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LFC #7 NOUVEAU

MARS 2018 DOUBLE COVER

100% INDÉPENDANT

180 PAGES DE CULTURE

LE MAG DIGITAL

Et aussi Ovidie Grégoire Delacourt Pauline Croze Karen Cleveland Sofi Tukker Diane Ducret et d'autres invités...

ARNAUD VALOIS LA RÉVÉLATION DU FILM CHOC 120 BPM

LAFRINGALECULTURELLE.FR


NOUVEAU // LFC MAGAZINE #1 #2 #3 #4 #5 #6

VOTRE RENDEZVOUS CULTUREL 100% gratuit, indépendant et généreux, Mensuel et uniquement digital, Des entretiens exclusifs dans une maquette fashion, Des photos exclusives avec LEEXTRA, Une double cover avec des artistes prestigieux, Des livres, de la musique, du spectacle, des séries TV.

DÉJÀ 100 000 LECTEURS

Merci !


ÉDITO

LA FRINGALE CULTURELLE, LE MAGAZINE DIGITAL LFC #7

Rédigé par CHRISTOPHE MANGELLE Salut les Fringants, Le deuxième numéro de l'année 2018 propose à 80% des sujets FAIT MAISON, comme au restaurant, c'est-à-dire une rencontre authentique avec l'artiste + photographies exclusives grâce à notre partenaire LEEXTRA.  Nous remercions l'implication des photographes : Patrice Normand, Arnaud Meyer, Julien Faure, Julien Falsimagne, Franck Beloncle, et - honneur aux femmes - à Céline Nieszawer qui signe nos deux covers. Merci aussi à Ursula sigon. Un grand MERCI à Ovidie et Arnaud Valois de nous avoir fait confiance. Ainsi qu'à Grégoire Delacourt, Karen Cleveland, Lukas Bärfuss, Alexander Maksik, Marie-Laure de Cazotte, Saïdeh Pakravan, Héloïse Guay de Bellissen, Laurent Lamarca,  Diane Ducret et Julien Dufresne Lamy. Vous êtes plus de 100 000 personnes à consulter le magazine depuis son lancement. MERCI pour votre fidélité et vos partages sur les réseaux sociaux. Très bonne lecture les fringants, Rendez-vous fin mars, début avril, pour le numéro #8 de LFC magazine.

ET SURTOUT... LA REPRODUCTION, MÊME PARTIELLE, DE TOUS LES ARTICLES, PHOTOS, ILLUSTRATIONS, PUBLIÉS DANS LFC MAGAZINE EST FORMELLEMENT INTERDITE. Ceci dit, il est obligatoire de partager le magazine avec votre mère, votre père, votre voisin, votre boulanger, votre femme de ménage, votre amour, votre ennemi, votre patron, votre chat, votre chien, votre psy, votre banquier, votre coiffeur, votre dentiste, votre président, votre grand-mère, votre belle-mère, votre libraire, votre collègue, vos enfants... Tout le monde en utilisant :

ARNAUD VALOIS OVIDIE


08

Marseille

10

Cécilia Dutter

18

La Forme de l'Eau

22

Colombe Schneck

24

Le lauréat

26

Henri Demarquette

29

Carole Serrat

33

Nathalie Migeot / Sofiane

37

Zanna Sloniowska

41

Lukas Bärfuss

46

Alexander Maksik

51

Marie-Laure de Cazotte

57

Héloïse G.de Bellissen

62

Saïdeh Pakravan

67

Diane Ducret

72

Julien Dufresne Lamy


78

Sara Lövestam

82

Cédric Lalaury

85

Karen Cleveland

90

Guillaume Richez

94

Dossier Marabout

106

Ovidie

113

Arnaud Valois

123

Grégoire Delacourt

130

Nemo Schiffman / Nilusi

135

Lou

140

Schérazade

146

Pauline Croze

152

Laurent Lamarca

157

Sofi Tukker

163

Les 5 pièces du mois

178

La sélection séries TV


L'ÉQUIPE

Fondateur et rédacteur en chef Christophe Mangelle

Journalistes Quentin Haessig Christophe Mangelle Laurent Bettoni

Coordinatrice Photographes Ursula Sigon LEEXTRA

Photographes Céline Nieszawer Patrice Normand Arnaud Meyer Julien Faure Julien Falsimagne Franck Beloncle LEEXTRA

Traducteur Quentin Haessig

Ovidie, Arnaud Valois, Grégoire Delacourt, Karen Cleveland, Lukas Bärfuss, Alexander Maksik, Marie-Laure de Cazotte, Saïdeh Pakravan, Héloïse Guay de Bellissen, Laurent Lamarca, Diane Ducret et Julien Dufresne Lamy sont exclusivement photographiés par les photographes de l'agence LEEXTRA, notre partenaire. Des sujets tous 100% "fait maison".

Chroniqueurs Nathalie Gendreau (Théâtre) de Prestaplume David Smadja (Cinéma) de C'est contagieux Quentin Haessig (Série TV) de La Fringale Culturelle Muriel Leroy Alexandra de Broca Clarisse Sabard


LFC MAGAZINE

MARS 2018 | #7

5

La sélection

de la rédaction

Livres, série TV, film, pièce de théâtre...

par Christophe Mangelle, Laurent Bettoni, David Smadja, Alexandra de Broca...

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MARSEILLE SAISON 2 LA SÉRIE S'OFFRE UNE SECONDE CHANCE SÉRIE LFC MAGAZINE

01

UN CASTING QUATRE ÉTOILES

ACTUELLEMENT SUR NETFLIX MARS 2018


DES ACTEURS EN GRANDE FORME. UNE SÉRIE TRÈS BIEN FILMÉE AVEC UNE INTRIGUE FAITES DE HAUTS ET DE BAS. C'EST ASSEZ INÉGAL, ON REGARDE EN PENSANT À HOUSE OF CARDS. CE SERAIT UNE TRÈS BONNE SÉRIE POUR LE PUBLIC TF1. MOYEN POUR CELUI DE NETFLIX.

L'AVIS EXPRESS DE LA RÉDACTION

PAR CHRISTOPHE MANGELLE PHOTOS NETFLIX MARS 2018

ACTUELLEMENT SUR NETFLIX


CÉCILIA DUTTER

LIVRE LFC MAGAZINE

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PAR LAURENT BETTONI / PHOTOS : © ÉRIC GARAULT ET NATACHA SIBELLAS


CÉCILIA DUTTER VIVRE

LIBRE

AVEC

ET T Y

HILLESUM

À l’occasion de la sortie de son nouveau livre, Vivre libre avec Etty Hillesum (éditions Tallandier), Cécilia Dutter nous ouvre les portes de sa demeure parisienne et nous parle de la littérature, de la spiritualité, de la foi, des hommes et des femmes ainsi que de son inoxydable amour de la vie. Entretien.

02

LFC : Vous êtes à la fois romancière et essayiste, mais

travers le roman, l’auteur essaie de tendre des fils

c’est bien par le roman que vous avez fait votre entrée

pour que d’autres s’en emparent et prolongent sa

en littérature. Qu’est-ce qui vous a conduit alors à écrire

réflexion.

des essais, et quel lien existe-t-il entre eux et vos œuvres de fiction ?

Dans un essai, on traite directement d’un thème ou, s’il s’agit d’un essai biographique, on met en lumière

CD : Vous avez raison, j’ai commencé mon parcours

une personnalité. Dans tous les cas, on ne les choisit

littéraire par deux romans : Une présence incertaine (Thélès,

jamais par hasard mais parce qu’à travers ce sujet ou

2005), puis La Dame de ses pensées (Ramsay, 2008). Mais à

cet être singulier on va pouvoir illustrer des valeurs

partir de 2010, où j’ai publié une biographie, Etty Hillesum,

qui nous tiennent à cœur.

une voix dans la nuit (Robert Laffont), ma bibliographie comprend aussi bien des romans comme Zeina, bacha posh (Le Rocher, 2015) que des essais comme Et que le désir soit (Desclée de Brouwer, 2011).

LFC : Comment envisagez-vous la suite de votre cheminement littéraire, entre textes de fiction et textes de non-fiction ?

Même si romans et essais ne répondent pas aux mêmes

CD : À vrai dire, j’aime écrire les deux et je compte

critères structurels et formels, j’ai l’impression de suivre une

bien continuer à passer alternativement de l’un à

même ligne littéraire et de défendre une même vision du

l’autre. Je me sers souvent de mes essais pour nourrir

monde, au sein de l’ensemble de mes ouvrages, quel qu’en

mes romans. D’ailleurs, la frontière entre les deux

soit le genre.

genres n’est pas si marquée que l’on croit.

Dans une œuvre de fiction, l’important, c’est, bien entendu,

À toi, ma fille (Le Cerf, 2017), par exemple, est un récit-

d’intéresser le lecteur à l’histoire qu’on lui raconte, de la

essai écrit sous forme épistolaire. À travers un recueil

construire de telle sorte qu’il ait envie de tourner les pages.

de lettres au ton résolument intimiste et personnel,

Mais l’histoire est toujours au service d’une réflexion, d’une

empreintes de tendresse et d’affection, une mère

idée qu’on se fait de la vie et qu’on aimerait partager. À

(celle que je suis) s’adresse à sa fille de 17 ans en vue

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de lui transmettre ses ultimes conseils et lui rappeler

Pourquoi s’enfermer dans un

les valeurs essentielles sur lesquelles s’appuyer pour

genre ? Et pourquoi s’interdire de

construire et déployer pleinement sa vie de femme,

mélanger les genres ? Ecrire, c’est

son rapport aux autres, au monde et à Dieu, avant

être libre ! Un témoignage, un récit

qu’elle accède à sa majorité. J’y aborde des thèmes

littéraire peuvent très bien trouver

variés et universels comme la maternité, la religion, le

leur place au sein d’un essai. Il ne

bonheur, l’amour, la liberté féminine, la sexualité, le

s’agira pas alors de raconter sa

couple, le désir, la famille, la mort, le mal, le pardon, le

propre histoire comme dans un

rêve, l’art, etc.

roman autofictionnel mais d’essayer de comprendre les

L’essai a une dimension philosophique et spirituelle,

enjeux et les enseignements

mais le fait de l’avoir écrit sous forme de lettres m’a

universels qu’elle recèle. En quoi

permis d’instaurer une proximité avec le lecteur et de

cette petite histoire qui est la nôtre

rendre, je pense, sa lecture plus fluide.

s’inscrit dans la grande histoire de l’être humain.

MÊME SI ROMANS ET ESSAIS NE RÉPONDENT PAS AUX MÊMES CRITÈRES STRUCTURELS ET FORMELS, J’AI L’IMPRESSION DE SUIVRE UNE MÊME LIGNE LITTÉRAIRE ET DE DÉFENDRE UNE MÊME VISION DU MONDE, AU SEIN DE L’ENSEMBLE DE MES OUVRAGES, QUEL QU’EN SOIT LE GENRE.

LFC : La spiritualité est présente dans tous vos ouvrages, même si dans vos romans elle est en filigrane pour qui souhaite la voir. Il se pourrait bien que cela soit dû à votre histoire familiale et personnelle. Pouvez-vous nous éclairer à ce sujet et nous expliquer où vous en êtes aujourd’hui, dans votre foi et dans vos croyances ? CD : Ma mère est juive, mais elle ne m’a pas élevée dans le judaïsme et ne s’est pas opposée à ce que je sois baptisée, comme le souhaitait mon père, qui était catholique. J’ai du sang juif qui coule dans les veines et une foi chrétienne. Cela ne m’apparaît nullement antinomique. Ma double

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LES LIVRES DE CÉCILIA DUTTER


appartenance est, au contraire, un enrichissement

Michel, 2012, prix Charles-Oulmont de la Fondation

personnel.

de France). Elle est sous-jacente à l’histoire et on ne la décèle que si l’on y est ouvert soi-même. Il y a donc

Ma religion de référence, c’est le catholicisme. Mais plus

plusieurs degrés de lecture, mais il n’est jamais

largement, je dirais que je suis chrétienne.

question de religion, je ne fais aucun prosélytisme, ce qui m’intéresse, c’est de parler, à travers mes héros et

Je suis aussi très inspirée par les sagesses orientales qui

mes héroïnes, de la responsabilité de l’être humain,

viennent également nourrir mon croire. Bible et Tao trônent

des choix existentiels auxquels il ne peut se

sur ma table de chevet.

soustraire, de ceux qui le réduisent ou le

Au fond, je pense qu’il y a de très nombreux chemins pour

grandissent… Et cela, en effet, appartient

grimper la montagne, la seule chose qui compte, c’est de

éminemment à la sphère spirituelle.

tenter l’ascension vers le sommet. LFC : Préférez-vous que l’on vous considère comme un auteur de la religion ou comme un auteur de la spiritualité ? Quelle est la différence ? CD : Ni l’un ni l’autre, à la vérité. Je suis un auteur tout court. Simplement, écrire s’inscrit dans ma quête spirituelle. Dès lors, il est logique que la spiritualité affleure dans mes romans, comme par exemple dans Lame de fond (Albin

AU FOND, JE PENSE QU’IL Y A DE TRÈS NOMBREUX CHEMINS POUR GRIMPER LA MONTAGNE, LA SEULE CHOSE QUI COMPTE, C’EST DE TENTER L’ASCENSION VERS LE SOMMET. LFC : Pour quelle raison vous intéressez-vous autant à Flannery O’Connor et particulièrement à

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à Etty Hillesum ?

multiples conquêtes masculines de combler son vide existentiel. C’est donc par le prisme de son

CD : Ce que j’aime, chez Flannery O’Connor, nouvelliste et

histoire personnelle chaotique qu’elle nous

romancière du Vieux Sud des États-Unis des années 1950,

donne à lire la grande Histoire que sa destinée

à qui j’ai récemment consacré une biographie, Flannery

croise. Mais c’est aussi à travers sa propre

O’Connor, Dieu et les gallinacés (Le Cerf, 2016), c’est son

évolution psychique, fruit d’une analyse, et de sa

parcours d’écrivain et son univers littéraire. Catholique

fulgurante évolution spirituelle, qu’elle nous

d’origine irlandaise en pays protestant, dotée d’une foi

donne à méditer sur la vie.

inébranlable, elle cherche à dévoiler, à travers son œuvre,

Au-delà des frontières, des croyances et des

le sens du sacré que recèle l’existence. Pour autant, ses

religions, le lumineux message qu’elle délivre

textes n’ont rien d’édifiant et s’appuient sur une mise en

ouvre à une spiritualité universelle qui s’adresse à

scène souvent très crue de la réalité. Elle nous fait part

chacun.

d’une vision ô combien exigeante de l’art d’écrire et de la mission de l’écrivain croyant. Pour l’auteur que je suis, elle est un guide. Quant à Etty Hillesum, je lui ai consacré trois ouvrages, dont

Un cœur universel. Regards croisés sur Etty Hillesum (Savaltor, 2013). Je suis, par ailleurs, présidente de l’Association des amis d’Etty Hillesum, qui s’est donnée pour mission de faire connaître ses écrits et de diffuser sa

AU-DELÀ DES FRONTIÈRES, DES CROYANCES ET DES RELIGIONS, LE LUMINEUX MESSAGE QU’ELLE DÉLIVRE OUVRE À UNE SPIRITUALITÉ UNIVERSELLE QUI S’ADRESSE À CHACUN.

parole au plus grand nombre. LFC : Le choix de deux femmes comme modèle Cette jeune femme juive néerlandaise de 27 ans, qui de

ou guide spirituel, pour vous, n’est sûrement

1941 à 1943, tandis que les Pays-Bas étaient occupés par

pas un hasard, mais que faites-vous des

l’ennemi nazi, a tenu un journal, à Amsterdam, puis une

hommes, dans tout cela ? Quel regard portez-

correspondance envoyée du camp de transit de

vous sur eux et, d’une manière plus générale,

Westerbork, ne cesse de nous interroger. Face à la

sur l’évolution des rapports entre les hommes

barbarie, elle oppose au mal une inaliénable foi en l’homme

et les femmes ?

et en la beauté de la vie. Elle témoigne en cela d’une résistance spirituelle hors du commun.

CD : Les hommes sont aussi très présents dans mes ouvrages. Etty Hillesum, par exemple, était

Morte à Auschwitz en novembre 1943, elle laisse au monde

une grande amoureuse. De nombreux hommes

ce journal, qui, bien après-guerre, a été publié et a fait,

ont gravité autour d’elle. L’un d’eux, son

depuis, le tour du monde. Or, lorsqu’elle en entame la

thérapeute, a joué un rôle central dans son

rédaction, c’est une femme mal dans sa peau, souffrant de

parcours.

dépression, qui se cherche et tente vainement par ses Dans l’un de mes romans, Savannah Dream

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CÉCILIA DUTTER

LIVRE LFC MAGAZINE

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(Albin Michel, 2013), j’ai choisi de mettre en scène un

chacun à notre aune, démontrer par nos pensées,

personnage principal masculin et je dois avouer que je

nos paroles et nos actes quotidiens que cette

me suis glissée avec délice dans la peau d’un homme.

perspective est réaliste.

C’est ce genre de petit miracle que l’écriture permet : changer de sexe, adopter un langage, une psychologie, une fantasmatique tout autre, le temps d’un roman. Dans ma vie personnelle également, les hommes sont importants. Je suis mariée depuis vingt-cinq avec le même homme et j’ai de nombreux amis masculins avec lesquels je m’entends merveilleusement. La revendication féminine actuelle pour l’égalité et contre le harcèlement me paraît tout à fait légitime. La cause est juste et nécessaire. Mais, comme tout combat de ce type, il ne fait pas l’économie de quelques excès. Gare à ne pas tomber dans la guerre des sexes. Je crois que la plupart des hommes sont prêts à accompagner ce mouvement salutaire d’émancipation. Veillons, nous, les femmes, à ce qu’ils restent nos alliés dans notre lutte. LFC : Spiritualité, religion, partage et gentillesse sont quelques-unes de vos valeurs. Pour emprunter aux Beatles, ces mots-là vont-ils bien ensemble, de nos jours ? CD : Sur cette terre, nous sommes tous reliés. Dès lors, prendre soin de soi et prendre soin de l’autre sont une seule et même notion. Notre époque est en pleine mutation. Face à l’individualisme grandissant et à l’ultralibéralisme, beaucoup de voix s’élèvent. Nous avons le droit de remettre en cause nos anciens schémas pour y introduire plus de douceur et surtout d’équité afin de changer de paradigme. Je veux croire à la construction d’un ordre nouveau fondé sur le respect, la bienveillance, le don, le soutien, l’union entre les communautés et les hommes. Ce sont, certes, des valeurs chrétiennes, mais aussi, tout simplement, des valeurs humanistes. Est-ce une utopie ? Nous pouvons,

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CONTEMPLER LA BEAUTÉ DE LA NATURE, VOIR LA POÉSIE DE LA VIE, GOÛTER LA JOIE PROFONDE D’ÊTRE AU MONDE… AUTANT DE MOTS POUR DIRE DIEU SANS PRONONCER SON NOM. LFC : Qu’inspirent à une croyante comme vous certaines horreurs commises au nom de la religion ? CD : L’air du temps remet en cause les religions. Les vagues récentes d’attentats terroristes viennent dramatiquement nous rappeler les monstruosités que l’on peut commettre au nom de Dieu. Mais chacun sait que ces actes criminels et barbares découlent d’une vision infiniment dévoyée de la religion. L’intégrisme religieux, c’est l’homme qui l’a inventé en instrumentalisant une idée complètement délirante et pervertie de Dieu. De nos jours, hélas, on conçoit souvent le dogme comme un carcan sectaire. Je pense au contraire qu’il est un précieux outil permettant de structurer et d’asseoir le rapport de l’homme à la transcendance. Mais j’adhère également à l’idée qu’on peut croire en Dieu hors du cadre religieux, ce qui importe, c’est de percevoir le sens du mystère au sein de son existence terrestre. Accueillir l’idée de plus grand que soi à l’intérieur de soi. Contempler la beauté de la nature, voir la poésie de la vie, goûter la joie profonde d’être au monde… autant de mots pour dire Dieu sans prononcer son nom.


LFC : Vous venez de faire paraître, aux éditions Tallandier,

le vecteur central, se révèle extrêmement

votre troisième essai sur Etty Hillesum, intitulé Vivre libre

moderne.

avec Etty Hillesum. Qu’avez-vous encore à dire sur elle ?

L’objet de ce nouvel ouvrage est de mettre le

Pour vous, qu’est-ce que vivre libre et en quoi cette femme

trésor des écrits d’Etty Hillesum et les outils de

peut nous aider à y parvenir?

développement personnel et spirituel qu’ils renferment à la portée de tous.

CD : Depuis des années, je donne de nombreuses conférences

L’essai revient ainsi sur les trois étapes majeures

sur le parcours existentiel et spirituel d’Etty Hillesum, mais je me

qu’emprunte le véritable parcours de libération

rends compte que je n’ai peut-être pas assez dit jusqu’à

d’Etty Hillesum : se connaître soi-même, rencontrer

présent qu’Etty est aussi et surtout un maître de sagesse, un

l’autre et, enfin, s’ouvrir à l’absolu. Tel est, en effet,

véritable guide de vie qui nous offre de précieux outils pour

l’itinéraire qu’elle propose à chacun pour grandir

nous construire harmonieusement et garder l’équilibre tout au

en vérité et en liberté.

long de notre propre trajectoire.

À une époque où l’on parle beaucoup de la liberté,

Par ailleurs, j’ai pris conscience de combien sa foi universelle

et tout particulièrement de la liberté féminine, Etty

faisait écho à la quête de sens contemporaine. S’il existe

Hillesum, femme étonnamment moderne, donne

aujourd’hui une désinstitutionnalisation du sentiment religieux,

les clés à chacun, hommes et femmes confondus,

pour autant, la plupart des gens demeurent en quête d’absolu.

pour vivre une existence plus belle et plus libre en

Délesté du rite, non-prosélyte, véhiculant des valeurs

développant au centre de soi cette part

profondément humanistes, le Dieu d’Etty, dont l’amour est

inaliénable et sacrée qu’est la liberté intérieure.

SE CONNAÎTRE SOIMÊME, RENCONTRER L’AUTRE ET, ENFIN, S’OUVRIR À L’ABSOLU. TEL EST, EN EFFET, L’ITINÉRAIRE QU’ELLE PROPOSE À CHACUN POUR GRANDIR EN VÉRITÉ ET EN LIBERTÉ.

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CINÉMA LFC MAGAZINE

03 LA FORME DE L'EAU

PAR DAVID SMADJA DE C'EST CONTAGIEUX PHOTOS : COPYRIGHT TWENTIETH CENTURY FOX MARS 2018


UNE PETITE BOMBE ÉMOTIONNELLE


UNE ROM-COM ATYPIQUE AUX PARFUMS DE FEEL-GOOD MOVIE. Cette créature qui fait penser à un mix de l’Etrange Créature du Lagon Noir de Jack Arnold et de Abe Sapien dans Hellboy (NDC : qui est aussi un film de Guillermo Del Toro !) est visuellement et plastiquement très réussie. Pas d’images de synthèse comme nous en abreuvent trop les blockbusters mais un costume, du maquillage et du latex. Le résultat est à couper le souffle. Doug Jones qui revêt le costume donne une carnation et une âme à la créature la rendant crédible dès sa première apparition.

C’EST UNE PETITE BOMBE ÉMOTIONNELLE QUE NOUS A CONCOCTÉ GUILLERMO DEL TORO, UN ÉLIXIR DE JOUVENCE QUI VIENT POLIR LES CŒURS DE SON BAUME ENTHOUSIASMANT. IL EST RARE DE SORTIR D’UN FILM AVEC AUTANT D’ÉMOTIONS QUI VIENNENT FRAPPER À LA PORTE DE NOTRE PETIT CŒUR. DEL TORO EST UN MAGICIEN DE L’IMAGE ET DES SENTIMENTS. SON FILM EST UNE LONGUE BALADE LYRIQUE FAITE DE GRÂCE ET D’ENCHANTEMENT, UNE PETITE MERVEILLE, UN L'AVIS DE LA RÉDACTION BIJOU À L’ÉCRIN DÉLICAT.

UN AMOUR INTERDIT D’UNE PURETÉ ABSOLUE AVEC UNE CRÉATURE AMPHIBIENNE ÉNIGMATIQUE.

Dès lors, on se laisse emporter par cette histoire au romantisme enivrant, une rom-com atypique aux parfums de feel-good movie.

DE LA POÉSIE, SIMPLE ET TOUCHANTE. Chaque plan ressemble à une peinture aux couleurs saturées, à la chromie étincelante ; chaque scène semble ciselée par un orfèvre du cinéma, minutieux et compétent. Il y a toujours de la poésie dans le cinéma de Guillermo. Simple et touchante. Appuyée par la musique aérienne d’Alexandre Desplat qui t’emporte dans son tourbillon évanescent tandis que les standards musicaux d’époque te plongent dans une euphorie contemplative.

Pour La forme de l’eau, le réalisateur nous embarque dans les sixties, au beau milieu de la guerre froide et de l’affrontement par médias et technologies interposés que se livrent les américains et les soviétiques. Au centre de tout cela se trouve une femme de ménage muette, Elisa, qui va vivre la plus extraordinaire des histoires, un amour interdit d’une pureté absolue avec une créature amphibienne énigmatique.

ACTUELLEMENT AU CINÉMA


DES ACTEURS ÉBLOUISSANTS

L’actrice principale Sally Hawkins est prodigieuse, jamais un visage n’a paru autant empreint de bonté, de béatitude et de luminosité. Del Toro vient peindre dessus par petites touches une palette d’émotions de son pinceau de surdoué : de la douceur, de la tendresse et de la sensualité, juste en lui faisant plisser une lèvre. Michael Shannon, sa Némésis, n’est jamais aussi bon et effrayant que lorsqu’il joue un salopard. Et il s’en donne à cœur joie. De manière générale, les seconds rôles (Richard Jenkins et Octavia Spencer en tête) magnifient l’histoire tant la direction d’acteurs est juste. 

GUILLERMO DEL TORO OSE TOUT

L'AVIS DE LA RÉDACTION

CE FILM EST UN LÂCHER DE PAPILLONS MULTICOLORES DANS TON VENTRE. Guillermo Del Toro est une sorte de fée clochette qui projette des paillettes, redonnant à tes yeux un lustre enfantin, un éclat qui scintille, des pupilles qui s’élargissent comme deux billes rondes et noires. La forme de l’eau est un lâcher de papillons multicolores dans ton ventre. On assiste à une version adulte de E.T., du merveilleux naïf à l’état brut. Il faut remonter à son Labyrinthe de Pan pour retrouver de telles sensations. A chaque film, le réalisateur innove (pas toujours avec succès - remember Crimson Peak) mais ne se répète jamais. Il sait user de différentes saveurs pour nous donner un plat épicé. Comme me disait la mère de Forrest Gump : Un film de Guillermo Del Toro, c’est comme une boîte de chocolats, on ne sait jamais ce qu’on va y trouver dedans. Alors si ! Madame Gump ! A minima on y trouvera du chocolat fourré au pur talent. 4,5/5

ACTUELLEMENT AU CINÉMA

Le réalisateur ose tout, se lâche complètement en mélangeant allègrement les styles allant même jusqu’à nous proposer un numéro de claquettes old school. Il prend un tel plaisir que c’en est communicatif. Del Toro explose les codes du fantastique pour nous délivrer une simple mais merveilleuse love story.


LA CHRONIQUE LITTÉRATURE D'ALEXANDRA DE BROCA

ROMAN LFC MAGAZINE

04 COLOMBE SCHNECK LES GUERRES DE MON PÈRE

ALEXANDRA DE BROCA EST ROMANCIÈRE ELLE A PUBLIÉ LA SŒUR DU ROI (ALBIN MICHEL) TOUJOURS DISPONIBLE EN LIBRAIRIE PHOTO : COUVERTURE DU LIVRE DE COLOMBE SCHNECK, LES GUERRES DE MON PÈRE (STOCK). MARS 2018


LE HASARD DE LA VIE, SI L’ON VEUT Y CROIRE, M’A PERMIS DE NE JAMAIS LIRE LES PRÉCÉDENTS OUVRAGES DE COLOMBE SCHNECK, SOUVENT ENCENSÉS, MAIS AUSSI VIOLEMMENT DÉCRIÉS. J’AI ABORDÉ AVEC LA NAÏVETÉ D’UNE NOVICE CE TEXTE, NI ESSAI NI ROMAN, DÉDIÉ À LA MÉMOIRE DE GILBERT SCHNECK MÉDECIN FRANÇAIS. FRANÇAIS CERTES, CAR OBLIGÉ D’ASSUMER SES OBLIGATIONS MILITAIRES EN ALGÉRIE. MAIS  ENFANT FRANÇAIS POURTANT OBLIGÉ DE SE CACHER EN DORDOGNE POUR ÉCHAPPER AUX NAZIS, PUIS À VICHY CAR D’ORIGINE JUIVE. RIEN QUE D’ÉCRIRE CES MOTS ME RÉVOLTE…  LES GUERRES DE MON PÈRE L’auteur a adoré son père désireux à tout prix d’offrir dans les années glorieuses - les années soixante-dix une vie aisée sans jamais parler de ce qui fâche. « Si vous l’aviez connu, vous n’auriez rien pu deviner, son regard était toujours doux, souriant…» Mais le silence est un prix que les enfants paient et Colombe le ressent. Derrière la tendresse de cet homme, Lelle ' A Vpressent I S D E un L Amonde R É Dd’horreur ACTION qu’il va lui falloir connaître pour  avancer dans la vie loin de l’ombre protectrice de son père. Elle a vingtquatre ans, lorsque son père décède ACTUELLEMENT EN LIBRAIRIE la laissant dans une douleur  indescriptible. Pour vivre, pour se  reconstruire, elle va chercher, avancer, et de bibliothèques en archives et témoignages elle découvre. Une partie de sa famille a terminé son existence dans les camps nazis pour seule faute d’être juive. Son père petit garçon est quant à lui caché autour de Périgueux et malgré l’insistance des préfets de la république française échappe au voyage vers Drancy puis Auschwitz. Devant l’obéissance de ces fonctionnaires, elle oppose le courage de ces familles anonymes qu’il veut remercier au nom de son père…

SON PÈRE, CE HÉROS. Son père ce héros. Non seulement il survit à son enfance martyre,

mais grâce à son statut de docteur, il part défendre son pays la France, durant la guerre d’Algérie. Mais enseigner la médecine n’a rien de glorieux. Comment retrouver une vie sociale et amoureuse de retour à Paris après avoir soigné les prisonniers torturés par l’armée française avant de les remettre en état pour une nouvelle interrogation ? Il suffit d’obéir quand enfant on a appris à se taire et à se cacher… Ce père délicieux prêt à tout pour que sa fille ne subisse aucun de ses tourments. Ce père médecin que chacun recherche pour son humanité et son écoute. Ce père aussi homme irrésistible dans sa quête de bonheur que les femmes attirent au détriment d’une mère silencieuse et douloureuse, se dessine page après page… Il a échappé aux tourments de l’Histoire, mais sa propre histoire ne lui laisse aucun répit. Son père, un père fantasque délicieux, mais toujours absent, est retrouvé mort et découpé en morceaux.


Désormais, son nom devient un fait divers qu’il masque par le silence pour avancer en bon médecin, français, bourgeois… Sa fille, des années plus tard, consciente des silences de sa famille termine son enquête. Il lui faut pour son propre équilibre découvrir les ombres de son père. Comprendre que naitre juif, même sans suivre la religion, c’est avoir toujours peur, même en temps de paix ; la porte peut s’ouvrir et un anonyme sera désigné comme coupable. Et peut importe l’époque, le gouvernement, et le pays, cet anonyme sera juif. Ironie du destin, Gilbert Schneck, brillant médecin, merveilleux père, entouré d’amis et de femmes a cru se reconstruire malgré les guerres de sa vie… Mais son cœur n’a pu suivre et c’est d’une insuffisance cardiaque qu’il est parti à 58 ans laissant sa fille dans une souffrance intense qu’elle tente d’apaiser par ce livre. Son écriture concrète et rapide nous permet de nous identifier et d’honorer ses grands-parents, puis son père. Ils ont par leur volonté de devenir français dans cette époque si trouble notre admiration.  Espérons que ce magnifique  hommage à un français issu de parents martyrisés par le nazisme saura apaiser la plaie de sa fille et que ce livre donnera sens à sa vie. Nous lecteur, il nous aura fait réfléchir sur notre passé commun et regretté de ne pas avoir rencontré l’irrésistible Gilbert Schneck. 

COLOMBE SCHNECK LES GUERRES DE MON PÈRE ACTUELLEMENT EN LIBRAIRIE

LE BILLET THÉÂTRE D'ALEXANDRA DE BROCA Février 2018. Se rendre au théâtre à Paris relève parfois de l’exploit ! Lorsqu’on a bravé les intempéries (inondations, neige ou  encombrements), on se retrouve épuisée par ce marathon dans une salle surchauffée ou glacée… Et si la pièce se révèle décevante, alors on s’aperçoit que son voisin ne sent pas très bon, que nos genoux cognent dans le dossier du fauteuil de devant et qu’une envie de sortir nous tenaille, alors qu’il n’y a pas d’entracte ! 

05 MAIS LORSQUE LA PIÈCE EST RÉUSSIE, ALORS NOTRE PLAISIR EST DÉCUPLÉ ET NOTRE SOIRÉE INOUBLIABLE. C’EST CE QUI M’EST ARRIVÉE EN ALLANT AU THÉÂTRE MONTPARNASSE VOIR L’ADAPTATION DU FILM CULTE LE LAURÉAT AVEC ANNE BANCROFT, KATHERINE ROSS ET DUSTIN HOFFMAN. SANS OUBLIER L’ENVOUTANTE MUSIQUE DE SIMON ET GARFUNKEL THE SOUND OF SILENCE ET MRS ROBINSON QUE LA SALLE FREDONNAIT AVEC PLAISIR ET MÉLANCOLIE. LE PITCH DE LA PIÈCE

Pour ceux qui auraient raté ce bijou de film, voici en quelques mots le sujet repris à l’identique dans la pièce : Benjamin, jeune garçon américain revient chez lui, auréolé du succès de ses études universitaires. Ses parents font une fête pour leurs amis. La femme du patron de son père, la toujours séduisante Madame Robinson entreprend, whisky aidant, de séduire l’étudiant 

maladroit. La liaison va se poursuivre dans un hôtel pendant l’été. Dans cette relation, les mots n’ont pas leur place. Seul le désir sexuel les anime. Mais les parents du jeune homme, décidé à orienter la vie de leur fils, ne voient rien de l’idylle et des états d’âme de Benjamin, peu enclin à suivre une vie bourgeoise toute tracée. Ils l’obligent à inviter à dîner la jeune et naïve fille de Madame Robinson. Contre toute attente, les deux tombent 


éperdument amoureux. Madame Robinson ne le supportant pas va dévoiler sa liaison. Ce faisant, elle provoque un tsunami dans le milieu bourgeois de la cote estaméricaine des années soixante !

