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ACTUALITÉS

ÉCONOMIE

SOCIÉTÉ

CULTURE

WWW.CAMBODGEMAG.COM

N°5

DÉCEMBRE 2018

DOSSIER

Tout Sauf les Armes

PARCOURS

S.E Chea Serey

ÉCONOMIE

Angkor et tourisme, la nouvelle donne

009000 001800 2

CAMBODGEMAG 3 usd 12 000 riels

Cahier Spécial Alumni

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www.cambodgemag.com 2 - CAMBODGEMAG | Décembre 2018


9 000

282 260

Citoyens français au Cambodge

Touristes francophones en 2017

Source : Ambassade de France au Cambodge

Source : Ministère du Tourisme au Cambodge

400

300 000

Entreprises françaises au Cambodge

Diaspora cambodgienne en France

Source : Direction Générale du Trésor

Source : France Diplomatie

Cambodge Mag est un site internet et un magazine papier trimestriel visant à promouvoir la langue, la culture et la société française au Cambodge à travers du contenu original, des images et des articles économiques, culturels et sociaux dans le Royaume. www.cambodgemag.com - 3


EDITO

www.cambodgemag.com

Directeur de publication Thalias Co.Ltd Arnaud Darc

À L’INTÉRIEUR DE NOTRE MAGAZINE, UN CAHIER CENTRAL AVEC QUELQUES PORTRAITS DE CEUX QUI ONT EU LE PRIVILÈGE D’ÉTUDIER DANS L’HEXAGONE, DE S’IMPRÉGNER D’UNE DEUXIÈME CULTURE ET D’EMBRASSER UNE BRILLANTE CARRIÈRE TOUT EN SE RÉVÉLANT AUSSI DE MERVEILLEUX AMBASSADEURS DE LA CULTURE FRANÇAISE »

Rédacteur en chef Christophe Gargiulo chief.editor@thaliashospitality.com +855 16 954 888 Direction artistique Jean-Baptiste Carraro Fanny Duru Journalistes Marie Srey-Lys Joanny Cindy Cao - Adèle Tanguy Pascal Médeville - Jean-Michel Filippi Jean-Benoît Lasselin - Hugo Corvin Correspondant à Siem Reap Rémi Abad lerems@free.fr +855 77 654 036 Chroniqueur & Société Fréderic Amat fredericamat@gmail.com +855 95 567 878 Contributeurs Guillaume Narjollet (IFC) Marion Nollet (IFC) -Bruno Bogvad Emmanuel Pezard - Emma Dubois Institut Pasteur du Cambodge Agence Kampuchea presse Imprimeur Image Printing

édito PA R CHRISTOPHE GARGIULO

Conseillère juridique Sun Rasey Magazine enregistré au ministère de l'information 370 Mol. Prk 16 septembre 2017

4 - CAMBODGEMAG | Décembre 2018

Avec cette cinquième édition de Cambodge Mag, ce sont les alumni qui sont à l’honneur. À l’intérieur de notre magazine, un cahier central avec quelques portraits de ceux qui ont eu le privilège d ’étudier dans l’hexagone, de s’imprégner d’une deuxième culture et d’embrasser une brillante carrière tout en se révélant aussi de merveilleux ambassadeurs de la culture française. Notre nouvelle collaboratrice, Cindy Cao, éminente spécialiste des relations Cambodge-Union Européenne, livre un dossier complet sur les risques que comporte l ’éventuel retrait du régime privilégié Tout sauf les armes, une actualité brûlante qui mobilise la communauté d’affaires, les officiels et les syndicats. En particulier ceu x de l ’ i ndu st rie te x t i le dont le dynamisme risque d ’être sérieusement

éprouvé si les exonérations accordées au royaume pour ses exports européens sont remises en question. Notre chroniqueur Frédéric Amat apporte un éclairage sur la situation du tourisme à Siem Reap alors que notre spécialiste de la gastronomie vous fait découvrir les meilleures tables et vous propose un voyage à Battambang. Il est également question de voyage avec Rémi Abad qui, cette fois, propose une destination loin des sentiers battus. Ret rouvez éga lement nos rubriques habituelles avec une belle place réservée à la culture et à tout ce qui rend ce royaume si attrayant. Merci à tous nos lecteurs, et ne manquez pas de nous suivre sur www. cambodgemag.com, rendez-vous quotidien qui, aujourd’hui, compte plus de 70 000 lecteurs uniques…


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SOMMAIRE

DOSSIER 26. TOUT SAUF LES ARMES: UN DÉBAT ÉTHIQUE «  En réponse à la détérioration de l’environnement démocratique au Cambodge, la Commission Européenne a annoncé le 5 octobre 2018 qu’elle lançait le processus de suspension de l’accord commercial « Tout Sauf les Armes ». Une décision qui n’est pas sans débat, ni controverse »

8. LE REGARD DE Kavich Neang

10. PARCOURS S.E. Chea Serey

12. INNOVATION

L'application Simply Learn Khmer Phrasebook

14. FLASH ÉCO

Indicateurs sur le chômage et les échanges commerciaux du Royaume

16. ÉCONOMIE

Angkor et tourisme

20. FOCUS

Childsafe : des observateurs pour la sécurité des enfants

22. PHOTOGRAPHIE Ambiance de mousson

24. INITIATIVE

Biogaz, énergie et profits

31. RETRAITE

Interview : Jean Lestienne

32. SANTÉ

Antibiotiques et mauvaises habitudes au Cambodge

34. HISTOIRE

Ponthiamas un « royaume » oublié

6 - CAMBODGEMAG | Décembre 2018


36. TRADITION

60. MODE

38. SOCIÉTÉ

62. MUSIQUE

40. DANS L'ATELIER DE

64. VIE PRATIQUE ET CULTURELLE

Cambodge, l'histoire en statues

Comprendre la société post Khmers rouges

Rena Chheang

43. LIVRE

«Un été à Kep-sur-mer»

El Moreno et le bonheur sur scène

Collectif Anti-Archive

2e Édition du Festival de Littérature Khmère

67. PORTRAIT

44. DESTINATION

68. COMMUNAUTÉ

Mechrey, la vie au fil de l'eau

48. SERVICES

Acheter des terres au Cambodge

Hélène Le Duff

Mes chers parents, j'ai fait un bond de mille ans en arrière

70. PLUME AUX LECTEURS Pierre-Yves Clais

50. NATURE

Vers la fin des léopards

52. ARTISANAT

Sculpture sur bois à Battambang

CAHIER SPÉCIAL

ALUMNI

«  C’est en mars 2018 qu’avait lieu la première conférence publique, à la CCIFC, dévoilant les projets de l’ambassade de France pour largement promouvoir le réseau alumni au Cambodge »

54. TOUR DE TABLE

Les meilleurs Dim-Sums de Phnom Penh

56. PRODUITS DU CAMBODGE Le palmier à sucre

58. GASTRONOMIE

Do Forni, gastronomie italienne de haut vol au Sofitel

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LE REGARD DE

8 - CAMBODGEMAG | Décembre 2018


Kavich Neang, la mémoire des murs PA R L’ I N S T I T U T F R A N Ç A I S D U C A M B O D G E

[...] SI LES MURS ONT DISPARU, LA MÉMOIRE RESTE »

Son

enfance, Kavich Neang l ’a passée à arpenter les couloirs du White Building, où musique, danse et chant faisaient partie du quotidien de ses habitants. Né d ’un père sculpteur, Kavich ne se souvient pas d’une journée sans que sa matinée n’ait commencé en musique. Une enfance, en somme, à grandir au milieu d’une véritable renaissance artistique, après les années creuses du régime de Pol Pot où toute pratique artistique était interdite, hormis celles dédiées à l’Angkar. Le jeune Kavich découvre son amour pour les arts au gré des mouvements précieux des danseuses apsara et des rythmes lents des roneat ek en bambou. À 15 ans, il suit des cours de musique avec l’ONG Cambodian Living Arts, dont les locaux se situent à quelques portes de l’appartement de ses parents. C’est là qu’il fait ses premiers pas dans le monde du cinéma, en participant à des ateliers de prise de son, de maniement de caméra et de montage lors d’un stage au sein

de l’ONG. Sa rencontre avec Davy Chou en 2009, puis Rithy Panh en 2010, achève de le convaincre. Kavich sera réalisateur. Le White Building reste au cœur de son art et continue de l’inspirer. Il y consacre d’abord en 2008 un documentaire intitulé Dancing in the Building, où il interroge ses amis et professeurs pratiquant les arts traditionnels khmers et en assurent la transmission aux nouvelles générations. C’est aussi sa toute première fois derrière la caméra. Entre d’autres projets, lui vient ensuite l’idée d’un long-métrage de fiction lorsque les premières rumeurs de destruction du W h ite Bu i ld i ng font su rface en 2008. Leur concrétisation en 2017 et la rapidité du chantier le prennent de cours, et l ’amènent à tourner en urgence son second documentaire, Last Night I Saw You Smiling, dont la sortie est prévue en décembre 2018. Il y retrace les dernières semaines des habitants, y compris sa famille, avant leur expulsion définitive. Son exploration du bâtiment iconique ne s’arrête pas là. Avec un début de tournage prévu en mai prochain, White Building sera son premier long-métrage. Il n’est pas surprenant qu’il choisisse, une fois encore, le bâtiment de son enfance comme toile de fond… si les murs ont disparu, la mémoire reste.

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PARCOURS

S.E. Chea Serey  du cœur et de la détermination I N T E R V I E W E T P H O T O G RA P H I E PA R CHRISTOPHE GARGIULO

Son Excellence CHEA Serey, Directrice Générale de la Banque Nationale du Cambodge

10 - CAMBODGEMAG | Décembre 2018

SON EXCELLENCE CHEA SEREY, DIRECTRICE GÉNÉRALE DE LA BANQUE NATIONALE DU CAMBODGE SE DÉCLARE EN FAVEUR D’UN SYSTÈME BANCAIRE MODERNE, INCLUSIF ET DYNAMIQUE. DEPUIS SON ENFANCE À PHNOM PENH JUSQU’À SA NOMINATION À LA TÊTE DE LA BANQUE NATIONALE DU CAMBODGE, ELLE RACONTE UN PARCOURS QUI COMMENCE PAR LA FRANCE POUR SE POSER ENSUITE AU SEIN D’UNE STRUCTURE NATIONALE AUJOURD’HUI PERFORMANTE ET EN PLEINE ÉVOLUTION.


CM : Vous êtes originaire de Phnom Penh ma is vous êtes rapidement pa r tie à l’étranger poursuivre vos études… Je suis née et j’ai grandi à Phnom Penh. À l’âge de 11 ans effectivement, je suis partie poursuivre ma scolarité en France. J’ai habité quatre ans à Nancy, je suis ensuite partie à Montrouge dans la banlieue parisienne. J’ai préparé ma sixième en France, jusqu’à la première. J’ai ensuite effectué ma terminale au Lycée Français de Singapour. Après, j’ai préparé une licence en Nouvelle-Zélande, puis un master en Angleterre. CM : Pourquoi être partie du Cambodge ? Je suis partie en France car le Cambodge était en période de transition. Le pays n’était pas très sûr et mes parents se montraient inquiets. Nous avions des amis en France, l ’éducation était gratuite et de bonne qualité, c’est pour cela que mes parents ont choisi ce pays. CM : Parliez-vous un peu français ? Non, je ne parlais pas un mot de français avant de partir. Je suis donc allée à l’Alliance Française avant mon voyage. En débarquant en France, j’ai été admise au collège mais mon niveau de français était encore insuffisant. J’ai donc intégré un autre établissement qui proposait des cours de français intensif. J’ai ensuite pu suivre une scolarité française normale et je suis même restée plusieurs années parmi les meilleures élèves de la classe. CM : Avez-vous aimé la France ? J’ai beaucoup aimé la France. Dans les années 90, la vie n’était pas facile au Cambodge. Et la France fut pour moi une expérience agréable. C’était un peu plus confortable et j’avais plus de liberté. Mais, je ne souhaitais pas rester dans le système français. Et, mes parents souhaitaient que je continue mes études dans un environnement anglophone car, pour eux, c’était l’avenir. Ensuite, je suis revenue travailler un an comme traductrice pour la BNC. CM : Puis, vous partez en NouvelleZélande… Avant d’y arriver, je n’avais jamais entendu parler de ce pays. Mais, pour étudier, ce fut un pays parfait. CM  : Quel type d’études ? J’y ai étudié la finance et la comptabilité. Cela ne correspondait pas vraiment à mes aspirations. En fait je voulais devenir astronaute. Mais, mon père m’a expliqué que j’aurais probablement peu de débouchés ici. À défaut je voulais devenir ingénieur ou architecte mais mon père m’a conseillé la comptabilité, un métier plus tranquille, selon lui. Au début, ce domaine ne m’inspirait pas et je produisais le minimum d’efforts pour avoir des notes correctes. Puis, en revenant travailler à la BNC en 2001, à la supervision des organismes de microfinance, je me suis rendu compte de l’impact de mon travail sur le terrain. J’ai constaté comment l’accès aux ressources financières peut changer la vie d’une famille. J’ai commencé alors à

réellement aimer mon travail et à y mettre beaucoup de cœur. CM : L’information et la sensibilisation sont des domaines qui semblent vous tenir à cœur… L’information financière est un sujet important. « Let’s talk money », par exemple, est une campagne d ’information et de sensibilisation que nous avons lancée il y a deux ans. Nous avons produit des vidéos, des bande-dessinées et lancé une application.

[…] JE CROIS QUE LA CONFIANCE DANS LA BANQUE EST L’UN DES ÉLÉMENTS CLÉS DE LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE. C’EST POUR CETTE RAISON QU’IL FAUT UN SYSTÈME SAIN, ENCADRÉ ET OUVERT AUX NOUVEAUX INVESTISSEMENTS BANCAIRES » Le but est d’apprendre aux Cambodgiens à épargner, mais aussi à poser des questions et à savoir négocier lorsqu’ils ont recours à l’emprunt ou à un autre service bancaire. Pour ce projet, nous travaillons avec le Ministère de l’éducation, c’est important de sensibiliser dès le plus jeune âge. CM : Vous prenez ensuite la direction du département Supervision… Après la microfinance, je me suis orientée vers la supervision des banques du pays. Puis, en 2013, je suis devenue directrice générale de la BNC. Je suis aujourd’hui en charge de cinq départements au total : Recherche Économique et de Coopération Internationale, Statistiques, Gestion de Change, Opération Bancaire et Systèmes de Paiements. CM : Le système bancaire était moribond après les années de guerre, comment vous êtes-vous attaquée au problème ?

Nous avons commencé à restructurer le système au début des années 2000. Cela a commencé avec la fermeture de 17 banques qui n’étaient pas conformes et dont cinq étaient insolvables. C’ était une étape nécessaire pour que les Cambodgiens aient à nouveau confiance. Il fallait aussi instaurer une loi, quasi-inexistante à l’époque, pour règlementer le système bancaire. Ce fut un véritable challenge, mais la Banque Nationale du Cambodge l’avait pris avec beaucoup de détermination. Le spectre de la période 75-79, alors que le système bancaire et tout le système monétaire ont disparu du jour au lendemain, était encore présent dans beaucoup d ’esprits. Donc oui, la tâche était immense. Pour conclure, je crois que la confiance dans la banque est l’un des éléments clés de la croissance économique. C’est pour cette raison qu’il faut un système sain, encadré et ouvert aux nouveaux investissements bancaires. Nous avons aujourd ’hui environ 50 banques, et 80 organismes de microfinance, sans compter les petites structures de crédit rural et les opérateurs comme Wings. C M  :  L e p a y s a g e b a n c a i r e é v o l u e rapidement dans le bon sens, mais de nouvelles inquiétudes apparaissent avec l’explosion du digital, comment abordezvous le problème ? J’ai publiquement rappelé que les offres de prêts sur les réseaux sociaux sont interdites. Nous sommes intransigeants là-dessus. Ce sont des offres outrancières avec des taux d’usurier et des méthodes de recouvrement parfois violentes en cas de difficultés de l’emprunteur. Ce n’est pas facile à enrayer car ce sont des opérateurs qui n’ont pas d’adresse physique. Nous travaillons donc avec la police pour cette répression. Concernant la crypto monnaie, c’est compliqué et difficile à contrôler. Pour nous, il s’agit surtout de spéculation. De surcroît, ce sont des opérations anonymes, qui peuvent attirer des criminels. Là aussi, il faut être très prudent et nous travaillons également avec la police. CM : Comment se passe la journée de la Directrice Générale de la BNC ? Je suis très occupée, je suis déjà en charge de cinq départements. Je travaille aussi sur l’inclusion financière bien que cela ne fasse pas partie de mes prérogatives, mais cela me tient à cœur. Je participe aux efforts de l’association Women World Banking, avec aussi l’Alliance For Financial Inclusion, des organisations dédiées à l’inclusion des femmes dans ce secteur. Je travaille aussi avec une fondation traitant des problèmes de santé mentale. Nous sponsorisons des évènements à destination des jeunes avec l’Université Royale. Nous nous adressons à tous les types de troubles mentaux. C’est un sujet difficile ici, où il y a beaucoup de travail d’éducation à faire vers les familles affectées par ce problème. Il y a aussi un cruel manque de spécialistes dans ce domaine. www.cambodgemag.com - 11


INNOVATION

SIMPLY LEARN KHMER PHRASEBOOK, Application simple et efficace pour apprendre le khmer T E X T E PA R L A R É D A C T I O N I L L U S T RAT I O N PA R S I M P LY L E A R N K H M E R P H RA S E B O O K

Simply Learn Khmer Phrasebook est une application gratuite qui permet d'apprendre le khmer rapidement et simplement développée par Khwanoi, une startup de Hong Kong spécialisée dans les applications liées à la traduction et à l’apprentissage basique des langues. Avec Simply Learn Khmer Phrasebook, toutes les phrases et tous les mots khmers sont présentés en écriture khmère et en phonétique. Ils sont enregistrés par une jeune fille originaire du Cambodge, avec une voix tout à fait claire et audible. Une vue détaillée permet d'apprendre chaque phrase en khmer et sa traduction anglaise, mot par mot. Il est possible de sauvegarder ses phrases et mots préférés

pour les réviser sans difficulté. Il est également proposé d’étudier son vocabulaire avec des cartes mémoire en utilisant la technique de répétition espacée. Enfin, l’application propose de tester ses connaissances avec un questionnaire ludique sur la langue khmère. Pour les plus pressés ou ceux sur le point de partir, il est proposé d’utiliser le « guide de conversation khmère pour survivre au Cambodge ». Toutes les phrases de survie importantes sont incluses. Par exemple, il est possible de laisser l'application parler au chauffeur de taxi cambodgien pour lui montrer votre destination. Il est possible de télécharger l’application sur : play.google.com/store/appsdetails?id=simply.learn.khmer

ONZE CATÉGORIES D'APPRENTISSAGE GRATUIT

CARACTÉRISTIQUES PRINCIPALES

L’application donne la possibilité d’apprendre plus de 300 phrases et mots khmers gratuitement dans les catégories suivantes :

› Plus de 300 phrases et mots khmers gratuits › Système d'apprentissage à répétition espacée › Quiz khmer pour revoir les compétences › Suivez vos progrès d'apprentissage › Enregistrez vos phrases et mots préférés › Fonction de recherche rapide › Vue détaillée pour apprendre des phrases mot par mot › Copiez les phrases dans le presse-papier (en cliquant longuement sur la phrase) › Jouez le son plus lentement › Réglez les paramètres de quiz et de cartes mémoire pour le khmer > anglais, anglais > khmer, phonétique > anglais, anglais > phonétique

› Conversation basique khmère › Salutations khmères › Directions et lieux 1 › Directions et lieux 2 › Logement › Manger au Cambodge › Shopping au Cambodge › Urgence › Heure Date › Visites au Cambodge › Nombres La version "pro" propose 22 catégories et plus de 900 phrases et mots khmers avec de nombreuses catégories supplémentaires.

12 - CAMBODGEMAG | Décembre 2018


Dr Michel SEBBAN

CABINET MÉDICAL FRANÇAIS

Médecin Généraliste Adultes et Enfants Spécialisé en Gynécologie Obstétrique Traitement contre la douleur – Acupuncture

Dr Karine FERRET

Médecin généraliste Adultes – Enfants Santé et tropiques Praticien Hospitalier en Médecine d’urgence

Dr Isabelle de GAUDEMAR Oto-Rhino-Laryngologie Chirurgie de la face et du cou

Marie-Aimée BRICHAUX Psychologue

Langues parlées : Français-Anglais-Khmer 18 rue 118 (Accès uniquement par la rue 169 entre Bd Kampuchea Krom et Bd Fédération de Russie) Google : Cabinet Médical Français Phnom Penh Tel : 012 634 115 Mail : cabinetmedical.français@yahoo.fr

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FLASH ÉCO

QUELQUES INDICATEURS SUR LE CHÔMAGE ET LES ÉCHANGES COMMERCIAUX DU ROYAUME T E X T E PA R C H R I S T O P H E G A R G I U L O

CAMBODGE : TAUX DE CHÔMAGE DES JEUNES DE 2007 À 2017 Ces statistiques montrent le taux de chômage des jeunes au Cambodge entre 2007 et 2017. Selon la source (Banque Mondiale), les données sont des estimations du Bureau International du Travail. En 2017, le taux de chômage des jeunes au Cambodge était estimé à 0,42 %.

Ouvrière se reposant après le déjeuner ©ILO in Asia and the Pacific

1,5%

1,53

1,25% 1% 0,75% 0,50%

0,79 0,57

0,55 0,35

0,38

0,31

0,35 0,35

0,38 0,42

0,25%

2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 14 - CAMBODGEMAG | Décembre 2018


35%

34,1

30% 25% 20%

CAMBODGE : PRINCIPAUX PARTENAIRES À L’IMPORT

15%

Cette statistique montre les principaux partenaires d'importation du Cambodge en 2017. À cette période, le principal partenaire d'importation du Cambodge reste la Chine, avec une part de 34,1 % dans l'ensemble des importations, une tendance qui devrait largement se confirmer en 2018. En dehors de Singapour, les principaux partenaires d’import restent les pays limitrophes, Vietnam et Thaïlande. Source Statistica.

12,8

12,4

10%

10,1

5%

Singapour

Thaïlande

Vietnam Photo d' illustration ©Chuttersnap

Chine

CAMBODGE : PRINCIPAUX PARTENAIRES À L'EXPORT 21,5

États-Unis 9

Royaume-Uni Allemagne

8,6

Japon

7,6

Chine

6,9

Canada

6,7

Espagne

4,7

Belgique

4,5

0 %

2,5 %

5 %

7,5 % 10 % 12,5 % 15 %

Cette statistique montre les principaux partenaires exportateurs du Cambodge en 2017. En 2017, les États-Unis ont été le principal partenaire à l'exportation du Cambodge, avec une part de 21,5 % dans les exportations. Les pays occidentaux restent les principaux partenaires d’exports du royaume avec en tête les USA qui ont accordé le Système Généralisé de Préférences donnant un accès libre à plusieurs produits cambodgiens. Quatre pays européens sont dans ce top 10, pays avec qui le royaume bénéficie du régime préférentiel). Source Statistica.

