCE QUE VOUS AIMEZ ÇA.

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LA RENTRÉE LITTÉRAIRE

#2

BRIGITTE GIRAUD ET AUSSI LES ENTRETIENS DE...

2# ENIZAGAM CFL

Entretien avec la romancière sélectionnée pour le Prix Goncourt.

MARIE CHARREL, MIGUEL BONNEFOY, GÉRARD MORDILLAT, JEAN-MICHEL GUENASSIA, TIMOTHÉE DE FOMBELLE, DOMINIQUE DYENS, SONIA DAVID, at the Bloggers Aw MORGAN SPORTÈS, DOROTHÉE WERNER


AU MENU DE LA RENTRÉE

LFC #2

07 Marie Charrel 10 Brigitte Giraud

12 Morgan Sportès 14 Dominique Dyens

07

12

16 Jean-Michel Guenassia

18 Sonia David

20 Gérard Mordillat

22 Timothée de Fombelle

14

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24 Dorothée Werner 26 Miguel Bonnefoy

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LFC MAGAZINE #2 www.lafringaleculturelle.fr

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RENTRÉE LITTÉRAIRE AVEC

MARIE CHARREL PAR CHRISTOPHE MANGELLE LFC : Vous publiez un nouveau roman Je suis ici

pour vaincre la nuit (Fleuve Editions) en pleine rentrée littéraire. Avez-vous le trac ?

MC : Bien sûr ! Parce que la rentrée littéraire est un moment terrifiant – tant de livres sur les étals. Et parce que j'ai à cœur de faire connaître le destin de cette peintre exceptionnelle, Yo Laur. Ce roman est très différent de mes trois

premiers. Ils évoquaient l'enfance, les secrets de famille, flirtaient parfois avec le fantastique. Je suis ici pour vaincre la nuit est sur un autre registre. Ce livre est le fruit de mois de recherches et de travail. Il n'y avait presque aucune source sur cette artiste : je suis partie de rien. J'ai fouillé les archives, les musées, les bibliothèques. Je suis allée en Allemagne et en Algérie. LFC : Dans votre roman, vous parlez de Yo Laur (1879-1944). Qui est-ce ? MC : Une peintre, une femme libre. Elle a traversé la première moitié du XXe siècle en aventurière. Elle apprend d'abord à peindre

MARIE CHARREL, JOURNALISTE AU MONDE, EST L’AUTEURE "D’UNE FOIS NE COMPTE PAS" , "DE L’ENFANT TOMBÉE DES RÊVES" ET "DES ENFANTS INDOCILES". NOUS SOMMES HEUREUX DANS LFC MAGAZINE DE DONNER LA PAROLE A UNE ROMANCIÈRE TALENTUEUSE DONT ON NE PARLE PAS ASSEZ ! BONNE DÉCOUVERTE !


avec son père, découvre l'effervescence du Paris fauviste, épouse un aviateur casse-cou puis part vivre en Afrique du Nord, où elle se lance à la recherche de la lumière, afin d'enrichir son art. Sa vie est à l'avant-garde, elle n'a peur de rien ! Elle peint des portraits de femmes, explore l'Algérie et le Maroc souvent seule, pendant que son mari est sur le front de 19141918. À la toute fin de la Seconde Guerre Mondiale, elle est déportée à Ravensbrück. LFC : Comment ce roman s’est-il imposé à vous ? MC : J'ai grandi en entendant parler de Yo Laur, seule femme au sein d'une lignée de peintres. Je regardais ses tableaux en rêvant de la vie auréolée de mystère de cette arrière-grand-tante. J'enviais sa liberté. Un oncle a réuni ses tableaux. Une cousine a commencé à explorer les archives : elle m'a incité à continuer. Peu à peu, l'histoire de Yo Laur m'a habitée. J'ai commencé à entendre sa voix. Le livre s'écrivait déjà. La peintre est devenue un personnage de roman. LFC : À cent ans d’écart, la vie de Yo Laur fait écho à celle de la narratrice. Cette résonance offre une dimension romanesque très forte à votre livre. Qu’en ditesvous ? MC : J'ai choisi de ne pas écrire une biographie de Yo Laur, mais un roman, précisément pour explorer ces échos. L'enquête qui m'a menée jusqu'à elle a été riche en découverte et en rencontres. En aventure, aussi. Le livre raconte cette double quête : celle de Yo Laur, à la recherche de sa liberté. La

LFC MAGAZINE #2

CE LIVRE EST AUSSI UN TRAVAIL DE MÉMOIRE. UN ACTE DE RÉSISTANCE FACE À L'OUBLI.

JE SUIS ICI POUR VAINCRE LA NUIT, MARIE CHARREL, FLEUVE EDITIONS, 352 PAGES, 19,90€

mienne, à la recherche de Yo Laur. Le récit se base sur l'enquête, et l'imaginaire a comblé les vides. LFC : La fin de sa vie est horrible. Est-ce le point final de son existence qui vous a donné envie de dire qui elle était, au point de la raconter dans ce roman ? MC : En partie. Ce livre est aussi un travail de mémoire. Un acte de résistance face à l'oubli. Yo Laur a été assassinée par les Nazis. Je ne supporte pas l'idée qu'elle n'ait pas de tombe, comme tant de femmes déportées à Ravensbrück. Ce livre est aussi pour elles. Toujours, tout le temps, il faut écrire sur les disparus. Parce que toujours, partout, l'histoire se répète. En outre, Yo Laur a laissé beaucoup de dessins, réalisés dans la prison de Fresnes, à Ravensbrück, dans le kommando de Torgau. C'est un témoignage précieux : j'étais au devoir de lui prêter mes mots. LFC : Ce roman a-t-il été douloureux à écrire ? MC : Parfois. Les deux premières parties de l'ouvrage, qui se déroulent dans le Paris des peintres, puis en Afrique du Nord, sont baignées de lumière. Elles correspondent à l'enfance, l'adolescence et la vie de femme de Yo Laur. Elles décrivent la joie du Paris de 1900, l'exploration de la peinture, la magie du voyage. Pour la troisième partie, crépusculaire, j'ai dû plonger dans la nuit de Ravensbrück. J'ai lu tous les ouvrages des rescapées françaises, afin de comprendre leur quotidien dans l'horreur. Les petits rien qui leur ont permis de survivre. Je me suis inspirée de ces récits pour raconter les derniers mois de Yo Laur. Ce fut une période d'écriture très solitaire, et dure : j'ai regardé l'abomination bien en face. J'ai tenté de restituer avec des mots ce que Yo Laur nous a transmis avec ses dessins.

J'AI CHOISI DE NE PAS ÉCRIRE UNE BIOGRAPHIE DE YO LAUR, MAIS UN ROMAN, PRÉCISÉMENT POUR EXPLORER CES ÉCHOS. PAGE 08


MARIE CHARREL

LFC : Qu’avez-vous appris sur vous-même au cours de l’écriture ? MC : Il existe des ponts entre l'écriture romanesque et l'écriture journalistique – mon autre métier. Jusqu'ici, je pensais naïvement qu'il convenait de dresser une barrière étanche entre les deux. Mes trois premiers romans étaient du côté de l'imaginaire pur. Dans ce livre, l'enquête a nourri l'intrigue et j'ai adoré cela. Une fois décidé que cet ouvrage ne serait pas une biographie, mais un roman inspiré de l'enquête, mes verrous intérieurs ont sauté. Cette expérience d'écriture fut intense. J'aimerais la poursuivre. J'ai le sentiment d'avoir découvert un immense terrain de jeu. LFC : Marie Charrel, un grand merci, on vous laisse le mot de la fin. MC : Les travaux de l’ethnologue Germaine Tillion, elle-même déportée, m'ont beaucoup aidé à comprendre Ravensbrück. Je lui laisse les derniers mots : « L'humanité se compose de deux minuscules minorités : celle des brutes féroces, des traîtres, des sadiques systématiques d'une part, et de l'autre celle des hommes de grand courage et de grand désintéressement qui mettent leur pouvoir, s'ils en ont, au service du bien. Entre ces deux extrêmes, l'immense majorité d'entre nous est composée de gens ordinaires, inoffensifs en temps de paix et de prospérité, se révélant dangereux à la moindre crise ».


RENTRÉE LITTÉRAIRE

AVEC

BRIGITTE GIRAUD PAR CHRISTOPHE MANGELLE LFC : Bonjour Brigitte Giraud, vous publiez votre neuvième roman Un loup pour l’homme. Printemps 1960, vous parlez des appelés de la guerre d’Algérie. Comment est née l’idée d’écrire ce roman ? BG : C'est l'histoire de mon père, j'avais le projet d'écrire ce livre depuis toujours. Je me suis toujours demandé comment mon père avait vécu, à vingt ans, un quotidien où la violence et la peur l'avaient obligé à faire

des choix radicaux. Et notamment, ne pas tenir une arme et demander une formation d'infirmier. J'aime cette idée qu'il avait trouvé un sens à sa présence en Algérie : soigner les soldats blessés. Il était du côté de qui apaise, qui console, qui répare, les corps et les âmes. LFC : Votre personnage Antoine est infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès. Il part au moment où sa jeune épouse est enceinte. Pouvez-vous nous parler de ce couple ? Antoine prend le bateau pour l'Algérie et laisse derrière lui sa femme Lila (ma mère), ne sachant pas si elle va garder l'enfant et quand ils vont se revoir. Lila est une femme libre avant l'heure, elle fait elle aussi un choix radical. Elle quitte son

L'ALGÉRIE EST À L'HONNEUR EN CETTE RENTRÉE LITTÉRAIRE. LE ROMAN DE BRIGITTE GIRAUD EST SÉLECTIONNÉ POUR LE PRIX GONCOURT, UN ROMAN INSPIRÉ DE L'HISTOIRE DE SON PÈRE. INTERVIEW.


travail, son appartement, et prend un billet pour franchir la Méditerranée, et loue un meublé à Sidi-bel-Abbès, ce qui était le comble du féminisme pour l'époque...rejoindre l'homme qu'elle aime, dans un pays en guerre. Elle rompt le syndrome de Pénélope. Et lui ne peut plus dormir dans la chambrée avec les autres appelés, mais rejoint sa femme chaque soir. C'est très romantique... J'ai l'image d'un couple avant-gardiste, qui ne subit pas son sort mais prend sa destinée en mains. LFC : Comment avez-vous travaillé ce roman ? Les recherches, la psychologie des personnages... BG : J'ai eu de nombreuses conversations avec mon père, je l'ai questionné sur les détails du quotidien, l'hôpital militaire, les missions sanitaires sur le terrain auprès de la population algérienne, sa peur, la chose politique telle qu'il la voyait... et j'ai procédé - depuis des années - à une très large documentation (livres, films, témoignages) autour de la guerre d'Algérie. J'ai voulu écrire un roman, pour me permettre de mettre en scène mes propres fantasmes. LFC : Votre écriture est à la fois entre la douceur et la fureur. Que pensez-vous de ce ressenti de lecture ?

C'EST L'HISTOIRE DE MON PÈRE, J'AVAIS LE PROJET D'ÉCRIRE CE LIVRE DEPUIS TOUJOURS. semble qu'une tension traverse l'ensemble du roman, la menace plane de la première à la dernière page, ce qui est aussi un moteur d'écriture. LFC : Vous êtes retenue dans la sélection du Goncourt. Figurer dans la liste, c’est déjà un sacré chemin de parcouru. Vos impressions ?

UN LOUP POUR L'HOMME, BRIGITTE GIRAUD, FLAMMARION, 250 PAGES, 19€

J'AIMERAIS QUE CE LIVRE SOIT LU. Oui je suis en train de les lire, cela m'intéresse beaucoup, d'autant que chaque roman est complémentaire.

LFC : Un grand merci Brigitte J'AI VOULU ÉCRIRE UN ROMAN, Giraud, on vous laisse le mot POUR ME PERMETTRE DE de la fin… BG : J'ai l'impression en effet d'avoir METTRE EN SCÈNE MES pu osciller entre l'écriture de pages PROPRES FANTASMES Mais qui est vraiment le loup ? sauvages, comme la troisième Je suis heureuse. J'aimerais que partie du livre qui se passe dans la ce livre soit lu, c'est aussi, bien forêt, et des chapitres plus paisibles, entendu, un livre politique. traversés par la douceur de vivre SÉLÉCTION 2017 qui était la réalité de ce pays, même LFC : Avez-vous lu les autres pendant la guerre. Mais il me LE PRIX GONCOURT romans de la rentrée littéraire qui parle aussi de la guerre LA RÉDACTION Y CROIT ! d’Algérie ? LFC MAGAZINE #2

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RENTRÉE LITTÉRAIRE

AVEC

MORGAN SPORTÈS PAR CHRISTOPHE MANGELLE LFC : Bonjour Morgan Sportès, votre dernier roman publié, c’était Tout, tout de suite en 2011 (Prix Interallié) dans lequel vous parliez de l’affaire du gang des barbares. Aujourd’hui, vous publiez Le ciel ne parle pas, un livre qui se passe en 1609. Pourquoi vouliez-vous changer à ce point-là d’époque ? MS : J’ai publié une vingtaine de livres à ce jour, tous très divers. Ainsi, après L’appât (Seuil 1990), affaire criminelle

portée à l’écran par Bertrand Tavernier, ai-je publié un long roman sur l’intervention de louis XIV au Siam en 1687 : Pour la plus grande glopire de Dieu. Écrire sur le gang des barbares, ce fut une aventure de trois ans fort éprouvante. J’avais besoin de changer d’air. Il est vrai que l’histoire de la liquidation du christianisme au Japon, dont je traite dans Le ciel ne parle pas est encore plus terrifante que l’affaire Ilan Halimi, évoquée dans Tout, Tout de suite. LFC : Pouvez-vous nous présenter votre personnage Christovao Ferreira, jeune jésuite Portugais ? MS : Christovao Ferreira était plein de l’enseignement de François-Xavier, qui le précéda au Japon. Il

APRÈS L'ÉNORME SUCCÈS DE TOUT, TOUT DE SUITE, MORGAN SPORTÈS REVIENT EN LIBRAIRIE AVEC UN ROMAN HISTORIQUE PLEIN DE NOIRE IRONIE, LE CIEL NE PARLE PAS CHEZ FAYARD.


s’agissait de sauver tous ces païens de nippons de l’enfer en leur donnant (ou leur imposant ?) le baptême ? Mais le choc culturel pour lui fut très dur. Il évoque ce choc dans ses écrits. Arrêté lorsque commencent les persécutions au Japon, il est mis à la torture. Et apostasie. Est-ce par peur de la souffrance ? Ou parce qu’il a commencé de saisir (comme un autre Montaigne) la relativité des croyances humaines ? LFC : Comment est née l’idée d’écrire sur cette période ? MS : L’idée qui me fascinait c’est que le Japon, un des rares pays nonblanc à n’avoir pas été colonisé, ait choisi en 1639 de se fermer, et cela pendant deux siècles et demi, à toute influence occidentale, et spécialement catholique. Seuls les Hollandais protestants purent y sejourner, pour le commerce, mais enfermés dans une petite île artificielle minuscule, en forme d’éventail, à Nagasaki, l’île de Dejima. À l’époque se posait de façon cruciale l’idée de la Souveraineté des états (traitée entre autres par Hobbes dans son Leviathan). LFC : Vous proposez un roman historique comme support de réflexion philosophique. Vous vous interrogez en vous demandant si l’histoire est un éternel recommencement. Selon vous, estce le cas ? MS : Comme dirait Marx, l’histoire ne se répète jamais, sauf sous forme de farce. Au demeurant le présent me permet de comprendre le passé, comme le passé le présent. J’ai pu mieux comprendre ces jeunes

LFC MAGAZINE #2

COMME DIRAIT MARX, L’HISTOIRE NE SE RÉPÈTE JAMAIS, SAUF SOUS FORME DE FARCE. AU DEMEURANT LE PRÉSENT ME PERMET DE COMPRENDRE LE PASSÉ, COMME LE PASSÉ LE PRÉSENT.

LE CIEL NE PARLE PAS, MORGAN SPORTÈS, FAYARD, 320 PAGES, 20€

prêtres fanatisés partant au martyr au Japon, où ils étaient sûrs d’être soumis aux pires tortures, après avoir assisté à plusieurs procès de djihadistes. La ferveur de ces djihadistes, méprisant la mort, ressemble par certains côtés à celle des martyrs chrétiens du Japon. Par certains côtés ai-je dit, car la situation politicoreligieuse est toute différente. LFC : Écrire et raconter cette histoire, selon vous, quelle résonance retenir dans nos vies en 2017 ? MS : Au 17ème siècle l’Europe était à feu et à Sang. En 1648 la paix de Westphalie a mis temporairement fin à ces horreurs en imposant le respect de la souveraineté des états (et en renvoyant de ce fait le Pape et le Roi d’Espagne - en guerre contre la Hollande - au magasin aux accessoires. Mon prêtre apostat Ferreira est mort en 1650 juste après la paix de Westphalie. Or la souveraineté des états a été remise en question, au Moyen-Orient entre autres, par les partisans du droit d’ingérence, des guerres humanitaires etc. etc. LFC : Dans ce contexte sombre et difficile, l’humour est là. Il est teinté de couleurs sombres, d'ironie mais il est là… MS : Fort heureusement. Levi-Strauss, qui aimait beaucoup mes livres, et m’en a écrit, appréciait la façon COCASSE dont je traite les malentendus (souvent sanglants) entre les hommes et les cultures. Imaginez la blague : quand Saint François-Xavier s’adressait aux japonais, pour leur parler de Dieu, il employait le mot latin Deus et les japonais pensait qu’il disait Daï Uso ce qui veut dire grand menteur dans leur langue. J’entends leurs rires qui me parvient, par delà les siècles ! LFC : Un grand merci Morgan Sportès, on vous laisse le mot de la fin… MS : Amen !

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RENTRÉE LITTÉRAIRE AVEC

DOMINIQUE DYENS PAR CHRISTOPHE MANGELLE LFC : Bonjour Dominique Dyens, dans Cet autre amour, vous racontez aux lecteurs une histoire d’amour surprenante. Votre narratrice tombe amoureuse de son psy. Comment est née l’idée de ce roman ? DD : La femme, l’amour et la chose psychologique sont des thèmes qui ont toujours été au cœur de mes romans. Mais l’idée de Cet autre amour est née d’une expérience personnelle. J’ai débuté une

psychanalyse, il y a quelques années et je suis tombée en amour de mon psychanalyste. C’est un amour qui ne ressemble à aucun autre amour. Pas seulement parce qu’il est interdit, impossible. J’ai eu l’impression de découvrir une nouvelle dimension affective dont j’ignorais tout. Cela a été un tel choc, un tel bouleversement que je me suis dit que je ne pouvais pas, en tant qu’écrivain, passer à côté de ce tsunami émotionnel. Il fallait que j’en rende compte. J’ai eu envie d’en écrire un roman. Un roman qui parlerait d’amour. LFC : Quand elle tombe amoureuse, elle est en couple avec M. Selon vous, peut-on aimer deux personnes en même temps ? Est-ce gérable ?

DOMINIQUE DYENS EST NOTAMMENT L'AUTEURE DE HUIT ROMANS, PARMI LESQUELS "LA FEMME ÉCLABOUSSÉE", "INTUITIONS", "DÉLIT DE FUITE" ET "LUNDI NOIR". AUJOURD'HUI, DOMINIQUE DYENS ABORDE DANS SON NOUVEAU ROMAN L'AMOUR IMPOSSIBLE, CELUI DE LA NARRATRICE POUR SON PSY. ENTRETIEN.


Ma narratrice souffre de cette dualité car elle aime son mari très fort. Je pense qu’aimer deux personnes en même temps est insupportable à vivre. D’ailleurs, la narratrice dit qu’elle éprouve de la compassion pour toutes les personnes qui tombent violemment amoureux alors qu’ils sont aimants et heureux dans leur vie conjugale. « Ma chance, dit-elle, c’est que cet homme ne me séduira jamais. Je n’aurais aucun choix à faire. C’est ma chance. Et mon tourment. » Au début du roman, vous parlez du transfert, pour qu’une thérapie fonctionne, faut-il aimer son psy ? L’aimer comment ? C’est la réflexion que vous engagez dans ce roman. DD : Le transfert n’est pas nécessairement amoureux. Mais c’est en tout cas celui que va vivre ma narratrice. Ce qui est difficile à admettre, c’est que ce soit un amour artificiel. Car il est absolument sincère. Mais sans transfert, il n’y a pas d’analyse possible. C’est le moteur de l’analyse et c’est autour de cet amourlà que ma narratrice va travailler avec son psychanalyste. C’est ce qui va lui permettre d’avancer dans sa vie. LFC : Dans Cet autre amour, il s’agit aussi et surtout d’apprendre à mieux s’aimer - au-delà de mieux se connaître ? DD : Oui absolument. En comprenant pourquoi elle a tant besoin d’être aimée, de cet homme en particulier mais à travers lui, de tous les hommes, elle va progressivement apprendre à s’aimer elle-même.

LFC MAGAZINE #2

JE PENSE QU'AIMER DEUX PERSONNES EN MÊME TEMPS EST INSUPPORTABLE À VIVRE.

DOMINIQUE DYENS, CET AUTRE AMOUR, ROBERT LAFFONT, 234 PAGES, 18€

LFC : Écrire ce livre, en tant que romancière, vous a-t-il fait du bien ? Ou au contraire, a-t-il ouvert des fêlures ? DD : Ce livre a eu un effet de catharsis. Oui absolument. LFC : Qu’aimeriez-vous que le lecteur retienne de votre livre une fois fermé ? DD : J’aimerais que ce livre résonne en chacun. Que chacun y trouve quelque chose de sa propre histoire. Et que ce livre leur fasse du bien. Même s’ils ne connaissent rien à la psychanalyse. LFC : Merci pour cet entretien, on vous laisse le mot de la fin… DD : J’ai écrit le livre que j’aurais voulu lire mais que je n’ai pas trouvé. Ni en langue française, ni en langue anglaise. J’ai trouvé d’innombrables essais sur l’amour de transfert, écrit par des psychanalystes, mais rien qui me réconforte en tant que femme. Je suis heureuse parce qu’à présent, ce livre appartient à tous … Merci à vous…

J’AIMERAIS QUE CE LIVRE RÉSONNE EN CHACUN. QUE CHACUN Y TROUVE QUELQUE CHOSE DE SA PROPRE HISTOIRE. ET QUE CE LIVRE LEUR FASSE DU BIEN. MÊME S’ILS NE CONNAISSENT RIEN À LA PSYCHANALYSE. PAGE 15


RENTRÉE LITTÉRAIRE AVEC

JEAN-MICHEL GUENASSIA PAR CHRISTOPHE MANGELLE LFC : Bonjour Jean-Michel Guenassia, pouvez-vous nous présenter, Paul, 17 ans, androgyne, votre personnage principal ?

problèmes d'aujourd'hui. Lui, il n'aime que les femmes, et affirme qu'il est lesbien, mais il va jouer de son androgénie pour les séduire, de façon imprudente, mais c'était cela qui m'intéressait : de frôler la transgression, de jouer avec les clichés, d'être tous le temps border-line. Paul a un caractère JMG : J'avais depuis longtemps bien trempé, sait ce qu'il veut et ne veut pas, décide envie de raconter l'histoire de d'arrêter le lycée, trouve sa voie de façon imprévue, Paul, personnage androgyne, et finalement cumule deux boulots à son âge. J'avais dont on ne sait s'il est un garçon envie d'un narrateur à l'américaine, qui raconte le ou une fille, et qui en joue pour monde à sa façon, sans se soucier de la vérité. des découvertes amoureuses. On n'est pas sérieux quand on à LFC : Votre roman est très différent des 17 ans. Je voulais retrouver la précédents dans le sujet, aujourd’hui vous légèreté, l'insouciance de proposez un roman très contemporain. Pour l'adolescence, pour parler des quelles raisons ?

JEAN-MICHEL GUENASSIA A PUBLIÉ "LE CLUB DES INCORRIGIBLES OPTIMISTES" (GONCOURT DES LYCÉENS 2009), VÉRITABLE PHÉNOMÈNE D'ÉDITION EN FRANCE ET DANS LE MONDE, AUJOURD'HUI, LE ROMANCIER REVIENT AVEC UN ROMAN COUP DE CŒUR DE LA RÉDACTION DE LFC MAGAZINE DONT LE PERSONNAGE PRINCIPAL EST LESBIEN. TROUBLANT ET INTELLIGENT. INTERVIEW.


Je voulais écrire un roman d'aujourd'hui, dans lequel l'Histoire serait absente. Une éducation sentimentale de notre époque, qui la raconte aussi, avec sa confusion des sentiments, le nouveau désordre amoureux, la difficulté à vivre une vie de famille, ou de couple. LFC : Dans ce livre, vous parlez de sexualité, d’hétérosexualité, d’homosexualité, de bisexualité sans que ce soit glauque, sombre, dramatique. Expliquez-nous votre démarche littéraire, car il y a une tonalité dans ce roman. JMG : J'avais l'exemple, récent, de quelques livres sur le sujet, et je n'étais pas vraiment convaincu par leur tonalité : sombre et dramatique. Pour moi, la vie se raconte toujours sur un mélange de dramatique, de comédie, de comédie dramatique. C'est la tonalité que j'ai cherché à trouver. Avec des situations dramatiques, et de l'humour. J'ai repensé à des auteurs que j'apprécie particulièrement comme John Fante ou John Irving, pour basculer du rire aux larmes. J'aime bien parler de choses graves de façon légère. LFC : Sa mère est une lesbienne froide, intolérante... JMG : Paul, le narrateur, n'est pas le personnage principal du roman. C'est Léna, sa mère. Il en parle tout le temps. Le roman est aussi la narration de la rupture du cordon qui les lie. Mais Léna n'est pas froide au contraire, elle a beaucoup de caractère, elle est pleine de passion, d'envie. Elle ne fait aucune

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JE VOULAIS ALLER À REBROUSSE POIL DE TOUS LES CLICHÉS ACTUELS.

DE L'INFLUENCE DE DAVID BOWIE SUR LA DESTINÉE DES JEUNES FILLES, JEAN-MICHEL GUENASSIA, ALBIN MICHEL, 336 PAGES, 20€

concession avec ses convictions. Aux autres de s'adapter. C'est elle qui est le moteur de l'action, qui la fait avancer. Les autres personnages se déterminent par rapport à elle, à ce qu'elle dit, et ce qu'elle fait. LFC : Votre personnage a beau être androgyne, il n’est pas homosexuel, mais bien hétérosexuel… Vous prenez à contre-pied les clichés de notre société. Pourquoi ? JMG : Je voulais aller à rebrousse poil de tous les clichés actuels. Sur la sexualité bien sûr. Mais aussi sur la gentillesse, la tolérance, le politiquement correct dans lequel on patauge sans cesse. Aller à l'opposé de toutes ces conventions était très jouissif. Mes principaux personnages font toujours le contraire de ce qu'on attend d'eux. Je voulais un roman avec des rebondissements, où le lecteur est tout le temps surpris, et ne peut pas deviner ce qui va se passer LFC : Et David Bowie et son influence dans tout ça… Dites-nous en plus ! JMG : A un moment, la question va se poser : Paul est-il le fils de David Bowie ? Je laisse le lecteur deviner la réponse. On ne va quand même pas dévoiler le cœur de l'histoire. Mais, c'est vrai qu'il joue un rôle important dans ce roman. De façon inattendue et imprévue. LFC : Vous avez chapitré votre roman par musique... JMG : Rien n'est plus difficile que de parler de musique dans un roman (ou de peinture). Comment donner à entendre ? Mon héros découvre la pop et la variété du XX° siècle, devient pianiste dans un restaurant, et les chapitres ont des chansons comme titres. Car ses chansons vont jouer un rôle dans l'histoire. Elles sont directement liées à l'intrigue. Et comme ce sont des chansons connues que (presque) tout le monde connait, il y a aussi de la musique dans le roman ... LFC : Un grand merci pour l’entretien, on vous laisse le mot de la fin… JMG : Je reprendrai simplement la phrase de Françoise Sagan en exergue du roman : Car enfin, tout au moins quand on est jeune, dans cette longue

tricherie qu’est la vie,rien ne paraît plus désespérément souhaitable que l’imprudence.

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SONIA DAVID PAR CHRISTOPHE MANGELLE LFC : Bonjour Sonia David, dans votre roman David Bowie n’est pas mort, David Bowie joue le rôle d’une Madeleine de Proust. Expliquez-nous ? SD : Plutôt que d’une Madeleine de Proust, je parlerais de révélateur, ce produit qui sert au développement des photos. En effet, le décès de David Bowie qui, en janvier 2016, advient exactement entre celui de la mère puis celui du père d’Hélène, la narratrice, remet en lumière son passé. Certaines de ses chansons ont constitué la

SONIA DAVID bande son de son adolescence, et cette mort ouvre subitement la porte de la nostalgie. Alors qu’au moment de la disparition de ses parents, c’est davantage le présent qui est exalté. LFC : Comment est née l’idée d’écrire un roman si personnel sur à la fois le deuil de sa mère et celui de son père ? SD : De manière tout à fait naturelle. J’ai perdu mes deux parents dans la même année, et je voulais prolonger ce moment tout à fait extraordinaire. Non pas faire mon deuil, mais bien le prolonger, grâce à l’écriture. On passe sa vie à redouter la mort de ses parents, à se demander comment ils vont mourir, comment ce sera après. Et un beau jour cela arrive. En un

EST JOURNALISTE POUR VOGUE EN PARTICULIER, ET ÉCRIVAIN. LA FICTION S'EST IMPOSÉE COMME UNE ÉVIDENCE. APRÈS "LES PETITS SUCCÈS SONT UN DÉSASTRE", SON PREMIER ROMAN, SON DEUXIÈME ROMAN "DAVID BOWIE N'EST PAS MORT" EST UN COUP DE CŒUR DE LA RÉDACTION DE LFC MAGAZINE. RENCONTRE.


instant, on a la réponse aux questions de toute une vie. Je voulais tellement faire durer cet instant. Mieux le saisir. D’où ce livre dans lequel je me suis appropriée une réalité pour en faire un roman au plus près de mes propres sentiments. LFC : Ce très beau texte met en scène trois sœurs. Pouvez-vous nous les présenter ? SD : Hélène, la narratrice, la soeur du milieu, se réfugie volontiers dans la désinvolture. Le rire est sa solution, et c’est aussi certainement la plus intellectuelle des trois. Anne, l’ainée, installée aux Etats-Unis se distingue par une absence totale d’affect et un sens de la responsabilité hors norme. Elle prend tout en main, trouve des solutions à tout, mais n’embrasse personne ! Émilie, la plus jeune, dotée d’un sentimentalisme à fleur de peau, entretient une forme d’amertume, persuadée d’être une mal aimée, une moins aimée. Toutes les trois ont la cinquantaine, et toutes les trois, pour des raisons diverses, ont fui leur passé en commun. LFC : Dans votre roman, la mort d’un proche leur permet un voyage dans leur propre enfance. C’est l’aspect positif dans un contexte sombre. Qu’en pensezvous ? SD : Oui, c’est exactement cela. Et c’est encore la raison pour laquelle j’évoquais un moment extraordinaire. Ces trois soeurs mènent chacune leur vie. Elles ont constitué leur propre famille ici et ailleurs avec conjoints, enfants, amis. Leurs

C'EST UN LIVRE SUR LA REDÉCOUVERTE DU PLAISIR, DE L’ÉVIDENCE DE LA FRATRIE. UN ANTIPODE DE LA SOLITUDE.

DAVID BOWIE N'EST PAS MORT, SONIA DAVID, ROBERT LAFFONT, 180 PAGES, 17€

univers se croisent peu. Mais la mort subite de leur mère en particulier abolit le temps et l’expérience. Tout à coup, elles se retrouvent comme au premier jour. Soeurs, et rien d’autre. Soeurs, avant tout. Elles sont trois, seulement trois à comprendre exactement ce qui se passe : leur mère meurt, elles perdent le même toit. LFC : Vous dites que ce livre n’est pas un livre sur la mort, mais un livre sur... SD : ….La redécouverte du plaisir, de l’évidence de la fratrie. Un antipode de la solitude. LFC : C’est un livre lumineux et apaisant. C’est étrange comme ressenti de lecture… SD : Là-dessus, c’est vraiment au lecteur d’en juger. Pour ma part, je prends ça comme un compliment. Merci, donc. Mais en effet, aussi immensément triste que soit la mort de ses parents, ça reste, d’une certaine manière, dans l’ordre des choses. Quand on a une cinquantaine d’années, en tout cas. C’est moins une tragédie qu’un chagrin. Et quelle douceur tout de même, (lorsque l’on a des soeurs ou frères) ces vacances dans l’enfance, ce retour précipité aux origines, cette parenthèse de retrouvailles. Et puis j’aime raconter le quotidien, c’est ce qui m’intéresse, les petites choses très concrètes de tous les jours. Dans la vie de tous les jours, les humeurs varient, il y a des moments de paix, de drôlerie, d’agacement, de légèreté, d’intensité. La vie, en fait. LFC : Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de la lecture de votre roman ? SD : Leur propre histoire. LFC : Un grand merci Sonia David, on vous laisse le mot de la fin… SD : Mickey Mouse has Grown up a cow….

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GÉRARD MORDILLAT PAR CHRISTOPHE MANGELLE LFC : Bonjour Gérard Mordillat, le point de départ de votre roman La tour abolie, ce sont des gens de la CGT qui vous ont signalés que d'autres gens vivaient sous les tours de La Défense. Racontez-nous... GM : Il y a environ trois ans, j'ai été contacté par des militants de la CGT qui venaient de publier une brochure sur les nettoyeurs qui travaillent dans les sous-sols de la Défense. Leurs conditions de travail sont

très pénibles (produits toxiques, absence de protection, horaires flexibles etc) ; conditions aggravées par la présence de personnes squattant les parkings où ils vivent, mangent, dorment… Je n'avais pas l'intention de faire un documentaire sur ces endroits (je ne fais pas ce genre de films) mais j'étais curieux de vérifier sur place que mes intuitions sur la situation de ces personnes se vérifiaient. Alors, un matin (vers 5h), j'y suis allé et j'ai pu constater qu'il y avait là comme les coupes généalogiques de la société selon l'étage où l'on se trouvait, que nous étions dans une Babel où toutes les langues se parlaient sans que les hommes se comprennent, que la faim était le point brûlant où tous se retrouvaient. LFC : Il y a 7 sous-sols dans votre roman, c’est une

AUTEUR D'UNE TRENTAINE DE LIVRES, GÉRARD MORDILLAT EST AUSSI COLLABORATEUR DE "DES PAPOUS DANS LA TÊTE", LA CÉLÈBRE ÉMISSION DE FRANCE CULTURE, ET RÉALISATEUR DE TÉLÉVISION ET DE CINÉMA. "LA BRIGADE DU RIRE" A OBTENU LE PRIX DE L'HUMOUR DE RÉSISTANCE ET S'EST VENDU À 30 000 EXEMPLAIRES. AUJOURD'HUI, IL NOUS PARLE DE SON NOUVEAU ROMAN, UNE FABLE APOCALYPTIQUE. UN TEXTE UTILE.


visite des bas-fonds, une descente aux enfers… Vous vouliez nous parler de la misère, de la pauvreté, de la destruction des relations familiales et sociales... GM : Dans La Tour Abolie, Nelson – un cadre de la branche habitations de la compagnie d'assurances qui possède la tour – va perdre son emploi et le perdant perdre sa famille, son logement et s'enfoncer chaque jour un peu plus dans la misère sociale, intellectuelle, affective. Il va traverser les sept cercles de l'Enfer comme Dante dans la Divine Comédie… Et plus il descend plus il avance au milieu de ruines, de ruines sociales, de ruines humaines comme si la société toute entière se désagrégeait sous ses yeux. Mon roman parle de cette ruine, de la destruction du bien commun et de l'exaltation de l'individualisme dans toutes ses formes. LFC : Dans votre roman, il y a une cinquantaine de personnages qui ont une seule obsession : manger. Vous parler de la faim sous toutes ces formes : faim de nourriture, de pouvoir, de richesse. GM : La faim est la figure centrale de La Tour abolie et comme le dit un des personnages : " le jour où les pauvres n'auront plus rien, ils mangeront les riches ". Les riches qui, comme le roi Éryscichton de la mythologie grecque, finiront par se manger eux-mêmes poussés par le désir d'avoir plus, toujours plus. C'est, bien entendu, de façon transparente, une métaphore du capitalisme et de la société néolibérale qui n'a pour objet que le

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LA RÉALITÉ ME DÉRANGE ET LA LUTTE DES CLASSES EST TOUJOURS D'ACTUALITÉ. DANS LA TOUR ABOLIE, ELLE EST EXPRIMÉE DE LA FAÇON LA PLUS PRIMITIVE : LES AFFAMÉS CONTRE LES REPUS, LE BAS CONTRE LE HAUT, CEUX QUI N'ONT RIEN CONTRE CEUX QUI ONT TOUT.

LA TOUR ABOLIE, GÉRARD MORDILLAT, ALBIN MICHEL, 512 PAGES, 22,90€

profit et préféra se dévorer que renier cette quête mortifère… LFC : Votre roman est pessimiste car les pauvres n’ont plus d’autres choix que de manger les riches. L’êtes-vous en 2017 sur les questions de luttes des classes ? GM : Mon roman n'est ni pessimiste ni optimiste, il est réaliste. Et être un écrivain réaliste, c'est comme le disait si bien Jules Renard : être un écrivain que la réalité dérange. Alors oui, la réalité me dérange et la lutte des classes est toujours d'actualité. Dans La Tour abolie, elle est exprimée de la façon la plus primitive : les affamés contre les repus, le bas contre le haut, ceux qui n'ont rien contre ceux qui ont tout. Comme dans le Temps des Cerises si " je garde au cœur une plaie ouverte ", j'y conserve aussi l'injonction de Marx : " il faut transformer le monde ". LFC : Cette tour repose sur le langage, ceux qui sont au -7 n’ont pas le même que ceux du -2. Expliquez-nous ! GM : Sur un plan littéraire, la question de la langue est fondamentale. Et sans jamais chercher à " typer " les langages, je me suis appliqué à faire exister les différents niveaux de paroles qui circulent dans la tour. C'est un travail de chef d'orchestre. Il faut faire sonner les cors, ne pas négliger les cordes, prêter attention aux percussions etc. Un livre, c'est avant tout une langue. La langue de La Tour abolie est gorgée des mille langues qui la composent, qui grouillent en elle, qui l'enflamment. LFC : Avec ce roman, vouliez-vous regarder la violence en face ? GM : La violence, la grande violence, l'insupportable violence est celle qui condamne des femmes et des hommes à vivre comme ils vivent dans les sous-sols de la tour Magister. Cette violence la est meurtrière et c'est elle qui faut observer en face pour la combattre. Les autres formes de violences découlent de celle-là. LFC : Un grand merci pour l’entretien, on vous laisse le mot de la fin… GM : Je crois que La Tour abolie défend l'idée que les hommes et les femmes doivent vivre politiquement et poétiquement sur la terre…

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TIMOTHÉE DE FOMBELLE PAR CHRISTOPHE MANGELLE LFC : Après avoir cartonné en littérature jeunesse (aussi bien critique que public) avec Tobie Lolness, Vango et Le Livre de Perle, pour quelles raisons faites-vous ce joli pas de côté avec votre première publication pour les adultes Neverland ? TDF : Je ne sais pas si c’est un pas de côté… Je pose mes pas sur le même chemin, dans la même direction que les précédents. Mais je reconnais que l’enveloppe adulte du livre est une vraie nouveauté pour

moi. J’avais besoin d’aller à la source de mes histoires, l’enfance, et de m’y plonger jusqu’aux oreilles ! Je ne pouvais pas parler de l’enfance aux enfants, il s’y connaissent mieux que moi... Donc j’ai senti qu’il fallait un livre pour les adultes. LFC : Ce roman Neverland reste dans le thème de l’enfance. Souhaitiez-vous réveiller la part qui sommeille en nous, les adultes ? TDF : Oui, je dessine en nous la cartographie de cette enfance qui est là, à l’intérieur, parfois un peu endormie. Il s’agit donc aussi d’un atlas ou d’un manuel de l’enfance pour ceux qui se sont égarés. Et peut-être aussi un manifeste en faveur de l’esprit d’enfance dans notre société.

PHÉNOMÈNE

D'ÉDITION JEUNESSE VERSION FRENCH TOUCH AVEC LES SUCCÈS DE TOBIE LOLNESS ET VANGO, TIMOTHÉE DE FOMBELLE PARTAGE LE TEMPS D'UNE RENTRÉE LITTÉRAIRE SON UNIVERS DE L'ENFANCE CETTE FOIS-CI AVEC LES GRANDS. LES PETITS SERONT-ILS JALOUX ? ENTRETIEN.


LFC : Dans ce roman, vous vous mettez en scène et vous exprimez un hommage explicite au père de Peter Pan, J.M. Barrie. Pour quelles raisons cette déclaration ? TDF : Le personnage de Peter Pan est le symbole de cet enfance têtue qui refuse de nous abandonner. Il est le passeur entre deux mondes. Mais j’ai appelé mon livre Neverland parce qu’il y a l’idée du jamais. Peut-être que ce pays de l’enfance n’a jamais existé… C’est une hypothèse qui fait basculer dans l’imaginaire. En tout cas, je pars à la recherche de ce territoire, au plus près des sensations, et je le retrouve par le corps de l’enfant que j’étais. LFC : Votre roman nous rappelle combien c’est difficile de grandir avec des moments d’émotion pure et de poésie. Qu’en dites-vous ? TDF : Mon livre est beaucoup autour de l’ivresse d’être un enfant, et pourtant en parlant des frontières de l’enfance, je suis forcément aussi dans la douleur de la métamorphose ou de la mue. J’ai senti cela en écrivant cette histoire. De toute façon, remonter le courant du temps est forcément épuisant, beaucoup de poissons qui remontent les torrents meurent avant d’arriver en haut ! Mais ce voyage était essentiel pour moi. LFC : Que faut-il faire pour être un adulte heureux ? Rêver ? TDF : J’aimerais avoir la potion miracle. Je donne en tout cas une piste dans Neverland en disant que quand on grandit on fait semblant d’être grand, et que dans le meilleur des cas, on fera semblant toute sa vie. Ma mère, me raconte qu’elle rit parfois intérieurement quand elle pense que les gens croient qu’elle a 72 ans. Pour elle, elle a dix fois moins. C’est un peu comme si on se déguisait, avec un chapeau et un costume sérieux, mais l’enfant est en dessous ! LFC : Un grand merci Timothée de Fombelle, on vous laisse le mot de la fin… TDF : Et moi je donne ce mot de la fin à Milosz, un poète lituanien : "Il n’y a que les oiseaux, les enfants et les saints qui soient intéressants."

TIMOTHÉE DE FOMBELLE NEVERLAND ICONOCLASTE 128 PAGES, 15€

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MA MÈRE, ME RACONTE QU’ELLE RIT PARFOIS INTÉRIEUREMENT QUAND ELLE PENSE QUE LES GENS CROIENT QU’ELLE A 72 ANS. POUR ELLE, ELLE A DIX FOIS MOINS. C’EST UN PEU COMME SI ON SE DÉGUISAIT, AVEC UN CHAPEAU ET UN COSTUME SÉRIEUX, MAIS L’ENFANT EST EN DESSOUS ! PAGE 23


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DOROTHÉE WERNER PAR CHRISTOPHE MANGELLE

LFC : Bonjour Dorothée Werner, vous publiez Au nom des nuits profondes dans lequel votre personnage principal est une femme née dans un milieu bourgeois. Pouvez-vous nous parler d’elle ? DW : C’est une femme de la génération des baby-boomers, conditionnée par son milieu familial, la petite bourgeoisie parisienne catho, avec un père autoritaire. Elle est conditionnée aussi par les époques

traversées. Elle a environ 10 ans dans les années 50, 20 ans dans les années 60... Des décennies qui sont loin d’être neutres et qui impriment leurs marques sur sa vie. Devenue mariée et mère, elle cherchera à s’émanciper d’un destin qu’elle trouve trop étriqué (un deux-pièces cuisines et un enfant) et réalisera cette quête en montant dans le train collectif du combat féministe, qui secoue tous les repères de sa génération.

DOROTHÉE WERNER EST GRAND REPORTER AU MAGAZINE ELLE. ÉGALEMENT ROMANCIÈRE, ELLE A PUBLIÉ "KOURI" ET "À LA SANTÉ DU FEU". AUJOURD'HUI, ELLE PUBLIE UN ROMAN DANS LEQUEL SON HÉROÏNE CHERCHE À S'ÉMANCIPER ET QUI VA POUR CELA S'INVESTIR DANS LE COMBAT FÉMINISTE. ENTRETIEN.


