CE QUE L’ART BRUT NOUS FAIT.
avant-propos de Christian Berst
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avant-propos de Christian Berst
avant-propos de Christian Berst
LA MANUFACTURE DE L' IMAGE
Manuel Anceau
Damien Aubel
Roxana Azimi
Galila Barzilaï
Pablo Berastegui Lozano
Bernard Blistène
Rodolphe Burger
Adriana Bustamante
Gaël Charbau
Philippe Cohen-Solal
Philippe Comar
Philippe Dagen
Parand Danesh
Céline Delavaux
François de Coninck
Émelie De Jong
Jean de Skowronski
Linda De Zitter
Mario del Curto
E. & G. Delcourt
Chris Dercon
Lucas Djaou
Marc Donnadieu
Bruno Dubreuil
Claude Farge
Johann Feilacher
Jennifer Flay
Carine Fol
Estelle Francès
Hervé Francès
Antoine Frérot
Jan-Philipp Fruehsorge
Graciela Garcia Muňoz
Alison Gingeras
Massimiliano Gioni
Philippe Godin
Laurent Goumarre
Anouk Grinberg
Will Heinrich
Roman H. Khonsari
Nancy Huston
François Jonquet
Baimba Kamara
Choghakate Kazarian
Daniel Klein
Raphaël Koenig
Yvannoé Kruger
Hiromi Kurosawa
Hervé Lancelin
M. Landreau & Augustin
Charlotte Laubard
Laurent Le Bon
Alain Le Provost
Claude Le Provost
Marc Lenot
Sébastien Lifshitz
Dinah Louda
Philipp March Jones
Franck Maresca
Claire Margat
Jean-Hubert Martin
Charles Masurel
Ramuntcho Matta
Annette Messager
Piet Meyer
Catherine Millet
Pierre Muylle
Laurent Nebot
Françoise Nyssen
Guillaume Oranger
Ludovic Oster
Dominique Païni
Françoise Pétrovitch
Nicolas Philibert
B. Philippe & N. Chiodi
Anaël Pigeat
Philippe Piguet
Pascal Pique
Profane (revue)
Laurent Quénéhen
Hannah Rieger
Corinne Rondeau
Margit Rowell
Alejandra Russi
Yasmina Sabrier
François Salmeron
Amr Shaker
Angela Stief
Elisabeth Telsnig
Marie Terrieux
Michel Thévoz
Nicolas Tissot
Guy Tortosa
Serge Toubiana
R. Treger & A. Saint Silvestre
Jaromír Typlt
Silvia van Espen
Marie-HélèneVignes
Éric Waroquet + Chat GPT
"Ariane" (anonyme)
"Le fétichiste" (anonyme)
Jacqueline B.
Franco Bellucci
Éric Benetto
Julius Bockelt
Giovanni Bosco
Jorge Alberto Cadi
Misleidys Castillo Pedroso
Aloïse Corbaz
John Ricardo Cunningham
Henry Darger
John Devlin
Fernand Desmoulin
Janko Domšić
José Manuel Egea
Farnood Esbati
Guo Fengyi
Jill Gallieni
Alexandro Garcia
Hans-Jörg Georgi
Pietro Ghizzardi
Madge Gill
Carlos Augusto Giraldo
Joaquim Vicens Gironella
Richard Greaves
Anton Hirschfeld
Josef Hofer
John Kayser
John Urho Kemp
Davood Koochaki
Zdeněk Košek
Julia Krause-Harder
Raphaël Lonné
Ramon Losa
Tomasz Machciński
Kunizo Matsumoto
José Gabriel Mendoza
Alberst Moser
Momoko Nakagawa
Michel Nedjar
Marilena Pelosi
Jean Perdrizet
Luboš Plný
Martín Ramírez
"prophet" Royal Robertson
Judith Scott
Mary T. Smith
Harald Stoffers
Bill Traylor
August Walla
George Widener
Adolf Wölfli
Hideaki Yoshikawa
Anna Zemánková
Carlo Zinelli