17,5 % 20 % 22,5 % www.cambodgemag.com - 15


ÉCONOMIE

ANGKOR ET TOURISME, LA NOUVELLE DONNE PA R F R É D É R I C A M AT

sur la scène mondiale. En effet, le site Tripadvisor classe ce monument au 13e rang des meilleures destinations touristiques dans le monde en 2018 et le temple a même été couronné numéro un parmi les dix meilleurs monuments d’importance historique. Quoiqu’il en soit, si, en dix ans, la fréquentation des temples a été multipliée par cinq, on est encore loin d’une saturation globale. Une bonne quarantaine de temples majeurs s’étalent sur une superficie de 400 kilomètres carrés. Une grosse majorité est regroupée autour de ce qui est communément appelé « petit » et « grand » circuits. Et aujourd’hui seuls quatre d’entre eux sont véritablement encombrés durant quelques mois : le Phnom Bakeng, Angkor Wat, Bayon et Ta Prohm. Certains temples pourtant situés au cœur du complexe, sont par contre totalement boudés par les touristes. Toutefois, selon certains experts, ce succès touristique menace ces vestiges de l'Empire Khmer, vieux pour beaucoup de plus de dix siècles. Et conçus dans un matériau fragile, le grès. Pour ces experts, trois dangers sont synonymes de tourisme de masse s’ils ne sont pas pris en compte : la gestion de l’eau, propre ou usée, le stockage des déchets et la saturation de la fréquentation des temples. « Un développement touristique non contrôlé peut entraîner des conséquences catastrophiques s’il n’est pas géré suffisamment tôt », explique Frédérique Vincent, professeur à l’école des Mines de Paris, adjointe au directeur de l ’Institut supérieur d ’ingénierie et de gestion de l ’environnement. Et de poursuivre, « un touriste utilise en moyenne 400 litres d’eau par jour alors qu’un paysan qui cultive le riz mettra trois mois pour les utiliser. Sans parler des piscines, des fontaines artificielles et des terrains de golf. » Ainsi, un hôtel comme le dernier Sokha resort non loin de la billetterie, avec ses 776 chambres, peut donc arriver à consommer quotidiennement sur une base de chambre double, les jours où il est plein, plus de 620 000 litres. Un secteur lucratif… Au niveau mondial, avec 1,3 milliard de touristes par an sur la planète rien n’arrête le rouleau compresseur des voyages et le Cambodge n’est pas en reste. Il attend plus de sept millions de touristes étrangers pour 2020 et dix millions d’ici 2025. De quoi, pour certains, se frotter les mains car ce secteur rapporte énormément : 3,63 milliards de dollars de recettes au niveau national en 2017, soit une augmentation de 13,3 % par rapport à l’année précédente. L’augmentation du nombre de touristes et des recettes est en partie liée au nombre croissant de liaisons aériennes qui attirent le Cambodge dans la région. Une quarantaine

D'

un côté, des chiffres de fréquentation touristique en perpétuelle augmentation, Siem Reap, la cité de temples, en plein dé veloppement et des autorités qu i réclament davantage d’hôtels. D’un autre, des monuments proches de la saturation et paradoxalement, des investisseurs qui mettent la clé sous la porte et des commerces qui peinent à attirer le chaland. Poule aux œufs d’or pour les uns, patrimoine en danger pour les autres, eldorado ou miroir aux alouettes, qu’en est-il réellement du tourisme à Angkor ? État des lieux… En Asie plus qu’ailleurs, rien n’est vraiment jamais noir ou blanc. C’est le cas avec le tourisme dans les temples d’Angkor. Il est aujourd’hui bien délicat de dresser un constat sur l’état de ce secteur entre optimisme et pessimisme des uns et des autres. Si Angkor Wat avec les autres temples du complexe sont les principales attractions du royaume, ils ne sont pourtant visités que par un touriste sur deux. En effet, sur 5,6 millions d’étrangers entrés avec des visas touristes en 2017, seuls 2,5 millions ont acheté un billet pour les temples. De plus, les visiteurs ne se répartissent pas de manière équitable sur toute l’année, mais le plus gros afflue entre novembre et mars. Tout aussi important soit-il, ce chiffre ne reflète pas le rayonnement d’Angkor 16 - CAMBODGEMAG | Décembre 2018

de compagnies se posent désormais sur l’aéroport de Siem Reap. Qu’ils arrivent par air, par terre ou par mer, ce sont les Chinois les plus nombreux à poser le pied en terre khmère avec 1,2 million de touristes en 2017. Viennent ensuite les Vietnamiens (835 000), les Laotiens (502 000), les Thaïlandais (400 000) et les Sud-Coréens (350 000). Les Français n’arrivent qu’en dixième position avec 166 000 entrées, précédés de peu par les Anglais (171 000). Des hôtels à Angkor… Encore ?…Cet afflux de touristes a eu pour effet de réveiller la petite bourgade jadis endormie près des temples. Mais il n’a pourtant pas réussi à changer fondamentalement le visage de Siem Reap, qui reste une ville bucolique s’étirant le long d’une rivière ombragée d ’arbres centenaires. Certes, le béton a coulé à flot, surtout le long de la route nationale 6 qui la traverse d’est en ouest. Mais, de par sa proximité avec un site classé au patrimoine mondial de l’Unesco, les bâtiments en ville et alentours ne peuvent dépasser une hauteur maximale de quelques étages seulement. La construction d’hôtels, surtout des structures de taille moyenne, a explosé à partir de 2003, date de l’ouverture de l’aéroport à l’international. Le site de réservation en ligne Booking.com recense 823 établissements hôteliers à Siem Reap, une ville de 230 000 âmes. Et tout autant de restaurants : 871 selon Tripadvisor. En comparaison, Phnom Penh, avec près de 4 millions d’habitants, dispose de 502 hôtels « seulement ». Toutes catégories confondues. Et plus de mille restaurants ! Pour mieux comprendre ce que représentent plus de 800 hôtels dans une petite ville comme celle-là, il faut regarder du côté de la Birmanie. Ce pays, longtemps boudé par les touristes, a connu ces dernières années un afflux considérable de visiteurs étrangers. Et cette ancienne colonie britannique a accueilli, en 2017, plus de trois millions et demi de personnes. Certes, un peu moins que le Cambodge. Mais, Bagan, l’équivalent de Siem Reap, où se trouve le site archéologique datant de la même époque qu’Angkor, ne compte que 129 hôtels. Si les établissements hôteliers de la cité des temples jouent des coudes pour attirer le chaland, ils doivent depuis quelques années compter sur un autre concurrent redoutable : Airbnb, cette plateforme en ligne qui permet à n’importe quel particulier d’ouvrir sa maison ou son appartement aux touristes du monde entier. Ce site est venu, en quelques années, bouleverser la donne car nombreux sont les voyageurs individuels qui séjournaient jadis dans des petits hôtels de charme, à ne plus rechercher que des « homestay », des séjours chez l’habitant, jugés plus authentiques. Face à la concurrence qui touche principalement la catégorie des hôtels de « charme », les hôteliers réagissent différemment. Ceux qui le peuvent baissent leurs tarifs, surtout en basse saison, offrant des prix ridiculement


LE TARIF DES PACKAGES POUR TROIS JOURS À ANGKOR EST RIDICULEMENT BAS AU DÉPART DE CHINE. PARFOIS MÊME NOUS PERDONS DE L’ARGENT. MAIS LÀ OÙ NOUS EN GAGNONS, C’EST SUR LES COMMISSIONS. […] CHAQUE ACHAT EST COMMISSIONNÉ »

En dix ans, la fréquentation des temples a été multipliée par cinq ©Alex Berger www.cambodgemag.com - 17


ÉCONOMIE

FACE À LA CONCURRENCE DE PLUS EN PLUS IMPORTANTE, NOUS NOUS ÉTIONS RETROUVÉS DANS UN CRÉNEAU OÙ L’OFFRE EST BIEN SUPÉRIEURE À LA DEMANDE, SURTOUT EN BASSE SAISON. NOUS AVONS DONC DÉCIDÉ DE CHANGER DE CATÉGORIE POUR VISER UN MARCHÉ PLUS HAUT DE GAMME » bas en comparaison aux hôtels de même catégorie dans d’autres villes de la région. D’autres changent de gamme pour se positionner sur un marché luxe, qui lui, ne connaît pas la crise. C’est le cas du célèbre FCC qui a fermé ses portes pour engager de longs travaux qui lui permettront de passer dans la catégorie supérieure. Douglas Moe, le directeur, explique : « face à la concurrence de plus en plus importante, nous nous étions retrouvés dans un créneau où l’offre est bien supérieure à la demande, surtout en basse saison. Nous avons donc décidé de changer de catégorie pour viser un marché plus haut de gamme. » Des touristes « zéro dollar »… Dans le centreville, où se trouve la plus grosse concentration de guesthouses, principalement destinées aux voyageurs sac-à-dos, la concurrence bat également son plein. Ceux qui s’en sortent le mieux sont les propriétaires qui n’ont aucun loyer à payer. C’est là que se fait toute la différence. Kyaw est un Birman installé dans une rue touristique du centre. Il met la clé sous la porte après quelques années d’exploitation seulement. « J’avais un loyer déjà assez élevé et j’étais donc obligé de fixer un tarif moyen à la nuit que je ne pouvais baisser. Autour de moi, tous mes concurrents sont propriétaires. Ils peuvent vendre à perte sans aucun problème en attendant la haute saison. J’arrive à la fin de mon contrat. Ma propriétaire augmente mon loyer de 30% de plus par mois. Avec le nombre de chambres, les charges et le peu de touristes en saison creuse, je ne m’en sors plus. Je préfère fermer et rentrer en Birmanie », explique le jeune homme. Il n’est pas un cas isolé. Beaucoup de petits commerces du centre ont dû en faire de même au vu des prix des loyers qui se sont envolés ces dernières années. Un compartiment chinois autour de Pub Street 18 - CAMBODGEMAG | Décembre 2018

Le marché du luxe ne connait pas la crise ©Christophe Gargiulo

se négocie aux alentours de 4 000 dollars par mois. Certains montent jusqu’à plus de 10 000 dollars mensuels ! Sans compter un dépôt de garantie très souvent d’une année pour un contrat de location qui ne dépasse jamais les cinq ans. Olivier Adrian possède trois restaurants à Siem Reap dont Olive, un restaurant français réputé situé derrière le vieux marché. Si la fréquentation de ces établissements est toujours en hausse, avec toujours plus de touristes chinois individuels, c’est, dit-il, « grâce à un gros travail de communication. Le marché a changé. La concurrence est importante. Un bon emplacement ne suffit plus. Il faut se faire connaître sur les réseaux sociaux. C’est l’une des clés du succès et c’est même un travail à plein temps ». Pour s’adapter au marché chinois, les commerces passent rapidement à une nouvelle méthode de paiement particulièrement prisée par ces derniers, le paiement électronique par téléphone, de style Alipay. Car les touristes Chinois sont véritablement les maîtres à Siem Reap et tout s’oriente en fonction de leurs goûts et de leurs habitudes. Le nouveau supermarché A ngkor Market, le plus gros de la ville, est fréquenté par 90 % de Chinois, principalement des touristes en groupe, selon sa propriétaire. « Angkor est une destination privilégiée pour ces touristeslà car c’est la moins chère d’Asie », explique quant à lui Huan, manager d’une agence de voyage basée à Taïwan . « C ’est la pratique du zéro dollar qui est très répandue. Comme les Chinois sont de gros consommateurs lorsqu’ils sont en vacances, les gains sont en fin de compte importants car nous les amenons où nous voulons. Et sur le nombre, c’est rentable ». Cette pratique du « zéro dollar » a été condamnée en Thaïlande et au Viêtnam ces

dernières années par les autorités. En 2016, ce ne sont pas moins de 2 155 bus qui ont été saisis à Bangkok et des dizaines d’agences ont été fermées. Résultat : les arrivées de touristes chinois ont baissé de 20 % l’année qui a suivi. Mais ces derniers sont partis ailleurs, au Cambodge en particulier. Leur nombre est ainsi passé de 830 000 en 2016 à 1,2 million en 2017. On avance 1,7 million pour 2018. Une augmentation spectaculaire ! Et les professionnels se sont adaptés. Certains magasins de souvenirs n’hésitent pas à verser à l’agence qui leur amène des touristes huit dollars par tête qui passe la porte d ’entrée. Et ensuite jusqu’à 50 % du prix des produits achetés sur place. Les galeries marchandes dutyfree ne désemplissent pas. Ces groupes résident dans de très gros hôtels où il n’y a aucun autre touriste que des Chinois en groupe et mangent dans d’immenses hangars aménagés en restaurants. Mais les Chinois ne voyagent pas seulement en groupe. Depuis un an, le nombre de touristes individuels, jeunes, en provenance de l’empire du milieu a explosé. Ces derniers sont à l’opposé de leurs compatriotes plus âgés. Ils ne sont pas là pour le shopping et recherchent de l’authenticité. Pour Alexis de Suremain, dans le secteur de l’hôtellerie depuis de nombreuses années, « les jeunes touristes chinois ne sont pas comme leurs parents. Le shopping, le béton, ils en ont assez. Ils recherchent l’authenticité, la verdure, le calme, les bons restaurants et le Cambodge dispose de beaucoup de ressources dans tous ces domaines ».  C’est donc vers eux que se tournent tout naturellement les nouveaux investisseurs, ceux qui imaginent déjà à quoi le tourisme dans les temples d ’Angkor pourra bien ressembler dans une vingtaine d’années...


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FOCUS

CHILDSAFE, des observateurs vétérans pour la sécurité des enfants PA R H U G O C O R V I N

Ouch, conducteur de tuk-tuk et bénévole pour ChildSafe ©Hugo Corvin

L'OBJECTIF DE L’ONG CHILDSAFE EST AMBITIEUX. IL S’AGIT DE FAIRE LA CHASSE AUX PRÉDATEURS ET ABUSEURS DE TOUTE SORTE, MAIS AUSSI DE CHANGER LES COMPORTEMENTS. L’ÉQUIPE DE CHILDSAFE ADOPTE UNE APPROCHE DÉCENTRALISÉE : ÊTRE PRÉSENT PARTOUT. CHIFFRES-CLÉS 2017 2 134 557 services donnés + 300 000 services donnés pour prévenir et traiter la toxicomanie 45 000 bénéficiaires aidés

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Phnom Penh – Un jour de mousson Ouch, la quarantaine, est conducteur de tuk-tuk à Phnom Penh. Entre deux clients, les journées sont parfois longues. Lorsqu’il n’est pas en vadrouille, la banquette arrière de son tuk-tuk se transforme en poste d’observation. Et, entre les commerçants et les voisins du quartier, il y a toujours quelqu’un à qui parler. À l ’ombre des auvents, on se raconte la vie quotidienne : les mariages et les funérailles, les progrès de l’aîné à l’université et les difficultés du cadet à l’école primaire… Puis, à l’abri des oreilles indiscrètes, la rumeur : hier, la vendeuse de jus de canne à sucre a vu un enfant du quartier se faire battre par un parent. La fille du voisin aurait fugué.

Le fils de la pharmacienne a été vu en mauvaise compagnie. Tout ce qui se dit, il le sait. Observateurs vétérans De par son métier, Ouch occupe une fonction sociale essentielle dans sa communauté. Da n s les vi l les ca mbod gien nes , les chauffeurs de tuk-tuk sont les observateurs vétérans du quotidien à qui l’on ne peut rien cacher. Et ça, le mouvement Childsafe, organisation sœur de Friends International, l’a bien compris. « Après dix ans de "Friends" en 2005, il était très clair pour tous qu’il fallait faire quelque chose pour la protection de l’enfance, alors le mouvement Childsafe a été créé (…) » explique James Sutherland , responsable de la communication de l’organisation. « Notre but est de s’assurer que les communautés dans lesquelles grandissent les enfants leur garantissent un environnement stable et sûr » Qui sont ces agents ? « Nous cherchons des personnes implantées dans leurs communautés » précise-t-il. « Les chauffeurs de tuk-tuk sont un exemple parfait, parce que tout le monde les connaît, tout le monde leur parle. Idem pour les vendeurs de rue, de même que pour les éducateurs et professeurs. Une fois que nous les repérons et qu’ils acceptent de devenir agents, nous leurs donnons une formation qui leur


L’ONG Friends dispense des formations pour les jeunes souhaitant sortir de la drogue ©Hugo Corvin

permet de détecter les personnes vulnérables et de savoir quand et comment intervenir » Ces agents sont recrutés à titre bénévole. Leur motivation principale : aider leur pays à s’améliorer et leur société à changer. Au quotidien « Depuis mon tuk-tuk, » témoigne Ouch, « je voyais des problèmes tous les jours (…), des comportements violents et abusifs envers les enfants, la prédation sexuelle, les problèmes de drogue (…) mais je ne pouvais rien faire, (…) alors quand j’ai entendu parler du programme ChildSafe, j’y ai vu une occasion de contribuer à l’amélioration de ma communauté, et j’ai tout de suite dit oui. » Sur le terrain, c’est un véritable travail de fourmi – un travail du quotidien et de longue haleine, un travail d’observation, d ’abord : « Certains de nos agents les plus efficaces sont postés dans des zones de transit où les gens arrivent à Phnom Penh (…) Avec leur entraînement, ils peuvent facilement voir ceux qui arrivent en ville pour la première fois (…) Ceux-là sont particulièrement vulnérables, surtout s’ils sont très jeunes » Sur le terrain Si certaines situations permettent une intervention limitée et une résolution rapide, les équipes de ChildSafe doivent aussi faire face à des cas complexes, nécessitant un travail de long terme. Pour évaluer la sévérité des cas repérés par les agents, l’organisation dispose d’une ligne téléphonique active en permanence, la « ChildSafe Hotline » Derrière le téléphone, des professionnels du travail social, emmenés par Sophean, elle-même ancienne assistance sociale. « Quand la hotline prend connaissance d’une nouvelle affaire, ou de nouveaux développements dans une affaire que nous traitons déjà, ils m’appellent. Tous les soirs, j’en reçois au moins un. En moyenne, je dirais

qu’un sur cinq est lié à une nouvelle affaire, quatre sur cinq ont trait à des affaires existantes » Drogue ou alcoolisme Dans ces affaires plus difficiles, il est souvent question de drogues ou d’alcoolisme. Les jeunes aidés par ChildSafe sont souvent sans-abris. Certains deviennent toxicomanes pour supporter la vie dans la rue ; d’autres étaient déjà toxicomanes. Mais ils sont tous vulnérables – et souvent pris au piège d’une vie à laquelle ils ne voient pas d’échappatoire. James Sutherland raconte l’histoire d’un adolescent dont « (…) les deux parents étaient séropositifs (…) Son père est mort quand il avait 14 ans, il ne restait que sa sœur, sa mère et lui (…) Il était devenu l’homme de la famille, avec toute la pression que cela implique, et il ne l’a pas supporté, alors il a pris la fuite et il est tombé dans la drogue (…) La mère n’osait plus sortir de chez elle : elle avait honte de ce qui s’était passé, elle avait peur des commérages (…) » S’attaquer à la cause Pour traiter efficacement un cas comme celui de ce garçon, il est essentiel de s’attaquer à la cause. Intervenir en isolation, explique ChildSafe, ne fera rien pour une solution durable. « Nous n’aidons pas seulement la personne vulnérable, nous intervenons auprès de toute la famille pour lui permettre de retrouver une situation stable. » Dans l’affaire de l’adolescent évoqué plus haut, « nous avons été très clairs avec lui : s’il acceptait d’arrêter la drogue, nous allions l’aider et aider sa famille » Commence alors un long processus de désintoxication physique et psychologique. « Au- delà d ’arrêter la drogue, nous leur réapprenons à penser à eux-mêmes : à leurs rêves, à leurs ambitions, à leurs aspirations (…) Une fois cette étape passée, la personne bénéficie d’une formation, dispensée par Friends. « Nous enseignons à la fois les " hard skills "et les "soft

skills " : les jeunes apprentis barbier n’apprennent pas seulement la technique de leur art, mais aussi la gestion d’une petite entreprise ». Là encore, il est essentiel de « laisser les jeunes être jeunes » Le matin est consacré à l’apprentissage, l’après-midi à l’épanouissement personnel. L’ONG Friends dispense des formations pour les jeunes souhaitant sortir de la drogue Conseils aux voyageurs Après quatorze ans de terrain, l’approche Ch i ld Sa fe a prouvé son ef fi c ac ité . Le développement du pays, avec une réduction drastique de la grande pauvreté, a sensiblement amélioré la situation. Mais des problèmes demeurent – et ne trouveront pas leur solution avant un changement d’attitude global. Les touristes, par exemple, contribuent souvent au cercle vicieux qui garde les enfants dans les rues en leur donnant de l’argent. « Comment voulez-vous les convaincre d’aller à l’école ou de trouver une formation quand ils gagnent plus dans la rue que ce qu’ils gagneraient en travaillant ? » Pour les éduquer, ChildSafe a mis en place « 7 conseils aux voyageurs » invitant les touristes à réfléchir aux conséquences trop souvent négatives de leur comportement. « Ne traitez pas les enfants comme des attractions touristiques : accepteriez-vous que des bus remplis d’ étrangers aillent visiter les écoles de votre pays ? » explique l’un. « Si vous voulez vraiment aider les enfants, cherchez d’autres moyens que le volontariat (…) Les enfants méritent plus que de bonnes intentions : ils méritent l’aide de professionnels locaux bien formés et familiers avec la culture du pays » précise l ’autre. Hélas, si ces conseils paraissent tomber sous le sens, le message ne semble pas encore tout à fait passé chez les visiteurs étrangers qui ont du mal à comprendre que de bonnes intentions peuvent devenir dangereuses. www.cambodgemag.com - 21


PHOTOGRAPHIE

Ambiance de mousson P H O T O G RA P H I E PA R CHRISTOPHE GARGIULO

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INITIATIVE

À gauche : Socheat Cheng - À droite : le CEO Ben Jeffreys ©ATEC Design

ATEC DESIGN, ENTREPRISE CRÉÉE FIN 2016 PAR DEUX ONG AUSTRALIENNES, PRODUIT ET COMMERCIALISE DES MÉTHANISEURS DOMESTIQUES. SOCHEAT CHENG EST, DEPUIS BIENTÔT DEUX ANS, LE DIRECTEUR COMMERCIAL POUR LE CAMBODGE DE CETTE ENTREPRISE SOCIALE. RENCONTRE AVEC UN SELF MADE MAN CAMBODGIEN QUI NOUS EXPLIQUE LE FONCTIONNEMENT DE CE SYSTÈME.

CM : Comment fonctionnent les méthaniseurs, exactement ? Ce sont des systèmes qui fonctionnent avec des déchets organiques comme les déjections animales ou les déchets verts. Le biogaz est créé par la fermentation de la matière organique qui est chargée dans le système quotidiennement. Le méthaniseur collecte ensuite le méthane pour alimenter la cuisine en gaz. La matière organique ressort du système et peut être utilisée comme fertilisant bio pour les terres.

Biogaz, énergie et profits pour les communautés rurales T E X T E PA R A D È L E TA N G U Y

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CM : En quoi ATEC se définit-elle comme une entreprise sociale ? C’est une entreprise qui a un objectif de rentabilité et de profit. Mais sa préoccupation majeure est son impact social et le fait d’être bénéfique à la société et à la population. Ce que nous vendons à nos clients est conçu dans le but d’améliorer leurs conditions de vie, leur santé, économiser leur temps et leur argent, et moderniser les foyers. Chaque mois je vais à la rencontre des clients, et souvent ils nous remercient de leur avoir vendu cela car cela a changé leur vie. Je suis heureux de participer au développement du Cambodge de cette manière. CM : Quels sont précisément les impacts sociaux des méthaniseurs que vous commercialisez ? Au Cambodge, la plupart des gens cuisinent encore au bois. Collecter le bois leur prend 20 heures par semaine. Ainsi, nos systèmes leur permettent d’économiser du temps, qu’ils peuvent utiliser à cultiver par exemple. Par ailleurs, cela leur permet d’avoir du gaz gratuit pour cuisiner. L’innovation proposée par ATEC est un méthaniseur capable d’être installé dans n’importe quel environnement. Au début, nous pensions que l’intérêt des méthaniseurs était le biogaz, mais en deux ans, nous nous sommes rendu compte que le plus grand avantage pour les familles résidait dans la production de fertilisants ! Selon nos sondages, l’engrais généré augmente la production de riz de 11 % chaque année et celle de fruits et légumes de 32 %. Cela permet donc de se débarrasser des engrais chimiques, qui sont une préoccupation majeure

pour l’environnement. Les engrais produits peuvent même être revendus et générer un revenu pour la famille. CM : Comment sensibiliser à tous ces avantages alors qu’il est parfois difficile d’avoir une vision à long terme quand la contrainte financière est importante ? ATEC travaille main dans la main avec des distributeurs locaux qui font la promotion des méthaniseurs dans les communautés et villages. Nous organisons des réunions dans les villages où nous informons les agriculteurs. Mais nous touchons aussi un large public via Facebook, où nous publions des posts ou vidéos explicatives de l’impact et de l’avantage des méthaniseurs. CM : Existe-t-il d’autres entreprises qui commercialisent elles aussi des méthaniseurs sur le marché cambodgien ? Oui, il y en a quelques-unes. Les méthaniseurs ne sont pas nouveaux, mais ils sont tous faits en ciment, brique ou métal et sont enterrés donc se cassent facilement, dans les zones sujettes aux tremblements de terre ou inondations. L’innovation proposée par ATEC est un méthaniseur capable d’être installé dans n’importe quel environnement. Les nôtres sont en plastique, une matière plus flexible, et font 2 mètres de haut, donc ils résistent aux inondations. C’est aussi l’une des raisons pour laquelle nous nous exportons dans plusieurs pays d’Asie : nous installons aussi des systèmes en Indonésie, Birmanie, Thaïlande, et maintenant au Bangladesh. Notre objectif, d’ici 2030, est de vendre plus d'un million de systèmes dans les cinq pays. Nous avons ainsi la possibilité d’élargir notre impact social, en élargissant notre marché : nous considérons qu’il y a un marché de 205 millions de foyers dans le monde, dont 1,3 millions au Cambodge. CM : Quelles évolutions significatives avez-vous vu dans l’entreprise, depuis votre arrivée ? Chaque jour, l’entreprise évolue car nous apprenons quotidiennement. Nous apprenons de nos réussites comme de nos échecs, du personnel, des investisseurs, des clients… Notre stratégie évolue en fonction des retours et des besoins de ces derniers. C’est ce qui me plaît au sein d’ATEC et m’offre un certain épanouissement personnel.


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DOSSIER

TOUT SAUF LES ARMES : UN DÉBAT ÉTHIQUE T E X T E PA R C I N DY C A O

Cindy Cao est doctorante en politique internationale à l’Université de Leicester, Royaume-Uni et chercheuse associée à l’Institut Européen des Études Asiatiques à Bruxelles, Belgique. Cindy est basée à Phnom Penh et poursuit une recherche sur les relations entre l’UE et le Cambodge.