LFC : Comment est née l’envie d’écrire sur un tel personnage ? Cette femme existe-telle ? DW : En rencontrant des féministes de cette génération, dont les histoires personnelles comportaient pas mal de points communs. Cette femme est une synthèse de plusieurs histoires. Son destin raconte, d’une manière trés singulière, parfois âpre et poétique, l’envers du décor de l’émancipation des femmes, plus souvent énoncée de manière légère et joyeuse. S’émanciper n’est jamais aussi simple… LFC : De nombreuses lectrices peuvent se reconnaître sur certains pans du destin de cette femme. Le poids du père, le mariage, la maternité, tout cela vécu comme une prison. Avec ce roman, vouliez-vous rendre hommage aux parcours difficiles de certaines femmes ? DW : Bien sûr. Derrière le ton parfois rageur, puisque c’est l’enfant de cette femme qui raconte, et qu’il mêle donc à son récit tous les affects propre à la relation filiale (de la colère à l’amour fou, du besoin de comprendre à celui de réparer, de l’envie de trahir et de son impossibilité…), il y a une immense tendresse pour cette femme en particulier, et toutes celles de cette génération. Elles ont vécu de plein fouet un changement de société inouï.

LFC : Votre personnage devient mère de famille. Vous faites vivre aux lecteurs des moments psychologiquement intenses lorsque cette femme bascule sa frustration vers son enfant. DW : Ce n’est pas si simple de passer, comme c’était le cas à l’époque, directement du statut de fille à celui de femme mariée puis de mère, alors même que l’on a encore rien vécu. Pas facile non plus de se retrouver en huis clos avec un enfant, quand la psychologie la plus élémentaire est réservée aux fous. Pas simple enfin, quand on

CETTE FEMME EST UNE SYNTHÈSE DE PLUSIEURS HISTOIRES. SON DESTIN RACONTE, D’UNE MANIÈRE TRÉS SINGULIÈRE, PARFOIS ÂPRE ET POÉTIQUE, L’ENVERS DU DÉCOR DE L’ÉMANCIPATION DES FEMMES, PLUS SOUVENT ÉNONCÉE DE MANIÈRE LÉGÈRE ET JOYEUSE. S’ÉMANCIPER N’EST JAMAIS AUSSI SIMPLE…

a toujours entendu que les enfants venaient sur terre pour emmerder le monde. LFC : Vous ne manquez pas également de parler de l’après, de la reconstruction de soi… DW : Oui, parce que c’est l’histoire entière d’une femme, de sa naissance à la fin de sa vie. Cette histoire de féminisme n’est qu’une perche qu’elle saisit pour faire exploser les contours de sa vie à un moment

donné, mais l’histoire ne s’arrête évidemment pas là. Les années 1990 et 2000 sont traversées par un désir profond de donner plus de sens à sa vie, voir même à une quête diffuse de spiritualité laïque... Cette femme a des aspérités, des zones d’ombres et des contradictions, mais son parcours épouse jusqu’au bout les aspirations de l’époque. LFC : Un grand merci Dorothée Werner, on vous laisse le mot de la fin… DW : Bonne lecture !

DOROTHÉE WERNER, AU NOM DES NUITS PROFONDES, FAYARD, 180 PAGES, 17€


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MIGUEL BONNEFOY PAR CHRISTOPHE MANGELLE

"FINALISTE DU GONCOURT DU PREMIER ROMAN ET LAURÉAT DE NOMBREUSES DISTINCTIONS (DONT LE

LFC : Bonjour Miguel Bonnefoy, vous publiez Sucre Noir, comment est née l’idée de nous raconter cette histoire de trésor disparu dans un village des caraïbes qui suscite bien des bouleversements dans la famille Otero ? MB : Sucre Noir est né d’une rencontre. Une journaliste, Laura Lourdas, avait organisé une soirée, Le Verre et la Plume, pour Le Voyage d’Octavio autour de l’alcool et de la littérature. L’idée était d’inviter un auteur et un spécialiste de spiritueux dans un

restaurant-bar, pour lire des passages du livre pendant qu’on goûtait des bouteilles, afin de relever les échos secrets entre le parfum du rhum et celui des mots. Lorsque le spécialiste en spiritueux, Alexandre Vingtier, a pris la parole, j’ai été frappé de constater que cet homme utilisait un langage qui semblait beaucoup plus proche de la poésie que de l’alcool. Il utilisait tout un imaginaire de mots comme « mélasse », « vieux cuir », « ambre », « porosité du chêne », « miel », « cannelle et girofle », « ananas », « mangue sèche ». Je me souviens l’avoir écouté avec fascination, en me disant que j’aimerais qu’un de mes livres, un jour, ressemble à une bouteille de rhum, enfermant dans ses pages cette même texture, cette même tonalité, cette même couleur.

PRIX DE LA VOCATION, LE PRIX DES CINQ CONTINENTS DE LA FRANCOPHONIE « MENTION SPÉCIALE »), MIGUEL BONNEFOY EST L'AUTEUR DU TRÈS REMARQUÉ "VOYAGE D’OCTAVIO", QUI A ÉTÉ TRADUIT DANS PLUSIEURS LANGUES. C'EST AVEC "JUNGLE" QU'ON LE RENCONTRE. AUJOURD'HUI, ON EST FIER DE PAPOTER LONGUEMENT AVEC LUI DE SON TRÈS BON NOUVEAU ROMAN. ENTRETIEN


J’ai donc posé ma candidature aux missions Stendhal, par le biais de l’Institut Français. Je suis parti au Venezuela, à la Victoria, dans l’état Aragua, pour découvrir la fermedistillerie SantaTeresa avec le maître rhumier Nestor Ortega. Il m’a montré l’arc transformationnel du rhum depuis l’instant où la canne est coupée, au milieu du cañaveral, jusqu’au moment où l’on sert le verre de rhum, avec un trait de citron de vert et deux glaçons qui font un bruit de cloche. J’ai pris des notes dans un moleskine et, à mon retour en France, je me suis enfermé pendant deux mois à la Villa Marguerite Yourcenar, entre Lille et Dunkerque, pour passer au propre tout ce que j’avais vu au Venezuela. Souvent, lorsque j’étais oisif, j’aimais me promener dans les bois, dans les quatre hectares de forêt du Mont Noir, où l’on dit que les sapins y poussent noirs, et j’essayais d’imaginer des champs de cannes à sucre, baignés de soleil et de chaleur, avec des coupeurs de cannes torses nus en chapeau de paille, au milieu de paysages champêtres, avec des noisetiers et des muscadiers, des hêtres pourpres et des haies de jacinthes, en voyant au loin des clochers d’église et des bâtisses avec un style néo-normand. La genèse du livre commence donc avec du rhum, mais elle finit avec du maroilles.

LA GENÈSE DU LIVRE COMMENCE DONC AVEC DU RHUM, MAIS ELLE FINIT AVEC DU MAROILLES. LFC : Votre roman est plaisant parce qu’il nous emporte dans un univers très éloigné de notre quotidien avec le point commun LFC MAGAZINE #2

JE SUIS PARTI AU VENEZUELA, À LA VICTORIA, DANS L’ÉTAT ARAGUA, POUR DÉCOUVRIR LA FERMEDISTILLERIE SANTATERESA AVEC LE MAÎTRE RHUMIER NESTOR ORTEGA. IL M’A MONTRÉ L’ARC TRANSFORMATIONNEL DU RHUM

de nous conduire dans les affres de la fortune, cette course effrénée vers l’argent. Qu’en dites-vous ? MB : La plus grande tragédie du Venezuela est d’avoir découvert, dans les années 20, dans l’Etat de Zulia, un gisement de pétrole qui mit presqu’un demi-siècle à se tarir. Cette découverte a été à la fois sa perte et sa grandeur. On a arrêté de

91% DES DENRÉES DU VENEZUELA VIENNENT DE L'ÉTRANGER. produire, on s’est mis à importer. Aujourd’hui, 91% des denrées du pays viennent de l’étranger. Le pétrole aurait dû multiplier les poules dans les volières, les vaches dans les prés, transformer un sentier en une autoroute, construire des barrages et

des écoles : on en a fait une rente. J’ai ainsi souhaité écrire sur cette réalité, mais en passant par l’allégorie, par la parabole, par la

L’IDÉE A ÉTÉ D’ÉCRIRE UN ROMAN SUR LES CANNES À SUCRE PUISQU’ON VIVAIT DE ÇA AVANT LA DÉCOUVERTE DU PÉTROLE. fable. L’idée a été d’écrire un roman sur les cannes à sucre puisqu’on vivait de ça avant la découverte du pétrole. Faire un portrait de maîtres-rhumiers qui, dans leur savoir-faire, dans l’effort qu’ils dépensent tous les jours, conservent les traditions profondes des Caraïbes. Je voulais que le roman raconte l’histoire de la famille Otero qui vit de sa production de rhum et de son moulin à sucre. Or, une légende dit que, sous les champs de cannes à PAGE 27


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MIGUEL BONNEFOY L’OBJECTIF ÉTAIT DE MONTRER CES PERSONNAGES HOMMES ET FEMMES À L’IMAGE DES GENS DU PAYS. sucre, sont enterrés les trésors perdus du capitaine Henry Morgan, dont le bateau, il y a trois siècles, avait échoué dans les parages. Des explorateurs vont arriver, dont Severo Bracamonte qui au lieu de cultiver, avec discipline et méthode, l’immobilité de sa terre, va chercher sans cesse à la retourner pour y trouver de nouvelles richesses. L’objectif était de montrer ces personnages hommes et femmes à l’image des gens du pays. Pendant cent ans, on a eu autour de nous des terres riches à cultiver et on n’a

pas cherché à les exploiter. On ne s’est peut-être pas rendus compte que le vrai or était là, sous nos yeux, dans la mangue et le café, dans le cacao et le maïs, et non pas à quelques pieds sous terre, dans des coffres scellés de bardeaux de fer rouge et de douze clous d’argent. Cette ivresse de l’or, j’ai tenté de la développer dans un jeu de spirales vers le haut, selon la tradition classique du roman français du XIXe, et qui redescend dans un dernier chapitre sombre, montrant la décadence d’un pays qui voua son énergie à la quête d’un trésor, l’or noir, en ayant oublié celle du sucre. C’est le retour d’un monde déchu, abandonné, qui précédait toutes les créations. En ce sens, le trésor du capitaine Henry Morgan n’est qu’un leurre narratif,


comme le pétrole, pour revenir à la terre. Si le récit semble tendu vers la quête de l’or, tout le roman tourne autour du sucre, le sucre de la canne, le douxamer de la fortune, le vieillissement de la maison et celui du rhum dans les barriques, les amours suaves et mielleux de Serena, l’ivresse mystérieuse d’Eva Fuego. LFC : La langue dans votre roman nous laisse un goût d’aventure, comment avez-vous travaillé ce texte ? Quelles sont vos influences qui nourrissent votre imaginaire ? MB : Chaque livre porte une bibliothèque derrière lui. Ainsi, j’ai puisé mon inspiration de trois grandes traditions littéraires qui, tout ensemble, rassemblent des auteurs consacrés et d’autres moins connus.

CHAQUE LIVRE PORTE UNE BIBLIOTHÈQUE DERRIÈRE LUI. AINSI, J’AI PUISÉ MON INSPIRATION DE TROIS GRANDES TRADITIONS LITTÉRAIRES QUI, TOUT ENSEMBLE, RASSEMBLENT DES AUTEURS CONSACRÉS ET D’AUTRES MOINS CONNUS.

LA LITTÉRATUE DE LA PIRATERIE - Daniel Defoe, Histoire Générale de la piraterie (1724), sous le pseudonyme de Charles Johnson. Juan Cabal, Historias de Piratas, édition catalane. - Frères Poivre D’Arvor, Odyssée des Marins, une sorte de monographie des flibustiers, des corsaires, des boucaniers, des frères de la côte, des gueux de mer, toute la mythologie maritime. - - Stephan Zweig, Magellan. Scène du procès sur le bateau. - Naufrage de la Frégate de la Méduse. - Gilles Lapouge, Les Pirates. - Antonio Nuñez Jimenez, - Anthologie de pirates de l’archipel cubain.

LFC MAGAZINE #2

LA LITTÉRATURE DE LA CHASSE AU TRÉSOR

LA LITTÉRATURE DU RHUM

- Cizia Zykë, Oro, le chercheur d’or qui voulait devenir roi. - Edgar Allan Poe, Le Scarabée d’or. Charles de la Roncière, Le Flibustier mystérieux. - Alexandre Dumas, Le Comte de Monte-Cristo. - Blaise Cendrars, L’Or.

- Alain Huetz de Lemps, Histoire du Rhum, la bible sur le rhum. - Alexandre Vingtier, 101 rhums à découvrir, monographie du monde du rhum. - Blaise Cendrars, Rhum. - Père Labat, Voyage aux Iles des Amériques.

- Philippe Esnos, L’Or d’Atahualpa (éditions du Trésor) - Robert Vergnes, La Dernière Ile au Trésor. L’Ile des Cocos, au large du Costa Rica, où sont enterrés les trésors de Benito Bonito. - Robert Louis Stevenson, L’Ile au Trésor.

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LFC : Ce roman est encore une invitation au voyage, vous êtes comme ça Miguel Bonnefoy et vraiment pas autrement ? MB : Mon université a toujours été, et restera toujours, celle du voyage. Ma famille, comme plus ou moins toutes les familles que je connaisse, sont bâties sur la glaise de la migration, de l’exil, du déplacement, de

JE SUIS CHAQUE JOUR DAVANTAGE CONVAINCU QUE LE MÉTISSAGE EST UN DES CHEMINS POSITIFS QUE PEUT PRENDRE L’HUMANITÉ POUR AVANCER. C’EST LA RAISON POUR LAQUELLE IL ME SEMBLERAIT NATUREL QUE, DANS QUELQUES ANNÉES, ON COMMENCE À VOIR ÉMERGER DES PASSEPORTS DE DOUBLE-NATIONALITÉ, POUR QUE LES FRONTIÈRES SOIENT CHAQUE JOUR PLUS FRAGILES, PLUS ÉTROITES, ET QUE LES TERRITOIRES, COMME LA BEAUTÉ OU LE GÉNIE, NE SOIENT LE PRIVILÈGE DE PERSONNE. deux pays avaient 7000 kilomètres de d’eau salée entre eux, il fallait qu’il y ait dans mon cœur également cet océan qui séparait les deux rivages. Or, aujourd’hui, lorsqu’on me pose la même question, je réponds avec orgueil que je suis francovénézuélien. Car je suis chaque jour davantage convaincu que le métissage est un des chemins positifs que peut prendre l’humanité pour avancer. C’est la raison pour laquelle il me semblerait naturel que, dans quelques années, on commence à voir émerger des passeports de double-nationalité, pour que les frontières soient chaque jour plus fragiles, plus étroites, et que les territoires, comme la beauté ou le génie, ne soient le privilège de personne.

l’ailleurs. C’est à la fois leur richesse et leur châtiment. Toute ma vie, on m’a demandé : tu te sens plus français, ou plus vénézuélien ? Je n’ai jamais su répondre. Avec l’innocence de l’enfance et de l’adolescence, il me semblait évident que, si les

En Amérique, il reste peu d’indigènes natifs sur le continent. Mais en Europe, il reste également peu de français de souche en France, puisque nous sommes tous métis, soit par le sang, soit par la culture. Et toutes les personnes qui liront ces phrases ont, d’une manière ou d’une autre, une histoire de migration. De nos jours, en France, après deux mille ans de guerres et de colonies, tout français a un peu d’italien, d’allemand, d’espagnol, d’arabe, d’africain, d’asiatique. Et heureusement. En ce sens, je ne vois pas de combat entre ces deux identités, il n’y a pas de lutte de patriotisme de frontière, mais une combinaison, une somme, un entrelacs d’histoires communes et d’enseignements que je tente, humblement, d’exprimer dans ma littérature. Ainsi, j’invite au voyage, car le voyage a été le premier à m’inviter. LFC : Vous êtes dans les dix finalistes du Prix Landerneau 2017 (réponse le 6 octobre). Quel rapport entretenez-vous avec les prix littéraires ?


MB : Je n’écris pas pour avoir des prix littéraires, cependant, comme disait Camus, « tout homme, et à plus forte raison, tout artiste, désire être reconnu. Je le désire aussi. » Mais les livres que j’écris ne sont pas pour moi des bonheurs solitaires et individuels, des fêtes de l’égo, c’est plutôt un aboutissement collectif, un hommage rendu à ceux qui m’ont aidé et à ce qui m’entoure, une manière de rendre plus réel le réel à travers la fiction, émouvoir et partager les douleurs et les passions humaines, chercher l’humilité et l’universalité. Le prix littéraire offre du bonheur, pour paraphraser Renard, mais ce n’est pas ce qui rend le plus heureux.Car on reçoit un prix seul, mais aucun écrivain n’a jamais écrit un livre seul. Il ne parvient à produire quelque chose de vrai, de profond, de cohérent que lorsqu’il accompagne son siècle, lit ses contemporains, écoute les bruits confus de son époque, doute de ses certitudes et met en question ses schémas identitaires. Il n’est écrivain précisément que lorsqu’il ne l’est pas. Sa matière est le chemin qu’il emprunte. Son argile est la terre qui le soutient. Je ne suis, en ce sens, qu’une parcelle de Sucre Noir. Et aujourd’hui, face à cette rentrée magnifique, entouré d’auteurs que j’admire et d’amis que je conseille, dans cette course pour les prix, je ne souhaite apporter au coffre commun, avec élégance et modestie, qu’une minuscule pépite d’or.

Leur témoignage devant la littérature n’est pas celui des temples de marbre, mais celui de la toile changeante, non pas le témoignage des dictatures médiatiques, mais celui de la liberté des inconnus, non pas le témoignage des seigneurs de guerre, mais celui des fantassins philosophes, qui marchent dans l’ombre des champs de batailles, éclairés uniquement par les victoires du nombre, et qui font naître, peut-être sans le savoir, la reconnaissance invisible et impalpable des nouvelles littératures.

LFC : Un grand merci Miguel Bonnefoy, on vous laisse le mot de la fin… MB : Je ne veux pas oublier les libraires dont j’admire le courage et la vocation. Le libraire est la mélasse, le ciment, qui unit les deux mondes de livres : celui des écrivains, et celui du public. C’est une identité collective, fondamentale, essentielle, capitale. Sans le libraire, nous ne sommes rien. Sans les écrivains, il n’est pas grand-chose. En ce sens, nous sommes le revers de l’autre. Et je ne me fatiguerai jamais d’applaudir la discipline et la générosité avec laquelle il préserve les vieilles traditions des librairies, temples d’intelligence de nos sociétés modernes.

LFC : Votre roman sur le web suscite de l'enthousiasme. Selon vous, pourquoi ? MB : L’appui des lectrices et lecteurs sur Internet est, à mon sens, chaque jour plus fondamental. Au-delà de mon cas, indépendamment de Sucre Noir, il est le reflet d’un peuple anonyme et massif, d’un tissu sublime de poètes-navigateurs, les témoins d’un système de mesure littéraire qui ne se laissent pas influencer par les lobbyings et les affaires de couloir, les jeux de cordes et de masques, mais qui s’intéressent au texte sans préjugés ni stratégies. Ils ne reçoivent pas de service de presse, ne passent pas à la télé, signent leurs coups de cœur avec des pseudonymes. À mon sens, ils constituent le vrai parlement, ils représentent l’agora des temps modernes.

MIGUEL BONNEFOY, SUCRE NOIR, RIVAGES, 200 PAGES, 19,50€


ENGAGÉ UNLEASHING YOUR INNER GEM FOUAD LAROUI ET LA LITTÉRATURE ENGAGÉE

MELANIE MARTY THE POPSTAR REVEALS WHAT IT WAS LIKE TO COME OUT TO HER PARENTS

POUR LES PRECIOUS FEMMES ET GIRL LES HOMMES


Interview Par Christophe Mangelle

FOUAD LAROUI UNE INVITATION À LA REFLÉXION LFC : Bonjour Fouad Laroui, votre nouveau roman L’insoumise de la Porte de Flandre met en scène une femme à plusieurs facettes, Fatima. Qui est-elle ? FL : Une femme libre, d’abord. C’està-dire quelqu’un qui s’est débarrassé de tous les préjugés, les superstitions, les niaiseries que son milieu lui a inculqués. C’est aussi quelqu’un qui a beaucoup lu (l’un explique peut-être l'autre), qui

fréquente les musées, les expositions. Mais voilà : c’est aussi quelqu’un qui est à la fois Belge et Marocaine, qui habite à Molenbeek mais étudie à l’Université Libre de Bruxelles, qui est d’abord un regard mais qu’on ne cesse de regarder. Toutes ces contradictions font son malheur ou du moins sa difficulté d’être.

Fouad Laroui nous fait l'honneur d'accepter notre invitation pour nous parler d'un conte philosophique, le récit d'une quête de liberté. "L'insoumise de la Porte de Flandre" (Julliard) est une jeune habitante de Molenbeek chargées de contradictions. 


Le conte philosophique, Voltaire en a donné les meilleurs exemples, est le genre idéal pour combiner l’engagement et la littérature.

FL : Il s’agit de nouveau d’une question d’efficacité. Il faut mettre les rieurs de son côté. Il faut qu’il y ait plaisir de lecture avant de pouvoir aller plus loin. Cela dit, ce

LFC : Votre personnage est épris de liberté, elle souhaite se

n’est pas une stratégie : je ne sais pas

définir par elle-même et non selon des préceptes religieux, des

écrire autrement. Quelle que soit la

étiquettes sociologiques ou le regard avide des hommes. Dans

situation que j’essaie, tant bien que mal,

ce roman, vous vous engagez auprès des femmes. Pour

de décrire, de représenter, c’est toujours

quelles raisons ?

l’aspect absurde, loufoque, risible qui me saute aux yeux. On peut même imaginer Kafka riant aux larmes.

FL : En fait, je m’engage autant aux côtés des femmes, comme vous dites, qu’aux côtés des hommes : l’oppression des unes par les autres rendent les uns et les autres. « Un peuple qui en opprime

LFC : Si les lecteurs devaient retenir

un autre n’est pas un peuple libre », écrivait Sartre dans un autre

une seule idée de votre roman. Laquelle

contexte. C’est un peu la même chose en ce qui concerne les

souhaiteriez-vous ?

femmes et les hommes. FL : N’attribuons pas à un complot de LFC : Votre roman a les apparences d’un conte philosophique.

géants ce qui peut parfaitement s’expliquer

Qu’en dites-vous ?

par la bêtise la plus crasse. Autrement dit : l’oppression des femmes ou le soi-disant

FL : Merci pour le compliment. Je ne conçois la littérature

terrorisme sont bien plus souvent le fait de

qu’engagée. Mais il faut qu’elle reste littérature, c’est-à-dire écriture,

crétins minables que de disciples d’élite du

style, efficacité des tropes. Le conte philosophique, Voltaire en a

Vieux de la Montagne.

donné les meilleurs exemples, est le genre idéal pour combiner LFC : Fouad Laroui, on vous remercie

l’engagement et la littérature.

et on vous laisse le mot de la fin… LFC : Auteur engagé, vous proposez au lecteur un roman très plaisant à lire, avec un humour féroce. Comment l’humour est-

FL : Merci, bonne lecture et surtout : bonne

il devenu au fil de vos romans un aussi bon allié ?

réflexion…

trois raisons de lire... FOUAD LAROUI L'INSOUMISE DE LA PORTE DE FLANDRES JULLIARD 144 PAGES, 17€

01 02 03

Un personnage féminin fascinant ancré dans ses contradictions. Une littérature de qualité : écriture, style, tonalité, on est sous le charme. Un conte philosophique, une invitation à la réflexion, un combat pour les femmes et les hommes.


NAMOR REIMERP /  ERIARÉTTIL EÉRTNER

PREMIER ROMAN RENTRÉE LITTERAIRE 2017

E M M A N U E L L E F A V I E R J E A N - B A P T I S T E A N D R E A M A R I O N M E S S I N A T H O M A S F L A H A U T M A R T I N D I W O P A S C A L V O I S I N E E M M A N U E L L E C A R O N Y A K O U B A B D E L L A T I F R E N A U D C E R Q U E U X C H A R L O T T E P O N S E M M A N U E L B R A U L T


45 37 Emmanuelle Favier 38 Martin Diwo 39 Thomas Flahaut 41 Marion Messina 43 Charlotte Pons

PREMIERS PAS

01 44 Renaud Cerqueux 45 Emmanuel Brault 47 Jean-Baptiste Andrea 48 Pascal Voisine 49 Emmanuelle Caron 51 Yakoub Abdellatif

47

36


Propos recueillis par Christophe Mangelle.

EMMANUELLE FAVIER,LE COURAGE DE TRACER SON CHEMIN LFC : Comment est née l’idée de votre premier roman ? EF : Il y a quelques années, j’ai visité une exposition au Mucem de Marseille autour de la question du genre. Je suis tombée en arrêt devant une photographie représentant un homme avec, dans le regard, une revendication particulière de sa place dans le monde. Ce n’est qu’en lisant le cartel que j’ai compris qu’il s’agissait d’une femme. L’histoire de ces vierges jurées albanaises, ces femmes qui librement ou non deviennent des hommes au sein de leur communauté, m’a immédiatement fascinée. De retour chez moi, je me suis documentée et ai d’abord écrit une nouvelle, qui a fini par se transformer en roman tant je m’étais attachée à mes personnages. LFC : Dans « Le courage qu’il faut aux rivières », vous parlez des femmes, du courage qu’elles doivent déployer pour être libres, vous vous interrogez sur la liberté des désirs. Pourquoi ces thèmes vous sont-ils si chers au point de passer le cap de l’écriture ? EF : Le thème du genre traverse mon écriture depuis longtemps (notamment à travers une pièce de théâtre inédite et un recueil de nouvelles publié en 2012). Il est pour moi une clé permettant d’interroger le rôle du librearbitre dans l’élaboration de son identité propre, car il me semble qu’il reste plus difficile pour une femme, encore aujourd’hui, de trouver sa place dans le monde et surtout de s’autoriser à l’occuper. D’autre part il invite à explorer la   

complexité du désir et de l’objet sur lequel il se porte, ce que la littérature permet de faire sans poser de vérité définitive, nécessairement limitative.  

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LFC : Pour aider les lecteurs à faire leurs choix en librairie, influencez-les en leur offrant trois raisons de lire « Le courage qu’il faut aux rivières » ? EF : D’abord pour le phénomène des vierges jurées lui-même : penser que si près de chez nous, des femmes font le choix encore aujourd’hui de renoncer à leur vie de femme pour bénéficier d’une plus grande liberté sociale me semble vertigineusement fécond en réflexions sur les questions d’égalité et d’identité. Ensuite pour les personnages, que j’ai voulu singuliers et attachants tout en permettant à chacun.e de se reconnaître en eux. Enfin parce que mon livre se veut une fable initiatique, dont j’espère qu’elle accompagnera le lecteur ou la lectrice sur une partie du chemin vers soi. 

MARTIN DIWO, LES MOTS POUR PANSER LE DEUIL AMOUREUX LFC : Comment est née l’idée de votre premier roman ? MD : Autant dire la vérité… L’idée s’est imposée à moi après une rupture. Dans la solitude que l’on éprouve, dans un moment pareil, l’écriture a été un remède miracle.  Carnet ou journal intime d’abord, c’est ensuite devenu un roman qui m’a permis de mettre en parallèle mes émotions avec la personnalité et l’histoire des deux personnages principaux., LFC : Dans "Pour te perdre un peu moins", vous parlez d’amour, de rupture, de deuil sentimental, de jeunesse, d’innocence et de cruauté. Pourquoi ces thèmes vous sont-ils si chers au point de passer le cap de l’écriture ? LFC MAGAZINE | 38


Ces thèmes me sont chers car ils nous concernent tous. J’avais envie de raconter l’histoire de jeunes adultes qui se découvrent, s’apprivoisent, s’aiment, se jouent l’un de l’autre puis se séparent. Pourquoi ? Parce qu’on ne devient vraiment femme ou homme qu’une seule fois, après avoir aimé. LFC : Pour aider les lecteurs à faire leurs choix en librairie, influencez-les en leur offrant trois raisons de lire « Pour te perdre un peu moins » ? MD : Pour voler du temps à la vie, comme Elle et Lui. Parce que ce livre, comme me l’a confié une lectrice, peut agir comme un "baume au cœur".

THOMAS FLAHAUT IMMERSION AU CŒUR DE LA CATASTROPHE LFC : Comment est née l’idée de votre premier roman ? TF : Je suis né et ai passé mon enfance à Montbéliard. J’ai aussi vécu en Alsace. Mon territoire intime, c’est l’Est de la France. J’avais depuis longtemps envie d’écrire un texte sur cette région, ou plutôt, je rêve souvent mes textes, d’abord, dans cette région. Je désirais également trouver une forme, une histoire, qui me permette de parler, avec les moyens de la littérature, de notre présent. J’ai, il y a trois ans, été invité à écrire un texte sur ma vision de « l’apocalypse » pour une exposition dans un musée Suisse sur le film de Tarkovski « Stalker ». En tant qu’enfant de l’Est, parler de Fessenheim m’est apparu comme une évidence. J’ai écrit un court texte qui constitue la matrice d'Ostwald. Des univers, un ton, des personnages sont apparus. J’ai vite vu qu’il y avait là matière à écrire ce roman que je voulais écrire. LFC MAGAZINE | 39


LFC : Dans « Ostwald », vous parlez d’une certain culture ouvrière, du délitement des liens sociaux, d'amour. Pourquoi ces thèmes vous sont-ils si chers au point de passer le cap de l’écriture ? TF : C’est là qu’intervient le choix de mettre en parallèle l’explosion fictive d’une centrale nucléaire (fictive mais tout de même vraisemblable : Tchernobyl, Fukushima, ce n’est pas de la fiction) et la fermeture d’une usine (Alstom à Belfort. Si cette usine n’a pas fermé aujourd’hui, le risque d’une fermeture plane toujours. Durant le mandat de François Hollande, par deux fois, cette fermeture a été annoncée, puis évitée in extremis). C’est lorsque que j’ai mis ces deux évènements l’un à côté de l’autre comme les deux parties d’une métaphore que le roman a commencé à s’étoffer, que l’écriture s’est véritablement mise en marche. Dans mon roman, la catastrophe nucléaire est une deuxième catastrophe, car une première forme d’apocalypse a déjà eu lieu, la fermeture de l’usine qui détruit la famille, et qui détermine la vision pessimiste qu’a le narrateur de son propre avenir. Et de cette apocalypse, le style même garde une trace : ces chapitres courts, ce détachement du narrateur Noël dont j’ai construit le rapport au monde

LE PEUR DE L'AVENIR LA CRAINTE, L'URGENCE D'EN PARLER

comme « désaffecté ». Je voulais parler de combien nos imaginaires étaient imprégnés par la conscience que nous vivons une époque catastrophique à bien des titres. Quant au thème du monde ouvrier, que je préfère à celui de culture ouvrière, il me touche en tant que fils et petit-fils d’ouvrier. Dire pourquoi l’on écrit est parfois un peu vain. On écrit, c’est tout. Mais si je tentais quand même de dire ce qui m’anime, ce pourquoi (en partie) j’écris, je dirais que je veux faire entrer en littérature des lieux et personnes qui sont habituellement négligés par elle. Mais plus que du monde ouvrier dont le déclin est incarné par la fermeture des usines alstom, je crois que Ostwald parle de la peur de l’avenir, celle qui nous prend à la gorge, moi, et mes amis, et beaucoup de gens de mon âge. Ostwald est écrit pour dire cette crainte. Il s’inscrit dans cette urgence. LFC : Pour aider les lecteurs à faire leurs choix en librairie, influencez-les en leur offrant trois raisons de lire « Ostwald » ? FT : Ce roman, je l’ai conçu comme un récit haletant. Les tableaux courts se succèdent à la manière d’un film, d’un road movie. Il tente de parler du présent par les moyens de la littérature tout en se gardant de tomber dans le poncif. Ce que ce livre propose, c’est de vivre, avec le narrateur, une catastrophe qui n’est plus inimaginable aujourd'hui, malheureusement. Mais n’est sans doute pas inéluctable. Certains critiques parlent de « la fin du monde à hauteur d’homme ». Je souscris volontiers à cette formule. LFC MAGAZINE | 40


LFC : Comment est née l’idée de votre premier roman ? MM : J’ai eu un parcours très atypique, surtout pour une fille d’ouvriers. Après l’université j’ai voulu tenter ma chance à Paris et cela a bien marché pour moi, bien plus que pour Aurélie. J’ai été en contact avec des dizaines de profils différents, parfois au cours d’une même journée. J’étais témoin privilégiée d’un grand nombre de choses que je ne retrouvais pourtant nulle part. Ni au cinéma, ni à la télévision, ni dans la littérature… Encore moins dans les journaux. Je voyais des formules congelées/décongelées, des « dossiers spéciaux » qui n’abordaient aucun sujet de fond. On évoque 

MARION MESSINA,FRUSTRATIONS DOULEURS ET ESPOIRS DE MA GÉNÉRATION souvent la solitude des personnes âgées mais jamais celle que ressentent les jeunes lors de l’entrée à l’université, celle des parisiens de 40/50 ans qui se voient vieillir sans enfants et qui se questionnent sur le sens de leur présence dans cette ville où ils ne sortent plus… On parle toujours de la France d’en-bas pour parler des voitures incendiées mais jamais des premiers de la classe qui ne peuvent prétendre accéder aux mêmes études que les autres, faute de moyens pour se loger ailleurs que dans la commune de résidence des parents. On parle de « discrimination positive », on désenclave quelques-uns… Mais le problème reste entier. "Faux Départ" est né d’un besoin viscéral de peindre la France que je voyais. J’avais l’intime et folle ambition d’envoyer un signal d’espoir au lecteur. LFC : Dans « Faux départ », vous parlez d’être jeune en 2008, de la difficulté de démarrer dans la vie, les épreuves, la cruauté de notre système abruti, une société impitoyable avec ses 

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situations absurdes et risibles, et de tendresse bordel, voire du big love. Pourquoi ces thèmes vous sont-ils si chers au point de passer le cap de l’écriture ? MM : Je parle d’être jeune en 2008, l’année de la crise des subprimes. Aurélie cet été-là fête ses dixhuit ans. C’est un contexte apocalyptique pour rentrer dans l’âge adulte. Son père risque d’être licencié, ses parents ne comprennent plus rien à la vie de leurs enfants… L’amour irrationnel est une bouée de sauvetage dans un océan de médiocrité et de renoncements. Ces thèmes en réalité se sont imposés à moi. Je voyais des jeunes très intelligents sans aucune perspective professionnelle, la société avait tellement changé qu’ils ne pouvaient espérer se rabattre sur une vie de famille épanouie. Je crois aussi avoir été trop longtemps une confidente, mon cerveau était devenu le gardien du musée des horreurs. Il fallait parler, tout simplement. Pourquoi consommons-nous autant d’anti-dépresseurs alors que nos frigos sont pleins ? A aucun moment je ne me suis demandé « sur quoi vais-je écrire ? » ou « et si j’écrivais un livre sur tout ça ? ». Il y avait une volonté plus forte que moi, un élan, un désir très fort de coucher sur le papier les frustrations, les douleurs et les espoirs de ma génération. J’étais arrivée à un moment où je ne supportais plus qu’on nous résume à Pokemon Go ou au fantasmé « chômeur fainéant ». J’avais envie de crier « Connaissez-vous le nombre de bac+3 qui font des livraisons ? » « Connaissez-vous seulement le prix d’un loyer à Paris ? » « Avez-vous une seule petite idée de ce que sont nos vies ? ». Ce qui m’étonne le plus aujourd’hui c’est que malgré son aspect « générationnel », Faux Départ touche aussi des gens de la génération de mes parents, voire de mes grands-parents. 

MON ROMAN EST ACIDE DANS UN MONDE AMER LFC : Pour aider les lecteurs à faire leurs choix en librairie, influencez-les en leur offrant trois raisons de lire « Faux départ » ? MM : 1- Si vous êtes jeune, vous allez vous sentir compris. Si vous ne l’êtes plus, vous allez comprendre les jeunes. 2- Faux Départ est acide dans un monde amer. Objectivement, c’est un roman qui à ce jour n’a pas d’équivalent chez les auteurs de ma génération. 3- Faux Départ est un roman court mais polychrome. Si vous ne vous désirez pas parler de sa dimension « sociale » ou « politique », vous aurez l’occasion de discuter littérature argentine et cumbia colombienne lors de votre prochain dîner mondain.  LFC MAGAZINE | 42


CHARLOTTE PONS ET LES RELATIONS FILIALES ET FRATERNELLES LFC : Comment est née l’idée de votre premier roman ? CP : « Parmi les miens » n’est pas mon histoire mais comme Manon, la narratrice, j’ai travaillé en hôpital gériatrique à l’âge de dix-huit ans. C’est une expérience d’une violence inouïe qui m’a confrontée à la dépendance et à la fin de vie : comment ça se passe pour ceux qui souffrent mais qui n’ont plus les capacités de décider de leur sort, quel impact cela a sur l’entourage, quelles tensions cela réveille, exacerbe… Le roman est né de là. Mais cette question d’euthanasie est finalement un prétexte à parler des relations filiales et fraternelles. Je suis soeur et mère d'une fratrie, cette question m'intéresse. LFC : Dans « Parmi les miens », vous parlez des névroses familiales, du deuil de la mère, de la difficulté de devenir adulte. Pourquoi ces thèmes vous sont-ils si chers au point de passer le cap de l’écriture ? CP : C’est l’écriture qui m’est chère. « Parmi les miens » est mon premier roman abouti et publié mais j’ai passé le cap avant, j’ai toujours écrit. Quant aux thèmes, au-delà du point de départ qu’a été mon expérience en gériatrie, ce que vous évoquez sont des questionnements auxquels tout le monde est confronté. Je peux être amenée à les

Je compte sur vous pour les

vivre et parce que j'aime écrire, j’en fais aussi une matière

donner, et des convaincantes !

pour imaginer une intrigue, incarner des personnages,

Je peux en tout cas donner

raconter des histoires

trois souhaits : que l’écriture interpelle, que l’histoire

LFC : Pour aider les lecteurs à faire leurs choix en librairie,

embarque, que le roman

influencez-les en leur offrant trois raisons de lire « Parmi

libère la parole de celui qui le

les miens » ?

lit- s’il en est besoin.

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LFC : Comment est née l’idée de votre premier roman ? RC : Je regardais la télé (à l’époque j’avais encore la télé) et un jeune témoignait sur ses difficultés à trouver sa place dans la société, en particulier ses difficultés à s’insérer dans le monde du travail. Le reportage terminé, la présentatrice de l’émission a demandé à un producteur/présentateur à lunettes noires bien connu du PAF ce qu’il pensait de ce témoignage. Et le type, qui avait dix-neuf ans en 1968, a répondu en gros que les jeunes d’aujourd’hui passaient leur temps à se plaindre, contrairement à ceux de sa génération qui n’attendaient rien des adultes et ne demandaient la permission de personne pour s’imposer. Là j’ai pensé : « Espèce d’enfoiré… T’as connu le plein emploi, t’as joui de la libération sexuelle et tu viens donner des leçons à des jeunes dont entre 20 et 30% sont confrontés au chômage et dont la sexualité est hantée par le spectre du sida. Tu mériterais que quelqu’un te donne une bonne leçon. » Mon roman, c’est l’histoire de cette leçon. 

RENAUD CERQUEUX LE TRAVAIL, BIEN SOUVENT, PHAGOCYTE PRESQUE TOUTES LES DIMENSIONS DE L’EXISTENCE HUMAINE LFC : Dans « Afin que rien ne change », vous parlez d’un entrepreneur et milliardaire français, d’un kidnapping de ce monsieur par un ravisseur, de torture psychologique, de rang social, de travail, tout ça dans un huit-clos. Pourquoi ces thèmes vous sont-ils si chers au point de passer le cap de l’écriture ? RC : Question complexe et justifiée, puisque ce sont des sujets dont j’avais déjà traité dans un recueil de nouvelles intitulé "Un peu plus bas vers la terre". Le travail m’obsède. Avant de découvrir La Boétie, je cherchais déjà une réponse à la question de la servitude volontaire. Je cherchais à comprendre ce qui pousse mes contemporains à vendre leur énergie pour réaliser les rêves d’autres, sans  LFC MAGAZINE | 44


communes mesures avec leurs propres aspirations, souvent pour des salaires dérisoires. Certes, il faut manger, mais le salariat est apparu récemment dans l’histoire de l’humanité. Avant, ailleurs, des hommes et des femmes ont vécu sans passer par ce rapport de subordination et de mise à disposition de sa propre existence. Puisqu’à mon sens, le travail, bien souvent, phagocyte presque toutes les dimensions de l’existence humaine. On ramène du travail à la maison, le weekend. On fait du sport, on surveille son alimentation pour rester en forme et in-fine être dynamique, productif et résister à la fatigue et à la pression. On se suicide, on divorce à cause du travail ou du chômage… Les répercutions sociales du travail me touchent plus directement. Pour ceux qui n’en n’ont pas, ou qui perçoivent des salaires de misère, il est la source de profondes inégalités et injustices que je ressens de manières très violentes et cela me pousse à réagir, à rendre les coups à travers la fiction. Le pire, c’est qu’un grand nombre de ceux qui ont du travail (certains sont parfois des exemples de réussite professionnelle) en souffrent eux aussi. Soit ils vivent dans la peur de le perdre, soit ils sont torturés par des méthodes de management perverses ou une vaine quête de sens. Quand on en vient à créer des postes de chief happiness officer, c’est qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du travail. LFC : Pour aider les lecteurs à faire leurs choix en librairie, influencez-les en leur offrant trois raisons de lire « Afin que rien ne change » ? RC : 1. La couverture est magnifique et sera du meilleur effet dans votre salon. 2. Il vous permettra de mettre rapidement de l’ambiance, si vous dînez chez des amis ultralibéraux (de gauche ou de droite) et que la soirée est ennuyeuse. 3. Si vous n’avez pas le cran de séquestrer votre patron, il vous aidera à sublimer vos pulsions. 

EMMANUEL BRAULT,LA FARCE LE MEILLEUR MOYEN DE TRAITER LERACISME LFC MAGAZINE | 45


LFC : Comment est née l’idée de votre premier roman ? EB : Le racisme est un sujet dont on parle beaucoup, pas un seul jour sans qu'il occupe l'actualité. Il intéresse, il interpelle, il énerve. C'était un matériau intéressant pour un roman. Pour bien le traiter, je devais faire un pas de côté, ne pas entrer dans la polémique et encore moins dans un roman politique, dénonçant, vitupérant, sermonnant. La farce m'est apparu comme le meilleur moyen de traiter le sujet. Au delà du racisme, ce roman parle de haine, une haine qui envahit tout, qui devient incontrôlable, chez Amédée Gourd, mon personnage principal qui est raciste, mais aussi, d'une autre manière, dans cette société imaginaire d'autant plus violente qu'elle se cache derrière des slogans pleins de bons sentiments. LFC : Dans « Les Peaux rouges », vous parlez de racisme en mettant en scène un anti-héros, de haine, de violence, d’amour raté, d’excès, de bêtises humaines, d’humain un peu trop humain. Pourquoi ces thèmes au point de passer le cap de l’écriture ? EB : Je voulais traiter de la haine, d'une haine. J'ai choisi cette haine parce qu'on en parle beaucoup, sans véritablement la traiter (est-ce possible?). J'aurais tout aussi bien pu choisir une autre haine. LFC : Pour aider les lecteurs à faire leurs choix en librairie, influencez-les en leur offrant trois raisons de lire « Les Peaux rouges » ? EB : D'abord parce que les lecteurs me disent qu'il s'agit d'un roman déconcertant, qui inverse les codes et qui laisse une trace lorsqu'on referme le livre. On peut se prendre d'affection pour ce raciste bien maladroit, même si on ne l'excuse jamais. Et cette société imaginaire, qui fait de la lutte contre le racisme son cheval de bataille, apparaît comme une société violente. Dans ce roman, il n'y a pas de méchants ou de gentils, il n'y a que des gens bêtes, qui n'y arrivent pas : Amédée Gourd, mon personnage principal bien sûr, car le racisme est bête avant tout, avant même d'être immoral, et cette société qui prétend soigner le racisme comme on soigne une grippe. Ensuite, parce que c'est un roman bouffon, qui prend le parti du rire sur un thème qui ne fait pas rire. C'est un rire jaune parfois, un rire franc d'autre fois, des rires de toutes les couleurs, en forme de feux d'artifice. Enfin, parce que ce roman nous concerne tous, le racisme mais surtout la haine présente en chacun de nous. Nous sommes des humains ! Le dompteur face à un lion, n'oublie jamais qu'il a un animal en face duquel il peut, à tout moment, perdre le contrôle. LFC MAGAZINE | 46

Sachons reconnaître la haine et sachons la dompter !