UNE PIÈCE EXCEPTIONNELLE Derrière l’histoire qui peut paraître aujourd’hui démodée, se cache un dilemme qui rend le sujet actuel et la pièce exceptionnelle. Comment sortir d’un destin tracé par ses parents ou son mari ? Anne Parillaud a dit dans une interview : Mrs Robinson peut sembler un monstre, mais c’est une victime dont je vais tenter de montrer l’âme abîmée. Et bien vous avez réussi ! Luc Besson a dit  qu’il avait avec Nikita donné un rôle extraordinaire à une actrice ordinaire ! Et bien ce monsieur n’a rien compris. Vous êtes certes très belle, terriblement à l’aise avec ce corps mis en valeur par des costumes féminins en diable, mais votre jeu d’actrice est époustouflant ! Vous modulez votre voix, vous faites attendre votre réplique pour qu’elle fasse mouche. Et elle fait mouche ! Vous devenez méchante, injuste, jalouse, mais vous restez fragile et touchante. Le public vous suit, les hommes et les femmes rient ou commentent à voix haute vos remarques. Votre rôle vous le sublimez grâce à des partenaires remarquables : Madame Robinson ne seriez-vous pas en train de me séduire ? s’inquiète Benjamin Braddock alias Arthur Fenwick. D’un adolescent ACTUELLEMENT À L'AFFICHE DEPUIS LE 8 FÉVRIER 2018 MARDI, MERCREDI, JEUDI, VENDREDI ET SAMEDI À 20H30 SAMEDI À 17H30 ET DIMANCHE À 15H30

LE LAURÉAT THÉÂTRE MONTPARNASSE AUCUN MOT INUTILE, DES RÉPLIQUES COURTES ET INCISIVES QUI NOUS FONT À LA FOIS RÉFLÉCHIR, RIRE ET NOUS ÉMEUVENT.

gauche et mutique, ce comédien se transforme tout en maitrisant une gestuelle spontanée, en un homme séduisant et déterminé. Il faut dire qu’il passe 1h40 à s’habiller et se déshabiller, selon les désirs de Madame Robinson, comme si le public n’existait pas ! Il ne joue pas. Il est Benjamin Braddock. Mention spéciale à Françoise Lépine qui joue deux rôles : la mère conventionnelle à souhait, bavarde et qui ne sait que passer les petits fours dans ses soirées. Stéphane Cottin, le talentueux metteur en scène, lui offre une seconde apparition jubilatoire en entraineuse de boite de nuit pour notre plus grand plaisir.   L’adaptation française de Christopher Thomson me fait penser que le talent est héréditaire et court sur deux générations. Est-il nécessaire de rappeler qu’il est le fils de Danièle Thompson et petit fils de Gérard Oury ? Avec lui, tout va vite. Aucun mot inutile, des répliques courtes et incisives qui nous font à la fois réfléchir, rire et nous émeuvent. Les décors sobres et discrets s’effacent rapidement nous laissant à peine le temps de fredonner les mélodies intemporelles de Simon et Garfunkel qui ponctuent l’histoire. Aussi lorsque Benjamin avoue à Madame Robinson, qu’elle est sûrement la femme la plus jolie parmi les amies de sa mère, la salle explose de joie. Cette phrase culte dans le film fonctionne aussi bien au théâtre, et cinquante ans plus tard, car servi par une multitude de talents. Un grand merci à tous pour cette soirée rare.


mars 2018

Dans l'Ipod de...

#7

Les 5 disques incontournables de notre invité du mois.

Son nouveau disque

La musique, c'est la vie !

Henri

Demarquette

violoncelliste Par Quentin Haessig Photos : © Yannick Perrin.


Bach, variations Goldberg par Glenn Gould (version de 1953)

Glenn Gould apparait dans un des premiers disques de sa carrière comme une météorite. Il révolutionne Bach, le piano transforme notre vision de la musique et nous mène à la plus haute spiritualité.

Beethoven, intégrale des quatuors à cordes par le Quartetto Italiano.

Toute la vie de Beethoven, tout son art et sa modernité sont retracés dans la saga de ses quatuors à cordes. Le génie de la composition est tel que l’on se sent meilleur à leur écoute.


lfc magazine #7

mars 2018

Nusrat Fateh Ali Khan,

Pink Floyd, The Wall.

Greatest Hits.

La musique de Nusrat Fateh Ali Khan dans la pure tradition pakistanaise est une véritable ivresse et une porte vers des traditions mystérieuses.

De la grande musique à emmener sur l’île déserte !

Berlioz, Les Nuits d’été par Régine Crespin et l’Orchestre de la Suisse Romande dirigé par E. Ansermet

Le spectre de la rose, le bel inconnu, j’ai traversé les ponts de Cé, sont autant de chefs d’œuvres de la grande mélodie française. Régine Crespin a une voix, un phrasé, un style à mourir un petit peu chaque jour.


LFC MAGAZINE

Carole Serrat LA SOLUTION ANTISTRESS CLÉ EN MAIN ENTRETIEN EXCLUSIF

#7


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LFC MAGAZINE #7

INTERVIEW

CAROLE SERRAT PAR CHRISTOPHE MANGELLE PHOTO : CAROLE SERRAT

Carole Serrat est la sophrologue qui vous veut du bien. Seulement du bien. Elle publie Ma sophrologie antistress (Leduc.s), la boîte à outils pour mieux vivre et surtout répondre à toutes les angoisses de la vie quotidienne. Rencontre. LFC : Vous publiez Ma sophrologie antistress en janvier. C’est un très bon timing car avec l’hiver, la pluie, les jours sombres, on se sent au ralenti. Que peut-on faire pour se motiver ? CS : Pour se motiver, rien ne vaut la luminothérapie ! La luminothérapie est un moyen efficace pour lutter contre la dépression saisonnière, les troubles du sommeil et les décalages horaires. Le but est de s’exposer de préférence le matin, durant trente minutes, à une lampe spéciale de luminothérapie, afin que la rétine puisse envoyer un signal à la glande pinéale qui est responsable des cycles de veille et de

sommeil. En hiver, le manque de lumière affecte en effet notre horloge biologique. La glande pinéale, ne recevant pas de signal, continue à produire de la mélatonine, l’hormone du sommeil. Voilà pourquoi on se sent fatigué : on dort mal, on est triste et sans énergie. Le principe de la luminothérapie consiste à rééquilibrer tout cela, en bloquant la production de mélatonine. On retrouve alors son énergie, sa joie de vivre et un meilleur sommeil.

Bon à savoir Les ampoules sont protégées contre les ultraviolets et les infrarouges. Il n’y a aucun risque pour les yeux, ni pour la peau. Autre déclinaison de la luminothérapie, les simulateurs d’aube, pour un réveil naturel et en douceur. Leur intérêt est de reproduire le lever


LFC MAGAZINE #7

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INTERVIEW

Mon conseil Sortez tous les jours, même en hiver, pour capter la lumière naturelle. Le déficit de lumière en hiver aurait pour effet de faire chuter le taux de sérotonine et inciterait par réaction à la consommation de sucres et de féculents. ` et le coucher du soleil. Cela vous permettra de vous réveiller tout en douceur. Le réveil d’aube est très utile, si vous avez du mal à sortir de votre lit le matin, si vous avez des baisses de régime, quand les jours raccourcissent et si vous avez du mal à vous endormir. LFC : Ce manuel parle de tous les tracas du quotidien. C’est-à-dire ? JPB : En effet, le stress provoque de nombreux tracas : fatigue, irritabilité, colère, problèmes de sommeil, de concentration, de mémoire, de digestion, de circulation, une baisse du système immunitaire. Dans ce manuel, je donne des conseils pour vaincre tous ces tracas, mais aussi pour bien se réveiller, déstresser dans les

embouteillages, se détendre au bureau, un lieu qui peut être pour certains une grande source de stress. Je m’adresse également aux femmes enceintes, car j’ai la chance de les accompagner durant leur grossesse à La Clinique de la Muette, à la Maternité des Lilas et à l’Hôpital Bichat. Je leur propose des exercices pour bien respirer au quotidien et pour le jour J vivre leur accouchement en confiance. Je n’oublie pas les étudiants qui ont besoin d’outils pour apprendre à mieux se concentrer, augmenter leur énergie et leur confiance avant un examen. Je propose aux lecteurs de développer la pensée positive en apprenant à identifier et éliminer les vieilles rengaines de leur juke-box intérieur. Je ne vais pas y arriver. Je suis nul. En valorisant vos aptitudes propres : je suis imaginatif, créatif, rigoureux, etc. LFC : Ce livre est généreux en exercices. Comment avez-vous imaginé cette boîte à outils ? CS: Tout simplement en répertoriant les besoins essentiels que l’on a tous au quotidien : respirer, se détendre, dénouer ses tensions, prendre du recul, lâcher prise, gérer son stress, bien dormir. Se préparer aux épreuves, aux examens, à la prise de parole en public. Lorsque l’on apprend à déstresser, on devient plus calme, plus serein et bien mieux dans sa peau malgré les difficultés et les épreuves.

Je pense que c'est sain pour tout le monde d'être en contact avec son enfance. À moins, bien sûr, que les adultes agissent comme des enfants.


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LFC MAGAZINE #6

LFC : Dans votre sophrologie, la musique est très importante. Racontez-nous votre collaboration avec Laurent Stopnicki. CS : Laurent compose, adapte la musique puis la synchronise aux textes et à ma voix. Laurent Stopnicki : Nous avons effectué depuis plusieurs années un travail de recherche très personnel sur les sons, les timbres, en étudiant l'influence des vibrations sonores sur les émotions. La musique a un effet évident sur les êtres humains. CS : Platon puis Aristote la considéraient déjà comme indispensable à la bonne santé mentale. Des expériences ont par ailleurs prouvé que les vibrations sonores agissent sur la croissance et la santé des cellules végétales. De récentes études montrent même qu’au moyen de sons déterminés, on peut provoquer des changements dans le métabolisme et dans la biosynthèse de différents éléments fondamentaux de la vie. On sait enfin aujourd’hui que certaines fréquences

INTERVIEW

musicales entrent en résonance avec celles de notre système nerveux et procurent une sensation d'apaisement et de bien-être. C'est ainsi qu'il a été prouvé scientifiquement que la musique influence la capacité de travail et retarde l'apparition de la fatigue, qu'elle facilite la digestion, la respiration, la circulation sanguine et améliore le rendement cardiaque. Elle induit un état de détente, de relaxation et de pré-sommeil. On vit dans un monde technologique, électromagnétique, chimique, un monde d’urgence qui nous décentre crée en nous des dissonances, des troubles, y compris au niveau cellulaires La musique nous détoxe, nous réharmonise avec nous-mêmes.


LFC MAGAZINE

L'AMOUR SOLIDE #7

#Optimisme

Nathalie Migeot et Sofiane


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INTERVIEW

NATHALIE MIGEOT ET SOFIANE PAR CHRISTOPHE MANGELLE ET QUENTIN HAESSIG PHOTO : ASTRID DI CROLLALANZA

Nous sommes heureux à la rédaction de vous présenter Nathalie et Sofiane, deux héros ordinaires, deux combattants et surtout deux personnes heureuses de vivre... Malgré les obstacles. Rencontre poignante. LFC : Nathalie et Sofiane, on se rencontre aujourd’hui pour parler du livre Sofiane, l’amour en grand disponible aux Éditions Robert Laffont. Un titre qui porte votre prénom Sofiane, vous êtes le héros ! Sofiane : Je crois que nous sommes tous les deux les héros de ce livre. C’est l’histoire de notre complicité et de tout ce que l’on partage au quotidien. Nathalie : J’avais très envie de raconter notre histoire. Je lui avais posé la question pour savoir s’il était d’accord. Au début, il était un peu réticent, mais finalement, j’ai réussi à le convaincre. Sofiane m’a dit que ce livre pouvait être une bonne idée.

LFC : Sofiane, pourquoi penses-tu aujourd’hui que ce livre pourrait être une bonne idée ? Sofiane : C’était important de faire passer un message d’optimisme aux mamans qui sont dans le même cas que la mienne. Je trouve cela extraordinaire de l’avoir fait. Il est important de rassurer les mamans. LFC : Comme l’a dit Nathalie, ta maman, cela n’a pas été un oui tout de suite. Avais-tu peur ?

Sofiane C’est important de faire passer un message d’optimisme aux mamans qui sont dans le même cas que la mienne. Je trouve cela extraordinaire de l’avoir fait. Il est important de rassurer les mamans. Sofiane : Ce n’est pas toujours facile de raconter sa vie privée devant tout le monde. C’est surtout cela que je craignais. Mais finalement, après réflexion, je me suis dit que les gens n’y prêteraient pas forcément attention.


LFC MAGAZINE #7

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INTERVIEW

Nathalie Quand on connaît la valeur de la vie et que l’on connaît le courage et la façon de penser de Sofiane, on n’a pas le droit de se plaindre. J’ai toujours élevé Sofiane avec cet état d’esprit, même si je crois qu’il a acquis lui-même cette philosophie de vie très tôt. LFC : Comment est née l’idée d’écrire ce livre Nathalie ? Nathalie : Un jour, nous avons rencontré Michel Drucker qui m’a demandé pourquoi je ne raconterais pas notre histoire dans un livre. J’y avais déjà pensé. Mais je n’étais jamais passé à l’acte. Je ne pensais pas que des gens allaient s’intéresser à notre vie. Ce n’est pas une vie comme les autres. C’est une histoire forte et puissante. Suite à cette idée, j’ai été tenté par le projet et Michel Drucker a pu nous mettre en relation avec l’éditrice qui est venue nous voir à Marseille avec Pascale Leroy, ma coauteure. L’écriture de ce livre a été un vrai travail d’équipe. À travers ce livre, j’ai voulu passer un message fort aux mamans qui sont dépressives, à cause de leurs enfants qui

sont dans la même situation que Sofiane. Les enfants ont besoin de voir leur maman forte pour eux aussi l’être. Il y a toujours de l’espoir. Même si Sofiane est en situation de handicap, cela ne nous empêche pas de voyager, de rigoler. Nous vivons exactement de la même manière que les autres sauf que Sofiane est assis. Sofiane : Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. LFC : Cette phrase résonne souvent en toi Sofiane ? Sofiane : Oui, c’est une phrase qui me permet de tenir. Même si ce n’est pas facile tous les jours, il n’y a pas plus beau que d’être en vie. Nathalie : Quand on connaît la valeur de la vie et que l’on connaît le courage et la façon de penser de Sofiane, on n’a pas le droit de se plaindre. J’ai toujours élevé Sofiane avec cet état d’esprit, même si je crois qu’il a acquis lui-même cette philosophie de vie très tôt. LFC : Votre maladie s’appelle la myopathie de Duchenne. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? Nathalie : C’est une maladie génétique qui touche les muscles. Plus le temps passe et plus les muscles se dégradent. Sofiane a perdu l’usage de ses jambes à l’âge de sept ans. De sept ans à douze ans, il ne pouvait se servir que du haut de son corps avec peu de force. Aujourd’hui, il n’y a plus que la tête et le pouce qui peuvent bouger. Sofiane ne s’est jamais senti prisonnier de son corps. Il va à l’université tous les jours.

Sofiane Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.


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LFC MAGAZINE #7

INTERVIEW On entend très souvent que les infirmières sont formidables, mais vous rappelez dans votre témoignage que ce n’est pas toujours le cas. Nathalie : Nous sommes parfois tombés sur des infirmières qui se sont trompées de métier. Lorsque l’on est infirmière, il faut vraiment s’adapter à chaque cas. Chaque situation est différente, voire unique. Sofiane : Parfois, il m’arrivait de souffrir le martyre et je sentais que cela les dérangeait de venir. Tout n’a pas toujours été facile. LFC : Vous avez un parcours hallucinant et c’est vraiment une chance pour nous de vous rencontrer. Que pensez-vous de cette remarque ?

Sofiane : Je suis en dernière année de licence. J’espère avoir mon deuxième semestre pour passer en Master droit privé et sciences criminelles. LFC : À qui adressez-vous ce livre ? Sofiane : Nous l’adressons aux mamans, aux personnes malades et à toutes les personnes en général. Il faut profiter de chaque instant de vie, peu importe sa situation. Nathalie : Nous exprimons également un petit message sournois à toutes les administrations qui vous font galérer pour des papiers. Je crois que les parents qui sont dans la même situation que nous n’ont pas besoin de cela. Sofiane a besoin d’un transport individuel et cela faisait deux ans que j’avais envoyé un certificat médical transport, ils viennent de nous en redemander un alors que la situation de Sofiane n’a pas changé. Et ne changera malheureusement jamais. Quand vous voyez des personnes malades ou des enfants malades et que vous remarquez que certaines personnes leur mettent des bâtons dans les roues, c’est assez rageant ! Sofiane : Heureusement que l’on est fort d’esprit. Vraiment. LFC : Dans votre livre, vous dites quelque chose qu'on entend peu. Parfois, Sofiane n’est pas forcément bien traité par les infirmières, il est mal géré… Certaines personnes oublient que ce n’est pas parce que Sofiane a un problème de santé physique qu’il a perdu la tête. Cela l’agace.

Nathalie : J’allais dire le contraire. Nous avons de la chance que des gens s’intéressent à notre histoire, cela nous fait très plaisir. C’est aussi la réaction que j’ai eue quand Michel Drucker m’a dit que cette histoire ferait un super livre. Sofiane : Michel Drucker nous avait dit la même chose. Lui et sa femme nous ont toujours soutenus. C’est une belle personne. C’est quelqu’un qui aime beaucoup les gens et qui n’en parle pas. Nous avons eu la chance de rencontrer Jamel Debbouze et Céline Dion grâce à lui. LFC : Sofiane, aujourd’hui comment vastu ? Sofiane : Tout va bien, la maladie est stable. Même au niveau social ou à l’université, tout se passe très bien. Mais il faut s’accrocher, car c’est fatigant, c’est une vie rapide. Nathalie : Nous avons la chance de connaître la valeur de la vie, car Sofiane est passé plusieurs fois près de la mort. Il ne faut pas oublier que la vie est belle.


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#7

Žanna Słoniowska LA FICTION D'UNE VIE ENTRETIEN EXCLUSIF


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LFC MAGAZINE #7

INTERVIEW

ŽANNA SȽONIOWSKA PAR CHRISTOPHE MANGELLE ET QUENTIN HAESSIG PHOTO : ADRIAN BLACHUT ET AGNIESZKA SKAWIANCZYK

Premier roman du nouveau département littérature du groupe Delcourt, Žanna Słoniowska nous accorde 30 minutes d'entretien lors de son passage à Paris, pour nous présenter son roman Une ville à cœur ouvert. Entretien. LFC : Bonjour Žanna Słoniowska, nous nous rencontrons pour la sortie de votre livre Une ville à cœur ouvert (Delcourt Littérature). Comment est née l’idée d’écrire ce livre ? ŽS : Je suis née à Lviv dans l’Ukraine de l’Est. La ville est désormais ukrainienne, mais elle fut polonaise par le passé. Il y a eu énormément de changements au cours de l’histoire. Que ce soit l’occupation nazie, l’empire hongrois, l’Union soviétique. Les gens ne changeaient pas d’endroit, mais la ville n’appartenait jamais aux mêmes personnes. Cela a duré pendant des siècles et des siècles, avant que le pays ne

devienne indépendant. Lorsque j’étais petite, j’avais l’impression que mon pays était un pays multiculturel. De nombreuses langues étaient parlées. La situation me paraissait normale. Je suis ensuite partie vivre en Pologne, et c’est une fois là-bas que je me suis demandé d’où je venais, pour quelles raisons il s’était passé tout cela dans mon pays. C’est à partir de là que j’ai commencé à vouloir raconter tout cela dans ce roman. LFC : Finalement, la ville d’où l’on vient est plus importante que la nationalité… ŽS : C’est une question compliquée. Je viens d’une famille avec différentes origines. Pendant la période de l’Union soviétique, la nationalité était quelque chose que l’on ne montrait pas forcément. Après cette période de l’histoire, les gens parlaient plusieurs langues. Les Ukrainiens l’ont assez mal vécu. Nous avons eu beaucoup de changements et de questionnements sur l’identité. Étant jeune, j’essayais pour ma part de trouver ma voie dans ce contexte. Il était difficile de se faire des amis. J’ai grandi avec des enfants juifs qui ont ensuite dû quitter l’Union soviétique. Nous étions également élevés avec la culture et le langage russe, ce qui ne facilitait pas les choses. Vivre à Lviv a été très formateur.


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INTERVIEW

Comme la ville, ce livre a plusieurs facettes. Lorsque l’on marche dans cette ville et que l’on connait son histoire, je crois que tous ces thèmes jaillissent. LFC : Un des personnages principaux de votre livre est la ville de Lviv qui change de nom au cours de l’histoire. ŽS : Lviv a été une ville polonaise, son nom ne change pas dans cette langue. En revanche, lorsque le livre a été traduit dans plusieurs langues, les traducteurs ont eu du mal à trouver une traduction pour la ville. Ils ont donc décidé de choisir différents noms. LFC : De nombreux thèmes dans votre livre sont abordés : l’art, la politique, les femmes… ŽS : Comme la ville, ce livre a plusieurs facettes. Lorsque l’on marche dans cette ville et que l’on connait son histoire, je crois

que tous ces thèmes jaillissent. Chaque lieu, chaque monument, chaque route a une signification particulière pour chacun des habitants. Ma tête était remplie de choses que j’ai accumulées au cours des années. Que ce soit des traditions, des histoires de mes amis, des inspirations littéraires… J’ai simplement voulu rassembler tout cela. LFC : Cette fiction est-elle un roman féminin ? ŽS : De nombreuses femmes sont dans ce livre. Mais je crois avoir retranscrit ce que j’ai vu tout au long de ma jeunesse. J’ai créé des personnages auxquels je m’intéressais. Je ne m’en suis pas rendu compte pendant l’écriture. C’est seulement lorsque le livre est sorti que l’on m’a dit qu’il y avait très peu d’hommes. Mais ce n’était pas volontaire. J’étais d’ailleurs assez surprise en me relisant. Cependant, il y a un homme et il est très important.

C’est seulement lorsque le livre est sorti que l’on m’a dit qu’il y avait très peu d’hommes. Mais ce n’était pas volontaire. J’étais d’ailleurs assez surprise en me relisant.


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LFC MAGAZINE #7

LFC : Êtes-vous féministe ? ŽS : Oui et non. C’est assez complexe. Je pense que les femmes ont eu un rôle très important après la guerre et pendant la période soviétique. Les hommes étaient morts, emprisonnés, alcooliques ou même dépressifs, et donc très peu présents. C’est ce dont je me souviens. Les femmes étaient seules et devaient élever les enfants tout en montrant une certaine force de caractère.

INTERVIEW

LFC : On termine cet entretien avec une dernière question. Les lecteurs français vont découvrir votre livre. Qu’aimeriez-vous qu’ils retiennent de votre livre ? ŽS : C’est une bonne question, il est difficile d’y répondre. Je crois que si le lecteur devait retenir une couleur, un souvenir ou une idée, la meilleure métaphore serait de dire que ce livre ressemble à un monument en plusieurs parties. Certaines détruites, certaines jolies, certaines complexes… Mais tous ces éléments font partie du monument. Chacun pourra y voir un symbole différent.


LFC MAGAZINE

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#7

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MARS 2018

LUKAS BÄRFUSS PHOTOS EXCLUSIVES ET INTERVIEW PAR CHRISTOPHE MANGELLE ET QUENTIN HAESSIG PHOTOGRAPHIES : CÉLINE NIESZAWER LEEXTRA

REGARD ACÉRÉ SUR LES TRAVERS DE NOTRE SOCIÉTÉ


De passage à Paris, Lukas Bärfuss nous rejoint dans le studio photo de notre pour une jolie S E L I N Aphotographe RICHARDS prise de vue et ensuite nous parler de son nouveau roman "Hagard". Entretien.

LFC : Bonjour Lukas Bärfuss, nous nous

LB : Comme tout narrateur, il ne parvient pas à

rencontrons pour parler de votre livre

entrer dans la psychologie de ce personnage.

Hagard (Éditions ZOÉ). Nous avons lu en

J’ai toujours pensé que c’était un peu tricher

préparant cette interview que certains

que de rentrer dans le cerveau de quelqu’un.

définissent ce livre comme une grande

On ne peut jamais réellement savoir qui sont

nouvelle. Le définiriez-vous comme cela ou

les personnages. Tout ce qu’il peut faire, c’est

plutôt comme un roman ?

écrire ce qu’il voit. Mais cela ne dévoile jamais le secret de Philippe. La question est de savoir

LB : Je le définirais plutôt comme un roman. Le

pourquoi il agit de cette façon.

roman contemporain est en pleine crise. C’est

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pour cela qu’il faut absolument le mettre à la

LFC : Pourquoi avez-vous décidé d’explorer

hauteur de notre temps, de notre siècle. C’est

le personnage de Philippe à travers ce

ma proposition, ma démarche littéraire.

narrateur ?

LFC : Dans ce livre, vous faites intervenir un

LB : Je ne dirais pas pourquoi, mais je dirais

narrateur qui nous parle d’un personnage

plutôt comment. Nous vivons dans une

nommé Philippe. D’entrée de jeu, il place le

époque où chacun essaye de nous raconter

contexte en nous expliquant qu’il ne

une histoire. Que ce soit les entreprises, les

comprend pas pourquoi Philippe se trouve

hommes politiques… Les entreprises ont

dans cette situation. Le narrateur nous livre

compris qu’elles ne vendent pas seulement un

son sentiment en s’exprimant de manière

produit, mais une histoire. C’est le concept du

très franche.

storytelling. J’ai reçu plusieurs demandes pour


faire des workshops, mais j’ai toujours refusé. Je crois que ce n’est pas bien d’exploiter l’art. Aujourd’hui, il y a trop de fiction. La ligne entre la réalité et le mensonge est devenue vraiment quelque chose de SELINA compliqué. Je ne sais pas si mes livres sont fictionnels, car j’essaye d’écrire ce qui se passe à l’intérieur de ma conscience, à travers l’imagination et la représentation.

Je ne sais pas si mes livres sont fictionnels, car j’essaye d’écrire ce qui se passe à de ma R I C H l’intérieur ARDS conscience, à travers l’imagination et la représentation.

LFC : Le narrateur parle de Philippe, mais aussi de nombreux détails qui démontrent

LB : Je crois qu’il faut toujours couper ce

que sa vie a basculé. Et cela tient à une

dont nous n’avons pas besoin dans un

silhouette, à une ballerine bleu prune…

livre. Nous avons autre chose à foutre que de lire des pages inutiles. Je crois

LB : Nous sommes tous captivés par les

que je suis dans la tradition d’Edgar

objets. Ils nous entourent. Ils font nos vies.

Allan Poe qui dit que le lecteur ne doit

Ce sont les objets qui vont nous quitter au

pas décrocher du livre avant d’arriver à

moment où nous quittons définitivement la

la fin du récit. Le fait qu’il puisse

vie. Parfois, il y a plus d’histoire dans les

décrocher de mon livre peut me blesser.

objets que dans ses propriétaires. J’ai trouvé

Je veux que le livre soit le centre de

intéressant d’exploiter les ballerines, car les

l’univers pendant un certain temps.

chaussures ont toujours eu un symbole particulier. C’est aussi le symbole du

LFC : Philippe est un personnage

fétichisme, qui remplace toujours quelque

stable selon le narrateur. Il va être

chose qui est absent. Et je me pose toujours

attiré par cette silhouette jusqu’à se

la question de ce qui est absent.

faire embarquer pendant trente-six heures jusqu’à oublier ses contraintes

LFC : Le lecteur est happé par le

personnelles et professionnelles. Se

personnage de Philippe pendant trente-

perd-il ?

six heures, ce qui donne un roman très

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concis, peu bavard et très exaltant alors

LB : Philippe ne perd pas tout. Certes, il

que ce n’est pas un thriller…

perd sa vie bourgeoise, ses chaussures,


L U K A S

B Ä R F U S S

LE FAIT DE PERDRE DES CHOSES VOUS REND CLAIRVOYANT.

Nous avons autre chose à foutre que de lire des pages inutiles. Je crois que je suis dans la tradition d’Edgar Allan Poe qui dit que le lecteur ne doit pas décrocher du livre avant d’arriver à la fin du récit. Le fait qu’il puisse décrocher de mon livre peut me blesser. Je veux que le livre soit le centre de l’univers pendant un certain temps.


son portefeuille… Mais je ne crois pas qu’il perde beaucoup de choses, il en gagne aussi. Le fait de perdre des choses vous rend clairvoyant. Vous faites plus attention à ce qu’il y a autour de vous.

SELINA LFC : Votre personnage se laisse petit à petit envahir par le désir. Qu’en pensez-vous ? LB : Le désir, je ne sais pas. C’est le désir pour

Ces machines créent un R I C H A R D isolement. S Tout cela fait partie de la culture du capitalisme.

quelque chose surtout. On ne peut pas définir exactement ce qu’il veut. Le désir est un thème très complexe qui a été utilisé par les plus grands écrivains, mais qui reste toujours assez

LFC : Hagard, c’est le titre du livre et nous

mystérieux.

avons le sentiment qu’il y a plusieurs significations. Qu’en pensez-vous ?

LFC : Le portable du personnage, au fur et à mesure des trente-six heures, se décharge et

LB : Oui, c’est vrai que c’est dangereux. Cela

cela vous amène à faire une critique sur le fait

peut créer des malentendus. Le mot existe

que nous sommes très addicts à nos

aussi en allemand. C’est un terme qui vient

technologies.

de la fauconnerie, de la chasse aux oiseaux.

Hagard est un spécimen d’oiseau qui porte LB : Je pense que l’on peut voir cela d’une autre

déjà des plumes et qui se fait ensuite

manière. Notre dépendance à toutes ces

apprivoiser. Ce sont des oiseaux qui sont très

machines est devenue vraiment très importante.

bons pour la chasse. Ils savent comment se

Dernièrement, je me suis retrouvé dans la même

jeter sur la proie, mais ils sont très instables.

situation que Philippe. Comme tout le monde,

C’est pour cela que le terme en français

nous avons tous vécu cela. J’avais rendez-vous

signifie partir dans tous les sens.

quelque part, mais je n’avais plus de batterie. Nous ne savons pas où l’on se trouve, nous ne

LFC : Travaillez-vous actuellement sur un

savons plus où nous devons nous rencontrer.

autre projet ?

Ces machines créent un isolement. Tout cela fait

45

partie de la culture du capitalisme. C’est comme

LB : Tout à fait. En mars, deux nouveaux

lorsque vous prenez le train, c’est le silence total

livres sont à paraître. Un nouveau recueil et

dans les wagons. Et parfois, ce silence me fait

un beau livre en collaboration avec un artiste

peur.

qui imprime des animaux.


LFC MAGAZINE

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#7

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MARS 2018

ALEXANDER MAKSIK PHOTOS EXCLUSIVES ET INTERVIEW

PAR CHRISTOPHE MANGELLE ET QUENTIN HAESSIG PHOTOGRAPHIES : JULIEN FAURE LEEXTRA

UN LIVRE SENSUEL QUI PARLE D'AMOUR


Après "La Mesure de la dérive", nous rencontrons de nouveau Alexander Maksik au cœur de Paris pour nous parler en exclusivité de S E L son I N A roman R I C H A R "L'Oiseau, DS le goudron et l'extase" (Belfond). Entretien.

LFC : Bonjour Alexander Maksik, nous

un homme dans le parking d’une

nous étions rencontrés en 2014 pour

quincaillerie à l’aide d’un marteau. D’autre

votre livre La mesure de la dérive paru

part, ce meurtre a eu lieu le même été où Joe

chez Belfond. Aujourd’hui, nous nous

a rencontré l’amour de sa vie, Tess.

voyons pour la sortie de votre livre

L’oiseau, le goudron et l’extase (Belfond).

LFC : Comment est née l’idée de raconter

Dès qu’on lit ce livre, on s’aperçoit que le

cette histoire ?

titre est très important. AM : J’ai toujours voulu écrire un livre sur le AM : Je l’espère. Ce n’est pas du tout le

thème de la bipolarité et de l’amour. Dans ce

même titre qu’aux États-Unis. Il n’a pas la

livre, j’ai choisi d’inverser les rôles entre les

même signification. Le titre français est une

hommes et les femmes. Les hommes

phrase extraite du roman. Je pense qu’il est

endossent des rôles classiques. Ils ne sont

très efficace et très mystérieux.

pas beaucoup mis en avant. Les femmes ont un rôle de cow-boys, de policiers. Je

LFC : On va tâcher de ne pas abîmer le

souhaitais mettre les femmes en avant.

suspense aux lecteurs et plutôt se concentrer sur Joe, votre personnage

LFC : Qu’avez-vous appris en faisant cela ?

principal qui va vivre deux événements importants avec deux femmes. Pouvez-

AM : J’ai beaucoup d’admiration pour les

vous nous en dire plus ?

femmes. C’était très intéressant de suivre leurs parcours en tant que femmes

AM : Oui en effet. D’une part, sa mère a tué 47

indépendantes. J’aime le fait que ces


femmes aient la capacité d’être violentes, agressives… C’était une expérience très enrichissante. LFC : Pouvez-vous présenter Joe à nos lecteurs ?

SELINA AM : Joe est quelqu’un de sensible, de vulnérable et d’erratique. Certains jours, il est très excité, très alerte et plein de vie et

L’expérience de mon personnage principal n’est pas très éloignée de la mienne. Je connais cette maladie RICHARDS qui est très présente au sein de ma famille.

d’autres jours, il est complètement dépressif. Il souffre de bipolarité.

humeurs de mes personnages.