LA COMMISSION EUROPÉENNE A ANNONCÉ LE 5 OCTOBRE 2018 QU’ELLE LANÇAIT LE PROCESSUS DE SUSPENSION DE L’ACCORD COMMERCIAL « TOUT SAUF LES ARMES ». UNE DÉCISION QUI N’EST PAS SANS DÉBAT, NI CONTROVERSE Les élections présidentielles de juillet 2018 ont mené à la victoire du parti du Premier Ministre Hun Sen, après la dissolution du principal parti d’opposition et l’arrestation qualifiée d’arbitraire par l’Organisation des Nations Unies (ONU) de son leader Kem Sokha. En parallèle, la presse et la société civile ont fait face à une répression grandissante, selon l’ONU. L’Union Européenne (UE) n’est pas restée sans réagir face à ce qu’elle considère être une « régression » démocratique orchestrée par le parti au pouvoir depuis 33 ans. Après avoir fait de nombreuses déclarations officielles faisant état de ses préoccupations, coupé le financement du Comité électoral, refusé catégoriquement d’envoyer des observateurs électoraux et menacé le Cambodge d’un retrait de l’accord « Tout sauf les armes » (TSA), l’UE, par la voix de Cecilia Malmström, Commissaire au commerce, a annoncé le lancement du processus de suspension de l’accord.

Siège de la Commission Européenne à Bruxelles ©Fred Romero 26 - CAMBODGEMAG | Décembre 2018


Le Premier ministre cambodgien Samdech Techo Hun Sen s’entretient avec Mme Federica Mogherini, vice-présidente de la Commission européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, à Bruxelles, en Belgique, le 18 octobre 2018, en marge du 12e Sommet du dialogue Asie-Europe (ASEM) © AKP

« Sanctions économiques » ?… L’accord commercial de l’UE permet aux pays les moins développés comme le Cambodge d’exporter ses produits vers les pays européens sans payer de droits de douane. Ces privilèges sont accordés en vue de dynamiser le développement socio-économique des pays pauvres, sous la condition du respect des droits de l ’homme. Conclu avec le Cambodge en 2001, le TSA a permis au pays de gagner un avantage compétitif, d’encourager la croissance économique et de générer de l’emploi. Une suspension complète lui coûterait 676 millions de dollars, et causerait une perturbation majeure du secteur économique. Pendant la procédure qui durera environ 12 mois, les décideurs européens gardent l’espoir qu’une décision du Gouvernement cambodgien en faveur des libertés civiles et politiques permettra d’interrompre le processus. Techniquement, une suspension de ces privilèges en raison du non-respect des conditions qui les sous-tend n’entrerait pas dans la catégorie des « sanctions économiques » de l’UE. En cas de de violations flagrantes des droits de l’homme au Cambodge, l’UE est en droit de le suspendre en toute légalité. En pratique, cependant, si l’on se réfère au dictionnaire, cette mesure correspond à la définition de sanction économique : « toute action prise par un pays ou groupe de pays visant à causer un préjudice à l’économie d’un autre pays ou groupe, souvent pour forcer un changement politique ». Cela expliquerait pourquoi de nombreux journalistes et chercheurs l ’ont qualifiée de « sanction économique » ou « commerciale » dans leurs publications à destination du grand public. Sur le principe, le raisonnement et les conséquences sont identiques, quelle que soit la terminologie utilisée. Avec l’objectif de rétablir un environnement démocratique et de garantir les droits de l’homme, les sanctions économiques, souvent qualifiées d’armes à double tranchant, font l’objet d’un

débat important au sein de la communauté internationale. Sont remis en question : leur légitimité, leur efficacité et la responsabilité de l’État ou de l’institution qui les imposent. Des responsabilités partagées… Pour éviter un retrait de l’accord et le dommage socio-économique qui en découlerait, la réaction du Gouvernement cambodgien est essentielle. La volonté politique serait la pierre angulaire des négociations. Elle compterait aussi bien dans la balance que des actions concrètes visant à rétablir un environnement démocratique. En cas d’un échec des négociations, il va sans dire qu’il est attendu des décideurs cambodgiens mais aussi européens qu’ils répondent de leurs actes ainsi que des conséquences de leurs décisions, délibérées ou non. L’adoption de sanctions mettrait en péril les objectifs de coopération UECambodge visant au développement socioéconomique du pays, en particulier la réduction de la pauvreté, la promotion d’une croissance équitable et durable et le respect des droits de l’homme, y compris les droits sociaux et économiques. Les premières victimes d’une déstabilisation économique seraient les communautés les plus pauvres et les plus marginalisées dans un pays où 13,5 % de la population vit sous le seuil de pauvreté et où une autre large tranche de population située juste audessus est qualifiée de « vulnérable aux chocs économiques » par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). La National Union Alliance Chamber of Cambodia estime que l’emploi et les moyens de subsistance d’environ trois millions de

travailleurs et de leurs familles seraient directement affectés. La voix des pauvres… Dans le secteur de l ’industrie textile et de fabrication de chaussures, en particulier, les femmes en souffriraient le plus. Un étudiant de l’université du Cambodge calcule que près de 245 000 personnes perdraient leur emploi dans ce secteur. « Je ne sais pas ce qu’est le TSA, » explique une jeune couturière en usine qui témoigne de conditions de travail extrême. « Je travaille de 10 à 12h par jour, 6 jours par semaine. Il fait tellement chaud dans l’usine. Parfois, je m’évanouis ». Un autre ouvrier de l’industrie textile a pris connaissance du TSA et du débat qui l’entoure sur Facebook. « Nous ne voulons pas perdre notre emploi. S’ils retirent le TSA, il n’y a pas que nous qui allons perdre notre emploi. Il y a aussi les conducteurs de tuk-tuk, les personnes qui nous vendent à manger… S’il vous plaît, dites-leur (sans mentionner qui) que nous n’avons rien à voir avec ces problèmes politiques. » Et de poursuivre : « Si je ne peux plus travailler, ma seule option est de devenir migrant. Cela prendrait du temps et pendant ce temps-là, ce serait vraiment dur de survivre ». L’attente vis-à-vis du Gouvernement et des institutions internationales est unanime. « Qu’ils nous aident à améliorer nos conditions de vie et de travail  ». De plus, les entreprises européennes – estimées au nombre de 500 au Cambodge – ainsi que leurs employés européens et cambodgiens seraient également directement ou indirectement touchés par une perturbation économique.

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Chhun Srey Sros, ouvrière du textile… près de 245 000 personnes perdraient leur emploi dans ce secteur © UN Women Cambodia - Charles Fox

DOSSIER

population civile locale et les activités légitimes dans ou avec le pays concerné. » La protection ou la compensation des plus pauvres, en cas d’un retrait du TSA, ne serait pas une obligation légale mais découlerait uniquement de la bonne volonté européenne. Si les décideurs européens ne peuvent pas officiellement se prononcer, les recommandations de l’ONU à Bruxelles ne sont peut-être pas tombées dans des oreilles de sourds.

Le Président de la Chambre de Commerce Européenne du Cambodge, Arnaud Darc, s’est clairement positionné en défaveur d’une telle décision. « Nous pensons qu’une suspension de l’accord ou des sanctions unilatérales à court terme pourraient avoir des conséquences négatives sur le long terme, » a t-il déclaré dans une lettre à Cecilia Malmström, rappelant toutefois le soutien de la chambre aux valeurs fondamentales de l’Union Européenne. Le prix à payer des innocents… En cas d’un échec des négociations avec le Gouvernement cambodgien, l’UE devrait-elle, elle aussi, faire face à ses responsabilités ? Comme l’a souligné le rapporteur spécial de l’ONU sur l’impact négatif des mesures coercitives unilatérales en visite à Bruxelles en 2017, « quand une partie externe est - même partiellement - responsable de la situation dans un pays, elle doit inévitablement faire tout en son pouvoir pour protéger les droits économiques, sociaux et culturels de la population affectée » en conformité avec l’engagement de l’UE de promouvoir les droits de l’homme. L’UE a fait des avancées en matière de protection des droits de l’homme dans la mise en œuvre de ses mesures coercitives mais des progrès restent à accomplir. En impactant les plus vulnérables et des parties tierces qui ne sont pas responsables de la situation démocratique du Cambodge, un retrait du TSA nécessiterait d’être accompagné de mesures visant à pallier à ces effets néfastes. Si le principe reste profondément moral sur le fond, il ne l’est pas sur la forme. Sur le plan légal, le terme choisi gagne en importance. Si l’UE ne considère pas une suspension du TSA comme une « sanction économique, » elle n’a pas d ’obligation interne à respecter le principe européen de développer des « sanctions de manière à minimiser les conséquences négatives sur ceux qui ne sont pas responsables de la situation menant à l’adoption des sanctions (…) en particulier la

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La légitimité des mesures coercitives… « Les tarifs préférentiels sont accordés sous la condition du respect des droits de l’homme, y compris la non-destruction de la démocratie, » insiste Dr. Sophal Ear, professeur associé en Diplomatie et Affaires Mondiales du Occidental College à Los Angeles. « Le Cambodge montera un jour de son grade de pays le moins développé et ne sera plus éligible. Tôt ou tard, cela arrivera. Même les autorités de Phnom Penh le disent. Ils jouent un jeu avec l’UE. Voyons qui cèdera le premier. » Il est bon de rappeler que les lois et mécanismes évoluent conformément au principe de justice. Une réponse européenne au non-respect des droits de l’homme d’un État ne devrait pas affecter négativement des populations innocentes, elles-mêmes déjà victimes d’abus. Le cas cambodgien a le potentiel de mettre en lumière les incohérences de la législation, en vue de soulever un débat publique et académique visant à l’améliorer. « Il va de soi qu’aucune politique de sanctions unilatérales visant à protéger les droits de l’homme d’une population dans un pays ne peut être justifiée si elle a un impact négatif – bien que non voulu – flagrant et adverse sur les droits de l’ homme des segments les plus vulnérables de la population du pays visé, » a également déclaré le rapporteur de l’ONU. La question de la légitimité de telles mesures a aussi été posée par le Secrétaire Général de l’ONU. « Les sanctions soulèvent une question éthique : si infliger des souffrances à des groupes vulnérables dans le pays visé est un moyen légitime de faire pression sur des dirigeants politiques. » L’efficacité en question… Pour Sophal Ear, la menace de sanctions économiques est la bonne manière d’atteindre l’objectif de démocratisation du pays. « Hélas, les autorités sont très douées pour faire des promesses, sans livrer de résultat. On dirait même qu’ils disent : Allez-y, retirez le TSA. Dans ce cas, prenons-les au mot. Donnons leur ce qu’ils veulent. Plus la menace est crédible, plus on a de chances de voir des résultats ». Et de conseiller à l’UE : « Rien de tel qu’une vraie menace pour effrayer les autorités.


CHRONOLOLOGIE En septembre 2017, le leader du CNRP Kem Sokha est arrêté.

N’hésitez pas. Ne tatillonnez pas. Faites ce que vous dites, dites ce que vous faites. Ce n'est pas le moment de reculer. L'UE a une obligation morale envers les Cambodgiens privés de démocratie, de droits de l'homme et de liberté d'expression ». Federica Mogherini, Haute Représentante/ Vice -Présidente de l a Com m i ssion Européenne a exprimé ses espoirs au sujet des négociations avec le Premier Ministre Hun Sen : « Je ne peux pas dire que nous avons trouvé des solutions mais l’approche de l’UE est toujours d’engager et d’avoir un dialogue quand un problème survient. (…) Je garde toujours l’espoir – vous me connaissez – qu’un changement positif arrive. Le travail (de négociation) continue ». Les sanctions économiques partiraient de l’hypothèse que le régime visé dispose d’un degré de moralité suffisant pour chercher à éviter les dommages économiques et sociaux, ce qui le pousserait à répondre positivement aux demandes de l’UE visant, dans le cas du Cambodge, à restaurer un climat politique démocratique. Statistiquement cependant, des études quantitatives montrent que les sanctions économiques ont une faible probabilité de succès : à peine 5, 22 ou 30 %. Lors d’un évènement tenu au HautCommissariat aux droits de l'homme de l’ONU, le chercheur Dursun Peksen a déclaré que « les sanctions économiques ne réussissent pas à atteindre leurs buts de 65 à 95 % du temps ». Pire, l’Histoire démontre que de telles mesures peuvent avoir des effets contreproductifs. Une analyse de 157 pays (de 1976 à 2001) révèle que l’administration ciblée, se sentant menacée, peut augmenter le niveau de répression politique en vue d’assurer la survie du régime. Une autre étude de 102 pays (de 1972 à 2000) confirme que les sanctions incitent les États à consolider leur pouvoir et restreindre les libertés politiques. Bien que l’expérience du passé ne doive pas être ignorée, les analyses politiques des uns et des autres non plus, chaque cas est unique et demande un examen spécifique. Le résultat des négociations entre le Gouvernement du Cambodge et l’UE reste, à l’heure actuelle, imprévisible. Une démocratisation en douceur… À ce jour, la législation du TSA, avec ses incohérences, reste en vigueur. L’UE et le Gouvernement poursuivent le dialogue qui reste un signe majeur d’espoir vers une évolution positive en faveur des droits politiques, économiques et sociaux des Cambodgiens. La clé est l’engagement sincère du Gouvernement vers une ouverture démocratique. Dans le cas échéant, des restrictions devraient être placées sur les

sanctions économiques. Des sanctions partielles, courtes et graduelles permettraient de minimiser les conséquences négatives sur la population. Plutôt que de toucher la totalité des exports cambodgiens vers l’UE, le retrait de l’accord aux tarifs préférentiels pourrait éviter le secteur vital de l’industrie textile et ne toucher qu’un secteur mineur, tel que le sucre, comme l’aurait suggéré la France. Si le mal serait moindre, il faudrait tout de même trouver des solutions viables pour compenser les travailleurs et parties tierces du secteur qui ne sont pas responsables du climat politique. Il est également statistiquement prouvé que « plus les sanctions sont courtes, plus les chances de réussite augmentent. » Il sera aussi indispensable pour les représentants de l’UE de maintenir une relation cordiale, toujours en vue d’atteindre les objectifs démocratiques visés, avec le Gouvernement et de restaurer la relation de confiance nécessaire à une coopération positive pour promouvoir les droits de l’homme. Il est difficile d’imaginer que l’on pourrait forcer le respect des valeurs démocratiques, sans travailler en profondeur pour qu’elles soient adoptées aussi bien dans les cœurs que les esprits – au niveau local comme au plus haut niveau, au Cambodge comme à l’étranger. Il est fondamental de comprendre les structures de pouvoir cambodgiennes, les facteurs culturels, économiques et sociaux enracinés dans cette civilisation ancestrale, leur évolution à travers l’Histoire – et de les intégrer dans une structure démocratique communément acceptée, plutôt que de chercher à les détruire et les remplacer. L’adaptation est le maître-mot d’une politique de démocratisation viable. Pour conclure, si l’UE retire l’accord « Tout Sauf Les Armes » sans parvenir à amener le changement démocratique souhaité, elle ne fera que causer une déstabilisation économique et nuire à la situation des droits de l’homme, en particulier les droits économiques et sociaux. Sans réaction positive du Gouvernement, il est difficile de douter de la détermination du bloc à faire respecter les conditions de ses accords, mais tout aussi inimaginable de croire que leurs décisions ne tiendront pas compte du prix à payer par les innocents.

En novembre 2018, le parti d’opposition est dissout et ses 118 membres interdits de toute activité politique pendant cinq ans. L’ONU dénonce la répression de la presse, de la société civile et de l’opposition. En décembre 2017, le Parlement Européen appelle à revoir la mise en place du TSA et à des sanctions ciblées contre certains officiels cambodgiens. Peu après, l’UE coupe le financement du Comité Électoral National. En février 2018, le Conseil de l’UE adopte une résolution considérant une possible suspension du TSA si la situation ne s’améliore pas. En mars 2018, 45 pays, y compris de nombreux États Membres de l’UE, condamnent la répression de la société civile, des médias et de l’opposition au Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU. En juin 2018, le Gouvernement du Cambodge déploie une mission de haut niveau à Bruxelles. En juillet 2018, le parti au pouvoir gagne les élections et l’ensemble des sièges du Parlement. En août et septembre 2018, des prisonniers politiques sont libérés. En septembre 2018, Federica Mogherini accueille favorablement le déplacement de Kem Sokha, demande sa libération et appelle le parti dominant et l’opposition à engager un dialogue, rappelant la possibilité de sanctions économiques. En octobre 2018, la Commission Européenne annonce le lancement de la procédure de retrait du TSA qui durera de 6 à 18 mois, tout en gardant le dialogue ouvert. Usine de textile à Phnom Penh… une suspension complète du TSA coûterait 676 millions de dollars, et causerait une perturbation majeure du secteur économique ©USAID

L’espoir est à l’ordre du jour… Les populations attendent de leurs dirigeants des négociations fructueuses et des décisions appropriées optimisant leur bien-être et assurant l’avancée effective de leurs libertés fondamentales et droits civiques. Les décideurs leur feront-ils défaut ? www.cambodgemag.com - 29


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RETRAITE

Jean Lestienne, une nouvelle page dans le livre de sa vie P R O P O S R E C U E I L L I S PA R EMMA DUBOIS

CM : Comment êtes-vous arrivé au Cambodge ? J’ai 67 ans et je vis au Cambodge depuis une dizaine d’années. Je suis arrivé au Cambodge alors que j’étais déjà retraité. Je suis arrivé au Cambodge un peu par hasard. Un collègue à moi était venu ici pour sa coopération militaire, je lui avais rendu quelques services en France alors que j’étais délégué syndical. Il m’a renvoyé l’ascenseur en me proposant de venir visiter le Cambodge. Je suis venu, j’ai trouvé le pays sympa, et je suis resté. Avec trois copains, nous avons investi dans un hôtel. Ce furent mes premières aventures en Asie. CM : Quelles furent vos premières activités ? Je suis devenu responsable de l’Association d’Entraide des Français du Cambodge – AEFC, à Siem Reap. C’est une association qui aide nos amis français qui peuvent avoir des problèmes d’accident ou de maladies. Nombreux sont ceux qui ne sont pas assurés et qui ont donc besoin d’aide. CM : Comment peut-on avoir ce type de problèmes ? Il y a beaucoup de gens qui pensent qu’en Asie, il suffit de travailler un peu pour pouvoir vivre éternellement avec peu

de revenus. C’était peut-être possible à une époque, ça ne l’est plus aujourd’hui. Il n’y a pas forcement que des jeunes, il y a aussi des gens plus âgés, au-delà de la soixantaine. Ils se mettent en couple avec une jeune femme qu’ils ont rencontrée et ne sont pas prudents. Aussi, quelqu’un qui est alcoolique en France peut devenir très alcoolique ici car l’alcool est beaucoup moins cher. Il y a également d’autres tentations comme la drogue. Il y a moins de problèmes de ce type aujourd’hui car les gens se rendent compte qu’une installation au Cambodge requiert un minimum de sérieux. Nous sommes là pour les mettre en garde contre les illusions. CM : Et après l’AEFC ? Après mon expérience avec l’AEFC, il y a eu les premières élections consulaires. Nous avons créé une équipe sous l’égide de Français du monde. J’étais troisième de liste. Les deux premiers ont été élus. Puis l’un d’entre eux a dû partir. Je suis donc conseiller consulaire, depuis deux ans. CM : Quel est votre rôle ? Mon rôle est d’être en relation avec l’ensemble des ressortissants français, pour les aider, leur donner des conseils, fournir une aide administrative, en relation bien sûr avec les autorités françaises. CM : Êtes-vous bénévole ? Nous avons une petite indemnité de représentation, mais nos trois élus reversent leurs indemnités à l’association, l’ADFE.

CM : Par qui êtes-vous élu ? Nous sommes élus par les Français du Cambodge. Nous sommes présents dans les commissions d’aide sociale, et les commissions de bourses scolaires. Nous cherchons des financements pour aider l’école française. Nous travaillons sur l’ouverture d’une école à Sihanoukville et poursuivons nos efforts sur Siem Reap car c’est une école qui a certainement plus de besoins que le Lycée Descartes à Phnom Penh. CM : Personnellement, êtes-vous comblé par le Cambodge ? J’ai créé une nouvelle famille, j’ai écrit une nouvelle page dans le livre de ma vie. J’ai une belle vie ici. J’ai une retraite qui me permet de vivre confortablement sans travailler. Nous sommes vraiment au pays du sourire. Les gens sont accueillants et sympathiques. Quelques détails m’irritent comme la conduite. Mais, de toute façon, nous, Français, sommes des gens assez râleurs… CM : Pourquoi Siem Reap ? J’ai choisi Siem Reap car j’aime bien les villes moyennes. CM : La France vous manquet-elle ? Non, car j’ai la chance d’y aller une ou deux fois par an. Vrai que mes copains me manquent, mes grands enfants me manquent aussi. Je me suis toujours dit que si j’avais des problèmes de santé importants, je rentrerais en France, mais pour l’instant, tout va bien (rires), donc je reste ! www.cambodgemag.com - 31


SANTÉ

ANTIBIOTIQUES ET MAUVAISES HABITUDES AU CAMBODGE T E X T E PA R L A R É D A C T I O N

Srey Leak, jeune maman de 29 ans habitant à Phnom Penh, est enrhumée. À l’image de ce que de nombreux Cambodgiens font, elle se rend au plus proche dépôt de pharmacie du quartier et demande un « médicament de guérison », le terme générique khmer utilisé pour désigner les antibiotiques. En quelques minutes, un pharmacien lui délivre un cocktail coloré de pilules dans un sachet en plastique - aucune d'entre elles ne pouvant être identifiée car il s'agit de comprimés sortis de leur emballage d’origine. Tout sourire, Srey Leak déboursera deux dollars sans demander aucun détail sur l’identité des médicaments, sans poser de questions sur les éventuels effets secondaires, ni sur la durée du traitement. Cette méthode de délivrance de médicaments est encore assez répandue parmi les dépôts de pharmacie au Cambodge. Mais, c’est aussi une pratique dangereuse. En grande partie à cause de la mauvaise utilisation des antibiotiques, les bactéries résistantes aux médicaments sont devenues l’un des plus grands risques pour la santé publique dans le monde. Et, le Cambodge n’est pas épargné.

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À

DOUBLE TRANCHANT… Les antibiotiques sont des outils essentiels pour tuer les bactéries et ont permis de sauver des millions de vies depuis leur introduction dans les années 1940. Mais, utilisés à mauvais escient, ils peuvent semer les graines de leur propre destruction. Les bactéries exposées à de petites quantités d’antibiotiques évoluent souvent pour résister au mécanisme d’action du médicament, devenant ainsi de plus en plus résistantes. Cette évolution peut être stimulée par la prise du mauvais antibiotique, par l’absence d’un traitement complet ou par la prise d’un antibiotique quand il n’est pas nécessaire - par exemple, de soigner un rhume causé par un virus et non par une bactérie. Ces trois pratiques sont encore répandues au Cambodge. Le Royaume a été l'un des premiers pays de la région à élaborer un programme concernant la résistance aux antimicrobiens. Guidé par l'Organisation mondiale de la Santé, ce programme est complet et comprend un plan de mise en œuvre sur trois ans. Mais cela n'a pas toujours été appliqué sur le terrain. Un élément clé du programme était une directive de 2016 ordonnant aux pharmaciens de cesser de dispenser des antibiotiques sans ordonnance du médecin. Responsabilités Om Chhorvoin, chercheur et co-auteur d 'u n a r ticle en 2017 i ntitu lé « Abus généralisé d'antibiotiques dans la communauté cambodgienne », déc l a re que p eu de pharmaciens sont au courant de cette interdiction. « … Aujourd ' hui, nous avons des réglementations et des lois, mais elles sont peu mises en pratique dans la réalité… », écrit Chhorvoin. En effet, en dehors des grandes chaînes de pharmacie comme Ucare et quelques autres qui respectent à la lettre les directives du gouvernement, beaucoup d’autres pharmaciens se disent peu contraints par les directives officielles et déclarent même se sentir sous la pression du public. « …La plupart des clients qui viennent ici disent qu'ils utilisent principalement ce médicament dans d'autres pharmacies et qu'ils veulent continuer à l'utiliser… », déclare un pharmacien de Phnom Penh, ajoutant que : « …Cela met la pression sur les pharmaciens… » Le Dr Ly Sovann, porte-parole du ministère de la Santé et président du groupe de

travail technique sur la résistance aux antimicrobiens du ministère, déclare de son côté que le ministère a établi ses règles et qu'il incombe aux pharmaciens de s'y conformer. « …Si nos responsables découvrent des pharmacies non conformes à notre réglementation, les pharmaciens seront passibles de sanctions pénales... », précise-t-il. « …Cela inclut la confiscation de leur licence… », conclutil en précisant que le public a la possibilité de

ENVIRON 700 000 PERSONNES MEURENT CHAQUE ANNÉE DES SUITES D'INFECTIONS RÉSISTANTES AUX ANTIBIOTIQUES, ET L'ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTÉ (OMS) PRÉVOIT QUE CE NOMBRE ATTEINDRA DIX MILLIONS DE DÉCÈS PAR AN D'ICI 2050 » dénoncer la délivrance d’antibiotiques sans ordonnances via la hotline du ministère. Mauvaises habitudes Selon le document de 2017 de Chhorvoin, , les antibiotiques sont largement distribués dans les zones urbaines et rurales par tous, des infirmières aux médecins de village non officiels appelés « pett phum », qui n'ont souvent qu'une formation médicale fragmentaire remontant à l'époque des Khmers rouges. Chhorvoin a découvert que ces praticiens du « pett phum » distribuent souvent des antibiotiques puissants tels que les fluoroquinolones et les céphalosporines sans raison valable. Il a rencontré des villageois cambodgiens tellement familiarisés avec les antibiotiques qu’ils donnent des surnoms aux médicaments : « stylo » (pénicilline), « amox » (amoxicilline), « ampi » (ampicilline), « tetra » (Cotrimoxazole)… Beaucoup pensent qu'il faut prendre des antibiotiques pour tous les problèmes de santé, y compris en présence de vagues symptômes non diagnostiqués.