JEAN-BAPTISTE ANDREA ESSAIE DE RAPPELER AU LECTEUR SA PART D'ENFANCE LFC : Comment est née l’idée de votre premier roman ? JBA : Je viens du monde du cinéma et je me sentais au pied d'un mur. Plus on fait de films, plus ils deviennent gros, plus ils deviennent chers, et moins l'on a de liberté créative. J'avais envie d'écriture pure, sans contrainte. J'ai pensé longtemps à ce roman et au bout de quatre ans, il est né. LFC : Dans « Ma reine », vous parlez de l’enfance, de l’imaginaire, de personnages abîmés dans un décor infini. Le rêve et la réalité se confondent. Pourquoi ces thèmes vous sont-ils si chers au point de passer le cap de l’écriture ? JBA : J'avais envie de rendre hommage à l'enfant que nous portons tous en nous, à des degrés divers, et je l'ai incarné dans le personnage de Shell. J'essaie de rappeler au lecteur sa part d'enfance, cette époque où tout était possible, où rien n'était inaccessible. Quant au rêve, c'est simplement que sans fuir la réalité, elle ne m'intéresse pas beaucoup artistiquement. La réalité, nous en sommes saturés, tous les jours, dès que nous ouvrons un journal où un écran. J'écris pour m'évader, et pour entraîner le lecteur avec moi. LFC : Pour aider les lecteurs à faire leurs choix en librairie,

JBA : 1) Réenchanter son regard sur le monde 2)

influencez-les en leur offrant trois raisons de lire « Ma

Retenir un peu d'été 3) Rire et pleurer, qui

reine » ?

comptent pour un, car indissociables ! LFC MAGAZINE | 47


PASCAL VOISINE, EN PSYCHIATRIE LA MUSIQUE EST SOUVENT LA MEILLEURE DES THÉRAPIES. LFC : Comment est née l’idée de votre premier roman ? PV : En 2001, alors que j'étais assistant réalisateur, j'ai travaillé sur le tournage d'un film (avec notamment James Thierrée, Claude Rich, Laurent Terzieff, Amira Casar...) qui a eu lieu dans un hôpital psychiatrique. Le producteur et moi avons tellement été touchés par cet univers que nous avons souhaité prolonger l’aventure en créant un centre culturel destiné aux patients. Je pensais faire ça six mois, j'y suis resté huit ans. Je ne pouvais pas garder cette expérience pour moi, il fallait que j'en fasse quelque chose sous une forme ou sous une autre. LFC : Dans « Mon gamin », vous parlez de musique, d’handicap,  d’hôpital psychiatrique, d’amitié  et d’humanité. Pourquoi ces thèmes vous  sont-ils si chers au point de passer le cap de l’écriture ? En terme narratif, je trouve que la musique permet de bien ancrer un événement dans la mémoire collective. On peut facilement se souvenir d'une année grâce à une chanson. Ici, la mort d'Elvis, qui a une incidence sur le destin de tous les personnages, en est un exemple. En psychiatrie, la musique est souvent la meilleure des thérapies. Tous les patients se promènent toujours avec des pochettes de CD ou des instruments. Nous avons mêmes aidé certains d'entre eux à enregistrer leurs compositions en studio. Ils n'étaient plus à ce moment-là des "patients" mais des  LFC MAGAZINE | 48


collaborateurs, des collègues, des amis. De ma véritable histoire, je n'ai gardé pour "Mon gamin" que ces amitiés développées avec plusieurs résidents que j'ai condensé en un seul personnage, celui de Francis. J'étais très attaché à ce milieu et j'ai quitté le centre culturel et mes patients comme on quitte quelqu'un que l'on aime encore. Pour faire le deuil de cette expérience, j’ai rédigé un récit autobiographique qui, après plusieurs formes qui ne me satisfaisaient pas, est devenu ce roman de fiction se déroulant dans les années 70. LFC : Pour aider les lecteurs à faire leurs choix en librairie, influencez-les en leur  offrant trois raisons de lire « Mon  gamin » ? PV : Je ne pense pas être la meilleure personne pour dire ce qui me plaît le plus dans mon roman, vu que je ne l'ai jamais lu sans savoir ce qui allait se passer par la suite. Mais je peux vous livrer ce que j'ai aimé écrire ou ce que m'ont confié mes premiers lecteurs. Avant tout cette histoire d'amitié sans limite qui m'a permis de développer le personnage de Francis. Deuxièmement, les différents points de vue : celui du personnage principal, Thierry, celui de Francis donc avec son regard sur le monde ou encore un autre plus spécial que je laisse aux futurs lecteurs le soin de découvrir par lui même. Enfin, l'aspect visuel et rythmé que j'ai gardé de mon passé de réalisateur qui, paraît-il, permet de dévorer le roman en deux jours.

EMMANUELLE CARON, CE SONT LES RÉCITS COLLECTÉS DANS MA FAMILLE QUI M’ONT INSUFFLÉ L’ÉNERGIE D’ÉCRIRE LFC : Comment est née l’idée de votre premier roman ? EC : Je voulais une histoire qui dévoile les mystères d’une existence, à la manière d’un roman policier : une identité secrète, cachée sous l’apparence dérisoire d’une femme qui se meurt dans une maison de retraite, se révèle au moment même où elle paraissait promise à l’oubli. Le masque qui tombe alors fait surgir une destinée insoupçonnée, à la fois épique et tragique, profondément liée à l’Histoire (celle « avec une grande hache » comme dit Perec), cela crée chez le lecteur, autant que dans l’entourage de cette vénérable vieille dame, le choc d’une vérité trop longtemps retenue. Voilà, finalement, tout tient dans cette idée de dévoilement !  LFC MAGAZINE | 49


LFC : Dans « Tous les âges me diront bienheureuse », vous parlez de la révolution russe de 1917, des silences d’une famille, de la violence, de la folie d’une époque, de Ilona Serginski qui se meurt dans la chambre d’une maison de retraite bretonne. Pourquoi ces thèmes vous sont-ils si chers au point de passer le cap de l’écriture ? EC : Plusieurs expériences m’ont engagée sur le chemin de cette histoire. Il y a eu l’Union Soviétique, où j’ai voyagé durant les années Gorbatchev et où ma sensibilité a fait son éducation. J’y ai fait le plein d’images, qui se sont enrichies de celles de grands poètes comme Mandelstam ou Pasternak. J’y ai pressenti une vitalité extrême, capable d’en découdre avec des forces démesurées, et j’y ai découvert une mystique sauvage, un sens du sacré, qui m’ont émue pour la vie ! Depuis, je ne cesse, dans mes romans ou mes poèmes, de tenter de donner corps à ces images, à cette vision du monde hyperréaliste et magique. Il y a eu la maison de retraite où j’ai travaillé dans ma jeunesse, expérience suffisamment traumatisante pour me mettre sur le chemin de l’écriture… Mais plus encore, je crois (et sans verser dans le psychologique bon marché), ce sont les récits collectés dans ma famille qui m’ont insufflé l’énergie d’écrire, des récits dont les points communs sont la plus grande violence et la plus grande humanité. Ce sont des histoires de vies broyées par la guerre, la détention (mon grand-père, par exemple, est un rescapé de Dien Bien Phu), exemplaires d’un siècle barbare. Mais ce sont aussi des vies pleines, débordantes, absolument vécues. LFC : Pour aider les lecteurs à faire leurs choix en librairie, influencez-les en leur offrant trois raisons de lire « Tous les âges me diront bienheureuse » ? EC : - Pour une galerie de personnages plus grands que nature, qui affrontent la violence de l’Histoire et celle de leurs propres passions, et qui à chaque épreuve renaissent de leurs cendres. - Pour un récit haletant, qui dévoile les secrets d’une femme hors du commun,  de ses mille et une métamorphoses endossées au cours d’une existence aventureuse. - Pour un univers poétique qui mêle le réalisme le plus cru à la magie la plus envoûtante !  LFC MAGAZINE | 50


YAKOUB ABDELLATIF, L'ENVIE DE PARLER D'ENFANCE. LFC : Comment est née l’idée de votre premier roman ? YA : L'idée d'ecrire est juste un besoin. J'avais envie de dire, je suis encore et toujours vivant. Combien j'aime la vie. Une envie de parler à ma mère, à mon père décédé. La nostalgie, mon enfance. La profondeur. LFC : Dans « Ma Mère dit « Chut »... », vous parlez d’enfance, d’un père harki, des proches d’une maman fellagas, une histoire de Picards, d’Algériens, d’hommes et de femmes qui ont des rêves, des blessures, des difficultés, de vivreensemble. Pourquoi ces thèmes vous sont-ils si chers au point de passer le cap de l’écriture ? YA : On ne peut pas dire pourquoi on écrit. Bobin dit "ce n'est pas pour devenir écrivain qu'on écrit, mais pour rechercher en silence la part manquante". C'est un point de vue que je partage... J'avais besoin de dire. Pour moi, l'écriture est une psychanalyse à ciel ouvert. LFC : Pour aider les lecteurs à faire leurs choix en librairie, influencez-les en leur offrant trois raisons de lire « Ma Mère dit « Chut »…» ? YA : Trois raisons : Texte drôle, pas plaintif. Tendre. Il arrive au bon moment avec la poussée des extrêmes. Un texte qui fait du bien à entendre, à lire. C'est un enfant de dix ans qui raconte l'amour...

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SÉBASTIEN SPITZER PRIX STANISLAS 2017

PREMIER ROMAN - LES GRANDS ENTRETIENS

"CE PRIX SUSCITE BEAUCOUP D'ESPOIR. L’ESPOIR QUE LE LECTEUR NE LE LÂCHERA PAS EN ROUTE, QU’IL IRA JUSQU’AU BOUT DE CETTE HISTOIRE, DE LA FOLIE DES DIRIGEANTS NAZIS, DU COURAGE DES RESCAPÉS, DE LA RÉSISTANCE À L’OUBLI D’HOMMES COMME RICHARD FRIEDLANDER."

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LFC MAGAZINE #2

POUR NE PAS OUBLIER

Journaliste, Sébastien Spitzer signe un premier roman remarquable. Ces rêves qu'on piétine est

LFC : Bonjour Sébastien Spitzer, c’est votre premier roman, votre

lauréat du Prix

première rentrée littéraire, comment vivez-vous cette première fois ?

Stanislas, les critiques

SS : C’est mon premier roman, dans la première rentrée littéraire des éditions

sont unanimes, et le

de l’Observatoire. Je vis cela comme un gosse, debout avant les adultes, les

public conquis. Un livre

yeux ouverts dès le premier rayon de soleil, impatient de découvrir ce que

sur la transmission de

cette nouvelle journée lui réserve. Le livre est là. Ces rêves qu’on piétine font

la mémoire et sur

leur chemin, et moi, dans leur sillage, j’échange, je partage, je fais vivre cette

l'espoir. Entretien.

histoire. LFC : Votre premier roman Ces rêves qu’on piétine est lauréat du prix

LFC : Un autre personnage

Stanislas. Quelles sont vos impressions ?

s’exprime à travers des lettres qui sont adressées à… Magda

SS : Une grande joie. De la fierté, aussi, mais ça, c’est éphémère ; et ça passe,

Goebbels. Il s’agit de Richard

heureusement. Ce prix suscite surtout beaucoup d’espoir. L’espoir que ces

Friedländer, le père biologique

années passées à écrire, travailler, me documenter, vérifier, recommencer

de Magda. Que lui est-il arrivé ?

encore et encore n’ont pas été vaines. L’espoir que le lecteur ne le lâchera pas en route, qu’il ira jusqu’au bout de cette histoire, de la folie des dirigeants

SS : Richard Friedländer est le

nazis, du courage des rescapés, de la résistance à l’oubli d’hommes comme

cœur de ce livre, son moteur

Richard Friedlander.

intime. Il a été le second mari de la

RICHARD FRIEDLANDER EST LE GRAND SACRIFIÉ DE CETTE FEMME AMBITIEUSE. SA FILLE ÉTAIT DEVENUE LA PREMIÈRE DAME DU REICH. ELLE AURAIT PU LE SAUVER. ELLE N’A RIEN FAIT POUR LUI.

mère de Magda. Friedländer a élevé Magda. Il lui a même donné son nom, jusqu’au jour où porter un nom juif était devenu mal vu dans cette Allemagne des années

LFC : Dans ce roman, vous parlez de Magda Goebbels. Qui est-elle ?

d’avant-guerre. Il a été persécuté,

Comment est née l’idée d’écrire sur elle ?

son petit commerce pillé, empêché de travailler, arrêté parmi les

SS : Magda est le symbole de l’ambition, de ce qu’une femme est prête à

premiers juifs d’Allemagne puis

sacrifier pour parvenir à ses buts, ses rêves de gloire et de reconnaissance. Elle

déporté. Richard Friedlander est le

est née de personne, officiellement. Fille naturelle comme on dit. Puis elle s’est

grand sacrifié de cette femme

hissée au sommet, d’homme en homme, au mépris de son histoire, au mépris

ambitieuse. Sa fille était devenue la

de ceux qui lui ont fait le cadeau de la vie. Magda, fille d’Auguste, femme de

première dame du Reich. Elle

ménage. Magda, élevée par un petit commerçant… juif dans une Allemagne

aurait pu le sauver. Elle n’a rien fait

devenue folle.

pour lui.


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LFC MAGAZINE #2

TANT QU’IL Y AURA UN HOMME POUR TÉMOIGNER, IL Y AURA DE L’ESPOIR LFC : Votre roman fourmille d’informations précises. Parlez-nous svp

Froidement. Sans a priori. Ce

de votre travail de recherches, car vous collectez par exemple de rares

n’est pas un roman historique.

indices sur la vie de Richard Friedländer...

C’est un roman écrit par un passionné d’Histoire.

SS : J’ai passé près de trois ans au Mémorial de la Shoah, à Paris, travaillant main dans la main avec ses archivistes. Il fallait éviter l’à-peu-près, le flou

LFC : Avez-vous écrit ce

jamais très artistique, l’approximation. Quand on aborde ce sujet, on n’a

roman pour qu’on n’oublie

pas le droit de flotter. Pour entrer au Mémorial, il faut passer au milieu de

pas ?

Propos recueillis par Christophe Mangelle.

ces grandes stèles portant les noms des déportés. Je n’avais n’a pas le droit de trahir leur mémoire. J’y suis passé, presque tous les jours. Ces milliers

SS : Oui. C’est un livre sur la

d’hommes et de femmes disparus sont ma morale, mon garde-fou, mon

transmission, de la mémoire

interdiction de trahir. Concernant Friedländer, les employés du Mémorial

des rescapés, de ce

m’ont présenté des documents rares, quelques témoignages. Ils m’ont

commerçant juif, sacrifié par

surtout mis en contact avec d’autres archivistes, de la Fondation des

sa fille. C’est l’histoire d’un

Mémoriaux de Buchenwald et de Mittlebau-Dora notamment. Sans ces

témoin qui passe de main en

gardiens de la mémoire, sans les travaux des historiens, sans leur rigueur,

main, qui survit malgré tout le

il ne resterait pas grand-chose de ces millions de victimes, et de cet

mal que se donnent ceux qui

homme, richard Friedländer. Magda aurait gagné. Elle serait parvenue à

voudraient le faire disparaître.

effacer la trace de cet homme, ce Richard Friedländer, son beau-père, et

C’est un livre sur la

peut-être même son père.

transmission de la mémoire.

LFC : Ce qui est formidable dans votre démarche, c’est que vous utilisez la fiction pour nous raconter ce que l’Histoire ne nous raconte pas. Que pensez-vous de cette remarque ? SS : C’est juste. C’est bien ce que j’ai voulu faire. Encapsuler l’histoire dans des chapitres de fiction. Faire plonger ce récit dans nos racines communes, notre mémoire, partagée. Rendre à tous ces personnages leur épaisseur naturelle. Je ne voulais pas d’un roman désincarné, détaché du réel. Je voulais donner à découvrir, à comprendre ce qui nous est arrivé, ce qui a concerné des millions d’hommes et de femmes et qui nous touche encore. Je voulais ancrer ce récit. Et pour rendre plus vivant ce passé vérifiable, j’ai

Un livre sur l’espoir aussi. Tant qu’il y aura un homme pour témoigner, il y aura de l’espoir. LFC : Un grand merci Sébastien Spitzer, on vous laisse le mot de la fin... SS : Je vais vous prendre au mot. Celui de la fin sera le suivant : Lisez ! 

plongé dans ces personnages, sans retenue, j’ai fouillé leurs entrailles, vécu

Sébastien Spitzer

à leurs côtés, sans jugement de valeur, observé, scruté leur histoire pour

Ces rêves dont on

mieux les raconter, de l’intérieur, comme un cheval de Troie, comme un mouchard ou un infiltré. Il a fallu que je me frotte à eux pour dévoiler leurs zones d’ombres, les traces invisibles d’eux, derrière les lignes de front.

piétine, L'Observatoire 304 pages, 20€


CYRIL DION PUBLIER SON PREMIER ROMAN...

PREMIER ROMAN - LES GRANDS ENTRETIENS

"C’EST UN PEU COMME LA PREMIÈRE FOIS QU’ON FAIT L’AMOUR, ON S’EST FAIT BEAUCOUP D’IDÉES, ON A BEAUCOUP FANTASMÉ ET LA RÉALITÉ EST TOUJOURS DÉCALÉE."

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ÉCRIVAIN ENGAGÉ

Le film Demain obtient le César du meilleur documentaire en 2016 (coréalisé avec Mélanie Laurent), Cyril Dion est

LFC : Bonjour Cyril Dion, c’est votre premier roman, votre première

aussi le cofondateur de

rentrée littéraire, comment vivez-vous cette première fois ?

la revue Kaizen et du

CD : C’est un peu comme la première fois qu’on fait l’amour, on s’est fait

Pierre Rabhi. Rencontre

beaucoup d’idées, on a beaucoup fantasmé et la réalité est toujours décalée.

avec un homme engagé

J’ai commencé à dire que je voulais être écrivain à onze ans, j’en ai trenteneuf… C’est un dépucelage tardif ! Pas toujours les plus faciles à vivre. D’un côté, c'est bouleversant de voir son livre sur les tables des librairies, d’avoir

mouvement Colibris avec

pour ses premiers pas dans le roman.

les premiers retours de lecteurs, de sentir que l’on a réussi à en toucher certains... Et puis j’ai la chance d’être porté par une équipe formidable chez Actes Sud qui croit en mon livre et ça me fait chaud au cœur ! De l’autre, la rentrée littéraire c’est un peu la fosse aux lions. On est comparé aux autres, noté, classé, mis en lumière ou ignoré et chaque livre, auteur, éditeur, lutte pour surnager dans le flot des six cent romans qui déferlent en librairie. C’est un bon travail pour l’égo, avec des jours plus faciles que d’autres... 

LFC : Vous avez écrit ce roman en 2006 après avoir passé cinq ans entre Israël, la Palestine, la Suisse, l’Andalousie et Paris. Depuis, l’avez-vous retouché ou l’avez-vous publié

JE NE CROIS PAS AU DESTIN, JE SUIS PERSUADÉ QUE DES CHOIX S'OFFRENT TOUJOURS À NOUS, MÊME DANS LES CIRCONSTANCES LES PLUS EXTRÊMES.

à l’état brut ? Avez-vous été influencé par les événements tragiques des dernières années en France (les attentats de Charlie Hebdo,

LFC : Votre roman Imago trace l’itinéraire de quatre personnages

Le Bataclan, Nice, etc.) ?

Amandine, Fernando, Nadr et Khalil au cœur du conflit IsraéloPalestinien. Comment sont-ils nés dans votre esprit ?

CD : Non il a beaucoup évolué. J’y ai majoritairement travaillé

CD : On ne sait pas tellement comment naissent les personnages. Pour moi,

entre 2006 et 2012 au milieu de

c’est un peu le même phénomène que dans les rêves. Des souvenirs, des

beaucoup d’autres activités. Et

images, des sensations s’agglomèrent ; des morceaux de conscient et

puis je l’ai laissé de côté, trop

d’inconscient. Pendant un moment, on cherche où tout ça va nous emmener

pris par tout ce que je faisais. A

et puis un jour cela prend forme. Ils ont tous certainement des petits bouts

l'été 2016, pendant une petite

de moi et des petits bouts de choses que j’ai vécues, imaginées, espérées.

accalmie dans la tournée de

C’est un peu magique ! Tellement, qu’on ne sait jamais vraiment si on sera

Demain, je l’ai repris, supprimé

capable de recommencer et comment...

la moitié


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LFC MAGAZINE #2

POUR MOI C’EST ABSOLUMENT NORMAL DE SE PRÉOCCUPER DU MONDE, DE SA COURSE. des personnages, resserré l’intrigue, réécrit des passages. Et puis lorsqu’Actes

espèces continuent de

Sud l’a accepté, nous avons encore retravaillé avec Eva Chanet, mon éditrice.

disparaitre, je vais être

Je ne peux pas tellement dire que les attentats de 2015 et 2016 m’ont

directement concerné, et tous

influencé. La scène de l’attentat existait depuis le début. Mais le contexte

ceux que j’aime aussi. Si le conflit

géopolitique a donné un éclairage particulier à ce que j’avais écrit et cela a

au Proche Orient dégénère, si la

forcément compté dans le travail.

cause palestinienne est utilisée par des terroristes pour recruter

LFC : Nous avons lu dans Livres Hebdo à propos de votre titre Imago que

des Djihadistes qui viennent tuer

cela signifie que c’est le dernier stade d’évolution d’une larve avant qu’elle

à Paris, potentiellement, c’est

ne devienne papillon. Chacun de vos personnages aspirent à la même chose,

aussi mon problème. Je préfère

sortir de son enveloppe pour être libre. Qu’en dites-vous ?

vivre dans un monde où mes

Propos recueillis par Christophe Mangelle. 

enfants pourront grandir en CD : J’en dis que vous avez bien lu ! (rires). Pour moi, c’est le véritable sujet du

sécurité, où je pourrai vivre en

livre : comment sortir de nos enfermements, des sillons tout tracés qui nous

paix, aussi heureux que possible.

obligent à vivre des vies qui ne sont pas les nôtres et peut-être trouver une

Donc si je peux faire quelque

forme de liberté, de singularité. Je ne crois pas au destin, je suis persuadé que

chose qui aide à résoudre ces

des choix s'offrent toujours à nous, même dans les circonstances les plus

problèmes, je considère que

extrêmes. Mais pour être en mesure de choisir, nous avons besoin de voir

je dois le faire. D’abord pour moi

clair, d’identifier les architectures invisibles qui orientent nos actes : nos

et pour tous les autres.

souffrances, celles de nos parents, ancêtres, le contexte religieux, philosophique, politique dans lequel nous sommes insérés, les croyances qui

LFC : Votre premier roman fait

régissent ces systèmes et auxquelles nous avons parfois adhéré sans même

partie de la sélection du Prix

nous en rendre compte…  

Stanislas (parmi dix romans). Vos impressions ?

LFC : Vous êtes un homme engagé, vous créez avec Pierre Rahbi, paysan et essayiste, l’association Colibris à portée écologiste, ensuite la revue

CD : Content d’avoir été

Kaizen et vous coréalisez avec Mélanie Laurent le film Demain qui obtient

sélectionné, déçu de ne pas

le césar du meilleur documentaire en 2016 (et le succès public). À chaque

l’avoir eu et curieux de lire le livre

fois, vous êtes engagé, ce livre ne pouvait-il donc pas être autrement ?

du lauréat qui a l’air formidable...

Engagé ?   LFC : Un grand merci Cyril Dion, CD : Un livre c’est le point de vue d’un auteur sur le monde. La réalité

on vous laisse le mot de la fin...

retranscrite à travers son filtre particulier. Donc si vous considérez que je suis engagé dans le reste de ma vie, oui ce livre l’est aussi… Pour autant je ne comprends pas bien ce concept d’être engagé ou pas. Pour moi c’est absolument normal de se préoccuper du monde, de sa course. Nous en faisons partie, intégralement. Si le climat continue de se réchauffer, si les

CD : Fin.

Cyril Dion, Imago, Acte Sud 224 pages,19€


TOUT NE S'EXPLIQUE PAS

CLAIRE BARRÉ

POUR Y VOIR PLUS

DANS UN ESPRIT

INTERVIEW

POURQUOI JE N'AI PAS ECRIT DE FILM SUR SITTING BULL

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LFC Magazine #2

MYSTIC GIRL ?


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LFC Magazine #2

SUR LE CHEMIN DU

CHAMANISME Interview par Christophe Mangelle.

LFC : Bonjour Claire Barré, c’est la toute première fois que vous parlez de manière aussi franche de vous dans un roman. À vous lire, tout cela s’est imposé à vous. Pouvez-vous en dire un peu plus à nos lecteurs. Que s’estil passé pour que ce bouquin devienne si fort ? CB : J’ai toujours mis beaucoup de moi dans mes précédents romans, je ne sais pas faire autrement, il me semble que nos ressentis, nos émotions, mais aussi nos regards sur le monde sont toujours la matière vive de la fiction. Mais il est vrai que jusqu’ici, j’utilisais beaucoup de masques et je transcendais le réel pour créer des personnages et des histoires, alors que dans « Pourquoi je n’ai pas écrit de film sur Sitting Bull », je suis plus à nu, sans fard. C’est un récit, plus qu’un roman. Un récit de voyage(s)… Si j’ai décidé d’avancer sans carapace, c’est parce que la curieuse aventure qui m’est arrivée ne semblait pas avoir besoin de surdramatisation artificielle. Ma vie s’est mise à ressembler à une fiction. Je n’avais plus qu’à la retranscrire, en essayant de

rester le plus sincère possible. J’ai cherché à lui donner une certaine dramaturgie, naturellement, choisissant de faire de mon voyage dans le Dakota du Sud, sur les traces de Sitting Bull, le fil rouge du récit, ponctué de flash-backs, qui éclairent, peu à peu, les raisons de ce voyage. On reste auteur, même quand on cherche à rester fidèle au réel (mais qu’est-ce que le réel, au fond ?... N’est-il pas toujours subjectif ?). Si j’ai choisi de raconter cette histoire, c’est parce que j’avais besoin, je crois, d’offrir une réponse concrète à cette espèce d’appel qui m’avait été fait. Je ne pouvais pas ne pas réagir, ne rien en faire. Chaque fois que je racontais les étranges événements que j’avais traversés à quelques amis choisis, je voyais bien que ce récit – quoi que bizarre, je l’admets – les interpellait, les interrogeait. Ils désiraient en savoir plus, souhaitaient écouter le tambour chanter, se montraient, au final, plus curieux que méfiants. Il m’a semblé que cette histoire – pourtant très intime et personnelle – pouvait parler à d’autres que moi et qu’elle portait en elle, un

Claire Barré, chez LFC Magazine, on l'adore : ses livres, son écriture, son ouverture à la spiritualité, sa liberté font qu'à chaque fois qu'on reçoit un nouveau livre, on est tout excité de le lire. Entretien sur le chamanisme, la quête spirituelle en rapport avec notre trajectoire réel. potentiel plus universel que prévu. Qu’elle pouvait intéresser des lecteurs, hors de mon cercle d’amis. LFC : Dans le titre et c’est très bien évoqué dans le roman, vous expliquez pourquoi vous n’avez pas écrit de film sur Sitting Bull. Seulement vous avez bien écrit un livre énigmatique lié à vous. Qui est Sitting Bull ? Quel rapport avec vous ? Sitting Bull était un Chef amérindien très charismatique et visionnaire, de la tribu des Lakotas (que nous appelons Sioux), qui a participé aux Guerres Indiennes, qui a vécu leurs dernières victoires et ultimes défaites, et qui est mort, assassiné par les siens (des membres de la Police Indienne) le 15 décembre 1890 dans la Réserve de Standing Rock, dans le Dakota du Nord. C’était un homme bon, intelligent, courageux, empli d’humilité, qui s’est battu jusqu’au bout


pour protéger les siens et qui fut l’un des derniers, avec Géronimo, à rendre les armes. Un homme très inspirant. Quant à son rapport avec moi… Eh bien, c’est difficile à dire. Il m’est apparu, donc, il y a trois et demi, le 1er février 2014, alors que je déjeunais avec ma famille. Et il est resté quatre journées complètes avec moi, comme épinglé à mon regard, me suivant où que j’aille : dans le métro, la rue, à la fac, au cinéma. Une présence perturbante, inexplicable, qui m’a forcée à m’interroger en profondeur et à emprunter de nouvelles portes, que je n’aurais sans doute pas osé franchir, s’il ne m’y avait pas poussée. Pourquoi est-il venu à moi, alors que je n’ai pas de sang amérindien, et que je n’étais absolument pas dans une quelconque quête spirituelle ?... J’ai des pistes de réponses, bien sûr, mais il me semble qu’il était surtout là pour que je me pose des questions et que je les explore. Que j’avance sur cette nouvelle route. Aujourd’hui, j’ai un lien un peu plus direct avec lui, car je suis en relation régulière avec son arrièrepetit-fils, Ernie LaPointe, celui avec lequel je comptais écrire ce film que je n’ai pas écrit. LFC : Votre roman va faire bondir les cartésiens. Vous dites vous-mêmes qu’on va vous prendre pour une folle. Et pourtant… Vous vous lancez dans cette quête jusqu’à la partager aujourd’hui avec les autres. Pour quelles raisons aller jusqu’au bout de votre démarche, au point d'ignorer le qu’en-dira-t-on ? CB : J’ai l’impression que ce récit aurait fait bondir et/ou ricaner encore plus il y a quinze ans. Est-ce parce que nous traversons une crise spirituelle, que de plus en plus de gens sont en quête de sens ? La consommation et la distraction perpétuelle ne peuvent en aucun cas nourrir durablement les questionnements métaphysiques qui nous agitent tous. Il me semble qu’aujourd’hui, énormément de personnes se tournent vers les philosophies, pratiques et chemins spirituels des « peuples premiers », ou des orientaux. La pratique du yoga, de la méditation, de l’usage de certaines médecines sacrées se répand, se démocratise, et permet une exploration des états modifiés – ou amplifiés – de conscience. La psyché semble une nouvelle terre à explorer. Et le chamanisme permet de trouver des accès à ces « terres », où des « esprits » (qui ne sont, peut-être, qu’une projection de notre cerveau, allez savoir) nous attendent pour réharmoniser nos énergies et nous donner des enseignements sur nous-mêmes et sur le monde qui nous entoure.

CLAIRE BARRÉ

LA PSYCHÉ SEMBLE UNE NOUVELLE TERRE À EXPLORER. ET LE CHAMANISME PERMET DE TROUVER DES ACCÈS À CES « TERRES », OÙ DES « ESPRITS » (QUI NE SONT, PEUT-ÊTRE, QU’UNE PROJECTION DE NOTRE CERVEAU, ALLEZ SAVOIR) NOUS ATTENDENT POUR RÉHARMONISER NOS ÉNERGIES ET NOUS DONNER DES ENSEIGNEMENTS SUR NOUS-MÊMES ET SUR LE MONDE QUI NOUS ENTOURE.

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Même les neurosciences se passionnent pour les

ce sont les voyages extérieures : Amsterdam,

effets des transes et médiations profondes sur le

Minneapolis, Rapid City, la ville située aux pieds des

cerveau humain. Ces états permettent de «

Black Hills, pour mettre en lumière le voyage intérieur

réfléchir » avec d’autres parties de nos cerveaux,

qui n’est pas donné à tout le monde. Vous êtes-vous

c’est une manière différente (mais naturelle)

sentie privilégiée de vivre une telle expérience ?

d’appréhender le monde.

Je crois que beaucoup de personnes sont en quête silencieuse, et n’osent pas forcément en parler. Le livre est là pour offrir quelques clés et délier les langues. Pour ouvrir un dialogue. Si j’ai été jusqu’au bout de l’écriture de ce livre (après avoir longuement hésité, en effet), c’est parce que je crois que beaucoup de personnes sont en quête silencieuse, et n’osent pas forcément en parler. Le livre est là pour offrir quelques clés et délier les langues. Pour ouvrir un dialogue. Quant au quand dira t’on… Mon premier roman s’appelle « Ceci est mon sexe ». Je crois que tout est dit. Je

CB : Je ne sais pas si c’est exactement un privilège… Peut-être que lorsqu’on est en recherche et qu’on trouve une réponse, on voit ça comme un cadeau. Mais là, au départ, comme ça m’est tombé dessus, sans que je ne demande rien à personne, ça m’a beaucoup déstabilisée.

Quand la chamane russe, Elena Michetchkina m’a lancée : « Vous êtes foutue, vous êtes chamane », ça a été comme un électrochoc, une immense surprise. J’étais incrédule. Je ne comprenais pas pourquoi cette étrange aptitude était venue à moi, sans préavis.

n’ai pas pour habitude de me censurer. J’écris les

C’est drôle, parce qu’au premier cercle de tambours auquel

livres que je porte en moi, ceux que je ne peux pas

j’ai participé, les autres personnes présentes étaient là, car

ne pas écrire, ceux qui enflent dans mon ventre et

elles avaient un désir réel, profond, de faire des voyages

ma poitrine et demandent à éclore. Je n’aurais

chamaniques. Moi j’étais là, parce que j’avais eu cette

jamais pu écrire ce livre immédiatement après avoir

bizarre apparition et que je cherchais à comprendre. J’étais

vécu tout ça. À l’époque, j’osais à peine en parler à

sans doute l’une des plus sceptiques, et pourtant, je

mes proches. Je trouvais ça si bizarre, étrange,

« voyageais », sans frein, sans effort, parce que quelque

inexplicable. Mais à force de me confier, à force,

chose (une porte ?) s’était ouverte dans mon cerveau,

aussi, de croiser d’autres personnes qui étaient

suite au surgissement de Sitting Bull dans ma vie. Quand

dans les mêmes recherches et qui les trouvaient

la chamane russe, Elena Michetchkina m’a lancée : « Vous

tout à fait « normales », j’ai pu passer le pas et aller

êtes foutue, vous êtes chamane », ça a été comme un

au bout de l’écriture. Mais je dois avouer que

électrochoc, une immense surprise. J’étais incrédule. Je ne

quand j’ai envoyé la première version à mon

comprenais pas pourquoi cette étrange aptitude était

éditeur, Stéphane Million, je lui ai dit : « tu vas me

venue à moi, sans préavis. C’est pour ça que j’ai eu ce

prendre pour une folle, et si tu détestes ce texte, je

besoin de comprendre, d’agir, de prendre contact avec

ne t’en voudrais pas, mais c’est celui que je devais

l’arrière-petit-fils du Chef amérindien. Pour ça, que j’ai eu

écrire. » J’étais surprise quand il m’a dit – lui,

besoin d’aller au bout du voyage. Pour chercher des

pourtant très rationnel – qu’il avait lu ça comme un

réponses à une question que je ne m’étais pas posée, qui

formidable récit d’aventures…

s’est imposée à moi, de manière un peu intrusive, bousculant mon quotidien. Cela dit, aujourd’hui, avec un

LFC : Ce qui est incroyable dans votre roman,

peu de recul, je m’aperçois que c’était un cadeau,


LA DÉCOUVERTE DU CHAMANISME A SANS AUCUN DOUTE APPORTÉ QUELQUE CHOSE À MA VIE. COMME SI ÇA L’AVAIT ENRICHIE, ÉLARGIE. COMME SI DE NOUVELLES FACETTES ÉTAIENT APPARUES. UN LABYRINTHE DES POSSIBLES QUE JE CONTINUE À EXPLORER. en effet. La découverte du chamanisme a sans aucun doute apporté quelque chose à ma vie. Comme si ça l’avait enrichie, élargie. Comme si de nouvelles facettes étaient apparues. Un Labyrinthe des possibles que je continue à explorer. LFC : Vous parlez du chamanisme, votre découverte. Le chamanisme et la création littéraire sont étroitement liés. Racontez-nous brièvement. CB : Quand on écrit, on a souvent l’impression de se connecter à quelque chose de mystérieux (qu’on appelle l’inspiration), les mots, les phrases, les images coulent d’ellesmêmes, s’imposent, nous racontent une histoire à transmettre. Cocteau a écrit : « Toute ma poésie est là : Je décalque L’invisible (invisible à vous). » J’ai toujours eu l’impression, dans Claire Barré, Pourquoi je n'ai pas écrit de film sur Sitting Bull, Robert Laffont, 252 pages 18€

mes romans, ou mes textes les plus personnels, d’être une sorte de canal, comme si je retranscrivais les paroles d’une voix qui murmurait à mon oreille. Le chamanisme permet d’ajouter un décor, une dramaturgie à cette voix. On entre dans un autre espace-temps, très symbolique (donc poétique), où chaque action a un sens à décrypter. C’est une quête initiatique, à travers laquelle j’ai pu croiser la route de mes poètes chéris, revus dans ces contrées étranges. LFC : Un grand merci pour cet entretien, nous vous laissons le mot de la fin. CB : C’est moi qui vous remercie ! J’espère que ce livre ouvrira quelques portes dans d’autres cerveaux humains. Il me semble, vu l’état de notre planète, que nous aurions intérêt à nous reconnecter à nos psychés profondes…

IL ME SEMBLE, VU L’ÉTAT DE NOTRE PLANÈTE, QUE NOUS AURIONS INTÉRÊT À NOUS RECONNECTER À NOS PSYCHÉS PROFONDES…

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BENJAMIN WOOD L'ÉCLIPTIQUE

BENJAMIN WOOD / VIET THANH NGUYEN / INGE SCHILPEROORD MAJA LUNDE / LEE CLAY JOHNSON EMANUEL BERGMANN

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RENTRÉE LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE


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LE BENJAMIN WOOD DE LA RENTRÉE Entretien exclusif par Quentin Haessig et Christophe Mangelle

Après un premier roman magistral Le Complexe d'Eden Bellwether qui a reçu le Prix du roman Fnac 2014, Benjamin Wood revient plus talentueux que jamais avec L'Écliptique. Rencontre avec l'auteur pour savoir ce qui se cache derrière ce titre énigmatique. LFC : Bonjour Benjamin Wood, vous avez sorti un premier livre en France en 2014 qui a rencontré un franc succès, Le Complexe d’Eden Bellwether, et vous êtes avec nous aujourd’hui pour parler de votre deuxième roman, L’écliptique, disponible depuis le 17 août aux Éditions Robert Laffont (Pavillons). Tout d’abord, pouvez-vous nous expliquer votre titre ? BW : Merci à vous de m’accueillir, c’est un grand honneur d’être de retour en France. Je pense que si je vous expliquais le titre tout de suite, ça pourrait gêner le lecteur dans son processus de découverte… Ce livre est avant tout un livre mystérieux. La signification du titre est quelque chose de métaphorique et de littéraire. Tout cela fait partie de l’aventure et je ne veux vraiment pas tout gâcher ! LFC : On aime beaucoup cette réponse, en effet l’idée n’étant pas de trop en dévoiler sur l’intrigue. Le titre est très mystérieux et très énigmatique. Nous précisons au passage que 


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JE VOULAIS QUE CE LIVRE SOIT UN CHALLENGE MAIS QU’IL PUISSE ÊTRE LISIBLE DE TOUS. MA PRINCIPALE MOTIVATION EN TANT QU’ÉCRIVAIN EST DE FAIRE FONCTIONNER AUSSI BIEN LA TÊTE QUE LE COEUR. le titre en français « L’écliptique » est le même titre que l’original. BW : Oui tout à fait. C’est la première fois que ça m’arrive. Je ne savais pas comment il allait être traduit, je ne savais pas qu’il y avait une traduction directe en français. J’étais très heureux en le découvrant. LFC : Votre livre se passe en 1972 sur l’île de Heybeliada au large d’Istanbul. Connaissez-vous ce lieu ? Êtesvous allé sur place pour écrire ce bouquin ?  BW : J'ai été très chanceux car j’ai pu vivre pendant trois mois à Istanbul en 2013. C’est grâce au consulat britannique que j’ai pu y séjourner. En fait, je ne suis pas parti là-bas avec cette idée de livre, j’écrivais un autre livre à l’époque et je me suis dit que j’allais passer du temps dans la ville, faire le touriste et que je finirais mon livre tranquillement plus tard. Mais lorsque je suis arrivé, la ville a pris complètement le dessus sur moi. J’ai été très intrigué et j’ai eu de plus en plus envie d’écrire sur elle. J’ai eu une sorte de révélation et j’ai vraiment compris ce que je voulais écrire.

LFC : Le livre que vous étiez en train d’écrire était-il si différent de L’écliptique ? BW : Oui complètement. Il n’était pas mauvais. Les personnages étaient bons mais je sentais qu’il manquait quelque chose. Et le fait de partir à Istanbul m’a en quelque sorte ouvert l’esprit. Je ne m’attendais pas du tout à cela. L’idée a commencé à germer dans ma tête et lorsque je suis rentré en Angleterre trois mois plus tard, je me suis aperçu que j’avais déjà eu cette idée un an avant de partir pour Istanbul, j’avais écris cela dans un petit cahier. Sauf que l’action se déroulait sur les côtes britanniques. Le fait de partir à Istanbul m’a permis de trouver le bon endroit, la bonne atmosphère. Une fois que j’ai su ça, je savais que je tenais une bonne histoire. LFC : On va parler de votre personnage principal, Knell, talentueuse peintre écossaise, qui vit dans le refuge de Portmantle, qui accueille des artistes en burn-out. Pouvez-vous nous la présenter ? BW : Knell est une jeune peintre écossaise qui a fait ses armes aux cotés 

JE PENSE QUE MON ÉCRITURE A UNE DOUBLE SIGNIFICATION, ELLE EST PARFOIS CÉRÉBRALE, PARFOIS ÉMOTIONNELLE.

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Par Qu


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d’un peintre célèbre de Londres dans les années cinquante. Elle a ensuite eu beaucoup de succès en tant qu’artiste. Son ascension est rapide mais commence à altérer la perception de son propre travail artistique. Ce qui l’amène à se poser des questions sur son intégrité et pourquoi elle crée tout cela. Elle tente de fuir le succès qu’elle a obtenu. Elle décide de s’en aller dans ce centre dont on lui a parlé à Portmantle, sur les côtes d’Istanbul, où elle peut vraiment se focaliser sur son travail d’artiste. LFC : Ça fait dix ans qu’elle vit sur cette île et son quotidien est chamboulé par un évènement tragique, on ne dira pas quoi. À partir de là, vous racontez aux lecteurs sa jeunesse en Écosse et ses années de formation dans le Londres des sixties. Et là c’est génial ! Pourquoi était-ce important pour vous de parler de cette partie de sa vie ? BW : C’était très important pour moi d’installer un mystère dès le début du livre. Ma première manière de formuler une histoire était d’aller d’avant en arrière entre ces deux temporalités. Mais j'ai pris la décision de choisir des moments précis plutôt que de faire des va-et-vient dans le récit. J’espère que cette construction plaira aux lecteurs. Je voulais que les parties qui se passent à Londres servent à comprendre les moments de la vie de Knell et comment elle a terminé dans cet endroit à Istanbul. L’endroit où elle termine correspond vraiment à la personne qu’elle est, mais également à ce que sont ses espoirs et ce qu’ils signifient. C’était important de faire comprendre cela aux lecteurs au fur et mesure qu’ils avancent dans le livre. LFC : Vous parlez du Londres des sixties 

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alors que vous êtes né en 1980 ! Vous parlez d’un Londres que vous n’avez pas connu… BW : On m’a complimenté plusieurs fois déjà, en me disant que le Londres de mon livre ressemblait beaucoup à celui des années soixante. Ce qui est assez rassurant ! Vous savez, pour moi, tout cela fait partie du processus d’écriture. C’est comme écrire du point de vue d’une femme. J’essaye de ne pas trop y penser et de laisser mon imagination travailler. Je sentais que tous les détails, les textures qui correspondaient à cette période, je pouvais les rechercher. J’ai donc fais beaucoup de recherches sur le Londres des sixties. Des recherches où je devais m’arrêter complètement d’écrire pour me focaliser dessus. Sur le bateau de la Reine d’Angleterre par exemple, qui faisait des aller/retour entre Southampton et New-York à cette période. Je pense avoir fait assez de recherches pour pouvoir ensuite me servir de mon imagination. LFC : Vous proposez aux lecteurs un livre exigeant dans la langue, dans l’écriture. Cela signifie que vous avez dû être très exigeant avec vous-même. Pour quelle(s) raison(s) ? BW : Oui. Je voulais que ce livre soit un challenge mais qu’il puisse être lisible de tous. Ma principale motivation en tant qu’écrivain est de faire fonctionner aussi bien la tête que le coeur. Dans chaque phrase. C’est ce que j’ai voulu faire. Je pense que mon écriture a une double signification, elle est parfois cérébrale, parfois émotionnelle. Je ne sais pas exactement comment a été traduit mon livre en français, je ne sais pas ce qu’il a apporté ou changé, je suis dans une position où je peux blâmer le traducteur pour ses fautes et prendre tout le crédit pour les bonnes choses ! (rires) LFC : Ne vous inquiétez pas sur ce point, le livre est parfaitement traduit. Vous avez fait un travail fascinant et nous croyons fort au succès de ce


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LE BENJAMIN WOOD DE LA RENTRÉE Le processus de l'art, thème majeur de ce roman doté d'une structure intelligente.

livre. Nous terminons l’entretien avec cette question : pouvez-vous nous donner trois raisons de lire votre livre ? BW : La première, si vous avez lu mon premier livre alors vous aimerez forcément celui-ci. Vous devrez faire preuve d’un peu plus de patience mais j’espère qu’il vous plaira autant. La deuxième, si vous aimez l’art, le processus de l’art, vous aimerez ce livre. Vous en apprendrez plus sur la créativité et sur ce qu’elle apporte. La troisième, si vous aimez les romans avec plusieurs trames, une structure intelligente, une histoire d’amour et d’amitié, qui demande aux lecteurs de faire des connexions avec les choses et participer au storytelling, alors ce livre est fait pour vous !