Christian Berst
En 2022 j’ai eu le plaisir de codiriger le colloque de Cerisy intitulé « De quoi l’art brut est-il le nom ? * ».
Parmi les intervenants figuraient des historiens de l’art, des sociologues, des philosophes, des critiques d’art, des psychanalystes. Mais j’avais également tenu à inciter un ami collectionneur, Antoine Frérot, à réunir ses réflexions distillées au fil de notre décennie de conversations quasi hebdomadaires. Il en résulta un texte intitulé « Ce que l’art brut me fait » dans lequel l’art brut apparaît dans son agentivité, dans sa capacité à nous révéler.
Ainsi, tenter de cerner la manière particulière dont l’art brut agit sur nous permet d’échapper un instant aux disputes taxinomiques ou sémantiques. Comme cela invalide également toute tentative de nier les spécificités de cet art qui, faut-il le rappeler, est l’expression d’une mythologie individuelle, affranchie du régime et de l’économie de l’objet d’art, sans volonté d’exposer. Ces œuvres sans destinataire manifeste sont produites par des personnalités qui vivent dans une altérité mentale ou sociale. Leurs productions nous renvoient donc tantôt à la pulsion créatrice originelle comme tentative d’élucidation du mystère d’être au monde, tantôt au besoin de réparer ce monde, de le soigner, de le rendre habitable.
* De quoi l’art brut est-il le nom ?, dir. Christian Berst & Raphaël Koenig, et al., éditions l’Atelier contemporain, Paris, 2025.

Adolf Wölfli
Sans titre, 1916
Graphite et crayon de couleur sur papier, 28.8 x 22 cm collection particulière
C’est pourquoi « Que vous fait l’art brut ? » n’est pas une question que l’on pose pour obtenir une définition, mais pour faire apparaître une constellation. Elle invite à la confidence, à l’intuition, à la résonance intérieure. C’est une question que l’on pose comme on allume une lampe dans un tunnel pour voir comment la lumière se diffracte sur la roche. C’est ainsi qu’est né ce livre. Non pas pour clore ou trancher un débat, mais pour ouvrir un espace de subjectivité, de pluralité. Il rappelle qu’une autre géographie de l’art existe, dont les mouvements tectoniques sont perceptibles à travers l’altérité que chacun porte en soi.
Ce livre est donc un chœur dissonant mais vibrant. Il dit l’art brut comme une expérience. Et s’il n'offre pas de réponse sentencieuse à la question de ce que l’art brut nous fait, c’est peut-être parce que, comme l’art brut lui-même, il se tient du côté de ce qui résiste à l’ordre, aux normes, aux explications. Que soient ici remerciés celles et ceux qui ont relevé le défi, avec sérieux ou malice, en vers, en prose, en image, en quelques mots ou en méditation profonde. Leurs voix composent un paysage sensible, fait d’écarts, d’échos et de fulgurances. L’atmosphère y est emplie d’un appel à changer de paradigme.
Manuel Anceau
enseignant, critique d’art, essayiste...
De ces traits, ces lignes surgis d’on ne sait où, faisant, comme la Passante de Baudelaire, « souvenir et renaître » ; de cette encre, ce pastel poussés tels des fruits sur la plus haute branche de l’arbre de Vie ; de ces papiers et cartons et bois et fils de laine flambant neufs, défiant (dans ce morceau d’espace-temps qui est le leur) la cendre et la poussière : qu’est-ce qui me les rend si précieux ? Le naître-et-mourir dont ils sont les emblèmes les mieux découpés – les plus convaincants. La beauté délestée de toute définition dont ils épousent, le plus matériellement qui se puisse, le corps impalpable.
Tournois sans public où seul compte de décrocher les soleils et lunes d’un monde perdu-retrouvé. L’œuvre dite « brute » me fait l’effet de rencontrer qui je suis et ne suis pas, qui j’aurais pu être et ne serai jamais ; d’entrevoir, aussi bien, le visage (ni Dieu ni maître) de qui, un jour, frappera à ma porte, disant, d’une voix jamais entendue : « Fini, tout ça ! »
romancier, critique d’art...
Voici, avec la naïveté élégamment dépouillée de la traduction de Lemaître de Sacy, ce que Dieu, une nuit, enjoint à Nathan (prophète de son état comme on sait) de déclarer à David (roi, harpiste, héros, comme on sait aussi) : « De plus le Seigneur vous promet qu’il fera votre maison. » (2 Rois, VII, 11).
Or voilà, très exactement formulée, la réponse à la question : « Que vous fait l’art brut ? »
L’art brut me fait une déclaration prophétique – et me fait une « maison » (une demeure d’encre, de peinture, de papier, mais une famille aussi) – et me fait roi, harpiste, héros (et plus encore).
Tous les artistes bruts font leur Nathan – et font des David de ceux qui les regardent.
courtesy christian berst art brut