LFC : Ce qui est bien fait dans votre livre,

LFC : Vous avez construit votre livre en

c’est que l’on suit les ups et les downs de

petits chapitres, ce qui rend le livre très

Joe. Comment avez-vous travaillé la

dynamique avec un rythme très soutenu.

psychologie de ce personnage ? AM : C’est exactement ce que je voulais. J’ai AM : L’expérience de mon personnage

écrit mon livre comme si j’avais composé un

principal n’est pas très éloignée de la

morceau de musique. Chaque chapitre, sans

mienne. Je connais cette maladie qui est

être trop prétentieux, ressemble à une

très présente au sein de ma famille. Mon

chanson et incarne un jour de la vie de Joe. Il

grand-père et mon oncle se sont suicidés à

y a une musicalité avec les mots, avec les

cause de celle-ci. J’ai voulu partager mon

phrases. J’ai travaillé ce livre comme un

histoire. Je me suis vraiment calqué sur les

tableau, en cherchant les différentes

humeurs de Joe. Lorsque j’allais bien,

couleurs, les différentes humeurs.

j’écrivais des passages du livre où Joseph était enthousiaste, et inversement, quand je

LFC : C’est très malin d’avoir procédé de

n’allais pas très bien, j’écrivais des

cette façon. Vous vous intéressez

passages où Joe était plutôt dépressif.

beaucoup à la psychologie de vos personnages, ce qui donne un livre

LFC : Vous proposez aux lecteurs une

attrayant et entraînant. On a toujours

histoire qu’ils vont s’approprier, mais qui

envie d’aller au chapitre suivant. Vous

pourtant vous ressemble beaucoup.

avez pensé ce livre en différents plans, en différents axes. Racontez-nous.

AM : Oui, c’est vrai. Même si ce n’est pas totalement mon histoire, je comprends les 48

AM : Honnêtement, je n’étais pas sûr de moi


A L E X A N D E R

M A K S I K

UN ROMAN DE SOUFFRANCE

C’est une histoire d’amour, mais d’amour familial. C’est aussi une histoire d’amour romantique.


La nature est importante. Je suis quelqu’un de très sensible et de très sensuel. J’aime sentir la nature autour de moi. Pour Joe aussi, c’est important. C’est quelqu’un de très isolé qui a besoin de trouver de la paix dans la nature. Comme vous l’avez dit, la nature SELINA RICHARDS est un personnage. en adoptant ce rythme. J’ai beaucoup

LFC : La nature a un rôle

recommencé. La solution pour moi a été de

important dans votre livre.

suivre les humeurs de Joe. Je voulais être fidèle

Lorsque vos personnages

à sa maladie.

vont mal, ils se raccrochent à la nature. Elle est là pour

LFC : Ce livre a-t-il été éprouvant à écrire ?

les aider, pour les soulager.

AM : Oui, cela a été difficile. La violence et la

AM : Personnellement, je crois

bipolarité sont des thèmes très pesants. J’ai

que la nature est importante.

voulu vivre à travers le livre, à travers les

Je suis quelqu’un de très

personnages. Ce n’est pas une histoire qui est

sensible et de très sensuel.

tout le temps joyeuse. Mais c’est important pour

J’aime sentir la nature autour

moi de ressentir ce que j’écris. Je ne suis pas un

de moi. Pour Joe aussi, c’est

écrivain qui écrit de manière abstraite. Certes,

important. C’est quelqu’un de

c’est difficile, mais c’est également excitant. Cela

très isolé qui a besoin de

me donne envie de continuer d’écrire.

trouver de la paix dans la nature. Comme vous l’avez

LFC : La violence, la bipolarité, mais

dit, la nature est un

également l’amour. Que souhaitiez-vous faire

personnage.

passer comme message ? LFC : On vous laisse le mot AM : De nombreuses façons de vivre et de

de la fin…

manières d’aimer. C’est une histoire d’amour,

50

mais d’amour familial. C’est aussi une histoire

AM : C’est un livre sensuel qui

d’amour romantique. Et ce qui m’intéressait le

parle d’amour. J’espère que

plus, c’était de me plonger dans le cœur de la

les lecteurs prendront du

famille.

plaisir à le lire !


LFC MAGAZINE

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#7

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MARS 2018

MARIE-LAURE DE CAZOTTE PHOTOS EXCLUSIVES ET INTERVIEW

PAR CHRISTOPHE MANGELLE ET QUENTIN HAESSIG PHOTOGRAPHIES : JULIEN FALSIMAGNE LEEXTRA

OTTO GROSS LE MÉCONNU


Février 2018. Hôtel Édouard 7, nous avons rendez-vous avec Marie-Laure de Cazotte pour une séance photo et Elle nous parle S E L Iséance N A R I C Hbavardage. ARDS d'Otto Gross, de Sigmund Freud, du film de David Cronenberg, du désir, de sexualité et de notre modèle de société patriarcale avec ses conséquences.

LFC : Bonjour Marie-Laure de Cazotte, nous

MLDC : Sigmund Freud admirait Otto Gross qui

nous rencontrons pour parler de votre

était médecin et brillant neurologue et le

nouveau livre Mon nom est Otto Gross

considérait indispensable à l’avenir de la

(Éditions Albin Michel) depuis le 28 février

psychanalyse. À l’époque – nous étions dans

2018. Comment est née l’idée de consacrer

les années 1905-1910 -, Sigmund Freud était

ce livre à ce personnage ?

principalement entouré de disciples de confession mosaïque et craignait que la

MLDC : Par le biais d’une recherche sur Monte

psychanalyse ne soit classée comme un trait

Verità, la montagne de la vérité, une colonie

culturel juif. Il essayait d’attirer dans son cercle

internationale installée dans le Tessin Suisse,

des grandes figures d’origine chrétienne. À part

au bord du lac Majeur à partir de 1902,

Otto Gross, il y avait bien sur Carl Gustav Jung

pratiquant le végétarisme, la méditation, le

qui était totalement hypnotisé par le Viennois et

communisme sexuel, la danse en pleine nature.

revendiquait un statut d’héritier. Freud, de

Certains étaient théosophes, d’autres

façon un peu perverse, l’avait mis en

bouddhistes, certains vivaient dans des chalets,

compétition avec Otto Gross qui, pourtant, avait

d’autres, comme Hermann Hesse, dans des

déjà affiché certains désaccords avec le maître.

grottes. Il y avait des anarchistes, des

Le film de David Cronenberg A Dangerous

adolescents en fuite, et Otto Gross était le

Method consacré à la relation amoureuse entre

psychanalyste de la communauté.

Carl Gustav Jung et Sabina Spielrein évoque la relation entre Otto Gross (qui apparaît sous les

52

LFC : Pouvez-vous nous parler du lien entre

traits de Vincent Cassel) et Carl Gustav Jung

Otto Gross et Sigmund Freud ?

mais n’en montre pas l'ambiguïté, la part de


haine, de passion, de dinguerie entre les deux hommes, l’influence colossale d’Otto sur Carl Gustav, la jalousie névrotique de ce dernier, son caractère dédoublé. Lorsque Carl Gustav Jung a eu dans son hôpital S E LOtto INA Gross qui était toxicomane, leur relation médecin- patient s’est inversée. Otto Gross a pris le pouvoir sur un Carl Gustav Jung au bord de l’explosion, ne supportant plus

Otto Gross était un toxicomane, un exalté profondément engagé dans la lutte RICHARDS pour la liberté sexuelle, le féminisme et l’anarchisme.

l’hôpital psychiatrique, plein de doutes sur sa relation conjugale, amoureux de Sabina Spielrein, cette patiente, devenue son

le féminisme et l’anarchisme. Il faut quand

étudiante. Tout à coup, le soigné devient le

même dire qu’à l’époque être féministe et

soignant, l’analysé l’analyste et il semble

anarchiste étaient de stigmates de folie,

que Carl Gustav Jung était tellement

mais de là à taxer Otto Gross de

médusé par les théories d’Otto Gross, qu’il

schizophrène… C’était ridicule et surtout de

ne voulait plus le lâcher. Pendant cet

la part d’un homme qui dès le lendemain

internement qui durera un mois, Otto Gross

de la fuite de son patient a déclaré à sa

réalise que Carl Gustav Jung ne s’intéresse

future maîtresse qu’il était bouleversé par

pas à ses propres difficultés. Il n’en peut plus

l’enseignement d’Otto Gross.

d’être enfermé. Il va donc s’échapper de cet hôpital dans des conditions rocambolesques

LFC : Vouliez-vous écrire sur Otto Gross,

et cela va rendre fou Carl Gustav Jung qui le

car il était moins connu ?

déclarera atteint de démence précoce – la future schizophrénie- auprès de Sigmund

MLDC : En effet, il n’est pas très connu en

Freud et de l’ensemble de la profession

France même si Michel Onfray lui a dédié

médicale.

beaucoup de conférences et Jacques le Rider de nombreux textes. Otto Gross est

LFC : Ce qui est totalement injuste…

beaucoup plus connu en Suisse, en Allemagne et en Autriche. Il est également

53

MLDC : Injuste et impossible. Otto Gross était

connu du grand public justement grâce au

un toxicomane, un exalté profondément

film de David Cronenberg. Il faut réaliser

engagé dans la lutte pour la liberté sexuelle,

que Otto Gross était un dissident de la


M A R I E - L A U R E

D E

C A Z O T T E

Il faut réaliser que Otto Gross était un dissident de la psychanalyse, qui, non seulement critiquait Freud, mais voulait engager la psychanalyse sur le terrain politique. Outre son engagement dans l’anarchisme, il était proche des sulfureux cercles expressionnistes puis dadaïstes. Il a été mis à l’index par les Freudiens comme par les Jungiens.


psychanalyse, qui, non seulement critiquait Freud, mais voulait engager la psychanalyse sur le terrain politique. Outre son engagement dans l’anarchisme, il était proche des sulfureux cercles expressionnistes puis dadaïstes. Il a été mis à l’index par les Freudiens commeSpar E Lles INA Jungiens. LFC : Quel a été son principal apport ? MLDC : Otto Gross était un philosophe de la liberté. Il pensait qu’une société patriarcale qui

En tant que psychanalyste, il franchissait toutes les limites. Il avait des relations charnelles avec ses patients et patientes et a même RICHARDS organisé des orgies sexuelles. Il voulait que les hommes et les femmes connaissent le désir pour le désir.

ne donne pas sa place au désir – à l’Eros, qui enferme les femmes, impose une fonction aux

sexuelles. Il voulait que les hommes et les

hommes est une société qui engendre des

femmes connaissent le désir pour le désir.

névroses, des comportements destructeurs

Une fusion, sans liens amoureux et sans

collectifs et individuels. Ses théories sur la

engagement social. Il va sans dire qu’à

liberté sexuelle ont posé des jalons essentiels. Il

l’époque, c’était totalement scandaleux et

était également parmi les premiers à considérer

criminel. Pourquoi le faisait-il ? Parce qu’il

que la psychanalyse pouvait devenir un

considérait que l’Eros était une force, un élan

instrument d’analyse sociale. Par ailleurs, sa

vital, unissant toutes les créatures, et le seul

vision sur la perte des liens entre l’Homme et la

moyen qu’avait l’homme de développer un

nature, préfigure les mouvements écologistes.

lien d’amour avec la nature. Pour résumer de

Enfin, c’était un scientifique visionnaire qui, en

façon trop brève des théories très

luttant pour que psychanalystes et

sophistiquées, il considérait la morale à

neurologues, associent leurs découvertes, était

l’origine de la destruction de la terre.

un précurseur de certains aspects des neurosciences actuelles.

LFC : Selon vous, quel écho ce livre a-t-il aujourd’hui ?

LFC : Le désir était très présent chez Otto Gross.

MLDC : On aimerait que les débats qu’il soulève soient derrière nous.

55

MLDC : En tant que psychanalyste, il

Malheureusement, force est de constater

franchissait toutes les limites. Il avait des

que les sociétés patriarcales actuelles

relations charnelles avec ses patients et

réduisant la femme à trois fonctions – la

patientes et a même organisé des orgies

virginité, le mariage et la procréation -


positionnant les hommes comme ayant pouvoir sur tout provoquent névroses, violences et destructions massives. Otto Gross n’avait pas raison sur tous les sujets, mais il savait parfaitement et dès 1910 que l’Europe se dirigeait vers un cataclysme historique. Lorsqu’il SE LINA clamait qu’une société dirigée par des hommes atteints de névrose de puissance n’avait pas pour but la protection de la terre ou le bonheur de l’humanité, mais la reproduction de cette puissance, il avait parfaitement raison. Il a certainement été excessif en réclamant que les enfants soient retirés des mains des pères et que tous les pouvoirs de contrôle sociaux soient

On aimerait que les débats qu’il soulève soient derrière nous. Malheureusement, force est de constater que les sociétés patriarcales actuelles réduisant la R I C H Afemme RDS à trois fonctions – la virginité, le mariage et la procréation - positionnant les hommes comme ayant pouvoir sur tout provoquent névroses, violences et destructions massives.

donnés aux femmes, mais c’était dans sa

LFC : En écrivant ce livre sur Otto

logique radicale.

Gross, avez-vous appris des éléments inédits ?

LFC : Pouvez-vous nous parler de la relation entre Otto Gross et son père ?

MLDC : Pas inédits, mais ignorés, oui. Beaucoup. À commencer par les liens

56

MLDC : Ce sont deux génies. Le père est un

entre l’anarchisme, le dadaïsme et les

juge, le fondateur de ce qui deviendra la police

grands mystiques chrétiens. Hugo Ball,

scientifique. Il incarne au plus haut niveau la loi,

le fondateur du dadaïsme avait écrit

l’empire, l’autorité et s’entoure de tous les plus

dans son carnet intime qu’il avait pensé

grands scientifiques de son temps. Son fils est

à Denys l’Aréopagite – Dionysos

son reflet inversé. Il incarne les forces du chaos,

l’Aréopagitas en inventant ce vocable

la révolution, le refus de l’autorité et s’entoure

D.A.D.A. C’est devenu un tabou.

des plus grands révolutionnaires de son temps.

Également, les liens profonds entre

La lutte entre les deux est poignante, tragique.

politique et psychiatrie apparaissent, je

Ils sont dans une arène comme un torero et un

crois, sous un jour nouveau, assez

taureau et changent de rôle en permanence et

paradoxal, et souvent assez terrifiant

lorsque le père parviendra à faire interner le fils,

car on s’aperçoit qu’avant 1914, ce qui

il subira les attaques frontales d’une grande

allait devenir l’idéologie nazie est

partie de l’intelligentsia européenne.

parfaitement en place.


LFC MAGAZINE

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#7

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MARS 2018

HÉLOÏSE GUAY DE BELLISSEN

II

PHOTOS EXCLUSIVES ET INTERVIEW PAR CHRISTOPHE MANGELLE ET QUENTIN HAESSIG PHOTOGRAPHIES : ARNAUD MEYER LEEXTRA


Février 2018. Odéon à Paris au siège de Flammarion, Héloïse Guay de Bellissen nous reçoit pour une séance photo et un entretien au sujet de son nouveau roman intime, "Dans le SELINA RICHARDS ventre du loup". Fiction tirée d'un fait divers qui a touché de plein fouet sa famille et sa propre existence. Rencontre poignante avec une romancière qui nous offre un roman magistral. Une lecture frappante. LFC : Bonjour Héloïse Guay de Bellissen,

autres livres, je parlais toujours d’une enfance

nous nous rencontrons pour la troisième fois

brisée, que ce soit Kurt Cobain ou celles des

pour la sortie de votre livre Dans le ventre du

enfants de chœur, ils ne voulaient pas grandir.

loup (Flammarion). Très naïvement, nous

C’est un thème que j’affectionne beaucoup.

assumons. Nous avons lu votre roman

Dans ce troisième roman, j’ai eu envie de parler

comme une fiction, sans savoir que cette

de mes vraies obsessions, savoir d’où elles

histoire était liée à la vôtre. Ce qui nous

venaient. J’ai vu l’émission Faites entrer

donne envie de le relire…

l’accusé en 2015 sur l’affaire en question et je me suis dit que c’était le moment de se lancer,

HGDB : Cette lecture que vous avez eue, c’est la

sans faire de voyeurisme.

lecture que je souhaite. Ce livre propose un million de lectures. Il y a des faits divers, des

LFC : Cette émission a-t-elle été le point de

choses plus personnelles, une enquête

départ du livre ?

policière… Ce livre se lit également comme un roman. Même si je parle de faits réels, je pense

HGDB : Lorsque j’ai vu cette émission, j’ai été

que c’est bien que l’on puisse le lire sans savoir

abasourdie. Des gens de ma famille n’avaient

que c’est vrai. Cela veut dire que le côté

jamais évoqué le sujet. Ils avaient raison, car

romanesque fonctionne.

j’étais très jeune. Ce qui est intéressant, c’est que j’essaye de m’accrocher à l’image de ma

LFC : Comment est née l’idée de passer

cousine que je n’ai pas et que je n’aurais

d’une histoire personnelle à une fiction ?

jamais. Je trouve cela assez beau, car je n’aurai aucun souvenir qui reviendra. Mais désormais,

HGDB : C’est une sacrée démarche ! Dans les 58

j’ai un livre.


LFC : Vous racontez un fait divers qui a défrayé la chronique dans les années quatre-vingt et qui vous a touché ainsi que votre famille. Seulement, vous n’avez connu la vérité qu’à l’âge adulte, et S Ec’est LINA cela qui est passionnant pour le lecteur. Nous avons le même point de vue que vous, on découvre les faits au fur et à mesure.

J’ai voulu raconter la situation dans laquelle on se trouve lorsqu’il y a un secret dans une famille. C’est la même chose pour les gens qui ont été adoptés par et qui cherchent R I exemple CHARDS leur père ou leur mère. Certes, c’est une expérience personnelle, mais je crois qu’elle est universelle.

HGDB : J’ai voulu raconter la situation dans laquelle on se trouve lorsqu’il y a un secret

C’est le non-dit qui est devenu une

dans une famille. C’est la même chose pour

espèce de monstre, le monstre du

les gens qui ont été adoptés par exemple et

silence.

qui cherchent leur père ou leur mère. Certes, c’est une expérience personnelle, mais je

LFC : Le roman était-il le meilleur

crois qu’elle est universelle.

genre pour raconter votre histoire ?

LFC : Vous dîtes que chacun d’entre nous

HGDB : Oui, complètement. Quand je

a des non-dits et que chacun en fait ce

rencontre des zones d’ombres, je peux

qu’il veut.

les arranger et mettre des zones lumineuses. J’ai voulu raconter ce qui

HGDB : Mon cas personnel n’arrive pas dans

s’était passé à cette époque. Et

toutes les familles, et heureusement. Je

également raconter ce qui se passe

reçois beaucoup de courriers de lecteurs

quand une petite fille disparaît. Je ne

qui, après avoir lu mon livre, entament des

suis pas la seule à avoir été touchée. Ce

recherches sur des secrets de famille.

sont également des institutrices, des camarades de classe… Quand je suis

LFC : Comment avez-vous réagi après

allée au tribunal pour voir les

avoir connu ce secret ?

dépositions, je ne savais pas du tout comment cela allait se passer. Au final,

59

HGDB : J’ai été un dommage collatéral de

on s’intéresse uniquement au cas de

toute cette histoire. J’en ai été traumatisée.

l’assassin, car c’est lui qui est accusé.


H É L O Ï S E

G U A Y

D E

B E L L I S S E N

LE NON-DIT: LE MONSTRE DU SILENCE


LFC : Vous citez son nom d’ailleurs dans le livre. HGDB : Oui, j’ai essayé de retourner le non-dit. J’ai mis le vrai prénom de ma cousine, le vrai prénom de l’assassin et tous les autres sont des faux prénoms. Je sais qu’il essaye de sortir de

S E L Imais NA prison. Tout le monde a le droit au pardon,

Je crois qu’il faut faire plus de bruit, même si parfois la foudre frappe. C’est un livre qui remue beaucoup de choses. Reparler d’une affaire familiale trente ans plus tard, c’est éprouvant. Ce sont des blessures qui sont ineffaçables. Je n’avais pas envie de me taire.

RICHARDS

il est incurable.

LFC : Écrire ce livre vous a-t-il fait du bien ?

LFC : Avez-vous écrit ce livre pour ne pas

HGDB : Il faut absolument éclater un secret

vous taire ?

lorsqu’il y en a un. C’est après avoir éclaté ce secret que vous pouvez grandir. On se sent plus

HGDB : Carrément. Je crois qu’il faut faire plus

heureux après, plus épanoui.

de bruit, même si parfois la foudre frappe. C’est un livre qui remue beaucoup de choses.

LFC : On a pu lire dans la presse que vous vous

Reparler d’une affaire familiale trente ans plus

êtes sentie plus légitime en tant que

tard, c’est éprouvant. Ce sont des blessures qui

romancière avec ce livre…

sont ineffaçables. Je n’avais pas envie de me taire.

HGDB : Sur ce livre, c’était l’écriture et rien d’autre. Je ne sais pas comment l’expliquer. Avec

LFC : Ce livre a été fait pour susciter des

celui-ci, j’ai été capable d’écrire une fiction avec

réactions, et c’est ce qui se passe en ce

une tragédie qui me dépasse. C’est comme si

moment dans les médias, sur les réseaux

j’avais apprivoisé un monstre. Cela a été un

sociaux…

exutoire.

HGDB : Dans ce livre, il y a vraiment tout. On ne

LFC : Lorsqu’on termine un livre comme celui-

sait pas si c’est un polar, si c’est réel ou si c’est

ci. Qu’aimeriez-vous écrire ensuite ?

artificiel. HGDB : Je pense que le prochain livre sera plus LFC : Ce qui est très bien fait, c’est également

cool. Je vais arrêter d’ouvrir des boîtes de

le fil rouge avec le chaperon rouge…

Pandore. Mais j’y reviendrai sûrement par la suite.

HGDB : Ce fait divers ressemble étrangement à

LFC : Qu’aimeriez-vous que le lecteur retienne

l’histoire du petit chaperon rouge. Cela donne

à la fin de sa lecture ?

un côté encore plus universel. C’est un

61

conte d’avertissement. Le fait d’évoquer ce

HGDB : J’aimerais que le lecteur se dise qu’il faut

conte donne un souffle au livre, cela lui donne

aller au bout des choses. Lorsqu’on a quelque

un côté moins macabre.

chose en soi qui ne va pas, il faut le guérir.


LFC MAGAZINE

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#7

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MARS 2018

SAÏDEH PAKRAVAN PHOTOS EXCLUSIVES ET INTERVIEW PAR CHRISTOPHE MANGELLE ET QUENTIN HAESSIG PHOTOGRAPHIES : JULIEN FALSIMAGNE LEEXTRA


Février 2018, Hôtel Édouard 7, Saïdeh Pakravan a obtenu Le Prix de la Closerie des Lilas. S E L I N ARégulièrement RICHARDS invitée dans nos pages, la romancière accepte avec joie notre séance photo et l'entretien pour parler de son nouveau roman "L'Émir". Et bien plus...

LFC : Bonjour Saïdeh, nous nous rencontrons

l’Europe du Nord et sur le christianisme. Son

pour la deuxième fois après Le principe du

éditeur lui demande si elle veut continuer

désir en 2017. Aujourd’hui, votre actualité, c’est la sortie de L’émir (Belfond). Comment

d’écrire sur la religion, l’Islam en l’occurrence.

est née l’idée d’écrire ce livre ?

de rendez-vous dans les pays arabes. Elle

Elle accepte. Ils lui prennent donc tout un tas arrive en Irak au moment où Saddam Hussein

SP : Nous vivons dans une époque

commence à rouler des mécaniques et à

extrêmement troublée. Nous nous posons

attaquer le Koweït pour des raisons qui n’ont ni

beaucoup de questions. Comment tout cela a-t-

queue ni tête. Lors de son voyage dans le golfe

il commencé ? Comment notre monde a-t-il

persique, elle rencontre un Émir atypique, qui

basculé dans quelque chose de

n’existe pas dans la réalité. C’est le coup de

méconnaissable ? J’ai donc imaginé ces

foudre.

personnages qui auraient à la fois de

63

l’intelligence et de la bonne volonté. Voilà le

LFC : Il y a toujours ce principe du désir qui

point de départ.

n’est pas si facile.

LFC : Votre héroïne Virginie Page prépare un

SP : Comme dit Virginie à un moment donné :

récit de voyage durant l’été 1990 qui est

j’ai rencontré mon double, celui que j’attends

consacré à l’Islam.

depuis toujours. C’est une histoire platonique.

SP : Elle vient d’écrire un livre qui a eu

LFC : Comment avez-vous créé ces

beaucoup de succès sur les cathédrales de

personnages ?


SP : Je les ai regardés vivre. Je les ai observés. Je les ai écoutés. Ils se sont vraiment développés jour après jour et j’ai trouvé leurs conversations très intéressantes. Sans vouloir se fondre l’un dans l’autre au point de vue des idées, ils ont toujours cherché le chemin l’un vers l’autre. Aucun des

SELINA

deux ne fait de concessions ou n’essaie de faire plaisir à l’autre. Ce sont deux personnes qui cherchent profondément des réponses, qui se les donnent mutuellement et qui trouvent

Je suis agnostique. Je ne comprends pas la foi ou la religion. Je ne suis même pas athée. Pour être athée, il faut être activiste. L’idée de Dieu ne m’intéresse pas R I C Hparticulièrement. ARDS Je ne comprends pas cette insistance de tout un chacun de dire j’ai raison, c’est moi qui détiens la vérité.

constamment un terrain d’entente. C’est presque une métaphore pour deux cultures dissemblables.

Moi je n’en ai pas. Je suis agnostique. Je ne comprends pas la foi ou la religion.

LFC : Qu’aimeriez-vous que les

Je ne suis même pas athée. Pour être

lecteurs retiennent après la lecture

athée, il faut être activiste. L’idée de

de ce livre ?

Dieu ne m’intéresse pas particulièrement. Je ne comprends pas

SP : J’aimerais qu’ils retiennent qu’il n’y

cette insistance de tout un chacun de

a pas une seule façon de voir les

dire j’ai raison, c’est moi qui détiens la

choses, qu’il n’y a pas de positions

vérité. Cela vaut aussi bien pour les

fermes sur lesquelles on peut se tenir,

musulmans que pour Marine Le Pen ou

en disant que c’est comme cela et pas

les gens de la gauche. Personne ne va, à

autrement. C’est ce qui fait que nous

un seul instant, penser à l’autre. Il faut

vivons dans une période désagréable.

laisser vivre les gens.

LFC : Pour quelle(s) raison(s) pensez-

LFC : Avec ce livre, vous nous amenez

vous que c’est un grand livre ?

à réfléchir et à ne pas juger. Qu’en pensez-vous ?

SP : Parce qu’il n’y a pas de parti pris.

64

Les livres, les reportages, les

SP : Il ne s’agit pas de ne pas juger. Peut-

documentaires ou les romans qui

être que je ne suis pas en accord avec

parlent de ce thème démontrent

ce que certains font, mais ce n’est pas

toujours un parti pris très fort.

mon problème. Je trouve inacceptable


S A Ï D E H

P A K R A V A N


que des gens comme les évangélistes, les islamistes ou les catholiques décident que quelque chose est mal. Torturer des gens, violer des enfants, oui c’est mal et nous n’avons besoin de personne pour nous le dire. En revanche, pour tout le reste, ce n’est pas à nous de juger. S E L I N A LFC : Pourquoi écrivez-vous ? SP : Je ne peux pas faire autrement. Je ne peux pas m’en empêcher. J’écris depuis que je suis toute petite. J’ai écrit mes premières rédactions lorsque j’avais sept, huit ans. Elles étaient déjà publiées dans le journal local. J’ai écrit mon premier roman lorsque j’avais dix-sept ans. J’ai toujours écrit. En écrivant, je ne cherche pas à me prouver quelque chose.

Je n’ai pas peur du jugement. J’ai surtout peur des imbéciles.Il arrive bien sûr que des R I C H A R Dgens S intelligents critiquent ce que j’ai fait dans ma vie, car j’ai fait beaucoup de choses. Mais si cela est bien dit et bien pensé, je n’y vois aucun problème. Je ne suis pas susceptible.

LFC : Écrire, c’est s’exposer. Le vivezvous bien ?

LFC : L’Emir est actuellement en librairie. Continuez-vous

SP : Je n’ai pas peur du jugement. J’ai

d’écrire ?

surtout peur des imbéciles. Il arrive bien sûr que des gens intelligents critiquent

SP : Je suis en train d’écrire un

ce que j’ai fait dans ma vie, car j’ai fait

livre sur le Shah d’Iran avec qui j’ai

beaucoup de choses. Mais si cela est

souvent été en contact. Je crois

bien dit et bien pensé, je n’y vois aucun

que je vais faire quelque chose

problème. Je ne suis pas susceptible.

d’assez spécial.

Je suis en train d’écrire un livre sur le Shah d’Iran avec qui j’ai souvent été en contact. Je crois que je vais faire quelque chose d’assez spécial. 66


LFC MAGAZINE

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#7

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MARS 2018

DIANE DUCRET PHOTOS EXCLUSIVES ET INTERVIEW PAR CHRISTOPHE MANGELLE ET QUENTIN HAESSIG PHOTOGRAPHIES : JULIEN FALSIMAGNE LEEXTRA

SUIS-JE UN FLAMANT ROSE ?


Février 2018, dans le quartier du Marais, une lumière sublime, nous rencontrons Diane Ducret pour une séance de photos exclusives. Plus de 30 minutes après, on s'installe au SELINA RICHARDS chaud dans un café parisien pour discuter de son roman le plus personnel dans lequel elle se projette sans filtre. Une fiction contre les apparences et pour la vie, malgré les obstacles aux allures insurmontables.

LFC : Bonjour Diane Ducret, nous nous

DD : Même si ce que je raconte est inspiré à

rencontrons pour parler de votre livre La

90% de ma propre vie, cela reste un roman. Si

meilleure façon de marcher est celle du flamant rose (Éditions Flammarion). Cette

c’était un récit, je raconterais uniquement des

fois-ci, vous proposez un livre personnel…

concept de l’héroïne romanesque.

DD : Plus personnel, je dirais que ce serait une

LFC : Aviez-vous peur du pathos dans le

radiographie de mon corps (rires). Ce roman, je

témoignage ou le récit ?

événements qui se sont produits. J’aimais le

ne pouvais pas l’imaginer plus personnel. Au début, je n’avais pas l’intention d’écrire un livre

DD : Dans un document, il n’y a pas de mise à

comme celui-ci. Je me suis arrêtée en cours de

distance. La différence entre un récit et un

route et cela m’a paru comme une évidence

roman, c’est la différence entre être boiteux et

que je devais transmettre ce texte. C’était le

être un flamant rose. C'est tout le sujet du livre.

roman de mon envol. C’est très personnel au

C’est de se dire : oui je suis handicapée, j’ai

point que le nom de l’héroïne est une synthèse de tous les personnages que j’ai pu

boité pendant la moitié de ma vie. Mais finalement suis-je boiteuse ou suis-je un flamant rose ? C’est la question de la transposition que

utiliser dans mes romans. C’est une sorte de

je trouve très beau. C’est amusant, car lorsque

double mythologique, hors du temps.

je croise des lecteurs qui ont lu mon livre, ils

anagramme de Diane. Ce personnage est une

ont l’impression de se reconnaître. LFC : Vous auriez pu écrire ce livre sous

68

forme de récit ou de document, mais il

LFC : Votre point de départ est votre

apparaît bien comme un roman.

expérience personnelle avec comme point


d’arrivée une fiction universelle. DD : La dimension universelle est une dimension positive. C’est le récit d’une femme qui se relève toujours.

SELINA

LFC : À quel moment vous êtes-vous dit qu’il fallait écrire ce genre d’histoire ? DD : Je ne l’avais pas fait avant, car je me

Je ne l’avais pas fait avant, car je me cachais toujours derrière mes personnages historiques féminins. Je racontais toujours l’histoire de femmes qui ont eu une vie, des histoires R Imauvaise CHARDS d’amour qui ont mal fini avec de mauvaises personnes et peut-être qu’à travers ces femmes, je parlais de moi.

cachais toujours derrière mes personnages historiques féminins. Je racontais toujours

Nous ne pouvons pas nous plaindre. S’il y

l’histoire de femmes qui ont eu une

a des syndromes post-traumatiques, des

mauvaise vie, des histoires d’amour qui ont

douleurs, des handicaps, des crises

mal fini avec de mauvaises personnes et

d’angoisse suite à des violences, c’est

peut-être qu’à travers ces femmes, je parlais

notre propre vie que nous allons gâcher.

de moi. À un moment donné, ce n’était plus

Le temps passe trop vite. J’ai passé dix

possible de le cacher. Je devais faire passer

ans sans pouvoir marcher et c’est très

un message. C’est ce qui fait du bien aux

long. Quand on se réveille à plus de trente

gens. Ce qui leur donne de l’espoir.

ans et que l’on a l’impression d’avoir dix ans de retard, personne ne va nous aider.

LFC : C’est également un livre qui parle

Si je ne décide pas de me relever, je vais

d’amour…

passer à côté de quelque chose. Dans mon livre, je parle d’éducation

DD : Absolument, sur comment s’aimer soi-

sentimentale au sens fort du terme.

même, sur l’amour inné, l’amour maternel, ce

Aujourd’hui, en voulant nous protéger de

dont j’ai toujours été en quête.

la douleur émotionnelle ou sentimentale, nous faisons des actes boiteux. Les gens

LFC : En quoi cette expérience est-elle

ne sont pas préparés aux coups que la vie

devenue une force pour vous ?

va leur donner. J’ai vécu les pires cauchemars. Et aujourd’hui, être capable

69

DD : Nous sommes obligés de nous

de raconter cela de façon positive est une

responsabiliser. Nous n’avons pas le choix.

victoire. Rien n’est impossible.