Benjamin Wood L’écliptique Éditions Robert Laffont Pavillons. 504 pages 22€

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INTERVIEW

MAJA LUNDE

L'HISTOIRE DES ABEILLES, UN ROMAN QUI BUZZ DÉJÀ !


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DARE-DARE VERS LE SUCCÈS AVEC DES TRADUCTIONS DANS DÉJÀ 29 LANGUES ! Entretien exclusif par Quentin Haessig et Christophe Mangelle

Maja Lunde écrit pour la jeunesse et propose un premier roman brillant pour un public plus large, Une histoire des abeilles, un triptyque écologiste qui lie nos histoires humaines, nos destins menacés avec celui des abeilles, elles aussi plus que jamais en danger. Piquant. LFC : Bonjour Maja Lunde, vous publiez en France, Une histoire des abeilles, pendant la rentrée littéraire qui s’adresse à un public adulte. Pour quelles raisons avezvous fait ce pas de côté vis-à-vis de la littérature jeunesse ? ML : J'ai eu l'idée de ce roman en regardant un documentaire sur le syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles. En le regardant, ça m’a effrayé et fasciné en même temps. Je savais immédiatement que je voulais écrire ce roman. L'idée était très claire dans ma tête, dès le début. Mais je n'ai jamais pensé que ce serait un livre de non-fiction, ni un livre pour enfants. Les idées que j’avais étaient surtout à propos des personnages. Ça a toujours été un roman pour les adultes. Je crois que j'ai écrit un livre que je voulais lire. Cela dit, le livre porte sur les enfants et sur la relation entre les enfants et les parents. Cette relation est aussi une grande partie de mon prochain roman, Blue. Les enfants me fascinent, et je ressens une forte responsabilité pour eux. Ils sont notre avenir. En tant qu'auteur, vous parlez

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souvent de vous, que vous écriviez pour les adultes ou les enfants. Exemple : au début, j'ai eu beaucoup de soucis avec l'histoire de Tao, car son histoire vient du futur. Mais quand j'ai oublié cela, et que je me suis concentrée sur elle en tant que mère, l’histoire a perdu de son intérêt. Son fils a trois ans ; mon plus jeune avait trois ans quand j’écrivais le livre également. C'était lui, vraiment. Je pensais beaucoup à lui en écrivant sur Tao. Cela a vraiment rendu cette histoire très émouvante pour moi. LFC : Dans Une histoire des abeilles, vous racontez trois histoires qui vont s’enchevêtrer sur trois périodes : Angleterre 1851, Ohio 2007 et Chine 2097. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? ML : En commençant à travailler sur ce livre, je me suis posée trois questions : pourquoi les abeilles meurent ? Comment se sent-on quand on les perd ? Comment le monde peut-il vivre sans insectes pollinisateurs ? Pour répondre à ces questions, j'ai fait des recherches, comme je l'ai dit, et à travers la recherche, j'ai trouvé les trois principaux personnages du


roman - dans le passé, le présent et dans le futur. Le passé est inspiré par les biologistes et les apiculteurs actuels vivant en Europe et aux États-Unis. L'avenir par le fait que la Chine s’occupe déjà de la pollinisation. Et le présent par ce qui s'est passé aux États-Unis en 2007, avec le syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles. LFC : Comment est née l’idée d’écrire ce roman écologique ? ML : Comme je l’ai dit avant, l'idée est venue quand j'ai vu ce documentaire sur l’effondrement des colonies d’abeilles. Il y a eu plusieurs choses qui m'ont effrayé, mais beaucoup qui m’ont fasciné. Une ruche c’est tellement complexe, les abeilles aussi, malgré leur taille. Il est facile d'oublier que même les plus petites choses sur la planète sont vraiment, vraiment importantes. LFC : Une histoire des abeilles bourdonne d’informations. Il y a un travail de recherche important. Quelles sont vos sources ? ML : Pendant un semestre, j’ai consacré mon travail principalement à la recherche. J'ai lu tous les livres pertinents et les articles que je pouvais trouver, j'ai vu tous les documentaires disponibles, j'ai parlé à tous les types d'experts et j’ai surtout passé du temps avec les apiculteurs. La recherche était une grande partie du processus, mais le plus important c’était de construire les trois personnages et de trouver leurs histoires. C'est un roman plus sur les gens que sur les abeilles, après tout. LFC : Votre roman est une réussite car vous nous rappelez combien l’homme est lié à la nature, vous abordez les liens familiaux, la transmission, l'amour. Que souhaitez-vous que le lecteur retienne de sa lecture ?

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ML : Il y a autant de versions d'un roman qu’il y a de lecteurs. Je ne peux pas dire aux lecteurs ce qu'il faut penser, ressentir pendant la lecture, et c'est ça la magie. Une histoire des abeilles est un roman, pas un manifeste politique. Je souhaite que les lecteurs décident de ce qu'ils veulent lire. Je souhaite que les lecteurs prennent ce livre comme une histoire, pas comme un avertissement. Cela dit, les lecteurs me demandent souvent ce qu'ils peuvent faire pour aider les abeilles, pour aider la planète, et cela me rend très heureuse. Si mon roman peut faire changer les choses... Il n'y a rien qui me rendrait plus heureuse. L’avenir me fait peur et je pense que nous devons agir rapidement. LFC : Aujourd’hui Une histoire des abeilles rencontre un succès fulgurant : traduit en 29 langues, numéro 1 sur la liste des best-sellers allemand pendant 14 semaines consécutives, lauréat du prix Bokhandlerprisen (Norwegian Booksellers Prize). Quels sont vos sentiments ? ML : Je suis vraiment contente que les gens aiment ce roman sur les abeilles, sur la nature des gens, sur les grands enjeux. LFC : Un grand merci Maja Lunde, on vous laisse avec plaisir le mot de la fin... ML : La ruche à abeilles est appelée Super Organisme, c'est un organisme en fait. Une seule abeille ne représente rien, elle a besoin des autres. Cette vérité s’applique sur les abeilles, sur les hommes, sur la planète. Tous les éléments de la nature ont besoin d'eux-mêmes. Tout est connecté à tout. Les hommes ont fait des choses étonnantes ensemble, pensez à la reconstruction de l'Europe après la seconde guerre mondiale. Nous sommes maintenant face à des changements climatiques importants, il faut réagir. Ensemble. 


ENTRETIEN EXCLUSIF 

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PRIX PULITZER ET PRIX EDGAR 2016


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VIET THANH NGUYEN PRIMÉ À PLUSIEURS REPRISES Entretien exclusif par Quentin Haessig et Christophe Mangelle

Un autre regard sur la Guerre du Vietnam, c'est l'enjeu de ce roman cruellement drôle qui place le lecteur dans la tête d'un agent secret au visage double. Une réflexion subtile sur les ambiguïtés de l'Histoire. Brillant. LFC : Bonjour Viet Thanh Nguyen et merci d’avoir accepté notre invitation. On se rencontre pour la sortie de votre livre Le sympathisant qui est disponible chez Belfond depuis le 17 août 2017. Ce livre nous a fasciné. Comment est né l’idée d’écrire un premier livre aussi dense ? C’est un défi plutôt audacieux. VTN : Je souhaitais écrire un roman complètement différent de ce qui avait pu être écris auparavant, de façon à ce que les lecteurs aient une vision plus compréhensible de la guerre du Vietnam. Cette guerre a été très importante pour moi et c’est une guerre qui a été cruciale pour les États-Unis. Pour le monde entier également, c’est pour cela que j’avais besoin d’écrire un roman ambitieux. Je voulais briser les préjugés à propos de cette guerre qui a été si populaire du fait de l’hégémonie américaine.

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LFC : Il y a déjà eu beaucoup d’ouvrages parlant de la guerre du Vietnam. Cela vous a-t-il fait peur ou au contraire, vous vous êtes dit que vous aviez une version plus personnelle à raconter ?


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VTN : J’ai lu la plupart des livres sur la guerre du Vietnam. Qu’ils soient français, vietnamiens ou américains… J’admire beaucoup tout ce qui a été fait. Mais je sentais qu’il y avait une autre histoire à raconter. L’histoire des vietnamiens par exemple, leur relation avec les français. Je souhaitais écrire un roman qui puisse contester les versions antérieures et qui puisse également s’inscrire dans l’histoire. LFC : Nous allons maintenant parler du livre. Nous sommes en avril 1975, Saigon est en plein chaos et à l’abri d’une villa de luxe, il y a un général de l’armée et un capitaine qui dressent une liste de ceux à qui ils vont délivrer le plus précieux des sésames : une place dans les derniers avions qui vont quitter la ville. Pouvezvous nous parler de ce capitaine qui est un agent double ? VTN : Le héros de ce roman, ou anti-héros, est un espion communiste, un capitaine au sein de l’armée du Vietnam. Son patron est le général, qui ne sait pas qu'il est un espion. La mission du capitaine est d’espionner le général dans son travail pour sauver le Vietnam. Je voulais que cette histoire soit avant tout divertissante, que l’on comprenne toutes les démarches politiques et historiques du coté américain et vietnamien. Et surtout parler d’une histoire vraie. À savoir qu’il y avait vraiment des soldats vietnamiens aux États-Unis après la guerre, qui voulaient se battre pour leur pays. Et ça, c’était une histoire excitante à raconter.  LFC : Justement, comment est né l’idée de ce personnage ? C’est à travers lui que le lecteur est guidé tout au long de l’histoire. 


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JE VOULAIS BRISER LES PRÉJUGÉS À PROPOS DE CETTE GUERRE. VTN : Tout d’abord, il faut savoir que les espions existaient vraiment au Vietnam à cette époque, certains d’entre eux sont d’ailleurs devenus très populaires. Un en particulier : Pham Xuan An. Il est allé aux États-Unis dans les années cinquante pour étudier dans un collège américain. Et lorsqu’il est rentré au pays, il était tellement doué dans son travail qu’il a été nommé général en chef. Je connaissais déjà cette histoire et lorsque j’ai décidé d’écrire ce livre, il est vrai qu’elle m’a beaucoup inspiré. Mais j’ai construit mon personnage différemment. Je voulais quelqu’un qui puisse s’imprégner de tous les conflits de l’histoire vietnamienne. Il serait communiste mais aimerait la culture capitaliste aussi. Il serait vietnamien mais comprendrait les américains. Et il serait moitié français, moitié vietnamien afin de faire le lien avec toute l’histoire colonialiste française. Et de cette manière, il serait sans cesse partager entre deux choses. L’Est et l’Ouest. Tout cela constituait un parfait sujet pour construire une histoire dramatique à l’intérieur de ce livre. LFC : À travers cet agent double, on en apprend beaucoup sur l’histoire américaine et sur cette guerre. Nous sommes entre confession, témoignage, reconstitution historique et oeuvre politique. La partie témoignage est très personnelle, quand on lit votre bio, on voit que vous avez dû fuir le pays avec toute votre famille après la chute de Saigon pour rejoindre les États-Unis. C’est pour cela que ce sujet vous tenait vraiment à coeur ?

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NOUS PARTAGEONS TOUS L’HUMANITÉ ET L’INHUMANITÉ EN MÊME TEMPS. VTN : Mon histoire personnelle n’est pas très intéressante. Assez ennuyeuse je dois dire. Contrairement à mon personnage, qui est alcoolique, macho, beau parleur, menteur et même un tueur. Mais moi je n’ai rien fait de tout ça ! Ce que je partage avec lui c’est une connexion émotionnelle. Lorsque j’ai grandi en tant que réfugié en Californie, je me sentais un peu comme un espion. Mes parents étaient vietnamiens mais moi je n’étais pas américain. J’espionnais un langage que je ne connaissais pas, j’espionnais des gens que je ne connaissais pas. Je ne suis jamais vraiment senti chez moi, jamais senti à ma place. J’ai donc pris tous ces sentiments et je les ai exagéré à travers mon personnage qui ne s’intègre jamais vraiment.    LFC : Vous êtes un auteur comblé : Prix Pulitzer 2016, Prix Edgar 2016 du Meilleur premier roman, Finaliste du Prix Faulkner… Les critiques sont avec vous, les lecteurs vous lisent, comment vivez-vous cette aventure littéraire et cette reconnaissance ?  VTN : Quand j’ai écrit ce livre, je voulais simplement écrire un bon roman. Jamais je n’aurais pensé gagner un jour le Prix Pulitzer. Ou même les autres prix. Tout cela est génial bien sûr. Mais j’étais en état de choc pendant plus de six mois, je n’ai pas pu écrire pendant un an à cause de ce changement de vie. J’étais sans cesse sollicité pour des interviews, des articles que je ne pouvais même pas profiter de tous ces prix. À ce moment-là, je sentais que la réalité s’éloignait de moi, ma vie devenait de plus en plus différente. Désormais, les gens me regardaient différemment à cause de ces prix. C’est quelque chose que vous devez prendre très au sérieux car avec ce livre, je voulais que les lecteurs comprennent mieux la guerre du Vietnam et heureusement, ça a fonctionné. Le Prix Pulitzer a poussé les gens à découvrir ce livre, et c’est vraiment quelque chose qui me rend heureux.

LFC : Une fois que le lecteur a terminé ce livre, qu’il le pose, que voulez-vous qu’il retienne de cette histoire ? VTN : Quand j’ai écrit ce livre, j’étais dans un état émotionnel très fort. Je ressentais beaucoup de choses, y compris du plaisir. Et je veux que le lecteur ressente la même chose. Qu'il soit aussi enjoué que moi en le lisant. Je souhaite également que le lecteur se rende compte que nous sommes parfois aussi humains qu’inhumains. Et cela s’applique aux politiques, aux idéologies… C’est faux de dire que nous sommes bons et que les ennemis sont mauvais. Nous partageons tous l’humanité et l’inhumanité en même temps. LFC : Le titre de votre livre Le sympathisant est assez ironique.  VTN : Oui. Le personnage de ce livre est à la fois sympathisant de par son talent, mais également sympathisant de la cause communiste. Ce sont les deux sens de ce titre. Et finalement, l’ironie qu’il découvre de façon douloureuse c’est la limite de sa sympathie. Il pense qu’en étant sympathique, il peut s’identifier aux autres, agir politiquement et changer le monde. Mais il y a un moment crucial à la fin du livre où il est obligé de se souvenir d’une scène, d’une atrocité dont il a été témoin. Il montre de la sympathie envers ceux qui ont commis ces atrocités et ne fait rien. C’est l’ironie de la sympathie. On ressent les choses mais on ne peut rien faire. Il est forcé de reconnaitre les limites de son talent à la fin du livre. 


ENTRETIEN EXCLUSIF

INGE SCHILPEROORD ROMAN COURONNÉ PAR LE BRONZE OWL

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NUMÉRO #2 | LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

QUE SE TRAME-T-IL DANS LA TÊTE D'UN PÉDOPHILE ? Entretien exclusif par Quentin Haessig et Christophe Mangelle

Psychologue judiciaire, Inge Schilperoord invite le lecteur dans les pensées dérangeantes d'un pédophile en lutte contre lui-même et ses pulsions choquantes. Un texte qui va semer le trouble chez les lecteurs. Un premier roman captivant. LFC : Bonjour Inge Schilperoord. Votre actualité en France, c’est la sortie du livre La tanche aux Éditions Belfond, en librairie dès le 17 août 2017. Vous participez chez nous à un évènement important qui est la rentrée littéraire, est-ce que c’est quelque chose qui vous parle ? IS : Oui bien sur et je suis très heureuse d’être publiée en France. J’aimerais que mon français soit meilleur pour pouvoir parler avec vous et pouvoir comprendre chaque mot de mon livre. Je suis également très heureuse d’être publiée chez les Éditions Belfond. LFC : Dans votre livre, vous parlez d’un personnage qui s'appelle Jonathan, on est dans sa tête tout au long du livre et ce personnage est quand même assez dérangeant, comment est-il né ? IS : Ce livre est né d’une expérience que j’ai eu en parallèle de mon activité d’écrivain. En effet,  

je suis psychologue médico-légal aux Pays-Bas. Cela signifie que je parle aux criminels. Tout du moins, ceux qui ont été condamnés. J’ai fait un jour une enquête sur une personne qui avait abusé d’un enfant. Avant de le rencontrer, j’ai eu accès à son dossier. Bien sûr, comme dans tous les dossiers de ce genre, c’était très choquant, j’étais très emphatique vis-à-vis de la victime et de sa famille. Et en discutant avec le criminel pendant plus de six semaines, qui était la durée de l’enquête, je me suis rendu compte que j’étais emphatique envers lui également. D’une certaine façon, il était victime malgré lui et il était en quelque sorte enfermé dans son esprit. C’est ça qu'il m’a donné l’idée d’écrire sur une personne qui luttait contre ce genre de problème. LFC : En tant que lecteur, c’est un livre qui nous a dérangé, cela a dû vous bousculer également. Vous nous rappelez que c'est un être humain, qu'il a fait des choses abominables, et qu'il essaie de lutter contre ça pour éviter de les reproduire. C'est ce qui est dérangeant dans votre livre. Que vouliez-vous nous dire ?


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IS : Tout d’abord, je ne voulais pas que le personnage de mon livre ressemble à l’identique au criminel avec qui j’avais parlé pendant cette enquête. Il devait être un personnage de fiction. J’ai écrit beaucoup d’histoires au cours des dernières années, et ce personnage à la base, n’était qu’une petite histoire qui s’est transformé en roman tellement il y en avait à raconter. J’ai travaillé dessus pendant des années. Je ne me suis jamais posée la question, pourquoi je voulais écrire cette histoire ou même savoir ce que le lecteur pourrait ressentir en lisant le livre. C’est simplement le sujet qui m’attirait et le fait de comprendre pourquoi un humain agit de la sorte. LFC : Justement, parlons de toute cette partie oppressante du livre, on a l’impression que vous cherchez à nous faire comprendre qu’il est important d’être plus dans l’empathie plutôt que le jugement. IS : Oui c’est vrai. Ce n’est pas ce que je recherchais, je ne pensais pas forcément à mes futurs lecteurs en écrivant. Mais maintenant que mon livre est sorti et que les lecteurs l’ont lu, ils comprennent mieux le coté humain du personnage, ils se sentent proches de lui, et tout cela est génial, car c’est le genre de choses que j’aime entendre de leur part. Ce livre est fait pour ouvrir l’esprit. LFC : Votre livre aborde un thème difficile, votre personnage est antipathique, et pourtant vous avez réussi un exercice incroyable, car votre écriture est de toute beauté, très stylisée, comment avez-vous travaillé tout cela ? IS : Tout d’abord, merci. J’ai travaillé très longtemps dessus. Je ne me suis pas rendu la tache facile. J’écris depuis que je suis toute petite, j’ai étudié pendant quatre ans dans une université aux Pays-Bas et j’ai toujours voulu devenir un écrivain.

Pendant ces quatre années, vous écrivez beaucoup et à la fin de ce cycle, vous devez écrire un livre, c’est un peu l’aboutissement. Et j’ai tout de suite été très perfectionniste au niveau des personnages. C’est quelque chose dont je me suis beaucoup servie lors de l’écriture de La tanche. Si vous ajoutez à cela, comme vous l’avez dit, le thème du livre qui est assez dur, vous devez faire très attention au sens des mots que vous employez. Vous devez bien distinguer les nuances psychologiques. LFC : Votre livre a été très bien reçu par la presse hollandaise, comment avez-vous vécu cette reconnaissance ? IS : J'étais très heureuse. Le livre est sorti il y a deux ans là-bas. J’ai encore du mal à réaliser ce qui m’arrive. Lorsque vous écrivez un livre, vous ne le faites pas forcément pour avoir du succès. Au tout début, je n’avais même pas d’éditeur. Vous devez travailler dur sans forcément savoir si un jour vous serez publiée. Et je ne savais pas si les gens allaient aimer le livre surtout avec le sujet que j’avais choisi. LFC : Est-ce que le fait d’avoir eu ce succès, ça vous met la pression pour la suite ou au contraire vous vous sentez confiante ? IS : Les deux en fait. Comme je l'ai dit avant, écrire, c’est ce que j’ai toujours voulu faire, et d’un coté, ce que j’ai réussi à faire est un aboutissement. Ça signifie qu’il y a une place pour moi dans le monde littéraire. J’ai tellement d’idées en tête, je n’ai vraiment pas envie de m’arrêter là !

Inge Schilperoord La tanche Belfond 224 pages 21€


ENTRETIEN EXCLUSIF

EMANUEL BERGMANN SI VOUS AVEZ AIMÉ LE FILM "LA VIE EST BELLE", CE ROMAN EST POUR VOUS !

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NUMÉRO #2 | LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

LA MAGIE DES MOTS Entretien exclusif par Quentin Haessig et Christophe Mangelle

Grand passionné de journalisme et de cinéma, Emanuel Bergmann offre un premier roman coloré, magique et foisonnant. Max et la grande illusion donne la parole à un gosse de dix ans, espiègle et rêveur et à un vieillard perdu. Un texte lumineux au cœur d'un univers rocambolesque. LFC : Bonjour Emanuel Bergmann, vous êtes de passage en France pour nous parler de votre livre Max et la grande illusion, disponible aux Éditions Belfond. Ce livre sort en pleine rentrée littéraire, connaissez-vous cet événement ? EB : C’est un honneur pour moi d’être en France. Je connais la rentrée littéraire et d’ailleurs je lis en ce moment un livre de Viet-Thanh Nguyen Le sympathisant qui vient tout juste de sortir en France, c’est un coup de coeur. J’aime également beaucoup la littérature française et surtout Albert Camus, que je lis en français. LFC : Nous allons maintenant parler de votre livre Max et la grande illusion, comment est né ce livre ? EB : J’ai divorcé de ma femme, il y a maintenant treize ans, ça a été une étape très difficile mais nous sommes en bon terme désormais. Je voulais écrire à propos de la séparation, du divorce. À l'époque, ma

femme était l’assistante d’un magicien, c’est pour cela que je connais si bien le monde de la magie. J’ai donc décidé d’utiliser ce décor pour mon histoire. J’ai été élevé et j’ai grandi en Allemagne, puis je suis parti aux USA à mes vingt ans. Le thème de l’immigration est très présent dans mon livre car j'ai été élevé entre deux parties du monde, deux cultures différentes. Je voulais combiner toutes ces idées et écrire à propos de quelqu’un qui était en marge de la société. LFC : Vous arrivez très bien à faire ressentir le malaise du divorce à travers votre personnage. EB : J’ai expérimenté le divorce deux fois. Une fois en tant qu’enfant, une fois en tant que parent. Je pense que tout le monde dans sa vie a expérimenté une rupture. Je souhaitais, à travers ce livre, explorer le thème de l’amour. L’explorer avec des angles différents. Comment la séparation des parents affecte l’enfant par exemple ? Je crois que dans la vie, nous devons expérimenter des


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situations difficiles à vivre pour pouvoir mieux se relever et profiter de la vie. LFC : On a beaucoup parlé de Max. Pouvezvous nous parler de l’autre personnage principal du livre : Moshe Goldenhirsch. EB : Moshe a une double personnalité. Il y a Moshe, le vieil homme, qui a quatre-vingt-huit ans et qui vit dans une maison de retraite. Mais il y a aussi Moshe qui est encore un enfant dans sa tête. Ce qui rend ce personnage attachant, c’est qu’il est contradictoire. Vous découvrirez dans le livre, comment Moshe est devenu l’homme qu’il est aujourd’hui. Moshe est le seul personnage à apparaître dans les deux histoires, celle qui se passe à Los Angeles et celle qui se passe en Europe. C’est lui qui fait la passerelle entre ces deux histoires. Ce personnage me ressemble dans le sens où comme moi il a immigré et a dû se reconstruire dans un pays qui n’était pas le sien. Il était le personnage parfait pour exprimer mes idées.

LFC : Ce livre nous fait beaucoup penser au film oscarisé de Roberto Benigni La vie est belle. EB : Merci pour ce compliment. Je n’ai vu ce film qu’une seule fois lors de sa sortie et je me souviens avoir été très touché. J’avoue ne pas m’être inspiré directement de ce film pour écrire mon livre. Je crois que j’ai plus été inspiré par le travail qu’à fait Benigni sur ce film. Tout comme l’avait fait Buster Keaton avant lui et comme d’autres grands comédiens par le passé. En Allemagne, certaines personnes ne comprenaient pas comment j’avais pu mettre de l’humour dans mon livre, comment se faisait-il qu’avec des situations aussi tragiques, je puisse utiliser l’humour. J’étais surpris d’entendre cela. L’humour est l’essence de la vie et je trouve que ça manque dans certains livres. L’un des principes de mon livre était que si ce n’est pas tragique, alors ça ne peut pas être marrant. J’ai voulu être aussi drôle dans ce livre que Benigni l’était dans ce film.

LFC : Votre livre parle de choses sérieuses, profondes et tristes et pourtant vous y amenez du rêve, de l’illusion… Vous proposez aux lecteurs de voir les choses autrement. EB : Les rêves sont très importants dans nos vies. Le monde d’aujourd’hui est dur mais les rêves, eux, sont doux. Sans les rêves, nous ne pourrions pas survivre à ce monde. La différence entre la réalité et les rêves était un thème qui m’était très cher. L’illusion et la magie sont des thèmes aussi bien pour les adultes que pour les enfants (l’auteur nous fait un tour de magie, le premier que son père lui montra lorsqu’il était jeune). Vous voyez, ce tour de magie m’épatera toujours. Que vous ayez trois ans ou cinquante ans, la magie opérera toujours.

Emanuel Bergmann Max et la grande illusion Belfond 352 pages 22,50€


ENTRETIEN EXCLUSIF

LEE CLAY JOHNSONÂ MUSIQUE COUNTRY, DROGUES DURES ET WHISKEY

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NUMÉRO #2 | LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

LA PAUVRETÉ DANS LA RÉGION MINIÈRE DES APPALACHES Entretien exclusif par Quentin Haessig

Personnages cabossés par la vie : junkies, piliers de comptoir ou encore marginaux font de ce roman noir un texte fracassant. Rencontre avec l'auteur d'un roman cru et tragique. LFC : Vous êtes-vous inspiré de la littérature française lors de votre jeunesse ?

LFC : Lee, merci de nous accorder cette interview. On se voit pour parler de votre premier roman Nitro Mountain qui sortira au mois d’août aux Éditions Fayard. Comment allez-vous ? Êtes-vous heureux d’être en France ? LCJ : Je me sens très bien. La chose qui est amusante c’est que lorsque vous êtes en jetlag, vous avez toujours l’impression d’être dans un rêve éveillé ! Plus sérieusement, c’est un véritable honneur d’être ici. Avoir une histoire traduite dans d’autres langues est un accomplissement pour un auteur. D’ailleurs, j’ai rencontré mon traducteur Nicolas la nuit dernière et nous avons donné une lecture un peu plus tôt aujourd’hui. C’était vraiment intéressant car il lisait une section en français, je lisais ensuite une section en anglais, c’était vraiment cool d’entendre la même histoire dans deux langues différentes. LCF : Vous comprenez le français ? LCJ : Non. Pas du tout. 

LCJ : Plusieurs auteurs ont permis d’étoffer mon écriture au fur et à mesure des années. Les auteurs français sont des auteurs incroyables mais je dirais que c’est plutôt des auteurs américains qui m’ont influencé : Mark Richard, Larry Brown, William Faulkner… pour ne citer qu’eux. Je me suis mis à écrire assez tard dans ma vie, je n’ai pas grandi dans une famille de lecteurs, je n’ai pas eu accès aux livres tout de suite. J’ai commencé à lire seulement quand j’avais la vingtaine lorsque j’étais au collège. LFC : C’est seulement votre premier roman, mais quand on vous lit, on a l’impression que c’est déjà votre dixième livre tellement la qualité du livre est excellente. C’est un livre que nous avons beaucoup aimé à la rédaction. Pouvez-vous nous parler de la genèse de ce premier projet ? LCJ : Je fais pas mal de choses dans ma vie. J’ai enseigné dans différents endroits, j’ai également été barman et j’écris bien sur. Ce sont des trois choses très différentes. Quand j’ai commencé à écrire ce livre, je n’avais pas une idée bien précise en tête. Lorsque j’ai une idée, très souvent elle est bonne, mais au fur et à mesure de l’écriture, je m’aperçois qu’elle est présente dans ma


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NUMÉRO #2 | LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

tête mais pas assez dans mon coeur. Et pour que je réussisse l’écriture d’un livre, il faut que le coeur passe avant tout. LFC : Vous écrivez avec votre coeur tout au long du processus d’écriture ? LCJ : Oui, vous devez toujours être sûr de ce que vous êtes en train de faire. Il faut toujours avoir un peu de place pour l’imaginaire dans votre histoire afin de laisser une marge de manœuvre à vos personnages. Si vous faites cela, vous pouvez parfois être surpris par leurs réactions. Si vous êtes surpris, alors il y a de grandes chances que le lecteur le sera aussi. LFC : La musique occupe une place importante également dans votre livre. Hasard ou influence de votre famille de musiciens ?

Lee Clay Johnson Nitro Mountain Fayard 300 pages 20,90€

heureusement, ça s’arrête là. Mais je m’amuse avec ça justement, c’est la magie d’être écrivain.

LCJ : C’était très important pour moi. La musique donne une raison d’exister à mes personnages. Ça leur donne quelque chose à faire le week-end. J’ai construit la musique de la même façon que je construis mes personnages. Mon enfance m’a beaucoup servi pour écrire ce livre et ça été une expérience fascinante d’écrire à propos de la musique, j’ai pu écrire des scènes musicales très techniques grâce à tout ce que je connaissais. Je me suis rendu que l’on peut capter un son uniquement en voyant la manière dont les gens réagissent.

LFC : C’est un roman très noir, mais vous avez décidé de mettre une dose d’humour.

LFC : Vos personnages sont très réalistes et charismatiques. Sont-ils inspirés de vraies personnes ? L'un d'eux vous ressemble-t-il ?

LFC : L’interview touche à sa fin. Pour finir, je voudrais que vous nous parliez de la couverture. La couverture française est différente de la couverture américaine. La française est très original et rappelle l’univers de Nicolas WindingRefn. Que pensez-vous de ces deux couvertures ?

LCJ : Mes personnages viennent de mes souvenirs d’enfance. C’est de là que tout a commencé. Ces personnages sont des compositions de plusieurs personnes et de plusieurs lieux. Il n’y a un personnage en particulier qui ressemble à mon cousin James par exemple. Tous mes personnages contiennent un peu de moi. Le piège serait de dire que Leon est celui qui me ressemble le plus, mais

LCJ : Plus c’est noir, plus il faut de l’humour, c’est indéniable. C’est comme ça que je vois les choses. Le mot noir est un terme intéressant. Il y a une différence entre un personnage noir et un livre noir. Le mot noir est utilisé aussi dans la musique. On dit parfois Dark music for dark times. Mais je pense que ce genre de musique peut parfois nous aider à sortir de l’impasse dans laquelle nous sommes.

LCJ : J’adore les deux. Elles sont différentes mais elles correspondent parfaitement à l’univers du livre. Ça attire l’attention et je suis vraiment reconnaissant de tous les gens qui ont travaillé sur ce livre.


N O T R E

P R E M I È R E

F O I S

A V E C

A M É L I E

N O T H O M B . . .

L'INTERVIEW Q U I

V A À   L ' E S S E N T I E L

JENN AA MM ÉL A IY E FINALLY REVEALS HER SECRET ROMANCE, P7

NOTHOMB

FRAPPE NOS CŒURS TOP 10 OUTFITS

DEPUIS 25 ANS AT THE RED CARPET, P16

L 'L EIN LT YR T E A T L IK EN S

LILY CORRIN BREAKS EXCLUSIF HER SILENCE, P21 P.85 À 88. L F C

M A G A Z I N E

# 2

S E P T E M B R E

2 0 1 7


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LFC Magazine #2

L'entretien exclusif Par Christophe Mangelle.

AMÉLIE NOTHOMB PAS DE RENTRÉE

EXPLORE LA JALOUSIE LITTÉRAIRE SANS

LFC : Vous publiez votre vingt-sixième roman, un par an, mais est-il vrai que vous en écrivez au moins quatre à l’année pour au final choisir le meilleur ?  AN : J'en écris en effet entre trois et quatre par an. Je ne sais pas si celui que je choisis est le meilleur. C'est en tout cas celui que je souhaite partager.

LFC : Frappe-toi le cœur, avant même de parler du roman, c’est l'un de vos titres qui cogne le plus. Il y en a d’autres, mais celui-ci est vraiment FORT. Que pensezvous de cette remarque ? AN : Vous me faites plaisir. LFC : Le thème principal de votre roman, c’est la jalousie. Vous dites que derrière la 

AMÉLIE NOTHOMB.

ENTRETIEN

EXCLUSIF AVEC LA

ROMANCIÈRE QUI

FASCINE SON

LECTORAT DEPUIS

TOUJOURS.


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LFC Magazine #2

MON RÊVE ? Amélie Nothomb

M'ENVOLER DANS

Pas de blabla, concise et

LE CIEL COMME

précise.

UN OISEAU jalousie, il y a l'Amour. Cela résonne avec l’idée que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Qu’en ditesvous ? AN : La jalousie est une maladie de l'amour. Proust affirme que la jalousie constitue 95% de l'amour. On peut ne pas être d'accord, mais cela mérite d'être entendu. LFC : La relation mère-fille de votre roman est stupéfiante. Comment avez-vous créé la psychologie de ces deux personnages féminins ? AN : J'ai écouté ces personnages dans mon cœur et j'ai entendu ce qu'ils avaient à dire. LFC : Votre roman offre la promesse d’une réponse dans les toutes dernières pages, connaissiez-vous la fin de ce roman avant de le rédiger ? AN : Bien sûr.

LFC : Ce roman est concis, un concentré de nerfs, la tension est forte. Vous vouliez mettre vos lecteurs sur les nerfs ? Les provoquer  ? Les marquer ? AN : Je voulais rester au plus près de ma propre émotion. LFC : Vous publiez un roman par an depuis plus de 25 ans, un lectorat d’une fidélité indéfectible, malgré tout ce succès, avez-vous encore un rêve fou à réaliser ? Si oui, lequel ? AN : M'envoler dans le ciel comme un oiseau. LFC : Un grand merci Amélie Nothomb, on vous laisse le mot de la fin… AN : Je vais aller boire une coupe de Champagne à votre santé !

trois raisons de lire... AMÉLIE NOTHOMB FRAPPE-TOI LE CŒUR ALBIN MICHEL 196 PAGES, 16,90€

01 02

03

Un bon cru. Qui l'eût cru ? Titre qui claque, roman qui tient ses promesses, le top !

La jalousie dans la relation mère-fille. Vos nerfs vont être mis à dure épreuve.

Un des meilleurs romans de la rentrée On en veut encore, vite à la rentrée prochaine !


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LFC Magazine #2

FRAPPE-TOI LE CŒUR

EST N°1 DES VENTES

DEPUIS SA SORTIE MERCI À AMÉLIE NOTHOMB ET LES ÉQUIPES D'ALBIN MICHEL - CONFIANCE ET BIENVEILLANCE -


LA LIBERTÉ ROMANESQUE QUAND LA RÉALITÉ ET LA FICTION NE FONT QU'UN.

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LFC Magazine #2

PHILIPPE JAENADA LES DIGRESSIONS PRECIOUS COMME GIRL ARME FATALE


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LFC Magazine #2

Interview Par Christophe Mangelle

PHILIPPE JAENADA DE LA RÉALITÉ À LA FICTION LFC : Bonjour Philippe Jaenada, votre nouveau roman La Serpe est née d’une conversation à la sortie d’école de votre fils avec un ami… Pouvez-vous nous raconter ? PJ : Elle est plutôt née de dizaines de conversations avec lui. Nous nous sommes, effectivement, rencontrés devant la maternelle où nos enfants ont débuté dans la vie. Assez rapidement, nous sommes devenus amis. Chaque fois que ma femme et

moi allions dîner chez la sienne et lui, il me disait : « Il faudrait que tu écrives un livre sur mon grand-père, il a eu une vie ahurissante, incroyablement romanesque, il a été millionnaire et clochard, il a sillonné l’Amérique du Sud, il a vécu en Algérie après l’indépendance, il s’est engagé dans de nombreux combats politiques, il a lutté toute sa vie contre l’injustice, et il a écrit un roman célèbre dans le monde entier, Le Salaire de la peur.

Libre comme l'air, drôle, bavard, l'écrivain qui fait de la digression son ADN littéraire, Philippe Jaenada nous fait la joie d'être présent pour ce numéro #2 de LFC Magazine dans un entretien-fleuve bourré de digression. Le bonheur.


Chaque fois, pendant dix ans, je répondais à mon ami que ce n'était pas pour moi cette histoire. Jusqu'au jour où il m'a dit que son grand-père a été accusé d'avoir massacré son père et sa tante à la serpe. Chaque fois, pendant dix ans, je lui répondais (comme je réponds

raconter une histoire qui existe déjà ou

à tous ceux qui, au bistrot du coin, m’expliquent que s’ils me

au contraire un handicap ?

racontent la jeunesse de la cousine de leur mère, je tiens mon prochain roman (un sujet en or) ou me jurent que si j’écris un livre

PJ : Pour moi, c’est un atout, pour plusieurs

sur la vie de leur tante, c’est le Goncourt assuré) que ce n’était pas

raisons. D’abord, parce que je n’ai, sans

pour moi, cette histoire. Les grandes aventures humaines, les

fausse modestie, aucune imagination – en

épopées sud-américaines, les luttes pour la liberté, ça ne me va

tout cas, quand j’invente des histoires, elles

pas, c’est trop vaste et lourd, important, profond – pour bien

me paraissent faibles, molles, sans chair,

m’exprimer, écrire ce que j’aime, j’ai besoin de petits dérapages ou

sans squelette, sans vie. Ensuite, parce que

décalages, d’anecdotes, de failles apparemment insignifiantes

je sens mieux le travail d’écrivain (je suis

dans lesquelles me glisser. (Accessoirement, je me disais qu’il

peut-être plus écrivain qu’auteur, on peut

avait l’air très fier de son grand-père mais qu’à mon avis, Le

sans doute dire ça comme ça). Le matériau

Salaire de la peur, que je n’avais pas lu, c’était un petit roman

de départ est là, à moi d’en faire quelque

médiocre dont Clouzot avait tiré un chef-d’œuvre au cinéma – ce

chose de lisible, de compréhensible, de

en quoi je me trompais, et pas qu’un peu.) Et puis un jour (je me

littéraire – d’émouvant, d’amusant, d’utile, de

demande encore comment il a pu ne pas mentionner cela pendant

tout ce qu’on veut. C’est toute la difficulté, et

toutes ces années, tous ces dîners ensemble), il m’a dit : « Au fait,

le plaisir. Des histoires, il y en a des millions.

je ne sais pas si je t’en ai parlé, mais il a été accusé d’avoir

(Pourquoi en inventer ?) Ce qui les rend plus

massacré son père et sa tante à la serpe, pour hériter de leur

ou moins intéressantes, plus ou moins

fortune. Il a tué la bonne, aussi. Il a été acquitté, mais encore

universelles, c’est la manière dont on les

aujourd’hui, beaucoup pensent qu’il est bien l’auteur de ce

raconte, c’est l’écriture – le style, la

carnage. » Là, j’ai entendu comme un petit « Cling ! » dans ma

construction, la narration, tout l’attirail du

tête.

romancier. (Si j’étais peintre, par exemple, je suis à peu près certain que je peindrais (à

LFC : Après Sulak et Pauline Dubuisson, vous vous intéressez

ma manière, particulière j’espère) des

de nouveau à un fait divers, Henri Girard. Est-ce un atout de

visages ou des paysages qui existent, plutôt

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Une enquête palpitante, comme si vous y étiez. Dans les moindres détails.

trois raisons 02 de lire... PHILIPPE JAENADA LA SERPE JULLIARD 648 PAGES, 23€

Un destin incroyable, la vie tumultueuse et atypique de l'auteur du Salaire de la peur La plume virevoltante de Philippe Jaenada, entre réalité documentée et digression fantaisiste. Très bon.

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LFC Magazine #2

PHILIPPE JAENADA :

LE MATÉRIAU DE DÉPART EST LÀ, À MOI D’EN FAIRE QUELQUE CHOSE DE LISIBLE, DE COMPRÉHENSIBLE, DE LITTÉRAIRE – D’ÉMOUVANT, D’AMUSANT, D’UTILE, DE TOUT CE QU’ON VEUT. C’EST TOUTE LA DIFFICULTÉ, ET LE PLAISIR. DES HISTOIRES, IL Y EN A DES MILLIONS. (POURQUOI EN INVENTER ?) CE QUI LES REND PLUS OU MOINS INTÉRESSANTES, PLUS OU MOINS UNIVERSELLES, C’EST LA MANIÈRE DONT ON LES RACONTE, C’EST L’ÉCRITURE – LE STYLE, LA CONSTRUCTION, LA NARRATION, TOUT L’ATTIRAIL DU ROMANCIER.


que des montagnes ou des femmes

beaucoup plus libre : je fais ce que je veux, ce n'est pas des

imaginaires – ou que de l’abstrait, bien

gamins qui vont venir m’en empêcher ou me faire la

sûr.) Enfin, ce qui est formidable avec les

leçon. On respecte papi, les mômes.) Pour revenir à votre

faits divers, c’est qu’on dispose d’une

remarque, je pense qu’un exemple exprime à peu près

matière première unique, rare : les

correctement ce qui a changé depuis que je n’écris plus sur

dossiers d’enquête et d’instruction, des

moi (mes sept premiers romans – même si ce n’était pas de

milliers de pages. Flics et magistrats

l’autobiographie, même pas de l’autofiction), en quoi la vie

interrogent tout le monde, les proches du

des autres m’aide à mieux faire passer, l’air de rien, ce que

suspect, sa famille, ses amis, ses vagues

je ressens. Pour écrire, j’ai besoin de prendre du recul, une

connaissances, ceux qui l’ont connu

sorte de détachement (qui dédramatise), sinon je n’y arrive

enfant, ceux qui l’ont vu la veille du crime.

pas, ou mal. (Dans mes trois derniers romans, ce sont les

Et lui, évidemment. L’ensemble dresse de

digressions qui me concernent qui le permettent – je ne

lui un portrait très complet, à

peux pas, bien entendu, jouer avec la dérision face aux

d’innombrables facettes, qu’il faut

corps de trois innocents fracassés à coups de serpe.) Je

reconstituer – une sorte de Rubik’s Cube

n’ai, du coup, jamais réussi à parler réellement de mon fils

géant. On ne peut avoir connaissance de

dans mes livres. Car il m’est impossible de prendre un

toutes ces informations au sujet de

centimètre de recul par rapport à lui (c’est mon petit, quand

personne d’autre. Je pense que je connais

même), je m’englue dans le mièvre, dans le neuneu. Or, au

mieux Henri Girard, le personnage

cours de mes recherches autour d’Henri Girard, dit Georges

principal de mon livre, que ma mère.

Arnaud, j’ai découvert, notamment à travers une correspondance fournie qui a été conservée dans le dossier

Ayant basculé du côté des vioques, je me suis senti beaucoup plus libre LFC : Dans vos trois derniers romans, vos personnages sont réels. Au lieu de brider votre liberté de ton, au contraire, on a l’impression qu’il vous

d’instruction, et que personne n’avait lue depuis 1943, l’amour fort, bouleversant, qui l’unissait à son père. Pour moi, c’était la porte d’entrée parfaite. J’ai pu évoquer mon fils, discrètement, ici et là, en contrepoint, en écho. Disposant de leur exemple poignant, de ces déclarations d’amour paternel et filial sans retenue, je n’ai pas eu besoin d’en faire des tonnes sur lui, mon fils, Ernest, de céder au pathos, j’ai pu le montrer, à côté d’eux, dans des situations un peu ridicules, risibles, frappé par la poisse – comme papa.

libère complètement dans l’écriture, qu’à travers eux, vous pouvez exprimer des propos que vous n’auriez jamais exprimé ailleurs. Que pensez-vous de cette remarque ? PJ : Eh bien je pense qu’elle est tout à fait juste. (A propos de l’écriture, cela dit, autre chose est entré en jeu : à partir de 50 ans (c’est bêtement symbolique, mais les symboles servent à ça), je me suis senti, ayant basculé du côté des vioques,

Pour écrire, j’ai besoin de prendre du recul, une sorte de détachement (qui dédramatise), sinon je n’y arrive pas, ou mal.