De nombreu x Cambodgiens pensent également que le « médicament de guérison » est simplement une substance qui guérit plus rapidement et plus efficacement que les autres médicaments. Problème global Cette uti l isation négl igente des antibiotiques contribue à la crise mondiale de la résistance au x antimicrobiens. Environ 700 000 personnes meurent chaque année des suites d'infections résistantes au x antibiotiques, et l 'Organisation mondiale de la Santé (OMS) prévoit que ce nombre atteindra dix millions de décès par an d'ici 2050. Des données insuffisantes signifient que l'ampleur de la résistance au Cambodge reste encore floue et qu'un nouvel effort de surveillance des autorités semble nécessaire. Une étude sur dix ans menée à l'hôpital pour enfants d'Angkor à Siem Reap, menée de 2007 à 2016 et dont les résultats ont été publiés en mai, révèle que 82 % des échantillons d'E. Coli et de K. pneumonie prélevés à l'hôpital résistent à plusieurs médicaments. L’Institut Pasteur du Cambodge a également tiré la sonnette d'alarme, notant dans une déclaration récente qu' i l détect a it des n iveau x alarmants de résistance de plusieurs types de bactéries. Sur une période de quatre ans commençant en 2012, il a été constaté que la fréquence des entérobactéries produisant des bêtalactamases à spectre étendu qui donnent des bactéries résistantes à de nombreux types d'antibiotiques, était passée de 23,8 % à 38,4 % dans les échantillons analysés. Étonnamment, 80 % des femmes enceintes et 42 % des nourrissons testés par l'Institut hébergeaient des entérobactéries productrices de BLSE, contre moins de 5 % en Europe. « …L'augmentation de ces bactéries résistantes peut conduire à une impasse thérapeutique… », déclare Alexandra Kerleguer, biologiste à l'Institut Pasteur, dans un communiqué. La biologiste ajoute que lorsqu'elle était arrivée pour la première fois à Phnom Penh, elle avait été choquée de voir à quel point la résistance aux antimicrobiens était bien plus grave au Cambodge que dans son pays d'origine, la France. Information nécessaire Toutes les études sur la résistance aux antibiotiques au Cambodge ont mis en évidence la nécessité urgente d'un système de surveillance complet au niveau national. Mais sa mise en route reste lente. Bien que le programme existe depuis des années, le Cambodge n'a commencé à collecter des données qu'en janvier 2018. Il n'y a toujours que huit hôpitaux dans le pays disposant des installations nécessaires pour effectuer les tests permettant de détecter les bactéries résistantes, soulignant ainsi l'ampleur du défi à relever. www.cambodgemag.com - 33


HISTOIRE

Ponthiamas, un « royaume » oublié au sud du Cambodge T E X T E E T P H O T O G RA P H I E PA R JEAN-MICHEL FILIPPI

Mac Cuu, négociant chinois qui…fréquentait ces côtes avec ce génie réfléchi, et cette intelligence qui est naturelle à sa nation

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« EN QUITTANT LES ISLES ET LES TERRES DES MALAIS, ON TROUVE AU NORD UN PETIT TERRITOIRE NOMMÉ CANCAR ET CONNU SUR LES CARTES MARINES, SOUS LE NOM DE PONTHIAMAS ». AINSI S’OUVRE LA PARTIE INTITULÉE « ORIGINE DU ROYAUME DE PONTHIAMAS » DE L’OUVRAGE DE PIERRE POIVRE (1719 –1786), VÉRITABLE VADE-MECUM DU VOYAGEUR ÉCLAIRÉ DE L’ÉPOQUE DES LUMIÈRES : « VOYAGES D’UN PHILOSOPHE OU OBSERVATIONS SUR LES MŒURS ET LES ARTS DES PEUPLES DE L’AFRIQUE, DE L’ASIE ET DE L’AMÉRIQUE » (1769). CANCAR/CANCAO EST LA TRANSCRIPTION INTERNATIONALE DU CANTONAIS GÓNG-HÁU ET PONTHIAMAS, L’ADAPTATION DU KHMER​​​​​​​ BANTEAY MEAS PRONONCÉ​​ BANTIEY MIEH, LITTÉRALEMENT LA FORTERESSE D’OR. IL S’AGIT AUJOURD’HUI DE LA VILLE DE HÀ TIÊN, EN KHMER PEAM « L’EMBOUCHURE », SITUÉE AU SUD DU VIETNAM À PROXIMITÉ DE LA FRONTIÈRE CAMBODGIENNE ET DE LA VILLE DE KEP. Naissance d’un royaume Le Ha Tiên actuel, petit port endormi, n’a pas grand-chose à voir avec la description enthousiaste qu’en donne Pierre Poivre : « Son territoire devint le pays de tous les hommes laborieux qui voulurent s’y établir. Son port fut ouvert à toutes les nations ; bientôt les forêts furent abattues avec intelligence, les terres furent ouvertes et ensemencées de riz ; des canaux tirés des rivières inondèrent les champs, et des moissons abondantes fournirent d’abord aux cultivateurs la matière de leur subsistance, puis l’objet d’un commerce immense ». Bref, un paradis agricole pour Poivre, donc le paradis tout court, car Poivre écrit dans une logique physiocratique, cette théorie économique du 18 e siècle selon laquelle la richesse des nations trouve son origine dans le développement agricole. « Son territoire », de qui au fait ? Eh bien, le territoire d’un « négociant chinois qui… fréquentait ces côtes avec ce génie réfléchi, et cette intelligence qui est naturelle à sa nation ». De son nom Mo Jiu, il est aujourd’hui bien plus connu sous son nom vietnamien de Mac Cuu et sa vie mériterait un roman. En 1644, un grand craquement de l’histoire asiatique moderne se produisit en Chine avec la chute de la dynastie des Ming et l’arrivée au pouvoir de la dynastie des Qing (1644 - 1911). Une rébellion des généraux

loyalistes Ming s’ensuivra et durera jusqu’en 1680, date à laquelle, tout espoir de reconquête du pouvoir abandonné, il fallut se résigner à l’exil. Ce sont des dizaines de milliers de Chinois qui émigrèrent alors et contribuèrent à peupler le sud de l’actuel Vietnam et du Cambodge. Mac Cuu (1655 – 1736) fut l’un d’eux. Son aventure commence en 1690. Il se rend d’abord à Oudong, alors siège de la royauté khmère et parvient à convaincre le roi Chey Chetta IV (Ang Su) de lui laisser en gestion les terres d’une région centrée sur Ha tiên et qui finira par englober la région de Kampot quasiment jusqu’à Kampong Som, le sud de l’actuel Vietnam, ainsi que l’ile de Koh Trâl, actuellement Phu Quôc. Pierre Poivre ne tarit pas d ’éloges sur le gouvernement de Mac Cuu. On a le sentiment que les vertus cardinales de l’époque des lumières se sont incarnées à Ponthiamas : « Il crut ne devoir proposer que les loix [sic] que la nature a donné aux hommes de tous les climats ; il sut les faire respecter en leur obéissant le premier, en donnant l’exemple de la simplicité, du travail et de la frugalité, de la bonne foi et de l’ humanité ; il n’ établit donc aucunes loix [sic] ; il fit beaucoup plus, il établit des mœurs ». Entre Siam, Vietnam et Cambodge Les maîtres mots de la survie de Ponthiamas sont é v idem ment l a st ratégie et le commerce. L’époque qui suit la chute des Ming est trouble et Mac Cuu va devoir jouer une partie très serrée entre Siam, Dai Viêt et Cambodge. Le Siam de l’époque, c’est le royaume d ’Ayutthaya qui est la capitale depuis 1351. Le Dai Viêt se présente sous un jour très complexe : à Ha Nôi, à l’époque Thang Long, le clan des Trinh, tout en reconnaissant l ’autorité nominale de l ’empereur Lê, exerce la réalité du pouvoir ; au centre, la famille Nguyên refuse le pouvoir du clan Trinh et gère un territoire, de fait un véritable état, qui s’étend du nord de Huê jusqu’à l’actuelle Nha Trang où règnent les derniers rois chams. Enfin, la royauté d ’Oudong exerce une domination plus théorique que réelle sur la région qui borde le golfe du Siam et une partie de la mer de Chine méridionale. Dans cette partie de l ’Asie du Sud Est précoloniale, les rapports entre vassaux et suzerains n’ont donc plus grand-chose à voir avec la réalité, comme le montrent les relations entre la famille Mac et la royauté de Oudong, ou la famille Nguyen et Thang Long (Ha Nôi) et tout est désormais mûr pour une recomposition. Le rôle du petit royaume dans la géopolitique régionale est évident : entre Ayutthaya et la Chine, la navigation et le commerce, passent obligatoirement par Ponthiamas. Au

passage, il est piquant de noter que cet espace, de l’actuel Kompong Som jusqu’au delta du Mékong, correspond en partie à celui du royaume du Funan (1er - 6e siècle) dont l ’affaiblissement et la disparition correspondent vraisemblablement à la fin de la navigation dans le golfe du Siam. De la montée en puissance à la chute Ponthiamas ne jouira pas longtemps de sa tranquillité. En 1718, la ville est détruite par les Siamois et Mac Cuu se réfugie à Ream. Dès son retour en 1721, il la reconstruisit. Un équilibre reposant sur une neutralité est désormais impossible et Mac Cuu dût se choisir un protecteur sûr. Il scellera en 1725 une alliance avec la famille Nguyen de Hue. Ponthiamas entre désormais dans l’orbite vietnamienne. Une indépendance perdue ? Pas vraiment. Ponthiamas n’a jamais joui d’une indépendance officielle même si les liens de vassalité envers la royauté de Oudon g sont désorm a i s purement théoriques. Les annales royales de Hue (1852) n’évoquent, quant à elles, qu’une protection. Pas grand-chose ne va en fait changer dans le petit royaume ; ainsi en 1735, à la mort de Mac Cuu, son fils Mac Thiên Tu (1718 – 1780) lui succède. Ce sera l’âge d’or de Ponthiamas avec la création de l’académie de Ha Tiên d’où émanèrent des œuvres littéraires remarquables à commencer par la poésie de Mac Thiên Tu lui-même. Aujourd’hui encore, on peut prendre pour guide d ’une visite de Ha Tiên son célèbre poème « Les dix vues de Ha Tiên » écrit en 1736 dans un Chinois d’un classicisme sans faille. La puissance commerciale de Ponthiamas se traduira en puissance militaire. Mac Thiên Tu disposera d’une armée et d’une flotte capable de menacer le Siam. Ce sera aussi le chant du cygne pour le petit royaume. Désormais, chaque décennie aura son lot de catastrophes. Ainsi, une nouvelle attaque siamoise en 1771 et Ponthiamas sera à nouveau détruite. La révolte des Tay Son (1771 – 1792) conduira à une nouvelle destruction de la ville et à une mise à sac de toute la région. L’acte final aura lieu en 1780. Mac Thiên Tu s’est préalablement rendu à Bangkok, avec ses fils, pour accompagner une ambassade vietnamienne auprès du roi Phya Tak. Il s’agissait de faire la paix avec le Siam. Suite à une série de malentendus que la personnalité paranoïaque du roi Phya Tak n’aura aucun mal à amplifier, les 53 membres de la délégation seront torturés et mis à mort. Mac Thiên Tu se suicidera en avalant de l’or liquide. La mort de Mac Thiên Tu allait être suivie, au début du 19 e siècle, de l’amoindrissement du rôle stratégique de Ha Tiên qui allait sombrer dans l’oubli. Ponthiamas avait vécu. www.cambodgemag.com - 35


TRADITION

CAMBODGE, L’HISTOIRE EN STATUES T E X T E PA R JEAN-MICHEL FILIPPI P H O T O G RA P H I E S PA R JEAN-FRANÇOIS PÉRIGOIS

Çiva début du Xe siècle

Laquelle préférez-vous ? Une image qui déploie une superbe anatomie d’un réalisme achevé avec un vêtement qui couvre les formes du corps tout en les épousant. Un hanchement permet de tracer une diagonale ascendante vers la droite à laquelle, comme en écho, répondent les lignes des genoux, des pieds, des épaules et la position de la tête. Une vision des plus statiques. Il s’agit bien de gommer les formes humaines en les stylisant à l’extrême : des épaules carrées, des jambes qui évoquent des poteaux, un vêtement plaqué. D’un côté, la divinité, Balarama, revendique son apparence humaine qui se traduit en un luxe de détails anatomiques ; de l’autre, l’humanité semble vécue comme une tare : s’il faut hélas bien avoir recours à des formes humaines pour représenter le divin, en l’occurrence Çiva, il faut quand même tout faire pour s’en éloigner, à César… Tout oppose ces deux statues : mouvement et statisme, réalisme et stylisation… humanité et divinité ! Retour à la question initiale. L’inconscient esthétique occidental est historiquement daté en ce qu’il résulte d’un mouvement qui débute par un statisme propre à l’époque médiévale pour aboutir aux images pleines de vie de la Renaissance où des commandes privées ne vont pas peu faire pour humaniser les représentations artistiques. Et le Cambodge ? Eh bien c’est exactement l’inverse qui s’est produit ! La statue de Balarama, un dieu agraire avatar de Vishnu, date du 6e siècle et a été exécutée à Phnom Da, dans un 36 - CAMBODGEMAG | Décembre 2018

Balarama du VIe siècle

contexte où hindouisme et bouddhisme voisinent. Les formes artistiques n’obéissent pas encore aux injonctions du pouvoir royal mais, tout comme les inscriptions de l’époque, relèvent vraisemblablement aussi de commandes privées. Avec l’installation des capitales de l’empire dans la région d’Angkor (9e-15e siècle), tout va changer. Le pouvoir royal se doit d’affirmer ses prérogatives ; à défaut d’avoir une administration digne de ce nom, il doit recourir à une symbolique solide. La statuaire jouera ce rôle. La statue c’est ce qui se tient, immobile, et d’ailleurs l’étymologie est bien là : « stare » en latin, ne signifie-t-il pas « se tenir » ? La statue de Çiva, exécutée au début du 10e siècle, est contemporaine du temple de Phnom Bakheng construit sous le règne de Yaçovarman I et dédié évidemment au dieu Çiva. Elle est là, tout comme le temple aux dimensions impressionnantes dans lequel elle trône, pour affirmer la grandeur d’un règne. Chaque roi Khmer entendra faire de même. La preuve ? Il suffit d’observer le changement stylistique abrupt qui se produit d’un règne à l’autre et, de cela, la statuaire khmère offre une illustration unique dans le monde de l’art asiatique. Comprendre l’art khmer, c’est mettre un instant de côté notre apriori esthétique qui nous rend cette statue hideuse pour la contempler d’un regard politique. La statuaire khmère est assurément politique ; plus que cela, elle est le baromètre hypersensible de l’évolution politique du monde qui l’a générée.


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SOCIÉTÉ

S'

Quarante ans après, comprendre la société post Khmers rouges T E X T E E T P H O T O G RA P H I E PA R F R É D É R I C A M AT

LE 7 JANVIER 2019, LE CAMBODGE FÊTERA LES QUARANTE ANS DE LA LIBÉRATION DU PAYS DU JOUG DES KHMER ROUGES. PLUS LE TEMPS PASSE ET PLUS LES TÉMOINS DE CE TERRIBLE GÉNOCIDE VIEILLISSENT. ILS S’EFFACERONT AVEC LE TEMPS, INÉLUCTABLEMENT.

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il reste aujourd’hui des lieux de mémoire, anciennes prisons, charniers, qui sont autant de preuves de la cruauté des soldats de Pol Pot, qu’en est-il dans les esprits des Cambodgiens et surtout des jeunes, ceux qui n’ont pas connu la guerre ? Comment les anciens bourreaux d ’hier ont-il pu cohabiter avec leurs victimes ? « J’ai entendu parler des Khmers rouges. Mais on m’a dit que ce sont les Vietnamiens qui ont commis le plus d’atrocités dans mon pays », explique tranquillement Navy, une jeune fille d’à peine 18 ans qui travaille dans un hôtel de la cité des temples. Quand on l ’interroge, Navy ne sait pas grand chose de ce qui a pu se dérouler dans son propre pays entre 1975 et 1979. Personne ne lui a jamais dit que ces révolutionnaires communistes ont effacé de la surface de la terre 21% de leur propre population, en massacrant près de deu x millions d’innocents. Navy n’est pas la seule à ne pas connaître l’histoire de son pays. Ils sont nombreux, les jeunes nés après la mort de Pol Pot en 1998, à n’avoir qu’une « vague idée » de ce qui s’est réellement passé, de ce qu’ont vécu leurs parents ou grands-parents. Et le fait qu’en juin 2013, le parlement cambodgien adopte une loi punissant de deux ans de prison « tout individu qui ne reconnaît pas, qui minimise ou qui nie » les crimes des Khmers rouges, n’y change rien. L’amnésie comme thérapie ?… Le premier manuel scolaire exclusivement dédié au régime Khmer rouge, édité par le DC-Cam est sorti en 2009 seulement. Depuis 1991 et l’arrivée des troupes onusiennes chargées de mettre en place les premières élections libres, l’enseignement de la période 1975 – 1979 était réduit à sa plus simple expression. On évoquait le changement de nom du pays en Kampuchéa Démocratique ; on faisait une brève allusion au massacre et pour les plus grands, on apprenait quelques poèmes

relatant les souffrances de l’époque. Rien de plus. « Histoire du Kampuchéa démocratique » est destiné à un public de collégiens et de lycéens de la classe de troisième à la terminale. Près de 200 000 exemplaires en langue khmère ainsi que de nombreuses traductions ont été distribués. À cet ouvrage s’est rapidement ajouté un guide à l’usage des enseignants. Un guide très factuel. Si ce livre, certes imparfait aux yeux de certains spécialistes, a le mérite d’exister, son utilisation reste à la discrétion des professeurs. Mais en une heure et demie seulement par semaine pour enseigner l’histoire et la géographie en classe de seconde, ils n’ont guère de temps pour traiter de ce sujet délicat. Et il est des régions du Cambodge où les professeurs n’en parleront jamais. C’est le cas des anciennes zones khmères rouges comme Païlin, l’ancien fief de Ieng Sary, l’ancien ministre des affaires étrangères de Pol Pot, ou encore d’Anlong Veng, Samlaut, Samrong, etc. Dans ces écoles les enfants des anciens Khmers rouges côtoient ceux des nouveaux arrivants, qui se sont installés dans ces villes lorsque la paix est revenue. Lors de la mort de Pol Pot, sa fille, Sar Patchata, alors seulement âgée de 12 ans, a été placée sous un nom d’emprunt dans une école de Sisophon, une bourgade au nord-ouest du pays. Quelques années plus tard, alors qu’elle fête son dix-septième anniversaire, des journalistes français du Figaro la rencontrent. « Tout le monde sait qui elle est, explique alors Cheam Seok, le directeur du lycée. Mais nous autres Khmers, on ne remue pas le passé. Les programmes scolaires n'évoquent pas la période KR, de 1975 à 1979. » Les journalistes tentent de parler du génocide et des deux millions de victimes. « Sar Patchata tombe des nues : On ne m'a jamais parlé de ça, dit elle. »  Le seul souvenir qu'elle conserve de Pol Pot, c'est celui d'un père aimant : « Il jouait toujours avec moi. C'était un homme doux. Je prie pour lui à la pagode. D'ailleurs, j'ai un portrait dans ma chambre ».  Depuis cette date, Sar Patchata n'a accordé qu'un seul autre entretien à la presse. C'était en décembre 2004, dans les colonnes du Cambodia Daily. « Je veux être comptable, disait-elle, et travailler avec ma mère. » Elle envisageait alors de compléter sa formation à l'université de Phnom Penh, ce qu’elle fit d’ailleurs. Cette même faculté qui fut fermée par son père, dont l'obsession consistait à envoyer les intellectuels travailler dans les rizières afin de les « rééduquer ». Ce qui ne l'a pas empêché de conseiller un avenir studieux à sa fille : « Papa voulait que je travaille bien à l'école », dit-elle encore aux journalistes.  À Siem Reap, le lycée du centre-ville se nomme : « lycée du 10 janvier 1979 ». C’est la date de la mise en place du gouvernement qui a suivi l ’entrée des troupes vietnamiennes dans Phnom Penh. Aucun de la dizaine d’élèves interrogés ne connaît la signification de cette date. Piseth a 15 ans et étudie dans ce lycée. Il


est le seul à penser que cela a un rapport avec le Vietnam, mais il avoue ne pas en savoir davantage. Lorsqu’on l’interroge sur les Khmers rouges, voici sa réponse : « j’ai une tante qui est morte sous ce régime, alors mes parents m’en ont parlé un peu mais ils n’aiment pas que je leur pose des questions là-dessus. Il y a aussi des gens qui disent que les Khmers rouges étaient des défenseurs de la nation… » Une histoire complexe… Tout dépend en fait si l ’on considère exclusivement le régime sanguinaire de Pol Pot qui a duré trois ans, huit mois et 20 jours, comme le fait par exemple le tribunal chargé de juger les anciens dirigeants, ou si on les englobe dans une histoire plus longue, comprenant la guerre civile les opposant, à partir de 1979, aux forces militaires du gouvernement d’occupation… Pour comprendre la nuance il est nécessaire de revenir quelques années en arrière. En décembre 1978 , les Vietnamiens constituent, avec d'anciens cadres Khmers rouges ayant fui les purges de Pol Pot, une organisation chargée d ' i n c a r n e r l 'opp o s it i on cambodgienne : le 3 décembre 1978, le Front Uni National pour le Salut du Kampuchéa (FUNSK ), dirigé par Heng Samrin , un ancien cadre K h mer rouge réfugié au Vietnam, est officiellement créé en territoire vietnamien. Le 25 décembre 1978 , le Vietnam passe à l'attaque : 170 000 soldats vietnamiens déferlent sur le Cambodge. Le 2 janvier 1979, c’est l’offensive finale. Les soldats Khmers rouges sont facilement mis en déroute et, le 7 janvier 1979, les troupes vietnamiennes entrent dans Phnom Penh désertée. Un nouveau gouvernement cambodgien est rapidement mis en place. Il prend le nom de République populaire du Kampuchéa. Au niveau international, l 'entrée au Cambodge des troupes vietnamiennes est condamnée par une majorité des pays. La communauté internationale estime que le Vietnam est une force d’occupation illégale ! Sous la pression notamment de la Chine et des États-Unis qui souhaitent empêcher le Vietnam et surtout son allié, l’URSS, de se poser en puissance dominante en Asie du Sud-Est, l’Onu ne reconnaît pas le nouveau gouvernement de Phnom Penh mis en place par le Vietnam. En novembre 1979, les Nations unies considèrent même le Kampuchéa démocratique, le parti de Pol Pot, dont le représentant continue et continuera de siéger à l'Assemblée générale, comme seul gouvernement légitime du Cambodge. Ainsi, la communauté internationale décide de soutenir plus ou moins ouvertement cette

armée de rebelles durant dix ans, dans sa lutte contre « l’occupant » vietnamien. Pol Pot et sa clique, après avoir massacré son propre peuple, passent ainsi pour des patriotes qui œuvrent à la libération du Cambodge ! En ce sens et contrairement à ce qu’il pense, Piseth, le jeune lycéen, a saisi toute l’ambiguïté de cette triste histoire… La chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc soviétique viendront radicalement changer la donne sur le plan international. Et les Khmers rouges se retrouveront alors totalement isolés. Leur chute ne sera plus qu’une question d’années… Une paix sociale mais des âmes en déroute… Une fois les derniers bastions rebelles soumis, il a fallu intégrer ces territoires au reste du Cambodge. Païlin a été, en 1997, le premier fief à hisser le drapeau blanc et à rendre les armes. Ieng Sary a longuement négocié sa reddition et a obtenu un statut administratif particulier pour sa

province gérée par Y Chhien, ancien garde du corps de Pol Pot reconverti dans les affaires. À partir de cette époque, le gouvernement a tout fait pour éviter que les anciens Khmers rouges restent groupés, de peur qu’ils ne reconstituent une force rebelle. Ainsi, des terres ont été offertes à nombre d’entre eux, principalement des gradés de l’armée de Pol Pot dans certaines provinces. À Siem Reap, une zone a même été entièrement aménagée dans la commune de Kork Chork non loin d’Angkor et des terrains remis officiellement à des anciens rebelles. Beaucoup ont revendu ces biens dans la foulée et sont retournés vivre dans leurs fiefs, mais certains y ont construit leur maison. C’est le cas d’une nièce de Ta Mok, le chef d’État major de Pol Pot emprisonné en 1999 et décédé en 2006. Elle, son mari et ses deux enfants ont voulu prendre un nouveau départ à Siem Reap. En 2003, Meas Young, qui a perdu son mari sous les Khmers rouges, achète le terrain mitoyen de la nièce de Ta