D I A N E

D U C R E T

RIEN N'EST IMPOSSIBLE


LFC : Votre roman est également un message contre le paraître. On se dit qu’avec vos livres, vos autres projets artistiques, votre beauté, tout marche pour vous. Pourtant, nous ignorons tout des blessures et des

S E Lnous INA histoires des gens. Avec ce roman, vous rappelez que vous ne dérogez pas à cette

C’est un livre contre le paraître et je crois que j’en RICHARDS ai été victime.

idée. C’est aussi le cas pour vous. DD : Vous avez raison. Certains vont dire qu’il y

plus de livres en ce moment, qui m’a

a pire, mais c’est une image très difficile. Cela

répondu : nous n’avons pas vocation à

renferme terriblement. Je trouve que dans le milieu littéraire, il existe des discriminations à

publier les élucubrations des réformées d’écoles de mannequins. Cela était

propos de ceux qui n’ont pas l’air écrivain. Je

extrêmement dur, on le prend en pleine

souris, je suis fière, je vais bien, c’est mon

poire.

attitude. Souvent, on imagine l’attitude d’un écrivain ou d’une romancière qui ne se maquille

LFC : Avez-vous d’autres projets au-delà

pas, qui s’habille large, comme un rat de

de ce roman ?

bibliothèque un peu agressif. Je suis assez en accord avec vous, c’est un livre contre le

DD : Je suis en train d’écrire l’adaptation

paraître et je crois que j’en ai été victime. Le

ciné de L’homme idéal existe, il est

milieu littéraire s’intéresse davantage à moi depuis quelques mois. C’est la première fois

québécois avec Ken Scott, qui avait réalisé le film Starbuck. C’est un beau

que j’ai un papier dans LIRE, j’ai eu un papier

projet que l’on écrit en ce moment. J’ai

dans La revue des deux mondes. C’est aussi la

créé également un scénario que j’ai

première fois que je fais la dernière page de

vendu, une comédie romantique sur la

Libération, le portrait. Je n’avais jamais eu tout

maladie d’Alzheimer. Ces deux projets me

cela auparavant.

tiennent vraiment à cœur. Mais surtout ce que je veux en ce moment, c’est

LFC : Vos débuts étaient si difficiles…

accompagner le livre. Que ce soit de la part des journalistes ou encore des

71

DD : Quand j’ai écrit Femmes de dictateur, les

lecteurs, j’ai des feed-back auxquels je

dix maisons d’édition à qui j’ai envoyé mon

n’avais pas du tout pensé. Et c’est très

manuscrit n’ont pas voulu se lancer dans le

intéressant pour prendre du recul par

projet. J’ai même reçu une réponse d’une

rapport à ce roman, que j’affectionne

maison d’édition, une de celles qui vendent le

particulièrement.


LFC MAGAZINE

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#7

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MARS 2018

JULIEN DUFRESNE LAMY

PHOTOS EXCLUSIVES ET INTERVIEW PAR CHRISTOPHE MANGELLE ET QUENTIN HAESSIG PHOTOGRAPHIES : JULIEN FALSIMAGNE LEEXTRA


Février 2018, rencontre au centre de Paris avec Julien Dufresne Lamy pour nous parler de son nouveau roman dans lequel la S E L I N"Les A R IIndifférents" CHARDS jeunesse dorée va être au cœur d'un drame qui tiendra le lecteur en haleine de pages en pages. Haletant et subtil psychologiquement.

LFC : Bonjour Julien Dufresne Lamy, vous

propre responsabilité. Et c’est pour cela que

publiez Les indifférents (Belfond). C’est

l’on dit que les gens deviennent indifférents.

différent par rapport à votre roman

J’ai voulu transposer ce thème sur ce groupe

précédent où l’on suivait le parcours d’une

d’adolescents qui vivent entre eux et qui vont

danseuse. Cette fois-ci, il s’agit d’une fiction.

devenir indifférents les uns envers les autres jusqu’au drame.

JDL : C’est vrai que dans le premier livre, il y avait une part biographique qui était la béquille

LFC : On voit que cette jeunesse vous a

de l’héroïne. Dans Les indifférents, c’est une

inspiré, car le lecteur est complètement

pure fiction. Les personnages n’existent pas.

emporté dans cette histoire. C’est un roman même si ce livre peut aussi se lire comme un

LFC : C’est un livre qui parle de la jeunesse,

thriller.

pourquoi avoir choisi ce thème ? JDL : Effectivement, dans la construction du

73

JDL : J’avais envie d’écrire un livre sur un

livre, il y a une partie polar, une partie

thème de psychologie sociale qui m’intéresse

psychologique. Le livre s’ouvre sur une scène

beaucoup qui s’appelle l’effet du témoin. C’est

d’accident où l’on comprend que dans cette

un concept qui consiste à montrer qu’en cas de

bande ils sont quatre, et que l’un d’eux va

situation d’urgence dans la vie de tous les jours,

mourir un matin sur la plage. Mais c’est peut-

lorsque l’on assiste à un accident ou une

être plus qu’un accident, on ne sait pas trop.

agression, on n’agit pas, car il y a d’autres gens

Finalement, le lecteur remonte le temps. J’ai

qui sont près de vous. Le groupe dissolve votre

utilisé la prolepse pour remonter quelques


années en arrière, de treize jusqu’à dix-sept ans. Le lecteur comprend comment ils ont grandi, comment ils se sont aimés et comment ils vont passer l’été dans l’insouciance. Tout cela va les mener S EauL I N A drame. LFC : Dans la forme narrative choisie, vous avez eu envie de jouer avec le lecteur.

J’avais envie d’écrire un livre sur un thème de psychologie sociale qui m’intéresse beaucoup qui s’appelle l’effet du témoin. C’est un concept qui consiste à montrer qu’en cas de situation d’urgence dans la vie de tous les jours, RICHARDS lorsque l’on assiste à un accident ou une agression, on n’agit pas, car il y a d’autres gens qui sont près de vous. Le groupe dissolve votre propre responsabilité.

JDL : J’avais envie de troubler le lecteur, que l’on se demande qui allait mourir ce matin-là

l’enfance. Et pour s’extraire de ce monde,

sur la plage. Dans la narration continue, de

on cherche forcément la notion de danger.

treize à dix-sept ans, effectivement, j’ai joué

C’est le cas de ces adolescents qui sont

sur les responsabilités et les culpabilités de

nés à l’abri du monde dans un milieu aisé.

chacun. Dans l’histoire, tout le monde est un peu responsable. Je crois que j’ai écrit le

LFC : Quand on lit votre livre et que l’on

livre que j’avais envie de lire.

parle avec vous, on se dit que vous êtes quelqu’un de très sympa. Pourtant, vous

LFC : Ce n’est pas un polar, mais il y a une

êtes une teigne dans ce livre ! (rires)

dimension psychologique importante, c’est pour cela que le roman fonctionne.

JDL : On a tous une part de cruauté en

On sent toute la bestialité de l’être humain

nous, qui se révèle ou qui ne se révèle pas.

à travers ce groupe d’adolescents.

Quand j’ai écrit les premières pages de ce livre, où l’on comprend ce qui se passe, ce

74

JDL : L’adolescent est quelque chose de très

sont les pages les plus cruelles. Même moi,

intéressant du point de vue de la littérature

j’ai été dérangé, mais j’étais satisfait de ce

et même d’un point de vue humain. C’est

que j’avais fait. Je me suis dit que j’étais

une période d’entre-deux, une zone d’ombre

capable de le faire et d’aller jusqu’au bout.

et en même temps très lumineuse. C’est un

Dans les premiers textes que j’ai écrits,

passage obligatoire dans la vie de chacun

j’avais toujours besoin de rester implicite.

où on se construit. On se modèle tout en

Mais là, c’est l’inverse, je mets tout sur la

cherchant à s’extraire un peu du monde de

table.


J U L I E N

D U F R E S N E

L A M Y

L'ADOLESCENCE : UNE PÉRIODE D’ENTRE-DEUX, UNE ZONE D’OMBRE ET EN MÊME TEMPS TRÈS LUMINEUSE.


LFC : Connaissiez-vous déjà la fin de votre livre ? Avez-vous été surpris en l’écrivant ? JDL : Je connaissais la fin dans la mesure où je savais qui allait mourir et pour quelles raisons. Mais au fur et à mesure de

SELINA

l’écriture, le roman s’est étoffé. J’ai apporté plus de raisons, plus de fondements, plus de couleurs et plus de décors. LFC : Le style de votre livre est très fluide, il se lit très très bien, avec dix chapitres,

J’avais envie d’un livre qui soit à l’image des adolescents d’aujourd’hui, prêts à tout et qui sont très durs avec euxRICHARDS mêmes et avec les autres. Ce qui est frappant, c’est la méchanceté qui grandit au fur et à mesure de l’histoire.

c’est incisif et parfois cynique. JDL : J’avais envie d’un livre qui soit à l’image des adolescents d’aujourd’hui,

contradictions. Je me suis inspiré de

prêts à tout et qui sont très durs avec eux-

mon propre vécu et des relations que

mêmes et avec les autres. Ce qui est

j’ai eues.

frappant, c’est la méchanceté qui grandit au fur et à mesure de l’histoire. C’est à

LFC : De nombreux livres sont en

travers les yeux d’une jeune fille qui vient

librairie. Bien évidemment, nous

d’Alsace avec sa maman que l’on va voir la

invitons les internautes à lire Les

bestialité et la méchanceté de ces

indifférents. Qu’aimeriez-vous que

adolescents.

les lecteurs retiennent une fois qu’ils refermeront le livre ?

LFC : Comment avez-vous imaginé ces adolescents ?

JDL : Ce que j’aimerais qu’on retienne est à l’image de la

76

JDL : Je les ai côtoyés, car j’étais professeur

couverture : un décor insouciant, la

pendant des années. Et puis, nous l’avons

mer l’été, une atmosphère assez

tous été un jour. Nous avons tous eu des

agréable qui devient de plus en plus

périodes de trouble. C’est une période où

inquiétante au fur et à mesure des

l’on devient l’adulte que l’on est

pages. C’est ce qui crée le drame, à

aujourd’hui, un moment qui dure quelques

savoir la mort d’un des adolescents.

années où l’on se cherche. On est face à

Je retiendrais peut-être ce paysage

nos propres

qui offre deux visions, deux visages.


Roman Noir #7 | Mars 2018

CÉDRIC LALAURY Des nouvelles de l'heureux lauréat du concours Kobo Fnac et Préludes.

SARA LÖVESTAM Attention talent, des polars avec des personnages inattendus

KAREN CLEVELAND Le best seller qui à tapé dans l'œil de Charlize Theron

© Jessica Scharpf


Sara Lövestam Dans les locaux de la maison d'édition Robert Laffont, rencontre avec Sara Lövestam pour un entretien exclusif. LFC : Sara Lövestam, nous sommes ravis de vous rencontrer pour la toute première fois, pour parler de la sortie de Ça ne coûte rien de demander disponible (Robert laffont/La Bête Noire). Ce livre est la suite de Chacun sa vérité. Comment est née l’idée de cette série ? SL : Je suis partie d’une idée bien précise : la disparition d’une petite fille. Mais une disparition assez particulière. J’avais lu beaucoup de livres auparavant qui parlait de ce thème, mais je trouvais qu’il manquait quelque chose. Aucun livre ne correspondait à mes attentes. C’est pour cela que je me suis dit, pourquoi ce ne serait pas moi qui l’écrirais. Et c’est comme cela que je projet est né.  LFC : Vous êtes également professeur, cette expérience  

ROMAN NOIR

vous a-t-elle aidé dans l’écriture de votre livre ? SL : Oui, bien sûr. Je crois que tous les écrivains se servent de leur propre expérience quand il s’agit d’écrire. J’ai eu beaucoup d’élèves dans ma carrière, et parfois, je rencontrais de jeunes gens qui se trouvaient emprisonnés dans le système. Ils n’arrivaient pas à trouver leur voie. Certains n’avaient pas de papiers en règle. De plus, les demandes pour les visas sont très longues en Suède. Bref, tout cela m’a fait réfléchir, et tous ces éléments se sont entrechoqués lorsque je construisais le héros de mon histoire. 

Par Christophe Mangelle et Quentin Haessig Photos : Piratforlaget

Je crois que tous les écrivains se servent de leur propre expérience quand il s’agit d’écrire. SARA LÖVESTAM

LFC : En effet, vous vous en êtes servie car votre héros est assez atypique puisque c’est un détective privé sans papiers…

LFC MAGAZINE #7    |    78


SL : Dans tous mes livres, j’essaie de trouver des perspectives qui n’existent pas. Prenons l’exemple d’une scène de crime où il y aurait le personnage du détective, celui de la victime, des témoins et un sans-abri au coin de la rue. Je vais directement chercher la perspective du sans-abri, c’est cela qui m’intéresse et c’est très naturel dans ma façon de voir les choses. Je cherche à surprendre le lecteur. Les sans-papiers en Suède sont perçus comme un groupe alors que chacun d’entre eux est au final très solitaire. J’ai aimé leur donner de l’importance dans mon livre grâce notamment à Kouplan, mon héros. LFC : Vous avez déjà publié quelques romans aux Éditions Actes Sud et ce que l’on remarque, c’est que vous choisissez toujours des personnages qui sont en marge de la société. 

Je crois que chaque écrivain raconte une histoire qui est commune à tous ses livres. SL : Je crois que chaque écrivain raconte une histoire qui est commune à tous ses livres. Chacun la raconte différemment, mais il y a toujours un message derrière tout cela. Si je devais résumer mes livres en un message, ce serait qu’il faut se sentir vrai en tant que personne. Il faut se sentir important. C’est tout ce qui compte pour avancer dans la vie. Tous mes livres sont différents. Je crois que c’est le message qui en ressort. Un écrivain doit écrire sur un sujet qui le touche. Sinon à quoi cela sert-il d’écrire ?   

SL : Le détective Kouplan va entendre la conversation d’une femme, Jenny Svärd, qui est au téléphone et qui vient de se faire arnaquer de plusieurs milliers de couronnes par son amante. Elle est très énervée et ne sait pas quoi faire. Il décide d’intervenir et de lui proposer ses services. Kouplan, étant très connu grâce à ses enquêtes précédentes, il réussit à la convaincre de travailler avec lui. Mais en commençant son enquête, Kouplan va se rendre compte qu’il ne s’agit pas seulement d’une arnaque…

LFC : Dans votre livre Ça ne coûte rien de demander, le détective Kouplan est ruiné. Alors qu’il ramasse des canettes pour se faire un peu d’argent, il va faire une rencontre assez inattendue…

LFC : Une particularité concernant le détective Kouplan : il est transgenre. Comment construisez-vous vos personnages ?

ROMAN NOIR

Sara Lövestam, Chacun sa vérité, Pocket.

Ayant beaucoup d’amis transgenres, cela aurait été bizarre de ne pas les inclure dans mon histoire.   SARA LÖVESTAM

SL : À chaque fois que j’écris un

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ROMAN NOIR

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livre, je ne veux pas en rester à ma première pensée. Tout d’abord, je choisis si c’est une fille ou un garçon, ensuite sa nationalité, puis ses origines. Je me demande après s’il doit être hétérosexuel ou gay, blanc ou noir. Lorsque je construisais le personnage de Kouplan, je me suis rendu compte qu’il y avait peu d’histoires sur des enquêteurs transgenres. Ayant beaucoup d’amis transgenres, cela aurait été bizarre de ne pas les inclure dans mon histoire.   LFC : Vous avez raison, c’est très rare, mais cela marche à merveille. Comment l’expliquez-vous ? SL : Car je suis un génie ! (rires) Je plaisante. Je ne sais pas si c’est la bonne raison. Lorsque vous faites partie d’une minorité, cela vous 

Nous sommes tous différents, mais nous sommes tous des êtres humains. Il doit y avoir un respect mutuel. rend malade de lire des histoires où la minorité à laquelle vous appartenez n’est pas mise en avant. Si vous êtes lesbienne, vous ne voulez pas lire des histoires où les lesbiennes connaissent un triste sort. Vous voulez lire des histoires heureuses où elles sont mises en avant de la bonne façon. On ne marche pas dans la rue en étant transgenre ou en étant iranien… Nous sommes tous différents, mais nous sommes tous des êtres humains. Il doit y avoir un respect mutuel.   LFC : Vous avez reçu le prix de l'Académie suédoise des auteurs de polars en 2015. Quelles sont vos impressions ? SL : J’ai été très surprise au début, car je n’écris pas pour les critiques. Quand j’écris, j’essaye d'écrire sur

ROMAN NOIR

quelque chose qui me touche, qui représente au mieux ma pensée. Et ce n’est pas toujours évident. On ne sait jamais si l’on en sera capable. Je fabrique des personnages que j’aimerais rencontrer dans la vraie vie. Je ne pense pas du tout à combien de lecteurs je m’adresse. Lorsque je suis en salon, je suis toujours très heureuse de voir à quel point les lecteurs sont touchés par mes histoires, à quel point ils se reconnaissent à travers mes personnages. En tant qu’écrivain, vous ne pouvez pas rêver mieux.

Sara Lövestam, Ça ne coûte rien de demander, Robert Laffiont / La Bête Noire

Lorsque je suis en salon, je suis toujours très heureuse de voir à quel point les lecteurs sont touchés par mes histoires, à quel point ils se reconnaissent à travers mes personnages. En tant qu’écrivain, vous ne pouvez pas rêver mieux. SARA LÖVESTAM

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Cédric Lalaury Heureux lauréat du concours Kobo Fnac et Préludes, Cédric Lalaury publie son premier thriller qu'il évoque comme un anti-thriller. La réponse est dans l'entretien. LFC : Bonjour Cédric Lalaury, nous nous étions déjà entretenus il y a quelques mois et aujourd’hui on se rencontre de nouveau pour la sortie du livre Il est toujours minuit quelque part (Préludes). Tout d’abord, comment vous définiriez-vous ce livre ? Roman ? Thriller ? CL : C’est justement toute la discussion. C’est un thriller et un anti-thriller. Le héros ne correspond pas aux profils des héros habituels de thrillers. Il est un peu passif et apeuré comme les héros de Gillian Flynn (Gone Girl, Dark Places…). Ce sont des gens qui sont contraints, malgré leurs histoires, d’aller au bout des choses alors qu’ils n’en ont aucune envie. J’ai eu beaucoup de mal à classer ce livre lorsque je l’ai mis en ligne sur Kobo, car on est obligé de cocher les différentes

ROMAN NOIR

catégories : aventure, suspense… C’est un thriller et un anti-thriller, j’ai eu envie de jouer avec certains clichés et de les dépasser. LFC : Vous vous amusez personnellement avant d’amuser le lecteur… CL : Je m’amuse toujours quand j’écris. Même quand j’écris des choses qui ne sont pas du tout amusantes. Si ce n’est pas ludique, je m’ennuie. Et si je m’ennuie, le lecteur s’ennuiera. Ce livre est aussi un hommage à la littérature sous toutes ses formes. Bill a un rapport très ambigu à la littérature. C’est un professeur qui est fan de Shakespeare et Henry James et qui a un mépris monumental pour Stephen King et Harlan Coben. Ce qui est intéressant, c’est que Bill a les mêmes réflexes que les

Par Christophe Mangelle et Quentin Haessig Photos :

Le héros ne correspond pas aux profils des héros habituels de thrillers. Il est un peu passif et apeuré comme les héros de Gillian Flynn (Gone Girl, Dark Places…). SARA LÖVESTAM

LFC MAGAZINE #7    |    82


personnages des livres de Stephen King. Il est toujours minuit quelque part est un mélange des livres de Stephen King et d’Henry James. J’aime mêler les genres. LFC : Vous avez fait vos débuts d’écrivain en auto-édition, comment cela s’est-il passé ? CL : Avant de publier un livre, je le fais tourner à un cercle de lecteurs personnels, ce sont les amis, la famille, des gens qui lisent beaucoup. Certains sont peau de vache, cela m’aide plutôt bien, car ils ne me laisseraient pas sortir un livre s’il n’était pas de qualité. Je suis très en attente de critiques, car si eux ne le sont pas, le lecteur lambda ne vous loupera pas à la sortie. J’écris pour ce type de lecteurs. Je compare cela à Tinder. La couverture est souvent belle,

Il est toujours minuit quelque part est un mélange des livres de Stephen King et d’Henry James. J’aime mêler les genres. mais parfois il ne se passe rien ensuite. Les bouquins, c’est un peu comme les rencontres. Pour revenir à l’auto-édition, c’est une voie à laquelle je n’avais pas pensé. J’étais dans un cercle plutôt traditionnel. J’envoyais mon manuscrit à quelques maisons d’édition en format papier et également en format numérique, même s’il y avait très peu de chance que cela fonctionne. Et un jour sur Twitter, j’ai vu passé un tweet sur le compte des Éditions Préludes à propos d’un concours Kobo. J’ai tenté ma chance. Au départ, on participe à un concours en se disant que l’on aura peut-être de la chance et que l’on va gagner. Et à contrario, on se dit que l’on est plus de trois cents à participer, ce qui réduit les chances. LFC : Vous sentez-vous privilégié

ROMAN NOIR

aujourd’hui ? CL : Je me sens très chanceux. J’ai su m’immiscer là-dedans au bon moment. Il faut toujours rêver en grand. LFC : Revenons à votre livre, parlez-nous de ce mystérieux livre que Bill reçoit dans son casier…

Cédric Lalaury, Il est toujours minuit quelque part, Préludes.

Je me sens très chanceux. Il faut toujours rêver en grand. CÉDRIC LALAURY

CL : Ce livre est un thriller, le genre de bouquin qu’il déteste. Cette œuvre lui est complètement inconnue, mais il va se laisser emporter par l’histoire. Il va ensuite tomber dans les mains de son élève Alan, qui va être le moteur de cette histoire. LFC : Nous n’avons pas encore terminé le livre, mais ce qui est intéressant, c’est que l’on ne sait

LFC MAGAZINE #7    |    83


pas où vous allez amener le lecteur. CL : À vrai dire, moi non plus, je ne sais pas où je vais (rires). On a toujours un objectif qui est d’aller à un endroit précis. Cependant les détails, je ne les connais pas. Je les découvre au fil de l’écriture. LFC : Le titre du livre Il est toujours minuit quelque part, c’était une évidence ? CL : Il m’est venu dès le départ. Je ne peux pas écrire si je n’ai pas de titre. Cela m’aurait d’ailleurs beaucoup déplu qu’on le change à la fin de l’écriture. Je suis quelqu’un qui a un caractère adorable pour beaucoup de choses, mais je crois que quand il s’agit des livres, je peux devenir une vraie teigne. Le titre est un jeu, il est tiré d’une 

Je n’ai pas forcément d’attente de la part des lecteurs, mais plutôt une curiosité. Je suis curieux de savoir ce qu’ils vont en penser. citation de Shakespeare dans Macbeth, scène quatre, acte quatre…silence… Pour tout vous avouer, cette scène n’existe pas et cela a très bien marché auprès de mes éditeurs. Mes titres sont sans doute des phrases qui m’obsèdent.   LFC : Qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent de votre fiction ? CL : Je n’ai pas forcément d’attente de la part des lecteurs, mais plutôt une curiosité. Je suis curieux de savoir ce qu’ils vont en penser. Ce qu’ils vont penser de Bill, des personnages, de l’intrigue. J’aimerais qu’ils se posent la question : qu’est-ce que j’aurais fait à sa place ? C’est le genre de livre où l’on peut se poser cette question. Bill est un type normal avec un crime qui est presque banal. Tragique, mais banal. Il y a des

ROMAN NOIR

gens qui sont très forts pour oublier ce qu’ils ont fait, mais lui, ce n’est pas le cas. Avant d’avoir le livre, il le sait. C’est comme dans la série Breaking Bad, Walter White décide de faire de la drogue avant de savoir qu’il est malade. J’essaye de ne jamais trop m’éloigner de l’intrigue, de ne pas faire trop d’histoires annexes, car dans le genre du suspense, généralement, ce n’est pas bon. À chaque fois que je risque de m’écarter, je me sens en danger. LFC : Quelle a été votre réaction lorsque vous avez vu votre livre en librairie ? CL : C’était assez bizarre. Je ne voulais absolument pas 

J’essaye de ne jamais trop m’éloigner de l’intrigue, de ne pas faire trop d’histoires annexes, car dans le genre du suspense, généralement, ce n’est pas bon. CÉDRIC LALAURY

aller en librairie le jour de la sortie, car je ne veux pas me prendre pour quelqu’un d’autre. Mais quelques jours après, je devais acheter quelque chose à Auchan et je me suis vu à côté de Lisa Gardner et Jean d’Ormesson. Cela m’a soufflé.

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LFC MAGAZINE

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#7

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MARS 2018

KAREN CLEVELAND

PHOTOS EXCLUSIVES ET INTERVIEW PAR CHRISTOPHE MANGELLE ET QUENTIN HAESSIG PHOTOGRAPHIES : JULIEN FAURE LEEXTRA

LE LIVRE QUI A TAPÉ DANS L'ŒIL DE CHARLIZE THERON


Karen Cleveland était à Londres la veille. À Paris, en février 2018, le lendemain, où nous avons eu la chance de la rencontrer dans le prestigieux hôtel Le pavillon de la SELINA RICHARDS Reine, Place des Vosges. Après une séance photos pour LFC Magazine, rencontre avec une romancière comblée.

LFC : Bonjour Karen Cleveland, vous vivez

LFC : Votre livre nous a fait penser au film

aux USA et vous êtes en ce moment en

Mr and Mrs Smith avec Angelina Jolie et

tournée européenne. Comment se passe

Brad Pitt.

votre séjour à Paris ? KC : Oui, c’est vrai. C’est une histoire assez KC : En effet, j’ai passé quelques jours à

similaire avec une atmosphère d’agents

Londres. Je viens tout juste d’arriver à Paris.

secrets au sein d’un couple. Vous avez vu

J’adore cette ville. J’ai vraiment hâte de

juste !

connaître les premiers avis des lecteurs français.

LFC : Cela a-t-il été délicat de vous arrêter de travailler pour vous focaliser sur ce

LFC : Nous nous rencontrons pour parler de

livre ?

votre livre Toute la vérité (Robert Laffont / La bête noire). Comment est née l’idée d’écrire

KC : C’est quelque chose que j’ai toujours eu

ce livre ?

dans un coin de ma tête. Une fois que j’ai eu mes enfants, c’est pendant mon congé

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KC : J’ai passé huit ans en tant qu’agent à la CIA

maternité que j’ai commencé à écrire ce

et je suis également maman. Je voulais que ce

livre. J’ai adoré travaillé à la CIA, mais j’avais

livre réunisse ces deux thèmes. L’idée est

besoin de changement. Voir la terreur tous

venue il y a assez longtemps lorsque je

les jours n’est pas quelque chose de facile à

travaillais encore à l’agence.

encaisser. De plus, je souhaitais faire une


activité où j’étais flexible, où je pouvais m’occuper de mes enfants tout en écrivant. LFC : Vous avez quitté la réalité pour vous diriger vers la fiction. Ce sont vos S premiers ELINA pas dans l’écriture et tout se passe pour le mieux : une sortie mondiale, un livre déjà dans les meilleures ventes aux ÉtatsUnis…

J’ai adoré travaillé à la CIA, mais j’avais besoin de changement. Voir la terreur tous les jours n’est pas quelque chose de facile à encaisser. De plus, je RICHARDS souhaitais faire une activité où j’étais flexible, où je pouvais m’occuper de mes enfants tout en écrivant.

KC : Tout cela est incroyable. C’est vrai que tout marche très bien. Lorsque j’ai

qui n’a pas confiance en soi et sur lequel

commencé à écrire ce livre, j’aurais été ravie

on peut facilement s’identifier.

qu’une seule personne le lise, cela m’aurait déjà fait plaisir. Mais quand je vois

LFC : Votre personnage féminin, Vivian

l’engouement autour du livre, cela me rend

Miller, est mariée depuis dix ans. Elle a

très heureuse, je crois que c’est un sujet qui

quatre enfants et travaille à la CIA. Elle

plait aux lecteurs.

pense connaître son mari mieux que personne, mais elle a tort. Elle se

LFC : Votre livre est un mélange entre un

retrouve face à un choix crucial : choisir

roman d’espionnage et un thriller

entre son pays et sa famille…

psychologique. Qu’en pensez-vous ? KC : C’est une lutte entre sa carrière et sa

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KC : Exactement. Les romans d’espionnage

famille. En découvrant ce secret, elle ne

se passent souvent avec un homme, mais je

sait pas comment elle doit réagir. Elle veut

ne trouve pas que ce soit forcément

faire son travail d’agent, mais elle a

nécessaire. Il y a beaucoup de femmes à la

toujours été loyale envers sa famille. De

CIA, avec une famille, des enfants… Mon livre

plus, ils ont des problèmes familiaux,

est une description de ce qui se passe dans

comme tout le monde. C’est une famille

cette agence. Il n’y a pas que des James

américaine ordinaire. Vivian et moi-même

Bond et des Jason Bourne ! (rires) Je voulais

avons des similarités, sauf que je n’aurais

plonger le lecteur dans l’univers de l’agence

pas forcément pris les mêmes décisions

à travers un personnage normal qui ne

qu’elle dans certaines situations. Je tiens

prend pas toujours les bonnes décisions,

également à rassurer les lecteurs, mon


K A R E N

C L E V E L A N D

EN ROUTE VERS LE SUCCÈS


Je voulais raconter ma propre expérience, mari dans le livre n’est pas le mien, tout se montrer ce que pouvait passe très bien entre nous ! (rires) être la vie à la CIA. J’ai construit un personnage LFC : Ce roman marche très bien, l’écriture qui n’est pas si éloigné de est de qualité et vous nous offrez des et qui fait face à rebondissements inattendus… S E L I N A la R I Créalité HARDS des choix très importants. KC : Je suis contente que vous ayez aimé lire Cela m’a permis de mon livre. J’aime lire des livres page turner. prendre du recul sur un J’aime être surprise lors de ma lecture. Je travail que j’ai fait crois que j’ai écrit un livre que j’aimerais lire. pendant des années. LFC : Comment s’est passée votre première expérience en tant qu’auteur ?

Quelle a été votre réaction ?

KC : J’ai pris énormément de plaisir à écrire ce

KC : Je suis très excitée. Tout s’est passé

livre. Je voulais raconter ma propre

si vite. C’est une actrice vraiment

expérience, montrer ce que pouvait être la vie

talentueuse qui peut jouer beaucoup de

à la CIA. J’ai construit un personnage qui

rôles différents. Le personnage de mon

n’est pas si éloigné de la réalité et qui fait face

livre devient une autre personne au fur et

à des choix très importants. Cela m’a permis

à mesure du livre et je crois que ce rôle

de prendre du recul sur un travail que j’ai fait

conviendra parfaitement à une actrice

pendant des années.

comme Charlize Theron. C’est une excellente nouvelle. De plus, je fais

LFC : Ce livre est en librairie depuis

confiance à cent pour cent au studio

quelques semaines. Travaillez-vous sur un

pour l’adaptation du livre.

autre projet ? LFC : Cerise sur le gâteau, John KC : Oui, je viens de finir mon deuxième livre.

Grisham a trouvé votre livre

Celui-ci se passera à Washington et parlera

extraordinaire…

d’une personne qui travaille au sein du gouvernement… Je ne peux pas vous en dire

KC : Je ne pouvais pas rêver mieux, c’est

plus !

mon auteur préféré. Beaucoup d’autres auteurs m’ont témoigné leur sympathie.

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LFC : Toute la vérité va devenir un film avec

Jamais je n’aurais pensé recevoir tout

dans le premier rôle Charlize Theron.

cela. Je suis très heureuse.


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Guillaume Richez ENTRETIEN EXCLUSIF


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INTERVIEW

GUILLAUME RICHEZ PAR MURIEL LEROY PHOTO : DR

Entretien avec Guillaume Richez qui publie Blackstone, entre roman d'espionnage et thriller avec une documentation pointue. Rencontre.

s’entrechoquent. Certaines sont bonnes, d’autres mauvaises. J’alimente le feu avec le plus de documents possible - témoignages écrits, reportages vidéos, essais, biographies, articles de presse - autant de bûches jetées dans l’âtre… Quand j’ai terminé l’écriture de Blackstone, je dois vous avouer que j’ai soudain pris peur. J’avais passé plus de trois ans à écrire ce thriller sans prendre de recul par rapport à ce que j’étais en train de faire. C’est un roman tellement foisonnant, avec des sous-intrigues imbriquées les unes dans les autres… J’ai alors réalisé que le lecteur risquait de se perdre dans ce labyrinthe narratif et qu’aucun éditeur ne voudrait d’un tel pavé ! Heureusement, je me trompais !

LFC : Bonjour Guillaume Richez, nous sommes ravis de parler avec vous votre roman Blackstone, un très bon thriller atypique. Comment est née l’idée de mélanger le thriller et le livre d’espionnage ?

LFC : Vous avez dû effectuer beaucoup de recherches pour une telle précision. Combien de temps avez-vous consacré aux recherches ?

GR : Je savais avant d’en commencer l’écriture que Blackstone serait un roman d’espionnage et qu’il y aurait également une histoire de tueur en série. J’avais déjà cela en tête dès les premières ébauches du synopsis. J’en ignore la raison. Certaines idées s’imposent à moi sans que je sache pourquoi. Au départ, tout est assez confus dans mon esprit. Les idées se mêlent,

GR : Je consacre beaucoup de temps à mes recherches. J’en effectue avant même de commencer à écrire, pour élaborer mon synopsis et travailler mes personnages. Et je continue durant toute la phase d’écriture, pour renforcer le caractère réaliste des scènes décrites, notamment les différents lieux dépeints. Je dois pouvoir visualiser ce que je vais décrire. Ce travail de recherches


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INTERVIEW

Je consacre beaucoup de temps à mes recherches. J’en effectue avant même de commencer à écrire, pour élaborer mon synopsis et travailler mes personnages. commence par des renseignements généraux pour finir par des détails souvent infimes. J’ai notamment lu un ouvrage très complet sur les services de renseignements chinois, plusieurs livres sur la politique étrangère des États-Unis d’Amérique, des essais sur les tueurs en série, ou encore des témoignages d’anciens Navy SEALs (les forces spéciales de la marine américaine). Pour vous donner un exemple, le personnage du major Chuck Bennett est en partie inspiré d’un article du journal Spiegel consacré à un ancien pilote de drone de l’US Air Force. J’ai également compilé des articles de presse sur les personnages historiques qui apparaissent dans le roman tels que Barack et Michelle Obama, le viceprésident Joe Biden, etc. Les anecdotes

que je rapporte à leur sujet sont vraies pour la plupart. Et les extraits de discours d’Obama que je cite dans Blackstone sont tirés de discours que l’ancien président américain a réellement prononcés au cours de ses deux mandats successifs. LFC : Pourquoi avez-vous situé l’action en Chine et non aux États-Unis comme il est courant ? GR : Après la parution de mon premier thriller Opération Khéops, j’ai d’abord envisagé de donner une suite aux aventures de mon héroïne Kate Moore. L’action de ce nouveau thriller devait se dérouler en Chine. J’avais déjà commencé à élaborer la trame principale et à me documenter sur la République populaire, les services de renseignements chinois et américains, l’armée, etc. Quand j’ai compris qu’il n’y aurait finalement pas de suite à ce thriller, j’ai utilisé tous les matériaux dont je disposais alors

Le roman d’espionnage est par essence un roman politique puisque l’on aborde la question de la politique étrangère menée par un pays.