94

LFC Magazine #2

Le diable se trouve dans les détails, rien n'est plus vrai.

LFC : Vous avez une exigence du

LFC : Vous emportez le lecteur dans votre tourbillon de pensées

PJ : Parce que « le diable se trouve

et dans un contexte très documenté. Quelles sont vos sources

dans les détails », rien n’est plus vrai.

pour l’écriture de ce roman très riche en détails ?

Le diable ou son ennemi, d’ailleurs.

détail dans vos nombreux romans. Pourquoi est-ce si important dans votre démarche d’écriture ?

Dans cette affaire, ce qui m’a permis PJ : Les mêmes que pour La Petite femelle, par exemple. Les articles

d’innocenter (dans mon esprit, au

de journaux de l’époque (c’est l’un des grands et nombreux

moins) Henri Girard, ce sont des

avantages d’Internet, un clic, 5 ou 10 euros, et on a le lendemain

choses presque microscopiques, ou

matin, dans sa boîte aux lettres, le France Dimanche du 12 avril 1951

apparemment insignifiantes (au point

ou le Petit Parisien du 27 octobre 1941 – je pense d’ailleurs que cette

qu’elles ont échappé à la plupart de

possibilité, cette facilité, est l’une des explications de la grande

ceux qui ont lu le dossier à l’époque) :

vogue, vague, des « histoires vraies », des biographies, des récits de

quelques gouttes de rosée, des toiles

faits divers, qui affluent en ce moment dans les librairies), deux ou

d’araignées, un foulard qui ne se

trois livres plus ou moins récents (en particulier une biographie très

trouvait pas où il aurait dû se trouver…

complète, Georges Arnaud, Vie d’un rebelle, de Roger Martin, et un ouvrage sur l’affaire proprement dite, Le Triple Crime du château

LFC : Philippe Jaenada, on vous

d’Escoire, de Guy Penaud), le compte-rendu sténographique du

remercie vivement, on vous laisse le

procès, publié en 1946 par Albin Michel (lui aussi trouvé en seize

mot de la fin…

secondes sur le net), mais aussi les archives : celles de l’avocat Maurice Garçon, dont son fils a fait don à sa mort aux Archives

PJ : Oh, de rien. Le mot de la fin ?

nationales (11 000 dossiers de clients, 11 000 affaires, dont celle

Bonne lecture m’sieurs dames

d’Henri Girard), et surtout les dossiers d’instruction et de procédure,

(j’espère), et enchaînez, s’il vous plaît,

conservés aux Archives départementales de la Dordogne.

sur celle du Salaire de la peur.

SÉLÉCTION

2017

LE PRIX GONCOURT LA RÉDACTION Y CROIT !


LE PARDON ÉRIC-EMMANUEL SCHMITT

95

LFC Magazine #2

ET SON AMBIGUÏTÉ...


96

LFC Magazine #2

Interview par Christophe Mangelle

L'OBSESSION DU PARDON LFC : Avec ce livre La vengeance du pardon, vous proposez quatre histoires. À chaque sortie, vous variez les plaisirs en proposant un objet littéraire nouveau et différent. Aimez-vous surprendre ? EES : Je dois détester tout ce qui ressemble au confort et à la routine. J’aime le risque. Pour concentrer mes forces, sans doute ai-je besoin d’avoir peur, de cultiver la sensation de la

première fois... Si j’enchaînais roman après roman, j’aurais l’illusion de savoir, et le sentiment de me répéter. Changer de genre, passer d’un roman à un conte, d’un conte à des nouvelles, de nouvelles à une pièce, d’une pièce à un film, d’un film à un essai, me donne au contraire l’impression de renaître. Et puis, sincèrement, je ne décide rien. Les sujets s’emparent de moi et ordonnent : ils me commandent d’être romancier, nouvelliste, dramaturge… J’obéis.

Pardonner ou pas ? Une question qui nous taraude tous l'esprit. Éric-Emmanuel Schmitt, de l'académie Goncourt ne nous propose pas une, mais quatre histoires dans son nouveau recueil de nouvelles "La vengeance du pardon" (Albin Michel). Une belle occasion pour nous de parler avec lui de sa rentrée culturelle.


LFC : Vous dites aimer avoir le sentiment de

LFC : Dans la nouvelle Les sœurs Barbarin, vous

la première fois, est-ce pour cela que vous

placez une histoire sombre dans un cadre

remettez votre titre en jeu à chaque sortie de

idyllique. Ce sont des jumelles, elles sont la fierté

roman ?

du village, des parents, elles ne font qu’une. Et un jour, on introduit la différence dans leur vie en leur

EES : Exactement ! Je ne fais pas une carrière,

offrant des cadeaux d’anniversaire différents. Leur

j’accomplis une aventure littéraire. C’est fou

relation glisse... L’aînée devient une victime, sa

d’écrire et de vivre de sa plume, c’est un cadeau

sœur vire au bourreau. Plus l’aînée pardonne, plus

que les lecteurs m’ont offert dès mon premier

elle attise la haine de sa cadette. Dans cette

texte. Même si le succès accompagne souvent

histoire, c’est extrêmement difficile de ne pas

mes livres, je ne l’attends pas, je ne le considère

céder à la spirale de la haine ?

surtout pas comme acquis, mais j’essaie de le décrocher par surprise, en me renouvelant.

EES : Mystères de la conscience ! L’une des sœurs est enchantée d’avoir une jumelle, l’autre furieuse. L’aînée

LFC : Le thème du pardon est au cœur des

considère qu’on lui a fait un cadeau, la cadette estime

quatre nouvelles. Vous explorez les

qu’on l’a spoliée, qu’on lui a volé son unicité, qu’on la

ambiguïtés du pardon. Comment ce livre

condamne à l’ombre, à la seconde place… Elle déteste

s’est-il imposé à vous ?

sa sœur, ne supporte pas sa tendresse et va tout faire pour la supprimer… Nous avons tous observé cela

EES : Comme une obsession… Le même

dans nos familles : une rivalité qui n’existe que d’un

phénomène se produit à chaque livre : les choses

côté ! L’aînée aime et pardonne au nom de son

ne me paraissent pas claires et je prends la

affection tandis que la cadette enrage d’être

plume pour fouiller cette confusion. Notre

pardonnée et poursuit la surenchère dans le mal. La

Je ne fais pas une carrière, j'accomplis une aventure littéraire

jalousie et l’envie structurent ses jours… Quoiqu’il arrive, elle est malheureuse. Cela va mener les deux sœurs très loin… LFC : Mademoiselle Butterfly : dans le contexte d’un pari stupide, pour épater ses amis, un jeune homme va draguer la fille du village durant ses

civilisation valorise le pardon — ce qui me

vacances. Et en tête à tête avec elle, il est

semble globalement bon — mais, si elle en

bouleversé, ému. Par rapport au groupe, il

souligne les difficultés, elle n’en montre pas

redevient le cynique dragueur. Elle tombe

toujours les ambiguïtés. Souvent, on pardonne

enceinte… Des années plus tard, il se retrouve en

par nécessité davantage que par bienveillance

face d’elle, bouleversé de nouveau. Elle l’a attendu

— après une guerre, après l’apartheid en Afrique

pendant des années comme dans l’opéra de

du Sud, afin que la situation devienne enfin

Giacomo Puccini, Madame Butterfly. Elle lui

vivable. Parfois, certains pardonnent par

accorde son pardon… sauf que lui est encore là

égoïsme plutôt que par altruisme, pour se faire

par accident. Le timing n’est jamais bon pour eux

plaisir, pour s’admirer dans le miroir ! D’autres

deux ?

fois, le pardon humilie ceux qui le reçoivent ; certains pardons peuvent représenter un coup cruel qu’on inflige au pardonné.

97

LFC Magazine #2


98

LFC Magazine #2

ERIC-EMMANUEL SCHMITT

PARFOIS, CERTAINS PARDONNENT PAR ÉGOÏSME PLUTÔT QUE PAR ALTRUISME, POUR SE FAIRE PLAISIR, POUR S’ADMIRER DANS LE MIROIR !

EES : L’orgueil contrarie l’amour chez cet homme. Il

C’est le cas d’Élise. Traumatisée par la mort de sa fille,

n’accepte pas l’idée d’être tombé amoureux de cette

elle va en prison voir régulièrement son assassin —

femme-là, belle mais un peu simple, paysanne alors

qu’elle hait, naturellement — et passe des heures avec

qu’il est citadin, pauvre alors qu’il court après la

lui. Cela choque tout le monde, ses sœurs, ses proches,

fortune, bref une femme qui ne peut pas être reçue ou

elle-même et aussi… l’assassin ! Cependant, elle

appréciée dans son milieu actuel et futur. Quoiqu’il

persiste. Que cherche-t-elle ? Elle n’en a qu’un vague

soit amoureux au fond, il ne « consent » pas à l’amour.

pressentiment. Elle veut comprendre, bien sûr. Elle veut

Quand les aléas du destin vont le remettre en face

également que, lui, comprenne ce qu’il a fait. En vérité,

d’elle, il va encore se défiler… Il faudra un événement

elle tente de faire rentrer dans l’humain ce monstre

tout à fait tragique pour que, enfin il comprenne… La

inhumain qui n’éprouve aucun remords. Si elle y arrivait,

rédemption se trouve à la fin de l’histoire.

il souffrirait sans doute… Enfin… C’est là que j’analyse de manière aiguë les ambiguïtés du pardon,

LFC : Dans la nouvelle La vengeance du pardon

La vengeance du pardon.

qui porte le titre du livre, vous parlez d’une femme qui va visiter l’assassin de sa fille. Ce personnage

LFC : Dans la dernière nouvelle Dessine-moi un

provoque l’incompréhension du lecteur, elle-

avion, Daphné, huit ans, parle à un vieux monsieur,

même ne sait pas toujours pourquoi elle agit ainsi.

son voisin. Elle lui demande de lui lire Le petit

Que vouliez-vous nous dire ?

Prince. Au fur et à mesure de leur rencontre, il prend conscience d’un crime qu’il a commis. Comment vit-

EES : Ne vous est-il pas arrivé de faire quelque chose

on avec un mal qu’on a fait sans s’en rendre

sans savoir exactement pourquoi vous les faisiez ?

compte ? Doit-on être réduit à un seul de ses actes ?


EES : Tel est le sens du pardon : ne pas réduire le fauteur à sa faute. Ne pas restreindre un être humain à une de ses actions. Pardonner, c’est dire à quelqu’un : tu vaux plus que la saloperie que tu as commise un jour, je te considère comme un être humain complexe, capable du pire et du meilleur, je ne t’enferme pas dans ton

Je peux pardonner le mal qu’on me fait mais je doute de pouvoir pardonner le mal qu’on fait aux miens.

erreur. Tu as le droit de vivre. Ici, une petite fille va donner une grande leçon à un vieillard solitaire. Et l’on touche alors un autre problème : elle le pardonne, mais lui, se pardonne-t-il ? Se pardonne-t-on à soi le mal qu’on a fait ? LFC : Qu’avez-vous appris sur vous-même en travaillant sur le pardon ? EES : Qu’il est aussi dur de pardonner que d’être pardonné ! Être pardonné, c’est vivre sous le regard de sa faute, et sous le regard de quelqu’un qui prouve sa grandeur d’âme. Être pardonné vous rend, au fond, doublement misérable… Mais surtout, je me demande si je serais capable de pardonner un crime grave, un acte qui attenterait à la vie mes proches. Je peux pardonner le mal qu’on me fait mais je doute de pouvoir pardonner le mal qu’on fait aux miens. Durant mon chemin, j’ai pardonné de petites choses, des bêtises, des fautes, des mensonges, des trahisons, des vols, mais jamais je n’ai eu l’occasion — fort heureusement — d’affronter un meurtre ou un attentat. Or, comme j’ai l’amour entier, fort, puissant, je crains que, dans son élan, mon amour ne pardonne pas à ceux qui toucheraient aux miens. L’émotion pourrait l’emporter sur la raison.

Il est aussi dur de pardonner que d'être pardonné. 99

LFC Magazine #2

LE SAVIEZ-VOUS ? Dès le 2 novembre, vous pourrez vous procurer en librairie l'édition collector "Les musiciens" qui réunit les textes que l'auteur a consacrés à son rapport baux musiciens classiques... Avec une préface inédite de l'auteur. (Le livre de poche).


ERIC-EMMANUEL SCHMITT

D’AUTRES FOIS, LE PARDON HUMILIE CEUX QUI LE REÇOIVENT ; CERTAINS PARDONS PEUVENT REPRÉSENTER UN COUP CRUEL QU’ON INFLIGE AU PARDONNÉ

LFC : Merci pour l’entretien, dernière question, au-delà des livres, quelle est votre actualité théâtrale ? EES : J’ai adapté en français une pièce américaine qui reçut un grand succès à Broadway, Confidences, de Joe Di Pietro, que jouent depuis le 1er septembre Marie-Christine Barrault, Alain Doutey et d’autres excellents acteurs au Théâtre Rive Gauche. Et dans ce même théâtre, à 19h, se poursuit Le Chien, spectacle tiré d’un de mes textes, un des succès d’Avignon 2016 et 2017, qui a déjà dépassé les 120 représentations. Rires dans Confidences, émotions dans Le Chien. Du théâtre comme je l’aime…

trois, raisons de lire...

1

LA VENGEANCE DU PARDON ERIC-EMMANUEL SCHMITT ALBIN MICHEL 336 PAGES, 21,50€

100

LFC Magazine #2

Quatre histoires au lieu d'une. Toutes réussies.

2

Le pardon disséqué dans tous ses aspects. Un auteur au top de sa démarche littéraire. 

3


N O T R E D E U X I È M E

F O I S

A V E C K E N

F O L L E T T . . .

L'INTERVIEW S O N

101

R E T O U R

M O N D I A L

E N

L I B R A I R I E

JENNA M KA EN Y FINALLY REVEALS HER SECRET ROMANCE, P7

FOLLETT LE

PILIER DES

TOP 10 OUTFITS MEILLEURES VENTES

AT THE RED CARPET, P16

DE LIVRES

SUCCESS STORY

LFC Magazine #2

L 'L EIN LT YR T E A T L IK EN S

LILY CORRIN BREAKS EXCLUSIF HER SILENCE, P21 P.101 À 104. L F C

M A G A Z I N E

# 2

S E P T E M B R E

2 0 1 7


102

LFC Magazine #2

KEN FOLLETT

Entretien exclusif Par Christophe Mangelle et Quentin Haessig.

L'ÉCRIVAIN LE PLUS KEN FOLLETT REVIENT...

POPULAIRE DU MONDE

JUIN 2017, HÔTEL DE

LUXE PARISIEN DANS

LFC : Bonjour Ken Follett, merci d’avoir accepté notre invitation. On profite de votre passage en France pour parler de votre nouveau livre « Une colonne de feu » disponible le 14 septembre 2017 chez Robert Laffont. Vous nous proposer une nouvelle fois un livre de neuf cent pages ! KF : (rires) C’est vrai. Le fait d’écrire des livres aussi

volumineux me permet de parler de la vie complète de mes personnages. Je peux parler de leur enfance, de leur adolescence, de l’âge adulte, de leurs enfants… Et je suis très heureux d’avoir fait ce choix car ça plaît aux lecteurs. LFC : On a lu « Les piliers de la terre », qui a été adapté à l'écran, « Un monde sans fin », aujourd’hui vous placez ce

UN

QUARTIER CHIC, ENTRE

RTL ET GÉRARD

COLLARD DE LA GRIFFE

NOIRE, LFC MAGAZINE A

EU LA CHANCE DE LE

RENCONTRER POUR LA

DEUXIÈME FOIS POUR

PARLER DE SON

NOUVEAU ROMAN


103

LFC Magazine #2

LE SAVIEZ-VOUS ? À l'occasion des 10 ans de la parution d'Un monde sans fin, vous pourrez à partir du 2 novembre vous procurer en librairie la suite des Piliers de la terre dans une superbe édition collector (Le livre de poche).

Ken Follett est sur les réseaux sociaux.

Rejoignez-le !

livre également dans la ville de Kingsbridge. KF : J’aime utiliser cette ville et je crois que les lecteurs apprécient aussi. « Une colonne de feu » commence à Kingsbridge mais je vous emmène également à Paris, en Espagne, à Genève… Kingsbridge est devenu le symbole de l’Angleterre. À travers mes livres, vous l’avez vu évoluer du douzième au seizième siècle, elle s’est développée en même temps que l’Angleterre. Le fait de placer mon récit dans cette ville permet aux lecteurs de pouvoir se repérer. Ils peuvent observer les changements des différents bâtiments, des monuments… LFC : Vous avez également été sur une île en Ecosse pour visiter une prison… KF : Oui. La reine d’Écosse, qui était française, a été emprisonnée sur cette île au milieu d’un lac. Il est impossible de s’échapper mais elle a quand même réussi alors qu’elle était surveillée par plus de cinquante gardes. Je voulais absolument raconter cette histoire et je devais aller là-bas pour que ça paraisse le plus réaliste possible.

trois raisons de lire... KEN FOLLETT UNE COLONNE DE FEU ROBERT LAFFONT 928 PAGES, 24,50€

LFC : Dans ce livre, vous proposez une histoire très précise, pleine de détails, cela a dû vous demander beaucoup de recherches ? KF : Oui beaucoup. J’ai lu environ deux cent cinquante livres d’histoire mais ce que j’aime le plus c’est aller dans les pays dont je parle dans le livre afin que mon récit se rapproche le plus possible de la réalité. Par exemple, j’ai eu la chance de visiter Paris avec un ami qui connaissait très bien. Il m’a montré des petites rues complètement désertes, où vous ne trouvez pas de touristes. La rue de la Serpente sur la Rive Gauche m’a beaucoup marqué. LFC : Vous faites d’ailleurs vérifier votre texte par une douzaine d’historiens une fois terminé, puis vous le réécrivez.

01

02

03

Un des meilleurs romans de la rentrée Titre qui claque, roman qui tient ses promesses, le top !

La jalousie dans la relation mère-fille. Vos nerfs vont être mis à dure épreuve.

Un des meilleurs romans de la rentrée On en veut encore, vite à la rentrée prochaine !


104

LFC Magazine #2

Ken Follett

Les romans de Kingsbridge

(Les Piliers de la terre et Un

monde sans fin) se sont

vendus à 38 millions

d'exemplaires dans le monde

KF : Oui car si je ne suis pas certain de quelque chose que j’écris, par exemple des détails de l’époque, les historiens pourront toujours me corriger. Cela me donne la liberté d’imaginer des choses. Et une fois que le livre a été corrigé, je peux dire aux lecteurs que c’est une histoire vraie. Les lecteurs adorent apprendre des choses en lisant. Cependant, il est important de ne pas leur donner trop d’informations en même temps. LFC : Voulez-vous en quelque sorte réconcilier les lecteurs avec l’histoire ? KF : Beaucoup de lecteurs me disent qu’ils ont été traumatisés par l’histoire lorsqu'ils étaient à l’école. Ils trouvaient ça ennuyant. Mais quand ils lisent mes livres, ils trouvent ça intéressant. De plus, lorsqu’ils apprennent quelque chose dans mes livres, ils le répètent à leurs proches, c’est un fabuleux bouche à oreille. LFC : Revenons sur votre roman. Le point de départ de ce livre, c’est l’accès au trône d’Elizabeth I, pouvezvous nous parler de cette femme  ? 

permis à l’Angleterre de résister à l’invasion espagnole pendant plus de vingt ans, jusqu’en 1588. LFC : Pouvez-vous nous donner trois raisons pour lesquelles les lecteurs devraient continuer de vous lire  ? KF : Tout d’abord, j’espère que les lecteurs se disent que s’ils ont commencé à lire mes livres, ils ne peuvent pas s’arrêter maintenant. Ce serait dommage. La deuxième, c’est qu’une fois qu’ils ont fini de lire le livre, ils doivent appeler leurs amis en leur disant de lire absolument le dernier Ken Follett. Et la troisième, c’est que les lecteurs vont apprendre et s’amuser à lire ce livre. LFC : Vos livres sont des grands succès, adaptation à l'écran et même en jeux vidéos ! KF : Oui « Les piliers de la terre » va être un jeu vidéo. Ce qui m’étonne, c’est que quand j’ai écrit ce livre avec l’assistance de quelques historiens et éditeurs, c’était beaucoup de personnes sur un projet, mais là, avec le jeu vidéo, ils sont plus de cinquante personnes à travailler sur ce jeu et ils sont tous très jeunes ! C’est une aventure incroyable, je suis heureux de suivre tout cela.

BEAUCOUP DE LECTEURS

ME DISENT QU’ILS ONT ÉTÉ

TRAUMATISÉS PAR

KF : C’était une femme très spéciale. Une reine dans un monde très masculin. Beaucoup d’hommes sont tombés amoureux d’elle, elle avait énormément de charme. Elle avait également un coté provocatrice, elle a menacé de se marier avec un prince catholique et tout le monde la croyait. Elle n’a épousé personne mais pendant des années, elle a flirté avec un prince français, un prince espagnol, et même à cinquante ans, elle continuait à jouer de son charme. Elle avait énormément d’influence et de pouvoir, ce qui a

L’HISTOIRE LORSQU'ILS

ÉTAIENT À L’ÉCOLE. ILS

TROUVAIENT ÇA ENNUYANT.

MAIS QUAND ILS LISENT

MES LIVRES, ILS TROUVENT

ÇA INTÉRESSANT.


FACEBOOK

105

LFC Magazine #2

SURFER SUR LE WEB AVEC JOANN SFAR

ET SES LIMITES...


106

LFC Magazine #2

Interview par Christophe Mangelle LE CHIEN

LE PIÈGE DU VIRTUEL LFC : Bonjour Joann Sfar, vous avez fait le choix d’appeler ce roman Vous connaissez peut-être en lien avec cette phrase qu’on lit tous les jours sur Facebook, que vouliez-vous dire ? JS : C'est un piège du réel. Une phrase qui nous passe devant le nez à chaque fois qu'on allume Facebook. Et c'est une culpabilisation supplémentaire pour mon héros car c'est lui qui

choisit d'appuyer sur le bouton "vous connaissez peut-être" de Facebook. C'est lui qui se fiche tout seul dans ce piège qui consiste à parler avec une inconnue. Bien entendu ça soulève la question de l'illusion de libre-arbitre qu'on nous donne. Tout entier, mon roman parle des options qu'on nous donne, pour lutter contre la solitude, contre le monde prosaïque. C'est un livre sur la recherche d'autre chose. Le moment où rien ne marche. je

Joann Sfar, célèbre dessinateur, réalisateur et scénariste des films "Le Chat du rabbin" ou "Gainsbourg, vie héroïque" (pour ne citer que ces films-là), c'est en qualité de romancier qu'on le reçoit dans nos colonnes pour parler de son nouveau roman, inspiré d'une mésaventure amoureuse personnelle, le jour où il tombe amoureux d'une fille sur Facebook. Sauf que bon...bref. Euh si... Merci à elle, Joann Sfar arrive avec un roman absolument génial ! Entretien.


traque ces phrases laides qui ne veulent rien

science fiction, dans le sens où il se déroule dans un

dire: "y a pas de souci". "vous connaissez peut

monde que je n'aurais pu imaginer lorsque j'étais

etre", c'est pareil. Ce sont des mots qui disent

enfant.

l'absence de communication, des mots qui ne font pas de bien. C'est un livre au sujet du

LFC : Pour quelles raisons avez-vous souhaité

moment où il n'y a plus d'âme nulle part. On

aborder la solitude que les citadins ressentent

rencontre des inconnues pour du sexe, mais ça

dans les grandes villes ?

ne nous nourrit pas. On prend un chien mais il veut tuer les chats. On s'amourache de la photo

JS : C'est plus que de la solitude, c'est du vide. J'ai

d'une personne qui se dérobe. C'est banal, tout

souhaité faire un roman sur ce sujet car c'est sur ce

ça, mais à mes yeux c'est ce qui nous amène à

vide que prospèrent les tartuffes qui nous

ne plus aimer nos existences. C'est un roman au

embrigadent. Bien entendu en filigrane le livre tout

sujet des moments où l'on ne parvient pas à se

entier parle de la foi, de la croyance, de la possibilité

résoudre au fait qu'il n'existe rien d'autre que la

de se laisser enfermer dans une folie qui confine au

vie.

fanatisme. Ça parle de l'aliénation, du moment où ça semble plus important de parler sur internet à une

LFC : Le narrateur rencontre Lili sur

personne qu'on n'a jamais vue plutôt que d'accorder

Facebook, à cause de ou grâce à cette

aux personnes du vrai monde l'attention qu'elles

fameuse phrase jusqu’au jour où il se

méritent. Ce que je raconte au moment où je décris à

retrouve chez les flics. D’un clic anodin, tout

quel point les rencontres sexuelles de cette période

peut basculer ?

sont moches, pas les filles, pas moi, mais elles et moi ensemble qui n'avions rien à faire dans le même lit et

Comment se fait-on embrigader ? Comment

Tout entier, mon roman parle des options qu'on nous donne, pour lutter contre la solitude, contre le monde prosaïque. peut-on être assez bête pour se faire avoir ? Qu'est ce qui nous motive lorsqu'on croit à un mensonge ? Est-ce qu'on le fait exprès ? Est-ce que c'est une preuve de bêtise, lorsqu'on choisit

qui nous rencontrons par hasard. C'est de la tristesse pure et de l'absurde. Et derrière la photo d'internet, la promesse que quelque chose d'autre existe ailleurs. C'est ce que disait Socrate avec son monde lunaire et son idéalisme. Bien entendu c'est un mirage. Et dans le livre, le vrai monde peut redevenir beau dès l'instant que le héros abandonne son culte pour les images et les écrans. Bien entendu, lorsqu'un dessinateur consacre tout un livre au danger des images, c'est une vraie remise en question. Qui va bien au delà de la rencontre sur Facebook.

de croire la personne qui vous promet monts et merveilles ? Bien entendu, j'utilise ces

LFC : L’imaginaire est bloqué par Facebook et le

évènements, la rencontre sur Facebook et le

réel est figé à cause de cette histoire de chien, le

chien qui veut tuer les chats. J'utilise tout ça

narrateur va être obsédé six mois. Et l’auteur du

pour parler de ce que nous sommes au

livre, comment allait-il pendant l’’écriture de ce

quotidien en ce moment : des consciences

roman ?

manipulables. Nuit et jour, des écrans nous vendent des choix, des vies, des options. On

JS : Très bien ! Les événements que je raconte sont

finit par disparaître derrière tout ça, on finit par

déprimants au possible, ou ridicules, ou vraiment

détester nos propres vies. C'est un roman de

douloureux. Mais dès l'instant que j'en fais le récit, ça


108

LFC Magazine #2

JOANN SFAR NE CROYEZ PAS À L'INTERACTIVITÉ, AUX FAUX ÉCHANGES ET AU FAUX INFINI QUE PROPOSE INTERNET. CHOISISSEZ DE VRAIES OEUVRES À LA PLACE. UN LIVRE, UNE PIÈCE DE THÉÂTRE OU UN FILM OFFRENT UNE VISION COHÉRENTE DU MONDE ET VOUS SOIGNENT. INTERNET VOUS NOIE ET VOUS FAIT CROIRE BIEN VITE QUE VOTRE VIE EST INSIGNIFIANTE. CHOISISSEZ VOTRE POISON.

devient à mes yeux un matériau de réflexion et de

pathétique je ne vais pas améliorer les choses par souci

récit. Lorsque j'écris, je ris beaucoup. Je ne sais pas

esthétique. J'adore voir dans quel état un homme est

écrire dans la douleur. Le moment de l'écriture, c'est

capable de se mettre. je crois qu'il ne faut pas reculer

cette chance de donner une forme et un sens à des

face au spectacle de la laideur, ou des erreurs d'un

événements qui avaient tout de l'absurde. C'est

personnage. Je crois qu'il y a une réelle force à montrer

comme lorsqu'on fait la cuisine. C'est un moment ou

un personnage tel qu'il est. C'est une façon, aussi, de

l'on prépare les choses pour les partager avec le

faire confiance à la délicatesse de son lecteur.

lecteur. Je vois la livraison d'un livre comme un banquet. Soudain la misère individuelle du

LFC : Un grand merci pour l’entretien, on vous laisse

protagoniste devient un sujet collectif d'étude, de

le mot de la fin…

distraction et peut être parfois de pensée. JS : Ne croyez pas à l'interactivité, aux faux échanges et LFC : L’humour désespéré nous a fait sourire,

au faux infini que propose internet. Choisissez de vraies

vous ne vous épargnez pas !

oeuvres à la place. Un livre, une pièce de théâtre ou un film offrent une vision cohérente du monde et vous

JS : Je suis dessinateur. J'observe. Je n'essaie ni

soignent. Internet vous noie et vous fait croire bien vite

d'être méchant ni sympathique. Je tente de décrire ce

que votre vie est insignifiante. Choisissez votre poison.

que j'ai vu, ce dont je me souviens. Dès que j'écris, ça devient un personnage, je le regarde faire et s'il est

trois, raisons de lire...

1

VOUS CONNAISSEZ PEUT-ÊTRE JOANN SFAR ALBIN MICHEL 272 PAGES, 18,50€

Une analyse brillante sur l'influence du virtuel sur le réel.

3

2

Un roman drôle, féroce, tendre et ludique.

Solitude, sexe, croyance, la foi, le web, amour, l'auteur balance et on jubile !


EN PARTENARIAT AVEC

NOIR LFC MAGAZINE SEPTEMBRE 2017

NUMÉRO 2

ROMAIN SLOCOMBE ELENA PIACENTINI ENTRETIENS EXCLUSIFS + Les nouveaux talents : Koethi Zah, Ross Armstrong et Elly Griffiths.


NUMÉRO DEUX SEPTEMBRE 2017

AU MENU 111

ROMAIN SLOCOMBE Première sélection Prix Interallié 2017 Entretien exclusif sur 6 pages. Passionnant.

117

ELENA PIACENTINI Prix Transfuge 2017 du polar français. Entretien exclusif.

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KOETHI ZAH Nouveau talent. Une plume redoutable.

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ROSS ARMSTRONG Nouveau talent. Beau gosse et bon thriller sous vos yeux.

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ELLY GRIFFITHS Nouveau talent. Un thriller d'atmosphère.

Dans un bon roman policier rien n'est perdu, il n'y a pas de phrase ni de mot qui ne soient pas significatifs.                                                         PAUL ASTER PAGE 110


PAR CHRISTOPHE MANGELLE

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#POLAR LITTERAIRE

Une deuxième sélection sera présentée le 25 octobre et la remise du prix est prévue le 8 novembre.

ROMAIN SLOCOMBE PREMIÈRE SÉLECTION PRIX INTERALLIÉ 2017 L'année dernière, nous avions soutenu l'arrivée en librairie de l'un des pires salauds mais aussi le meilleur des enquêteurs. Les lecteurs découvrent avec "L'affaire Léon Sadorski" un polar inspiré de faits historiques, le pire de l'âme humaine lors de l'Occupation. La critique est unanime, le livre est bien accueilli. Un an plus tard, fin août 2017, Léon Sadorski est de retour dans "L'étoile jaune de l'inspecteur Sadorski", le moment parfait pour en parler avec Romain Slocombe. Un entretien-fleuve passionnant. C'est parti !

L'étoile jaune de l'inspecteur Sadorski de Romain Slocombe La bête noire 592 pages, 21,50 €

LFC : Bonjour Romain Slocombe, après le succès de « L’Affaire Léon Sadorski » vous publiez « L’étoile jaune de l’inspecteur Sardoski ». Dites-nous pour quelles raisons vous vouliez écrire sur le Paris de l’Occupation, au point de nous proposer un second tome ? RS :  Je suis né à Paris en 1953, c’est une ville que je connais extrêmement bien et sur laquelle j’ai relativement peu écrit avant de 


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JE VOULAIS SURTOUT DÉCRIRE CE PARIS DE L’OCCUPATION D’UNE MANIÈRE TOTALEMENT RÉALISTE, ET M’AFFRANCHIR DES CLICHÉS QUI CIRCULENT DEPUIS LA GRANDE VADROUILLE JUSQU’AU DERNIER MÉTRO, PAR EXEMPLE… ROMAIN SLOCOMBE commencer cette série de romans avec pour personnage principal un policier français. Mes parents, qui ont vécu la guerre de façon très romanesque (ils se sont mariés en août 1940 près de Limoges après que ma mère ait franchi la ligne de démarcation en train sans laissezpasser, grâce à la générosité d’un jeune officier allemand ; et ensuite ils ont cherché refuge en Amérique, avant que mon père ne s’engage dans les forces françaises de l’armée US et participe à la libération de la Tchécoslovaquie), étaient absents de Paris sous l’Occupation. J’ai voulu m’y rendre à leur place, retrouver l’atmosphère et les faits, et combler un manque qui me chagrinait en tant que lecteur : celui des Boches et des collabos dans les romans de la série Maigret écrits durant cette époque. Je voulais surtout décrire ce Paris de l’Occupation d’une manière totalement réaliste, et m’affranchir des clichés qui circulent depuis La Grande Vadrouille jusqu’au Dernier Métro, par exemple… Cette période qu’on croit si bien connaître est en fait très mal connue. Quand on veut la décrire de façon réaliste, en se basant sur les sources de l’époque, comme je le fais, on est parti pour un certain nombre de surprises. J’ai donc encore plein de choses à dire sur le sujet… LFC : Votre personnage devient récurrent. Il a des idées controversées. À quel moment 

saviez-vous que ce personnage ne serait pas le héros d’un seul roman ? RS : Léon Sadorski faisait déjà une courte apparition vers la fin "le Monsieur le Commandant", un roman que j’ai publié en 2011. Depuis, j’ai appris pas mal de chose sur le personnage qui lui a servi de modèle, l’inspecteur principal adjoint Louis Sadosky, né en 1899 et qui a été condamné aux travaux forcés après la Libération puis amnistié au début des années 1950. Il dirigeait le « Rayon juif » au sein de la 3e section des Renseignements Généraux, chargé d’enquêter sur les étrangers et Juifs non terroristes. L’inspecteur Sadosky est responsable de dizaines d’exécutions de Juifs comme otages au Mont Valérien. J’avais donc envie de faire de son « double » Léon Sadorski un personnage à part entière, et les éditions Robert Laffont me demmandaient précisément un personnage « antipathique », comme celui de Monsieur le Commandant, pour leur collection « La Bête noire ». Je me suis très bien entendu avec Glenn Tavennec qui dirige cette collection, et nous sommes partis sur un projet d’au moins trois livres avec Sadorski pour héros – ou plutôt anti-héros.  LFC : Vous dites qu’on apprend plus de choses sur cette période-là en se plaçant du point de vue d’un salaud. C'est-à-dire ? C’est que le salaud, à plus forte raison s’il est 


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LE LECTEUR SUIT LÉON SADORSKI, À LA FOIS FASCINÉ ET ÉCŒURÉ. ON SE DEMANDE OÙ IL VA NOUS CONDUIRE, ET MÊME SI ON SE DOUTE QUE CE SERA VERS DE NOUVELLES HORREURS, ON NE PEUT PAS LÂCHER LE LIVRE, ON VEUT SAVOIR… ROMAIN SLOCOMBE

policier, est au courant de tout. Il en sait plus que les victimes, et plus que ses commanditaires (les hommes politiques, et les grands chefs de l’administration) qui lui ont ordonné de faire le sale boulot mais ne s’en occuperaient pas eux-mêmes. Il œuvre à un échelon intermédiaire. Il est présent quand ses hommes « mettent les mains dans le cambouis », volent, torturent… Il possède son petit pouvoir de fonctionnaire fasciste, il peut terroriser à la fois ses subordonnés et les Juifs qu’il interpelle sur la voie publique. Le lecteur le suit, à la fois fasciné et écœuré. On se demande où il va nous conduire, et même si on se doute que ce sera vers de nouvelles horreurs, on ne peut pas lâcher le livre, on veut savoir… En plus, il est capable d’initiative, et c’est un homme assez intelligent, quoique presque entièrement dénué de scrupules. Il devient peu à peu un meurtrier, corrompu par cette société française sous les ordres de Vichy, où les plus monstrueux égoïsmes sont rappelés à la surface… Sadorski est un personnage assez complexe, il est parfois capable d’élans humanitaires, en plus il est catholique et a du mal à concilier sa foi et ses actes. On le voit prier, aller se confesser auprès

d’un prêtre pour recevoir l’absolution. D’autre part, il est obsédé sexuel et un des fils conducteurs de la série est son obsession pour la lycéenne juive Julie Odwak, dont il a fait interner la mère afin d’avoir les coudées franches… LFC : Vous nous parlez de la grande rafle du Vél d'Hiv, exigée par les nazis et mise en œuvre par la police française. Une période sombre de l’histoire... RS : La rafle en question est un événement monstrueux, inouï, qui a eu lieu en plein Paris et a débuté en pleine nuit, à l’aube du 16 juillet 1942, organisé par la préfecture de police et qui a mobilisé environ 9 000 fonctionnaires français. Pour la première fois, on s’attaquait massivement à une population totalement démunie et prise par surprise : femmes, enfants, vieillards, malades, etc. On a même arrêté des morts ! La plupart des hommes juifs se cachaient, persuadés que leurs familles ne risquaient rien. La police et l’administration françaises se sont conduites avec une sauvagerie inouïe. Et, quand quelquefois des flics charitables laissaient aux familles juives l’occasion de s’échapper, c’était la 


PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTOPHE MANGELLE

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IL FAUT RELIRE "AU BON BEURRE" DE JEAN DUTOURD (1952) POUR SE FAIRE UNE IDÉE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE SOUS L’OCCUPATION.

concierge qui verrouillait la porte cochère en ricanant ! De toute façon, comment aller bien loin, marqué par son étoile jaune sur la poitrine, quand la police et les volontaires du PPF dressent des barrages partout dans l’arrondissement ? La vérité est que les Juifs étrangers ont servi de monnaie d’échange, Laval s’en est servi pour alléger la pression des Allemands sur le gouvernement de Vichy. La France pétainiste, son armée et son administration étaient gangrénées par une xénophobie délirante et un antisémitisme nourri par la presse « antiyoutre » des années 1930. Les Juifs étaient les boucs émissaires idéaux, tout est devenu leur faute, la défaite, le marché noir, etc. C’était – comme en Allemagne nazie – la victime traitée de coupable par le véritable criminel. Il faut relire "Au bon beurre" de Jean Dutourd (1952) pour se faire une idée de la société française sous l’Occupation. Je me suis évidemment basé sur une documentation très étendue pour reconstituer cette rafle ainsi que la situation à l’intérieur du Vél’ d’Hiv. J’ai lu beaucoup de récits de première main, écrits par des survivants, qui étaient souvent enfants à l’époque. Et Les Guichets du Louvre, de Roger Boussinot, à lire absolument. Michel Mitrani a tiré un très beau film de ce récit véridique d’un étudiant français non-juif qui se rend à l’intérieur du quartier bouclé par la police, avec l’espoir de sauver quelques Juifs de la nasse et les faire passer sur la rive gauche…   LFC : Vous suivez également le quotidien d’une militante communiste et de son groupe... RS : Ayant été militant moi-même, vers 1979-80, d’une organisation maoïste qui se prenait naïvement pour


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JE SOUHAITE FAIRE COMPRENDRE QUE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE EST FONDAMENTALEMENT LA MÊME, EN 1942 OU EN 2017. CE SONT LES CIRCONSTANCES QUI TIRENT DE L’HOMME SOIT LE PIRE, SOIT LE MEILLEUR. MAIS LES EXÉCUTANTS DES PLUS MONSTRUEUSES POLITIQUES SONT TOUJOURS LÀ, PRÊTS À SERVIR. ROMAIN SLOCOMBE les « nouveaux partisans », j’éprouve une profonde empathie pour ces militants et militantes de base, déboussolés par le pacte germano-soviétique d’août 1939, et qui se sont lancés dès qu’ils ont pu, en 1941, dans la lutte armée et les attentats « terroristes », tels que la police et la presse les appelaient. Cette résistance clandestine et pauvre (contrairement aux gaullistes – qui d’ailleurs avaient pour consigne d’attendre la « libération nationale » pour se servir d’armes –, les communistes ne bénéficiaient pas de parachutages de matériel et devaient souvent se contenter des pistolets usagés dont les gens se débarrassaient en les jetant dans les égouts) menée par de très jeunes gens encadrés par des vétérans de la guerre d’Espagne, a fourni les premiers contingents de martyrs. Mais ces détachements étaient également victimes de l’espionnite qui sévissait à Moscou, et des dérives criminelles du stalinisme. J’ai donc voulu parler aussi des règlements de compte au sein du PCF clandestin. Quoiqu’il en soit, j’ai travaillé surtout à l’aide d’autobiographies de femmes résistantes, communistes pour la plupart.

Elles donnent une vision honnête et passionnante de la vie quotidienne de ces dévouées « agents de liaison » qui couraient elles aussi des risques énormes. LFC : Votre roman est bluffant, extrêmement bien documenté, précis. Comment avez-vous travaillé ce second volet ? Je suis parti de deux faits divers réels : l’explosion d’une bombe au bar-tabac Chez Moreau, aujourd’hui L’Annexe, en face du palais de Justice ; et la découverte d’une femme assassinée dans les bois en région parisienne. Ces deux affaires sont bien documentées aux Archives de la préfecture de police, et j’ai travaillé à partir des document réels, interrogatoires, procès-verbaux, photographies, etc. Mon travail de romancier a été de trouver un moyen de lier ces deux enquêtes (dont le seul point commun dans la réalité est que les attentats étaient commandités par la résistance communiste, mais avec des exécutants différents) et de lancer mon personnage de Léon Sadorski sur ces affaires. Tout en tenant compte de la chronologie de cet été 1942, avec la mise en place de la Shoah en France, dont l'exécution


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JE COMPTE MENER MON PERSONNAGE DE LÉON SADORSKI JUSQU’À LA FIN DE L’OCCUPATION, ET À L’ÉPURATION… MAIS TOUJOURS EN ME BASANT SUR LES FAITS, SANS CONCESSION AUCUNE. IL Y AURA DONC ENCORE AU MOINS TROIS ROMANS DANS CETTE SÉRIE. ROMAIN SLOCOMBE est confiée à une police nationale soucieuse de ses prérogatives et volontaire pour obéir, souvent avec zèle, aux injonctions allemandes… Certains personnages sont authentiques, j’ai à peine modifié leurs noms. D’autres sont totalement fictifs, mais représentent des types réels de cette société à cette époque (la résistante, la secrétaire collabo à RadioParis, la famille juive, etc.). LFC : Avec ces deux romans, vous aidez à comprendre le passé en proposant aux lecteurs une réflexion. Que pensez-vous de cette remarque ? RS : Je souhaite faire comprendre que la société française est fondamentalement la même, en 1942 ou en 2017. Ce sont les circonstances qui tirent de l’homme soit le pire, soit le meilleur. Mais les exécutants des plus monstrueuses politiques sont toujours là, prêts à servir. En 1945, on a épuré un tout petit peu, mais les fonctionnaires, les administrateurs, les policiers, étaient grosso modo les mêmes individus en 1936, 1942 ou pendant les années 1950… On ne va pas renvoyer tout le monde, et les remplacer par des gens qu’il faudrait du reste former. Les fonctionnaires obéissent aux ordres. Si ces Français avaient fait moins de zèle, n’avaient pas contribué à alimenter les chambres à gaz, ce n'est 

pas ¾ des Juifs en France (ils étaient 320 000 au début de la guerre) qui auraient survécu, mais beaucoup plus ! Le bilan des victimes est effroyable, et on arrive d’ailleurs à des pourcentages beaucoup plus élevés si on ne prend en compte que les Juifs étrangers. Et plus de 11 000 enfants partis de France sur des convois de fourgons à bestiaux mis en place par la SNCF aux ordres des SS pour finir directement gazés à Auschwitz, c’est quand même la pire des abominations. LFC : Un grand merci Romain Slocombe, on vous laisse le mot de la fin… RS : J’ajouterai seulement que je compte mener mon personnage de Léon Sadorski jusqu’à la fin de l’Occupation, et à l’épuration… Mais toujours en me basant sur les faits, sans concession aucune. Il y aura donc encore au moins trois romans dans cette série.  


ant à

PAR CHRISTOPHE MANGELLE

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#INTERVIEW

ELENA PIACENTINI PRIX TRANSFUGE DU MEILLEUR POLAR FRANÇAIS

Comme de longs échos de Elena Piacentini Fleuve Noir 288 pages, 19,90 €

Auteur et scénariste, Elena Piacentini vit à Lillie, comme les héros de ses livres. Leoni, le commandant de police à la section homicide de la PJ, qu’elle a créé en 2008, a été finaliste des sélections du prix des lecteurs Quai du polar/20 minutes et du grand prix de littérature policière pour l’une de ses aventures ("Des forêts et des âmes", "Au-delà du raisonnable", 2014 ; Pocket, 2017). Inspiré d’un fait divers, "Comme de longs échos" met en selle une nouvelle héroïne : Mathilde Sénéchal à la DIPJ de Lille. Heureuse lauréate du Prix Transfuge du meilleur polar français 2017, Elena Piacentini nous fait l'amitié de nous parler de son roman que vous ne lâcherez pas ! LFC : Bonjour Elena Piacentini, dans votre roman « Comme de longs échos », vous mettez en scène une nouvelle héroïne, Mathilde Sénéchal. Pourriez-vous nous présenter ce personnage ?