Illustration : Païlin a été, en 1997, le premier fief à hisser le drapeau blanc et à rendre les armes

Mok sans savoir qui est sa voisine. « J’ai eu un choc quand j’ai appris que j’allais habiter à côté de la nièce de celui que l’on surnommait le Boucher. Mais je crois que ces gens-là avaient plus peur que moi. Deux gros chiens doberman gardaient leur propriété à cette époque. Ma fille est allée se présenter lorsque nous avons fait construire et elle leur a demandé s’ils voulaient se joindre à nous pour faire venir le câble pour la télévision. Ils ont rétorqué qu’ils ne voulaient pas que le cerveau de leurs enfants soit pollué par la culture occidentale. C’est la seule rencontre que nous avons jamais eue », explique Meas Young. Depuis, les enfants se sont mariés. La fille vit à la maison des parents qui, eux, sont retournés habiter à Anlong Veng où ils dirigent des plantations d’arbres fruitiers. Sur le toit de la maison, une antenne satellite. Les dobermans sont morts et n’ont pas été remplacés. Ka Sunbaunat, est professeur en psychiatrie et doyen de la faculté de médecine de Phnom Penh. Il estime que les rescapés du régime de Pol Pot ont souffert de problèmes psychiques qui n’ont jamais été soignés. Ces troubles se seraient transmis aux enfants et aux petits-enfants. Selon lui, « agressivité, perte d’empathie et de tolérance, habitude de la violence et du non-respect des lois sont le résultat de l’éducation du régime de Pol Pot. La structure familiale a été détruite tout comme la notion d’entraide mutuelle. Les individus ayant pris l’habitude de vivre sans lois ni règles ont intégré par mimétisme l’agressivité et la violence comme moyen de faire face à la vie quotidienne alors même que cela n’avait jamais été le cas  ». Sans le savoir, les jeunes cambodgiens porteraient en eux les stigmates de ces années de terreur. Et leurs comportements quotidiens, tant sur la route que dans la vie de tous les jours, n’en seraient que la triste conséquence. En mars 2014, Sar Patchata s’est mariée. Ros Ka, un ancien combattant Khmer rouge interrogé alors par le Phnom Penh Post, estime que « ce mariage est une bonne occasion pour revoir nos anciens supérieurs après avoir été séparés pendant des années. Vous ne pouvez pas savoir comme nous sommes heureux ». Pour Soeung Sikoeun, également de la fête, et dont l ’épouse Laurence Picq est une des seules françaises à avoir vécu sous les Khmers rouges*, « il ne s’agit que d’une réunion d’amis. Il n’y a rien de politique. Nous nous aimons et nous respectons tous. Nous sommes toujours unis comme les doigts d’une main ». Mais de rassurer le journaliste : « La fille de Pol Pot est très différente de son père ! ». * Laurence Picq a écrit deux livres sur son séjour au Cambodge : « Au-delà du ciel » et « Le Piège Khmer rouge ». www.cambodgemag.com - 39


D A N S L'AT E L I E R D E

RENA CHHEANG, JEUNE PEINTRE CAMBODGIENNE DE 27 ANS, EXPOSE EN CE MOMENT SES CRÉATIONS SUR LES MURS DU RESTAURANT KHÉMA LA POSTE. AVANT DE S’ENVOLER POUR L’EUROPE EN FIN D’ANNÉE POUR UN VOYAGE DE DÉCOUVERTE ET D’INSPIRATION, RENA RACONTE SON PARCOURS, DEPUIS SON ÉDUCATION AMÉRICAINE JUSQU’À SON RETOUR AU PAYS EN 2013, OÙ ELLE DEVIENDRA RAPIDEMENT UNE ARTISTE COMBLÉE.

Les Grands Yeux de Rena PA R C H R I S T O P H E G A R G I U L O

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Rena Chheang ©Christophe Gargiulo

Retour au pays Née à Phnom Penh, Rena aura le privilège de grandir dans une famille d’accueil qui l’enverra ensuite étudier aux USA. « J’ai eu une éducation très américaine mais, dans un sens je me sens aussi très Cambodgienne. Après avoir terminé mes études en Californie, j’ai eu envie de me reconnecter avec mes racines et de découvrir un peu mieux la culture et les réalités de mon pays d’origine », précise-t-elle. Dès son retour en 2013, un poste d’enseignante et la photographie en freelance lui permettent de s’installer convenablement. La jeune femme continue de peindre, inspirée par le royaume et ses contradictions. Sa peinture, qu’elle définit comme abstraite, aborde plusieurs thèmes, de la religion à la pauvreté en passant par la nature et le développement économique.

Passion La peinture est une passion qui la nourrit depuis l’université. Durant ses études en Californie, la jeune femme profite de son temps libre pour s’adonner à son passe-temps, ne s’imaginant pas du tout que son hobby deviendrait un jour son activité principale. « Je peignais pour le plaisir, et je n’avais jamais

envisagé de pouvoir vendre un jour mes créations », confiet-elle, ajoutant que seule la photographie, une autre passion, lui permet de gagner un peu d’argent de poche dès l’université. «  Je proposais des portraits, des photos de familles, d’évènements, puis j’ai commencé à être un peu connue, on m’a de plus en plus sollicitée et j’ai pu alors vendre mes prestations ».

Première exposition Un jour, un ami l’informe que le café ARTillery de Phnom Penh cherche de nouveaux artistes pour y exposer. Après les présentations, la jeune femme est invitée à exposer son travail, ce sera sa première exposition publique. « C’était une première fois, et contre toute attente, j’ai vendu cinq toiles. Ce fut donc un succès qui m’a largement encouragée à aller plus loin dans ma démarche artistique. »

Depuis lors, elle a de nouveau exposé pour ARTillery à Siem Reap, chez certaines entreprises privées et à la MetaHouse. Son exposition solo Thrive occupera les murs de la galerie du Grand-Duc et une partie de son travail figurera dans Identity, un dialogue visuel sur la vie dans l'habitat urbain, de nouveau à la MetaHouse. Artiste à plein temps Au vu de l’engouement pour ses peintures, Rena décide alors de se consacrer essentiellement à la pratique de son art. Hormis quelques leçons privées, elle cesse d’enseigner mais poursuit son activité de photographe professionnelle. Son entreprise Big Eyes Fotography fonctionne bien : «  Je produis principalement des portraits, photos de mariage, de famille, etc…Quant au nom de mon entreprise, cela provient de mes années universitaires. J'étais entourée de Coréens qui m’avaient donné ce surnom car mes yeux de Cambodgienne étaient plus grands que les leurs », explique-t-elle en souriant. Elle exhibe alors ses cartes postales. À présent bien plus libre de son temps, l’artiste a décidé de décliner son travail et de proposer des produits dérivés. «  Mais ce ne sera pas du tout-venant, je souhaite que mes cartes postales soient vendues dans des magasins classes, dédiés à l’art au Cambodge » précise-t-elle. Projets Parmi ses projets les plus immédiats, Rena fait part de son voyage en Europe qui sera, pour elle, l’occasion de nouvelles sources d’inspiration. Elle parle également de son souhait de diversifier sa technique. « D’avoir plus de temps libre pour ma passion m’a permis de découvrir d’autres artistes, mais aussi d’avoir envie d’explorer d’autres disciplines comme la poterie ou la sculpture », déclaret-elle, avec un petit sourire, derrière ses grands yeux… www.cambodgemag.com - 41


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LIVRE

Une

Battambang : 2e édition du Festival de Littérature Khmère PA R PA S C A L M É D E V I L L E

opinion a souvent cours dans la communauté expatriée, selon laquelle il n’existerait pas de littérature cambodgienne digne de ce nom. Cette opinion se fonde surtout sur la difficulté d’accès aux œuvres littéraires khmères, qui ont été peu traduites (et souvent assez mal). Mais en réalité, la littérature khmère est d’une grande richesse et elle est très dynamique. La littérature prémoderne compte de longs récits sous forme poétique, dont le fameux Tum Teav, considéré comme la version khmère de Roméo et Juliette, ou encore des contes hauts en couleur. Le vingtième siècle, grâce au développement de l’enseignement non religieux, a vu naître des œuvres d’un excellent niveau. La vie intellectuelle du Cambodge jusqu’à la prise du pouvoir par les Khmers rouges était d’une vivacité peu commune et de nombreux poètes et écrivains (citons Soth Polin, Khun Srun, que Cambodge Mag a déjà présentés), souvent influencés par la littérature française, ont laissé des nouvelles, des romans, des poésies, des chansons qui constituent un fonds très riche. INTERRUPTION Après une interruption de plus de près de 15 ans due au régime des Khmers rouges et aux difficultés extrêmes que le pays a affrontées pendant les années 80, depuis les années 1990, la littérature locale connaît un renouveau indéniable. Cela se traduit par des publications nombreuses, la création d’associations littéraires, le grand intérêt que portent les jeunes à la lecture et le dynamisme des écrivains de la nouvelle génération.

FESTIVAL À BATTAMBANG La ville est connue depuis longtemps pour son effervescence intellectuelle. Des auteurs de toute première importance, comme le célèbre romancier, poète et parolier Kong Bun Chhoeun (décédé en 2016), sont originaires de Battambang. C’est également de cette ville que proviennent nombre d’artistes cambodgiens de haut niveau. La première édition du KLF avait connu un joli succès, attirant quelque 500 personnes. Avec l’édition 2018, le succès s’est amplifié, puisque l’évènement a attiré quelque 1500 amoureux des lettres. Les participants sont venus de l’ensemble du pays. Ont pu ainsi se rencontrer romanciers, poètes, libraires, éditeurs et lecteurs. Le programme très dense de lectures publiques, conférences, débats, spectacles, se déroulait dans toute la ville. Le centre de ralliement du festival était la Pagode de l’éléphant blanc (Wat Damrei Sar). Cette fête des lettres a en effet bénéficié du soutien du clergé bouddhique local et de la municipalité de Battambang. Trois universités ont en outre mis des locaux à la disposition des festivaliers. Enfin, le festival a aussi été l’occasion de distinguer de jeunes auteurs : un concours de poésie et un autre de nouvelles ont récompensé les plus prometteurs d’entre eux. L’édition 2019 du festival, dont les dates exactes n’ont pas encore été fixées, se tiendra à Phnom Penh en septembre ou octobre.

RENOUVEAU Pour apporter sa contribution au développement de la littérature cambodgienne contemporaine, un groupe d’auteurs, conduit par So Phina et Kee Socheata, deux jeunes femmes très actives dans le milieu des lettres khmères, ont créé le « Khmer Literature Festival » (KLF, Festival de la littérature cambodgienne), dont la première édition avait été organisée à Siem Reap en 2017. La deuxième édition de ce festival s’est tenue du 21 au 23 septembre 2018 à Battambang.

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DESTINATION

En arrivant à Mechrey ©Rémi Abad

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MECHREY, la vie au fil de l’eau PA R R É M I A B A D

Loin de la frénésie touristique de Chong Kneas et Kompong Phluk, le village flottant de Mechrey illustre un mode de vie séculaire, mais aujourd’hui menacé.

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DESTINATION

d’un guide, afin d’éviter toute errance à travers les somptueux paysages campagnards qui bordent l’embarcadère nomade.

Un village itinérant ©Rémi Abad

Si

les eaux poissonneuses du Tonlé Sap abritent de nombreux villages flottants, rares sont ceux qui ont su préserver leur authenticité face à l’afflux de touristes et aux attraits de la modernité. Il en est pourtant un qui ne figure dans aucun guide ni brochure. Bienvenue à Mechrey, à quelques encablures de Siem Reap, là où le temps s’écoule calmement. Entre terre et eau Il faut moins d’une heure pour parvenir, depuis le centre-ville, au petit port où se tiennent alignés cinq ou six bateaux aux couleurs vives. Point de départ d’un trajet enchanteur, où l’embarcation se fraie un improbable chemin entre les jacinthes d’eau qui pullulent, créant un tapis vert posé sur l’eau bleue du lac. D’une main sûre, Net, qui cumule les fonctions de pilote, de guide et de traducteur, manie le « volant Toyota » qui lui sert de gouvernail. Le jeune homme de 25 ans peine à déjouer les pièges de cet endroit à la topographie mouvante : en saison sèche, le lieu où nous naviguons laisse place à une plaine fertile, où on cultive le riz et où paissent vaches et buffles d’eau. Sur le trajet, les cimes à peine émergées des cocotiers rappellent le caractère inondable de ce lieu qui n’appartient ni tout à fait à la terre, ni tout à fait au lac. À ce titre, l’embarcadère pour Mechrey change constamment d’endroit. Mieux vaut donc s’y rendre en compagnie

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Une vie faite de contraintes Sur l’eau calme, au bout d’un chenal aussi large qu’un boulevard, se distingue au loin un vaste bâtiment : la pagode, seule construction en dur du village. Avant de l’atteindre, le bateau longe une petite annexe religieuse sous laquelle s’entassent des fardeaux de bois : « C’est le crématorium, précise Net. Nous l’avons depuis l’an 2000. Avant, nous ne disposions d’aucun endroit pour incinérer les morts. Il fallait attendre la saison sèche pour cela. Alors, lorsqu’un décès avait lieu, le corps était provisoirement déposé au sommet d’un arbre. Il fallait attendre que le niveau d’eau baisse pour pouvoir enfin procéder à la crémation ». Nous dépassons alors la pagode pour arriver au cœur du village. Des maisons de toute sorte y flottent, en bois, en tôle, en feuilles de palmiers, accolées les unes contre les autres. Des « rues » se dessinent, des commerces apparaissent, des coiffeurs, un garagiste… La vie s’y déroule calmement, portes et fenêtres grandes ouvertes, chacun vacant à ses occupations sur le seuil de son logement. Paresseusement, notre bateau se range à flanc d’une maison où nous attend un petit groupe. Les forçats du lac 260 familles vivent ici, soit environ un millier d’habitants, pêcheurs pour l’essentiel. Le métier est rude : levés dès 4 heures du matin, les travailleurs partent au large pour y poser leurs filets. Mais les prises sont, selon leurs dires, de plus en plus rares. Tous pointent du doigt la construction de nombreux barrages sur le Mékong qui, selon eux, participent à cette raréfaction. Entre 10 et 20 kilos, tout au plus, sont ramenés chaque jour. Une grande partie sera expédiée vers la Thaïlande. Vendu entre 1 000 et 6 000 riels le kilo selon la variété, le poisson est loin de constituer une confortable source de revenus. Certains ne parviennent même plus à acquérir de nouveaux filets, bien trop coûteux. Cela n’empêche pas la petite bande qui nous accueille de sourire à pleines dents, tout en nous offrant poissons grillés, bières et alcool de riz fait maison. La journée est terminée, le soleil se couche lentement et l’heure est à la détente. Pas d’autre alternative que de se retrouver à discuter ensemble : ici, pas de bar ni de jeux, mais de forts moments amicaux et, parfois, un karaoké. Un village itinérant Peu à peu le village s’illumine, alimenté par des batteries rechargées à l’aide de rares panneaux solaires ou par des groupes électrogènes. Enjambant les pontons et marchant sur les embarcations, des habitants déambulent de maison en maison. À l’intérieur, les enfants font osciller avec de grands éclats de rire les hamacs transformés pour l’occasion en balançoires.


Trois fois par an le village se déplace, en fonction des crues et des décrues. À cette occasion, chaque maison, qui repose sur des flotteurs faits de bambous ou de barils, est tractée par bateau vers son nouvel emplacement. La solidarité entre villageois bat alors son plein, tout comme lorsqu’il s’agit de construire une nouvelle habitation. Pour 2 000 $, les matériaux sont achetés puis acheminés depuis la berge, et les pêcheurs sacrifient tous un peu de leur temps pour les assembler. Un village flottant ne bénéficie d’aucun réseau électrique, ni d’eau courante ou d’évacuation des eaux usées. Les déchets finissent soit brulés, soit dans le lac. Pas de docteur, non plus, hormis un itinérant qui effectue ses visites tous les deux ou trois mois.

SUR TERRE, C’EST AU CLIENT D’ALLER CHEZ L’ÉPICIER, FAIT REMARQUER NET EN SOURIANT ; ICI, CE SONT LES ÉPICIERS QUI VIENNENT À NOUS »

Nuit chez l’habitant Le village ne disposant d’aucune structure hôtelière, un matelas a été déposé chez les propriétaires de l’unique restaurant. Un restaurant très informel, le faible nombre de touristes obligeant les tenanciers à mener d’autres activités, l’élevage de crocodiles et de quelques volailles en l’occurrence. Dans la maison mitoyenne, c’est un vaste vivier qui a été choisi pour fournir des revenus d’appoint. Pourtant, dans ce petit restaurant, tout est prêt pour accueillir les visiteurs : les larges tables côtoient les étagères où s’entassent pêle-mêle des souvenirs bon marché. Aux petites lueurs du jour, le village reprend vie : les enfants se rendent à l’école et les marchands ambulants aux barques chargées de fruits et de légumes cabotent entre les habitations. « Sur terre, c’est au client d’aller chez l’épicier, fait remarquer Net en souriant ; ici, ce sont les épiciers qui viennent à nous ! ». Visite de courtoisie Ce matin, nous rendons visite à Nih et Bun, 63 et 68 ans, mémoires vivantes du village. Lorsque nous leur demandons quand a été fondé Mechrey, Bun réfléchit quelques secondes en fronçant les sourcils. Après avoir compté le nombre de générations qui s’y sont succédé, le vieil homme en déduit que le village doit avoir entre 70 et 80 ans d’existence. Une belle longévité pour un lieu qui a bien failli disparaître sous le règne des Khmers rouges. Lentement, le village s’est reconstruit, malgré une population passée de 270 familles dans les années 60 à seulement 50 dans les années 80. Peu à peu Mechrey s’est repeuplé, attirant à nouveau les modestes pêcheurs. Ici, pas de taxes foncières, pas de factures d’eau ni d’électricité. Ceux qui réussissent quittent le village pour la terre, mais la plupart des habitants restent attachés à leur vie sur le lac. Un devenir incertain Il est temps de partir. Net nous fait accomplir un dernier tour du village. Des habitants se rendent à la pagode : 90% de la population pratique le bouddhisme.

©Rémi Abad

Habitants du village lacustre ©Rémi Abad

D’autres se sont convertis au christianisme, une église y a été récemment construite. Aucune ONG ne vient en aide au village, et seule une organisation missionnaire fournit quelques subsides à l’une des cinq écoles primaires. Sur le chemin du retour, nous ne croisons qu’une seule embarcation transportant des touristes : « Il en vient très peu, souligne Net en la regardant passer. Des Européens pour la plupart : très peu d’anglosa xons ». La communauté vi l lageoise compte bien évidemment sur un afflux de visiteurs pour compenser la baisse d ’activité de la pêche. Peut-être qu’un jour, plus tôt qu’on ne le pense, Mechrey

deviend ra le nouveau Chong K neas. Les Lonely Planet et autres Routard vanteront les mérites de « cet authentique et pittoresque village flottant », et des hordes de touristes sillonneront la voie principale. En attendant, Mechrey a su conserver son vrai visage, celui d’un lieu magique et inoubliable. Ne t Va n e s t i n c ont e s t abl e m e nt l e meilleur guide que l’on puisse trouver. Sa gentillesse, sa connaissance du lieu et de ses habitants ainsi que sa parfaite maitrise de l’anglais garantissent de passer en sa compagnie un moment unique. Pour le contacter : 0963 811 391 www.cambodgemag.com - 47


SERVICES

Acheter des terres au Cambodge T E X T E PA R L A R É D A C T I O N P H O T O G RA P H I E PA R H A N N A S Ö R E N S S O N

À la question : Un étranger peut-il acheter du foncier au Cambodge ? La réponse est simple, non (Loi sur le droit à la propriété pour les étrangers). Toutefois il existe plusieurs moyens légaux, et d’autres moins, pour exploiter ou contrôler du foncier pour un étranger, à titre commercial ou pour son usage personnel. Vous êtes un barang – étranger qui veut acheter ou louer des terres au Cambodge ? Si oui, voici quelques conseils essentiels compilés avec l’aide de notre partenaire Realestate.com.kh. Si ces informations peuvent être utiles, il faut savoir également que ce n’est pas une aventure facile pour se lancer dans ce type d’entreprise et qu’il est sérieusement conseillé de faire appel à un juriste professionnel pour l’opération foncière- immobilière envisagée.

Terre au Cambodge ©Hanna Sörensson

Rappel En vertu de l’article 44 de la Constitution du royaume, les étrangers ne peuvent pas posséder de terres au Cambodge (Land Law – Loi sur les Terres de 2001). Cependant, ceux-ci peuvent établir un contrôle sur la terre de plusieurs façons : acheter des terres à travers une entreprise loca le ; louer des terres ; acquérir la citoyenneté cambodgienne ; ou acheter des terres à t ravers u n prête -nom … à mentionner toutefois que cette dernière option, parfois tolérée, est en fait interdite par la constitution. 48 - CAMBODGEMAG | Décembre 2018

Com ment les étra n gers peuvent-i ls acheter des terres au Cambodge à travers une société ? Cet te opt ion présente le moi n s de risques pour les investisseurs étrangers. Avec cette formule, plusieurs lots de terre peuvent être achetés. Cependant, les coûts de création d ’une société foncière sont élevés, avec des coûts d ’entretien tout aussi élevés. Et, les impôts sur le revenu de location sont assez conséquents. Voir la loi sur l’investissement du royaume du Cambodge (chapitre VI, article 16 : « entités juridiques dans lesquelles plus de 51 % du

capital social sont directement détenus par des personnes morales ou personnes physiques ayant la citoyenneté cambodgienne ». Et plus loin : « l’utilisation des terres est autorisée aux investisseurs, y compris la signature de baux à long terme allant jusqu’ à une période de 70 ans, renouvelable sur demande ». Avec cette option, 51 % de la propriété doit être cambodgienne. Toutefois, si la compagnie est structurée avec deux types d ’actions ayant des droits de contrôle différents, une classe d ’action détenue pa r des i nves t i sseu r s ét ra n ge r s , et l’autre par les investisseurs locaux, une


relative sécurité existe de facto pour les actionnaires étrangers. Il est possible d’attribuer contractuellement des droits limités aux actionnaires locaux en ce qui concerne les actes importants de la société, qui ordinairement nécessiteraient un vote avec une majorité des 2/3, tels le transfert, la vente de parts, la nomination des directeurs, la prise d ’hypothèques, de nantissement ou le transfert de titres. En clair, il suffit de créer une société avec 51 % d ’actionnaires cambodgiens e t d ’ é t a bl i r a v e c l e s a c t i on n a i r e s cambodgiens un contrat privé garantissant certains privilèges et droits spéciaux à l ’ investisseur étranger. Mais cette méthode qui, en théorie, garantit une quasi-propriété, n’est pas infaillible, à l’image de tout partenariat. Si l’un des actionnaires locaux ne joue pas le jeu et ne respecte pas ses obligations légales, une action en justice peut être coûteuse et incertaine. Il est donc recommandé, comme dans toute association, de bien choisir ses associés locaux pour limiter les risques. À propos de location foncière Les baux à long terme sont souvent utilisés par les investisseurs étrangers, convaincus qu’ i l s’a g it de l a me i l leu r e opt ion garantissant des droits similaires à ceux accordés dans le cadre d ’une propriété foncière. Ce type de contrat permet l’exploitation de la terre et même d’obtenir des permis de construire. D’après la Loi sur les Terres, la durée des baux est assez flexible et peut aller de 50 à 70 ou même 99 ans. Toutefois, la structure du contrat de bail reste moins sécurisante que l’option développée plus haut. Il faut garder à l’esprit que la location d’une terre pour une durée supérieure à 15 ans doit être enregistrée au Bureau des Terres et, pour ce qui concerne les terres appartenant à l’état, la durée maximum de location est de quarante ans, même s’il est possible de négocier une éventuelle extension. À l’image de l’achat de terres à travers une société, il est prudent de procéder à quelques vérifications concernant les intervenants dans la location. Ce n’est pas un luxe de s’assurer que le propriétaire est légitime… Louer une terre à quelqu’un qui n’est pas le réel propriétaire, mais bénéficie d ’appuis solides, peut très sérieusement compliquer la vie. Même si dans la pratique ce type de clause est rarement efficace, mieux vaut prévoir une juridiction en dehors du Cambodge pour l’arbitrage d’éventuels con fl it s . À savoi r toutefoi s que les tribunaux cambodgiens ont déjà refusé de reconnaître ou d’appliquer des décisions prises dans le cad re de d ispositions d ’extra-territorialité dont bénéficient

certains étrangers, y compris les Français. Il est également prudent d’inclure dans le contrat de location des clauses obligeant le propriétaire à ne pas vendre avant la fin du terme, d’obtenir la permission du locataire avant de vendre, ou de s’assurer que les termes du contrat de location seront reconduits avec le nouveau propriétaire du terrain en location. Pour sécuriser ce type de conditions, un « block sale notice », document spécifiant que le propriétaire ne peut pas vendre sans l’autorisation du locataire, peut être enregistré au Bureau des Terres. Pour sécuriser le bail au niveau national, il est possible de l’enregistrer au Ministère de l’aménagement des Terres, du Plan Urbain et de la construction. D’autres problèmes, pour lesquels la loi reste relativement encore imprécise, peuvent aussi se présenter. Par exemple, la réglementation concernant la propriété des bâtiments, construits pendant la location, reste floue lorsque le contrat arrive à terme. Les étages ou dépendances au- dessus du rez- de- chaussée, appartiennent au locataire qui peut alors en enregistrer les titres de propriété. Mais, le propriétaire du terrain, d’après la loi, deviendra aussi propriétaire des bâtiments…et ceci en contradiction avec la Loi sur l’Investissement qui privilégie les sociétés locataires. Néanmoins, une réforme des textes est en cours pour clarifier ce type de contradiction. Il est donc possible d ’e xploiter des terres pour des investisseurs étrangers au Ca mbodge , m a i s i l est vivement recom m a ndé de fa i re appel à u n homme de l’art, un avocat ou un agent immobilier reconnu pour établir un contrat de location longue durée et un bail permettant de minimiser au maximum le risque de déconvenues. Acheter des terrains en acquérant la nationalité cambodgienne… Cela est possible. Lorsqu’un étranger envisage un investissement conséquent au Cambodge, le Conseil des Ministres, le Ministère de l ’Intérieur et le Roi, ensemble, peuvent attribuer la nationalité. Mais, il faut un investissement majeur et sérieux pour obtenir ce privilège.