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LFC MAGAZINE #7

pour bâtir un nouveau scénario, plus complexe que celui d’Opération Khéops. Situer l’action en Chine s’est imposé à moi de la même manière que l’histoire du tueur en série 207 que nous venons d’évoquer. Durant toute la phase de recherches, je me suis documenté sur la diplomatie américaine. La presse relatait alors les relations très conflictuelles entre ces deux super puissances économiques. Je tenais mon sujet ! LFC : Votre premier roman, en revanche, lui est plus léger, on vous sent très imprégné des SAS de Gérard de Villiers. GR : Les éditions J’ai Lu cherchaient de jeunes auteurs pour créer une série de romans inspirés des célèbres romans de gare de Gérard de Villiers, les fameux SAS. Gérard de Villiers avait donné son accord. J’ai fourni un synopsis, un portrait de mon héroïne et deux chapitres (une scène d’action et une scène érotique) et j’ai été retenu. J’ai ensuite écrit Opération Khéops en trois mois. Autant dire que le délai était court ! C’est un roman que j’ai écrit vite, mais je ne suis pas trop mécontent du résultat. Plusieurs lecteurs attendent d’ailleurs encore la suite des aventures de la belle Kate Moore…

INTERVIEW

déroule en Égypte en 2011), j’ai pris goût au genre. Le roman d’espionnage permet de parler de notre époque, de l’Histoire en train de s’écrire, tout en respectant les règles (si règles il y a) du thriller classique. Au lieu de suivre une enquête conduite par des policiers, on suit les traces d’officiers du renseignement traquant des terroristes. LFC : Actuellement, travaillez-vous sur un nouveau roman ? GR : Oui, je suis en pleine phase d’écriture de mon troisième roman qui intervient après plusieurs mois de nouvelles recherches. Il s’agit cette fois encore d’un roman d’espionnage. L’action est située en France et au Mali et le lecteur y découvrira des personnages qui pourraient devenir récurrents… À découvrir en 2019 ! Je participe également à un très beau projet éditorial collectif porté par une talentueuse photographe. L’ouvrage paraîtra en octobre 2018. LFC : On vous laisse le mot de la fin… GR : SOYEZ CURIEUX !

LFC : D’où vous vient cette fascination de l’espionnage, thème commun de vos deux livres? De l’actualité ou plutôt de votre enfance, voire même de vos lectures ? GR : Le roman d’espionnage est par essence un roman politique puisque l’on aborde la question de la politique étrangère menée par un pays. Il y a la version officielle des événements, celle qui est relatée dans la presse et les livres d’Histoire, et il y a l’Histoire plus secrète, les dessous des relations internationales, ce que les États dissimulent pour protéger leurs intérêts. Les services de renseignements sont alors en première ligne. J’avoue que je n’avais jamais lu de romans d’espionnage avant d’écrire Opération Khéops (je n’avais d’ailleurs jamais lu de SAS non plus, - j’en ai lu quelques-uns depuis et j’ai trouvé cela très efficace). En écrivant ce thriller qui a pour cadre le printemps arabe (l’action d’Opération Khéops se

Soyez curieux !


MARABOUT THRILLER À L'ORIGINE ÉTAIT LE SUSPENSE

ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC

HÉLÈNE GÉDOUIN

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HÉLÈNE GÉDOUIN PAR CHRISTOPHE MANGELLE PHOTOS : DR ET ASTRID DI CROLLALANZA POUR NICOLAS LEBEL.

Savez-vous ce qu’ont en commun des auteurs tels que Conan Doyle (le créateur de Sherlock Holmes), Edgar Poe (Histoires extraordinaires), Léo Malet (le père de Nestor Burma), Pierre Mac Orlan (Le Quai des brumes) et Robert Bloch (Psychose), pour ne citer qu’eux ? Du début des années 1950 à la fin des années 1970, ils ont tous été publiés aux éditions Marabout. Et au début des années 1980, Olivier Cohen y a même créé, avant de fonder les Éditions de l’Olivier, une série dans laquelle il a réédité David Goodis, William Irish, Ed Mc Bain, et Delacorta (Diva). C’est dire à quel point l’histoire de Marabout est intimement liée à celle du polar, du noir, du thriller au sens large. Aujourd’hui, la relève est assurée, grâce à la collection Marabout Thriller, conduite depuis 2011 par Hélène Amalric, qui maîtrise on ne peut mieux son sujet. Longtemps directrice éditoriale au Masque, elle a publié les premiers romans de Patricia Cornwell, d’Andrea Japp, de Philip Kerr, de Val McDermid et de Fred Vargas. Elle a également mené la retraduction des ouvrages d’Agatha Christie ou de Ruth Rendell, par exemple. Pour Marabout Thriller, elle a œuvré à la publication de Clara Sanchez (Ce que cache ton nom), David Morrell (l’auteur de Rambo) avec sa série victorienne mettant en scène Thomas de Quincey, et deux des meilleures représentantes anglaises actuelles du suspense psychologique, C.L. Taylor et Clare Mackintosh, en même temps que d’auteurs français comme Céline Denjean, Laurent Bettoni et Nicolas Lebel, dont nous découvrirons les autoportraits dans cet article. Mais commençons par un entretien avec Hélène Gédouin, directrice éditoriale des éditions Marabout.

L'INTERVIEW

LFC : Quand on pense aux éditions Marabout, on ne pense pas d’emblée, voire pas du tout, à de la littérature. C’est parce que nous avons la mémoire courte. Pouvez-vous nous la rafraîchir et retracer brièvement le passé littéraire de cette maison d’édition ? HG : Marabout, première maison d’édition de poche francophone, fondée en 1949, a commencé par publier de la littérature et a développé ainsi, dès son origine, un grand nombre de collections : du roman policier, du fantastique, de la science-fiction, des collections de romans pour la jeunesse dont le fameux Bob Morane… En renouant avec la fiction en 2006, Marabout n’a fait qu’exprimer son ADN.

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LFC : Comment est née la collection Marabout Thriller ?

d’auteurs britanniques. Nous n’avons pas d’a-priori sur l’évolution en

HG : Notre désir de publier de la fiction est né du grand plaisir

faveur de l’une ou l’autre langue.

que nous avons chez Marabout à éditer des textes et à partager

Nous choisissons les textes qui nous

nos joies de lecture ; je fournis régulièrement des listes de

semblent les meilleurs !

livres à mes amis qui m’en réclament sans cesse de nouvelles. Et puis, il y a eu des rencontres. De la rencontre avec Charlotte

LFC : Dans vos projets de

Ruffaut, ancienne directrice du département Jeunesse romans,

développement, envisagez-vous de

est née en 2005 l’idée que nous pouvions peut-être éditer des

vous intéresser à d’autres genres

comédies pour adultes. J’ai beaucoup appris de Charlotte. Nous

littéraires que le thriller ?

sommes passés ensuite de la comédie à la comédie policière. Puis en 2010, d’une discussion avec Hélène Amalric, dont

HG : Pourquoi pas, nous ne nous

l’expérience en matière de roman policier est indiscutable, est

interdisons pas d’y penser – et de

venue l’idée de glisser vers le thriller.

craquer !

L'INTERVIEW Hélène Gédouin - Directrice éditoriale Marabout

EN RENOUANT AVEC LA FICTION EN 2006, MARABOUT N’A FAIT QU’EXPRIMER SON ADN

LFC : De quelle manière choisissez-vous vos auteurs, vos textes ?

ACTUELLEMENT EN LIBRAIRIE

Qu’est-ce qu’un bon thriller, selon vous ? HG : Nous lisons beaucoup et nous publions assez peu. Bien entendu, nous lisons ce que nous envoient les agents, ce que nous recevons par courrier, et nous suivons et encourageons nos auteurs afin qu’ils continuent à travailler et à approfondir leur travail.  Un bon thriller pour moi, c’est un thriller qu’on ne lâche pas, un thriller psychologique qui explore les méandres de l’âme humaine et stimule l’imagination du lecteur. J’aime quand l’auteur arrive à me surprendre et à m’émouvoir. Si j’ai le cœur qui bat en lisant, c’est en partie gagné. LFC : Actuellement, dans votre catalogue, quelle est la répartition entre auteurs français et internationaux ? Cela va-t-il évoluer, et, si oui, dans quel sens ? HG : Notre catalogue comporte autant d’auteurs français que 

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DE GAUCHE À DROITE : CÉLINE DENJEAN, LAURENT BETTONI ET NICOLAS LEBEL.

AUTOPORTRAITS DE TROIS AUTEURS DE LA COLLECTION MARABOUT THRILLER

CÉLINE DENJEAN Dès mon enfance, j’ai baigné dans la ronde des mots choisis de Georges Brassens, à qui mes parents vouaient un véritable culte. J’ai découvert sa poésie, ses subtiles scansions, ses improbables rimes et son immense liberté de pensée. D’une certaine manière, cet homme est l’un de mes enseignants, il a contribué à m’ouvrir à la beauté des mots et aux peintures sociales et humanistes. Mon grand-père, libraire, disposait d’une large bibliothèque, et j’ai poussé au milieu des livres qui tenaient une place considérable dans son petit appartement ; des livres qui ont pris peu à peu une indécrottable place aussi dans ma vie. Aujourd’hui, dans ma bibliothèque, Maupassant côtoie Asimov, Jules Vernes flirte avec Barjavel, Despentes bouscule Kazuo Ishiguro, et Molière s’amuse avec San Antonio sous le regard de Stephen King. Minuscule illustration de mon éclectisme littéraire.

L’UNIVERS DU NOIR, INCONTOURNABLE Lorsque Simone Gélin, romancière de talent, m’a demandé « Pourquoi le noir ? Un choix ? Quelque chose qui s’est imposé ? », j’ai spontanément répondu « Oui, le polar s’est imposé à moi, sans aucun doute ! J’ai grandi à côté d’une mère amatrice du genre – livres, feuilletons… Le polar dominait, chez nous ». Je me rappelle, enfant, la jubilation à poursuivre l’assassin aux côtés de Maigret ou de Colombo. L’énigme policière, clef de voûte d’une émulation intellectuelle… Souvent facétieuse avec Agatha Christie, plus sombre et plus humaine avec Simenon ou Chabrol, ou carrément psychopathologique avec Thomas Harris et son célèbre Hannibal Lecter.


AUSSITÔT QU’IL A M’A ÉTÉ POSSIBLE DE PENSER, J’AI QUESTIONNÉ L’ÂME HUMAINE Plus tard, je me souviens de l’épouvante face aux crimes, de la fascination horrifiée face aux passages à l’acte et des interrogations sans fin sur la logique de l’assassin. Je suis de la génération d’enfants qui ont écouté leurs parents débattre avec passion de la peine de mort. L’actualité, alors, faisait une large place aux braqueurs du type de Spaggiari et Mesrine – l’ennemi public numéro 1 – ou aux violences d’Action directe.

LA CONSTRUCTION DU NOIR DANS MES LIVRES

Le tueur est au centre de mes romans. C’est à partir de ce personnage que j’imagine l’histoire de fond. Qui est-il ? D’où vient-il ? Quel est son profil psychologique ? Comment s’est-il construit et pourquoi ? Quelle est son histoire ? Son leitmotiv ? Son mode opératoire ? De là, l’intrigue prend peu à peu forme dans mon

La société des années 1980 a vu la naissance d’une médiatisation des faits divers, des violences et du crime aux formes multiples. Alors voilà, aussitôt qu’il a m’a été possible de penser, j’ai questionné l’âme humaine. Pourquoi la violence? Pourquoi le crime? Quels sont les ressorts psychologiques de tous ces autres si ressemblants et pourtant si étrangers par la barrière que le crime a posée entre eux et moi ?

esprit. Ensuite, je crée les personnages qui vont guider le lecteur dans les différentes ramifications de l’histoire. Je cherche à placer le lecteur en position active, alors je construis la narration comme un puzzle. Le lecteur est le seul à avoir une vision omnisciente et, dans le jeu de chassé-

Écrire du noir, c’est être foncièrement persécuté par cette question de la transgression de l’interdit. Écrire du noir, c’est mettre en abyme une société et ses individus. Écrire du noir, c’est interroger sans cesse le sens de l’acte insensé, le lien entre la psyché et son environnement, c’est interroger les sources, les causes, les ressorts, les traumas, les subjectivités et les dynamiques de groupes.

croisé que je lui soumets d’un personnage à l’autre, il tisse peu à peu les liens existants, perçoit les intrications souterraines. Il n’est pas rare qu’il connaisse le tueur bien avant que mes enquêteurs ne remontent jusqu’à lui ! On n’est donc pas le roman d’enquête pur. Ce n’est pas tant identifier le tueur qui compte que

Écrire du Noir, c’est plonger dans l’âme humaine, sillonner ses méandres, se déplacer de soi vers un autre soi-même hypothétique, imaginaire, supposé, potentiel. Le Polar, c’est le « et si… » dynamique de l’histoire d’une déviance, d’une souffrance, d’un échec personnel, éducatif, sociétal, familial. Le polar est en somme une porte d’entrée dans la condition humaine.

l’intrigue en elle-même, la manière dont les petites histoires des personnages se tissent progressivement pour former un grand tout. Au final, mes enquêteurs ne sont pas des surhommes, et s’ils occupent une place importante, les autres personnages le font tout autant. Pour finir, je dirai que j’ai évolué dans l’élaboration des intrigues telles que je viens de

LE POLAR, C’EST LE "ET SI… " DYNAMIQUE DE L’HISTOIRE D’UNE DÉVIANCE, D’UNE SOUFFRANCE, D’UN ÉCHEC PERSONNEL, ÉDUCATIF, SOCIÉTAL, FAMILIAL LFC MAGAZINE

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les décrire. Il est heureux de constater que l’écriture s’apparente à un cheminement et que l’auteur se modifie lui-même en écrivant ! MARS 2018


CÉLINE DENJEAN LE CHEPTEL, MARABOUT THRILLER

Juillet 2015. Le corps d’une jeune femme inconnue est retrouvé au bord d’une route des Cévennes. Les premières conclusions de l’enquête tombent rapidement : la victime a fait l’objet d’une chasse à l’homme. Alors que la piste suivie par les gendarmes nîmois les conduit à Toulouse, où ils devront collaborer avec l’équipe du capitaine Éloïse Bouquet, Interpol se manifeste. La victime appartient à une longue série de crimes irrésolus sur le territoire européen. Pour les besoins de l’enquête, la cellule TEH – Trafic d’Êtres Humains – voit le jour. Commence alors pour les gendarmes et Interpol, une effroyable descente jusqu’au cœur d’un réseau mêlant perversion et manipulation. Pris dans leur course effrénée, les enquêteurs sont loin de se douter que de leur réussite dépendent la vie de Louis Barthes, septuagénaire en quête de ses origines, et celle de Bruno, adolescent surdoué de treize ans piégé en montagne. 

LE LIVRE UNE EFFROYABLE DESCENTE JUSQU’AU CŒUR D’UN RÉSEAU MÊLANT PERVERSION ET MANIPULATION LFC MAGAZINE

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DE GAUCHE À DROITE : CÉLINE DENJEAN, LAURENT BETTONI ET NICOLAS LEBEL.

AUTOPORTRAITS DE TROIS AUTEURS DE LA COLLECTION MARABOUT THRILLER

LAURENT BETTONI Dès ma plus tendre enfance, j’ai senti confusément que ma vie était dans l’écriture, dans la création d’histoires. Question de karma. Natif de Vitry-surSeine, je suis allé au lycée Romain-Rolland d’Ivry et j’ai marché sans le savoir dans les traces d’illustres prédécesseurs, passés par là quelques années avant moi : Tonino Benacquista, Maurice G. Dantec et Jean-Bernard Pouy. J’emploie volontairement le mot « auteur » plutôt qu’écrivain ou romancier, car c’est ce premier terme qui me définit. En effet, si je suis entré dans le monde littéraire, c’est grâce à ma rencontre avec Laurent Bonelli, qui fut un grand libraire et qui m’a permis de faire publier mon premier roman. Mais en plus de la littérature, j’aime aussi énormément la musique, le cinéma et la télévision. Si j’avais rencontré les bonnes personnes, je serais peut-être aujourd’hui, avec autant de bonheur, également parolier et scénariste. J’ai déjà quelques expériences en la matière mais rien de très probant encore, hélas. Je rêve d’écrire un jour des séries pour la télévision et des films pour le cinéma.

JE RÊVE D’ÉCRIRE UN JOUR DES SÉRIES POUR LA TÉLÉVISION ET DES FILMS POUR LE CINÉMA

Quant au genre de mes romans, je préfère laisser à d’autres le soin de

D’autre part, encore trop

l’étiqueter. Moi je n’aime pas tellement les cases ni les étiquettes, c’est trop

souvent, en France tout du

réducteur. Mes livres peuvent aussi bien se retrouver sur les rayonnages thriller

moins, quand on parle de

que littérature, et ça me va très bien.

littérature de genre, c’est

Et puis, tout n’est-il pas thriller ? C’est quoi, un thriller ? On parle de thriller

toujours avec un petit côté

quand il y a suspense. Et il y a suspense quand il y a une question en suspens

condescendant, comme s’il

dont on attend la réponse. Or la question inhérente à toute histoire est : le

fallait comprendre littérature

personnage principal va-t-il atteindre le but qu’il s’est fixé ? Donc toute œuvre

de « mauvais genre » ou

qui raconte une histoire est un thriller. Roméo et Juliette est l’un des plus

littérature de « sous-genre »,

grands thrillers de tous les temps.

par rapport à une littérature


qui serait plus belle et plus noble, celle qu’on appelle la littérature générale. Cela m’agace un peu. Je ne raisonne pas en ces termes de littérature de genre ou de littérature générale. Je distingue la fiction de la nonfiction, et c’est tout. Je fais donc de la fiction. Et je m’évertue toujours à ne pas m’enfermer

DE LA LITTÉRATURE À LA FOIS BELLE ET POPULAIRE, VOILÀ CE QUE J’ESSAIE DE PROPOSER AUX LECTEURS

dans des codes ni des stéréotypes. J’aime par-dessus tout transcender les genres, c’est-à-dire, précisément, détourner des codes narratifs et des stéréotypes à d’autres fins que celles auxquelles ils sont originellement destinés, ou bien en mélanger

Par exemple, dans Ma place au paradis, je parle de

certains, a priori incompatibles. Simplement

l’enfance maltraitée et du drame de la pédophilie ;

parce que la vie est ainsi et que la fiction,

dans Le Repentir, qui est le second volet de ce

mieux que n’importe quoi d’autre, raconte la

diptyque, je parle en plus du couple et de l’arrivée

réalité, la vie, c’est pour cela qu’elle touche

des analystes comportementaux (les fameux

autant les gens.

profilers) dans la police française ; Mauvais garçon aborde la question du Darknet, des inégalités

Considérons le fait divers malheureusement

sociales et de l’embrigadement politique d’un jeune

très banal d’un homme ou d’une femme qui

homme, surdiplômé mais chômeur, par l’un de ses

tue son conjoint. Que trouve-t-on dans cette

anciens professeurs.

histoire ? Du thriller ? De l’amour ? Un drame social ? Probablement les trois à la

Voilà pour le fond. Mais je ne me contente pas de

fois, et c’est ce qui donne sa dimension à

construire mes histoires le plus solidement possible,

l’événement.

je tâche aussi de les raconter avec l’art et la manière. Le geste littéraire et le style comptent autant pour

Donc si l’on veut toucher à l’universel en

moi que la qualité du récit. Je travaille énormément

racontant une histoire, il faut tenir compte

le rythme et la musicalité de mes phrases. De la

de toutes ses dimensions. Mes romans

littérature à la fois belle et populaire, voilà ce que

possèdent tous, en plus de la composante

j’essaie de proposer aux lecteurs.

« thriller », plusieurs composantes sociales ou sociétales, et mes héros ne sont jamais des super flics mais des gens de tous les jours, auxquels chacun peut s’identifier et qui se retrouvent embarqués dans des histoires terribles. Ensuite, avec leurs moyens, souvent faibles, ces gens simples doivent puiser en eux des ressources dont ils ne soupçonnaient pas l’existence pour tâcher de s’en sortir.

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MARS 2018


LAURENT BETTONI LES REMORDS DE L'ASSASSIN, MARABOUT THRILLER

Karine et Olivier sont empêtrés dans une crise conjugale qui les dévore lentement depuis des années. Patricia et Franck, victimes d’un drame personnel, voient leur vie basculer du jour au lendemain. Aurélie et Philippe, tous deux psychiatres, entretiennent une liaison adultère et ont bien du mal à envisager leur avenir amoureux. Trois couples à bout de souffle tentent de surmonter leurs difficultés. Apparemment étrangers les uns aux autres, tous se croisent pourtant, s’entrechoquent et jouent un rôle crucial dans une affaire criminelle impliquant l’assassinat sauvage de quatre jeunes filles, en cinq semaines, dans le nord de Paris. Le Parquet en confie alors la résolution au commandant Vauquier, de la Brigade criminelle, qui se distingue par ses méthodes punitives et radicales. Dans ce thriller psychologique aux allures de tragédie grecque, et face aux larmes de l’assassin, chacun devra répondre à une question : la maladie mentale est-elle un crime ?

LE LIVRE LA MALADIE MENTALE EST-ELLE UN CRIME ? LFC MAGAZINE

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MARS 2018


DE GAUCHE À DROITE : CÉLINE DENJEAN, LAURENT BETTONI ET NICOLAS LEBEL.

AUTOPORTRAITS DE TROIS AUTEURS DE LA COLLECTION MARABOUT THRILLER

NICOLAS LEBEL Après avoir voyagé sur les cinq continents et habité à l’étranger, j’ai posé mes valises à Paris, où j’habite aujourd’hui. C’est une ville que j’adore, ce n’est donc pas un hasard si j’y ai installé mes intrigues. J’ai commencé très tôt à écrire de la fiction, des nouvelles, des poèmes… Mais L’envie d’écrire du polar est venue par la suite. Je connaissais mes classiques : Agatha Christie, Conan Doyle, Wilkie Collins, Boileau-Narcejac… un genre que j’ai assez vite lâché, pensant naïvement qu’il se bornait au whodunit, à la recherche du coupable. Quelques années plus tard, j’ai vraiment redécouvert le genre avec Daenninckx, Pouy, Jonquet, Manchette puis Dantec, Lehane, Mankel, Vargas. Le polar n’était plus à mes yeux cette enquête ringarde sur les traces d’un assassin. Le genre s’était étoffé en style, en poésie, s’était teinté de tragédie, de douleur, et de politique, ne se contentait plus de regarder le nombril de l’enquêteur mais fouillait le quotidien, le social, l'histoire, et parlait de nous, aujourd’hui. Une révélation ! Avec mes livres, c’est ce que j’ai voulu faire : parler de nous, aujourd’hui. Ainsi, mon premier roman, L’Heure des fous, traite de la misère contemporaine et des bidonvilles parisiens, Le Jour des morts de l’hystérisation médiatique autour d’un fait-divers, Sans pitié ni remords de la guerre qui s’invite à Paris en pleine commémoration de 1914, De cauchemar et de feu de la radicalisation d’un ado qui, sous la houlette d’un religieux, se met à poser des bombes en Irlande du Nord, en 1966.


AVEC MES LIVRES, C’EST CE QUE J’AI VOULU FAIRE : PARLER DE NOUS, AUJOURD’HUI Je crois que le succès de ces livres est lié au protagoniste principal, le capitaine Mehrlicht. C’est est un stéréotype du flic français des années 19501960, un enquêteur à la papa. Il ressemble au

J’AI UNE PHILOSOPHIE PLUS HUMANISTE DU GENRE ; JE PRÉFÈRE RAPPROCHER LE LECTEUR DE SON VOISIN !

Maigret de Gabin, au Bourrel de Souplex, des types droits et rigides, qui aiment leur clope ou leur pipe et leur bouquin ou leur journal. Mais à la différence

Avec son physique à la Paul Préboist, aux

de ces deux parents massifs, inflexibles et

antipodes de l’enquêteur bellâtre et

raisonnables, Mehrlicht est chétif et dans l’excès :

testostéroné des séries américaines, il est

l’excès de bouffe, de Gitanes, parfois de vin, et

donc le porteur de lumière, celui qui

toujours de mots. C’est un personnage

apporte la clarté dans l’ombre, celui

foncièrement démesuré dans tout ce qu’il fait, ce

également qui tisse le lien entre les

qui est un trait moderne.

vivants et les morts.

La force de ce personnage tient dans son décalage

Mais l’ambiance serait vite plombée si ce

avec l’époque dans laquelle il vit, époque qu’il

personnage et l’équipe qu’il dirige

dénigre, moque et rejette violemment.

n’étaient pas foncièrement drôles. Et dans les quatre enquêtes de la série Mehrlicht,

Il est un fervent défenseur du « c’était mieux

l’humour naît souvent de la confrontation

avant », farouche combattant de la technologie sous

des personnages principaux ou

toutes ses formes, à commencer par « la télé qui

secondaires, lorsqu’ils ne se comprennent

rend con », pourfendeur impénitent de la

pas. « L'angoisse n'est pas supportable

malbouffe, de la société de consommation et de la

sans l'humour. C'est le mélange qui fait le

connerie médiatisée.

plaisir », dit Hitchcock. Le polar est certes une plongée en apnée dans les failles

Ce contraste passé-présent se retrouve dans tous

sociales, une confrontation à la noirceur

mes romans. J’essaie d’y mener une réflexion sur le

individuelle ou collective. Certains

présent en l’expliquant par le passé, nourrissant

écrivent des polars pour y dépeindre la

l’intrigue d’éléments littéraires et historiques. Le

monstruosité insoupçonnée de l’Autre,

présent, l’enquête, ne s’éclaire qu’à la lumière du

mon voisin, mon frère. J’ai une

passé, ce qui nécessite cette confrontation ou ce

philosophie plus humaniste du genre ; je

rapprochement. Mehrlicht tient d’ailleurs son nom

préfère rapprocher le lecteur de son

des derniers mots de Goethe sur son lit de mort,

voisin ! Le rire, même grinçant, me

« Plus de lumière » (« Mehr Licht », en allemand).

semble un bon médium.

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MARS 2018


NICOLAS LEBEL

Le cadavre d’un homme est découvert dans les toilettes d’un pub parisien. La victime a été abattue : une balle dans chaque genou et une troisième dans le front. Si les enquêteurs concluent rapidement à l’exécution, le légiste est bien plus précis : il reconnaît le kneecapping, cette méthode punitive utilisée par l’IRA dans les années 1980 en Irlande du Nord. À l’autopsie, le corps dénudé du mort révèle des entrelacs celtiques à la gloire de l’IRA. Il n’y a plus de doutes : ce brave quinquagénaire britannique qui vient d’arriver à Paris a été la victime d’un règlement de compte. Lorsqu’on découvre le deuxième cadavre, il semble désormais clair que les vieux briscards du conflit nord-irlandais sont venus à Paris régler leurs différends.

DE CAUCHEMAR ET DE FEU, MARABOUT THRILLER

Mille neuf cent soixante-six : on rejoint une bande de gamins dans les rues de Derry, à l’heure où déferlent les blindés britanniques, des gosses qui vont grandir dans la guerre civile, qui devront choisir un camp, quitte à se retrouver face à face. Au cœur du brasier qui enflamme Derry, naît un tueur pyromane qui terrifie bientôt toute l’Irlande du Nord : Le Croquefeu. Il ne s’agit pas, dans ce roman de faire un cours d’histoire, mais simplement d’organiser la rencontre du lecteur avec des acteurs de ce conflit, personnages que l’on suit de 1966 à nos jours, des enfants qui grandissent dans les flammes des Troubles, pour reprendre l’insupportable euphémisme de la propagande britannique. Il y avait longtemps que je portais cette ballade irlandaise qui mêle histoire et mythologie. La voici !

LE LIVRE UNE BALLADE IRLANDAISE QUI MÊLE HISTOIRE ET MYTHOLOGIE LFC MAGAZINE

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MARS 2018


L'ENTRETIEN DE LA COVER

MARS 2018

LE CLIC DE TROP ?

par Christophe Mangelle et Quentin Haessig

OVIDIE PHOTOS EXCLUSIVES  Céline Nieszawer


Fin février 2018. Quartier saint-Paul Le Marais, Ovidie arrive avec un zeste de retard. Elle court partout... Le lancement de son nouveau livre trouve écho dans les médias. elle est très sollicitée. Souriante, une boisson chaude pour se réconforter, et c'est parti pour une séance de photos pour LFC Magazine. Dans À un clic du pire, elle prévient sur le clic de trop que peuvent faire les jeunes de 9 ans voire plus...

LFC : Ovidie, nous nous rencontrons pour la sortie de votre livre À un clic du pire (Éditions Anne-Carrière). Ce n’est pas la première fois que vous prenez la parole. Pourquoi avezvous voulu écrire ce livre ? O : Je crois que peu d’individus peuvent se retrouver dans ma position, celle où nous n’avons pas forcément une vision manichéenne de la pornographie. Tout le monde a un avis sur la pornographie, même si finalement chacun s’embourbe dans une sorte de déni où l’on encense le genre. En général, la pornographie, soit on est pour, soit on est contre. Il n’existe aucune réflexion sur les modes de diffusion ou sur l’évolution de ce business. Dans ce domaine, très peu de spécialistes et de consultants sont présents. C’est un domaine que l’on ne prend pas du tout au sérieux. De plus, au niveau des politiques, des rapports LFC MAGAZINE #6 | 107


paraissent fréquemment sur la pornographie qui ne sont pas évoqués. On se rend compte que les personnes qui sont spécialisées dans la pornographie et qui ont étudié ce domaine avec sérieux sont rarement consultées. Ce sont toujours les mêmes psychologues et les mêmes sociologues qui énoncent leurs théories avec des postulats qui sont souvent erronés. Et malheureusement, on se rend compte qu’ils ne comprennent rien. J’explique dans le livre, sans panique morale, quels sont les modes de diffusion du porno, comment fonctionne cette industrie, comment cette économie a muté et quelles sont concrètement les conséquences sur notre rapport au corps. LFC : Vous dressez un constat alarmant à propos des mineurs. Vous évoquez les tubes, l’accès sans filtre à la pornographie des jeunes. Aujourd’hui, c’est à partir de neuf ans que l’on commence à voir des films pornographiques… C’est édifiant. O : Oui, c’est à peu près l’âge. Entre neuf ans et onze ans. 70% de la consommation pornographique passe par les smartphones. C’est pour cela que cela ne sert à rien d’installer un filtre parental sur l’ordinateur du salon. Ils utilisent le même smartphone pour aller au collège, pour s’isoler dans leur chambre. Nous rejetons très souvent la responsabilité sur les

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En général, la pornographie, soit on est pour, soit on est contre. Il n’existe aucune réflexion sur les modes de diffusion ou sur l’évolution de ce business. Dans ce domaine, très peu de spécialistes et de consultants sont présents. C’est un domaine que l’on ne prend pas du tout au sérieux.

parents en disant que c’est à eux de surveiller leurs gamins. Mais souvent, ceux qui disent cela sont ceux qui n’ont pas d’enfants. Nous ne pouvons pas être tout le temps derrière eux. Il existe une évolution des modes de diffusion de la pornographie et une évolution des modes de consommation. Nous ne sommes plus dans la même configuration qu’à l’époque où l’on regardait le porno à la télévision le samedi soir sur Canal+ ou lorsqu’on se prêtait des VHS. LFC : Tout est devenu plus rapide aujourd’hui… O : Tout est devenu plus instantané depuis l’apparition des tubes en 2006, date de lancement du site YouPorn. Cela a beaucoup évolué si l’on compare avec l’époque de MegaUpload par exemple. C’était illégal et gratuit, mais il y avait un temps de téléchargement qu’il fallait respecter. Donc même si nous étions dans l’illégalité, il y avait une forme de temporalité différente du streaming. Aujourd’hui, il suffit d’un clic pour avoir accès à des millions de vidéos. LFC : Ce livre est-il un cri d’alarme ? Que faut-il faire contre ses tubes ? O : Ce n’est pas une approche pour alerter les foules, 


mais c’est plus une approche pragmatique. Cela ne sert à rien de tomber dans une forme de panique morale. C'est une façon d’expliquer que le porno se diffuse de telle manière, que les enfants ont accès à ce type de contenu, informer sur les réglementations en de soumission, de violence… Sur le streaming, nous ne constatons aucune limite et les enfants peuvent avoir accès au pire. Cela va du porno des années 70 avec des mecs barbus qui vont faire le petit coït du samedi aux mises en scène de viol. LFC : Dans ce livre, vous dites également que c’est un problème économique pour l’industrie pornographique. O : Le streaming a tué l’industrie pornographique, dans le sens où ces dix dernières années, les trois quarts des entreprises ont mis la clé sous la porte. C’est une industrie qui a complètement chuté. Ce qui est assez inédit, c’est qu’il y a même des producteurs qui réclament des censures alors qu’à l’époque, c’était les premiers à voter contre la censure. Des producteurs comme Marc Dorcel ou d’autres, ce sont les premiers à dire qu’ils veulent fermer ces sites. De nombreux professionnels dans le milieu de la pornographie s’insurgent contre ce mode de consommation et dénoncent les dégâts qu’ils peuvent occasionner.

c’est interdit. Hier, j’ai vu un chiffre hallucinant, 600 000 jeunes de moins de treize ans sont sur snapchat. En tant que parents, adultes ou frères, nous devons donner l’exemple. Aujourd’hui, nous postons des photos d’enfants, de nos enfants ou de nos amis sans demander d’autorisation.   LFC : Aimeriez-vous participer à ces questions pour faire avancer les choses au sein du gouvernement ? O : Ils sont à côté de la plaque et ils n’ont pas très envie de bouger. À quelques reprises, j’avais été approchée et j’étais intervenue à la direction des affaires sociales. Je devais rencontrer Laurence Rossignol. Quelques mois plus tard, les élections présidentielles ont tout remis à zéro. Marlène Schiappa me connaissait, nous avons déjà été en contact et elle a

LFC : Vous parlez d’un autre problème qui est lié à l’eréputation. Sur les réseaux sociaux, la situation est tout aussi grave… O : Vous avez raison. Pire que de tomber sur une image pornographique, aujourd’hui se pose la question du harcèlement sur les réseaux sociaux et la circulation de son image contre son gré. Une des discussions que j’encourage les parents à avoir avec leurs enfants, c’est la question de la circulation de l’image. Il faut bien leur faire comprendre que dès le plus jeune âge, même audelà de la nudité, une image reste sur internet ad vitam æternam. Sur des petits réseaux, je pense notamment à musical.ly, c’est la fête aux pédophiles. Je me dis que si je suis un mec et que je suis pédophile, je vais passer mes journées sur ce site. C’est très dangereux. On voit des petites filles de dix ans qui font du Lip sync sur du Rihanna, qui se dandinent et qui n’ont pas forcément conscience qu’elles sont en danger, et qu’il y a René qui est à bloc derrière son écran. Ce sont des choses qui sont beaucoup plus importantes que le fait même de parler de la pornographie. Les réseaux sociaux avant treize ans,

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Les réseaux sociaux avant treize ans, c’est interdit. Hier, j’ai vu un chiffre hallucinant, 600 000 jeunes de moins de treize ans sont sur snapchat.


mon numéro. À l’époque où j’ai réalisé Pornocratie, j’ai pris contact avec elle en lui disant que ce film-là était une bombe et qu’elle pouvait en faire quelque chose en réglementant la question sur la pornographie. Ils ne l’ont pas saisi. Ils s’en battent les reins. Tant pis pour eux. Hier, j’étais sur le plateau de LCI et il y avait une députée de la république En Marche qui m’a dit de façon très naturelle : Marlène a vu que vous l’interpelliez dans l’Express. Si vous le souhaitez, vous pouvez l’appeler. Je pense qu’à un moment donné ce n’est pas à moi de partir en guerre toute seule et de demander l’aide à l’État pour faire interdire ses tubes. Je rapporte l’information. S’ils ne sont pas foutus d’en faire quelque chose. Dommage.

dans des considérations morales foireuses en disant que ce genre dégradait les femmes et les faisait passer pour consentantes. Alors que six mois auparavant, sur Konbini, il disait que le porno faisait partie de la vie… LFC : Ce livre est disponible en librairie. Avezvous des attentes particulières ? O : J’aimerais que les personnes concernées puissent s’en emparer et qu’ils puissent récupérer des informations. Ils peuvent pomper tout ce qu’ils veulent. Il n’y a aucun problème avec cela. La seule chose que l’on espère toujours quand on publie un essai, c’est d’interpeller les gens et de les amener à réfléchir. Amener les adultes qui ont des adolescents dans leur entourage à aborder la question de la pornographie avec bienveillance. Cela peut donner lieu à certaines conversations qui sont, pour moi, indispensables. 