L'INFO BONUS PAGE 118

MICHEL BUSSI SERA NOTRE INVITÉ DANS LFC#3.

MICHEL BUSSI VOUS RECOMMANDE "COMME DE LONGS ÉCHOS" D'ELENA PIACENTINI UNE ÉCRITURE CISELÉE POUR UNE LECTURE EN APNÉE. À LIRE D'URGENCE ! EP : Le capitaine Mathilde Sénéchal a 38 ans, grande, cheveux bruns presque ras, à la limite de la maigreur, regard gris ardoise, elle est aussi rude et cassante que son allure et sa réputation le laissent supposer. Tout au moins en apparence. En réalité, sous ses dehors austères et une cuirasse qu'elle croit à toute épreuve, elle cache une sensibilité qui apparaît au fil de l'histoire et notamment au travers du personnage d'Adèle, sa petite voisine. Enfant, Mathilde a été victime d'un traumatisme crânien dont on suppose qu'il est à l'origine de son étrange rapport aux odeurs : son odorat est décuplé et elle souffre d'une grave phobie de la menthe. Mathilde "sent" littéralement le monde qui l'entoure et capte des signaux très fins, ce qui est paradoxal, car dans l'exercice de son métier, elle ne se fie qu'à la logique. Toutes ces ambivalences en font un personnage que j'ai adoré animer parce qu'elle est en permanence tiraillée entre ses impressions, son feeling et sa volonté de conserver la maîtrise et de suivre des processus rationnels. Or dans cette enquête, c'est l'irrationnel et l'imprévu qui vont s'inviter. LFC : Comment est née cette fiction ?

Elle est née de la découverte d'un fait divers complètement dingue, dont les mécanismes m'ont évoqué l'atmosphère des nouvelles de Poe. Mon imagination s'est aussitôt mise de la partie. Les "Et si..." ont commencé à tourner en boucle dans ma tête et c'est ainsi que la fiction a donné de l'écho au réel. Il a suffi d'infléchir certains éléments pour donner de nouvelles

CETTE HISTOIRE EST NÉE DE LA DÉCOUVERTE D'UN FAIT DIVERS COMPLÈTEMENT DINGUE. directions à l'histoire initiale et un retentissement différent. J'aime travailler le réel : même quand le romanesque remanie le cours des événements, il reste cette dimension "ça s'est produit" qui rend le récit crédible et d'autant plus effrayant. C'est aussi pour cela que j'ai passé du temps à la DIPJ, pour coller au plus près de l'ambiance de l'enquête et en suivre le déroulé "caméra à l'épaule". LFC : Quand on vous lit, on vit les émotions, le lecteur est aux premières loges de l’âme humaine. Qu’en pensezvous ? EP : Merci ! Cela veut dire que mon objectif est atteint. Quand je me mets à écrire sur un personnage, je me glisse dans sa peau et je vois la scène au travers de ses yeux et par le filtre de ses ressentis. Il m'arrive même de mimer ses gestes pour parvenir à mieux les décrire. À la maison, quand mon mari ou mes filles me voient faire des "têtes bizarres" en écrivant, c'est que je vis ce que vit mon personnage. Vient ensuite le travail  sur les mots, la musique et les images, une très longue et très fastidieuse étape qui comporte une multitude d'allersretours.  Je triture les phrases dans tous les sens jusqu'à ce que le texte restitue


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LES PERSONNAGES FONT L'HISTOIRE, S'ILS NE SONT PAS INCARNÉS, SI L'ON NE SENT PAS BATTRE LEUR CŒUR, COMMENT POURRAIT-ON ADHÉRER À CE QUI LEUR ARRIVE ? ELENA PIACENTINI exactement ce que j'ai à l'esprit et que je souhaite faire partager à mes lecteurs. Les personnages font l'histoire, s'ils ne sont pas incarnés, si l'on ne sent pas battre leur cœur, comment pourrait-on adhérer à ce qui leur arrive ? LFC : Votre titre de roman « Comme de longs échos » est emprunté au sonnet des « Correspondances » de Baudelaire. Expliquez-nous ce choix ! EP : J'éprouve une immense admiration pour Charles Baudelaire et son talent pour sublimer la réalité, y compris la plus sordide ou la plus repoussante, comme par exemple dans "Une charogne". Le roman et l'enquête sont traversés de correspondances dans le temps et les situations. Mathilde, elle, établit des correspondances par la clé d'entrée de l'odorat ce qui laisse la part belles aux synesthésies. Et puis, il y a les passages Lui/Elle qui baignent dans une atmosphère romantique très baudelairienne. Entendre ici "romantique" au sens littéral du terme, primauté des émotions, spleen, amour idéalisé, charnel, violent et surtout impossible. Il est beaucoup question d'amour, sous toutes ses formes, dans ce roman.

LFC : Vous venez de recevoir le Prix Transfuge du meilleur polar français. Quelles sont vos impressions ? EP : C'est un grand bonheur de voir son texte récompensé et j'espère que cela donnera envie aux lectrices et lecteurs qui ne connaissent pas mon univers de le découvrir. Quand un journaliste ou un prix met en lumière les éléments qui sont au cœur de votre travail, vous vous dites que

J'ÉPROUVE UNE IMMENSE ADMIRATION POUR CHARLES BAUDELAIRE ET SON TALENT POUR SUBLIMER LA RÉALITÉ, Y COMPRIS LA PLUS SORDIDE OU LA PLUS REPOUSSANTE, COMME PAR EXEMPLE DANS "UNE CHAROGNE".


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toutes ces heures de tricotage et de détricotage n'ont pas été vaines. Et le fait que ce prix soit décerné par un magazine littéraire exigeant dans ses choix lui donne beaucoup de valeur à mes yeux et cela m'encourage à continuer dans cette voie, sans céder à la facilité. C'est aussi une reconnaissance que je partage avec Valérie Miguel-Kraak pour la qualité et la finesse de son accompagnement éditorial. Qu'elle en soit ici remerciée. LFC : Un grand merci Elena Piacentini, on vous laisse le mot de la fin… EP : Merci à vous. Je vais laisser le mot de la fin à Adèle, la petite voisine de Mathilde qui est le rayon de soleil de cette histoire et qui réapparaîtra dans la suite de "Comme de longs échos". C'est d'ailleurs un extrait du roman en cours d'écriture."Il suffit d’être dans la bonne énergie et de fermer les yeux en veillant à ne pas exercer de pression trop forte sur les paupières, sans quoi de petites taches multicolores se forment sur la rétine et, alors, l’image est polluée, la pellicule gâchée. À la condition de respecter cette consigne toute bête, dans le noir, tout pousse." Dans le noir, tout pousse. Je suis à 100% d'accord avec elle !

LE FAIT QUE CE PRIX SOIT DÉCERNÉ PAR UN MAGAZINE LITTÉRAIRE EXIGEANT DANS SES CHOIX LUI DONNE BEAUCOUP DE VALEUR À MES YEUX. PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTOPHE MANGELLE

NOTRE AVIS

Le polar de la rentrée pour la rédaction. Mea culpa, nous découvrons Elena Piacentini avec ce roman. Ce n'est pas trop tôt, diront certains, à qui nous répondrons, il n'est jamais trop tard ! Alors si vous êtes comme nous, laissez-vous tenter par le talent de cette nouvelle voix féminine du polar français : intrigue parfaite, construction d'une précision absolue, du talent... Un bouquin qui n'attend plus que vous. Comme de longs échos de Elena Piacentini, Fleuve Noir, 288 pages, 19,90 €


PAR CHRISTOPHE MANGELLE

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#NEWTALENT

KOETHI ZAH UNE PLUME REDOUTABLE Ancienne juriste dans le domaine du divertissement et des médias, Koethi Zan frappe très fort avec ce nouveau bouquin "À jamais tu obéiras". Ce texte nous a agrippé immédiatement et nous a emporté dans un pageturner dynamique. Souvenez-vous, la romancière s'était fait remarquer avec le succès international de son premier roman, "La Liste de nos interdits".

À jamais tu obéiras de Koethi San Fleuve Noir 408 pages, 19,90 € CHRONIQUE HUMOUR NOIR

Le pitch : Jeune et jolie, l'héroïne se fait kidnapper sur un parking. Si elle avait été moche ? Peut-être pas. Oubliez notre digression, elle est donc dans de sales draps, aux mains prises par un ravisseur pas ravissant et sa femme encore moins charmante doté du prénom affreux d'un célèbre magasin alimentaire bien de chez nous : Cora. Les deux femmes : notre fameuse Cora ultra flippante et la victime, celle qui est top canon, vont devenir au fil des pages un reflet de haine et de fascination. Quel dénouement réserve Koethi Zah à son lecteur après l'avoir conduit dans tout ce barouf haletant ? 


PAR CHRISTOPHE MANGELLE

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#NEWTALENT

ROSS ARMSTRONG BEAU GOSSE ET BON THRILLER JUSTE SOUS VOS YEUX... Ross Armstrong est acteur, écrivain et beau gosse. Eh bien sûr, il ne vient pas nous rendre visite pour la promotion. Pourtant Londres-Paris, c'est à deux pas. Trop beau trop snob ? Vous comprenez qu'on aime l'humour, alors on poursuit, "Sous ses yeux", on a kiffé, l'éditeur le classe entre "Fenêtre sur Cour" et "La Fille du train", pourquoi pas... Décollez vos yeux de cette belle photo, et plongez-vous dans le livre, vous y découvriez l'aperçu du pitch à venir...

Sous ses yeux, Ross Armstrong Cherche Midi 408 pages, 22 € CHRONIQUE HUMOUR NOIR

Le pitch : Lily est passionnée de ornithologie, une des sciences les plus pratiquées par les amateurs. Ornithologie, c'est aimer les oiseaux, et puis de fil en aiguille, Lily se sent pousser des ailes (Ahahah) avec ses jumelles, d'un oiseau qu'elle observe, sans transition légitime elle se met à matter chez les voisins. Faut pas se gêner ! Bref, jusqu'au jour où elle apprend le décès de Jean. Tout ça la turlupine, nous lecteurs aussi, on est au taquet, on veut voir, savoir, comprendre... Tout ça vire à l'obsession, elle enquête... Et c'est comme ça qu'elle et nous - lecteur lambda bêta - on tombe dans le piège, à pieds joints, les ailes coupées. Sans même savoir si on aura le dernier mot de tout ça. La seule chose qu'on peut vous dire, c'est que le piège littéraire vaut le coup, alors faites-vous prendre ! C'est sous vos yeux !


PAR CHRISTOPHE MANGELLE

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#NEWTALENT

ELLY GRIFFITHS UN THRILLER D'ATMOSPHÈRE Diplômée en littérature anglaise et ancienne éditrice, Elly Griffiths vit aujourd'hui près de Brighton avec son mari archéologue et leurs deux enfants. Souvenez-vous, elle a publié "Les Disparues du marais" un premier roman policier. Aujourd'hui, on vous parle du second : "Le secret des orphelins".

Le secret des orphelins, Elly Griffiths Presses de la cité 320 pages, 21 € CHRONIQUE HUMOUR NOIR

Le pitch est soft, âme sensible c'est pour vous, uniquement pour vous. Alors l'histoire commence par un squelette d'enfant décapité qui est retrouvé sous la porte d'une vieille bâtisse victorienne à Norwich, (et puis un chat aussi, on peut choquer ceux qui n'aiment pas les enfants, pas jaloux !). Ça donne envie, les vieilles bâtisses victoriennes, tout le monde ne peut pas se le permettre, enfin ! Bref, le choc passé (vomissement, nausée, cauchemars...), on reprend le bouquin car on se pose des tas de questions auxquels l'archéologue Ruth Galloway (célibataire et enceinte) va tenter de répondre avec son acolyte l'inspecteur Nelson. C'est un thriller d'atmosphère, on flippe, on sursaute, on se renverse sa tasse de thé sur les genoux, c'est efficace, et une fois fini, on attend le prochain avec des belles images en tête pour s'endormir, celles que les âmes sensibles arrivent facilement à chasser de leur ciboulot horrifié.


LA MÉTAMORPHOSE CAPILLAIRE LE POINT DE VUE DE SOPHIE FONTANEL

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LFC Magazine #2

ET LA LITTÉRATURE


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LFC Magazine #2

Interview par Christophe Mangelle

BELLE AU NATUREL ÇA NE TIENT QU'À UN CHEVEU... LFC : Bonjour Sophie Fontanel, dans ce roman vous parlez de vos racines blanches. Est-ce bien sérieux comme point de départ de roman ? (sourire) SF : N'importe quel point de départ peut être de la littérature... dieu merci, voici un domaine dans lequel on est encore libre(s). Quant au sérieux et au roman, je suis assez pour chatouiller un peu

tout cet establishment... et puis, vous savez, si Michel Houellebecq avait écrit un roman sur ses cheveux, on ne viendrait pas lui demander si c'est sérieux ou pas. On se dirait qu'il fait décidément ce qu'il veut. Mais pour vous répondre plus sérieusement, justement, je pense que l'image qu'on a de soi, le long chemin pour juste arriver à se voir avec tendresse dans le miroir, le long chemin pour s'émanciper du regard des autres, eh bien tout ça c'est de la chair à

Romancière, journaliste, Sophie Fontanel a écrit durant quinze ans pour le magazine ELLE avant d'y diriger la mode pendant un an. Elle tient aujourd'hui une chronique sur la mode dans L'Obs et sur France Inter. Dans son nouveau roman, elle parle de sa métamorphose capillaire - si naturelle soit-elle avec photos à l'appui sur Instagram. Sous le charme de sa démarche littéraire, sa liberté, sa mise en scène digitale, nous sommes heureux de partager avec vous ce brin de bavardage avec la preuve en images.


roman. Je sais que vous le pensez aussi, sinon vous ne vous seriez pas intéressé à moi ! LFC : Ce qui est drôle dans votre livre, c’est que sous la légèreté, votre sujet est très sérieux : vous parlez d’un fait inévitable : vieillir. Mais à vous lire, vous acceptez de vieillir à une condition : d’être libre comme jamais. Qu’en dites-vous ? SF : Le sérieux sous la légèreté, je m'imagine même pas faire autrement. Y a bien assez de romans qui sont là pour vous plomber. J'essaie de déplomber. Faut mettre des ailes aux phrases. À partir de là, vieillir, il faut y mettre des ailes aussi. Les mots sont de bonnes ailes, j'en ai fait l'expérience. Le vieillissement est bourré de nids de guêpes et faut pas tomber dedans. Faut être agile et léger pour se tirer de ce traquenard. Y en a qui croient en Dieu. Moi je crois en l'extase, en la poésie, je crois que les mots nous sauvent et c'est pour ça que j'en ai mis sur cette histoire de l'âge. La liberté est une forme d'extase. Quitter sa condition, toujours. Se dégager du merdier pour aller vers la beauté. Mon livre ne raconte que cela. La teinture marron, un merdier, et la cime enneigée sur la tête à la fin du livre.

Le vieillissement est bourré de nids de guêpes et faut pas tomber dedans. Faut être agile et léger pour se tirer de ce traquenard. Y en a qui croient en Dieu. Moi je crois en l'extase, en la poésie, je crois que les mots nous sauvent et c'est pour ça que j'en ai mis sur cette histoire de l'âge. La liberté est une forme d'extase. LFC : Toutes vos copines, certaines dans la mode comme Ines de la Fressange vous conseillent les teintures avec une certaine autorité. Vous faites l’inverse. Par rébellion ? Par esprit de contradiction ? Ines est comme une sœur pour moi. On s'aime beaucoup, je crois. Au début, elle me voit sans compagnon, et elle a peur que les cheveux


blancs soient chez moi un signe de renoncement. La société pensé toujours ainsi, comme vous le savez. Et puis Ines lit le livre, elle admet que j'ai eu raison. Cela m'a beaucoup touchée. Mais, vous savez, je n'ai eu aucun scrupule à ne pas suivre son conseil, au début. Ce ne sont en aucun cas les autres qui peuvent décider de choix si personnels. Elle avait peur pour moi, surtout. C'est de l'amour. Mais elle me connaît, elle sait que si je prends une décision, c'est que je vais en faire un livre, d'une manière ou d'une autre. Ines sait que je suis d'une espèce très particulière, celle qui écrit, invente, trouve des solutions avec des mots. LFC : Instagram est très présent dans votre livre. Vous publiez vos photos sur lesquelles on peut suivre l’évolution de la mutation de vos cheveux vers le blanc. Parlez-nous de cette démarche ? Je trouve intéressant d'intégrer Instagram dans cette histoire, qui est née sur Instagram. Le titre du livre, je l'ai trouvé en cherchant un hashtag #uneapparitionsophiefontanel. Les gens ont tout de suite dit que si cette Apparition (des cheveux blancs ) était réussie sur moi, ça leur donnerait des ailes. Et ça m'a portée. Je n'ai aucun préjugé contre Instagram. C'est un réseau social moins violent que les autres. On vient y dire vraiment ce qu'on trouve beau. Parfois on reproche à ce réseau de ne montrer que le beau, l'idéal, mais il sert à ça. C'est un sublimateur. Même quand il évoque des choses rudes (le compte Humans of New York, notamment), c'est avec une profonde bienveillance. J'aurais pu écrire mon livre sur Instagram, ça permet ça aussi. Quant à mettre les photos de mon évolution capillaire dans le roman, j'y tenais. C'est fait d'une façon très sobre. Je ne vois pas pourquoi s'obliger à faire les choses académiquement alors que le roman est un genre si libre ! LFC : Vouliez-vous faire du bien à toutes les femmes qui vivent la même problématique esthétique que vous ? Briser la culpabilité qu’elles portent ?


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LFC Magazine #2

SOPHIE FONTANEL

JE N'AI AUCUN PRÉJUGÉ CONTRE INSTAGRAM. C'EST UN RÉSEAU SOCIAL MOINS VIOLENT QUE LES AUTRES. ON VIENT Y DIRE VRAIMENT CE QU'ON TROUVE BEAU. PARFOIS ON REPROCHE À CE RÉSEAU DE NE MONTRER QUE LE BEAU, L'IDÉAL, MAIS IL SERT À ÇA. C'EST UN SUBLIMATEUR. Oui. J'écris pour faire du bien. Si un Dieu ou le hasard ou des mystères de la petite enfance m'ont donné le talent d'écriture, alors je dois me poser la question de ce que je peux en faire. Si je peux apaiser des frayeurs, pourquoi ne pas le faire ? Ajouter à la violence du monde ne m'intéresse pas. D'autres le font, avec grand talent. Moi, je suis née pour écrire des choses qui réparent. Je voulais être écrivain public, gosse. Je suis devenue ça. Et puis l'écriture est mon lien principal aux autres. Car le contact m'est parfois difficile, pour des raisons tristes liées au passé. On a tous des pierres dans notre sac à dos et je ne me plains pas. J'ai trouvé une autre façon de me relier aux autres. LFC : Merci Sophie Fontanel, on vous laisse le mot de la fin... SF : La fringale est un mot sublime. Si je n'avais pas eu la fringale, et même un peu la croustille, en voyant mes racines blanches, je n'aurais jamais pu ni écrire ni blanchir.

trois raisons de lire... UNE APPARITION SOPHIE FONTANEL ROBERT LAFFONT 252 PAGES, 19€

1

Un roman original, drôle, très bien écrit,... Indispensable.

2

3

Changement de couleur de cheveux, changement de cap, texte et images sont complémentaires

Une leçon d'optimisme qui fera un bien vous au lectorat.


SO C IETE SEPTEMBRE 2017 - LFC MAGAZINE #2

BERNARD RAVET SOPHIE MAZET

HÉLÈNE VECCHIALI

VÉRONIQUE MACIEJAK

L'un est proviseur à Marseille à la retraite, l'une est professeur à Saint-Denis. Deux points de vue sur l'éducation nationale.

Avec notre expert, on papote de narcissisme, le bon, le mauvais et le pathologique. C'est grave le moi, je ? 

Ah les enfants ! Faut-il être des tyrans avec eux ou des parents cools ? Notre expert vous guide avec un bouquin malin et positif.

PERLA & JEAN-LOUIS SERVAN-SCHREIBER DEUX LIVRES EN LIBRAIRIE Jean-Louis ouvre le débat et Perla apaise nos cœurs


AU MENU

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Un coup de mou ? Le moral dans les chaussettes ? Perla Servan-Schreiber a un remède : son bouquin qui fait du bien.

BERNARD RAVET Le citoyen proviseur et retraité qui ne lâche pas, dynamique pour les futures générations. Il est là pour nous réveiller ! p.141

HÉLÈNE VECCHIALI Notre expert gratte là où ça fait mal. Si vous faites des selfies plus d'une fois par jour ou si vous racontez votre vie sur Facebook, cet interview est pour vous. p.131

VÉRONIQUE MACIEJAK Comme il existe aucune notice pour élever nos rejetons d'amour et que ça n'existera jamais. On teste des trucs comme l'éducation positive avec notre expert et son bouquin ludique. Une piste à découvrir p.133

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JEAN-LOUIS SERVANSCHREIBER

L'humanité en danger ? Optimiste, pessimiste, cet entretien est pour vous. Jean-Louis Servan-schreiber ouvre le débat.

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SOPHIE MAZET On l'a trouvé la prof qui se leve tous les matins avec la banane. Rencontre avec une femme combative qui nous rappelle les joies du métier. Attention, au changement de vie après lecture de l'entretien sur un coup de tête.


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LFC Magazine #2

H É L È NE VE CC HIALI FACE À DES NARCISSIQUES TOXIQUES ? IL FAUT FUIR, ON NE NÉGOCIE PAS AVEC LES TERRORISTES. Par Christophe Mangelle

Le narcissisme peut être bon comme mauvais. C'est une question de dosage qu'Hélène Vecchiali, psychanalyste, formée au coaching, management, PNL, systémique, gestion mentale, créativité et stratégie nous éclaire dans son nouvel essai "Moi, moi et moi" en librairie depuis la rentrée.

TOUT EST NARCISSISME DANS LE SENS OÙ NOTRE SOCLE IDENTITAIRE REPOSE SUR LA QUALITÉ DE NOTRE ESTIME POUR NOUSMÊME QUI NOUS PERMET ENSUITE DE CREUSER DES RELATIONS SAINES AVEC SOI ET AVEC LES AUTRES

LFC : Bonjour Hélène Vecchiali, comment est née l’idée d’écrire un livre aussi riche sur le narcissisme ? Quel a été l’élément déclencheur ? HV : L’écriture de ce livre me semblait être la suite logique de Mettre les pervers échec et mat. Au cours de mes réflexions et interviews, j’ai compris qu’il y avait un volet narcissique plus banal et non exploité dans mon essai. LFC : En vous lisant, ce qui interpelle, c’est que tout est du narcissisme. Comment expliquez-vous que nous n’en avons pas assez conscience ? HV : Oui, tout est narcissisme dans le sens où notre socle identitaire repose sur la qualité de notre estime pour nous-même qui nous permet ensuite de creuser des relations saines avec soi et avec les autres. LFC : Le narcissisme n’est pas forcément un défaut, il peut être bon, c’est-à-dire ? HV : Le bon narcissisme existe, c’est celui qui permet de vivre de grands bonheurs, de supporter les malheurs à leur juste mesure, de s’estimer sans se contempler, d’aimer partager, de savoir se respecter et respecter les autres.


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LFC Magazine #2

IL NOUS FAUT VEILLER SANS CESSE À UN JUSTE ÉQUILIBRE ENTRE S’AIMER ET AIMER LES AUTRES.

Hélène Vecchiali, Moi, moi et moi, Marabout 192 pages, 15,90€

LFC : Dans l’excès, quelles sont les dangers du narcissisme ? Comment faire pour ne pas devenir un narcissique pathologique ?

ressemblait plus à un narcissisme incertain et, heureusement, des années d’analyse m’ont permis, je pense, d’être plus en paix avec moi.

HV : Les mauvais narcissiques sont les hyper narcissiques, les hypo narcissiques et les narcissiques pathologiques. C’est-à-dire ceux qui se mettent toujours en avant, ceux qui nous prennent à témoins de leur malchance constante et enfin les pervers narcissiques. On peut remédier aux deux premiers en prenant conscience de nos problèmes et en se faisant accompagner pour les dépasser. Pour ce qui est des pervers, c’est plus compliqué, à moins… de renaître dans une autre famille…

LFC : Question amusante : écrire un livre sur le narcissisme, est-ce être narcissique ? Si oui, bon, mauvais ou pathologique ?

LFC : Comment réagir face à des narcissiques toxiques ?

HV : Je souhaiterais qu’ils retiennent que les parents doivent être vigilants dans l’éducation « narcissique » de leur enfant, qu’il existe un bon narcissisme indispensable à notre vie, qu’il nous faut veiller sans cesse à un juste équilibre entre s’aimer et aimer les autres.

HV : Il faut fuir, on ne négocie pas avec les terroristes. LFC : En écrivant ce livre, avez-vous appris des aspects cachés de votre personnalité ? HV : J’ai pu repérer que, plus jeune, j’avais une fierté (Corse ?) qui

HV : Bonne question ! Si le but de l’écriture est de se mettre en avant, c’est un peu embêtant, si au contraire l’auteur est humble derrière son livre, tout va bien. LFC : Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre livre Moi, moi et moi ?


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LFC Magazine #2

V É RONIQUE MA C IEJAK CETTE ÉDUCATION POSITIVE NE CRÉE-T-ELLE PAS DES ENFANTS ROIS ? UNE QUESTION PARMI TANT D'AUTRES À LAQUELLE NOTRE EXPERT RÉPOND. Par Christophe Mangelle

Mère de trois enfants, Véronique Maciejak préconise l'éducation positive dans son nouvel ouvrage ludique et pédagogique. Vous pouvez suivre son actualité sur son site www.mamanpositive.com. Mais avant, place à l'entretien !

J’APPRENDS QUOTIDIENNEMENT GRÂCE À MES ENFANTS.

LFC : Bonjour Véronique Maciejak. Comment est née l’idée d’écrire ce livre sur l’éducation positive ? VM : Depuis plusieurs années maintenant, j’entends toujours les mêmes interrogations et doutes de la part des adultes : d’où vient le terme d’éducation positive ? Est-ce que ça marche vraiment ? Cette éducation ne crée-t-elle pas des enfants rois ? Comment peut-on la mettre en place rapidement ? Pourquoi je n’arrive pas à appliquer cette éducation avec mes enfants ?... J’ai voulu proposer un livre qui rassemblerait toutes les réponses à ces questions. LFC : Vous êtes mère de trois enfants. Votre expérience familiale vous a-t-elle aidée à écrire ce livre sur l’éducation positive ? VM : Complètement et je dirai même que c’est ma principale source d’inspiration ! J’apprends quotidiennement grâce à mes enfants. LFC : Comment ne pas être ni trop répressive, ni trop laxiste ? C’est très difficile car nous naviguons souvent entre ces deux extrêmes. Je crois que notre expérience et nos 


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LFC Magazine #2

JE CROIS QUE NOTRE EXPÉRIENCE ET NOS REMISES EN QUESTIONS PERMANENTES SONT NOS PRINCIPAUX ALLIÉS POUR ATTEINDRE UN JUSTE MILIEU. remises en questions permanentes sont nos principaux alliés pour atteindre un juste milieu. LFC : Ce que vous expliquez dans votre livre, c’est qu’il est conseillé de faire gagner à l’enfant en autonomie et en responsabilité. Comment ?

Véronique Maciejak, 1, 2, 3, je me mets à l'éducation positive,, Eyrolles 172 pages, 14,90€

VM : En aidant l’enfant à  faire seul  et en le laissant réparer ses erreurs par exemple. Evidemment la réparation doit être adaptée à l’âge et aux capacités de l’enfant. LFC : Ce livre propose des activités et exercices, un cahier ludique pour l’appliquer à la maison, votre ouvrage se veut le plus interactif possible. Quelle était l’idée de votre démarche ?

VM : Je souhaitais proposer un ouvrage à l’image des conférences participatives que je propose. Un melting-pot d’informations théoriques, d’activités pratiques et d’outils concrets à mettre en place facilement. J’ai également créé un personnage fictif, Dubitania, qui, à l’image des adultes avec qui je travaille, se permet de m’interrompre tout au long du livre pour mieux appréhender certains concepts ou donner son avis. LFC : Un grand merci, Véronique Maciejak, on vous laisse le mot de la fin… VM: Parents, éducateurs : prenez soin de vous…C’est la clef pour mieux prendre soin des autres ! 

PARENTS, ÉDUCATEURS : PRENEZ SOIN DE VOUS…C’EST LA CLEF POUR MIEUX PRENDRE SOIN DES AUTRES !


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LFC Magazine #2

JEAN-LOUIS SERVANS C HREIBER NOTRE HUMANITÉ EST-ELLE MENACÉE ? APOTHÉOSE OU APOCALYPSE ? UNE RÉFLEXION QUI FAIT MOUCHE DANS UNE ÉPOQUE AGITÉE. RENCONTRE. Par Christophe Mangelle

Homme de presse (L'Expansion, Psychologie, Clé), créateur de Radio Classique, humaniste (un des dirigeants de l'ONG mondiale Human Rights Watch), Jean-Louis Servan-Schreiber se consacre aujourd'hui à l'écriture. Le comportement humain, l'accélération de nos rythmes de vie, la condition de l'humanité au XXIe siècle sont ses centres d'intérêt constants.Il en parle en profondeur dans son essai déjà en librairie, L'humanité : apothéose ou apocalypse ? (Fayard)

J’AI ÉCRIT CE LIVRE POUR METTRE LES CARTES SUR LA TABLE ET CONSIDÉRER NOTRE AVENIR À LONG TERME. AUJOURD’HUI, LE LONG TERME EST URGENT.

LFC : Bonjour Jean-Louis Servan-schreiber, vous publiez L’humanité : apothéose ou apocalypse ? chez Fayard. Comment est née l’idée d’écrire sur ce thème ? JLSS : Le mode de vie actuel nous garde en permanence le nez sur l’immédiat. Nous vivons dans un siècle ou le meilleur et le pire peuvent arriver. J’ai écrit ce livre pour mettre les cartes sur la table et considérer notre avenir à long terme. Aujourd’hui, le long terme est urgent. LFC : Si vous écrivez ce livre, aujourd’hui c’est parce que vous êtes lucide, mais restez-vous optimiste sur le monde contemporain de demain ? JJLS : Je suis optimiste, mais c’est par tempérament personnel. De l’observation du monde actuel, on peut tout autant tirer des arguments encourageants que déprimants. Mon livre essaye de rester équilibré entre les deux. Personnellement, quand je considère ce qu’a traversé l’Humanité au cours de ces 100 000 premières années, je ne vois pas de raison pour que ça s’arrête. Mais il y aura des secousses.


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LFC Magazine #2

CLAUDEL « LE PIRE N’EST PAS TOUJOURS CERTAIN ». LFC : Vous vous interrogez sur notre humanité. Pour compléter votre réflexion, vous avez mené des entretiens avec des penseurs comme Jacques Attali, Pascal Picq, Erik Orsenna, André Comte-Sponville, Roger Pol-Droit, Edgar Morin, Caroline Fourest, Laurent Alexandre, Axel Khan et d’autres. Pour quelles raisons avez-vous souhaité partager cette réflexion ?

Jean-Louis Servan-Schreiber L'humanité : apothéose ou apocalypse ? Fayard 304 pages, 17€

JLSS : Ce sont tous des esprits de qualité qui ont quelque chose à dire sur ce grand thème de l’avenir de l’humanité. Parler avec eux m’a ouvert des fenêtres que je n’aurai pas trouvées seul. On parle beaucoup d’intelligence artificielle, mais je crois aussi à l’importance de l’intelligence collective. LFC : Vous dites que plus les moyens de communication se perfectionnent, plus les solitudes s’accroissent. Pour vous, le culte de l’individu trouve-t-il ses limites aujourd’hui ? JLSS : Le culte de l’individu représente pour l’Humanité l’âge de l’adolescence avec ses exagérations et ses tourments. Ce qui a permis le 

parcours des générations antérieures dans des conditions difficiles est la force du collectif humain. L’individu ne peut pas aller loin tout seul. LFC : Vous évoquez l’explosion démographique qui pose un vrai problème aujourd’hui. Dites-nous en plus. JLSS : Le vrai drame de l’Humanité est récent. Elle aura quadruplé dans ce dernier siècle. Évidemment ça complique tout. Mais on constate un peu partout la décroissance du taux de reproduction des humains. Il est donc possible que de manière naturelle le nombre d’humains diminue à partir de la seconde moitié de ce siècle. Il faut tenir jusque-là. LFC : Quel message principal souhaitezvous que les lecteurs retiennent de ce livre ? Je l’ai mis en exergue du livre, en citation de Claudel « Le pire n’est pas toujours certain ». LFC : Merci Jean-Louis Servan-Schreiber pour l’entretien, on vous laisse le mot de la fin… JLSS : Achetez mon livre vous y verrez plus clair.


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LFC Magazine #2

PERLA SERVANS C HREIBER L'AVENTURE COMMENCE SUR FACEBOOK AVEC SES AMIES DU SITE MY LITTLE PARIS AVEC LA CRÉATION DE "LA MINUTE PERLA" QUI RENCONTRE UN FRANC SUCCÈS. AUJOURD'HUI, C'EST UN LIVRE EN LIBRAIRIE. Par Christophe Mangelle

Grand-mère de huit petits-enfants, Perla Servan-Schreiber a travaillé dans la presse : Elle, Marie-Claire (marketing et publicité) et aux côtés de son mari Jean-Louis ServanSchreiber pour Psychologie et Clés. Aujourd'hui, à 73 ans, elle consacre son temps à l'écriture de livres de cuisine et à Studioperla (création de contenus- coaching philosophique de managers - ateliers cuisine – conférences).

J'OFFRE DANS CE LIVRE MES POINTS D’OR QUE J’AI PRIS GRAND PLAISIR À TRANSMETTRE.

LFC : Bonjour Perla, vous publiez Ce que la vie m'a appris chez Flammarion. Ce livre est né de La Minute Perla sur internet avec My Little Paris. Racontez-nous cette aventure ? PSS : Mes jeunes amies de My Little Paris trouvaient, qu’après un moment de conversation en tête-à-tête avec moi , elles se sentaient bien. Elles ont eu l’idée et l’envie d’offrir à leurs lectrices sur Facebook des videos La minute Perla pour traiter un certain nombre de thèmes - une quinzaine- où j’illustre mes points de vue en racontant certaines de mes expériences de vie. Des éditeurs m’ont ensuite sollicitée pour en faire un livre, lequel comporte une quarantaine de sujets que chacun de nous est amené à vivre au quotidien . Mes points d’or que j’ai pris grand plaisir à transmettre. LFC : Dans ce livre, vous parlez de thèmes légers comme la joie, les vacances, votre chat, le rire… PSS : Autant de choses qui sont nécessaires à mon quotidien pour me sentir bien et disponibles aux autres.


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LFC Magazine #2

CE SERAIT MA JOIE LA PLUS PROFONDE DE POUVOIR ÉCLAIRER QUELQUES CHEMINS DE VIE LFC : Et aussi des thèmes plus sombres comme vieillir, le deuil, la mort, l’échec, le blues du dimanche soir, dans lesquels vous nous offrez de la lumière…

Perla Servan-Schreiber Ce que la vie m'a appris, Flammarion 208 pages, 14,90€

PSS : Ce serait ma joie la plus profonde de pouvoir éclairer quelques chemins de vie, fût-ce modestement . Et puis la vie est faite de tout cela à la fois et de bien d’autres choses qui sont absentes de cet ouvrage . Lequel ne se veut ni exhaustif, ni hiérarchique, ni surtout moralisateur. Seulement sincère et bienveillant . LFC : Vous nous rappelez dans votre livre que l’on peut encore s’aimer longtemps. Croyez-vous à la longévité du couple en 2017 ? PSS : Bien entendu. C’est un chapitre important de mon livre. Mais pour ces jeunes générations qui ignorent tout du temps long, c’est plus compliqué à vivre, alors même que le désir est bien là. Et puis la part de mystère me semble nécessaire au sein du couple . Il ne s’agit pas de cacher, mais cette manie de croire que l’on peut et doit tout savoir de l’autre est une illusion. On ne sait jamais vraiment qui est l’autre, ni soi-même d’ailleurs. La règle d’or est d’aimer l’autre TEL QU’IL EST. Et d’être autonome financièrement. 

LFC : Qu’est-ce que l’énergie du silence que vous évoquez dans votre livre ? PSS : C’est une sensation de plénitude nécessaire pour me recharger en énergie et clarifier mes idées. Je ressens parfois un trop plein qui me brouille l’esprit, sensation fort désagréable, qui peut influencer mon humeur. À fuir. J’essaie donc de l’anticiper en me retirant deux ou trois jours seule, une ou deux fois par an, et chaque matin 10 minutes en méditation. LFC : Vous dites que l’essentiel est mystère… Dites-nous en plus ! PSS : Outre le fait que vivre ne s’enseigne nulle part sauf en vivant, l’essentiel, ou du moins ce que je considère comme tel, reste mystérieux. Et c’est précieux qu’il en soit ainsi. Aimer, qui reste la grande affaire de ma vie, est totalement mystérieux. Il ne m’est pas possible de dire pourquoi j’aime mon mari depuis trente ans. Trop complexe. Trop global. Trop vivant et donc évolutif. Mourir bien sûr, aussi. LFC : Avez-vous écrit ce livre pour faire du bien à votre lectorat ? PSS : On ne peut mieux résumer mon intention. LFC : Merci Perla Servan-Schreiber pour l’entretien, on vous laisse le mot de la fin… PSS : Faites-vous confiance ! Belle vie et merci


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LFC Magazine #2

SOPHIE MAZET ON POURRAIT CROIRE QU'ELLE EST LA SEULE À AIMER SON MÉTIER DE PROF EN ZONE SENSIBLE OU PAS. DÉTROMPEZVOUS. 70% DES PROFS SONT PLUTÔT CONTENTS D'ÊTRE LÀ DITELLE SUR EUROPE 1.

Par Christophe Mangelle

C'est la rentrée des classes depuis quelques semaines, Sophie Mazet publie Profs : les joies du métier, une façon de tordre le cou aux idées reçues au moment opportun. LFC : Bonjour Sophie Mazet, vous êtes professeure agrégée d’anglais au lycée de Saint-Ouen en Seine-Saint-Denis. Vous avez animé un atelier d’initiation à l’esprit critique dont vous avez tiré la matière de votre Manuel d’autodéfense intellectuelle (un succès en librairie et disponible en poche chez Documento/Robert Laffont). Pouvez-vous nous expliquer cette démarche qui fait aujourd’hui de nombreux émules et qui vous a valu les Palmes académiques (Ministère de l’Éducation nationale) ? SM : Oui, je peux. Je me suis rendu compte il y a quelques années que les élèves ne manquaient pas d’esprit critique mais de méthode pour l’exercer. Ils avaient besoin qu’on leur montre une troisième voie entre le scepticisme total, c’est-à-dire ne rien croire, et la crédulité. Ces deux postures consistent, finalement, à ne pas réfléchir, à ne pas faire d’efforts. Le cours d’autodéfense intellectuelle, je l’ai créé de toutes pièces pour répondre à ce besoin que j’avais identifié. La démarche, elle, a été totalement empirique. Je suis professeur d’anglais, je n’avais pas de connaissances dans le domaine de la pensée critique, ce qu’on appelle en France (mais nulle part ailleurs, d’où le fait que je n’emploie pas tellement le terme, qui ne me semble pas aider à diffuser la démarche, par son opacité). J’ai lu un peu tout et n’importe quoi pendant deux mois d’été pour me former et préparer le cours.

LFC : Ces ateliers sont une grande aventure car vous avez même participé à un documentaire Le vrai du faux qui sera diffusé cet automne 2017 sur France 3… SM : Oui, une incroyable aventure. Les deux réalisateurs du documentaire, Zoé Lamazou et Sébastien Koegler, m’ont contactée après avoir entendu parler de ma démarche dans les médias. Ils sont venus assister au cours pendant un trimestre pour voir s’il était intéressant et possible d’en faire un documentaire. Ils nous ont filmés pendant un an en cours, mais aussi en dehors. Ils sont allés chez les élèves, chez moi, et nous ont suivis en voyage scolaire au Camp des Milles, un ancien camp d’internement que nous avons visité. LFC : Aujourd’hui, vous publiez Prof : les joies du métier (Robert Laffont), et après lecture, on retient que vous trouvez que les préjugés sur le métier d’enseignant abîment beaucoup trop notre perception de la réalité. Car sur le terrain, pour vous, les préjugés ont tort…


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LFC Magazine #2

LE MÉTIER D’ENSEIGNANT A DU SENS : ON CHANGE LA VIE DES GENS. JE NE SUIS PAS SÛRE QU’ON PUISSE DIRE ÇA DE TOUS LES MÉTIERS. SM : Oui, les préjugés ont tort. On entend majoritairement la voix des mécontents, de tous les côtés. Par exemple, les enseignants ne vont pas spécialement plus mal que les autres professions. Pourtant, à chaque rentrée, et celle-ci n’a pas fait exception, on peut lire des marronniers sur le malaise enseignant. De l’autre côté, on entend beaucoup plus les gens qui critiquent les profs de façon très virulente et expriment un certain ressentiment vis-à-vis de nos vacances, de notre nombre d’heures de cours… alors que ces râleurs sont, dans les faits, minoritaires. En fait, la plupart des gens nous apprécient et pensent que nous faisons du bon travail. Mais nous les râleurs (mes élèves diraient les rageux), les haters, prennent toute la place. Il était temps d’entendre un autre son de cloche. J’avais envie de remettre les pendules à l’heure.

Sophie Mazet Prof : les joies du métier Robert Laffont 144 pages, 16€ et Manuel d'autodéfense intellectuelle, Documento/Robert Laffont 272 pages, 8€

LFC : Vous abordez dans un chapitre la relation élèves-profs que vous avez intitulé Je ne suis pas là pour vous aimer. Que vouliez-vous dire ? SM : C’est la réponse que nous avons tous un jour ou l’autre faite à une accusation : vous ne m’aimez pas ! d’un élève ou d’un groupe d’élèves. 

C’est vrai que nous ne sommes pas là pour leur apporter de l’affection. Nous sommes là pour leur transmettre des connaissances et leur enseigner une démarche intellectuelle qui leur permettra de créer les conditions de leur propre émancipation. Mais le problème, c’est que l’affect existe, qu’on le veuille ou non. Nous ne sommes pas des robots. Et la plupart du temps, nous ne pouvons pas nous empêcher de nous attacher à eux, même parfois les plus pénibles ! LFC : Malgré un contexte difficile, vous aimez votre métier. Pour quelles raisons ? SM :Pour les élèves, pour la relation avec eux. Pour la satisfaction que j’éprouve quand j’arrive à les faire progresser. Et aussi parce que c’est un métier difficile. J’ai tendance à voir les difficultés comme des défis. Mais c’est peutêtre un problème personnel : j’ai l’esprit de contradiction. Si on me dit que quelque chose est impossible, j’ai souvent envie de le faire… LFC : Que souhaitez-vous qu’on retienne de votre livre ? Qu’on peut être enseignant et heureux de l’être. Que les lycées de zone sensible ne sont pas nécessairement des pétaudières : on y travaille dur et on y apprend des choses comme ailleurs. Que le métier d’enseignant a du sens : on change la vie des gens. Je ne suis pas sûre qu’on puisse dire ça de tous les métiers.


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LFC Magazine #2

BERNARD RAVET

PRINCIPAL PENDANT QUINZE ANS DANS DES COLLÈGES DU CENTRE-VILLE ET DES QUARTIERS NORD DE MARSEILLE, BERNARD RAVET PUBLIE UN TÉMOIGNAGE QUI INTERPELLE LE MINISTRE DE L'ÉDUCATION NATIONALE, JEAN-MICHEL BLANQUER. À LA RETRAITE, LA PAROLE SE LIBÈRE.