IL EST DONC POSSIBLE D’EXPLOITER DES TERRES POUR DES INVESTISSEURS ÉTRANGERS AU CAMBODGE, MAIS IL EST VIVEMENT RECOMMANDÉ DE FAIRE APPEL À UN HOMME DE L’ART, UN AVOCAT OU UN AGENT IMMOBILIER RECONNU POUR ÉTABLIR UN CONTRAT DE LOCATION LONGUE DURÉE ET UN BAIL PERMETTANT DE MINIMISER AU MAXIMUM LE RISQUE DE DÉCONVENUES »

Acheter des terrains avec un prête-nom… C’est la méthode la moins compliquée et la moins coûteuse. Pour une transaction foncière, l’investisseur signe en général un contrat avec l’acheteur cambodgien qui se charge d’acquérir le titre, d’hypothéquer le terrain au nom de l’investisseur et de lui louer ensuite. Cette méthode est toutefois illégale et peut parfois mener à la perte de l ’ investissement, à la vente forcée ou même à l ’expulsion. Elle est donc fortement déconseillée par les juristes. www.cambodgemag.com - 49


NATURE

VERS LA FIN DES LÉOPARDS PA R CHRISTOPHE GARGIULO

Le Cambodge est le royaume du tigre et aussi d’autres gros chats comme le chat léopard, le chat pêcheur, le léopard, et de nombreux autres félidés. Malheureusement, le tigre est officiellement éteint depuis avril 2016 et le léopard risque de subir le même sort. Il ne resterait qu’une vingtaine de spécimens dans les forêts du Cambodge.

©Christophe Gargiulio

IL NE RESTERAIT QU’UNE VINGTAINE DE LÉOPARDS AU CAMBODGE ET L’ESPÈCE EST MENACÉE DE DISPARAÎTRE D’ICI DEUX ANS SI RIEN N’EST FAIT POUR LA PROTÉGER ©Christophe Gargiulio

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sa proie, le léopard cherche u n coi n t ra nqu i l le p ou r la dépecer et savourer son repas. Très souvent, il portera la proie dans les arbres afin que d ’autres prédateurs ne puissent pas lui voler.

P

rédateur

Avec le tigre, le léopard est l’un des plus beaux animaux de la forêt, il est aussi un redoutable prédateur. L’animal est faci lement recon na issable à sa robe tachetée et à sa longue queue. Sa taille varie légèrement suivant la région où il vit, suivant l’abondance des proies vivant sur son territoire. Les mâles sont de 20 à 40 % plus gros que les femelles. Le léopard est un animal assez peu actif le jour. Il aime se reposer dans les arbres. Le léopard du Cambodge aime vivre dans les hauteurs, dans la forêt tropicale. C’est dans les arbres qu’il trouve une partie de ses proies. Le macaque en fait parfois partie. Mais le léopard peut aussi s’attaquer aux cochons sauvages, et aux cerfs. Il peut attaquer de grosses proies car il est très puissant mais préfère souvent attaquer les jeunes proies, plus faciles à tuer et à transporter. C’est à la tombée de la nuit que le léopard du Cambodge se prépare à chasser. Sa vision et ses sens exception nels lu i permettent de repérer une proie à plusieurs centaines de mètres. Lorsque le léopard décide d’attaquer, il sait se déplacer sans bruit et être très rapide. Après avoir tué

Déclin dramatique Et, le lendemain, soit il finira les restes, soit il retournera chasser. Le léopard et l’homme ne sont pas vraiment des amis. Et, l’histoire de leur relation est parfois dramatique. Dans ce petit village des Cardamomes qui a déjà des histoires de tigres, il y a aussi des histoires de léopards, des histoires à la nuit tombée, bien entendu. Une jeune fille raconte que, plusieurs nuits, un léopard est venu roder autour de ses vaches. Le léopard serait resté de longues minutes à observer, mais n’aurais jamais attaqué les animaux de la ferme. Une étude révèle que la dernière population reproductrice de léopards au Cambodge court un risque immédiat d ’extinction après avoir décliné de 72% sur une période de cinq ans. Les résultats ont été publiés dans le journal Open Society de la Royal Society par l’Unité de recherche sur la conservation de la faune de l’Université d’Oxford, en collaboration avec Panthera, une organisation mondiale de conservation des félins. Longtemps chassé pour sa fourrure et comme trophée, le léopard d’Asie est aujourd’hui une espèce en danger d’extinction. Son commerce est, en théorie, strictement interdit. Chasse et perte d’habitat Il ne resterait qu’une vingtaine de léopards au Cambodge et l’espèce est menacée de disparaître d’ici deux ans si rien n’est fait pour la protéger, indique Jan Kamler, coordinateur du programme Panthera’s Leopard pour l’Asie du sud. La nouvelle est tombée deux mois à peine après que le gouvernement a annoncé la disparition du tigre dans ses forêts et un mois seulement après qu’il a été révélé que les léopards du monde avaient perdu environ 75% de leur aire de répartition historique dans toute l’Asie et l’Afrique. « Les léopards ont survécu plus longtemps dans le Mondolkiri car c’est la province la moins peuplée du Cambodge », précise Jan Kamler. L’une des raisons de leur disparition reste la perte d’habitat mais aussi la chasse au collet, utilisée pour chasser les cochons sauvages et les petits cerfs. En pratique, cette technique est interdite mais reste utilisée et tue indistinctement. Et, il n’est pas rare que des léopards en soient les

victimes. Kamler indique aussi qu’avec la disparition du tigre, les léopards deviennent prisés par les chasseurs pour le commerce de leurs organes, certains étant aussi utilisés pour la médecine traditionnelle chinoise. Parmi les premiers acheteurs de faune du Cambodge figure le Vietnam qui paie des prix assez élevés pour une dépouille de léopard. Faible densité Le WWF-Cambodge, le Musée américain d’histoire naturelle et l’Administration forestière du ministère de l’Agriculture du Cambodge ont également participé à l ’ étude. Jan Kamler suggère que la population des léopards du Cambodge représente la dernière lueur d’espoir pour les léopards dans tout le Laos, le Cambodge et le Vietnam. Réalisée dans le paysage des plaines orientales du Cambodge, l’étude a révélé l’une des plus faibles concentrations de léopards jamais rapportée en Asie, avec une densité d’un individu pour 100 kilomètres carrés. Enrayer l’extinction Le groupe de chercheurs a été intrigué de constater que la principale proie des léopards au Cambodge est le banteng – une espèce sauvage de bétail dont les adultes pesaient jusqu’à 800 kilogrammes. Susana RostroGarcia, scientifique de l’Unité de recherche sur la conservation de la faune sauvage et auteure principale de l’étude, a déclaré qu’une grande partie du braconnage au Cambodge et dans toute l’Asie du Sud-Est est motivée par la demande croissante de viande de brousse. « Les paysages sauvages sont couverts de milliers de pièges tendus pour attraper le cochon sauvage et le cerf pour approvisionner les marchés de la viande de brousse, les prédateurs comme le léopard ont donc moins en moins de proies », indique-t-elle. Mao Khean, un chercheur de la Wildlife Conservation Society, a déclaré avoir photographié un léopard entre 2011 et 2013 dans le sanctuaire de Prey Preah Roka dans la province de Preah Vihear. En 2017, le ministère de l’Environnement a entamé des discussions avec des partenaires pour créer un plan d’importation de tigres en provenance d’Inde et les relâcher dans la réserve naturelle de Sre Pok, dans la province de Mondulkiri. Le gouvernement et le WWF prévoient de libérer un total de huit tigres dans la nature dans la province de Mondulkiri d’ici 2022. Pour Kamler, la seule façon d’enrayer l’extinction prévue de l’espèce serait de bannir totalement la chasse au collet et le braconnage, mais cela suggère plus de patrouilles, plus de rangers et donc beaucoup plus de moyens financiers pour surveiller les aires protégées. Kamler indique toutefois qu’ il place quelque espoir pour le léopard si le gouvernement est poussé à inclure le léopard dans son programme de réintroduction du tigre au Cambodge prévue en 2022. www.cambodgemag.com - 51


ARTISANAT

Mobilier en bois sculpté dans le jardin Ouyuan de Suzhou, Chine

Dessin sur bois

SCULPTURE SUR BOIS à Battambang T E X T E E T P H O T O G RA P H I E S PA R PA S C A L M É D E V I L L E

Artisan travaillant sur une statue de personnage chinois de battant avec un dragon

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Les Khmers ont la passion du bois. On voit assez souvent publiées dans la presse locale des photos de demeures appartenant à de riches Cambodgiens, entièrement décorées en bois : escaliers, planchers, habillage des murs, mobilier, sculptures…le bois verni est omniprésent. Certes, ce style de décoration intérieure ne répond souvent pas aux critères de l’esthétique occidentale, qui considère que l’ensemble est trop chargé, mais il est particulièrement prisé par les locaux. Certains n’hésitent d’ailleurs pas à dépenser de véritables fortunes pour acquérir des objets confectionnés dans les essences les plus rares. Les moins scrupuleux, quant à eux, n’hésitent pas à acheter des blocs d ’essences rares de contrebande, qu’ils feront ensuite façonner par des artisans de talent. Les forêts cambodgiennes regorgent d’ailleurs de ces bois précieux qui font l’objet de trafics de grande ampleur, parfois avec la complicité de militaires ou de fonctionnaires locaux. Les arbres rares sont abattus et leurs troncs sont débités en poutres, morceaux ou blocs qui sont fréquemment exportés en toute illégalité vers les pays voisins (essentiellement Thaïlande et Vietnam) ou vers la Chine. Ces essences servent le plus souvent à fabriquer des meubles luxueux qui sont vendus à prix d’or. Sur mesure… À Phnom Penh même, il est assez facile de commander des meubles sur mesure. Des artisans en grand nombre travaillent dans des ateliers rudimentaires p ou r con fe c t ion ne r a rmoi r es , l it s , tables, chaises…Ces ateliers sont souvent discrètement regroupés dans de petites rues peu exposées, comme par exemple dans un tronçon de la rue 91 (parallèle à l ’ouest au boulevard Monivong), qui se trouve au sud de la capitale, dans

desquelles sont montées des mèches à bois, mais c’est au ciseau que sont sculptés les finitions et les éléments les plus fins. Pour réaliser leurs œuvres, les artisans possèdent toute une gamme de ciseaux de différentes dimensions et formes. Une fois le travail de sculpture terminé, la surface du panneau est recouverte d’un vernis qui protègera l’œuvre des avanies du climat et du temps. Sujets chinois… Dans ce second atelier également, d ’autres artisans sculptent dans des troncs ou des racines des statues d ’ inspiration plus diverse. Les sujets chinois sont particulièrement nombreux : carpe symbolisant la longévité, crapauds tenant dans leur gueule des sapèques (pièces de monnaie chinoises) invitant à la prospérité, personnages de la mythologie chinoise (en particulier Guan Yu, général légendaire de l’épopée des Trois Royaumes, très populaire au Cambodge). Les sujets empruntés au bouddhisme sont également une source d’inspiration importante, avec par exemple des statues de Budai, le fameux « bouddha rieur et bedonnant », représentation humoristique d’un célèbre moine chinois chan (zen) du Xe siècle. L’habileté des artisans est remarquable, d’autant plus que les conditions de travail sont plutôt primitives. Les sculpteurs sont installés sur un terrain boueux, abrités de la pluie ou des rayons du soleil par des bâches en plastique rudimentaires. Les difficultés du métier constituent probablement la principale raison pour laquelle les apprentis sont de plus en plus difficiles à recruter. Il est vrai aussi que les salaires des débutants sont relativement faibles (de l’ordre de 150 $ mensuels), mais il faut noter que ceux des maîtres artisans peuvent atteindre des sommets (à l’échelle du Cambodge) : jusqu’à 1500 $ par mois ! Si l’on est amoureux des sculptures en bois, un voyage à Battambang à la découverte de ces ateliers s’impose !

Statue inspirée de Ganesh, acquise à Battambang

LA FINESSE DES TRAITS, LE RELIEF DES SCÈNES SONT ASSEZ EXTRAORDINAIRES. LA PERSPECTIVE EST SOUVENT RENDUE PAR DES TRÉSORS D’INGÉNIOSITÉ.

l’arrondissement de Phsar Daeum Thkov. Pour ce qui est de la sculpture sur bois, c’est dans la banlieue de la ville de Battambang que se concentrent de nombreux ateliers et artisans qui transforment les blocs ou panneaux de bois brut en œuvres d’art et d’artisanat de très belle facture. Essences précieuses… Ces professionnels uti l isent bien entendu des essences disponibles localement, mais font aussi venir leur matière première de l’ensemble du Ca mb o d ge , voi re de T h a ï l a nde . Les essences précieuses disponibles au Cambodge sont nombreuses : bois de rose et ébène (« kro-gnung »), santal rouge (« thnung »), sindora (« ka-kaoh »), afzélia (« beng »)… Les arbres sont le plus souvent cachés dans des forêts profondes et difficiles d’accès, ce qui rend difficiles la protection et la surveillance. Inspiration… L’un des ateliers que nous avons eu la chance de visiter s’est spécialisé dans la production en série de statues de Bouddha de différents formats, peintes ou non, recherchées par nombre d’hôtels pour leur décoration intérieure. Ces statues, qui font l’objet de commandes régulières, sont le plus souvent fabriquées en masse et n’ont pas beaucoup d ’intérêt sur le plan artistique. Cependant, les artisans de l’atelier se laissent parfois guider par leur inspiration pour sculpter des statues s’inspirant de différents personnages de l’hindouisme ou du bouddhisme. Nous avons pu ainsi apprécier le joli travail d’une statue s’inspirant du dieu Ganesh, cette divinité de l’hindouisme à tête d’éléphant et corps d’homme. D’après le maître des lieux, on peut même, si l’on possède soimême un bloc de bois précieux, l’amener et passer commande en demandant à l’atelier de sculpter le sujet de son choix. Dans un autre atelier de plus grandes dimensions, les œuvres sculptées étaient plus nombreuses, plus variées et d ’un niveau artistique sensiblement plus élevé. Dans ce lieu, on fabrique également des meubles à la demande. L’atelier a acquis pour le compte de clients khmers, souvent issus de la diaspora, de lourds panneaux de taille imposante (jusqu’à deux mètres de hauteur sur quatre mètres de longueur) à la surface desquels sont gravées des scènes reproduisant certains des temples d’Angkor, la préférence allant, comme on peut s’y attendre, aux temples d’Angkor Wat et du Bayon. Finesse des traits… Les scènes sont d’abord dessinées au charbon de bois sur la surface plane des panneaux, puis l’artisan se met à l’œuvre. Il faut souvent plusieurs semaines pour mener à bien le minutieux travail de sculpture de ces immenses panneaux. La finesse des traits, le relief des scènes sont assez extraordinaires. La perspective est souvent rendue pa r des t résors d’ingéniosité. Le plus gros du travail est accompli à l’aide de perceuses à l’extrémité

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TOUR DE TABLE

LES MEILLEURS DIM-SUMS DE PHNOM PENH T E X T E E T P H O T O G RA P H I E S PA R PA S C A L M É D E V I L L E

En Chine, on appelle « dim-sums » (en dialecte de Canton, en mandarin on dit « dian xin ») les mets présentés en petites quantités, qui ne constituent pas des plats consistants et que l’on peut consommer de façon impromptue. On trouve ces mets dans toutes les régions de Chine, mais les plus renommés, les plus variés, sont ceux que l’on trouve dans la région de Hong-Kong et de Canton. à Phnom Penh, de nombreux restaurants proposent des « dim-sums » cantonais ou d’autres régions de Chine. Cambodge Mag en a sélectionné trois qui se distinguent.

YI SANG : RÉSOLUMENT CANTONAIS

Raviolis crevettes et fat choy

Yi Sang 128F, Samdech Sothearos Blvd Ouvert à partir de 7h00

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L’enseigne Yi Sang possède à Phnom Penh huit établissements. Le plus ancien, et sans doute le plus connu, est le restaurant de l’Almond Hotel, boulevard Sothearos, en face de l’Ambassade de Russie. Le succès de cet endroit est tel que la réception de l’hôtel a été réduite à sa portion congrue, de façon à pouvoir libérer plus de place pour les tables. La salle climatisée est élégamment décorée, avec notamment aquarium de belles dimensions et armoire d’apothicaire à nombreux tiroirs, identique à celles que l’on trouve encore en Chine dans les pharmacies traditionnelles. Le restaurant possède également quelques salons privatifs. À l’extérieur a été aménagée une jolie terrasse en L, abritée derrière de la végétation. Des ventilateurs suspendus au plafond contribuent à apporter une fraîcheur agréable, fort appréciable en saison sèche. Au menu des dim-sums, nombreux sont les plats traditionnels cuits à la vapeur

que l’on peut trouver dans de nombreux restaurants cantonais : raviolis de crevette avec « fat choy » (un végétal filiforme, de couleur noir, assez rare) enveloppés dans une pâte de riz qui devient translucide à la cuisson ; enveloppes de peau de tofu farcies de viande ; rouleaux de riz glutineux agrémenté de poulet et shiitake, blottis dans une feuille de lotus… On trouve aussi des plats frits, tels que : boulettes sucrées de riz glutineux aux graines de sésame ; raviolis frits à la crevette, etc. En plus du menu fixe, chaque mois le chef du restaurant Yi Sang innove en créant deux dim-sums originaux, dont les plus appréciés sont ajoutés à la carte. Rançon du succès : le service est parfois un peu lent. Les prix restent cependant raisonnables. Attention : comme dans tous les restaurants de ce type, les dim-sums ne sont servis qu’au petit-déjeuner et au déjeuner.


FU LU ZU : DIM-SUMS À VOLONTÉ Le Fu Lu Zu est le restaurant chinois de l’hôtel Sofitel Phokeetra. Situé au niveau parking, le bâtiment est un peu à l’écart de l’hôtel. La salle est d’un luxe élégant et discret, où domine le rouge, couleur du bonheur dans la tradition chinoise. Si le nombre des convives est réduit, on vous installera à l’une des tables carrées, dont certaines offrent une jolie vue sur le jardin luxuriant. Plus nombreux, vous pourrez profiter de l’une des belles tables rondes autour desquelles les Chinois ont l’habitude de se réunir pour prendre leurs repas. Le Fu Lu Zu propose pour le déjeuner une formule de dim-sums à volonté tout à fait intéressante. Pour le prix modique de 15 dollars (hors taxes) par personne, vous pourrez vous restaurer à satiété d’un large choix de

mets. On dénombre sur la carte du déjeuner pas moins de 24 plats, dont les grands classiques salés (raviolis de crevettes à la vapeur, petits pains à la vapeur fourrés au porc au miel) ou sucrés (tartelettes au flanc d’origine portugaise, en vogue notamment à Macao), et une sélection de dim-sums d’autres régions de Chine (petits pains de claie au porc de la région de Suzhou, raviolis frits de la région de Shanghai), ainsi qu’un riz sauté à la mode de Yangzhou. Ce déjeuner est servi du lundi au vendredi de 11h30 à 14h30. Traditionnellement, les Cantonais et Hongkongais se plaisent, en fin de semaine, à prendre de longs brunchs pendant lesquels défile une variété impressionnante de dim-sums. Le Fu Lu Zu perpétue cette tradition en proposant le samedi et le dimanche, de 10h30 à 14h30, un

La salle du Fu Lu Zu au Sofitel Phokeetra

brunch illimité qui se décline en trois formules : 28 dollars avec boissons à volonté (dont vins rouge et blanc), 19,80 dollars avec thé, ou 12 dollars pour les enfants, avec boissons non alcoolisées et jus de fruit. (Tous ces prix s’entendent hors taxes.) Pour le brunch de fin de semaine, le choix a été sensiblement étendu, puisque ce sont quelque 39 plats différents qui sont livrés à la convoitise des plus affamés.

Le restaurant propose un choix assez judicieux de thés de Chine, dont le fameux thé pu’er, et le service est absolument irréprochable. Fu Lu Zu Hôtel Sofitel Pokheetra 26 boulevard Sothearos

XIANG PALACE : UNE EXCELLENTE RÉPUTATION

Shaomai à l’abalone

Xiang Palace Hôtel The Great Duke 296 boulevard Mao Tsé Toung

Le Xiang Palace, restaurant chinois de l’hôtel The Great Duke (anciennement Intercontinental) jouit auprès de nombre d’expatriés d’une excellente réputation. Le luxe de l’endroit est en tout cas indéniable. Le Xiang Palace se présente comme un restaurant

cantonais et bien entendu, comme dans tout restaurant cantonais qui se respecte, une sélection de dim-sums est là à l’heure du déjeuner pour satisfaire les amateurs. Ici, en plus des « vapeurs » (shaomai, des raviolis cylindriques farcis au porc et, souvent, à la crevette ou à l’abalone ; travers de porc à l’ail …), la carte propose un choix conséquent de dim-sums frits (pâte de crevette en peau de tofu, rouleaux de fruits de mer à la mayonnaise, gâteau de radis blanc, ou encore pains frits avec farce fondante de jaunes d’œufs de canne). Les végétariens n’ont pas été oubliés, puisque pas moins de sept variétés de

dim-sums végétariens sont proposés. En plus des dim-sums, on pourra déguster trois variétés de bouillie de riz (Canton est aussi réputée pour ce genre de préparations), dont une bouillie de riz aux œufs de cent ans et au porc qui est extrêmement appréciée en Chine, ainsi que quelques desserts. Malgré le luxe ostentatoire de l’endroit, les prix pratiqués ne sont pas prohibitifs. Seule ombre au tableau : le service est plutôt confus, mais c’est partiellement contrebalancé par la sympathie du personnel. Notons d’ailleurs que les réseaux sociaux attribuent au Xiang Palace une note plus qu’honorable. www.cambodgemag.com - 55


PRODUIT DU CAMBODGE

Akao, gâteaux à la vapeur réalisés à partir du fruit et du sucre de borasse

Sucre de palme en pâte (gauche) et en palets (droite) en vente sur le bord de la RN6

LE PALMIER À SUCRE, JOYAU VÉGÉTAL DU CAMBODGE T E X T E E T P H O T O G RA P H I E S PA R PA S C A L M É D E V I L L E

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Prisonnier égorgé avec un pétiole de feuille de borasse

Palmyre… Le borasse, ou rônier, ou encore palmier Palmyre (Borassus flabellifer, en khmer « tnaot »), plus connu sous le nom ambigu de « palmier à sucre » (ambigu car il existe au Cambodge plusieurs espèces de palmier produisant du sucre) dresse ses belles frondaisons rondes, perchées au sommet d’un stipe (nom donné au tronc des pa l m iers) qu i peut attei nd re trente mètres de haut, sur une grande partie de la campagne cambodgienne. Il constitue l ’un des traits les plus distinctifs des paysages du pays, au point que nombreux sont les Cambodgiens qui considèrent que partout où pousse le rônier, la terre est khmère (même si ce palmier a été apporté d’Inde vers le début de l’ère chrétienne). Ce palmier est si important pour les Khmers qu’un proverbe cambodgien explique que la maison khmère s’abrite à l’ombre du « tnaot ». Le borasse est surtout connu pour le sucre qui est produit à partir de sa sève. La région la plus réputée pour ce produit est la province de Kampong Speu. Les conditions climatiques et podologiques d’une bonne partie de la province sont idéales pour la culture du tnaot, au point que, grâce aux efforts incessants de nombreuses personnes de bonne volonté, notamment du docteur Hay Ly Eang (propriétaire de la société Confirel), le sucre de palme de Kampong Speu s’est vu attribuer, tout comme le poivre de Kampot, le label IGP au niveau national. (La demande de label IGP déposée auprès de l’Union Européenne est en cours d’examen.)