LFC : Vous avez raison. Il s’agit des enfants, de nos enfants. O : Ils ont très peur d’avoir leur nom à côté du mot pornographie. Quand j’ai fait Pornocratie en 2017, il y avait des économistes, des spécialistes du blanchiment d’argent, des gens qui n’avaient strictement rien à voir avec la pornographie, qui étaient d’accord pour intervenir et qui ont refusé à cause de ce système de référencement sur Google. Ils ont peur de passer pour des Christine Boutin, très peur de s’emparer de cette question. Le discours d’Emmanuel Macron où il a abordé la question de la réglementation du porno, a été très maladroit puisqu’il est parti

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La seule chose que l’on espère toujours quand on publie un essai, c’est d’interpeller les gens et de les amener à réfléchir. Amener les adultes qui ont des adolescents dans leur entourage à aborder la question de la pornographie avec bienveillance. Cela peut donner lieu à certaines conversations qui sont, pour moi, indispensables.


L'ENTRETIEN DE LA COVER

MARS 2018

PHOTOS EXCLUSIVES

ARNAUD VALOIS LA RÉVÉLATION DU FILM CHOC 120 BPM INTERVIEW

par Christophe Mangelle et Quentin Haessig

pour LFC Magazine avec notre partenaire l'agence LEEXTRA, photographies de Céline Nieszawer


Août 2017, sortie du film choc en salles de "120 battements par minute" de Robin Campillo. La gifle ! Les spectateurs répondent présents. Les prix affluent : Grand Prix du Festival de Cannes, la Queer Palm, le Prix du Public au Festival de Cabourg, sans oublier les Césars 2018, nommé 13 fois. Arnaud Valois est NOTRE révélation du film est lui aussi nommé dans la catégorie "Meilleur espoir masculin".  Séance photos pour LFC Magazine et entretien avec le comédien. Rencontre.   LFC : Bonjour Arnaud Valois, nous nous rencontrons pour dresser un bilan sur tout ce qui s’est passé pour vous ces derniers mois. Vous êtes revenu sur le devant de la scène avec le film choc 120 battements par minute. Racontez-nous comment le projet est venu à vous.   AV : Tout d’abord, c’était à un moment où je ne croyais 

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plus au cinéma. J’ai reçu un appel d’une directrice de casting. J’avais travaillé avec elle à l’époque où j’étais encore comédien. Elle m’a demandé si je passais toujours des castings, mais ce n’était plus le cas. J’avais arrêté depuis un moment. J’étais parti en Thaïlande pour faire une formation de masseur, et une fois rentré en France, je me suis inscrit à une école de sophrologie. Au moment où elle m’a appelé, j’étais donc masseur et sophrologue. Elle poursuit et me demande si cela m’amuserait de passer des essais. Je lui réponds que non. Pour moi, tout cela était de l’histoire ancienne. J’avais fait un gros travail de renoncement à cette profession, qui en plus était mon rêve de gosse. Elle m’a quand même parlé du film. Je ne connaissais pas le travail de Robin Campillo, et quand elle m’a parlé du thème de la lutte contre le sida, cela m’a tout de suite intéressé. Tout ce côté engagé tant sur le plan politique que sur la communauté homosexuelle me plaisait beaucoup. Pour un film comme celui-ci, je me suis dit : pourquoi ne pas essayer. J’ai commencé le


processus de casting qui a duré plus de trois mois et au bout de cette période, j’ai décidé d’arrêter, car je revenais toutes les semaines. Les scènes changeaient constamment, et je retombais au fur et à mesure dans tous les travers qui m’avaient fait arrêter ce métier. Au moment où j’ai dit que je souhaitais arrêter, on m’a dit que j’avais le rôle. LFC : L’aventure a commencé, il s’est passé beaucoup de choses dont on va parler. Depuis le succès du film, recevez-vous davantage de propositions ? Comment le vivez-vous ? AV : En effet, je reçois davantage de propositions, mais chaque stade a ses contraintes. Aujourd’hui, il faut apprendre à dire non. Construire une carrière ne veut absolument rien dire, et encore moins pour quelqu’un qui revient un peu par hasard dans le cinéma. Il s’agit plus d’une histoire de coups de cœur. Je lis, j’aime, j’ai un agent qui m’accompagne, nous réfléchissons et nous prenons une décision ensemble. Concernant les propositions, je suis toujours accompagné par d’autres choix pour le rôle, je ne suis jamais tout seul. D’autres comédiens sont aussi sollicités.

Quand elle m’a parlé du thème de la lutte contre le sida, cela m’a tout de suite intéressé. Tout ce côté engagé tant sur le plan politique que sur la communauté homosexuelle me plaisait beaucoup. Pour un film comme celui-ci, je me suis dit : pourquoi ne pas essayer. faille mettre tout un tas de choses en route pour obtenir ce que l’on désire. Alors qu’en fait, c’est quelque chose de beaucoup moins palpable. C’est vrai, la concurrence est présente au niveau des rôles, car nous sommes nombreux. Mais au final, nous ne sommes pas décisionnaires. Je ne le vis pas comme une compétition. J’ai compris qu’un film sera complètement différent en fonction de l’acteur qui joue dedans. Robin Campillo a beaucoup hésité, car il ne voyait pas le personnage comme je le proposais. Il voulait quelqu’un d’un peu plus maladroit, un peu moins bien dans ses baskets.   LFC : Le personnage incarné est quelqu’un d’assez sûr de lui…

LFC : La concurrence rôde…

AV : Oui, exactement. Il cherchait quelqu’un de plus fébrile et il a dû abandonner cette idée. Peut-être que s’il avait choisi un comédien qui proposait ce jeu, le personnage de Nathan aurait été complètement différent. Quand on comprend cette chose, on se rend compte qu’il n’y a aucune compétition.

AV : Je crois que cela va au-delà. La concurrence, ce serait que tout soit hyper rationnel et qu’il

LFC : Quand vous dîtes que vous avez proposé cette version-là du personnage, cela signifie que vous le ressentiez ainsi ?

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AV : Ce rôle proposait quelque chose d’assez neutre. Le personnage de Sean, qui est interprété brillamment par Nahuel, a une palette très large. Pour ma part, je suis plutôt sur des nuances de gris, de noir et de blanc. Nahuel joue le rôle d’un militant très fort, et c’est un rôle que j’aurais été incapable de jouer. Le personnage de Nathan n’offrait pas véritablement la possibilité de composer. L’acteur qui allait être choisi allait devoir imprimer ce qu’il était. Il y a des personnages qui proposent des palettes de couleurs beaucoup plus denses, d’autres un peu moins. Je crois que je préfère ceux qui proposent des nuances plus que des volte-face. Cependant, j’admire vraiment les comédiens qui sont capables de fournir cela. Quand j’ai commencé les essais avec Nahuel, j’ai été subjugué par son esprit haut en couleur avec une palette incroyable de rouge, de bleu et de vert. LFC : Jouer dans un film comme celui-ci, est-ce un acte militant ? AV : Je pense que oui. En tout cas, je l’ai vécu de cette façon. LFC : On a beaucoup entendu parler de ce film depuis le Festival de Cannes (Le film a reçu le Grand Prix du Festival de Cannes 2017). 120 BPM est ensuite sorti en salles le 23 août 2017. À la fin du tournage, tous ensemble, aviez-vous le sentiment d’avoir fait une petite bombe ? AV : Pas à ce point-là. Il y avait des moments hallucinants lorsque l’on tournait. Je me suis dit que ce film pouvait avoir une belle histoire, en observant le côté maestro de Robin. Il nous a coupé le retour écran. Ce que j’ai trouvé génial. D’ailleurs, c’est ce que je souhaite faire dans mes prochains rôles pour ne pas sortir de l’histoire. Il faut travailler son jeu d’acteur avec son instinct, c’est cela qui est intéressant. Quand on commence à rentrer dans le contrôle de l’image, cela parasite la spontanéité. C’est ce que j’ai retenu de cette expérience. J’ai également senti que ce tournage était accompagné de force, d’énergie et de lumière. C’était très fort. Ensuite, sept mois de montage ont été nécessaires et Robin nous a finalement montré le film dix jours avant Cannes. Il ne voulait pas que l’on découvre le film dans sa version finale pendant le Festival. Lorsque je l’ai vu, c’était assez bizarre de se voir à l’écran, mais ce film propose une transe tellement LFC MAGAZINE #7 | 117

forte qu’au bout de dix minutes, nous étions complètement happés par l’histoire. Nous avons ensuite été déjeuner tous ensemble, et nous étions tous hagards à cause de ce que nous venions de prendre dans la gueule. En arrivant à Cannes, nous ne nous sommes pas dit que nous allions tout rafler. Nous étions dans un esprit très tranquille. Robin n’avait pas voulu montrer le film à la presse la veille, chose qui arrive de temps en temps afin qu’il y ait quelques papiers le jour même. Il voulait que tout soit vécu en temps réel. Et il a bien fait puisque la toile s’est emparée du film. Il y a eu un buzz énorme sur les réseaux sociaux et les trois jours qui ont suivi ont été surréalistes. Il y avait une distorsion du temps : trente minutes pouvaient en paraître cinq. Le réel se transformait. Les journalistes étaient en pleurs. La montée des marches et la projection

Le réel se transformait. Les journalistes étaient en pleurs. La montée des marches et la projection sont aujourd’hui des souvenirs magnifiques, gravés dans ma mémoire… Bref, je n’oublierais jamais ces moments.


sont aujourd’hui des souvenirs magnifiques, gravés dans ma mémoire… Bref, je n’oublierais jamais ces moments. LFC : Votre histoire est incroyable. Quitter le métier d’acteur, vivre une reconversion dans des disciplines liées à l’humain comme le massage et la sophrologie, puis revenir à l’acting grâce à une graine du passé qui a germé et atteindre ces derniers mois les sphères extrêmes du succès. C’est du bonheur, mais du bonheur qu’il faut gérer… AV : Le Festival de Cannes a été énorme. Tout ce que l’on a vécu tous ensemble était extraordinaire. J’ai accepté de me laisser submerger par tout cela, car si je commençais à mettre des processus de protection, j’allais passer à côté de ces moments fabuleux. Je savais que cette aventure allait durer des jours, des semaines et que je devais en profiter au maximum. Il y a eu une charge émotionnelle disproportionnée. Quand je suis rentré chez moi après, j’ai eu du mal à redescendre. C’est pour cela que j’ai repris immédiatement les massages et la sophrologie. LFC : C’est très intéressant, à croire que ce sont des choses que vous aviez mises en place pour faire face à ce qui allait arriver. Sans bien évidemment le savoir… AV : C’est très juste. Je ne crois pas au hasard dans la vie. J’avais eu un départ quasiment équivalent avec le film Selon Charlie de Nicole Garcia avec un casting cinq étoiles. Tout devait se passer comme l’aventure de 120 battements par minute, mais cela ne s’est pas passé de cette façon. À vingt et un ans, je n’étais pas prêt. J’ai donc mis

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des choses en place pour que l’on vienne me rechercher. Le film 120 battements par minute est sorti le 23 août 2017. Selon Charlie était sorti le 23 août 2006. Nous étions allés à Cannes le samedi soir du premier week-end en 2006, c’était la même chose en 2017. Tout a onze ans d’écart, c’est dingue. LFC : Dix ans, c’est la fin d’un cycle. La onzième année, le début d’un nouveau… AV : En plus, tout cela est arrivé dans ma trentetroisième année, je suis très fasciné par le Christ qui est mort à trente-trois ans sur la croix et qui monte au ciel. J’y vois un symbole de renaissance, de résurrection. À échelle humaine bien évidemment. LFC : Pouvez-vous nous raconter l’après Cannes ? AV : Nous avons enchainé directement avec les avantpremières en province qui ont été de grands moments. Nous avons rencontré des gens touchants, des associations pour la lutte contre le SIDA. Nous étions au cœur des témoignages forts. C’était un autre Cannes. Ensuite, la promotion à l’international était une expérience enrichissante complètement hallucinante. Les réactions sur la façon dont ils luttaient contre le SIDA étaient différentes et passionnantes selon chaque pays. Mes trois moments-clés seraient la projection à Cannes, toutes les avant-premières en province et l’avant-première au New-York Film Festival où il y avait des militants d’Act Up dans la salle. LFC : Pedro Almodóvar vous a remis le Grand Prix du Festival de Cannes et a exprimé des avis dithyrambiques sur le film. On imagine que c’était aussi un grand moment. 

D’avoir ou non le César, ce n’est pas tellement cela. C’est surtout une nouvelle tribune qui s'offre à nous et qui va nous permettre d'être de nouveau tous ensemble une dernière fois.


AV : Oui, cela a aussi été un grand moment. Nous arrivons aujourd’hui à la fin de cette aventure et nous allons faire la promotion du film sur le marché anglais où le film sortira début avril. Cela fait partie des dernières étapes avec les Césars (le 2 mars). Nous avons été extrêmement gâtés et chanceux de vivre à travers ces personnages qui se sont sacrifiés et qui ont tout donné pour la lutte contre le SIDA. On nous parle beaucoup de Césars en ce moment, mais je crois que c’est tout simplement une nouvelle page pour le film. LFC : C’est une manière de remettre le film en avant, de continuer de faire passer le message et de toucher de nouveaux spectateurs. AV : Exactement. D’avoir ou non le César, ce n’est pas tellement cela. C’est surtout une nouvelle tribune qui s'offre à nous et qui va nous permettre d'être de nouveau tous ensemble une dernière fois. LFC : Vous êtes nommé dans la catégorie Meilleur Espoir Masculin. Quelle est votre réaction ? Vous êtes d’ailleurs tous les deux dans cette catégorie avec Nahuel Pérez Biscayart. AV : Nahuel aurait mérité d’être dans la catégorie Meilleur Acteur, car il représente le film d’une certaine façon. C’est un vrai comédien, il a dix ans de carrière et trente films à son actif. C’est dommage. Moi, je suis là où je dois être, car je reviens, je n’ai pas

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Le film est une histoire collective, tout comme l’histoire d’Act Up. Ce n’est pas seulement deux personnages, tous les acteurs sont extraordinaires. 

à me plaindre. Le fait que l’on soit tous les deux dans cette catégorie, c’est deux fois plus de chance pour le film. J’y vais vraiment les mains dans les poches, car Nahuel est ultra favori grâce à son incroyable interprétation. Il le mérite vraiment. Le film est une histoire collective, tout comme l’histoire d’Act Up. Ce n’est pas seulement deux personnages, tous les acteurs sont extraordinaires. LFC : Le film a suscité beaucoup de réactions. Comment at-il changé le regard sur vous de la part des gens qui sont autour de vous ? AV : C’est particulier à vivre d’un point de vue personnel, mais cela l’est encore plus pour les autres. J’ai un cercle d’amis que je connais depuis dix, quinze ans, donc finalement cela n’a pas été difficile à gérer. Ces années d'amitié sont une protection. LFC : Cela revient à dire ce que nous évoquions tout à l’heure, ce film tombe au bon moment. AV : Tout à fait. Et ce qui est génial, c’est que la notoriété que le film apporte n’est pas creuse. Les gens qui m’arrêtent dans la rue ne m’arrêtent pas pour faire un selfie, mais pour discuter du film. C’est d’abord le message du film qui les 


importe. C’est toujours des choses très belles. LFC : Nous avons beaucoup aimé la façon dont le film parle de la mort, d’euthanasie et de la sexualité à l’hôpital. Ce sont des passages qui ne sont pas du tout bâclés.   AV : C’est vrai, et c’est quelque chose qui est trop peu souvent évoqué dans les interviews. J’ai fait plus de cent interviews et j’ai évoqué l’euthanasie peut-être trois fois. On m’en a beaucoup parlé dans des territoires où la situation est plus avancée, comme dans les pays du nord de l’Europe par exemple. En France, je crois que l’on n’est pas prêt pour en parler, il y a encore une certaine pudeur. Le film soulève beaucoup de questions dont on a beaucoup parlé, mais cela aurait été bien que l’on parle un peu plus de l’euthanasie. On y viendra, j’en suis sûr. ATTENTION SPOILER LFC : Êtes-vous en accord à cent pour cent avec ce que fait votre personnage à la fin du film ? AV : Oui. Cent pour cent. Cela a été la scène la plus difficile à jouer, mais pas pour le message qu’elle porte, plutôt pour les émotions qu’elle dégage. Quand je joue une scène, j’essaye de relier des notes sur un piano intérieur en me remémorant un souvenir équivalent, un moment vécu. Pour tomber amoureux, pas de problèmes. Être militant, je peux trouver. Mais donner la mort à quelqu’un que l’on aime, il a fallu actionner des sentiments que j’ai estimé équivalents au niveau de la charge émotionnelle. Je ne peux pas proposer un sentiment que je ne vis pas véritablement. Au début de ce projet, Robin m’avait dit qu’il ne me demandait rien, sauf une chose, ne pas me protéger. Je lui ai dit

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que si je revenais au cinéma, ce n’était pas pour me protéger, c’était pour y aller à fond surtout pour un film comme celui-ci. Ce deal a fonctionné, car en face, ce n’était pas n’importe quel réalisateur. Je pouvais tout donner, car lui aussi il donnait tout. LFC : Quels sont vos projets pour la suite ? AV : Je tourne bientôt dans le nouveau film de Lisa Azuelos (LOL, Dalida…) où je vais jouer l’amant de Sandrine Kiberlain. Quand j’ai lu le scénario, j’ai tout de suite été intéressé. L’idée de tourner avec une actrice comme Sandrine Kiberlain était un argument très important. J’ai tout de suite eu un bon contact avec Lisa Azuelos avec qui j’ai pris un thé en décembre, sans savoir qu’elle préparait un nouveau film. Quelques mois plus tard, elle m’a proposé ce rôle. J’ai également trois autres films français et un film américain qui vont probablement se faire. Pour moi, c’est la cerise sur le gâteau. Si tout cela fonctionne, tant mieux. Sinon, ce n’est pas grave. Je ne perds pas de vue le massage et la sophrologie. Je garde deux dimanches après-midi tous les mois pour mes clients de la première heure, c’est très important pour moi de garder ce lien et de garder les pieds sur terre. LFC : Dans vos choix de carrière, souhaitez-vous que l’on vous propose des rôles différents de celui de 120 BPM ? AV : J’ai eu beaucoup de propositions après 120 battements par minute notamment des projets sur l’homosexualité, mais je n’ai pas accepté. Pas parce que je ne veux pas jouer de nouveau un rôle sur ce thème, mais simplement parce que je ne me voyais pas dedans. Il faut vraiment que ce soit un coup de cœur. Je n’ai pas de plan de carrière en particulier. Comme je reviens après tant d’années de pause, je cherche plus à me faire plaisir. J’ai développé un instinct tellement fort que lorsque l’on me propose un rôle, je sais si c’est la bonne histoire, la bonne équipe. J’ai aussi passé des castings pour lesquels je n’ai pas été retenu. Il faut accepter ce processus. D’une manière générale, je n’ai plus de stress par rapport à cette profession. Je sais que le jour où je ne prendrais plus de plaisir, je ferai autre chose.

Le film soulève beaucoup de questions dont on a beaucoup parlé, mais cela aurait été bien que l’on parle un peu plus de l’euthanasie. On y viendra, j’en suis sûr.


LFC MAGAZINE

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#7

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MARS 2018

GRÉGOIRE DELACOURT PHOTOS EXCLUSIVES ET INTERVIEW PAR CHRISTOPHE MANGELLE ET QUENTIN HAESSIG PHOTOGRAPHIES : ARNAUD MEYER LEEXTRA

L'ÉCRIVAIN QUI AIME ÊTRE DANS LA PEAU DES FEMMES


Grégoire Delacourt nous rejoint fin janvier 2018 dans le studio pour sa séance photos pour LFC Magazine. Ils nous réserve la primeur de nous parler de son nouveau SELI N A R I Cen H A premier RDS roman "La femme qui ne vieillissait pas" et également du précédent "Danser au bord de l'abîme" tout récemment en libraire en version poche. Entretien.

LFC : Bonjour Grégoire Delacourt, on se

LFC : Le personnage est une femme mariée

voit pour une double actualité, la sortie

qui a trois enfants. Tout se passe pour le

d’un nouveau roman aux Éditions Jean-

mieux dans sa vie. Un jour, alors qu’elle se

Claude Lattès La femme qui ne vieillissait

rend dans un café, elle est séduite par

pas et pour la sortie en poche du livre Danser au bord de l’abîme. Ce dernier est

quelqu’un…

un roman qui parle de désir. Comment est

GD : Effectivement, mon personnage a tout

née l’idée d’aborder ce thème ?

pour être heureux et elle l’est. Un mari qu’elle aime, trois beaux enfants. Elle n’attend rien

GD : Je crois que j’avais envie à nouveau

d’autre que de poursuivre ce bonheur. Un jour,

d’être une femme. J’avais pris beaucoup de

dans un café, le désir lui tombe dessus. C’est le

plaisir à être Jocelyne dans La liste de mes

drame immédiat. Quelque chose dont elle n’a

envies. J’ai reçu énormément de courrier de

pas besoin. C’est quelque chose qui n’est pas

femmes. D’une certaine manière, j’ai été

commun. On a plus l’habitude que ce soit un

accepté par leur communauté, car on m’a pris

homme qui quitte tout pour une femme.

pour l’une d’entre elles. J’ai eu envie de

Comme c’est une femme, c’est assez inédit.

redevenir un personnage de femme forte,

Aujourd’hui, en 2018, je trouve cela choquant

confrontée à un désir qui est le moteur de

que l’on interdise à une femme de disposer

beaucoup de choses, et qui est contrainte à

d’elle-même.

l’amour ou à la religion. Je souhaitais dire aux femmes : allez-y, écoutez votre plaisir !

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LFC : Vous avez dit que vous aimez faire


partie de la communauté des femmes… Pouvez-vous nous en dire plus ? GD : Pour un écrivain, il n’y a rien de plus jubilatoire que d’aller dans l’inconnu. Prendre le risque d’être quelqu’un d’autre, et voir le

SELINA monde à travers les yeux d’un ou d’une inconnue. C’est quelque chose de fascinant. J’ai beaucoup réfléchi pour savoir d’où cela me venait. Je crois que c’est lorsque ma mère est décédée pendant que j’écrivais mon

Je crois que j’avais envie à nouveau d’être une femme. J’avais pris beaucoup de plaisir à être Jocelyne dans "La liste de mes envies". J’ai eu envie de redevenir un personnage de femme forte, confrontée à un désir qui est le moteur de de choses, et qui est R Ibeaucoup CHARDS contrainte à l’amour ou à la religion. Je souhaitais dire aux femmes : allez-y, écoutez votre plaisir !

premier roman. C’est à ce moment-là que j’ai

importante. Il y a un vrai discours de fond sur la

voulu voir le monde à travers les yeux d’une

représentation de soi. Tout cela est très pesant.

femme. J’ai pris beaucoup de plaisir à voir le

J’ai trois filles, une femme, et j’ai envie qu’elles

monde avec les yeux d’une maman, de ma

vieillissent bien. Je trouve que cette notion

maman.

d’âge est une prison. Vieillir est magnifique, ce n’est pas une malédiction. On a déjà vu des

LFC : Dans votre nouveau roman La femme

femmes âgées absolument magnifiques. Je

qui ne vieillissait pas, vous parlez de l’âge.

suis raide dingue, fou d’admiration devant la beauté d’une comédienne comme Françoise

GD : Je suis très content que vous m’ayez

Fabian que je trouve de plus en plus belle. Il

invité, car c’est la première fois que je parle

faut arrêter de lier la beauté et la jouissance

de ce livre. On est un peu en avance, de ce

que l’on en a, à la jeunesse. Beaucoup

fait, je n’ai pas encore assez de recul pour en

d’hommes à cinquante ans quittent leur femme

parler précisément. Mais je suis très content,

pour être avec quelqu’un de plus jeune. C’est

car c’est encore très chaud. L’âge est une

monstrueux.

prison vraiment importante. Je trouve que la société renvoie un message assez curieux

LFC : Vous vous êtes donc mis dans la peau

aux femmes, en leur disant qu’il faut qu’elles

d’une femme qui ne vieillit plus !

restent jeunes toute leur vie. Comme s’il y

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avait une sorte de diktat absolu de rester une

GD : C’est la grâce du roman. L’écrivain a tous

femme jeune avec une peau de bébé. Peut-

les droits. C’est très amusant d’un point de vue

être que c’est à cause de mon expérience

romanesque d’avoir ce postulat. Celui où je

dans la publicité que ce sujet me tient à

décide qu’à un moment donné cette femme ne

cœur. Il m’est arrivé de vendre des antirides

vieillit plus. À trente-cinq ans, elle se rend

et c’est quelque chose qui m’a marqué, de

compte qu’elle ne vieillit plus depuis qu’elle a

voir à quel point l’écoute des femmes était

trente ans. On ne peut que rêver de cette


G R É G O I R E

D E L A C O U R T

À TRENTE-CINQ ANS, ELLE SE REND COMPTE QU’ELLE NE VIEILLIT PLUS DEPUIS QU’ELLE A TRENTE ANS. ON NE PEUT QUE RÊVER DE CETTE SITUATION. MAIS VOUS SAVEZ, CE N’EST PAS SI SIMPLE.


situation. Mais vous savez, ce n’est pas si simple. J’ai choisi un parti pris ultra réaliste. Il n’y a pas d’effets spéciaux et je trouve que c’est tout à fait acceptable. L’idée que quelqu’un gardera extrêmement longtemps sa jeunesse est possible et c’est un postulat SELINA qui est très intéressant.

Quand les gens vous parlent de joie ou de souffrance, c’est toujours en rapport avec R I C leurs HARDS petits riens.

LFC : En vous mettant dans la peau d’une

mais je n’ai pas vu d’autres modèles qui

femme avec ce livre, avez-vous moins peur

marchent aussi bien. Quand les gens vous

de vieillir ?

parlent de joie ou de souffrance, c’est toujours en rapport avec leurs petits riens.

GD : Je n’ai pas peur dans le sens où j’accepte que c’est une chose inéluctable, et

LFC : Dans l’ensemble de vos romans, tous

c’est d’ailleurs ce que dit Betty à un moment

vos personnages sont ordinaires. Est-ce

donné dans le livre : C’est lorsque l’on perd

les choses que l’on sait qu’elles ont eu lieu.

une force ?

C’est comme l’amour, c’est dangereux

GD : Ils sont ordinaires au sens noble oui.

lorsque l’on fait croire que cela rime avec

Mais vous savez les gens ordinaires, c’est

toujours. Cela devrait rimer avec chaque jour

nous. Les gens extraordinaires, je ne vois pas

plutôt. La vie ne dure pas toujours. La

où ils sont. Bien sûr, il y a des gens qui

jeunesse ne dure pas toujours. Il faut en

sortent du lot, des grands peintres, des

profiter lorsque l’on y est. Ce dont j’ai peur,

grands artistes… Mais être ordinaire, c’est

c’est de la méchanceté de la vieillesse, de

bien aussi. Notre destin n’est pas d’être

l’injustice, des mains qui tremblent… Le

extraordinaires. On ne peut pas être Gandhi

processus de vieillissement est quelque

ou Mozart et heureusement, sinon ce serait

chose d’assez beau finalement, il faut laisser

compliqué. On peut avoir de l’extraordinaire

la place aux autres.

dans nos vies, des histoires d’amour, des souvenirs… Dans mon quotidien, j’aime mon

LFC : On remarque que dans tous vos

boulanger, mon dentiste, mon coiffeur. Les

livres, les petits riens sont très importants.

gens ne sont pas si ordinaires que cela dans la vie. Ils sont passionnants. Si vous vous

127

GD : La perfection déshumanise beaucoup.

intéressez à l’autre et que l’autre s’intéresse

J’ai une certaine nostalgie des petits riens. Je

à vous, il y a de nombreuses choses

pense qu’ils sont une source de joie, de

extraordinaires à se raconter. Mon livre est

colère, d’emportement, mais c’est là où l’on

un miroir pour les lecteurs. J’ai envie qu’ils

peut échanger. Tout cela peut sembler naïf,

se disent que c’est d’eux dont je parle.


Mon livre est un miroir pour les lecteurs. J’ai envie qu’ils se disent que c’est d’eux dont je parle. LFC : Quand vous créez vos personnages, cela repose sur l’observation, l’imagination… GD : Ce sont des compilations de nombreux éléments. Je m’inspire de tout ce que je vois dans la vie quotidienne, mais aussi dans la fiction, les films, les séries... Notre entretien, par exemple, me servira peut-être à créer un personnage qui aura vos traits de caractère.

livre qui sort au Livre de Poche, beaucoup de femmes se sont identifiées aux personnages d’Emma. Lorsque l’on est auteur, il faut faire preuve de sincérité. LFC : La femme qui ne vieillissait pas va sortir dans quelques jours. Dans quel état d’esprit êtes-vous ? GD : Pour être très honnête, c’est comme si j’avais accouché d’un enfant et que le placenta n’était pas sorti. Je suis content d’être allé au bout de ce projet qui était extrêmement casse-gueule. C’est une histoire assez abracadabrante, mais très réaliste. Les premiers rares lecteurs qui l’ont lu pour le moment m’ont donné des réactions très encourageantes. Une éditrice dont je tairais le nom a beaucoup aimé le livre et cela m’a bouleversé. Elle s’identifie maintenant aux

LFC : Cela fait quelques années que les lecteurs sont fidèles à vos romans. Comment vivez-vous cela ?

personnages de Betty et tous les matins dans le miroir, elle ne prend pas ses rides pour une malédiction. Rien que pour cela, je me sens vraiment bien.

GD : Je ne sais pas pourquoi mes livres marchent si bien. Si nous avions la recette, tous les livres fonctionneraient. Certains journalistes m’ont toujours titillé sur le fait que j’avais fait de la publicité avant et que j’avais peut-être la recette miracle, mais je ne l’ai pas. Avec le recul, je remercie les lecteurs qui me suivent. C’est très agréable de constater la fidélité des lecteurs de livre en livre. Je crois qu’ils reconnaissent la sincérité de mon travail. Je me mets beaucoup à nu dans mes livres et je crois que ce rapport muet que j’ai avec mes lecteurs fait qu’ils s’y retrouvent. Ils ont l’impression que je parle d’eux. Dans le 128

"Grégoire Delacourt, l'homme qui comprenait les femmes ! Avec son nouveau roman, l'auteur nous entraîne dans un conte moderne et nous pousse à la réflexion. Avec l'humour et la finesse qui lui sont propres, Grégoire Delacourt dissèque avec brio ce qui fait le quotidien de la vie d'une femme, on traverse les décennies avec Betty qui, elle, ne prend pas une ride. Car c'est là tout le sujet de ce formidable roman: la pression du jeunisme et des apparences. Rester jeune, une bénédiction ? Le lecteur se forgera sa propre opinion au fil des pages, qui se dévorent."

L'avis de Clarisse Sabard, romancière


LFC MAGAZINE #7 •  MARS 2018

Musique NOS INVITÉS

Nemo Schiffman et Nilusi Laurent Lamarca Lou Schérazade Sofi Tukker Pauline Croze


Nilusi et Nemo Schiffman Nemo Schiffman a joué le rôle de Romain Gary adolescent dans l'excellent film La promesse de l'aube et chante aussi en duo avec Nilusi, membre du groupe Kids United. Ils nous ont dit oui pour une séance photos et entretien pour la sortie de leur nouveau single Stop the rain. Entretien. LFC : Bonjour Nilusi et Nemo Schiffman, nous sommes ravis de vous

qui nous tenait à cœur. Le

rencontrer pour parler de votre single Stop the rain, votre première

message de ce titre, c’est qu’il

collaboration. Pouvez-vous nous raconter cette aventure en quelques

ne faut pas suivre le chemin

mots ?

que l’on nous impose. Il faut sortir de sa zone de confort. Il

Nilusi : En 2016, nous avons fait une émission avec Nemo sur W9 qui

est important de vivre ses

s’appelait Les kids font leur show. Nous avions chanté la chanson

rêves. C’est un message que

Marvin Gaye de Charlie Puth. Nous nous sommes très bien entendus

nous voulons partager auprès

artistiquement et humainement. Ainsi, nous avons décidé de travailler

des jeunes et des moins

ensemble.

jeunes qui nous écoutent.

Nemo : Tout a démarré après cette émission. Nous nous étions déjà

LFC : C’est exactement ce que

croisés auparavant, mais sans trop échanger. C’est après cette

vous vivez...

performance que nous nous sommes dit qu’il fallait absolument que l’on fasse quelque chose en commun.