Par Christophe Mangelle

Entretien avec un homme engagé pour un avenir meilleur pour la future génération.

LFC : Bonjour Bernard Ravet, vous êtes retraité depuis 2015, après avoir été pendant quinze ans dans des collèges du centreville et des quartiers nord de Marseille. Pour quelles raisons avez-vous souhaité écrire ce livre ?

évolué, il a fallu les incidents concernant le refus de la minute de silence après les attentats de 2015 pour que cette problématique soit prise à bras le corps par l’institution… Si, à mes yeux, l’institution se donne les moyens de réagir et que BR : Après avoir été cité lors de la commission d’enquête les réactions du Ministre Jean-Michel Blanquer parlementaire sur le refus de lycéens à faire la minute de silence, interrogé sur mon livre ce matin dans le Figaro, je me suis fait un devoir de témoigner ce que j’ai vécu durant remontent , c’est un signe fort d’une mobilisation douze ans pour documenter, à travers des situations vécues, le du système éducatif sur ce sujet… Lors d’une quotidien d’un chef d’établissement qui doit faire face jour après longue rencontre avec le Ministre à propos de jour, à des difficultés diverses et variées et des situations parfois l’ouvrage, je suis ressorti avec le sentiment qu’au extrêmes. plus haut niveau de l’institution, le discours était clair, précis et volontariste face à une situation LFC : Dans votre livre, vous dénoncez la lâcheté de l’Éducation qui demeure, n’en déplaise à certains de mes nationale. À plusieurs reprises, vous vous êtes senti très seul. collègues … Racontez-nous. LFC : Vous nous racontez aussi les enjeux des BR : Je pense que, résumer cela à de la lâcheté, serait réducteur… acteurs locaux comme les politiques qui font de Il faut mettre les événements en perspective. À travers ce livre l’électoralisme. Quelles sont les conséquences qui est un récit et qui se déroule sur douze ans, j’ai vécu des désastreuses de ce comportement dans des événements et j’ai dû faire face à des situations où, ni l’institution, exemples concrets ? ni moi n’étions préparés… Nous sommes avant les attentats de Janvier 2015. À cette époque, l’Éducation nationale savait mais BR : Pour moi à travers des exemples locaux je nous étions dans le déni. Un rapport de l’Inspection Générale de montre que les politiques de droite ou de gauche l’Education nationale fera l’objet d’une non publication car il pose manquent de discernement et ne mettent pas en les vraies questions. Si aujourd’hui la posture de l'Éducation a pratique le principe de laïcité et de séparation de  


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LFC Magazine #2

LE DEVOIR DE L’ÉCOLE EST DE PERMETTRE DE FAIRE BRILLER LA PÉPITE QUI EST EN CHACUN DES ÉLÈVES…. l’église et de l’état… Participer à l’inauguration d’un collège-lycée privé musulman qui s’honore d’accueillir des jeunes filles voilées, fut-il conventionné avec l’état….

Bernard Ravet Principal de collège ou Imam de la République ? Kéro 240 pages, 16,90€

LFC : Votre métier vous manque-t-il ? BR : Oui, d’une certaine manière ce n’est pas l’institution qui me manque, mais les élèves, les profs, les familles et tous ces partenaires que l’on mobilisait dans et autour du collège… Non, d’une certaine manière car je suis élu et adjoint au Maire d’une petite commune de la Drôme où j’ai en charge, entre autre, le dossier de l’éducation et où j’essaie de réinvestir mes savoir-faire dans une situation rurale où notre principal problème est l’éloignement mais où nous nous devons (dans cette belle Biovallée de la Drôme) de mobiliser toutes les compétences artistiques, culturelles, économiques et scientifiques, pour faire de nos écoliers des citoyens de demain, épanouis, cultivés, écoresponsables et ouverts sur le monde et le futur… LFC : Êtes-vous optimiste ou pessimiste pour l’avenir ? BR : Résolument optimiste, car, beaucoup de profs, à leur manière, sans forcément y être préparés font un magnifique travail… Et les enfants euxmêmes sont les porteurs de cet espoir... En sachant que le devoir de l’école est de permettre de faire briller la pépite

qui est en chacun d’entre eux…. LFC : À qui adressez-vous ce livre ? Quelles sont vos attentes concernant ce livre ? BR : Ce livre s’adresse à tous ceux qui s’interrogent sur l’école... Nous avons voulu avec Emmanuel Davidenkoff (qui en est le co-auteur) en faire un ouvrage facilement lisible, à l’image du livre de Véronique Vasseur Médecin-chef à la prison de la Santé. Notre ouvrage est une suite de sorte de petites nouvelles qui décrivent, sans concession, mon quotidien. Et souvent, les doutes que j’ai éprouvés pour rester toujours droit dans mes mocassins et faire qu’au bout du compte, les valeurs de la République aient le dernier mot. D’où ce titre Imam de la République.  LFC : Merci Bernard Ravet, on vous laisse le mot de la fin… BR : Je reprends les dernières phrases du livre. Pour cela, il faut commencer par établir le diagnostic, et par documenter le réel. J’espère que cet ouvrage y contribuera. Et qu’un jour mes successeurs ne se définiront plus comme pédagogues "offshore", comme directeurs d’ONG ou comme "Imams de la République", mais qu’ils pourront simplement, bellement, répondre à la question : "Quel est votre métier", d’un fier : "Je suis principal de collège".


LES GENS

LFC MAGAZINE • #2

SEPTEMBRE 2017

QUI FONT LE BUZZ

SUR LA ROUTE DES PASSIONNÉS

AVEC LISA LIAUTAUD, LAURENT BETTONI, NATHALIE GENDREAU, NICOLAS HOUGUET ET KARINE FLÉJO

143

LFC Magazine #2


LES GENS QUI FONT LE BUZZ

ÉDITEUR

Laurent Bettoni, Les indés Laurent Bettoni est le terrien qui écrit encore, qui écrit toujours et qui écrit encore et toujours... Pour les autres, pour lui, l'aventure est collective et surtout il se renouvelle, il pense, il invente, jusqu'à tomber dans la folie consciente de créer Les Indés. Mais au fait, c'est quoi Les Indés ? LFC : Bonjour Laurent Bettoni, vous avez lancé les indés, votre maison d’édition numérique (mais pas que…) il y a moins d’un an. Quel premier constat faites-vous de votre belle et audacieuse aventure ? LB :  Mon premier constat est que j'adore m'occuper de ce label, que j'adore les livres que j'y publie et que j'ai envie de développer cette maison d'édition atypique et unique en son genre. L'autre constat est qu'on ne nous aide pas beaucoup à faire connaître nos livres – hormis vous, qui nous offrez ici une belle tribune – et que les professionnels sont viscéralement attachés au modèle traditionnel de l'édition. Mais la difficulté ne m'effraie pas ni ne me décourage, au contraire ! Je suis un vrai cabochard. LFC :  En quelques mots, pouvez-vous présenter Les Indés à nos lecteurs ?  LB : Les indés est un label créé par un auteur pour les auteurs. C'est-àdire qu'il est destiné à mettre en avant, non pas une ligne éditoriale, mais des auteurs. Si bien que nous publions de la fiction comme de la non-fiction, sans distinction de genre ni de style. Par conséquent, chaque lecteur trouvera des livres qui lui conviennent, chez les indés. Nos livres existent en numérique et en papier, avec une distribution Hachette dans ce dernier cas, et ils sont donc présents physiquement ou commandables dans toutes les librairies. Et comme l'un des buts des 

LFC Magazine #2 | 144


LES GENS QUI FONT LE BUZZ

Laurent Bettoni Les indés indés est de faire découvrir de nouveaux talents de la scène littéraire française, nous proposons une politique tarifaire très sexy pour nos livres

ÉDITEUR La difficulté ne m'effraie pas ni ne me décourage, au contraire ! Je suis un vrai cabochard.

numériques : les prix s'échelonnent de 4,99 € à 6,99 €. Ce qui place une œuvre inédite au même prix qu'un livre de poche ! Cela sans que les auteurs en soient lésés, puisque nous partageons les bénéfices à 50-50 avec eux. Concrètement, cela signifie qu'ils perçoivent 25 % du prix HT du livre numérique et 15 % du prix HT du livre papier. J'ajoute que les auteurs, chez les indés, restent maîtres de leur cheminement et de leurs droits. Ils peuvent à tout moment partir pour signer chez un éditeur "traditionnel" s'ils le souhaitent et s'ils en ont la possibilité, c'est prévu dans les contrats que nous leur soumettons. Les indés se veut donc être un découvreur de pépites et un propulseur de talent. Bien sûr, nous accueillons tous les auteurs, confirmés ou non, connus ou non. Par exemple, nous avons eu le grand bonheur de publier le dernier roman en date de Matt Verdier, Le Septième Prophète, qui s'était illustré auparavant avec son premier roman, paru chez Mnémos. Dans la catégorie "non-fiction", nous nous réjouissons de compter parmi nos auteurs Pascal Aquien, avec Lucrèce n'est pas une femme, qui a déjà tant publié chez Gallimard et Flammarion sur Oscar Wilde et Thomas De Quincey.

Les indés se veut donc être un découvreur de pépites et un propulseur de talent.

LFC : Qui sont les premiers livres/auteurs de la maison ? LB : Les premiers auteurs ont été Brigitte Hache avec Beaucoup de peine, beaucoup d'espoir, beaucoup d'amour, Tudual Akflor avec Locataire, et Élodie Mazuir avec Le Pianiste et les matriochkas. Je les remercie du fond du cœur de nous avoir fait confiance et d'avoir permis la naissance des indés. Sans eux, l'aventure n'aurait pas été possible, tout simplement. Ils ont accepté d'essuyer les plâtres sans jamais se plaindre de rien…

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LES INDÉS

LFC Magazine #2 | 145


BLOGGEUR

LES GENS QUI FONT LE BUZZ

Nous publions des auteurs inédits chez nous, dans des genres aussi divers que variés, mais aussi un auteur bien connu qui écrira sous pseudonyme – le petit jeu consistera peut-être à percer son identité !

Laurent Bettoni Les indés LFC : Quelle est votre actualité de parutions pour les mois à venir ? LB : Pour les mois à venir, nous avons foison de beaux textes à publier, et nous nous régalons d'avance à l'idée de régaler les lecteurs. Nous publions des auteurs inédits chez nous, dans des genres aussi divers que variés, mais aussi un auteur bien connu qui écrira sous pseudonyme – le petit jeu consistera peut-être à percer son identité ! –, et enfin nous publierons les deuxièmes ouvrages d'auteurs déjà familiers : Céline Tanguy (son grand cycle polar 41 Vautours) et Stéphanie Lepage (la saison 2 de sa série littéraire d'horreur et humoristique). LFC : Donnez-nous svp trois raisons de lire des livres des indés ? LB : Trois raisons de lire les livres des indés : - éprouver un incroyable plaisir de lire ; - éprouver un incroyable plaisir de découvrir de nouvelles voies littéraires et de nouvelles écritures ; - éprouver un incroyable plaisir de partager ce plaisir avec ses proches en leur offrant les livres des indés ! Bon, je reconnais que nous sommes très centrés sur le plaisir, mais quoi de meilleur ?

LFC : On vous laisse le mot de la fin... LB : Pour ce mot de la fin, j'aimerais remercier l'académie Hors Concours, créatrice et éponyme du prix réservé à l'édition qui n'a pas de prix, l'édition indé… pendante. Je remercie donc cette organisation d'œuvrer pour des petites structures comme la nôtre. Cette édition 2017, qui est la deuxième, accueille le magnifique roman d'Alice Quinn Fanny N. J'ai rarement lu un roman d'une telle force, d'un tel style, d'une telle charge émotionnelle, et je n'en reviens toujours pas d'avoir eu la chance de le

QUELQUES LIVRES À SE PROCURER SUR INTERNET

publier. Tout le monde peut participer au jury,

LES

alors je vous invite à le faire et à soutenir ce livre en vous rendant sur le lien : http://www.horsconcours.fr/participez Je vous invite également à venir flâner sur notre

INDÉS

site et à y découvrir de beaux textes : www.lesindes.fr

LFC Magazine #2 | 146


BLOGGEUR

NATHALIE GENDREAU Blogueuse influente dans le milieu de l'édition et du théâtre, Nathalie Gendreau s'est fait connaître avec le blog Prestaplume dans lequel elle fait cohabiter les bouquins avec les pièces. Rencontre avec un plume du web qui compte tellement qu'elle rejoint l'équipe de LFC Magazine pour les pages théâtre à partir de maintenant. Welcome !

147 | LFC Magazine #2

LFC : Bonjour Nathalie Gendreau,

vaut-il pas toutes les promesses ?

vous êtes une blogueuse influente

Alors j’ai commencé par écrire des

dans le milieu de l’édition et du

chroniques sur les livres que je

théâtre. Comment est née l’idée

dévorais. De fil en aiguille, j’ai

de passer le cap d’ouvrir votre

repris ma casquette de journaliste

blog Prestaplume ?

pour interviewer des auteurs, des dirigeants de maison d’édition, des

NG : L’idée première était de

comédiens, etc., afin d’écrire leur

mettre en valeur mon activité

portrait. Plus tard, des attachés de

professionnelle de biographe et de

presse du théâtre m’ont invitée à

conseil en écriture. L’exemple ne

découvrir les spectacles qu’ils


BLOGGEUR

LES GENS QUI FONT LE BUZZ

Le blog est en quelque sorte ma pierre à l’édifice pour la diffusion de la culture vivante.

Nathalie Gendreau Prestaplume défendaient pour en écrire des critiques. Je n’ai pas su résister, j’adore le théâtre et l’inventivité des nouvelles générations d’artistes. LFC : Que vous apporte cette expérience du blogging ?    NG : Un blog est par essence un rendez-vous de partage, régulier et exigeant. Le mien s’inscrit dans cet esprit. J’aime proposer ce rendezvous à mes lecteurs pour partager mes impressions et recevoir les leurs. J’ai conçu ce blog tel un trait d’union élégant, entre l’auteur ou l’artiste et le lecteur ou le spectateur, qui permet de donner une chance

LFC : Votre top 3 de la rentrée littéraire ?

aux premiers et aux seconds de se rencontrer. C’est en quelque sorte

NG : - La fille à la voiture rouge, de Philippe

ma pierre à l’édifice pour la diffusion de la culture vivante. Pour cela, la

Vilain, chez Grasset.

parution des chroniques, critiques et articles doit être régulière et de

- Le Parlement des Cigognes, de Valère

grande qualité. Cette exigence de constance et de qualité demande de

Staraselski, aux éditions du Cherche-Midi

l’organisation, de l’anticipation et beaucoup de dynamisme ! C’est un

-  La nuit des enfants qui dansent, de Franck

travail de tous les jours qui m’apporte satisfaction et dont je ne saurais

Pavloff

plus me passer ! LFC : Les trois pièces de théâtre que vous LFC : En quelques mots, pouvez-vous présenter l’esprit de votre

voulez voir coûte que coûte ?

blog ?

NG : - La nouvelle, pièce écrite par Éric Assous, avec Mathilde Seigner et Richard Berry, au

NG : En premier lieu, la bienveillance. Je m’interdis de dénigrer un livre

Théâtre de Paris à partir du 15 septembre.

ou un spectacle. Si je déteste, je n’écris pas. Je m’attache à argumenter

- Novecento d’Alessandro Baricco avec André

ma critique avec délicatesse et mesure. Étant moi-même auteur, je

Dussollier au Théâtre du Rond-Point, depuis le

connais la sensibilité de ceux qui créent. La création est tellement une

1er septembre (puis à partir du 6 octobre au

question de ressentis que l’objectivité est une ligne directrice ardue à

Théâtre Montparnasse)

tenir. En second lieu, la curiosité. Je ne saurais me restreindre à un

- Modi avec Stéphane Guillon, Sarah Biasini,

genre, à une spécialisation. Je me laisse plutôt guider par ma curiosité

Didier Brice, Geneviève Casile, Didier Long,

qui m’entraîne sur des terres inconnues. C’est cette ouverture qui me

Laurent Seksik au Théâtre de l’Atelier à partir

permet de dénicher des perles et de les offrir à mes lecteurs.

du 10 octobre.

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NATHALIE GENDREAU LFC MAGAZINE #2 | 148


ÉDITEUR

LISA LIAUTAUD La rencontre entre LFC Magazine et Lisa Liautaud s'est faite à l'époque où elle s'occupait de la fiction chez Plon. Aujourd'hui, elle nous parle de son joli challenge : le lancement en pleine rentrée littéraire de la littérature au cœur de la toute jeune maison d'édition l'Observatoire. Sébastien Spitzer (en interview dans ce numéro), Karine Silla, Sigolène Vinson et A.L. Snidjers sont les premiers auteurs... Rencontre avec une femme de talent ! 149 | LFC Magazine #2

LFC : Bonjour Lisa Liautaud, vous

d’ambition et de sécurité – en

étiez chez Plon avec une très jolie

étant adossé à un grand groupe

collection littérature blanche

avec une diffusion forte. Quand

avec des couvertures colorées, et

Muriel Beyer, aux côtés de qui je

puis, d’un seul coup, on vous

travaille depuis longtemps, m’a

retrouve éditrice chez

proposé cette aventure, ça a été

l’Observatoire. Racontez-nous ce

une évidence humaine et

changement de cap !

professionnelle de la suivre. Elle souhaitait dès le départ y faire la

LL : La création des éditions de

part belle à la littérature dans

l’Observatoire est un parfait

cette nouvelle maison.  

mélange d’excitation, de liberté,


ÉDITEUR

LES GENS QUI FONT LE BUZZ

Les quatre premiers livres publiés en cette rentrée répondent à une obsession personnelle, une littérature « témoin du monde »

Lisa Liautaud, L'Observatoire LFC : C’est la rentrée littéraire, on a adoré les livres proposés par vos soins. Parlez-nous de ces très beaux textes et auteurs ! LL : Les quatre premiers livres publiés en cette rentrée répondent à une obsession personnelle (une littérature « témoin du monde ») et sont en même temps complètement différents. Le premier roman de Sébastien

LFC : Selon vous, c’est quoi un bon éditeur ?

Spitzer, Ces rêves qu’on piétine, nous entraîne, dans les derniers soubresauts du IIIe Reich, dans une course pour la mémoire et contre la

LL : Je ne sais pas ce qu’est un bon éditeur, mais

barbarie, au centre de laquelle on trouve Magda Goebbels, des

je sais ce qui me guide dans mon travail : une

rescapés des camps, et les lettres d’un père... C’est un véritable page

passion jamais démentie pour la littérature,

turner, historique et intime à la fois, bouleversant. Et un roman qui

une attention profonde aux auteurs et l’envie

signe la naissance d’un écrivain. Sigolène Vinson, avec Les Jouisseurs,

de les accompagner jusqu’au meilleur d’eux-

propose non pas un mais trois romans, dans un jeu de mise en abyme à

mêmes.

travers les siècles et les continents, entre fantaisie poétique et réalisme brut, dans la langue à la pureté unique qu’on lui connaît. La fresque

LFC : Vous êtes éditrice, l’obsession de

franco-sénégalaise de Karine Silla, L’Absente de Noël, nous embarque à

trouver le bon texte, le bon auteur, c’est

Dakar, avec une famille ultra contemporaine (recomposée, ou comme

palpitant et en même temps, est-ce que ça

elle dit « décomposée »), forcée de se confronter aux souffrances

rend fou ?

enfouies et de dépasser ses préjugés. Et enfin, notre tout premier livre de littérature étrangère, N’écrire pour personne, est signé A.L. Snijders,

LL : Au contraire, c’est le sel de ce métier et ce

un auteur néerlandais jusqu’ici jamais traduit, maître d’une forme brève

qui permet de rester toujours en éveil, toujours

qui relève de la chronique journalistique, de la fable, du journal, du blog,

l’esprit curieux.

de la poésie ou de la microfiction LFC : Merci pour l’entretien, on vous laisse le LFC : Après cette rentrée littéraire, que nous préparez-vous ?

mot de la fin…

LL : Les quatre prochains romans paraîtront en janvier. Ce sera une fournée francophone, cette fois – deux Français, une Belge et un

LL : Merci pour cet entretien qui donne un coup

Québécois. Je prévois de publier une quinzaine de titres par an, parmi

de projecteur sur la toute première rentrée

lesquels quatre ou cinq livres de littérature étrangère. Des voix et des

littéraire des Editions de l’Observatoire. Et à

formes différentes, plus ou moins grand public, pour donner à voir et

bientôt pour la suite ? 

comprendre le monde.

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L'OBSERVATOIRE LA

TOUTE

MAISON

JEUNE

D'ÉDITION

LFC Magazine #2 | 150


LES GENS QUI FONT LE BUZZ

BLOGGEUR

Karine Fléjo, Les chroniques de Koryfée Dix ans que Karine Fléjo offre à la littérature un blog d'une grande qualité d'écriture, "Les chroniques de Koryfée". Elle nous dresse son bilan de ses années digitales, nous rappelle la ligne éditoriale de son blog et partage son top 3 des livres de la rentrée littéraire. LFC : Bonjour Karine Fléjo, vous êtes une blogueuse littéraire influente dans le milieu. Comment est née l’idée de passer le cap d’ouvrir votre blog « Les chroniques de Koryfée » depuis 2007 ? KF : J’ai toujours aimé lire. Beaucoup. Tout le temps. Partout. Enfant, je glissais un livre sur mes genoux et lisais même en mangeant. Adulte, j’ai continué (mais pas à table !) �� Il y a dix ans, un ami, blogueur lui-même, m’a dit : « Pourquoi ne partagerais-tu pas tes lectures avec d’autres ? Tu pourrais échanger avec des personnes autour d’une même passion grâce à un blog ! Aussitôt dit, aussitôt fait. Les chroniques de Koryfée sont nées. Et continuent à vivre !  LFC : Vous fêtez vos 10 ans comme nous, quels sont vos sentiments  ? KF : Ma passion ne s’est pas émoussée. Je continue à éprouver le même plaisir à rédiger et partager mes impressions de lecture. Le cas échéant, j’arrêterais, car cela doit avant tout et surtout rester un plaisir, pas devenir un sacerdoce. Le blog s’est avéré être un tremplin vers le réel, puisqu’il m’a permis de rencontrer de nombreux auteurs lors d’interviews ou d’animation de débats, des lecteurs dont certains sont devenus amis, des attachés de presse et éditeurs. Le blog a été une ouverture, non un isolement comme le virtuel en a souvent la réputation. 

LFC Magazine #2 | 151


LES GENS QUI FONT LE BUZZ

Karine Fléjo, Les chroniques de Koryfée

BLOGGEUR Le blog a été une ouverture, non un isolement comme le virtuel en a souvent la réputation.

LFC : En quelques mots, pouvez-vous présenter l’esprit de votre blog ? KF : L’idée est de partager ma passion pour la littérature, qu’il s’agisse de critiques littéraires, d’interviews, de prix littéraires. En fait, tout ce qui fait l’actualité littéraire. LFC : Votre top 3 de la rentrée littéraire ? KF : J’ai lu une cinquantaine de livres de la rentrée littéraire à ce jour et ai plusieurs coups de cœur dont : - Qui ne dit mot consent, Alma Brami (Mercure de France) - Mon autopsie, Jean-Louis Fournier (Stock) Mademoiselle, à la folie!, Pascale Lécosse (Editions de La Martinière)  LFC : Les trois livres de la rentrée littéraire que vous voulez lire coûte que coûte ? KF : Ils sont là près de moi et je vais m’y plonger sans tarder: - Cet autre amour, Dominique Dyens (Robert Laffont) - Le livre que je ne voulais pas écrire, Erwan Larher (Quidam éditeur) - L’enfant-mouche, Philippe Pollet-Villard (Flammarion)  LFC : Quelles sont les trois raisons de lire votre blog ? KF : - Sa réactivité : avec une publication par jour, voire deux, il colle au

Le blog traite aussi bien de la littérature adulte que jeunesse, donc s’adresse aux petits comme aux grands !

plus près de l’actualité littéraire. - Il traite aussi bien de la littérature adulte que jeunesse, donc s’adresse aux petits comme aux grands ! - Il couvre des registres très variés : critiques (romans, biographies, essais, livres d’art, développement personnel), mais aussi interviews, prix littéraires et salons.

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KARINE FLÉJO

LFC Magazine #2 | 152


BLOGGEUR

NICOLAS HOUGUET Nicolas Houguet est très influent dans le monde de la littérature. Ses chroniques sont exigeantes et réchauffent le cœur des auteurs qu'il met en avant. Il argumente précisément sur le texte et son ressenti est exprimé sans filtre. Un bel exercice de style que nous lisons à la rédaction avec avidité et que nous vivons comme des déclarations d'amour adressées aux auteurs. Un blog ni jubilatoire ni jubilatoire et encore moins jubilatoire (ça va nous coûter cher en amende), mais surtout d'un littéraire pointu qui partage sa passion. 153 | LFC Magazine #2

LFC : Bonjour Nicolas, vous êtes

voulais plus vraiment parler de

un blogueur littéraire influent

littérature et me consacrer au

dans le milieu. Comment est née

cinéma et surtout à la musique. Et

l’idée de passer le cap d’ouvrir

puis je me suis remis à parler de

votre blog L'albatros ?

bouquins il y a trois ans. Et ça a explosé, j’ai surtout vu qu’on

NH : La chose s’est faite au fur et à

pouvait incarner les livres et vivre

mesure. Le blog est né d’une

des rencontres intenses par leur

déception. J’ai sorti des recueils de

intermédiaire. Se raconter au

nouvelles malheureusement

travers des mots des autres.

demeurés confidentiels. Je ne

J’approche vraiment chaque


BLOGGEUR

LES GENS QUI FONT LE BUZZ

J’approche vraiment chaque article comme une œuvre personnelle et littéraire.

Nicolas Houguet L'albatros article comme une œuvre personnelle et littéraire. LFC : En quelques mots, pouvez-vous présenter la ligne éditoriale de votre blog ? NH : Je n’y parle de ce que j’aime. C’est vraiment une manière de contrepied et même de réaction à une critique systématiquement négative. Je veux montrer à quel point la littérature éclaire. Je m’imprègne de chaque livre, profondément. À chaque article, j’essaie de me fondre dans l’ambiance de l’ouvrage, de dire comment je m’y retrouve, de faire entendre et comprendre la démarche de l’auteur

unique, une voix singulière et rare. J’ai aimé

d’une manière profondément subjective. Et je veux vraiment installer

énormément Légende d’un dormeur éveillé de

l’émotion de la lecture, la donner à partager. C’est une œuvre de

Gaëlle Nohant chez Héloïse d’Ormesson qui

passion et de transmission.

m’a fait découvrir et partagé de manière passionnante la trajectoire du poète Robert

LFC : Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?

Desnos. Et enfin un Funambule sur le sable, la poésie tendre et drôle de Gilles Marchand qui

NH : Extrêmement positif ! À l’origine, je n’en attendais strictement

est un très beau roman d’apprentissage, un

rien, je ne pouvais en être qu’heureusement surpris. Il m’a permis de

regard extrêmement juste et sensible sur la

trouver ma place, ma légitimité, dans un milieu que je croyais

différence.

inaccessible. Il a été avant tout une surprise et m’a entrainé sur des chemins totalement inattendus, inspirants, et m’a fait nouer des

LFC : Les 3 livres de la rentrée littéraire que

amitiés profondes.

vous voulez lire coûte que coûte (pas encore lu par manque de temps) ?

LFC : Votre top 3 de la rentrée littéraire ? NH : Le livre que je ne voulais pas écrire de Erwan NH : Toujours extrêmement délicat ce genre d’exercice…. Je parlerais

Lahrer

du merveilleux et étrange voyage que Sigolène Vinson propose dans

Le Sans-Dieu deVirginie Caille-Bastide

Les Jouisseurs aux éditions de l’Observatoire, un style absolument

Paysage perdu de Joyce Carol Oatest

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NICOLAS HOUGUET

LFC Magazine #2 | 154


LFC MAGAZINE #2 - NOS BONUS CULTURELS

SEPTEMBRE 2017

Des amuse-bouches jusqu'à plus faim... LA SÉLÉCTION THÉÂTRE, TÉLÉVISION, SÉRIE, MUSIQUE DE LA RÉDACTION POUR UNE RENTRÉE PÉTILLANTE !

Rencontre avec Tydiaz L'interview de

CHRISTOPHE BEAUGRAND L'animateur TV répond à toutes nos questions, privées et professionnelles. Croustillant. Secret Story sur NT1

Entretien avec Éric Bouvron et William Mesguich METTEUR EN SCÈNE ET COMÉDIEN THÉÂTRE

+ notre sélection théâtre et série TV. QUE DU BONHEUR !

N°1 DES CLUBS M U S I Q U E


AU MENU QU'AVONS-NOUS

SEPTEMBRE 2017 NUMÉRO #2 LFC MAGAZINE

des bonus CULTURELs ? THÉÂTRE / MUSIQUE / SÉRIE / TÉLÉVISION

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ÉRIC BOUVRON : MARCO POLO ET L'HIRONDELLE du KHAN

3 PIÈCES DE THÉÂTRE À VOIR : AH TU VERRAS ! DIDIER GUSTIN, CHINCHILLA, ADOPTE UN MENTALISTE

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LFC Magazine #2

WILLIAM MESGUICH : LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ

CHRISTOPHE BEAUGRAND, l'entretien vie privée, VIE PRO

EDMOND : inclassable et formidable

LA SÉLECTION SÉRIE

TRAHISONS : fin et intelligent

TYDIAZ, le soleil de votre rentrée


THÉÂTRE

ÉRIC BOUVRON PAR QUENTIN HAESSIG

Dans le milieu du théâtre, Éric Bouvron est une valeur sûre. Après le Molière du meilleur spectacle des théâtres privés pour la pièce Les Cavaliers, adaptation audacieuse de Kessel, l'artiste revient avec Marco Polo et l'Hirondelle du Khan pour au moins trois mois au Théâtre de La Bruyère. Il y a comme un parfum de succès assuré qui plane dans l'air ! Coup de projecteur sur l'original Éric Bouvron.

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LFC Magazine #2


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ENTRETIEN

LFC Magazine #2

THÉÂTRE

AVEC ÉRIC BOUVRON AUTEUR ET METTEUR EN SCÈNE DE MARCO POLO ET L'HIRONDELLE DU KHAN

LFC : Bonjour Eric Bouvron, Marco Polo est en résidence au Théâtre la Bruyère depuis le 13 septembre 2017. Pouvezvous nous raconter le point de départ de ce projet ?

fallait pas utiliser trop de documentation. Il faut s’appuyer EB : Sur toutes mes créations, il y a un rapport au voyage. Je

dessus certes, mais le défi c’était d’écrire une histoire qui

suis parti chez les inuits, en Ouzbékistan… J’essaye de

parle aux gens d’aujourd’hui, une histoire moderne.

m’imprégner de l’histoire, de la culture de ces pays pour

L’avantage c’est que je sais comment faire voyager les

ensuite mettre en scène un spectacle réaliste et original.

gens grâce à mes pièces précédentes et à tous les voyages

Lorsque j’étais en Ouzbékistan pour Les Cavaliers de Joseph

que j’ai pu faire. Je peux amener le spectateur autant sur la

Kessel, on m’a beaucoup parlé de la route de la soie. Je

banquise que dans le désert. Au théâtre, le vrai monde

connaissais Marco Polo depuis que j’étais petit via une BD que

c’est l’imaginaire.

j’avais lu mais je voulais en savoir plus sur ce personnage. J’ai donc commencé à me documenter et j’ai imaginé la rencontre

LFC : En 2016, vous remportez le Molière du Théâtre

avec le Khan, un homme incroyable qui veut conquérir le

Privé pour Les Cavaliers. Concrètement, qu’est ce que ça a

monde et Marco Polo, un jeune gars de vingt qui se pointe dans

changé dans votre travail de metteur en scène ?

un pays qu’il ne connait. EB : Ça n’a pas eu d’influence sur mon travail de metteur LFC : Il y a eu un gros travail de recherches pour cette pièce ?

en scène mais plutôt sur mon avenir. J’ai senti une reconnaissance de la part des gens du métier. Ils écoutent

EB : Oui. Notamment sur le Khan, un personnage qui m’a

plus, ils vous respectent plus. Je ne suis pas forcément

fasciné. J’ai lu beaucoup de livres, j’ai regardé des vidéos sur

quelqu’un qui aime les prix, c’est flatteur c’est sûr, mais on

YouTube… Cependant, je me suis rendu compte qu’il ne

peut vite finir par travailler uniquement pour ça. Ça met


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ENTRETIEN

LFC Magazine #2

THÉÂTRE

AVEC ÉRIC BOUVRON AUTEUR ET METTEUR EN SCÈNE DE MARCO POLO ET L'HIRONDELLE DU KHAN une petite pression supplémentaire, car les gens vont

LFC : La musique joue également un rôle très important

certainement comparer Les Cavaliers et Marco Polo, mais ma

dans la pièce.

tâche ce n’est pas de ne pas les surprendre mais c’est surtout de rester fidèle au parcours de créateur que je suis.

EB : De tous les arts, la musique est l’art le plus pur. Elle est

Le Molière n’a pas changé ma façon de travailler. Quand je

capable de vous transporter, de vous émouvoir. La

l’ai gagné, j’étais déjà sur le projet Marco Polo.

musique vous rend plus sensible, les choses prennent vie avec la musique. Lorsque j’écris mes pièces, j’écris en

LFC : Pouvez-vous nous parler de la mise en scène

visuel, la musique doit être présente tout le temps, elle est

novatrice et originale du spectacle Marco Polo et

complémentaire de l’histoire. Elle me permet de percevoir

l'Hirondelle du Khan ?

les choses différemment. J’aime la musique et j’ai envie de la partager.

EB : À vrai dire, je ne propose rien de forcément nouveau. Je suis simplement bien nourri par des maîtres magnifiques :

LFC : Vous vous attaquez à Zorba le grec dans votre

Peter Brooke, Samuel McBurney, William Shakespeare…

prochain projet. Pouvez-vous nous en dire quelques

Ces auteurs n’avaient pas besoin de grands décors pour

mots ?

surprendre les gens. Par exemple à l’opéra, les gros décors noient parfois la présence des chanteurs. On dépense des

EB : Depuis que j’ai dix-huit ans, je suis intéressé par

sommes énormes dans les costumes, dans les décors, pour

Zorba, qui est à la base un livre de Níkos Kazantzákis. Un

que les gens se disent en sortant, que tout était magnifique,

auteur dans la lignée de Joseph Kessel, Antoine de Saint

cependant on ne va pas au théâtre pour ça, on y va pour

Exupéry… Zorba c’est son chef d’oeuvre, et c’est grâce au

vivre une histoire. Il faut trouver le bon équilibre. Le théâtre

cinéma qu’il est devenu célèbre. Dans ce livre, il fait le

doit être le petit frère pauvre du cinéma. Mais pour moi, le

parallèle entre vivre sa vie à fond et trop la maitriser. C’est

théâtre a parfois plus de puissance que le cinéma car le

un peu le destin de sa propre vie. C'est une pièce qui sera

spectateur créait sa propre pièce grâce à son imagination.

plus philosophique, pleine de dualités.


160 THÉÂTRE

WILLIAM MESGUICH PAR QUENTIN HAESSIG

William Mesguich est seul en scène et occupe une cellule de 5m2 dans Le dernier jour d'un condamné, actuellement sur les planches au Studio Hébertot. Sa performance est bluffante sur une pièce qui offre une réflexion intelligente sur la peine de mort. Entretien avec un comédien que vous n'avez pas fini d'entendre parler.

LFC Magazine #2


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ENTRETIEN

LFC Magazine #2

THÉÂTRE

William Mesguich, comédien LFC : Bonjour William Mesguich, vous jouez en ce moment au

monstres sacrés de la littérature française. C’est une

Studio Hébertot, Le dernier jour d’un condamné adaptation du livre

langue extraordinaire et c’est un homme militant,

éponyme de Victor Hugo, comment est né ce projet ?

citoyen du monde. Ça ne m’a pas fait peur. Avec Victor Hugo, nous sommes dans de la littérature classique, qui

WM : Tout d’abord, c’est un texte qui m’a beaucoup marqué lorsque

pourrait paraitre désuet aux yeux de certains, mais c’est

j’étais jeune. Ce projet est né d’une amitié de plus de vingt ans avec

un styliste exceptionnel, il manie la réthorique et

François Bourciel, qui est le metteur en scène de la pièce. Je l’ai vu

l’éloquence comme peu. Comme Flaubert, comme

joué, je l’ai vu mettre en scène, il a également joué sous la direction

Balzac. On a besoin d’entendre ce genre d’auteurs

de mon père et je souhaitais vraiment travailler avec lui. C’est un

aujourd’hui. Je me suis dit, Victor Hugo, c’est un texte

projet que nous voulions faire depuis un moment, nous avions

sublime, allons-y !

beaucoup de contenu audio, vidéo, écrit, que nous avions accumulé au fur et à mesure mais nous ne savions pas encore comment

LFC : Comment on se prépare à un rôle comme celui-ci ?

l’exploiter. Il fallait juste attendre le bon moment. Et ce moment est

(William Mesguich est seul en scène et occupe une

venu. Le travail s’est fait dans une ambiance bienveillante et efficace,

cellule de 5m2).

il le fallait, car nous avions très peu de temps. WM : C’est très étrange. Ce n’est pas facile à expliquer. LFC : Est-ce qu’il y a plus de pression quand on s’attaque à de

Je suis seul en scène et je joue un condamné à mort

grands textes comme celui de Victor Hugo ?

enfermé dans une cellule, c’est un peu comme les poupées russes. C’est un théâtre dans le théâtre. Ce qui

WM : Je ne dirais pas qu’il y a plus de pression. Je connais bien le

me fait le plus bizarre, c’est d’être seul sur scène. J’ai pris

travail de Victor Hugo et je l’aime infiniment. Il fait partie des

l’habitude, notamment avec ma compagnie, de


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ENTRETIEN

LFC Magazine #2

THÉÂTRE

AVEC WILLIAM MESGUICH

COMÉDIEN DANS "LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ"

jouer avec d’autres partenaires. Quand on est seul, on se regarde dans

LFC : La pièce est un plaidoyer de

la miroir, on est un peu seul au monde. Je me relis des bouts de texte, je

Victor Hugo pour l’abolition de la

me concentre, j’essaye de visualiser des moments du spectacle. Et

peine de mort. Quel est votre avis

finalement, je ne crois pas qu’il y ait de méthode spéciale pour se

sur la question ?

préparer, c’est assez aléatoire. Lorsqu’on est seul en scène, il n’y a pas d’échappatoire, il n’y a rien à quoi se raccrocher, il faut être dans une

WM : Victor Hugo a pris des risques

immense concentration, il faut être au taquet, préméditer la suite, tout

énormes en écrivant ce livre à

en étant dans le moment présent.

l’époque. À seulement vingt-sept ans. C’est un discours essentiel

LFC : C’est une nouvelle chose pour vous de jouer ce type de pièce ?

pour l’humanité. Il faut que les

Une sorte de challenge ?

jeunes d’aujourd’hui découvrent ce texte. Nous devons lutter contre les

WM : Oui on peut dire ça. Il faut que j’embarque les gens avec moi, que

idées faciles qui consisteraient à

je sois dans un autre rapport avec l’interprétation. Et François, comme

revenir en arrière et à penser que

Virginie Lemoine dans Chagrin pour soi (pièce qui se jouera en janvier au

c’est par la mort de quelqu’un que

Théâtre la Bruyère), n’a eu de cesse de me répéter : « William, sois plus

l’on solutionne les choses. C’est

simple…plus calme…plus réaliste ». C’est l’histoire d’un jeune homme

faux. Il y a d’autres manières de

dans une prison, on ne sait pas qui il est, ce qu’il a fait, l’âge qu’il a et

faire. La violence, la haine, les

tout à coup on sait qu’il va mourir. La pièce est une sorte de galerie de

représailles, ne changent rien, ça ne

sentiments, d’attitudes, de terreur, d’incompréhension, d’émotion…

donne que de la barbarie en plus. Il

Mais le challenge dans tout ça, c’était de ne pas être trop démonstratif.

faut que les choses avancent.


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LFC Magazine #2

LES 5 PIÈCES DE LA RENTRÉE À NE PAS RATER

INCLASSABLE ET FORMIDABLE

EDMOND

PAR NATHALIE GENDREAU

DE PRESTAPLUME

corde sans l’user. Alexis Michalik relève le défi avec classe en revêtant Cyrano d’une aura originale et en donnant de la chair à Rostand, alors jeune poète inconnu de 29 ans, moqué par ses pairs, qui passe de l’ombre impécunieuse à la lumière argentée à l’issue de la première triomphale de son Cyrano de Bergerac en décembre 1897. Avec « Edmond », c’est l’assurance de passer deux heures inouïes qui bercent nos émotions au rythme du vertige et de l’exultation, et les poussent du rire aux larmes. Mais faisons connaissance avec ce cher Edmond Rostand, dont on apprend l’embarras. Il est en panne d’inspiration. Sa muse, qui autrefois se paraît du visage de sa chère épouse, est aux abonnés absents. Il a deux enfants à nourrir, et il est aux abois financiers. Toute idée d’écriture est bonne à prendre, pourvu qu’elle crée en lui un torrent de vers propres à émouvoir. Constant Coquelin, immense comédien, apparaît comme un sauveur. Mais il lui commande Voilà, c’est fait ! L’appréciation « Inclassable » est entérinée

pour les fêtes, c’est-à-dire demain !, une comédie

avec « Edmond ». La pièce écrite et mise en scène par Alexis

héroïque en vers. Edmond Rostand a à peine le temps

Michalik au Théâtre du Palais-Royal propose un scénario

d’écrire le premier chapitre que les répétitions

subtil et joyeux qui s’insère avec bonheur dans l’œuvre

commencent dans un chaos jubilatoire, entre le

d’Edmond Rostand. Quelle merveilleuse idée de nous

manque de financement, les caprices d’une Roxane

raconter les événements (réels et fantasmés) qui ont présidé

insupportable et le peu d’enthousiasme des

à l’acte de naissance de Cyrano de Bergerac ! Pourtant, il est

comédiens qui se voient déjà hués sur scène. Le temps

bien périlleux de réunir une œuvre et son auteur, surtout

passe, l’inspiration manque, alors Edmond Rostand se

quand il s’agit d’un texte aussi puissant et joué jusqu’à la

compromet dans le jeu d’une nouvelle muse qui adore

Issue 27 | 234


INCLASSABLE ET FORMIDABLE

EDMOND sa plume et qui le pousse sans le savoir à lui écrire des lettres d’amour. Cyrano de Bergerac est en train de naître sous ses yeux, au fil des jours et de ces lettres dont il s’inspire… jusqu’au jour où…

grandiloquente Sarah Bernhardt (Valérie Vogt) qui joue la bonne fée auprès d’Edmond en qui elle croit, un délicieux

Cyrano de Bergerac est l’une des pièces préférées d’Alexis

Jean (Régis Vallée) qui se rêve boulanger au lieu de

Michalik, l’auteur aux trois Molières du Porteur d’histoire et

comédien pour faire plaisir à papa, le grand Coquelin. Et il

du Cercle des illusionnistes. Son scénario bâti autour de

y a encore Feydeau (Nicolas Lumbresas) et la comédienne

l’écriture de l’œuvre d’Edmond Rostand, qu’il imagine comme

caractérielle Maria (Christine Bonnard), censée jouer

une course contre la montre, est d’une ambition folle. Les deux

Roxane, mais qui passera à la trappe !

textes égaux en fulgurance et en puissance émotionnelle s’imbriquent en miroir et reflètent un équilibre, une harmonie,

Alors, en scène ! Et que surgissent les comédiens incarnant

une musique narrative qui subjuguent. L’écriture est

tour à tour trente et un personnages, valsant de tableau en

magnifiée par une mise en scène inventive et énergique.

tableau avec l’énergie joyeuse, déplaçant les décors, tout en contant une belle histoire qui se déroule dans plus

À l’appui de cette prouesse, une troupe de douze comédiens

d’une vingtaine de lieux différents (mais faut-il vraiment

époustouflants qu’il serait bien injuste de ne pas tous les citer

compter ?), sous nos yeux ébahis par le ballet des

! Il y a Edmond Rostand (Guillaume Sentou) qui navigue dans

déplacements. Une orchestration sans fausse note. La

les eaux troubles de l’inspiration, Constant Coquelin (Pierre

complicité entre les comédiens éclate et nourrit la pièce

Forest), comédien qui rêve d’un triomphe, deux Corses

de leur plaisir partagé. Et quand la fin approche, c’est

mafieux (Pierre Bénézit et Christian Mulot) qui acceptent de

l’ivresse qui gagne. L’ivresse des mots arrimés aux

financer Cyrano… sous conditions, Monsieur Honoré (Jean-

émotions. L’ivresse de la vie ! Merci Monsieur Edmond !