Multiples usages… Mais outre le sucre, le rônier a de multiples usages. Un ancien poème tamil, traduit en anglais dans un ouvrage d ’Etherlbert Blatter (Palms of British India and Ceylon, 1926), cite les 800 utilisations possibles de ce végétal. Traditionnellement, les Cambodgiens expliquent quant à eux que le palmier Palmyre donne quelque 108 produits. À partir de la sève est donc produit du sucre (en poudre, pâte, palets ou sirop), qui est un aliment de santé, notamment

pour les diabétiques, en raison de son index glycémique sensiblement inférieur à celui des autres sucres. Mais elle constitue également un jus agréable, au goût acidulé et, laissée à fermenter quelques heures, elle devient un vin de palme à la saveur fumée. Avec cette même sève, il est encore possible de fabriquer du vinaigre et de distiller de l’alcool. Les fruits peuvent également être consommés : les graines, protégées par une enveloppe gélatineuse, sont dégustées fraîches ou entrent dans la composition de différents desserts. Le mésocarpe du fruit est débité en fines lamelles utilisées dans une soupe des plus parfumées. Les gâteaux au palmier à sucre, connus sous le nom de « akao », sont cuits à la vapeur et sont vendus par des marchands ambulants. Les embryons de fruits (appelés « kamping tnaot »), à la texture croquante et au goût légèrement sucré, se grignotent par gourmandise. Exploitation difficile… Mais l’exploitation du palmier à sucre est malaisée : les grimpeurs de borasse doivent escalader deux fois par jour les stipes hauts de 20 à 30 mètres pour décrocher les tubes de bambou remplis de la sève s’écoulant par les inflorescences, dont l’extrémité est coupée quotidiennement. Les chutes fréquentes, souvent handicapantes, parfois mortelles. Pendant les années 1990, les médecins de la coopération internationale avaient à soigner plus de personnes qui s’étaient blessées en tombant d’un palmier à sucre que de malheureux qui avaient marché sur les mines. À l’époque coloniale, d’ailleurs, les autorités avaient reconnu la dangerosité du métier de grimpeur : ceux qui l’exerçaient étaient exemptés de l’impôt. Le bois du stipe est largement utilisé en menuiserie pour fabriquer des planches qui serviront à la construction de maisons et d ’embarcations. En se promenant dans le parc a r c h é o l o g i qu e d ’A n g k or , on peut aussi trouver sur les stands de petits marchands de menus objets en bois de tnaot : baguettes, bols, verres, peignes et autres bibelots. Les feuilles peuvent aussi servir à la fabrication des ôles, ces feuilles rectangulaires, séchées et traitées, qui servaient de support à l’écriture des textes sacrés, des textes de morale, des poèmes épiques. Les feuilles séchées servent aussi à fabriquer les cloisons et les toits des maisons paysannes. Découpées en lanières, elles peuvent être employées pour la fabrication de chapeaux ou des « smok », ces petites boîtes tressées servant le plus souvent à contenir des aliments. Différentes parties de ce palmier donnent diverses fibres utilisées pour la fabrication de cordages variés. Par exemple, les fibres du stipe servent à confectionner

LA PRINCIPALE DIFFICULTÉ DE LA MISE EN VALEUR DU PALMIER À SUCRE TIENT AU FAIT QU’IL NE FAIT JAMAIS L’OBJET DE PLANTATIONS ORGANISÉES » de solides cordages, tandis que celles de la gaine foliaire servent à tresser des ficelles. Le pétiole des feuilles sert encore à fabriquer des anches d’instruments à vent. Ce pétiole a aussi la particularité de comporter sur ses deux bords de solides épi n e s , qu i d on n e nt à l ’e n s e mbl e l ’aspect d ’une robuste scie. C’est cette caractéristique qui a été mise à profit par certains bourreaux qui se sont servis des pétioles comme instrument de mise à mort des condamnés (on peut voir un bas-relief où une scène d’exécution d’un prisonnier par des Khmers rouges avec le pétiole d’un palmier sur un flanc du mémorial érigé à l’extérieur de la pagode Samrong Knong à Battambang). Médecine… Les usages médicinaux du rônier sont également nombreux. Par exemple, dans son Dictionnaire des plantes utilisées au Cambodge, Pauline Dy Phon explique qu’en médecine traditionnelle cambodgienne, les racines séchées sont fumées pour traiter les affections nasales. La principale difficulté de la mise en valeur du palmier à sucre tient au fait qu’il ne fait jamais l’objet de plantations organisées. Les borasses sont plantés au hasard, aux abords de maisons ou sur les diguettes des rizières. Lorsque l’on arrive en avion au Cambodge, on voit clairement les boules rondes des frondaisons éparpillées dans la campagne khmère. L’exploitation de B. flabellifer est donc problématique. De plus, la difficulté et la dangerosité du métier de grimpeur de rônier rebutent les jeunes, qui préfèrent exercer d’autres métiers plus lucratifs et moins pénibles, notamment en ville. Dès lors, même si le sucre de palme cambodgien a une excellente réputation à l’international et que de grandes entreprises sont intéressées, on est donc en droit de s’interroger sur le deven i r de cet a rbre mu lt i-u sage au Cambodge. www.cambodgemag.com - 57


GASTRONOMIE

©sofitel-phnompenh-phokeethra.com

Do Forni,

gastronomie italienne de haut vol au Sofitel Phokeethra T E X T E PA R PA S C A L M É D E V I L L E

Les gourmands ne sont pas tous égaux devant l’Éternel : dans le monde, plusieurs gastronomies se distinguent en effet par leur niveau de qualité. Les cuisines française, italienne, chinoise, japonaise, notamment, constituent pour les spécialistes de la haute gastronomie des sources d’inspiration inépuisables. Les gourmets phnompenhois ont à ce titre beaucoup de chance : ils ont à portée de fourchette des restaurateurs qui sont des experts dans l’une ou l’autre de ces gastronomies. 58 - CAMBODGEMAG | Décembre 2018

ITALIENS À PHNOM PENH La cuisine italienne n’est pas la moins présente à Phnom Penh. Un nombre assez conséquent de bons établissements permettent aux amateurs de goûter aux mets populaires de la péninsule italique, de s’abreuver d’excellents vins italiens, mais aussi de savourer quelques plats de haute gastronomie dans des établissements luxueux, dont le restaurant italien de l’hôtel Sofitel Phokeetha : Do Forni. Do Forni se situe au premier niveau de l’hôtel. La salle de restaurant est élégamment décorée et la cuisine, complètement ouverte. Les commensaux peuvent ainsi observer les maîtres-queux dans leurs œuvres. On remarque aussi la présence d’un très engageant four à pizza, qui permet d’obtenir une cuisson parfaite de ce mets iconique. Ceux qui souhaiteraient rester dans la simplicité pourront aussi sélectionner l’une des sept variétés de pizza proposées. La carte offre un échantillon très varié de la cuisine d’Italie. Pour ce qui est des antipasti (entrées), plutôt variées, les connaisseurs n’ont que l’embarras du choix : burrata, tartare de bœuf Angus à la truffe noire… Les amateurs de glucides latins pourront faire leur sélection parmi risotto, pastas variées (dont des garganelli à l’encre de seiche), gnocchi ou raviolis. Tout est préparé dans un respect quasi religieux de la tradition culinaire transalpine. FABRIZIO ACETI Les chefs italiens sont aussi renommés pour leur maîtrise de la cuisson des viandes grillées et Do Forni rend un

hommage brillant à ce pan de la gastronomie, avec des pièces de bœuf (côtes pour deux personnes, contre filet de bœuf wagyu), des côtelettes d’agneau ou encore des gambas qui sont magnifiées par le gril. Une jolie sélection de sauces et d’accompagnements concoctés avec soin vient compléter ces plats. Le restaurant a recours à l’expertise d’un consultant, le chef Fabrizio Aceti, qui vient chaque mois à Phnom Penh conseiller les cuisiniers de Da Forni et proposer de nouvelles recettes. Lors de notre passage, nous avons eu la chance de faire la connaissance de cet expert, par ailleurs parfaitement francophone. Nous lui avons laissé carte blanche pour la composition du repas. PLAISIR INDICIBLE La confiance accordée au chef Aceti n’a pas été trahie : après un amuse-bouche de jambon, nous avons notamment pris un plaisir indicible à déguster des raviolis à la crevette d’une finesse époustouflante, une portion de magret de canard (agrémenté de romaine grillée et d’une fine purée), à la cuisson absolument sublime, et une généreuse assiettée de saumon pané à l’encre de seiche. Pendant que nous patientions entre deux plats, nous avons eu également l’occasion de goûter une portion de langue de bœuf longuement cuisinée, à la texture fondante, agrémentée d’un condiment aux olives, câpres et citron très subtilement dosés. Il faut certes être disposé à se fendre d’une somme rondelette pour un repas de ce type, mais quand on aime, au diable l’avarice !


DÉCOUVREZ LA CUISINE LOCALE AUTHENTIQUE AVEC L’AMBIANCE UNIQUE DE FIN DE JOURNÉE À LA PLANTATION DÎNER COUCHER DE SOLEIL TOUS LES VENDREDIS ET SAMEDIS Avec une vue imprenable sur le Lac Secret, La Plantation est le lieu parfait pour un dîner romantique aux chandelles ou une soirée inoubliable entre amis. Cocktail de bienvenue et dîner traditionnel de 3 plats au gré de la saison Musique traditionnelle Khmère (instruments et chants) Prix : $25 par personne ou $30 par personne (incluant le transport en voiture de votre hôtel à Kep ou Kampot) Boissons additionnelles non incluses Sur Réservation la veille, par téléphone 017 84 25 05 ou par email info@kampotpepper.com

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MODE

UNE JOURNÉE HABILLÉE PAR UN ÉTÉ À KEP-SURMER TEXTE, MODELING ET PHOTOGRAPHIES A D È L E TA N G U Y ET M A R I E S R E Y- L Y S JOANNY

D

Combinaison-short légère aux motifs estivaux et colorés

ans une petite allée près de la rue Pasteur, la boutique des deux sœurs Neary et Borany Mam, attire autant les touristes que les phnom-penhoises, « notamment Françaises ou Japonaises », explique Borany. Ces deux jeunes femmes ont grandi en France, le pays de leur mère. Mais il y a sept ans, Borany a décidé de s’installer au Cambodge, terre natale de leur père. Et Neary l’a rejointe, il y a deux ans, avec l’ambition d’ouvrir ensemble une boutique. Toutes jeunes, les deux sœurs aimaient déjà confectionner leurs propres vêtements. Ayant toutes deux le goût des coupes simples et des belles matières, elles ont alors décidé de proposer une marque « qui leur ressemble », avec une ligne de vêtements moderne et colorée. « Nous les amenons dans nos valises pour aller à Paris, à Berlin ou en vacances à Biarritz », sourit Neary. Elles utilisent des tissus légers adaptés au temps estival. Un été à Kep-sur-Mer, « ce nom, un peu long et poétique, est un clin d’œil au Cambodge en paix, insouciant, à ce fameux âge d'or du début des années 60, le Sangkum », précisent-elles. Une nostalgie pleine de douceur, qui évoque plus une ambiance qu’un style rétro, car leurs vêtements s’inscrivent tout à fait dans l’air du temps.

60 - CAMBODGEMAG | Juillet 2018

10h30

Virée matinale au Marché central Ce matin, nous nous rendons d’abord au Marché central pour effectuer quelques courses et respirer l’ambiance de cet endroit grouillant de vie, entre les vendeurs de fleurs, les stands de bijoux ou les bouis-bouis. Pour profiter de la chaleur matinale en arpentant les allées du marché, nous avons choisi une combinaison-short légère aux motifs estivaux et colorés. L’endroit est parfait pour s’accorder une pause-déjeuner.


13h

À l’ombre des jardins du Musée national

Un pantalon fluide au style très « working girl  » avec un haut à pois à larges bretelles

Une petite robe à manches enfilée, et nous nous dirigeons vers le Musée national pour un peu de calme et d’ombre, à ces heures où le soleil est au zénith. C’est d’ailleurs ici que Borany travaille également, elle restaure les tableaux anciens. Dans les jardins autour du musée, la robe contraste avec les nuances de vert de la flore environnante.

Une petite robe à manches enfilée

15h

Parenthèse culturelle à l’IFC C’est avec une tenue plus « casual » que nous décidons ensuite d’aller visiter l’exposition photographique à l’Institut Français. Un pantalon fluide au style très « working girl » que nous cassons avec un haut à pois à larges bretelles donnent ensemble un aspect moderne qui correspond parfaitement au lieu. Nous flânons parmi les expositions au milieu des bambous et de la verdure de l’IFC, avant de prendre un café.

17h30

Une robe à découpe en V d’un beau bleu Klein

Début de soirée dans l’émulation de Riverside Alors que le soleil décline, nous nous apprêtons à profiter du début de soirée et préférons une robe plus habillée à la découpe en V d’un beau bleu Klein. Nous longeons les rives du Tonlé Sap pour s’imprégner de l’ambiance de fin de journée dans cet endroit tant animé, et apprécier les dernières caresses du soleil. Vous pouvez retrouver ces tenues dans la boutique « Un été à Kep-sur-Mer », 023 A rue 51, Phnom Penh, ouverte tous les jours de 11h à 21h. Et, en novembre, vous pourrez aussi y découvrir les produits de l’Atelier Kampot, où Antoine et David, deux Franco-khmers, proposent leur poivre. « Au vu de nos histoires qui se ressemblent, nous avons trouvé cohérent de rapprocher nos deux marques », expliquent les deux sœurs. « Eux aussi, à travers leur packaging et leurs produits, renvoient à ce Cambodge du Sangkum et à cette même nostalgie ». www.cambodgemag.com - 61


MUSIQUE

À gauche Felix El Moreno ©Luke Ding

EL MORENO ET LE BONHEUR SUR SCÈNE P R O P O S R E C U E I L L I S PA R JEAN-BENOÎT LASSELIN P H O T O G RA P H I E PA R L U K E D I N G

LE CORPS TRANSPIRANT, LE MICRO VISSÉ À LA BOUCHE, LES ÉPAULES HAUTES ET LE SOURIRE LARGE, EL MORENO DÉLIVRE À CHACUN DE SES PASSAGES SUR SCÈNE UNE PRESTATION RYTHMÉE, ACTUELLE ET ORIGINALE. ARRIVÉ IL Y A DEUX ANS AU CAMBODGE, LE CHANTEUR CUBAIN FAIT MAINTENANT PARTIE DES SOIRÉES DE LA CAPITALE. CAMBODGE MAG A RENCONTRÉ L’AUTEUR, LE COMPOSITEUR ET L’INTERPRÈTE.

62 - CAMBODGEMAG | Décembre 2018

Felix Merlin Martinez, de son vrai nom, est né à La Havane il y a un peu plus de trente ans. Enfant talentueux dans de nombreux sports, il fait le choix de la boxe à l’âge de dix ans et intègre la fameuse Académie de Boxe Provinciale Manuel Fajado, pour ensuite se joindre à l'équipe départementale durant 17 années consécutives. C’est aussi au cours de ces années qu’il développe son goût pour la musique et la composition. Après une participation aux Jeux d’Asie du Sud-est en 2017 sous les couleurs du drapeau cambodgien, il décide ensuite de son con s ac re r e nt iè re me nt à l a musique. Entretien : CM : La culture latine est peu connue au Cambodge. Des initiatives voient le jour dans la capitale depuis quelques années, on entend « Despacito » ou « Bailando » de temps à autre mais cela reste timide. Comment avez-vous réussi à vous faire une place à Phnom Penh ? La scène musicale cambodgienne m'a ouvert ses bras facilement, mes premières p e r for m a n c e s ont r ap i d e m e nt é t é appréciées. J'aime ce que je fais et j’essaie au maximum de communiquer mon bonheur au public. Je travaille beaucoup sur mon propre répertoire de chansons. J’évite de trop faire des reprises en concert, je présente plutôt mes compositions. Et puis, j’ai reçu beaucoup d’aide et faveurs, je suis très reconnaissant envers ceux qui croient en moi, qui me guident et m’introduisent au tout Phnom Penh. CM : Vous terminez actuellement un album. Comment se traduit l’influence du Cambodge dans votre écriture ? Le Royaume est sans aucun doute une sou rce d ’ i nspi ration . Cependa nt , le moteur principal de mon écriture reste ma culture urbaine latine, traditionnelle et contemporaine. Au Cambodge, j'ai découvert d'autres influences, d'autres types de productions et la rencontre de ces cultures me pousse à avoir plus de profondeur. Il faut aussi souligner que je

rencontre beaucoup d’artistes à Phnom Penh et travailler avec eux me donne envie de mélanger les langues dans mes chansons par exemple, ce à quoi je n’aurais pas pensé avant. Ces deux dernières années ont été très actives pour moi, sur scène et en studio, j'ai gagné en confiance. Tout ce que j'ai appris sera retranscrit dans cet album. CM : Le public vous connaît donc surtout au Cambodge grâce à vos nombreuses performances live. Vous dites beaucoup donner sur scène. Tout donner sur scène est très important mais aussi normal. Lorsque l'on fait ce qu'on aime on ne se pose pas de questions, on fonce, on donne tout et on espère que le public soit réceptif. C'est cliché, mais s’il y a un moment où je me sens bien en tant qu’artiste, c'est sur scène. Mon but lors de mes concerts est d'emmener les gens avec moi, de leur faire goûter à Cuba, j'essaie de donner le maximum à chacune de mes performances et de faire passer toute l’émotion de la culture latine. CM  : À ce propos, quelle est l'image de la musique cubaine au Cambodge ? La musique cubaine est associée à la fête, la danse, la bonne humeur, la rencontre. Aujourd’hui, la culture cubaine actuelle voyage plus facilement et peut donc se présenter d ’une façon plus moderne. Cependant, le Cambodge reste très attaché à une culture latine traditionnelle comme avec la salsa, la bachata, Buena Vista Social Club ou La Guantanamera. Mais je suis sûr que la musique latino jazz, courant plus moderne, fera son chemin dans le Royaume. CM  : Quel est le dernier album qui vous a marqué ? « Fantasia » du groupe Los Van Van. Cet album s'identifie beaucoup à la culture cubaine et s'articule autour du quotidien des Cubains, sobre et sans artifices mais aussi plein d’espoir. Facebook : @felixelmoreno.merlin


MAÎTRE FROMAGER AFFINEUR DEPUIS 1880

Les Frères Marchand depuis 1880… Les Frères Marchand est une des plus grandes et des plus anciennes maison de Maître Affineur de France dont les secrets se transmettent depuis 6 générations. Les Frères Marchand c’est une alliance fraternelle qui conjugue les talents de chacun pour écrire les nouveaux chapitres de cette belle histoire. Leurs fromages sont choisis grâce à un réseau de petits producteurs passionnés par leur métier. La culture du fromage est un patrimoine que Les Frères Marchand contribuent à sauvegarder. Leur souhait est de transmettre le terroir français grâce à des fromages empreints d’histoire, de typicité et de tradition. Le but des Frères Marchand est de partager leur connaissance des fromages, leur savoir-faire et leur amour des fromages affinés. Leurs fromages sont leur identité culturelle, ils reflètent leur passé et leur permettent de se projeter dans l’avenir. De la Belgique à l’Italie, de l’Allemagne à l’Asie, ils parcourent le monde pour promouvoir leurs fromages, leurs diversités, les petits producteurs qu’ils soutiennent et le patrimoine français, tout en s’imprégnant de nouvelles cultures. L’innovation est donc une recherche permanente chez Les Frères Marchand. Ils ont décroché le titre pour «le plus grand plateau de fromages au monde» dans le Guinness Book le 23 septembre 2016 à Nancy en France en présentant 720 sortes de fromages au lait cru produits par de petits producteurs. Venez découvrir les fromages des Frères Marchand dans les restaurants Khéma et au restaurant Topaz : Beaufort, Tomme des Ours, Brie de Meaux, Camembert, Chaource, Crottin de Chavignol, Fourme de Montbrison, Mimolette, Morbier, Munster, Raclette, Reblochon, Sainte Maure, Saint Nectaire, Wasabique.

L E S F R È R E S MAR C H AN D S O N T P RÉ S E NT S C H E Z www.cambodgemag.com - 63


VIE PRATIQUE ET CULTURELLE

COLLECTIF ANTI-ARCHIVE ÉCHOS D’HIER ET DE DEMAIN P A R L’ É Q U I P E D E L’ I N S T I T U T F R A N Ç A I S

Anti-Archive, créée en 2014 par Davy Chou (à droite), Kavich Neang et Steve Chen ©Jacky Goldberg

64 - CAMBODGEMAG | Décembre 2018


M APRÈS UNE ANNIHILATION PRESQUE TOTALE ET DES ANNÉES DE LÉTHARGIE, L’INDUSTRIE DU CINÉMA AU ROYAUME SE RÉVEILLE DE SON LONG SOMMEIL. FIGURE DE PROUE DE CE RENOUVEAU, LA MAISON DE PRODUCTION ANTI-ARCHIVE, CRÉÉE EN 2014 PAR DAVY CHOU, KAVICH NEANG ET STEVE CHEN – ET REJOINT EN 2016 PAR PARK SUNGHO – A LE VENT EN POUPE.

odeste de par sa taille et ses ambitions, Anti-Archive est née d’un désir d’entraide entre jeunes réalisateurs désireux de se serrer les coudes dans une industrie encore balbutiante. Le cinéma d’auteur fait tout juste ses premiers pas au Cambodge, et sans aide de l’État ni formation disponible pour lancer les jeunes aspirants dans le métier, beaucoup prennent les choses en main pour tenter de percer. Et quand on peut le faire accompagné de collègues et d’amis, on ne va pas se priver. Anti-Archive se construit donc au gré de rencontres – Davy et Kavich en 2009, d’abord, puis Steve et Kanitha en 2010, Sreylin et Douglas en 2012 et enfi n Danech, Daniel et Sungho au fil des années et des tournages. Le collectif grandit, et ce sont près de dix membres aujourd’hui qui le composent. Une petite usine qui carbure, et qui s’exporte de plus en plus à l’international (Busan, Cannes, Locarno, etc.) avec les succès des uns et des autres. Les prix remportés, cependant, importent moins que l'opportunité de se soutenir mutuellement. « Faire des films est important, mais se faire des amis l’est davantage » : l’adage du Coréen Lee Chang-dong, souvent répété par Kavich Neang, ne s’est jamais démenti. L’entraide et le partage sont au cœur de l’esprit de la petite maison de production. Chacun donne de son temps sur les projets des autres, et l’on ne compte plus les heures passées au service d’un film qui n’est pas le sien.