journaliste au Monde et auteure, notamment, de La Folie de l'art brut, Séguier, 2014...
J’ai toujours aimé l’art brut depuis ma première visite au musée du LAM*. Mais c'est grâce à Christian Berst que j’ai commencé à réfléchir sur son sens, à me demander pourquoi mes amis de l’art contemporain s'en désintéressaient et pourquoi soudain ils ont fait mine de le « découvrir » à la manière des colons espagnols qui croyaient « découvrir » l’Amérique.
L'art brut n'est plus ce centre de gravité aveugle, longtemps zone interdite.
* Lille métropole, musée d'art moderne, d'art contemporain et d'art brut, Villeneuve d'Ascq.
collectionneuse, fondatrice du centre d'art P.O.C. à Bruxelles...
L’art brut agit comme un miroir troublant : il reflète autant l’âme de son créateur que celle de son conservateur.
De par leur nature instinctive et leur sincérité brute, les œuvres suscitent une palette d’émotions puissantes, allant de la fascination et de l’émerveillement à l’inconfort.
Ces œuvres, réalisées en dehors des normes et conventions artistiques traditionnelles, dégagent une force viscérale qui interpelle et bouleverse.
Leur authenticité déconcertante et l’absence de conventions inspirent une libération et nous encouragent à sortir de nos cadres et attentes. Elles ouvrent un espace où l’observateur peut projeter, sans masque social, ses propres émotions.
José Manuel Egea
Sans titre, 2008
Marqueur acrylique sur impression photographique, 28 x 22 cm
courtesy christian berst art brut

Bernard Blistène
historien de l'art, commissaire d'exposition, directeur du Musée national d'art moderne (Centre Pompidou) de 2013 à 2021...
Je ne sais pas ce que l’art brut me fait. D’ailleurs, je ne cherchais pas à le savoir avant que Christian Berst ne m’y invite.
Je ne sais pas davantage « ce que l’art me fait », qu’il soit « brut » ou pas ! Ce que je sais, c’est ce que l’art m’enseigne et que, pour reprendre le bel adage de Nietzsche, « il m’est donné pour ne pas mourir de la vérité ».
Reste alors que tout ça n’est que bla-bla et que l’art provoque en moi, des sentiments diffus qui sont par trop intimes pour que je veuille les partager ici.
Ce que je crois savoir que « l’art brut me fait » - pour esquisser une réponse à la curiosité de Berst - c’est qu’il suscite en moi des attentes qui sont à des lieues de ce que l’histoire de l’art m’apprend. Il la bouscule, il s’en moque, il lui fait la nique et j’aime ça ! Mais j’aime aussi qu’il se passe des beaux-parleurs (comme moi), qu’il vive sans nous, nous fasse la nique et jouisse de notre désarroi.
Je crois aussi que j’aime qu’il puisse être partout où Christian Berst, vous-même, moi et tous les autres, vous le reconnaissez. Il n’attend rien, si ce n’est du dialogue qu’il entretient avec son instigateur, car il vit avec lui et par lui et peut se passer de « tous les autres ».
Et puis, cela me plaît que l’Art Brut – je laisse les majusculessoit un oxymore imaginé par un artiste farouche, fûté et affûté qui malgré nos efforts, sera « là où il faut, quand il ne faut pas » et bien-sûr, « là où il ne faut pas, quand il faut ».
Je laisse au noble lecteur le choix de découvrir qui nous a dit cela.
« Plus qui fait clair, moins qu’on y voit ».
Burger
compositeur, guitariste, chanteur français...
Si je peux être lapidaire, je dirais que ce que me fait l’art brut lorsqu’il m’est accordé de le côtoyer (notamment avec la troupe Catalyse ou les musiciens de Sonnenblume) tient en une phrase : il administre pour moi la preuve ontologique de l’existence de l’art.Tout art ne peut en dire autant.
Anna Zemánková
Sans titre (Réminiscence de Séraphine de Senlis), c. 1968
Pastel, huile et encre sur papier, 88 x 62 cm collection particulière