Michel Martial), un patron de brasserie cultivé qui se pique de philosophie, Jeanne/Roxane (Stéphanie Caillol) habilleuse de son état et muse de Rostand à son insu, Rosemonde (Anna Mihalcea) la femme fidèle du poète que la jalousie gagne au fil de l’écriture, Léo (Kevin Garnichat), son meilleur ami qui se sert de ses vers pour séduire la belle… Jeanne. Mais aussi une

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« Edmond », de Alexis Michalik, publié aux éditions Albin Michel. Mise en scène de Alexis Michalik Avec Guillaume Sentou, Stéphanie Caillol, Pierre Forest, Pierre Bénézit, Christian Mulot, Jean-Michel Martial, Anna Mihalcea, Kevin Garnichat, Valérie Vogt, Régis Vallée, Nicolas Lumbresas et Christine Bonnard. Tous les jours sauf le lundi à 16 h, 17 h et 21 h selon les jours, jusqu’au 31 décembre 2017 . Au Théâtre du Palais-Royal, 38 rue de Montpensier, 75001 Paris


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LFC Magazine #2

LES 5 PIÈCES DE LA RENTRÉE À NE PAS RATER

FIN ET INTELLIGENT

TRAHISONS PAR NATHALIE GENDREAU

DE PRESTAPLUME De fil en aiguille, entre révélations et secrets, entre l’amour et l’amitié, ce sont les personnalités du triangle amoureux qui se révèlent, laissant apparaître toute leur humanité dans les fêlures, les lâchetés, les duplicités, les contradictions, son histoire à rebours, par petits sauts de dates, de 1975 à 1968. Il insuffle ainsi à sa pièce une énergie dans les échanges et une profondeur dans les silences, remodelant la banalité en originalité. En remontant les événements depuis la fin de l’histoire jusqu’à son début, l’auteur s’attache davantage le public complice qui, sachant tout, se voit ressentir de l’empathie et reste bienveillant devant les égoïsmes des personnages qui s’affrontent. L’histoire commence par où tout a fini : les retrouvailles de deux amants, Jerry (Yannick Laurent) et Emma (Gaëlle Billaut-Danno). Leur histoire d’amour n’ayant su résister, ni à l’usure des mensonges ni à l’impasse de la relation, s’était soldée deux ans plus tôt par une séparation. La rencontre provoquée par Emma, si elle est marquée par l’embarras et la nostalgie, se mue peu à peu en révélations. Désormais galeriste, elle a décidé de quitter son mari Robert Après « Le Monte-plats » d’Harold Pinter en 2015 et 2016,

(François Feroleto), dont elle sait qu’il n’a cessé de la

Christophe Gand récidive en mettant en scène avec finesse et

tromper tout comme ce dernier connaissait l’idylle

intelligence une autre pièce de cet auteur prolifique au

d’Emma avec son meilleur ami, Jerry. L’annonce

théâtre Lucernaire. Sous influence autobiographique,

provoque un fort émoi chez cet homme qui n’a jamais

« Trahisons » autopsie l’amour et l’amitié, en dévoilant les

voulu quitter sa femme. Non pas parce qu’Emma se

trahisons entre le mari, la femme et l’amant. Un trio somme

retrouve libre, mais parce que son meilleur ami,

toute banal dans la littérature, qui tend souvent à dévier vers

Robert, ne lui a jamais confié qu’il savait. L’amant se

le vaudeville dans le spectacle vivant. Or Harold Pinter prend

sent alors trahi par cet ami qu’il a pourtant cocufié

le contre-pied avec l’élégance d’un danseur étoile pour narrer

pendant près de sept ans sans états d’âme.

Issue 27 | 234


FIN ET INTELLIGENT

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LFC Magazine #2

TRAHISONS De fil en aiguille, entre révélations et secrets,

l’épouse au foyer déçue qui se prend d’un fol amour pour

entre l’amour et l’amitié, ce sont les

l’ami d’enfance de son mari. Yannick Laurent fait

personnalités du triangle amoureux qui se

progresser le personnage de l’amant, de la lourdeur

révèlent, laissant apparaître toute leur humanité

inquiète vers une candeur attendrissante. Le comédien

dans les fêlures, les lâchetés, les duplicités, les

nous amène à appréhender la complexité du personnage

contradictions, les compromissions, les

qui s’entête à l’immobilisme en usant de la manipulation

mensonges. De tableau en tableau, à la

pour que rien ne change. Quant au mari cocu, éditeur de

chronologie inversée, des retrouvailles aux

son état, qui trompe sa femme, il reste fidèle à lui-même,

origines du coup de foudre, l’intrigue amoureuse

dans le sarcasme et l’ironie. Par son jeu mêlé de

fait remonter des fragments de mémoires

provocations et d’indifférence à tout sentiment, François

signifiants de la relation mais aussi de l’époque.

Feroleto parvient à rendre son personnage – au passage

Car, ne l’oublions pas, l’histoire commence en

buveur impénitent – hautain, inaccessible, intouchable. Et

1968, époque qui manifeste pour libérer la

dans cette chorégraphie de cœurs malmenés, un

femme des carcans ancestraux et des

quatrième luron (Vincent Arfa) s’immisce sur scène pour

stéréotypes sur la mère au foyer. Les dialogues à

faire évoluer le décor interchangeable. Tout en discrétion

l’économie de mots, soulignés de silences

élégante, par ses gestes de mime gracieux, il permet de

éloquents, invitent à ressentir pour comprendre,

suspendre le temps, un temps précieux qui va chuter sur la

et non l’inverse.

promesse de lendemains qui s’aiment.

Les comédiens s’incarnent magnifiquement dans leur personnage, en accomplissant l’exercice complexe de les faire évoluer à rebours. Gaëlle Billaut-Danno glisse avec nuance de la galeriste ambitieuse et future divorcée à

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« Trahisons » Auteur : Harold Pinter, Mise en scène de Christophe Gand Avec : Gaëlle Billaut-Danno, Yannick Laurent, François Feroleto et Vincent Arfa Scénographie : Goury, Décor : Claire Vaysse, Costumes : Jean-Daniel Vuillermoz, Lumières : Alexandre Icovic, Production : Coq Héron Co-Production : Parfum de Scènes, Co-Réalisation : Théâtre Lucernaire Au théâtre Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris. Jusqu’au 8 octobre 2017, à 21 heures du mardi au samedi et à 18 heures le dimanche. Durée : 1h20.


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LFC Magazine #2

LES 5 PIÈCES DE LA RENTRÉE À NE PAS RATER

DIDIER GUSTIN

AH TU VERRAS !

PAR NATHALIE GENDREAU

DE PRESTAPLUME Drac et Jacques Pessis, il rend un immense hommage au poète qui a été l’un des premiers à l’encourager dans sa voie… ou, pourrait-on dire, ses voix de prédilection. Accompagné des musiciens Hugo Dessauge et Laurent Roubach, l’imitateur parvient dès la première note, dès la première transfiguration, à enflammer le public qui voyage à rebrousse souvenirs dans l’univers du chanteur disparu en 2004. L’alchimie entre l’artiste au pluriel et le public est palpable tant les cœurs palpitent à l’unisson au fil d’un scénario d’une grande poésie. Au-delà des (ré)incarnations étonnantes, c’est une belle histoire que l’artiste nous relate, à laquelle on croit d’emblée, juste pour le plaisir pur d’y croire. Il était une fois Claude Nougaro qui, de là où il repose, se choisit un artiste bien vivant pour être, le temps d’une journée, le maître de cérémonie dans sa maison de campagne où se niche une fontaine dite miraculeuse. Qui boit de son eau se voit immunisé contre le manque d’inspiration, un véritable « vaccin contre la page blanche« . On comprend que les artistes, jeunes et moins jeunes, s’y précipitent. Et ils Au théâtre de L’Archipel, Didier Gustin est au top de sa forme.

sont nombreux… Le maître de cérémonie qui les

Et il le fait savoir, avec enthousiasme, en inoculant la joie par

accueille cette année-là est Didier Gustin qui a

voix interposées avec son nouveau spectacle musical « Ah Tu

accepté la mission. Avec gentillesse et incrédulité, il

Verras ! », mis en scène par Hubert Drac. C’est drôle,

tente de gérer les desiderata de ces artistes qui

irrésistible et émouvant ! Avec un talent qui ne se dément pas

surgissent au compte-gouttes au gré des chansons de

et une forte présence scénique, il invite cinquante artistes,

Nougaro qu’ils doivent interpréter à la manière de

auxquels il emprunte la voix, à interpréter les chansons

leur créateur. Ah tu verras !, Toulouse, Cécile,

immortelles de Claude Nougaro. Il fallait y penser ! En

Amstrong, Je suis blanc de peau, Bidonville, Le jazz et

écrivant ce spectacle, avec la complicité de ses amis Hubert

la Java, Je suis sous, Sing sing song… Comme ils

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DIDIER GUSTIN

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AH TU VERRAS !

LFC Magazine #2

veulent tous se gorger de cette eau miraculeuse, ils se plient au

Visiblement heureux, l’artiste savoure ce

règlement avec bonne humeur. Nous retrouvons Johnny

moment qu’il passe avec son public qu’il

Halliday, Jean-Marie Bigard, Michel Drucker, Julien Clerc,

aime et qui lui rend bien. L’on ressort du

Charles Aznavour, Pierre Palmade, Vincent Delerm, Dany Boon,

spectacle enthousiaste et gonflé à bloc et

Grand corps malade, Gérard Depardieu, Jean-Claude Van

l’on constate qu’après plus de trente ans

Damme… Et Fabrice Luchini, le récalcitrant, qui ne peut

de métier, Didier Gustin n’a nul besoin

s’empêcher de réciter « L’Huître et les Plaideurs » de Jean de la

d’abreuver son inspiration à la source

Fontaine.

miraculeuse de Claude Nougaro. La source miraculeuse est en lui… Que dis-je

L’artiste imitateur porte si justement le costume de ces

? La source miraculeuse, c’est lui ! Bien des

nombreuses personnalités qu’il est superfétatoire d’énoncer leur

artistes pourraient s’inspirer, non pas du

nom. Dans ce rôle d’hôte taillé à la perfection pour lui, il s’efface

talent car non transmissible, mais de sa

aussi avec respect et simplicité devant de grands artistes

démarche respectueuse et humble qui

disparus comme Gainsbourg, Bashung, Coluche et ceux d’une

emporte chaque fois l’adhésion d’un

autre génération qui ont su nous faire rire et pleurer d’émotion.

public fidèle.

L’écriture, belle et sensible, rehausse un spectacle qui est tout sauf une succession d’imitations. C’est un rêve complice auquel nous convie Didier Gustin. Et l’intermède nostalgique d’une douce intensité qu’il nous offre entre les 400 coups des artistes assoiffés d’inspiration est renforcé par une projection vidéo des visages de Galabru, Funès, Bourvil, Serrault… Leurs apparitions d’outre-tombe se gondolent par intermittence sur une tenture sombre en faisant entendre leurs voix familières qui émeuvent toujours autant. L’invitation au rêve tient toutes ses promesses.

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« Ah Tu verras ! » Auteurs : Didier Gustin, Hubert Drac et Jacques Pessis. Metteur en scène : Hubert Drac. Interprète : : Didier Gustin. Musiciens : Laurent Roubach et Hugo Dessauges. Au Théâtre de l’Archipel 17, boulevard de Strasbourg 75010 Paris. Séances tous les mercredis et jeudis à 19 heures ou 21 heures selon les jours, jusqu’au 11 janvier 2018. Durée : 1 h 15. En tournée dans toute la France et à paris les mercredis et jeudis jusqu'au 11 janvier 2018.


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LES 5 PIÈCES DE LA RENTRÉE À NE PAS RATER

HUMOUR GRINÇANT

CHINCHILLA PAR NATHALIE GENDREAU

DE PRESTAPLUME peut-il se laisser aller ? Quatre comédiens le vivent avec force et subtilité, énergie et émotion, évoluant avec aisance grâce à une mise en scène minimaliste et futée de Bruno Banon. Deux couples s’opposent, le premier qui surnage dans la vie, tels des loosers (Jérémie Covillault et Lydia Cherton) et le second qui réussit tout ce qu’il entreprend (Roger Contebardo et Céline Perra)... Ils n’ont rien en commun si ce n’est l’amour qui s’étiole à force d’habitude et de confort. Nos deux couples en mal de reconnaissance amoureuse se rencontrent au Swing, une boîte de nuit qui ne laisse pas de marbre. Ils ne se connaissent pas et pourtant ils ne sont pas prêts d’oublier le moment d’intimité qu’ils viennent poliment de partager. Revêtus de leur habit social, leur échange brûlant se mue en malaise. Les jours suivants, l’expérience en club d’échangistes va mettre à nu les sentiments des protagonistes, agissant comme un révélateur. Plus rien ne sera pareil, autant pour les deux habitués que pour les deux débutants. Les couples partent en exploration dans les sillons de leur cœur en quête de Avec « Chinchilla », l’auteur Emmanuel Robert-Espalieu

cet amour assoupi. Comment peut-on tout avoir et ne

brosse avec l’humour grinçant qu’il affectionne le jardin

pas se sentir heureux ? Comment peut-on ne rien avoir

intérieur de deux couples empêtrés dans une remise en

et ne pas se donner la chance d’être heureux ? D’un

question. C’est une comédie qui sarcle à coups de réparties

côté, dix enfants, une très bonne situation,

légères et décalées les plates-bandes du drame qui s’échine à

l’épanouissement personnel au top de sa forme. De

se tramer. Elle gratte les faux-semblants à coups de pourquoi

l’autre, un chien écrasé, le chômage aux couleurs

et le réalisme des situations s’interpose en miroir du public qui

d’éternité, l’épanouissement personnel au ras des

s’interroge. Qu’est-on prêt à faire pour sa moitié quand on se

pâquerettes. Et, pour couronner le tout, un chinchilla

retranche derrière la lassitude ? Jusqu’où son engagement

qui menace de s’incruster.

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HUMOUR GRINÇANT

LFC Magazine #2

CHINCHILLA Ainsi, l’herbe serait-elle plus verte chez le voisin ?

L’enchâssement est juste parfait.

Cette grande question frappe toujours à la porte

Bruno Banon a su ensemencer

d’un couple au moment où il s’y attend le moins…

l’harmonie des phrases, que les

Non… Au moment où il s’y attend le plus ! N’est-ce

comédiens ont cueillie avec dextérité

pas soi qui provoque les situations ? L’idée du club

et jubilation. Tout est fin prêt pour

échangiste, tout en étant savoureuse, est judicieuse.

laisser s’ébattre dans ce champ

Quoi de mieux pour labourer son champ des

d’encore le chinchilla qui sommeille en

possibles et des interdits ? Les deux couples se

nous !

laissent aller à se dire les piques les plus blessantes tout en gardant un fond de tendresse. Les comédiens le jouent crescendo, en subtile gradation, qui rend crédible le coup de théâtre du dernier acte. La mise en scène n’est pas étrangère à l’atmosphère intimiste qui s’installe rapidement, comme ce miroir qui renvoie les monologues de leur propre solitude. Et que dire des dialogues de ces deux paires de voix qui se répondent en échos, tout en construisant leur histoire personnelle.

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« Chinchilla » Auteur : Emmanuel Robert-Espalieu Metteur en scène : Bruno Banon Avec Lydia Cherton, Jérémie Covillault, Céline Perra et Roger Contebardo. Musique : Yorfela Lumières : Patrick Clitus Décor : Mona Camille Son : Frédo Break a leg Productions Au Théâtre des Feux de la Rampe, 34 rue Richer, Paris IXe Séances les samedis et dimanches jusqu'au 31 décembre à 18 h 15. Durée : 1h15.


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LFC Magazine #2

LES 5 PIÈCES DE LA RENTRÉE À NE PAS RATER

PRODIGIEUX

ADOPTE UN MENTALISTE

PAR NATHALIE GENDREAU

DE PRESTAPLUME correspond en tous points… ou presque. Et accessoirement au sien, car il se dit cœur à prendre… Allez savoir si ce cœur est facile à conquérir, son esprit, lui, est insaisissable ! Et, au bout d’un temps qui file bien trop vite entre les neurones, c’est le public qui est conquis. Giorgio l’Amoroso ? Peut-être bien… Mais s’il subjugue le cœur par sa dextérité à se jouer avec humour de la logique, il chatouille aussi la raison par sa facilité à deviner l’autre. Sans se tromper, en jouant sur le registre du charmeur à l’esprit vif-argent, il déroule son scénario à la vitesse de la lumière, nous enveloppe dans son halo de bienveillance et de merveilleux, et nous emmène là où il le désire. Le spectacle commence avant l’entrée en scène de Giorgio. Son assistant Benoît Auzou, un jeune mentaliste en puissance, distribue au hasard des « Love cards », des fiches sur lesquelles des personnes volontaires inscrivent leur animal, musique, film et objet préférés. C’est ensuite que Giorgio surgit sur scène, à la fois décontracté et concentré. Qui a déjà vu la série « Le mentaliste » peut craindre la suite des événements. Un cillement des paupières est lu comme Si je devais faire court, je dirais « prodigieux ». Mais je ne fais

une information essentielle, un aveu… Alors, pourquoi

jamais court. Encore moins quand le spectacle proposé

tenter de dissimuler ? Rester nature, il n’y a que ça de

embarque toute la salle pour un autre monde qu’il serait bien

vrai ! Et c’est tellement plus drôle. Oui, drôle ! Car

banal de dénommer surnaturel. « Adopte un mentaliste », co-

Giorgio est un mentaliste humoriste. Seul mentaliste

écrit avec Sylvain Vip et maxime Schucht, est le dernier-né de

jusqu’à présent à manier l’humour, il use du subtil

Giorgio qui se produit les samedis 8, 15 et 29 juillet, à l’Apollo

mélange de blagues et de bons mots, ne se refusant

Théâtre, dans l’attente d’une nouvelle salle pour la rentrée. Le

aucune autodérision, et laisse fuser les réparties qui

mentaliste a une grande ambition pour vous, celle de vous

ne se font jamais aux dépens, mais avec le public. C’est

faire rencontrer le grand amour, votre moitié qui vous

un désamorçage de l’appréhension par la légèreté du

Issue 27 | 234


PRODIGIEUX

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ADOPTE UN MENTALISTE

LFC Magazine #2

propos. Point de gravité en ces lieux ne doit subsister, et il s’y

Giorgio au regard scrutateur et au sourire enjôleur en

emploie avec une énergie décuplée, comme si son carburant

trouve invariablement l’auteur. On verra même l’animal

était nos rires !

préféré de l’une écrit sur son torse ! On l’entendra dévoiler l’emplacement et la forme du tatouage de trois

Après « Mental expert », Giorgio se glisse dans ce nouveau

jeunes femmes. À l’issue d’un Pictionary démentiel, on

spectacle avec délectation, dans la veine de l’amour avec un

assistera à un savant calcul avec la date de naissance de

grand A comme empAthie. Exit les sites de rencontres

trois personnes du public qui servira à trouver celle

virtuelles « low-cost », le mentaliste se rêve « marieuse » en

d’une autre… Bref, un spectacle de jeux qui se succèdent

vous entraînant à sa suite dans la recherche de l’âme sœur

au rythme nerveux, sans repos ni coupure. Les réparties

parmi le public. C’est avec ce public qu’il ne connaît pas qu’il va

enchaînent d’autres réparties, les tours d’autres tours,

s’amuser et faire connaissance, faisant une démonstration

les illusions d’autres illusions. Plus d’une heure

inouïe de ses fabuleuses capacités. Dès les premières

d’interaction avec un public qui n’en revient pas, qui veut

plaisanteries, parfois gentiment cassantes, le public est à fond

croire à une possible erreur, qui n’attend que de se

derrière lui, prêt à le suivre dans ses délires de « devination »,

rassurer quant la logique convainc que là, à ce moment

et non divination. Le divin n’a rien à voir à l’affaire. Il s’agit

précis, il n’a pas tout deviné. Se serait-il trompé ? Une

d’intuition, d’observation, d’empathie… et de beaucoup de

petite erreur de rien du tout qu’on lui pardonnerait bien

travail pour que l’illusion et la suggestion opèrent.

volontiers… Mais, que nenni ! L’erreur faisait partie du jeu. Tel le Jeu de l’Oie, reculer pour mieux sauter ! Alors,

Ainsi, une main innocente du public tirera au sort des « Love

on s’incline devant la magie et on repart heureux, dans

cards ». Choisissant l’une ou l’autre des préférences annotées,

l’émerveillement de l’enfance. On se surprend même à regretter de ne pas avoir fait partie des élus destinés à être percés à jour… ou à se laisser manipuler. La curiosité enthousiaste l’emporterait-elle donc sur la timidité ? N’est-ce pas là, la véritable magie !

Adopte un mentaliste Auteurs : Giorgio, Sylvain Vip, Maxime Schucht. Avec : Georgio et Benoît Auzou Mise en scène de Lucille Jaillant. Production : Johan production Concept Au théâtre de Dix Heures, 36, Boulevard de Clichy, 75018 Paris. Les dimanches 3, 10 et 17 septembre et 1er octobre 2017, à 20 heures. Durée : 1h20.

Issue 27 | 234


TÉLÉVISION

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LFC Magazine #2

SECRET STORY Du lundi au vendredi 18h20 La quotidienne 19h20 Le Debrief Et chaque jeudi à 21h00 Le prime de Secret Story 

CHRISTOPHE BEAUGRAND

PAR CHRISTOPHE MANGELLE

Christophe Beaugrand, c'est l'animateur TV qui monte... Secret Story en quotidienne + un prime hebdomadaire sur NT1, ce marathonien et passionné nous emporte dans son tourbillon de bonne humeur. Des rumeurs sur Danse avec les stars, animera-t-il ou pas l'émission star de TF1 ? Reviendra-t-il sur LCI ? A-t-il envie d'être un jour papa ? Pourquoi évoque-t-il librement son homosexualité ? Et les livres dans tout ça, que lit-il ? Christophe Beaugrand essuie les plâtres de notre nouvelle rubrique TV dans LFC Magazine #2, il nous répond, on kiffe, on en profite donc pour lui claquer la bise ! MERCI !


ENTRETIEN TÉLÉVISION

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LFC Magazine #2

Je rappelle que l'homosexualité mal vécue est la première cause de suicide chez les ados, il ne faut jamais oublier ce chiffre !

AVEC CHRISTOPHE BEAUGRAND PARTIE 1 L'ENTRETIEN VIE PRIVÉE VIE CULTURELLE

LFC : Imaginons, vous avez dix ans, et cet enfant vous voit aujourd’hui, à l’âge adulte, animateur TV. Cet enfant, que pourrait-il vous dire ?

LFC: Vous vous exprimez sur votre homosexualité en CB : Hey ! À 40 ans, tu devrais arrêter de faire le couillon !

tant que personnage public. C’est très courageux. Pour

(Rires) Sérieusement, je pense qu'il pourrait me dire que le

quelles raisons faites-le vous ?

rêve qu'il avait tout petit s'est réalisé. Et il me dirait sûrement bravo d'être allé au bout. Depuis tout gamin, je veux faire ce

CB : Je ne pense sincèrement pas que ce soit courageux, ça

métier, je ne connaissais personne, j'ai énormément travaillé.

me semble naturel. Je ne parle pas de ma vie privée. Mais

Donc sincèrement, jespere qu'il serait fier de moi.

de l'homosexualité en général car je pense que lorsqu'on a une certaine notoriété, on a aussi le devoir de Faire

LFC : Vous êtes très présent sur les réseaux sociaux. Trop ou

avancer les mentalités si on le peut. Je suis suivi par

pas assez ?

beaucoup de jeunes et si je peux aider ceux qui ne sont pas bien dans leurs baskets parce qu'ils se demandent s'ils

CB : Peut-être trop parfois, surtout aux yeux de mon

sont homos et qu'ils ont peur du rejet, alors je suis fier de

entourage. Mais c'est passionnant d'avoir un retour direct

le faire. C'est important d'avoir des référents, des

quand vous faites quelques chose. C'est extrêmement

exemples de gens pour qui ça sest bien passé, qui ont

enrichissant. Et puis c'est un plaisir de tisser un vrai lien avec

réussi leur vie pro Et Perso. Et pour montrer à ces jeunes :

les gens. Les réseaux sociaux ont aboli les barrières entre le

t'inquiètes, tu es un peu différent de la majorité, mais ce n'est

public et les gens qui font notre métier. Ça nous permet d'être

pas grave. Je rappelle que l'homosexualité mal vécue est la

encore plus proche, ça cest tres agréable. Y compris quand

première cause de suicide chez les ados, il ne faut jamais

c'est critique, on y apprend des choses.

oublier ce chiffre !


ENTRETIEN TÉLÉVISION

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LFC Magazine #2

le souci, c'est que si tous les candidats de secret story se mettent à bouquiner, il ne va plus se passer Grand chose ! La lecture n'est pas à proprement parler une activité très "télégénique" LOL

AVEC CHRISTOPHE BEAUGRAND L'ENTRETIEN VIE PRIVÉE VIE CULTURELLE

LFC : Avez-vous envie d’être papa ou pas ? CB : Très ! Et depuis longtemps. Je n'en suis pas encore là, j'ai une vie professionnelle tumultueuse donc il faut que l'on soit prêt avec mon compagnon. Mais ça fait partie des projets car je trouve ça extraordinaire de donner la vie et transmettre. LFC : Quand on présente une émission regardée par la jeunesse, on a une responsabilité particulière, on doit être irréprochable. Comment gérez-vous cela aussi bien ? CB : Je ne suis pas sûr de toujours bien gérer (rires). Mais en effet, je suis conscient d'avoir une responsabilité notamment aux yeux des plus jeunes. Je ne cautionnerais aucun jeu qui légitime l'humiliation ou la moquerie. J'essaye de pratiquer l'autodérision plutot que le dénigrement de l'autre. Pour Secret Story par exemple, j'ai une éthique et une morale. Et on ne mettra pas en avant un comportement inacceptable d'un candidat. Au contraire, s'il se passe quelque chose, on expliquera. Et on fera passer des messages de tolérance, d'ouverture de vivre ensemble. Je crois qu'on y parvient, bien plus que les télé-réalités concurrentes qui jouent sur le trash en permanence.

LFC : Vous êtes en interview dans un média digital où le livre a une place importante. Quelle place a le livre dans votre vie ? CB : Le livre à eu une place prépondérante, j'ai fait des études de lettres, hypokhâgne, je suis gourmand de lecture. Mais la vie de fou dans laquelle je suis plongé et mon addiction aux réseaux sociaux me prennent un temps de dingue donc je ne lis pas autant que je le voudrais ! Mais il n'y a que la lecture qui arrive à te sortir à ce point de ton quotidien et qui te délivre ! LFC : Les candidats de Secret Story ont-ils le droit de lire dans la maison des secrets ? CB: En principe non. Et pour ne pas vous le cacher, ils sont rarement de grands lecteurs.


ENTRETIEN

J'ai hÂte de lire le livre de mon ami Philippe Besson sur la campagne d'Emmanuel Macron. 176

TÉLÉVISION

LFC Magazine #2

AVEC CHRISTOPHE BEAUGRAND Mais l'an dernier un candidat nous a tanné pour avoir des livres. Et on lui en a fait parvenir, le souci, c'est que si tous nos candidats se mettent à bouquiner, il ne va plus se passer Grand chose ! La lecture n'est pas à proprement parler une activité très "télégénique" LOL

L'ENTRETIEN VIE PRIVÉE VIE CULTURELLE

LFC : Quel livre de la rentrée littéraire aimeriez-vous lire ? CB : J'ai hâte de lire le livre de mon ami Philippe Besson sur la campagne d'Emmanuel Macron. Car j'adore la politique et j'aime beaucoup l'écriture de Philippe. Je suis convaincu que ca va me passionner.

PARTIE 2 L'ENTRETIEN VIE PROFESSIONNELLE  LFC : C’est la rentrée et le grand retour de Secret Story sur NT1, quelles

CB : Ça m'amuse ! C'est la passion qui m'anime toujours. Et j'avoue je suis à 200% dans cette aventure. C'est une palette d'animation très complète : à la fois l'humour, le talk, le lancement classique, la gestion du direct. Techniquement, c'est sans doute l'une des émissions les plus complexes à animer, c'est ça qui la rend si excitante !

sont les nouveautés du programme ? CB : Beaucoup de choses, des nouveaux candidats étonnants, un Grand

LFC : Le programme démarre très bien. Rassuré ?

écart d'âge cette année car notre doyenne Tanya est une mannequin senior. CB : Le lancement sur TF1 à très bien fonctionné. Et une nouvelle mécanique de jeu qui va permettre de faire rentrer de

Oui, les replays sont très forts. Les premières

nouveaux candidats en cours d'aventure.

quotidiennes aussi, mais là nous avons quelques difficultés. La concurrence est rude donc on

LFC : Vous aimez ce programme, vous le faites avec passion, dites-nous ce

retourne au combat tous les jours en direct, même

point-là ?

quand c'est difficile. Ça fait partie du job.


ENTRETIEN TÉLÉVISION

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LFC Magazine #2

je ne peux pas être partout en même temps. Mais je suis un marathonien, j'ai une grosse capacité de travail. Pour ce qui est de Danse avec les stars, vous pourriez avoir des surprises.

AVEC CHRISTOPHE BEAUGRAND LFC : TF1 était prêt à vous faire confiance pour l’animation

L'ENTRETIEN VIE PRIVÉE VIE CULTURELLE

de Danse avec les stars, vous ne le faites pas pour des raisons de planning. Vous n’êtes pas un super-héros ? Comment cela ?  CB : Ahahah! En effet, je ne peux pas être partout en même temps.

Pour moi le vivre ensemble (quel que soit l'origine

Mais je suis un marathonien, j'ai une grosse capacité de travail. Pour

la sexualité ou la génération), c'est très important.

ce qui est de Danse avec les stars, vous pourriez avoir des surprises.

Je suis heureux de pouvoir divertir toute la famille. J'aime aller vers les autres quels qu'ils soient. C'est

LFC : Nous avons lu que vous allez collaborer sur LCI. Est-ce vrai ?

vrai que mon profil est rare. En général, on catalogue les animateurs pour "vieux" les

CB : Nous en discutons avec le patron de LCI, Thierry Thuillier, c'est

animateurs "pour jeunes", c'est très réducteur.

ma famille cette chaîne, j'y ai débute en 1999, j'avais 22 ans. Donc il faut qu'on trouve le bon projet. Dès que ça avance, je vous tiens au

LFC : Quelle émission aimeriez-vous animer que

courant ! (rires).

vous n’avez pas encore eu l’opportunité de faire ? Pas évident de répondre à cette question ! Comme

LFC : Vous faites partie de la bande des Grosses têtes de Laurent

beaucoup, j'aimerais mon talk-show à moi qui

Ruquier. Votre public est plus large qu’on imagine. Vous plaisez

pourrait à la fois parler de pop culture, de pur

aux jeunes mais aussi aux autres !

divertissement et de politique. C'est un rêve évidemment, parce que ce n'est pas demain la

CB : Sur RTL en effet nous avons un public hyper large ! De

veille que ce type de format va apparaître sur TF1

l'étudiant à la mamie. Et j'ai de la chance la mamie m'aime autant

à mon avis. Mais j'ai beaucoup d'idées et de

que l'ado. Je suis fier à l'idée de pouvoir réunir toute la famille.

l'énergie à revendre !


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LFC Magazine #2

PAR QUENTIN HAESSIG

LA SÉLECTION SÉRIE/DOC DE LFC MAGAZINE

VOTRE PLATEAU TV

HBO

AMC

THE DEUCE

HALT AND CATCH FIRE          alt and catch fire, la série des passionnés d’informatique

H

          he Deuce (surnom de la 42e rue de

et des nouvelles technologies, est de retour pour un dernier

Manhattan, entre Broadway et la 8e avenue),

tour de piste. Après une troisième saison en demi-teinte, cette

c’est la nouvelle série de David Simon (The

dernière saison se concentrera sur l’avènement des premiers

Wire, Treme, Show me a hero…) qui raconte la

moteurs de recherches. Qui de Joe, Gordon, Cameron ou

légalisation et l'ascension de l'industrie

Donna parviendra à toucher le gros lot ?

T

pornographique à New York au début des

Halt and catch fire, saison 4, chaque mercredi à 22h15 sur Canal+ Séries.

années 1970. Porté par un casting cinq étoiles : James

SI VOUS N'AVEZ PAS VU SAISON 1 ET 2, VOUS ZAPPEZ L'ARTICLE CAR ÇA SPOILE !

Franco, Maggie Gyllenhaal et plusieurs acteurs récurrents de la série "The Wire", la série détonne par son réalisme. Le pilote, très bien mené par la paire Simon-Pelecanos, nous offre déjà quelques scènes marquantes. Après "The Get Down" ou l’excellent "Vinyl" l’an passé (produit par Martin Scorsese et Mick Jagger, également sur HBO), "The Deuce" s’inscrit donc dans la lignée de ses séries vintage, qui nous donne envie de faire un bond de quelques années en arrière.

NETFLIX The Deuce, saison 1, chaque lundi à 20h55 sur OCS City

NARCOS

cadeau que nous fait Netflix en proposant cette troisième saison. On était en droit de se poser des questions sur l’intérêt de cette saison, mais au bout de quelques épisodes, les doutes sont levés.

     P      our le fils de Pablo Escobar, la série Narcos est une

Cette troisième saison est centrée sur le cartel de Cali,

série néfaste qui dépeint l’image de son père et des

organisation mafieuse de narcotrafiquants créée par

narcotrafiquants. Pourtant, on ne va pas se mentir, qui n’a

les frères Rodriguez Orejuela et Jose Santacruz

pas passé un bon moment en regardant les deux

Londono à la fin des années soixante dix, qui monte

premières saisons ? En tout cas, pas nous.

en puissance depuis la mort de Pablo Escobar. L’agent Pena est de retour et remplace l’agent

Petit rappel des faits, la deuxième saison se terminait

Murphy dans le rôle principal, y compris en voix-off

brutalement par la mort de Pablo Escobar, l’homme le

(plus digest cette fois-ci). Autre personnage important,

plus recherché au monde, et surtout par la fin de

celui de Jorge, à travers lequel la série se penche sur

l’hégémonie du cartel de Medellin.

les réseaux de télécommunications du cartel et rend cette saison particulièrement intéressante.

Alors que la plupart des bingewatchers s’attendaient un LFC MAGAZINE | #2 | 234 

arrêt de la série après la mort d’El Patron, c’est un beau

Narcos, saison 3 disponible en intégralité + saison 1 et 2 aussi sur Netflix.


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LFC Magazine #2

LA SÉLECTION SÉRIE/DOC DE LFC MAGAZINE

DU MOIS DE SEPTEMBRE HBO

ABC/NETFLIX

BOJACK HORSEMAN

DESIGNATED SURVIVOR        om Kirkman reprend du service ! Après une première

T

saison réussie, Designated Survivor est de retour pour une

L      e cheval le plus célèbre d’Hollywood est

deuxième saison, avec aux manettes, le showrunner de The

de retour ! BoJack Horseman arrive avec ses

Good Wife. Le teaser de trente secondes, diffusé tout

grands sabots pour une saison quatre à

récemment annonce la couleur : une menace de grande

retrouver sur Netflix.

ampleur pèse sur la famille Kirkman.

Si vous ne connaissez pas encore BoJack

Designated Survivor, saison 2 disponible sur Netflix dès le 27 septembre 2017.

Horseman, c’est le moment de vous y mettre. La série se déroule dans un monde où les humains et les animaux vivent ensemble. Elle se focalise sur une série fictive des nineties, Horsin’ Around dans lequel BoJack occupe le premier rôle. Très vite oublié du grand public, on le suit dans sa quête pour retrouver la célébrité dans un Hollywood qui paraît plus vrai que nature. La série est portée par des personnages hauts en couleurs, attachants et drôles (mention spéciale à Mr. Peanutbutter). Et pour tous les fans de Breaking Bad, vous aurez la joie de retrouver la voix d’Aaron Paul en doublage du personnage de Todd. Un vrai plaisir ! BoJack Horseman, toutes les saisons disponibles en intégralité sur Netflix. 

NETFLIX

BALLON SUR BITUME            ienvenue dans un monde où trash talk côtoie

À travers les témoignages de rappeurs (MHD, Gardur,

générosité, où la frontière entre réussite et désillusion est

Niska…), footballeurs professionnels (Ousmane

bien trop poreuse et où le code vestimentaire a autant

Dembelé, Ryad Mahrez, Mehdi Benatia), mais aussi

d’importance que le geste technique. Que l’on soit à

amateurs, passionnés, éducateurs, « grands frères », le

Argenteuil, Paris, Sarcelles ou Sevran, une seule et unique

documentaire nous embarque au coeur des

vérité existe : celle du terrain.

quartiers, là où on respire le football, là où le football

B

est devenu un véritable phénomène culturel. Les sportifs, on a également pensé à vous. Le documentaire Ballon sur bitume est désormais disponible sur Netflix. Le collectif YARD s’est intéressé aux origines du ballon rond et a réalisé le premier documentaire sur la culture du street football.

LFC MAGAZINE | #2 | 234

Le documentaire Ballon sur bitume est disponible sur Netflix.


MUSIQUE

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LFC Magazine #2

TYDIAZ, LE SOLEIL DE VOTRE RENTRÉE PAR CHRISTOPHE

MANGELLE ET QUENTIN HAESSIG Né d'une mère française et d'un père espagnol, ce jeune angevins grandit bercé par les sonorités latines. Du soleil dans la voix, des étoiles dans les yeux et toujours le sourire aux lèvres, TYDIAZ rencontre le succès avec "Clara De Luna", n°1 des clubs, n°6 en radio et 4 millions de vues sur Youtube. Après "Despacito"de Luis Fonsi et Daddy Yankee, c'est au tour de  Tydiaz de vous faire danser avec "Clara De Luna" et son nouveau single tout fraîchement disponible "Dimelo". Rencontre avec ce garçon lumineux, le soleil de votre rentrée.


ENTRETIEN MUSIQUE

181

LFC Magazine #2

On retrouve toutes les sonorités espagnoles dans "clara de luna" et c’est vrai que tout ça ramène forcément au soleil.

AVEC TYDIAZ   LFC : Bonjour Tydiaz, c’est un vrai plaisir de vous rencontrer

N°1 DES CLUBS N°6 EN RADIO 4 MILLIONS DE VUES SUR YOUTUBE

après vous avoir entendu tout l’été avec le tube Claro de Luna. Est-ce que vous vous attendiez à un tel succès ? T : Non, pas du tout. Pour tout vous dire, j’ai écrit cette chanson en

parler ?

2014 et elle a vraiment pris son envol en 2017. C’est à ce momentlà que les maisons de disques ont commencé à s’intéresser à moi et

T : Oui, c’est le soleil, l’été, l’amour, les filles… Mais

à montrer un véritable intérêt. De plus, avant cela, je n'y croyais

aussi l’Espagne. Pourquoi ? Car étant Sévillan, je

plus trop, j’étais passé à autre chose en écrivant d’autres chansons,

tenais absolument à tourner mon premier clip là-bas.

en essayant des styles de musique différents. C’était une belle

On retrouve toutes les sonorités espagnoles dans ce

surprise !

titre et c’est vrai que tout ça ramène forcément au soleil.

LFC : On imagine que derrière titre, c’est beaucoup d’années de travail.

LFC : Il y a eu un autre gros tube cet été, c’est Despacito, est-ce que vous diriez que ce titre vous a

T : Effectivement. Depuis 2012, je travaille avec le même

aider ou que au contraire, il a fallu faire avec et se

producteur et la même équipe. Cela fait donc déjà quelques

faire sa place ?

années. Nous avons fait énormément de chansons ensemble, sans jamais rien lâcher en se disant que tout était possible. Quand il se

T : Non justement, je pense que ce titre de Luis Fonsi

passe ce genre de chose en 2017, on se dit que le travail paye

et Daddy Yankee, a permis à la musique latine de se

toujours.

remettre à la mode. Ça s’était un peu perdu, y compris dans les clubs, et ce titre a vraiment donné

LFC : Il y a un clip bien entendu avec ce tube, pouvez-nous en

un nouvel élan à ce courant musical.


ENTRETIEN

Sans l'adhésion du public, en tant qu'artiste, je ne suis rien. 182

MUSIQUE

LFC Magazine #2

AVEC TYDIAZ   LFC : Il y a un deuxième single disponible depuis quelques semaines : Dimelo. Pouvez-vous nous parler de ce titre ? T : Dimelo veut dire dis le moi en français. C’est un titre que j’ai écrit il

N°1 DES CLUBS N°6 EN RADIO 4 MILLIONS DE VUES SUR YOUTUBE

y a quelques mois sans penser que ça marcherait. Mais c’est grâce à

LFC : Il y a également un gros avantage à vos

Mélanie, une de mes meilleures amies qui croyait fort en cette

chansons, c’est qu’il y a une version radio et

chanson, que j’ai décidé d’aller au bout de ce projet. J’en suis très

également une version club.

heureux et en plus je trouve que le refrain de Dimelo est beaucoup plus facile à retenir que Claro de Luna. Si je vous dis cela, c’est parce

T : Oui, ça fait deux fois que je travaille avec un DJ

qu’en testant la chanson en concert cette semaine, on s’est aperçu

qui s’appelle Namto et je suis très content des

que les gens connaissent déjà les paroles par cœur !

remixes qu’il a fait. Ce système permet aux DJs qui n’aiment pas la musique latine/reggaeton de

LFC : Pour revenir un peu sur votre carrière, vous avez commencé

pouvoir passer de la musique électro.

dans la musique en tant que DJ, c’est bien ça ? LFC : Il y a un phénomène intéressant T : Oui, j’ai commencé en tant que DJ, notamment à Angers, d’où je

aujourd’hui, c’est que la plupart des gens ne vous

viens. J’ai été beaucoup inspiré par les sonorités hispaniques mais

identifient pas physiquement mais connaissent

aussi par les sonorités électroniques. J’aime beaucoup Martin

toutes vos chansons.

Solveig, David Guetta, Willy William, qui est d’ailleurs un bon ami à moi. Cette période là a été très formatrice et m’a permis de me

T : Oui ça m’arrive souvent. Même avec mes amis,

rendre compte que je préférais être devant les platines plutôt que

à qui je fais écouter mes chansons et qui n’en

derrière.

reviennent que c’est moi qui les ai faites en les


ENTRETIEN

je fais tout, je compose, j’écris le texte, je fais les mélodies… 183

MUSIQUE

LFC Magazine #2

AVEC TYDIAZ   écoutant, c’est assez amusant ! Mais c’est normal que ça prenne du temps, c’est un processus qui est long, ce n’est que le début mais je suis sûr qu’un jour les gens m’identifieront. LFC : En tout cas, nous on y croit fort. Tout comme NRJ qui passe votre titre en boucle depuis la rentrée !

L'ENTRETIEN VIE PRIVÉE VIE CULTURELLE LFC : Vous en parliez tout à l’heure, un album est en préparation. Pouvez-vous nous en dire plus ?

T : Oui ils avaient déjà bien joué le jeu avec Claro De Luna mais c’est vrai que là on est très content. Nous avons également été numéro un du Top France sur CStar, quatre millions de vues sur YouTube… Et au delà de ça, le plus important c’est la rencontre avec le public durant les tournées club. Un très bel été, c’était magique !

T : Il n’y a pas encore de date précise, je vais essayé de sortir ce projet au mois de novembre. Ce sera un album composé de douze titres. Ça prend du temps car je fais tout, je compose, j’écris le texte, je fais les mélodies… J’ai toujours voulu faire tout moi-même mais je tiens à dire que j’ai toute une équipe derrière

LFC : Justement, pouvez-vous nous parler de votre relation avec le public ?

moi qui me soutient au quotidien et c’est aussi grâce à eux que je peux réaliser tout cela.

T : Je suis très proche d’eux. Il faut leur donner du temps. Ils m’envoient énormément d’amour et j’aime leur rendre en passant du temps avec eux, discuter avec eux, faire des photos… Sans eux, nous ne sommes rien. SINGLE DISPONIBLE: SPOTIFY, ITUNES, DEEZER   


LFC LE MAG :

RENDEZ-VOUS LA TROISIÈME SEMAINE D'OCTOBRE 2017 POUR LFC #3 Cela semble impossible jusqu'à ce qu'on le fasse. NELSON MANDELA

LFC Magazine #2 Amélie Nothomb Septembre 2017  
LFC Magazine #2 Amélie Nothomb Septembre 2017  

LFC Magazine #2 Amélie Nothomb Septembre 2017 Deux couvertures pour un seul numéro.