Kavich Neang (en rouge) en tournage ©Anti-Archive

Tour à tour réalisateur, producteur, monteur, acteur ou encore preneur de son, les casquettes endossées sont multiples en fonction des besoins du moment. Steven Chen fut producteur et chef opérateur de « Turn Left Turn Right » de Douglas Seok ; Douglas fut à son tour chef opérateur sur le tournage de « Dream Land » de Steve et de « Three Wheels » de Kavich ; Kavich fut acteur le temps de Cambodia 2099 de Davy Chou… Aux coups de main donnés à droite et à gauche et à cette complicité de tous les instants s’ajoute un véritable désir de laisser la place aux nouvelles voix. À l’image de Daniel Mattes, passionné de cinéma, qui rejoint Anti-Archive pour y travailler d’abord en tant que chargé de communication, et qui au fil de l’eau, est à présent co-auteur du long-métrage de Kavich Neang, « White Building », dont le tournage est prévu en mai 2019. Mais c’est le projet « Echoes From Tomorrow » qui symbolise peut-être le mieux cette volonté d’Anti-Archive de permettre à chacun de s’exprimer. Si le monde du cinéma est encore largement dominé par les hommes, cela est d’autant plus vrai au Cambodge : on aura beau chercher, on aura peine à trouver des femmes réalisatrices ou scénaristes – rôles les plus convoités du milieu. A nt i-A rc h ive compte t roi s fem mes membres de son collectif : Sreylin Meas, Danech San et Kanitha Tith. Impliquées dans les nombreux projets de la maison www.cambodgemag.com - 65


VIE PRATIQUE ET CULTURELLE

ANTI-ARCHIVE NE CESSE DE TISSER DES LIENS ENTRE PASSÉ ET AVENIR POUR ILLUSTRER LE CAMBODGE DANS TOUTE SA COMPLEXITÉ, DE SES ASPIRATIONS POUR LE FUTUR AUX TRAUMATISMES DU PASSÉ TOUJOURS PRÉSENTS, SANS TOMBER DANS LE PIÈGE DE LA SACRALISATION »

66 - CAMBODGEMAG | Décembre 2018

Les trois femmes du collectif Anti-Archive ©Jean-Sien Kin

de production depuis sa création, présentes sur les tournages – devant la caméra comme Kanitha Tith, actrice dans « Turn Left Turn Right », ou dans les coulisses comme Sreylin Meas, assistante sur « Diamond Island » – elles n’ont cependant jamais eu l’opportunité, ni même la confiance en soi nécessaire pour en formuler le désir, de tourner et d’écrire leur premier film. « Echoes From Tomorrow », c’est d’abord un pari : permettre aux trois femmes du collectif de prendre la parole en tournant leur tout premier film. Au Cambodge, c’est presque mission impossible. Le premier film d’un tout jeune réalisateur n’engrange aucune recette, et peu sont prêt à prendre le risque de financer le projet d’un artiste qui n’a pas encore fait ses preuves. Qu’à cela ne tienne, le collectif parie sur la communauté, et lance une campagne de financement participatif pour lever des fonds afin de permettre la réalisation d’une série de trois courts-métrages. Le projet, mis en ligne sur indiegogo.com en décembre 2017, a largement dépassé le but qu’il s’était fixé : la campagne a permis de récupérer plus de 28 000$ au lieu des 15 000$ initialement espérés. Première œuvre de cette série : « A Million Years » de Danech San, présentée au 23e Festival international du film de Busan en Corée du Sud il y a à peine quelques mois et dont la réception a été très positive. « California Dreaming », de Sreylin Meas, est

en post-production, tandis que le projet de Kanitha Tith est en cours de développement. Pari réussi pour le collectif, et résultats prometteurs pour les projets à venir. La relève d’un cinéma cambodgien qu’on croyait ne jamais voir renaître de ses cendres est bien là. Anti-Archive ne cesse de tisser des liens entre passé et avenir pour illustrer le Cambodge dans toute sa complexité, de ses aspirations pour le futur aux traumatismes du passé toujours présents, sans tomber dans le piège de la sacralisation. Le nom même d’Anti-Archive, volontairement provocateur, donne la mesure : pas question de répéter ou de glorifier un passé rendu d’autant plus élusif et séduisant du fait de sa rareté. Chaque film, chaque projet d’AntiArchive s’évertue à l’interroger. Dans un pays à l’histoire douloureuse et encore extrêmement prégnante, le risque d’un devoir de mémoire creux aux préceptes vides de sens est grand. Un passé « prêt-à-penser » qu’il faut éviter à tout prix. Et si la mémoire reste en éveil – car tous les films du collectif ont, de près ou de loin, un lien avec le passé du pays, et son absence même est révélatrice de sens, comme dans le « Dream Land » de Steve Chen, qui se refuse toute référence aux temples et aux Khmers rouges – elle n’est plus le seul biais pour comprendre l’histoire en marche. AntiArchive est fermement ancré dans le présent, les yeux tournés vers l’avenir, et l’histoire au cœur.


PORTRAIT

HÉLÈNE LE DUFF,  LE CINÉMA DE LA PASSION AU MÉTIER PA R L’ I N S T I T U T F R A N Ç A I S DU CAMBODGE

CM : Pourquoi avoir choisi le Cambodge, pour travailler dans l’industrie cinématographique ? J’ai terminé mon master en 2016. Après des stages dans des sociétés de production et de distribution de films puis dans un festival de cinéma, le festival Premiers Plans d’Angers, j’avais envie de découvrir ce que pouvait être cette industrie dans d’autres pays. Du cinéma cambodgien, je ne connaissais que Rithy Panh et Davy Chou. Mais je me suis dit que ça pourrait être intéressant d’en apprendre plus ! L’industrie du cinéma au Cambodge est en plein développement. Il y a des nouvelles générations de réalisateurs et réalisatrices qui apparaissent. Pour quelqu’un qui débute dans sa vie professionnelle, c’est très intéressant et stimulant d’assister à cette émergence.

Hélène Le Duff, chargée de mission culturelle à l'Institut français du Cambodge

HÉLÈNE LE DUFF A EFFECTUÉ SES ÉTUDES À ANGERS, PUIS À L’INSTITUT D’ÉTUDES POLITIQUES DE BORDEAUX. ELLE EST AUJOURD’HUI CHARGÉE DE MISSION CULTURELLE À L’INSTITUT FRANÇAIS DU CAMBODGE, OÙ ELLE RÉALISE LA PROGRAMMATION CINÉMATOGRAPHIQUE. ENTRETIEN AVEC UNE PASSIONNÉE DU 7E ART.

CM : Vous travaillez dans l’univers du cinéma... J’ai suivi un master en droit de la propriété intellectuelle à l’IEP de Bordeaux, une formation assez générale. Mais, par des stages et des expériences associatives, je me suis orientée vers l’industrie du cinéma. Depuis mai 2017, en tant que chargée de mission culturelle à l’IFC, je gère la programmation cinématographique de l’Institut. CM : Qu’est-ce que le cinéma pour vous ? Ça a toujours été une passion, devenue très tardivement un objectif professionnel. Avant d’entrer à l’université, je ne pensais pas du tout pouvoir trouver du travail dans ce domaine. Puis, en m’investissant dans des associations, je me suis rendu compte qu’il y avait des opportunités au-delà de ce que j’imaginais.

CM : Que pensez-vous qu'ils ont à apporter à l'industrie cinématographique ? Ces artistes expriment leurs réalités, font entendre de nouvelles voix et dévoilent de nouvelles sensibilités. Il est important que les jeunes ici puissent accéder à des œuvres dans lesquelles ils s’identifient. Et plus largement pour le monde du cinéma, ces œuvres-là sont essentielles pour nous montrer la jeunesse cambodgienne et ses aspirations. CM : Quelles sont vos activités ? Par la programmation cinéma de l'IFC, j’essaye de sensibiliser le public au cinéma d’art et d’essai, qui a peu de visibilité. Cela passe par exemple par l’organisation de ciné-étudiants avec les élèves du Centre de Langues de l’Institut, autour de thèmes vus en classe. Je développe aussi un programme d’éducation au cinéma avec des écoles de Phnom Penh. Nous organisons par ailleurs des rencontres

avec des professionnels. Le réalisateur Lionel Delplanque est par exemple venu présenter son film « Président » et l’artiste Vandy Rattana son œuvre expérimentale « Funeral ». En mars, dans le cadre du Cambodia International Film Festival, nous avons accueilli des réalisateurs du festival Premiers Plans. CM : Vous projetez donc majoritairement des films français ? Nous pouvons aussi être amenés à projeter des films cambodgiens lors de leur sortie en salle, tels que « Les tombeaux sans noms » de Rithy Panh récemment, ou des films ayant un peu moins de visibilité. « Turn Left, Turn Right » du réalisateur Douglas Seok, a ainsi été présenté par l’équipe du film pour une séance scolaire. J’ai le sentiment que les jeunes cambodgiens sont particulièrement intéressés par ces films qui les touchent directement. En janvier 2018, nous avions également organisé une « semaine du cinéma cambodgien ». Ce fut l’occasion de présenter au public sept films du patrimoine cinématographique cambodgien des années 60-70. Fin octobre, nous avons aussi organisé un cycle de films sélectionnés par Davy Chou parmi ceux présentés lors du dernier festival de Cannes, illustrant la large palette de la production cinématographique mondiale actuelle. CM : Avez-vous encore des projets d'ici votre départ, en avril ? En mars, nous allons renouveler le partenariat avec le festival Premiers Plans. Je pense qu’il est très intéressant de faire se rencontrer les étudiants cambodgiens et ces réalisateurs qui présentent leurs premiers films. Le cinéma étant en pleine expansion ici, beaucoup peuvent être amenés à se lancer. www.cambodgemag.com - 67


COMMUNAUTÉ

Mes chers parents, J’ai fait un bond de mille ans en arrière PA R F R É D É R I C A M AT I L L U S T RAT I O N R I M O

Depuis plusieurs mois, Frédéric Amat, journaliste professionnel, chroniqueur et éditeur, régale les lecteurs de Cambodge Mag avec sa chronique « Mes Chers parents ». Le principe est simple, à travers des échanges épistolaires avec ses parents, un expatrié français raconte ses aventures au Cambodge. C’est simple, plein d’humour et de bon sens, sans jamais tomber dans le cliché et enfin, avec un regard tout à fait amical et complice avec les Cambodgiens.

68 - CAMBODGEMAG | Décembre 2018


J'

de l’eau courante à l’eau de pluie et du taxi Lexus climatisé au char à bœufs.

en avais assez du bruit de la ville, de l ’effervescence perpétuelle, des fêtes permanentes et surtout de l’ouverture de canettes de bière. Sans jamais rien gagner que d’autres canettes. Alors j’ai déménagé. Je me suis installé à la campagne. Pet it v i l l a ge … Le pet it vi l l age que j’ai choisi était celui avec le moins de papiers plastiques aux alentours. Les déchets plastiques sont aux villages du Cambodge ce que les coquelicots sont à nos champs printaniers fraîchement labourés. En moins joli. Ce village n’est qu’à une cinquantaine de kilomètres de la capitale, mais la vie s’est figée dans le temps à une époque ancestrale. Les scènes du quotidien des habitants dans les communes d’aujourd’hui sont gravées dans les basreliefs des galeries des temples d’Angkor. Rien, ou presque, ne semble avoir évolué en mille ans. Les mêmes paniers en rotin, d’identiques socs pour labourer la terre accrochés aux derrières des mêmes buffles, le krama comme seul vêtement autour de la taille, la culture du riz, les poissons séchés, les marchés bruyants et colorés. Un fossé, un gouffre, que dis-je, un abîme sépare les villes des villages que tout oppose. Des masques contre la pollution des pots d ’échappements aux éclats de rire des enfants jouant dans les flaques d’eau formées par la dernière pluie. De l’électricité à la bougie, du gaz au charbon,

Modeste masure… Des villas « tartes à la crème » démesurées cachées derrière de hauts murs, aux maisons de bois et de paille plantées dans d ’immenses étendues de verdure. Des feux tricolores aux palmiers à sucre. Des restaurants aux enseignes de malbouffe de l’oncle Sam, aux étals de sauterelles grillées, aux brochettes de grasses pattes de grenouilles. Un délice ! J’ai loué une modeste masure de bois sur pilotis au toit de chaume, lovée contre un bosquet de bambous ; adossé à une forêt de rotins. Une natte colorée en guise de matelas, mon sac à dos pour coussin, une moustiquaire rose parsemée de trous et une ampoule solitaire reliée à une batterie : voilà pour l’unique pièce du haut. Au-dessous, à même la terre battue, un bat-flanc de lames de bambous, un braséro en terre cuite et une énorme jarre de ciment qui recueille les pluies. Je me lave debout entouré d’un krama à l’aide d’une demi noix de coco plongée dans l’eau. Le soir, par les interstices du toit de chaume, quelques étoiles éclairent ma rêverie : il n’en faut pas plus pour être heureux. Barang scout… Ce n’est assurément pas l’avis des gens qui vivent ici. Même s’ils m’ont bien accueilli, ils m’appellent le « Barang scout ». Scout, ne désigne pas les jeunes qui font du camping. Cela signifie fou, ou du moins, dérangé. L’étranger dérangé ! Ils ne comprennent pas ce que je viens faire à la campagne, alors qu’eux rêvent de partir à la ville. Lorsque j’ai proposé de louer la maison à son propriétaire, je lui ai annoncé un tarif de loyer mensuel. Il a cru que c’était pour un an ! Les gens n’ont rien. Quelques ustensiles de cuisine dans une bassine de laiton, des nattes qu’ils déroulent pour dormir ou pour manger, un large couteau dans son étui de bois, des poules, deux ou trois cochons et pour les plus riches, quelques vaches ! La seule chose qui semble être en quantité non négligeable sont les chiens faméliques errants. Personne n’a eu l’idée de construire des WC. À la nuit tombée, chacun se choisit un palmier et s’y dirige une petite pelle à la main. Les poteaux électriques longent la route défoncée non loin du village, mais sans les fils. Les jeunes n’ont qu’une obsession : apprendre à parler l’anglais ; unique passeport pour quitter le village. Et aller faire carrière à la ville. Les femmes de 30 ans en paraissent vingt de

CE VILLAGE N’EST QU’À UNE CINQUANTAINE DE KILOMÈTRES DE LA CAPITALE, MAIS LA VIE S’EST FIGÉE DANS LE TEMPS À UNE ÉPOQUE ANCESTRALE » plus. Les hommes ont le visage de l’écorce et le corps sec du roseau, souple et résistant. La journée débute avec le lever du soleil et se termine à son coucher. Jour après jour, sous une chaleur de plomb, les mêmes gestes, les mêmes tâches. Rien n’a changé… En fin d’après-midi les hommes organisent des combats de coqs tandis que les femmes préparent les repas. Jamais l’inverse…Parfois, si la journée a été particulièrement chaude, ils se réunissent sous les pilotis d’une maison et boivent de l’alcool de palme tiré de tubes de bambous en fumant des cigarettes bon marché. J’ai demandé à mon propriétaire ce qui avait changé depuis la fin de la guerre. Il a réfléchi. Longtemps. Le regard dans le vague. Au début il ne savait pas. Puis il m’a dit : « la route ». Avant, elle était en terre de latérite rouge et elle s’inondait. Puis ils l’ont recouverte de « caoutchouc », le bitume, en khmer. Mais comme elle s’inonde toujours, le bitume s’est parsemé d’énormes nids de poules. Le trajet pour aller au marché vendre ses légumes prend désormais deux fois plus de temps. Alors je lui ai reposé la question, lui demandant ce qui avait changé en mieux. Il m’a regardé en souriant et a répété : « la guerre est finie ». Il a ajouté : « c’est bien ». Puis il est parti. Alors j’ai compris. J’ai compris que rien n’avait vraiment changé. À bientôt.

Retrouvez la chronique « Mes chers parents » de Frédéric Amat chaque semaine sur www.cambodgemag.com - 69


PLUME AUX LECTEURS

Pierre-Yves Clais : Est-il seulement possible d’imaginer un Cambodge sans éléphant ? P R O P O S R E C U E I L L I S PA R CHRISTOPHE GARGIULO

EN AVRIL DERNIER, LA FAMILLE CLAIS FAISAIT DÉCOUVRIR AU PUBLIC LES EFFORTS DE LA FONDATION AÏRAVATA POUR TENTER DE FAIRE REVIVRE LE TEMPS DES ÉLÉPHANTS ET SAUVER LE PACHYDERME EMBLÉMATIQUE DU ROYAUME. QUELQUES MOIS APRÈS UN ÉVÉNEMENT PLUTÔT RÉUSSI, PIERRE-YVES CLAIS NOUS LIVRE SES IMPRESSIONS…

À propos du succès de la soirée, et de la suite… Nous nous sommes reposés! Ce fut un travail fort prenant, qui nous changeait radicalement de nos excursions en jungle avec les éléphants… Mais cet événement a été fructueux en termes d’image et de relations publiques, beaucoup de gens ont été touchés par le côté culturel et identitaire de notre démarche ainsi que par la qualité du spectacle. À propos des rapports avec ceux proposant le même type d’activités… Nous avons des relations cordiales avec « Elephant Valley », qui sont des gens très sérieux et professionnels, ils nous aident chaque fois que nous avons une question ou un souci ! J’ai également de très anciennes relations d’amitié avec Olivier Piot, le fondateur des deux « Angkor Village » et de « La Compagnie des éléphants d’Angkor », un homme qui a été particulièrement visé par des campagnes de dénonciation quand un de ses éléphants s’est écroulé mort pendant une terrible canicule il y a quelques années. Je ne sais pas bien ce qui s’est passé mais il est certain que les éléphants souffrent de la chaleur

70 - CAMBODGEMAG | Juillet 2018

et il arrive qu’ils meurent, comme nous, prématurément… À propos de la monte des éléphants… Nous l’acceptons car nous refusons le dogmatisme et la démagogie des prétendus défenseurs des animaux, porter des humains sur son dos ne fait pas de mal à l’éléphant, les vétérinaires et médecins de la fondation sont formels ! C’est un peu comme quand nous portons un sac à dos, s’il est trop chargé, si on le porte trop longtemps, oui cela peut causer des blessures, l’important est de respecter l’animal et de ne pas le faire trop travailler. À propos des prochaines étapes pour la fondation… Le plus gros challenge sera de convaincre les voyagistes de proposer nos programmes, ce sera difficile car ils sont en bute à de fortes pressions à domicile, nous avons des relations d’amitié avec certains responsables locaux, ils

connaissent notre travail, mais souvent la maison mère ne veut rien entendre ; les pratiques barbares des Asiatiques, pour eux, c’est terminé ! Nous allons prochainement acquérir quelques terrains en bord de ruisseau afin d’offrir à nos éléphants un accès facile à l’eau, nous y construirons des bâtiments pour recevoir les touristes, loger une partie de notre personnel et organiser des sessions de formation continue de nos cornacs. Nous allons aussi mettre en place une nursery d’espèces d’arbres endémiques dans l’idée de replanter certaines parties de la forêt qui ont été abîmées. Il est par ailleurs fondamental, en collaboration avec le Ministère de l’Environnement, de clairement délimiter la forêt de Katieng avec des poteaux en béton et des chemins de terre pour empêcher le défrichage sauvage et la déforestation. Ensuite il serait judicieux d’organiser des patrouilles de Rangers composées de

villageois et d’un gendarme, équipés avec les uniformes et les outils appropriés. À propos de l’avenir de l’éléphant au Cambodge, dans les pays environnants… Au Cambodge, sans un miracle, l’éléphant est condamné à très brève échéance ! Il ne reste plus que 69 sujets vieillissants à l’état domestique et environ 200 dans des forêts qui rétrécissent chaque jour ! La dernière naissance d’un éléphant domestique remonte à 25 ans… Seule une coopération internationale pourrait enrayer le processus. Certains de nos voisins pourraient aider le Royaume à reconstituer un cheptel viable, il y a d’ailleurs des signes encourageants, l’Ambassade de Thaïlande au Cambodge a été particulièrement coopérative avec notre fondation. Je voudrais terminer par une question à vos lecteurs : est-il seulement possible d’imaginer un Cambodge sans éléphant ? FONDATION - O’Katieng Waterfall, Banlung, Ratanakiri, Royaume du Cambodge +855 (0) 12 770 650 (EN&FR) et/ ou +855 (0) 12 660 902 (KH)


INFOS PRATIQUES

Pour ceux qui se rendent pour la première fois au royaume du Cambodge, il est recommandé de prendre quelques précautions pour rendre le séjour plus agréable et aussi éviter d’éventuelles déconvenues.

VISA Le visa d’entrée est obligatoire. Il peut être délivré aux aéroports internationaux de Phnom Penh et de Siem Reap par les services de l’immigration, sous trois conditions : paiement d’une taxe de 35 $ pour un visa de tourisme (valable 30 jours), une photo d’identité (de format 4 x 6 cm), un passeport d’une durée de validité suffisante (six mois au minimum). Il est possible d’obtenir un visa de tourisme électronique (e-visa) à l’adresse : http://evisa.mfaic.gov.kh. Dans ce cas, le visa est de 40 dollars US. Attention de ne pas dépasser la limite de séjour autorisée. En cas de dépassement, il vous sera demander de payer 10 $ par jour supplémentaire d’overstay et, s’il s’agit d’une situation irrégulière prolongée sans motif valable, les sanctions peuvent être bien plus lourdes et aller jusqu’à l’expulsion et l’interdiction de revenir dans le pays. VACCINATIONS - SANTÉ Un traitement antipaludéen est conseillé. La dengue est présente au Cambodge. Il est donc recommandé aux voyageurs de se prémunir contre les piqûres de moustiques. Il est également conseillé d’être à jour des vaccinations usuelles en Europe (tétanos, typhoïde, hépatites…). Le vaccin de la fièvre jaune n’est pas obligatoire pour les touristes venant d’Europe, d’Amérique du Nord ou d’Océanie, mais il sera exigé si vous avez effectué un séjour préalable en Afrique ou en Amérique du Sud. Il est très fortement conseillé d’être vacciné contre la rage. ALIMENTATION Ne boire que de l’eau en bouteilles et éviter les fruits et légumes crus. Il y a beaucoup de restaurants de rue et de marché au Cambodge, si vous souhaitez tenter l’expérience, il est préférable d’inspecter rapidement l’hygiène des lieux et la fréquentation, s’il y a beaucoup de monde, cela veut dire que le restaurant est populaire, que les clients sont satisfaits et en bonne santé. En raison de nombreux incidents survenus récemment, il est déconseillé de consommer du vin de riz artisanal. Idem pour les produits de la mer, assurez-vous qu’ils soient frais et ne consommez pas de poisson globe. CLIMAT Le Cambodge est sous l’influence d’un climat tropical à saisons alternées. Les pluies s’échelonnent de mai à novembre. Près de 80% des précipitations de l’année tombent durant la saison des pluies, causant d’importantes cr ues du M ékong. L es temp ér atures s’échelonnent de 25-30° en saison sèche à plus de 35° en saison des pluies. Les mois

d’avril et mai, cumulant chaleur et humidité peuvent être assez difficiles, pensez à vous hydrater et éviter les heures trop chaudes, de 11h à 15h. La meilleure période pour voyager est de novembre à mars. COMPORTEMENT Les touristes doivent se conformer aux recommandations des agences de voyages locales. Le Cambodge a aussi ses exigences : se déchausser à l'entrée des pagodes, éviter de toucher la tête des enfants, ne pas s'énerver en public ou se promener torse nu. S’il y avait une certaine tolérance vis-à-vis de la consommation de drogues douces, la répression s’est fortement accentuée depuis 2017 et les peines peuvent être très lourdes. À savoir que depuis février 2018, une loi sur le délit de lèse-majesté est en vigueur. Il est donc interdit d’insulter le roi ou la famille royale, les peines peuvent aller jusqu’à cinq ans de prison. DÉCALAGE HORAIRE + 6h en été par rapport à la France. + 5h en hiver par rapport à la France. SE DÉPLACER La circulation dans Phnom Penh est un challenge fortement déconseillé sauf à être un excellent conducteur et un habitué des rues de la capitale. Pour vous déplacer dans la ville, consultez notre version en ligne : http://www.cambodgemag.com/2017/07/ cambodge-transports-choisir-entre.html. Les autres destinations touristiques du pays sont bien desservies, par route, air, et même par train, renseignez-vous auprès de votre agence de voyages ou votre hôtel. Pour se déplacer, dans la capitale, en sécurité et à des tarifs raisonnables, il existe à présent plusieurs services de covoiturage disponibles qui fonctionnent très bien : GRAB - https://www. grab.com/kh/ et Pass App : https://play.google. com/store/apps/details?id=com.multibrains. taxi.passenger.passapptaxis&hl=en

et dans quelques hôtels... Les cartes de crédit sont acceptées dans les grands hôtels, les centres commerciaux et les restaurants de luxe. Il existe maintenant de nombreux distributeurs automatiques où il est possible de retirer de l’argent en monnaie locale ou devises étrangères. POURBOIRES Le pourboire ne fait pas partie des traditions du Cambodge, mais comme dans tous les pays touristiques, vous pouvez donner une gratification à votre chauffeur, votre guide ou le porteur de vos bagages si vous êtes satisfait de leurs services. TÉLÉPHONE De la France vers le Cambodge, composez le 00 855 + le numéro à 8 chiffres. Du Cambodge vers la France composez le 007 + 33 + numéro (sans le 0 initial).

CONTACTS UTILES Ambassade de France +855 (0)23 260 010 Consul honoraire à Siem Reap +855 (0)63 964 099 / +855 (0)12 634 906 Consul honoraire à Sihanoukville +855 (0)92 440 069 Police 117 ou 118 Police Secours +855 (0)23 366 841 / +855 (0)23 720 235 Police du trafic routier +855 (0)23 722 06 Samu 119

ÉLECTRICITÉ AU CAMBODGE 230 V, 50 Hz. Prises de type A (2 fiches) et C (comme en France, sans prise de terre). Par préc aution, mieux vaut se munir d’un adaptateur.

Bureau des Passeports pour les étrangers (24/24) +855 012 854 874

LANGUES PARLÉES Le khmer. L’anglais est parlé dans les grandes villes et la plupart des hôtels. Beaucoup de Cambodgiens de la génération d’avant-guerre parlent le français.

Hôpital Calmette (Phnom Penh) +855 (0)23 42 69 48

MONNAIE La monnaie officielle du Cambodge est le riel même si le dollar américain est encore très présent. Les riels sont utilisés pour les petits achats, le reste se paie généralement en dollars américains. Il est possible de changer les dollars et euros en riels dans les banques, dans les bureaux de change (meilleurs taux)

Bureau de l’immigration (24/24)  +855 012 826 025

Institut Pasteur du Cambodge +855 (0)23 42 60 09 Samu de l’hôpital Provincial de Siem Reap +855 (0)63 76 11 19 Naga Clinic (médecin francophone) +855 (0)23 211 300 +855 11 811 175 (urgences) Cabinet Médical Français +855 (0)12 634 115


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Profile for Christophe Gargiulo

Cambodge Mag 5  

Cinquième édition de la version papier du magazine Cambodge Mag. Retrouvez les rubriques habituelles : Focus,arts, nature, économie, Gastro...

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