directeur artistique, commissaire d'exposition indépendant...
L’art brut est une forme de résistance. Il échappe aux artifices, aux stratégies de légitimation et aux logiques marchandes qui façonnent l’art contemporain. Il est une parole libre, celle des voyants embarrassés de signes, celle des nombres, des formules et des êtres dénués de calcul. Il refuse d’être dompté par les codes institutionnels ou par le marché. C’est un art autopoïétique, qui cherche à exister plutôt qu’à séduire. Et s’il séduit, tant mieux. C’est en cela qu’il est profondément subversif. Il n’a besoin d’aucune validation extérieure pour être légitime : ceux qui le dessinent, tout comme ceux qui le discernent, sont des êtres rares.

Aquarelle et graphite sur papier, 54.6 x 148.6 cm
collection particulière

Philippe Dagen
professseur d'histoire de l'art (Sorbonne), critique d’art au Monde depuis 1985, romancier...
Ce que me fait l’« art brut » ? Rien, parce qu’il n’existe pas. Ce n’est qu’une appellation commode, aussi dépourvue de sens qu’art classique ou art baroque, labels aujourd’hui tombés en désuétude. Il en ira de même de celui-ci.
Ce qui existe, c’est ce que l’on appelle art, sans aucun qualificatif : des femmes et des hommes qu’une nécessité précipite vers la feuille où dessiner, la boîte de couleurs pour peindre, le bois à tailler, l’objet ou le débris à modifier
Les origines et les raisons de ce besoin et cette urgence sont aussi diverses que les circonstances individuelles, auxquelles les psychismes réagissent selon des modes eux-mêmes très divers. Ce qui existe, donc, ce sont des situations particulières. Les ranger dans des catégories est toujours possible. Il y a, par exemple, les artistes qui jouissent de connaissances techniques et historiques savantes, ceux qui en manquent et ceux qui ne pourraient de toute façon rien en faire. On pourrait ajouter bien d’autres distinctions, selon l’âge, le lieu, la condition sociale, etc. Mais le mouvement initial, le passage à l’acte ? La compulsion renversant les inhibitions ? Et l’obsession absurde de recommencer ? Ces comportements sont aberrants, à en juger selon la raison pratique. Folie, si l’on veut. Elle n’est pas moindre chez Tintoret que chez Soutter ou Artaud, chez Matisse que chez Aloïse ou les peintres de Saint-Sever. La liste devrait être sans fin.
Sans titre, recto verso, 1951 - 1960
Crayon de couleur partiellement aquarellé sur papier, 60 x 42 cm collection particulière

écrivaine, essayiste, auteure de L'Art brut, un fantasme de peintre, Flammarion, 2018...
Il y a vingt ans, je soutenais une thèse de doctorat sur le concept d’art brut de Jean Dubuffet, éditée sous le titre
L’Art brut, un fantasme de peintre . J’y démontrais que l’art brut est une théorie de l’art qui subvertit les catégories traditionnelles de l’histoire de l’art, une pensée politique qui déplace l’art du champ esthétique au champ anthropologique.
Ce travail sur les écrits de Jean Dubuffet et sur l’art brut m’a conduit à penser l’art comme une pratique du sens et à repenser l’histoire de l’art à partir de ce que cette discipline –et la société elle-même – repousse à ses marges.
Voilà ce que m’a fait l’art brut.
Depuis lors, ce travail m’a permis de rencontrer des artistes dont les œuvres sont montrées grâce à l’existence du concept d’art brut. Des artistes qui souvent ne se revendiquent pas comme tels, dessinant sur les quais du RER parisien, les docks d’un port à Barcelone ou les rues de la médina de Dakar, d’autres vivant de l’« allocation aux adultes handicapés », du revenu minimum rebaptisé « revenu de solidarité active ». Les œuvres en question sont très différentes, tout comme leurs matériaux : bouts de contreplaqué, stylo à bille, morceau de charbon, feutre ou encre de Chine sur papier grammé ou bois de cercueil.
Ce qui est invariable, c’est la marginalité, toujours exclue du centre, à moins d’en brutaliser la définition.