Nilusi : Complètement. Cela fait maintenant quelques

LFC : Pouvez-vous nous parler de ce single Stop the rain ? Quel

années que l’on poursuit nos

message avez-vous souhaité partager ?

rêves. Un de mes plus grands rêves était de faire une

Némo : Avec ce single, nous avons voulu exprimer quelque chose

tournée et c’est ce que l’on a

LFC MAGAZINE #7    130


INTERVIEW CHRISTOPHE MANGELLE QUENTIN HAESSIG

PHOTOS ARNAUD MEYER LEEXTRA

Le message de ce titre, c’est qu’il ne faut pas suivre le chemin que l’on nous impose. Il faut sortir de sa zone de confort. Il est important de vivre ses rêves. fait avec les Kids United. Je me mets donc à rêver

plus les Kids United ont été un énorme succès, il

encore plus grand. Dès qu’on commence à réaliser

y a donc de l’attente. Je préfère me dire que je

un rêve, il y a d’autres objectifs qui naissent. C’est

repars de zéro. Et que je dois reprendre mes

très motivant. J’ai quasiment réalisé tous mes rêves

repères vocalement. Tout est nouveau mais c’est

avec les Kids United, que ce soit des voyages, des

motivant !

tournées… Maintenant, j’ai de nouveaux objectifs en solo. Je suis d’ailleurs en train de préparer un

Nemo : Oui, il y a du trac. Mais comme vous le

album.

dîtes, j’ai le sentiment d’être très chanceux.

LFC : Et pour toi Nemo, c’est un parcours différent ?

LFC : La musique, mais également le cinéma pour toi Némo. Nous avons vu hier La promesse

Némo : Oui. J’ai commencé dans The Voice Kid qui a

de l’aube au cinéma où tu apparais environ vingt-

été une très belle expérience. Je ne regrette

cinq minutes du film. Tu interprètes Romain Gary

absolument rien. J’ai acquis un maximum

adolescent. Et cette année, un nouveau film

d’expérience. Cela m’a ouvert de nombreuses portes

prévu en salle où tu seras aux cotés de Vincent

et aujourd’hui je suis heureux de faire ce que j’aime.

Cassel. Heureux ?

Je travaille également sur un album solo qui verra le jour au Printemps 2018. Il sera entièrement en

Némo : Je ne peux pas me plaindre. Je vis

français, excepté la chanson Stop the rain avec

vraiment un rêve. J’ai trouvé le bon équilibre

Nilusi. C’est un album qui me ressemble beaucoup

entre le cinéma et la musique. Je me sens

et qui parlera de ma vie en tant qu’adolescent. J’ai

vraiment épanoui dans ces deux arts.

hâte de le partager pour montrer qui je suis

actuellement.

LFC : Et toi Nilusi, aimerais-tu vivre la même expérience dans le cinéma que celle de Nemo ?

LFC : Vous êtes tous les deux sur le point de sortir un album solo mais vous avez acquis déjà pas mal

Nilusi : Je rêve de faire du cinéma. J’y pense

d’expérience. Comment vous sentez-vous ? Avez-

depuis déjà quelques années. En ce moment, je

vous le trac ? Vous sentez-vous chanceux ?

suis en train de passer des castings. C’est surtout pour m’entraîner. Je trouve très

Nilusi : C’est vrai qu’il y a un côté stressant. De

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intéressant d’être dans la peau d’un personnage,


INTERVIEW CHRISTOPHE MANGELLE QUENTIN HAESSIG

PHOTOS ARNAUD MEYER LEEXTRA

Il est important de faire ce que l’on aime dans la vie. Il faut prendre des risques. de l’interpréter, de l’incarner.

Nilusi : Mes parents sont à l’origine de ce que je vis

LFC : Tout à l’heure, vous nous parliez de votre

aujourd’hui dans la musique. Les

chanson Stop the rain où vous évoquiez la

castings ont été un obstacle à

nécessité de poursuivre ses rêves. Selon vous,

surmonter, car j’en ai passé

les jeunes rêvent-ils suffisamment ?

beaucoup. C’est grâce à la persévérance que l’on arrive à

Némo : Je trouve que les jeunes d’aujourd’hui

ses fins.

sont parfois en manque de motivation. Ils baissent les bras assez facilement. Beaucoup

LFC : Vous avez l’air très

de gens pensent qu’aujourd’hui, être artiste,

heureux tous les deux…

c’est être marginal ou être un saltimbanque. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, à force de

Nilusi : C’est vrai. Comment ne

persévérance, tout devient possible.

pas l’être ? J’espère que cette

chanson va plaire aux gens et que notre message va passer

LFC : Avez-vous été encouragé par vos

auprès de notre public.

proches lorsque vous avez décidé de devenir artiste ?

Némo : Il est important de faire

ce que l’on aime dans la vie. Il

Némo : Que ce soit le cinéma ou la musique,

faut prendre des risques.

mes parents m’ont toujours soutenu. Le seul frein qu’ils ont exprimé, c’est pour The Voice Kids. Quand ils ont su que l’émission allait passer sur TF1 et que c’était une grosse production, ils étaient inquiets, car ce n’est pas du tout leur milieu. J’ai quand même décidé de passer le casting. Plus tard, ils m’ont dit que j’avais eu raison d’aller jusqu’au bout. Ils ont été rassurés quand ils ont vu que j’y allais seulement pour gagner en expérience.

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Lou Lou cartonne avec plus de 50 000 exemplaires vendus de son disque. Elle interprète avec Lenni-Kim "Miraculous" (25 millions de vues pour le clip) et également le générique de la série TV de TF1 "Demain nous appartient" dans laquelle elle joue. Elle propose aujourd'hui un nouveau single "À mon âge". Lou vous donne rendez-vous aussi le 25 mars à l'Olympia aux côtés d'Evan et Marco. Rencontre dans les locaux de TF1 avec la jeune artiste pétillante.

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LFC MAGAZINE #7    136

LFC : Bonjour Lou, on parle beaucoup de vous en ce moment, car votre album s’est déjà

LFC : Pouvez-vous nous

vendu à 50 000 exemplaires. Pensiez-vous recevoir un tel accueil si enthousiaste de la

raconter vos débuts ?

part du public ?

L : Ma maman me

Lou : Non pas du tout. Surtout en trois mois, c’est énorme. Je remercie du fond du cœur

chantait des chansons

les fans. Sans eux, je ne serais pas ici. C’est grâce à eux que je suis disque d’or et que

lorsque j’étais petite et

j’arrive à réaliser mes projets musicaux.

cela m’a beaucoup

influencé. La première

LFC : Avec l’annonce d’une tournée notamment.

chanson que j’ai chantée

était Ma philosophie

L : Nous allons faire une grande tournée qui débutera le 24 mars à Liège où je serai seul

d’Amel Bent. Le soir, nous

sur scène et le 25 mars à Paris à l’Olympia avec Evan et Marco. Ce sera une scène

faisions de petits

partagée. J’ai vraiment hâte d’y être.

spectacles avec ma sœur

Pour en savoir plus sur les dates des concerts, lire p.139.


INTERVIEW CHRISTOPHE MANGELLE QUENTIN HAESSIG

PHOTOS CAROLE MATHIEU CASTELLI MAKAM FILMS

Je n’aurais jamais imaginé que tout cela se passe de cette façon. Je suis très heureuse du chemin parcouru jusqu’ici. où nous chantions et dansions. Puis un soir, ma

L : Très nerveuse. Le soir des auditions à

mère a eu un déclic. J’étais en train de chanter la

l’aveugle, un silence de plomb régnait sur le

chanson Someone like you d’Adèle et elle m’a

plateau. Je n’entendais que le bruit de mes pas.

conseillé de prendre des cours de chant. J’avais

Personne ne disait rien. Lorsque la musique a

huit ans. J’ai commencé à participer à des petits

démarré, je me suis lancée. Je me souviens que

concours. Je publiais mes vidéos sur une chaîne

c’était la chanson Carmen de Stromae. Même

YouTube, et un jour, une personne de The Voice

quand les coachs se sont retournés, je n’ai pas

Kids m’a contacté. Elle nous a proposé de

réagi tout de suite. Ce n’est qu’à la fin de ma

participer à la deuxième saison de l’émission.

performance que j’ai réalisée ce qui se passait.

J’étais terrifiée, car la première saison n’avait pas

encore été diffusée. J’ai donc renoncé et j’ai

LFC : Vous nous racontez votre aventure vue de

attendu la troisième saison pour me lancer.

l’intérieur, mais il y a eu un énorme écho ensuite avec sa diffusion à la télévision. L’émission The

LFC: Regardiez-vous l’émission The Voice ?

Voice Kids a-t-elle changé votre vie ?

L : Oui. J’ai regardé toutes les saisons et je

L : Je n’ai pas changé, c’est certain, mais je crois

continue de suivre cela de très près aujourd’hui.

que c’est grâce à cela que tout a démarré. Je n’aurais jamais imaginé que tout cela se passe de

LFC : Que retenez-vous de l’aventure The Voice

cette façon. Je suis très heureuse du chemin

Kids ?

parcouru jusqu’ici.

L : C’était énorme. J’ai fait de superbes

LFC : Pouvez-vous nous parler de votre duo avec

rencontres notamment avec les coachs. J’ai vécu

Lenni-Kim ?

une magnifique aventure avec les candidats.

Nous sommes d’ailleurs tous restés en contact.

L : Avec Lenni-Kim, nous nous sommes

J’ai également découvert l’envers du décor de la

rencontrés sur le tournage du clip où nous avons

télévision. C’est un lieu qui me plaît beaucoup.

passé toute la journée ensemble. Je n’avais

Bref, je n’en garde que de bons souvenirs.

jamais eu l’occasion de découvrir Paris, car à chaque fois que je viens, c’est pour rencontrer les

LFC : Dans quel état d’esprit étiez-vous le soir de

journalistes. Nous avons passé une agréable

votre première performance ?

journée. Lenni-Kim est une belle personne.

137    LFC MAGAZINE #7


L’amitié, l’amour ou les doutes sont des thèmes que nous avons en commun lorsque nous sommes adolescents. LFC : Votre nouveau single À mon âge est disponible partout et il est notamment diffusé sur YouTube. Pour quelles raisons les réseaux sociaux sont-ils si importants pour vous aujourd’hui ? L : Tous les médias sociaux servent à communiquer sur mon actualité et à diffuser mes clips. C’est important pour moi de partager ces informations avec les fans et de communiquer avec eux. Je reçois beaucoup de messages de soutien. Je suis toujours surprise que tous ces gens prennent autant de temps pour moi. Cela me touche beaucoup.   LFC : Quel message avez-vous souhaité partager avec ce morceau ?   L : Je voulais que cette chanson touche les personnes de mon âge. L’amitié, l’amour ou les doutes sont des thèmes que nous avons en commun lorsque nous sommes adolescents. C’est un instant musical mélancolique, mais avec un texte très profond. 

LFC : Vous jouez également dans la série Demain nous appartient. Que préférez-vous entre jouer et chanter ? L : C’est difficile de choisir. Ce sont deux choses qui procurent des émotions différentes. Je pense qu’elles sont complémentaires. Si je pouvais, je ferais les deux. J’adorerai jouer dans un film plus tard. LFC : Le 25 mars, vous êtes sur scène à l’Olympia, un lieu mythique avec Evan et Marco. Vos impressions ?   L : Je n’arrive pas à m’en rendre compte. Je pense que je réaliserais vraiment le jour J quand je serai sur scène.   LFC : Rêvez-vous d’un duo avec un artiste ? Qui ?   L : Oui, bien sûr. J’adorerais faire un duo avec The Weeknd, Sia ou Ariana Grande. Et en chanteur francophone, j’aimerais faire un duo avec Stromae, Vianney ou Angèle.


Schérazade

Sublime artiste qui a eu l'honneur de travailler avec Stromae. Nous sommes très heureux de partager avec vous cet entretien qui a eu lieu dans les locaux de Wagram. Schérazade nous parle de son Ep, de ses clips, de sa démarche artistique et de ses projets. Entretien avec une artiste qui ira loin. Très loin.

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INTERVIEW CHRISTOPHE MANGELLE QUENTIN HAESSIG

PHOTOS ÉLISA BAUDOIN

J’ai été beaucoup influencé par le film de John Waters. J’ai découvert l’univers des années soixante-dix quand j’étais plus jeune et cela m’a vraiment marqué. LFC : Bonjour Schérazade, on se rencontre

LFC : On va parler de votre premier titre Pink

aujourd’hui pour parler de votre EP sorti en

Flamingo. C’est en écoutant ce titre que nous

novembre dernier. Trois titres figurent dans ce

avons pensé à cette artiste. Il y a beaucoup de

premier EP, c’est bien cela ?

références dans votre clip. On aime beaucoup !

S : Oui, c’est cela. Nous avons sorti le premier

S : Oui, j’ai été beaucoup influencé par le film de

titre Pink Flamingo en premier. Nous venons tout

John Waters. J’ai découvert l’univers des

juste de terminer le clip de Mémento qui sortira

années soixante-dix quand j’étais plus jeune et

probablement au mois de mars. Et nous

cela m’a vraiment marqué. J’ai trouvé le film

tournerons par la suite le clip du morceau Le

Pink Flamingo très bien, trash, mais poétique. Je

monde.

voulais absolument faire un titre où je ne me fixais pas de limites.

LFC : En plus de cet EP, il y a eu une reprise d’Ann Sorel. Comment est née l’envie de reprendre ce

LFC : Vos références datent des années

titre ?

soixante-dix. Aujourd’hui, nous sommes en 2018. Le passé vous inspire-t-il plus ?

S : C’est ma maison de disque qui à l’époque m’a proposé de reprendre un titre en français. J’ai eu

S : Cette époque-là m’a beaucoup inspiré, en

un gros blocage et grâce à cette chanson tout

effet, que ce soit les films hollywoodiens ou

s’est ouvert. J’ai découvert ce titre grâce à un ami

ceux de la Nouvelle Vague. Tout ce qui s’est

et ce qui est intéressant, c’est qu’à l’époque, ce

créé à cette époque était vraiment somptueux.

titre n’avait pas du tout marché. Dès la première

Les sonorités que j’utilise sont actuelles, mais

seconde où j’ai entendu la voix d’Ann Sorel, j’ai su

j’essaye aussi d’être une femme de 2018. J’ai

que c’était ce titre que je voulais reprendre.

essayé d’équilibrer entre les années soixantedix et aujourd’hui. Je veux vivre dans l’air du

LFC : Nous avons tout de suite été fascinés par

temps, même s’il y a beaucoup d’influence de

votre voix très atypique, qui nous a rappelé celle

l’époque dans ma musique.

de Mademoiselle K. LFC : En préparant cette interview, nous avons S : C’est une artiste que j’adore. Merci pour ce

lu que vous aviez collaboré avec Stromae sur le

compliment.

titre Ave Cesaria.

142    LFC MAGAZINE #7


Stromae, c’est quelqu’un avec qui j’aimerais travailler de nouveau à l’avenir. SCHÉRAZADE S : Oui effectivement, je l’ai aidé sur la

S : De nombreux artistes. Je pourrais en

mélodie et on entend ma voix sur les refrains.

citer mille, mais je crois qu’il y en a qui

Il m’a d’ailleurs invité à tourner le clip en

m’ont touché plus que d’autres. La

Belgique. C’était une expérience géniale. Nous

première fois que j’ai écouté Billie Holiday,

nous sommes rencontrés car nous avions le

j’ai été particulièrement touchée surtout

même producteur et j’ai tout de suite

lorsque l’on connaît sa vie.

accroché. C’est un génie. Et en plus de cela, il

Émotionnellement et vocalement, je trouve

est très modeste. Ce qui le rend très

cela très fort. Il y a des influences

attachant.

orientales également, le cinéma égyptien par exemple, que je regardais étant jeune

LFC : Ce genre de rencontre vous donne-t-il

avec ma maman. J’ai ensuite découvert le

envie de continuer le métier ?

rock au collège avec les Doors, The Animals. Ma musique est une sorte de melting-pot,

S : Oui complètement. C’est quelqu’un avec

j’essaye de me créer mon propre univers

qui j’aimerais travailler de nouveau à l’avenir.

avec toutes ces références.

LFC : Quelles sont vos inspirations ? Qu’est-

LFC : Pouvez-vous justement décrire votre

ce qui vous a donné envie de faire ce métier ?

univers à nos lecteurs ?


C’est difficile de définir son projet, mais je dirais que c’est quelque chose de très cinématique. Un film, c’est une histoire, et je trouve qu’une chanson, c’est également une histoire. Il y a des thèmes différents. C’est très pop et très ambivalent. Entre le jour et la nuit. S : C’est difficile de définir son projet, mais

LFC : Vous êtes compositeur, auteur et interprète sur

je dirais que c’est quelque chose de très

ce disque. Collaborez-vous également avec d’autres

cinématique. Un film, c’est une histoire, et

artistes ?

je trouve qu’une chanson, c’est également une histoire. Il y a des thèmes différents.

S : Oui j’ai collaboré récemment avec Thomas Azier,

C’est très pop et très ambivalent. Entre le

Joris Delacroix et Synapson. J’aime sortir de mon

jour et la nuit.

univers de temps en temps. Cela m’ouvre l’esprit.

LFC : À travers vos clips et votre EP,

LFC : Quel est votre avis sur les réseaux sociaux ?

l’auditeur peut noter une démarche artistique aboutie et exigeante. Cela vous

S : Ils jouent un rôle majeur pour les artistes de nos

permet-il d’exprimer des pans de votre

jours. C’est une nouvelle époque et nous devons vivre

personnalité qui ne sont pas forcément

avec. Je me suis un peu forcé à m’y mettre car je suis

évidents à exprimer dans la vie de tous les

quelqu’un de naturellement pudique. Il y a un coté

jours ?

positif. Par exemple j’ai rencontré ma réalisatrice qui a tourné le clip de Pink Flamingo, c’est génial. Le coté

S : Tout à fait. Je m’amuse beaucoup.

négatif, c’est que l’on perd un peu notre réalité. Il y a

C’est une sorte de jeu de rôle. C’est comme

deux aspects. Il faut savoir trouver le bon équilibre.

si à chaque fois, je racontais quelque chose. Je peux tout me permettre, c’est

LFC : On vous laisse le mot de la fin…

l’avantage de l’art. C’est une façon de me livrer. Dans chacun de mes projets, il y a

S : Un grand merci de m’avoir reçu, j’ai passé un

une part de moi.

moment très agréable.

145     LFC MAGAZINE #7


Pauline Croze L ' I N T E R V I E W LFC MAGAZINE #7  •  MARS 2018


Pauline Croze

Pauline Croze publie mi-février un nouveau disque d'une grande qualité musicale avec des textes forts. "Ne rien faire" a été travaillé avec la collaboration précieuse de Ours et celle de Romain Preuss. Des chansons qui vous toucheront au cœur. Rencontre avec Pauline Croze entre une séance de répétition et la pause déjeuner. Entretien. LFC MAGAZINE #7    147


INTERVIEW CHRISTOPHE MANGELLE QUENTIN HAESSIG

PHOTOS JULIE TRANNOY

Oui, j’ai tout écrit. Il m’arrive parfois d’avoir quelques blocages, c’est pour cela que j’aime solliciter des auteurs. Même si ça ne va pas au bout, j’aime le fait d’avoir essayé quelque chose. LFC : Bonjour Pauline Croze, nous nous

PC : Tout a commencé avec un musicien qui

rencontrons pour la sortie de votre album : Ne

s’appelle Quito dont j’ai fait la première partie

rien faire. C’est tout un programme !

pendant des années. Il connaissait bien Anne Claverie qui était manager d’Etienne Daho à

PC : C’était le titre le plus pertinent par rapport

l’époque. Nous lui avons envoyé ma maquette

aux titres que j’avais choisi sur cet album. Au

et elle a réagi tout de suite. Elle a décidé de se

départ, j’hésitais entre Fièvre ou Tu es partout. Ce

tourner vers la production et l’édition, il y a eu

dernier était peut-être un peu trop intime

une vraie connexion. Elle m’a permis de rentrer

et Fièvre un peu trop basique. Lorsque nous

dans le monde officiel de la musique, chose que

étions en studio avec Ours, Romain Preuss et M,

je n’avais pas forcément faite avec Quito où

c’est Matthieu Chedid qui a suggéré que l’album

j’étais dans un milieu plus underground. Le

s’appelle ainsi. Je trouve que cela sonne plutôt

milieu de la musique est passionnant, c’est un

bien.

combat de tous les jours pour pouvoir vivre de sa passion.

LFC : Sur la pochette du single, vous apparaissez de manière floue. Pourquoi avoir

LFC : Vous écrivez habituellement vos

fait ce choix esthétique ?

chansons. Est-ce le cas aussi sur cet album ?

PC : Nous voulions induire une notion de

PC : Oui, j’ai tout écrit. Il m’arrive parfois d’avoir

mouvement. De plus, c’est une sorte de pied de

quelques blocages, c’est pour cela que j’aime

nez au fait de ne rien faire. Dans mon album, le

solliciter des auteurs. Même si ça ne va pas au

thème des relations est très présent. Que ce soit

bout, j’aime le fait d’avoir essayé quelque

les relations entre les gens, les relations

chose. Finalement, j’ai persévéré et j’ai enfin

amoureuses, la relation à soi. Beaucoup de

réussi.

mouvements nous traversent même si parfois on souhaiterait rester stable.

LFC : Vous proposez dix titres dans ce nouvel album…

LFC : Comme c’est la première fois que nous nous rencontrons, nous aimerions en savoir plus

PC : Je pense que c’est le dosage parfait. J’ai

sur vos débuts dans la musique.

essayé de me positionner en tant qu’auditeur

148    LFC MAGAZINE #7


Le fait de me dire que ma maman existe quelque part, c’est comme une berceuse qu’on se fait à soi-même. PAULINE CROZE lambda et je trouve qu’il y avait un bon

LFC : Dans cet album, vous abordez des thèmes très

équilibre, le timing est bon et c’est surtout

personnels notamment le deuil de votre maman.

digeste. Dix morceaux, c’était le nombre

Pourquoi avez-vous souhaité en parler ?

parfait. PC : Simplement pour essayer de transformer cette peine LFC : Nous avons écouté votre album

en quelque chose d’apaisant. Et peut-être aussi pour me

plusieurs fois. La première écoute que nous

rassurer. Le fait de me dire qu’elle existe quelque part,

avons eue était une écoute non attentive. Et

c’est comme une berceuse qu’on se fait à soi-même. Ce

même avec cette écoute, vous réussissez à

n’est pas une chanson qui m’a permis de faire mon deuil.

nous emporter dans une atmosphère vraiment

Seulement, j’avais besoin de l’écrire. Je voulais que ce

agréable. Qu’en pensez-vous ?

soit quelque chose de lumineux, que ce soit à l’image de ce qu’elle m’avait laissé. C’est une sorte d’hommage où je

PC : C’est appréciable, merci. Si l’on sent que

lui montre que je m’en sors.

même avec une écoute assez lointaine il y a une cohérence, une fluidité, c’est plutôt bon

LFC : Tu es partie, tu es partout est un morceau universel.

signe. J’aime beaucoup cette sensation et je

Êtes-vous d’accord ?

crois que cela donne envie de se concentrer et de l’écouter un peu plus attentivement.

PC : J’ai besoin de ressentir les choses pour les


Sur scène, je serai accompagnée d’un bassiste et d’un batteur. exprimer. J’ai besoin que cela passe par moi, par mon corps, par mon esprit. J’avais déjà essayé d’écrire des choses où je prenais un point, une situation ou un personnage extérieur, mais ce n’était pas probant. Je n’arrivais pas à trouver l’émotion. Je ne savais pas comment faire. Maintenant, j’essaye de me baser vraiment sur ce que je ressens, pour ensuite le partager avec les autres. LFC : D’autres chansons sont dans cet album, d’autres couleurs… Pouvez-vous nous les présenter ? PC : Fièvre est un titre plutôt pop/reggae, c’est une sorte de chaloupe qui s’est transformée et qui est devenue un morceau très coloré. Tu m’ballades ou L’élan sont des titres plus pop/rock. Tellement bien est une ballade douce à la guitare, très évanescente. Bref, il y a des climats différents avec une cohérence entre tous. LFC : Comment s’est passée votre rencontre avec Ours et vos autres collaborateurs ? PC : Tout est parti d’un concert que j’ai vu en 2013. J’aimais beaucoup sa façon de vivre 

151     LFC MAGAZINE #7

les morceaux, son énergie, le côté black music. Tout cela me plaisait beaucoup. Je lui ai demandé s’il voulait bien réaliser mon album. Il a accepté, à la condition de ne pas le faire seul. Il a donc demandé de l’aide à Romain Preuss que j’avais rencontré dix ans auparavant. On a démarré le travail à trois et ensuite Marlon B est arrivé lors de l’étape finale pour peaufiner le tout, pour traduire des sons en les modernisant. L’enregistrement de cet album a vraiment été agréable. Nous nous sommes beaucoup amusés. Je trouve que nous avions une superbe équipe même si c’était parfois compliqué au niveau des agendas (rires). LFC : On imagine qu’il y aura de la scène par la suite, avez-vous hâte ? PC : Oui beaucoup. Je suis actuellement en studio avec mes musiciens où nous essayons d’adapter les chansons pour la scène. Nous serons trois sur scène. Il faudra donc renoncer de temps en temps à certaines sonorités. Mais ce sera compensé par le fait que les morceaux sont joués en live. Ce qui était important pour cet album, ce sont les cœurs. Il me fallait des musiciens qui chantent. Sur scène, je serai accompagnée d’un bassiste et d’un batteur. LFC : On entend assez souvent que la musique urbaine est plus écoutée que la variété française. Pouvez-vous nous donner votre avis sur la question ? PC : Je crois que la musique urbaine se vend plus car c’est un mouvement qui sait plus se servir d’internet et des réseaux sociaux. Ce sont des outils avec lesquels grandissent les jeunes donc forcément les artistes hiphop arrivent à les cibler tout de suite. Il y a plus la notion de défi dans le hip-hop. C’est une musique qui parle aux jeunes. Ce sont également des artistes très productifs et créatifs. C’est pour cela qu’ils sortent plus de projets que les artistes de variétés.


LFC MAGAZINE #7  •  MARS 2018

Laurent Lamarca L ' I N T E R V I E W


INTERVIEW CHRISTOPHE MANGELLE QUENTIN HAESSIG

PHOTOS © FRANCK BELONCLE LEEXTRA

Laurent Lamarca nous a donné rendez-vous à Paris, Le Pigalle pour une séance de photos et un entretien dans lequel on évoque son nouvel album. Rencontre. LFC : Bonjour Laurent Lamarca, on se rencontre

LFC : La structure de cet album est très bien pensée.

pour la première fois pour parler de votre album Comme un aimant qui sera dans les bacs le 23 mars

LL : J’ai grandi en écoutant des albums des années

2018. Le bébé est prêt ?

soixante et soixante-dix avec mon père. Nous

écoutions beaucoup les Pink Floyd, les Rolling Stones

LL : Oui, cela fait un petit moment qu’il est prêt. Il n’a

et les Beatles. Je ne pense pas que le public ait

plus qu’à sortir du ventre de sa maman. Rires.

absolument besoin de concepts, mais pour l’artiste, c’est très motivant pour la création. Cela fait sortir des

LFC : Combien de temps avez-vous consacré à ce

choses de l’imaginaire et j’aime beaucoup cela.

disque ?

LFC : Vous proposez sur ce disque une chanson très

LL : Cela fait un moment que j’ai l’idée et le concept

touchante sur la perte de votre oncle.

de cet album en tête. Les morceaux sont venus au

compte-gouttes au cours des deux dernières

LL : J’écris des chansons, car j’en ai besoin. Même si je

années.

n’étais pas chanteur, j’en écrirais quand même. C’est

une sorte de psychothérapie. Je voulais aborder un

LFC : Votre concept repose sur les quatre saisons

grand sujet dans cet album. C'était la joie. C’est une

de l’année…

émotion que je trouve parfois négligée. Le décès de

mon oncle, qui était mon deuxième papa, était un

LL : Exactement. L’album s’ouvre avec trois

événement malheureux dont j’avais vraiment envie de

morceaux qui représentent l’été. Ils sont très joyeux

parler. Je crois que c’était également un sujet

au sens juvénile. Ensuite, il y a trois morceaux qui

intéressant pour les gens. D’un point de départ

sont plus automnaux, où la vie est un peu plus dure,

personnel, je touche l’universel.

mais où tout est possible. Les morceaux suivants sont beaucoup plus introspectifs et représentent

LFC : Vous avez finalement transformé cela en un acte

l’hiver. L’album se termine par le printemps avec

créatif et positif…

trois morceaux très joyeux et beaucoup de sagesse. Le tout dernier morceau de cette période est le titre

LL : C’est un peu ma définition de la vie. On prend

Comme un aimant.

quelque chose et on essaye d’en faire du positif.

153    LFC MAGAZINE #7


On prend quelque chose et on essaye d’en faire du positif. J’essaye toujours de voir le bon côté des choses, le bon côté des gens. J’essaye toujours de voir le bon côté des choses, le bon côté des gens. Il faut s’éclater dans ce monde qui est quand même merveilleux. LFC : Vous parliez tout à l’heure d’un côté juvénile pour la période de l’été. Cela vous at-il fait du bien de replonger dans cette période ? LL : Pour dire vrai, je ne l’ai jamais vraiment quitté. Je suis quelqu’un de naïf. J’ai d’ailleurs développé des complexes à un moment donné. Mais en définitif, je trouve que c’est très bien de l’être. On peut très bien avancer dans la vie avec sagesse tout en étant naïf. Je crois que de cette façon, on est plus heureux. LFC : L’album sortira le 23 mars et nous pouvons dès à présent écouter le titre Le vol des cygnes. Pouvez-vous nous en parler ?  LL : C’est une chanson que j’ai écrite il y a un petit moment avec Hélène Pince. L’histoire est assez drôle. Quand j’écris des chansons avec Hélène, j’imprime ce qu’elle m’envoie. Ce sont des longs textes sur lesquels j’entoure, je barre, je rajoute… Un jour, 

154     LFC MAGAZINE #7

Hélène en a eu marre. Elle pensait que je saccageais son travail. Elle m’a envoyé un long mail pour me dire tout cela. Très bien rédigé. J’ai imprimé ce mail. Je l’ai modifié et je lui ai renvoyé. Étrangement, cela a été le début d’une chanson qui est devenue Le vol des cygnes. Bien sûr, nous travaillons toujours ensemble. LFC : Sur votre nouvel album figure un duo avec un des membres du groupe Fréro Delavega. Comment s’est passée la rencontre ? LL : Cela fait un moment que je les connais, car j’ai eu l’honneur de chanter lors la première partie de leur concert. Je chantais la chanson Le pouvoir des gens et ils en étaient très fans. Cette chanson s’adresse à un nouveau-né. Récemment, Jérémy a eu un enfant. Je me suis dit que cela pouvait être sympa de la partager avec lui. LFC : Adressez-vous cet album a un public particulier ? LL : Je l’adresse à tout le monde. C’est vraiment l’idée de la variété. Je propose quelque chose de simple. Je n’aime pas l’idée des codes. Il faut que cet album soit digéré par tous. LFC : Pour présenter ce disque, c’est le journaliste Didier Varrod qui a écrit la biographie de deux pages proposées aux journalistes… LL : C’est le premier journaliste que j’ai rencontré, le premier qui a cru en moi. C’est quelqu’un qui a compris tout de suite ce que je voulais faire. Il comprenait peut-être même mieux que moi là où je voulais en venir. Il a un côté papa, Didier Varrod. C’est quelqu’un de très ouvert que j’estime beaucoup.


LFC MAGAZINE #7  •  MARS 2018

L ' I N T E R V I E W


L’album Comme un aimant, c’est vraiment ce que je pense. C’est la musique que j’aime. LAURENT LAMARCA

LL : Oui, chez Columbia. C’est un album que j’ai coarrangé avec un ami d’enfance. Il regroupe toutes mes influences. Ensuite, j’ai sorti un EP où je me suis vraiment inspiré de la musique qu’aimait mon père. L’album Comme un aimant, c’est vraiment ce que je pense. C’est la musique que j’aime. LFC : Pouvez-vous nous parler de la tournée qui va bientôt avoir lieu ? LL : Absolument. Je serai au Café de la danse en avril prochain. LFC : Vous avez eu d’autres expériences musicales avant ce disque. Pouvez-vous nous en parler ? LL : J’ai grandi dans la musique, car mes parents sont musiciens. Ils ont touché un peu à tous les instruments. J’ai fondé mon

C’est une tournée assez spéciale qui va avoir lieu ensuite, il y aura juste ma guitare et moi. Ce sera des salles assez petites, quatrevingts places environ. J’avais vraiment envie de retrouver l’ambiance de mon salon. J’ai décidé de raconter pourquoi et comment j’écris toutes mes chansons. Les gens viendront tirer des chansons au hasard. Il y aura une caméra, le public sera parfois à la place de l’artiste. Bref, ce sera très participatif. Un chanteur doit amener une énergie, porter les gens ailleurs, c’est pour cela que j’adore la scène.

premier groupe à douze ans avec mes cousines. J’ai fait quelques projets plus électro puis punk. (Rires) Tout cela s’est passé à Lyon, et ensuite, je suis monté à Paris où j’ai décidé d’être musicien et auteur pour les autres. Puis, j’ai attrapé le virus du chanteur. On m’a beaucoup poussé à le faire en m’encourageant et je me suis lancé. LFC : Il y a eu également un premier album qui est sorti en 2013 ?

156     LFC MAGAZINE #7


Sofi Tukker

Sofi Tukker, c'est le hit Best Friend pour la dernière campagne Apple et l'iPhone X. Le duo new-yorkais s'est fait remarqué au Tonight Show de Jimmy Fallon sur NBC. Dans le cadre de leur tournée européenne, de passage à Paris à la maroquinerie, ils ont fait une pause avec nous pour un entretien exclusif. Rencontre.

LFC MAGAZINE #7    157


La seule différence entre les animaux et les humains, c’est que les humains ont la faculté d’analyser les choses SOFI TUKKER LFC : Bonjour Sophie et Tukker, c’est un vrai

LFC : Nous sommes très heureux de vous

plaisir de vous rencontrer pendant votre

rencontrer. Nous vous suivons depuis votre

tournée européenne qui vous a notamment

EP Soft Animals qui est sorti en 2016. D’où

fait passer à La Maroquinerie de Paris début

vous vient cette passion pour les animaux ?

février 2018. Comment allez-vous ?