Sans titre (triptyque), 2018
Encre, acrylique et collage sur papier, 100 x 210 cm collection particulière

François de Coninck
auteur, artiste, éditeur, commissaire d'exposition, enseignant...
L’art brut me donne à penser, quand la plupart des productions de l’art contemporain cherchent à m’en divertir, pour écouler sa marchandise, me faire sniffer sa poudre aux yeux.
L’art brut peut faire mal aux yeux, lui, car il ne les caresse pas dans le sens du cil. Grand bien leur fasse de ne pas y retrouver les sempiternelles mêmes images, formes ou objets auxquels ils aspirent secrètement. Quand l’œil ne mouille pas, il se met à picoter. Ça jouit moins mais ça commence à penser. On se frotte toujours un peu les yeux face aux œuvres d’artistes – bruts, secs ou demi-secs –qui se frottent au réel. Leurs objets bouleversants nous embarrassent car ils nous déconcertent. On a du mal à nommer ce que l’on voit. J’aime que l’art brut résiste à la nomination : les mots glissent, rebondissent, prennent la poudre d’escampette
Nos références s’étiolent, nos assurances s’évaporent.
Dans son roman L’aveuglement, José Saramago écrit cette phrase merveilleuse : « À l’intérieur de nous, il y a quelque chose qui n’a pas de nom et c’est ce que nous sommes vraiment ». Quelque chose résiste au polissage du langage. Mais ce qui ne peut être dit peut être montré. Les œuvres d’art brut nous envoient des images d’un autre monde, qu’elles nous restituent dans son illisibilité première. Elles ne prétendent pas rendre lisible celui où l’on vit : ça, c’est la nouvelle liturgie d’un certain art contemporain qui me semble avoir, avec une satisfaction replète, lâché la proie pour l’ombre – délaissé le réel pour la réalité.
Émelie de Jong
ancienne directrice des programmes de la chaîne Arte, directrice de France Culture depuis 2023...
L’art brut ? un « rhizome » entre humains
Le rhizome, c’est une tige souterraine. C’est la tige invisible qui, comportant des réserves nutritives, permet au visible de s’épanouir. Sous la terre ou à ras de la surface, le rhizome se développe à l’horizontale. Sous nos pieds et en toute discrétion, il permet au vivant de s’épanouir.
L’art a beaucoup à voir avec la botanique. Et l’art brut, c’est comme un rhizome. Il s’étend souvent silencieusement et il nous lie en toute humilité, nous les humains.
Du rhizome de certaines plantes peuvent être tirées des farines comestibles, des épices ou des huiles aromatiques. Il nous soutient et nous nourrit.
Deleuze et Guattari l’ont théorisé : le concept de rhizome désigne une structure qui évolue en permanence, se développant de manière horizontale et sans hiérarchie.
L’art brut ? c’est comme un rhizome.
Encre de Chine sur tissu imprimé, 145 x 42 cm
courtesy christian berst art brut

& Guy Delcourt
collectionneurs. Guy Delcourt est notamment l'éditeur de la bande dessinée Un Monde d'art brut, Delcourt, 2021...
Comment répondre à cette question autrement que par des questions ?
Si des personnes dépourvues de tout bagage culturel substantiel sont devenues des artistes extraordinaires, faut-il en déduire que l’on peut être artiste « par nature » ?
Peut-on réellement échapper à toute influence culturelle ?
Pourquoi les œuvres brutes nous touchent-elles avec une telle force ? Jusqu’à quel point faut-il être « différent » pour être considéré comme un artiste brut ? Les artistes bruts sont obsessionnels, compulsifs... mais ces mêmes mots ne définissent-ils pas la plupart des artistes ?
Pour apprécier une œuvre d’art brut, faut-il la mettre en relation avec la biographie de son auteur ou au contraire s’abstenir de toute connaissance préalable qui pourrait biaiser notre perception ? De quoi, au juste, l’art brut est-il le nom ?
La réponse ne serait-elle pas une question, sans cesse renouvelée, démultipliée, qui nous pousse toujours à ressentir et réfléchir conjointement ?
Jean Perdrizet
Sans titre, (Vaucanson androide), c. 1935
Encre et graphite sur papier calque, 37 x 24 cm collection particulière