Vous avez joué la carte de l’esthétisme sur ce disque. Est-ce une manière de vous identifier

Sophie : Nous sommes très contents d’être

?

ici. Paris a une signification particulière pour nous. Nous sommes venus il y a quelques

S : Je pense qu’il y a une signification

mois pour des meetings professionnels et

littéraire et une signification métaphorique.

nous sommes également venus l’année

La métaphore c’est que nous sommes tous

dernière pour un show, qui reste l’un de nos

des animaux, y compris nous, surtout lorsque

favoris. C’est toujours un plaisir de revenir ici.

nous sommes plongés dans nos projets musicaux (rires). La seule différence entre les

Tukker : Nous attendons avec impatience le

animaux et les humains, c’est que les

show à la Maroquinerie et nous espérons que

humains ont la faculté d’analyser les choses.

nos fans français aussi.


INTERVIEW QUENTIN HAESSIG

PHOTOS LUIS MORA SHERVIN LAINEZ ULTRA MUSIC

C’est vrai que notre vie a changé et nous en sommes très heureux. Tucker : L’image de l’animal est quelque chose qui

représentés le mieux possible pour partager

nous ressemble plutôt bien. Nous nous sommes

notre passion.

beaucoup amusés sur cet EP car chaque chanson correspond à un animal. Il y avait une sorte d’état

LFC : Qui fait quoi au sein du groupe ?

d’esprit dans chaque titre qui correspond au thème des animaux. Chaque animal représente une

S : Nous aimons l’esprit de collaboration.

humeur différente, une vibe différente qui nous

Généralement, nous travaillons tous les deux ou

ressemble. Les animaux sont une manière vraiment

à plusieurs dans une même pièce. Tukker

fun d’exprimer les couleurs, les sons…

travaille parfois davantage sur la partie instrumentale et moi plus sur les paroles. Nous

LFC : Lorsqu’on voit votre look, vos pochettes, on a

nous consultons sur chaque choix artistique.

l’impression que vous entretenez un rapport avec l’art. L’art vous influence-t-il ?

T : Nous essayons de communiquer au maximum dans tout ce que nous faisons. Et

T : Je crois que nous sommes surtout influencés

même si nous ne faisons pas tout seul, par

par tout ce qui nous entoure. Notre entourage,

exemple pour les artworks, il est important pour

l’architecture, la nature, les animaux, la façon dont

nous d’avoir une visibilité dessus, de donner

nous nous habillons. C’est une sorte de cercle

notre avis. Nous donnons les idées et nous les

créatif qui ne s’arrête jamais.

partageons.

LFC : Votre démarche esthétique permet de vous

LFC : L’EP Soft Animals est sorti en 2016. Nous

distinguer et d’être plus facilement identifiée dans

sommes en 2018 et votre vie a un peu changé

cette jungle musicale…

depuis quelques mois grâce à votre collaboration avec Apple. Parlez-nous de ce changement.

S : Oui, c’était très important. Tous les choix que nous faisons en tant que groupe, nous le faisons

T : Nous sommes plus écoutés qu’avant, c’est

avec beaucoup de sérieux. C’est pour cela que nous

certain. Les gens connaissent nos chansons. Ils

étions en train d’envoyer des mails avant de

s’intéressent plus à nous et à notre musique.

commencer l’interview. La musique est un moyen

C’est vrai que notre vie a changé et nous en

d’expression très fort, et nous nous devons d’être

sommes très heureux.

159    LFC MAGAZINE #7


Nous avons découvert que notre musique avait été utilisée quand nous avons vu les premières publicités. S : En revanche, je ne dirais pas forcément

besoin de le décrire. Est-ce que cela correspond à votre

que cette collaboration a fait venir plus de

relation artistique ?

gens à nos concerts, car nous sommes en tournée tout le temps. Cela nous a juste

T : C’est une bonne question. Cela signifie beaucoup. D’une

amené un autre public et nous a permis de

certaine façon oui, c’est vrai. Nous n’avons pas écrit cette

nous faire connaître. Toute cette aventure a

phrase en pensant à cela, mais nous devrions peut-être le dire

vraiment été très cool.

lors des interviews (rires). Au fur et à mesure de notre travail, de nos différents concerts, des différents projets que nous

LFC : Comment s’est passée la rencontre

avons faits, c’est un peu ce qui s’est passé.

avec Apple ? S : Cette chanson parle de mon meilleur ami que j’avais au S : C’est eux qui nous ont découvert avec la

collège. Nous avions un langage bien commun. C’est un peu

chanson Drinkee qui faisait partie de l’EP

l’origine de la chanson.

Soft animals. Ensuite, elle est devenue la musique de la publicité pour l’Apple Watch

LFC : Nous avons regardé votre performance au Tonight Show

en 2016. Nous avons gardé contact avec le

de Jimmy Fallon. Cela a dû être un moment spécial pour vous

directeur musical d’Apple. Nous lui avons

étant New-Yorkais.

envoyé de nombreuses chansons que nous avions faites afin qu’il voit si d’autres

T : Oui, c’était un moment particulier. Nous étions très

morceaux pouvaient lui plaire. Ils sont

nerveux. C’est la première fois que nous faisions une

revenus vers nous en nous disant qu’il

performance comme celle-ci à la télévision.

voulait que l’on construise une relation dans la durée. Tout est assez secret avec Apple.

S : Le fait d’être aux côtés de Jimmy Fallon ou même de The

Nous ne savions pas qu’il y avait un

Roots, mon groupe préféré, c’était une expérience magique.

nouveau téléphone qui allait sortir. Nous avons découvert que notre musique avait

LFC : Nous attendons avec impatience votre album. Qu’en est-

été utilisée quand nous avons vu les

il ?

premières publicités. S : On ne peut pas trop en parler pour le moment, mais nous LFC : La chanson Best friends tourne à peu

allons l’annoncer très prochainement. Je comprends que le

près partout dans le monde aujourd’hui et il

public soit impatient. Nous vous promettons qu’il va y avoir

y a une phrase dans la chanson qui dit : On

bien plus qu’un album. Nous aimerions tout proposer en

se crée notre propre langage, on n'a pas

même temps, mais nous ne pouvons pas… Soyez patients !

161    LFC MAGAZINE #7


DANS LE PROCHAIN NUMÉRO

À NE PAS MANQUER

OK CORAL / SÉBASTIEN MEIER / ROMANE SERDA NICOLAS REY / JANINE BOISSARD / POMME  ET DES SURPRISES...

AVRIL 2018 | #8 | BIENTÔT


Spectacle MARS 2018  •  LFC #7

LES

5

PIÈCES

DU

MOIS

À

VOIR


Diva sur divan

PAR NATHALIE GENDREAU // PRESTAPLUME PHOTOS : NATHALIE GENDREAU Assez ! Céline Bognini en a eu assez ! Elle ne voulait

En pleine séance de musicothérapie, la patiente

plus se contenter d’être la femme de, la fille de ou

raconte son mal-être, tiraillée entre son envie de

même la mère de. Avant de gagner le titre vénérable de

monter sur les planches et sa vie de femme au foyer

grand-mère de, elle se devait de réagir ! Le spectacle

aux petits soins pour son mari qui ne se préoccupe

qu’elle écrira, Diva sur Divan, sera sa voie du bonheur

que de son propre talent. Elle s’apostrophe de

retrouvé et l’Aktéon le théâtre de sa rébellion. Là, sous

“chianteuse” à force de se débattre dans une vie

les yeux ébahis d’un public tour à tour ému et heureux,

dépouillée de ce qui la fait vibrer. Elle confie que son

se rejoue une séance de musicothérapie aussi originale

vide affectif est aussi abyssal que le trou de la

que bouleversante au cours de laquelle la diva en

sécurité sociale. C’est dire ! Au fil de ses prises de

devenir s’étend sur le divan pour livrer ses névroses,

conscience, la soliste en mal de reconnaissance se

ses aspirations enfouies, ses besoins niés. Le psy

donnera tous les moyens de s’affranchir de la

pianiste, interprété par Patrick Laviosa, va guider les

célébrité de sa moitié dans le but de se confronter au

réflexions de sa patiente sur ses envies en l’incitant à

public et le conquérir. N’est-ce pas le prix pour gagner

chanter de grands airs, de Mozart à Satie, de Michel

sa propre estime ? Alors, emportée par un air de

Legrand à Barbara. Peu à peu, sur le tempo d’une

Mozart, “Voy que sapete” (Les Noces de Figaro), la

comédie lyrique, le public assiste à la transfiguration

chianteuse ose projeter sa voix comme on se jette à

musicale d’une diva intimidée par son art qui trouve sa

l’eau, dans un sursaut héroïque, avec l’espoir arrimé

clé du bonheur et nous la chante, toute à sa joie de

au fond de la gorge qu’une force insoupçonnée va la

renaître de ses rêves intimidés.

révéler à elle-même. Chaque confidence sur le divan

LFC MAGAZINE #7    164


sera ponctuée d’un air qui l’aidera à avancer dans

bonheur (Rodgers). Sa voix à la fois cristalline et

sa thérapie. En prenant l’assurance d’une diva

suave est l’instrument de ses émotions qu’elle

révélée, elle entraînera même dans son sillage les

libère avec l’intensité d’une première fois. En

épanchements filiaux de son musicothérapeute

piochant à 99,99 % dans sa vie personnelle, elle ne

pianiste.

pouvait que restituer justesse et authenticité. Mais elle ne se contente pas de chanter avec une gaîté

Diva sur Divan est une bouffée d’airs purs qui infuse

propre à contaminer tout cœur chagrin, elle joue la

le plaisir. On le doit aux blessures intimes de Céline

gradation d’une renaissance que la dextérité du

Bognini qu’elle transcende sur scène à force de

pianiste comédien Patrick Laviosa magnifie. Les

talent, d’humilité et de courage. L’artiste lyrique, ici

deux artistes forment un duo harmonieux sur

attendrissante, là hilarante, fait tourbillonner les

scène avec ce spectacle sincère et très distrayant.

notes, évoquant la sensualité de La Diva de l’Empire

Si pour Céline Bognini le chant lyrique est une

(Satie), l’émotion d’Une Petite cantate (Barbara),

seconde naissance, pour le public, il offre l’éternité

l’énergie rafraîchissante de La mélodie du

d’un instant magique.

Diva sur Divan est une bouffée d’airs purs qui infuse le plaisir. Distribution Avec : Céline Bognini et Patrick Laviosa. Créateurs Auteur et interprète : Céline Bognini

A

Mise en scène : Jean-Philippe Bêche

p

Piano : Patrick Laviosa Infos pratiques Le mercredi et le jeudi à 20 heures, jusqu’au 22 mars 2018. Relâche 7 mars. À l’Aktéon Théâtre, 11 rue Général Blaise, Paris 75011. Durée : 1h10. LFC MAGAZINE #7    165


MARS 2018  •  LFC #7

Moi, papa ? LES 5 PIÈCES DU MOIS À VOIR


Moi, papa ?

PAR NATHALIE GENDREAU // PRESTAPLUME PHOTOS : NATHALIE GENDREAU

S’il n’y a pas d’école pour apprendre à être papa,

volcanique au grand cœur fait de ce show

le one-man-show d’Arthur Jugnot est un bel

une réussite que magnifie l’ingéniosité de la

avant-goût humoristique sur cette étape de la vie

mise en scène de Sébastien Azzopardi et de

de couple conjuguée à trois. « Moi, papa ? », au

la scénographie de Juliette Azzopardi.

théâtre du Splendid, raconte la transformation d’un jeune adulte libre et bien dans ses baskets

Devenir papa est un voyage au bout de

d’ado boboïfié en un père responsable et accro à

l’extrême, comme l’artiste le qualifie. C’est

son fils. Mais combien d’épreuves et d’actes

surtout un voyage autour de soi-même, à

d’amour faut-il pour y parvenir ? Arthur Jugnot

sonder ses capacités d’amour et ses

porte l’enseigne du vécu, tous feux de détresse

résistances, pour mieux accueillir un être

allumés, derrière chaque trait d’humour et

aussi inoffensif que destructeur. Mais c’est

mimique, qui n’est pas sans rappeler l’inspiration

une destruction d’un passé révolu pour

du père. À la fin du spectacle, il remercie son fils

tricoter un présent au coin du feu, à chaque

de quatre ans et demi qui lui a permis d’être un

jour suffisant sa peine. Quand sa femme

père et un artiste comblé. Pour son premier seul-

évoque l’idée de devenir parent, Arthur

en-scène, Arthur Jugnot est vraiment à l’aise. Il

panique, regimbe, contre-argumente.

rayonne, éructe et s’attendrit avec autant

L’artiste revisite les relations amoureuses

d’intensité et de charme. Sa personnalité

au seuil de franchir le pas fatidique,

LFC MAGAZINE #7    167


brocardant les manipulations des femmes et les

Moi, papa ? interroge cette belle aventure de

lâchetés des hommes. Pourtant, la nouvelle

devenir parent avec tellement de justesse

génération de père est plus impliquée. La parité

qu’elle raisonne en chacun de nous.

est le mot d’ordre dans le couple pour fonder une

D’emblée, Arthur Jugnot instaure une

famille. Si la théorie fait consensus, la pratique

complicité avec le public par l’universalité

est moins évidente. Arthur Jugnot nous le

du sujet qui parle autant aux hommes

démontre.

qu’aux femmes. Souvent, les femmes artistes ont transcendé, par la création, ce

Comment se préparer à l’arrivée d’un enfant ? Les

passage délicat de l’idée d’avoir un enfant

futurs parents hésitent en tout, chaque décision

jusqu’à son arrivée dans la famille. Une

semble une nouvelle montagne à gravir. Comment

nouvelle génération d’hommes s’y essaye,

gérer les pressions familiales et les lubies

transformant leur ignorance ou

gustatives de sa dulcinée ? Quel prénom choisir ?

méconnaissance en bonne volonté qui

Quelle poussette acheter ? Quel obstétricien

suscite admiration et tendresse. Le propos

préférer ? Accouchement péridural ou naturel ?

détonant de vérité et le jeu des émotions

Comment accompagner les souffrances de la

servi avec énergie participent de la réussite

parturiente sans se prendre un revers ? Comment

du spectacle, qui est renforcée par

change-t-on les couches sans être arrosé ?

l’originalité d’une scénographie d’une

Comment gérer les biberons de nuit et le manque

grande poésie et d’une inventivité magique.

de sommeil ? Peu à peu, le couple s’installe en

Ces effets scéniques font qu’Arthur, bien

jachère charnelle, obnubilé par le bien-être du

que seul en scène, vit et vibre entouré de

bébé. Fatalement, le mari et la femme se

sa femme virtuelle et de ses proches, mais

disputent, se chicanent, se murent dans le

surtout de cet enfant dont il porte encore

silence. La fin du couple s’amorcerait-elle ? Mais

les bénéfiques stigmates de l’amour

de quelle fin parle-t-on au juste ?

paternel.

Avec : Arthur Jugnot. Créateurs Auteur : Bjarni Haukur Thorsson Adaptation : Dominique Deschamps Mise en scène : Sébastien Azzopardi

A

Scénographie : Juliette Azzopardi, avec Pauline Gallot

p

Lumières : Thomas Rouxel Musiques : Romain Trouillet Vidéos : Mathias Delfau Teal productions et Compagnie Sébastien Azzopardi Du mercredi au samedi à 21h et une représentation supplémentaire le samedi à 16h30, jusqu’au 31 mars 2018. Au théâtre du Splendid, 48 rue du Faubourg Saint-Martin, Paris 75010. Durée : 1h20. LFC MAGAZINE #7    168


MARS 2018  •  LFC #7

L'arnaQueuse LES 5 PIÈCES DU MOIS À VOIR


L'arnaQueuse

PAR NATHALIE GENDREAU // PRESTAPLUME PHOTOS : PRESTAPLUME L'humoriste Thom Trondel signe avec

atout serait un sens de l'humour décalé. Bref,

L'arnaqueuse sa troisième comédie, au BO Saint-

un doux dingue marrant mais au revenu

Martin, à Paris. Le sujet de l'arnaque à la

confortable de 8 000 euros mensuels... ce qui

séduction est une corne d'abondance de

ne gâte rien !

situations cocasses. D'emblée la pièce accroche toute l'attention par son écriture inspirée,

Clara et son amie complice Jessica, une

soignée et nerveuse. Les réparties résonnent

comédienne au chômage, ont monté une

joyeusement au cœur entre éclats de plaisir et

arnaque aux cœurs errants dans le but de partir

franche hilarité. Les personnages dessinés avec

en vacances au soleil. Elles ont chacune un

l'outrance nécessaire au ton enlevé sont

rôle bien distinct : Clara ferre le poisson et

cependant ourlés d'un rien de pudeur qui prépare

Jessica le fait mariner tout en le faisant

le lit du rire et de l'émotion. Marina Gauthier,

casquer au maximum. Estimant la

dont on a découvert la palette de jeux dans

malhonnêteté comme une compétence

"Mascarades", est pétillante et touchante dans le

indispensable à leur réussite, elles n'hésitent

rôle de Clara, belle trentenaire séductrice qui

pas à saler l'addition. Alors, lorsque Luc se

gère son agence matrimoniale à la tête du client.

présente, un peu trop gauche, un peu trop

L'auteur Thom Trondel campe un Luc en mal

hésitant, Clara sent la bonne affaire. Elle

d'amour, un cadre respectable aux accents naïfs

propose à ce chef de vente dans les

et aux goûts très originaux, et dont le plus grand

portemanteaux personnalisés, champion de

LFC MAGAZINE #7    170


bilboquet, de le coacher pour séduire son premier rendez-vous. Ce sera Jessica. Mais le trop gentil garçon a des réactions surprenantes, comme entraîner sa partenaire dans un igloo-église pour un enterrement traditionnel esquimau. Soudain, le rapport de force s'inverse, et la victime au grand cœur affirme sa différence qui décontenance la jolie et intéressée Clara. La maîtresse du jeu se laisse alors dépasser par celui qu'elle estimait être un pigeon en or et qui l'initie aux sentiments vrais. Cette comédie romantique de Thom Trondel est d'une drôlerie renversante, avec des moments d'anthologie comme la danse d'un ventre velu ou les contorsions d'un corps enfiévré. La mise en scène audacieuse et dense de

s'enlacent, dansent lascivement puis s'entrechoquent, mais souvent sur des niveaux de compréhension différents, d'où avalanche de quiproquos et de décalage de sentiments. Si le rire impose sa marque avec constance, de temps à autre il se retire à petits

Vanessa Fery est très efficace. Les situations déjantées s'enchaînent avec l'ivresse du rire renouvelé. Les dialogues

pas derrière le cœur ému. Là devant un Luc comprenant la forfaiture de la gérante de l'agence matrimoniale. Ici devant une Clara réalisant son attachement, tardif et inconcevable, pour ce client à l'originalité attendrissante. De rebondissement en rebondissement, de délire en délire, d'aveu en aveu, les comédiens évoluent avec aisance et en nuances dans ce cadre propice à ce cœur à cœur tendre et explosif.

Distribution Avec : Marina Gauthier ou Elsa Pontonnier, Thom Trondel

A

Créateurs

p

Auteur : Thom Trondel Mise en scène : Vanessa Fery Production : Cœur de Scène Le mardi à 20h15 jusqu'au 17 mars 2018. Au Théâtre BO Saint-Martin, 19 Boulevard Saint-Martin, Paris 75003. Durée : 1h05.

LFC MAGAZINE #7    171


MARS 2018  •  LFC #7

Une sombre histoire de girafe LES

5

PIÈCES

DU

MOIS

À

VOIR


PAR NATHALIE GENDREAU // PRESTAPLUME PHOTOS : PRESTAPLUME ET FRED THIBAULT

Prenez deux couples d’amis en vacances d’été et une

parfois ? Il ne faut jamais partir en vacances avec un

maison isolée dans les Cévennes. Le Paradis, ce me

couple avec un enfant quand on est soi-même un

semble. Oui, mais non ! Une sombre histoire de girafe de

jeune couple de six mois qui n’aspire qu’à se

Magali Miniac, au Théâtre des Béliers parisiens, y plante

connaître mieux et profiter pleinement de la plage et

un huis clos étouffant, balançant entre confessionnal et

des coquillages. Forcément, la journée est suspendue

bagne en plein air, où l’amitié de ces deux couples va

aux horaires d’un bébé qui a besoin de couches et de

méchamment se craqueler sous le soleil implacable du

siestes, et qui est le centre de toutes les attentions et

Sud. S’il y avait une piscine encore, pour se rafraîchir

des inquiétudes. Il a une mère omniprésente et au

les névroses ou se délasser de son passé trop bien

bout du rouleau, qui a tout abandonné pour s’occuper

accroché aux basques des aigreurs ! Mais non, pas

de lui, jusqu’à son intérêt pour son mari. Lui, c’est un

d’eau, pas d’ombre, juste des discussions qui tournent

balourd attendrissant, obtus aux états d’âme

au vinaigre et des vacances au fiasco. Et deux couples

féminins, qui n’a pas sa langue maladroite dans sa

qui implosent en plein vol de girafe, sous le regard

poche, ni ses yeux affamés de sexe. Et il y a de quoi,

abasourdi et ravi des spectateurs, devenus en l’espace

la petite amie de son pote — qui est psychologue —

d’une heure vingt, les plus attentifs et reconnaissants

lui apporte une bouffée d’inconnu fort dépaysant et

des confidents !

distrayant, à défaut d’une oreille professionnelle. Quant au copain, il est animé par son envie

Quand on pense que l’argument déclencheur est un

obsessionnelle d’aller faire trempette dans la mer,

petit bout de chou de deux ans ! À quoi tient l’amitié,

assez vite contrariée par un bébé encombrant qui fait

LFC MAGAZINE #7   173


la sieste jusqu’à 17 heures… Mais si ce

rancœurs muettes, et lâchant son chariot

n’était que cela encore ! C’est que l’ami a la

fou de frustrations, de venin et de colère.

jalousie féroce qui obstrue la voie de sa

Les quatre comédiens (Magali Miniac,

raison. De fil en aiguille, de paranoïa en

Emmanuelle Bougerol, Guillaume Clérice,

vérités blessantes, le séjour qui ne

Sébastien Pierre) jouent leur partition

demandait qu’à se dérouler sous les

avec une grande justesse, tout en

auspices de la bonne humeur se met à

nuances et en gradation. Par ce jeu

sombrer corps et biens, entraînant à sa

doublé de vivacité et d’intensité, ils

suite la maison des Cévennes et ses

rendent crédible l’inexorable issue. Cette

habitants, dans les eaux noires du

issue qui bannit toute frivolité est d’autant

règlement de compte.

plus détonante qu’elle survient sous un ciel limpide qui rivalise de gaité avec la

Cette délicieuse comédie sociale qui

pelouse vert tendre du décor. La mise en

ausculte avec une cruelle efficacité les

scène soignée de Nicolas Martinez, où la

relations de couple s’enchaîne éperdument

sérénité attendue se heurte à la

au drame avec des réparties jubilatoires et

surenchère des révélations, l’une aspirant

des situations confondantes de réalisme.

la suivante dans son piège, permet de

Le texte de Magali Miniac est si percutant

rehausser ce sentiment de grand gâchis.

qu’on se projette dans sa propre histoire.

Le drame frappe à la porte, il est là, on ne

On a tous en regrets quelques disputes

veut pas y croire… et c’est la girafe au

mémorables intervenues comme un cheveu

gros postérieur qui signe la chute de cette

sur la soupe, réveillant les non-dits et les

sombre histoire à mourir de rire.

Distribution Avec : Emmanuelle Bougerol, Guillaume Clerice, Magali Miniac et Sébastien Pierre. Créateurs Auteur : Magali Miniac Mise en scène : Nicolas Martinez Assistante de mise en scène : louise Danel

A

Scénographie : Camille Duchemin

p

Lumières : Denis Koransky Musique : Raphaël Charpentier Costumes : Bérangère Roland Du mardi au samedi à 21 heures et le dimanche à 15 heures, jusqu'au 29 avril 2018. Au théâtre des Béliers Parisiens, 14 bis rue Sainte-Isaure, Paris 75018. Durée : 1h20. LFC MAGAZINE #7    174


MARS 2018  •  LFC #7

Issue de secours LES

5

PIÈCES

DU

MOIS

À

VOIR


PAR NATHALIE GENDREAU // PRESTAPLUME Crédits photos : Prestaplume

Issue de secours

Sur la scène du Théâtre du Marais, le spectacle "Issue

mis en scène par Georges Beller, vous invitent à un

de secours" est une aventure planante, fusante,

baptême de l'air de haute voltige sans haut-le-cœur

explosive, qui donne dans l'hilarité la plus sidérale, et

garanti. Vive la tête à l'envers du rationnel !

les gaz n'y sont pour rien ! Tout est prêt pour le

Un commandant en fin de carrière et son ami copilote

dernier vol du commandant... du moins, pour ce qui

sont bien trop émus et heureux de ce dernier voyage à

est du principal : le whisky pour fêter ce voyage qui va

deux pour se concentrer sur leur vol. Alors que les

clore dix ans de collaboration entre le pilote et le

réparties piquantes fendent l'air, la tête divaguant dans

copilote. Pour le reste, advienne que pourra, car la

les cumulus, ils s'aperçoivent que l'avion a décollé sans

rigueur a déserté le cockpit au profit de l'insouciance

passagers, ni kérosène. Si New York recule, les ennuis

d'une prochaine retraite ! Bien entendu, les

se rapprochent dangereusement en même temps que le

catastrophes déferlent en escadrille, provoquant des

sol brûlant africain. Le crash est inévitable. Sains et

situations loufoques qui dilatent les côtes flottantes.

saufs, échauffés par l'alcool et les ressentiments qui

Avant de s'abîmer dans les dunes, l'avion de ligne

gravissent les degrés, les pilotes se montrent infidèles

BH80-90 largue dans le désert africain son fardeau

à l'amitié et à la raison. Ils se séparent, errant dans le

humain, deux corps toniques en manque de gin ou de

désert à la recherche d'une oasis. Les mirages sont leur

mojitos. Benjamin Isel et Hadrien Berthaut, les

nouveau compagnon de voyage et jouent avec leurs

coauteurs des sketches tricotés à quatre mains, puis

fantasmes, révélant les petitesses ordinaires. Les

LFC MAGAZINE #7    176


hallucinations aux trousses, les deux rescapés, quand ils se croisent, vivent les séquences d'un Tintin revisité, d'un match du PSG avec un joueur à papa à la cervelle dans les chaussettes, des vœux d'un génie capricieux, d'une discothèque qui bat son plein de déhanchements enfiévrés sous les spots du désert, etc. Et, pour corser la relation conflictuelle entre les pilotes en sursis, chacun a le pouvoir de statufier l'autre. Pour le pire et le meilleur, unis dans le burlesque. Sur la scène, rien. Sinon deux chaises, une bouteille de whisky, enfin sa petite sœur pour épargner les âmes sensibles à la bienséance, et deux prodigieux talents. Sous les feux de la rampe de lancement, le duo de comédiens crève l'écran de notre curiosité bienveillante. Benjamin et Hadrien font décoller leur avion imaginaire à destination d'une aventure rocambolesque et riche en soubresauts comiques. Peu à peu, le duo délirant franchit le mur du son et ouvre les vannes du rire fantasque et du grand n'importe quoi sous l'apparence furtive de blagues de potache. Car, bien entendu, c'est du camouflage.

entendu, c'est du camouflage. L'intelligence transparaît, fait des saillies, éclate comme des bulles de gomme à mâcher, au détour de scènes incisives, d'à-propos musicaux et d'une mise en scène qui trace un plan de vol cohérent. Point de respiration, tout est prétexte à s'esclaffer. Les situations, les blagues, les échanges, les chorégraphies. Le public reste un peu plus d'une heure durant, en suspension, grisé de rire et de douce nostalgie, les sketches des comédiens le ramenant à une jeunesse révolue où il croyait tout ce qu'on lui disait et en était heureux. C'est la magie de ce show déjanté. On approuve, on partage, on applaudit à rompre les entraves de la réalité. Et on salue jusqu'à terre la performance physique ! Attention, prolongations jusqu'au 29 avril 2018 !

A

Co-écrit et avec Benjamin Isel et Hadrien Berthaut.

p

Mise en scène : Georges Beller. Au théâtre du Marais, 37 rue Volta, 75003 Paris. Prolongations Les dimanches à 19 h. Durée : 1h05.

LFC MAGAZINE #7    177


LA SÉLECTION SÉRIE/DOC DE LFC MAGAZINE

PAR QUENTIN HAESSIG

VOTRE PLATEAU TV

OSC CITY

OCS MAX

COUNTERPART

ATLANTA

 C     ounterpart raconte l’histoire d’Howard Silk, modeste employé dans une agence de l’ONU, qui découvre que l’entreprise pour laquelle il travaille lui a

       L      'aventure continue pour

caché l’existence d’un portail menant à une dimension

Donald Glover et toute la bande

parallèle. Une série à « double jeu » pleine de

d’Atlanta. La deuxième saison sera

rebondissements avec dans le premier rôle un J.K.

diffusée dès le 1er mars 2018 sur

Simmons bluffant.

OCS City.

La saison 1 diffusée chaque dimanche sur OSC MAX.

Après une première saison

LA SÉRIE ÉVÉNEMENT

récompensée par deux prix aux Emmys Awards, la série orchestrée par le génial Donald Glover (réalisateur, producteur, scénariste et acteur) est très attendue. Au scénario, pas de grands changements, on retrouvera Donald Glover, Brian Tyree Henry, Zazie Beetz et Lakeith Stanfield. Paper Boi parviendra t-il enfin à se

grand retour il y a quelques semaines sur Canal+

faire une place dans le rap game d’Atlanta ? Réponse dans quelques jours.

La saison 2 disponible le 1er mars 2018 sur OCS City.

CANAL +

BARON NOIR

pour une deuxième saison qui tient toutes ses promesses. Kad Merad est une nouvelle fois remarquable dans le rôle du « baron noir » et nous épate à chaque épisode. Les autres

   P      hilippe Rickwaert (Kad Merad) et Amélie comédiens ne sont pas en reste et remplissent également leur mission de fort belle manière Dorendeu (Anna Mouglalis) reforment leur binôme et sont prêts à tout pour accéder au

(Hugo Becker, François Morel, Astrid Whettnall,

pouvoir et sauver la République prise en étau

Pascal Elbé…).

entre l'extrême-droite et le fanatisme religieux.

Huit épisodes d’une efficacité redoutable pour

Amélie Dorendeu, candidate à l'élection

une série plus vraie que nature sur les coulisses

présidentielle, suit la stratégie très risquée de

de la politique. Les ressemblances avec la réalité

Philippe Rickwaert, tout juste sorti de prison et

sont parfois troublantes, que ce soit Emmanuel

contraint à être un conseiller clandestin dans

Macron, Benoit Hamon ou Jean-Luc Mélenchon,

l'attente de son procès.

tous se reconnaitront probablement dans cette

La série créée par Eric Benzekri et Jean-Baptiste deuxième saison. Bonne nouvelle pour les fans de la série, la fin du huitième épisode laisse Delafon et réalisée par Ziad Doueiri faisait son LFC MAGAZINE | #7 | 178

La saison 2 de Baron Noir est disponible en intégralité sur MyCanal.

présager le début d’une troisième saison… On vous laisse découvrir !


LA SÉLECTION SÉRIE/DOC DE LFC MAGAZINE

DU MOIS DE MARS 2018 NETFLIX

FOX / CANAL +

CHRIS ROCK      ela faisait dix ans que l’on attendait C son retour sur scène. C’est chose faite, Chris Rock est de retour dans un nouveau spectacle intitulé « Tamborine » disponible sur Netflix. Après le retour de son ami Dave Chapelle (qui aurait signé un contrat de plus de soixante millions de dollars avec Netflix pour trois shows), Chris Rock a, à son tour,

THE AMERICANS

   S    i vous avez vu les deux premières

ARTE

Netflix), vous vous souvenez

répondu positivement aux sirènes de la plateforme de Los Gatos. Pendant un peu plus d’une heure, le comédien connu notamment pour ses nombreuses apparitions dans le Saturday Night Live, parle sans filtres de la

JEAN-MICHEL BASQUIAT, LA RAGE CRÉATIVE

paternité, de son divorce, de la chanteuse

     L      ’oeuvre du peintre Jean-Michel

Rihanna et bien entendu du sujet le plus

Basquiat, mort d’une overdose en 1988 à

controversé en ce moment aux U.S.A. :

seulement vingt-sept ans, bat aujourd’hui

Donald Trump. Un spectacle à ne pas

des records dans les salles de vente. Ce

manquer !

documentaire revient sur le parcours

Le spectacle Tamborine de Chris Rock est disponible sur Netflix.

saisons de Daredevil (disponibles sur certainement de The Punisher. Il a aujourd’hui droit à sa série réalisée par Steve Lightfoot (réalisateur notamment d’Hannibal). Après Luke Cage et Iron Fist, deux séries assez décevantes, espérons que Marvel réussisse son pari avec Frank Castle ! The Americans, la saison 6 diffusée aux USA sur la FOX puis en France sur CANAL+.

atypique d’un gosse de Brooklyn devenu superstar. C’est certainement l’un des artistes les plus doués de sa génération, Jean-Michel Basquiat, né à Brooklyn en 1960, est parvenu en quelque années à devenir un artiste majeur de la pop culture. Artiste avant-gardiste, pionnier du mouvement underground et meilleur ami d’Andy Warhol, Jean-Michel Basquiat a été l’un des artistes américains les plus influents du XXème siècle.

LFC MAGAZINE | #7 | 179

Le documentaire, diffusé sur ARTE il y a quelques jours, pose une question existentielle : était-il un génie torturé et autodestructeur ou fut-il entraîné malgré lui dans la spirale mortifère de la gloire et de ses excès ? L’exposition "Basquiat. Boom for real" sera présentée à l’automne à la Fondation Louis Vuitton.

Le documentaire Jean-Michel Basquiat, la rage créative est disponible en replay sur ARTE jusqu’au 26 mars 2018.


LFC LE MAG :

RENDEZ-VOUS ENTRE LE 29 MARS AU 2 AVRIL 2018 POUR LFC #8 Cela semble impossible jusqu'Ã ce qu'on le fasse. NELSON MANDELA

Profile for La Fringale Culturelle // LFC Magazine

LFC Magazine #7 - Arnaud Valois Mars 2018  

LFC Magazine #7 - Arnaud Valois Mars 2018