Marc Donnadieu
conservateur de musée, commissaire d’exposition, chercheur, enseignant, critique d’art, journaliste et écrivain français...
Je ne sais pas ce qu’est l’art brut. Je ne sais même pas ce qu’est l’art. À vingt ans, je pensais que celui-ci était un champ de possible quasi infini. À quarante, que j’arriverais peut-être à en faire un jour le tour. À soixante, je ne pose même plus ce genre de questions.
Tout ce que je sais, ce sont en très grande partie les œuvres qui me l’ont transmis. Celles d’art brut ne font pas exception, bien au contraire.
Ce qui est surtout déterminant à mes yeux, c’est d’un côté mon expérience face à l’œuvre, de l’autre ce que je ressens, ce que je pressens, de l’engagement direct de celle ou celui qui l’a créée lors de sa réalisation même, et enfin le battement quasi sismographique de l’une à l’autre.
Et, à cet endroit même, je perçois parfois une impulsion et une intentionnalité préalables ainsi qu’une certaine façon de s’approprier et de faire l’œuvre autrement. Une forme d’activation et d’action singulière de par son urgence, sa nécessité et sa détermination.
Comme le soulignait Jochen Gerz : « Pour faire ce qu’on ne peut pas être, finissons d’être ce qu’on ne peut pas faire. Finissons par le commencement. » Je crois dès lors que certain(e)s artistes et certaines œuvres sont des commencements, des commencements à « être » véritablement, à « faire » définitivement, des commencements de mondes autres, résistants et insoumis, brûlants et enflammés, et ces artistes et ces œuvres-là sont important(e)s pour moi.
Merci à Christian Berst de me l’avoir révélé.
Le fétichiste (anonyme)
Sans titre, 2006
Tirage photographique argentique d'époque 1/1, 15 x 10 cm courtesy christian berst art brut

Bruno Dubreuil
enseignant en photographie et en histoire de l'art, critique d’art, commissaire d’exposition...
Cet art n’est pas tant brut qu’enraciné dans l’être au plus profond de sa vie psychique. On dit souvent qu’il répare quelque fêlure ou absence dans la biographie de ses auteurs, qu’il rend leur quotidien possible, supportable. Que le labeur expressif et artistique constitue leur voie d’accès au monde, que par leurs gestes, ils l’ordonnent, l’enrichissent, lui donnent un sens ou, plus concrètement, matérialisent son devenir. Car leur ouvrage n’est pas tourné vers le passé mais s’effectue dans un présent d’une intensité dévorante.
L’un, appliqué, trace à l’infini des boucles avec des feutres de couleur sur des cahiers d’écolier. Une autre dérobe puis enrobe de fils des objets de la vie quotidienne jusqu’à former des sortes de cocons.
Un troisième fabrique, enterre puis exhume des poupées de terre et de sang, fœtus aux masques archaïques. Il y a de l’enfance, du désir, de l’obstination et des vertiges. Chaque artiste invente son histoire en même temps que le monde qu’il ou elle habite en solitaire.
Au fond, c’est très intime. Car chacune de ces œuvres m’apparaît comme l’autre qui pénètre en nous et se fraie un chemin dans le boyau qui mène aux recoins de nos consciences. Devant l’art brut, il faut se présenter assez nu pour pouvoir s’y reconnaître.
courtesy christian berst art brut

galeriste, directrice artistique de la FIAC de 2009 à 2021, commissaire d'exposition...
L’art brut a effacé mon disque dur, opéré une mise à jour système, procédé à une réactualisation des données et installé des logiciels plus performants. L’art brut m’a fait repenser l’Art et aimer encore davantage l’Homme.
Fol
historienne de l'art, commissaire d'exposition, auteure de De l'art des fous à l'art sans marge, Skira, 2015...
Les œuvres d’art brut m’emportent au centre de la perception, comme un champ magnétique. Elles révèlent en moi l’être dans ses douleurs, ses joies, ses éblouissements, ses questionnements et ses certitudes.
Ce regard intime et intense rejoint l’acte de création, car il implique plus que l’expérience esthétique. Il semble m'autoriser à accéder à l'autre, à dépasser la surface de l'œuvre pour cerner la vérité et l’authenticité du créateur ou de la créatrice.
L’intensité et l'intégrité de ces créations sont toujours confrontantes et interpellantes. Elles permettent de transcender les catégories et les hiérarchies sociales et culturelles. Dans un monde où la démocratie semble chanceler, ces œuvres issues des marges, de créateurs souvent considérés comme des dominés, est peut-être l’ultime revanche de l’humanisme face au pouvoir dominant.
Elles offrent une manière d’être au monde, mais aussi d’y échapper.
eye eye nose mouth, 2018

Estelle Francès collectionneuse, cofondatrice de la Fondation Francès...
L’art brut me cogne, me secoue, me déchire. Il n’est pas là pour plaire, mais il existe, affranchi de tout regard. Création secrète, fièvre, cri muet, rituel ou énergie vitale, il fuse, hors contrôle, dicté par une urgence intérieure. Il s’arrache de soi. Une fois le combat terminé, l’œuvre s’abandonne.
Cet art me percute, ravive des blessures enfouies. Il s’impose sans pudeur, insoumis, il semble jaillir de mes fluides brûlants, circuler dans mes veines. C’est un art sans fard, sans compromis. Ce n’est pas un style, pas une école mais une nécessité viscérale. Il vrille, il dévisse, je vacille.
J’aime l’art brut, car il ne triche pas. Il ne suit aucun code, ne cherche ni validation ni gloire. Instinct de survie, il n’est pas poli, il ne flatte pas.
Ces œuvres convoquent une folie qui m’électrise et me réconcilie avec la nature humaine. Visages collés, corps déformés, traits écorchés, lignes tremblantes et couleurs explosives racontent une humanité fragile, sauvage et vibrante. Il griffe, il hurle. Il me parle.
Solitude, exil intérieur, frayeur ou rage exprimés de manière obsessionnelle m’évoquent un parcours familier, déroutant et sans retour. Pourtant, au cœur des ténèbres, une pulsion de vie survit, foisonnante et authentique.
Il crée, il s’accroche. Il m’envoûte.
Créer pour ne pas hurler. Hurler pour ne pas sombrer. L’artiste crée une échappatoire, un espace de liberté et de résistance sans contrepartie car il n’y a pas d’issue. Plongeant dans ces imaginaires secrets et familiers, je ressens la puissance de ces âmes en lutte. L’enfermement est une colère infinie, la création une arme intime.
Cet art est un cri silencieux, un tumulte assourdissant. Il me prend à la gorge et ne me lâche plus. Il touche à l’essence ultime de l’art : une quête d’identité, un combat, une déflagration de vérité. Il s’abandonne. Il me foudroie. Je résiste.
Sans titre, 1972
Photographie argentique, tirage vintage 1/1, 12.8 x 8.8 cm
courtesy christian berst art brut

collectionneur, dirigeant d'entreprise, membre du conseil d'administration de la Halle Saint Pierre, Paris...
L'art brut ou le défi d'exister
Les œuvres d’art brut exercent sous mes yeux tout l’effort qu’il faut faire pour endiguer le chaos où baigne l’existence humaine. Par cette intensité, elles activent en moi ce que j’imagine avoir été ce cheminement primordial quand, il y a bien longtemps, à partir des manifestations et des perceptions de mon corps, j’ai pu extraire ma propre image, les frontières qui me séparaient du reste du monde, le contenant de mon être, les limites entre un dehors et un dedans. Ce passage d’objet de soin totalement dépendant, proche de la confusion magmatique, sans conscience propre, vers un corps identifié et circonscrit, inaugura la construction de ma conscience et la perception de mon existence. Et en même temps, ces œuvres me font toucher du doigt ce que je pensais avoir dû abdiquer pour y parvenir : être un et tout avec le monde, en totale symbiose, sorte d'objet idéal, flottant en pleine félicité. Mais si l’art brut me la fait percevoir, c’est qu’elle n’est peut être pas définitivement perdue cette sensation de plénitude, l’extase de la sensation édénique et de l’éternité, ce que certains ont appelé le sentiment océanique ! C’est peut être parce qu’elles prennent racine en amont de ce cheminement primordial, et qu’avec une énergie inouïe, elles s'efforcent à trouver un passage, que ces œuvres, plus que la plupart des autres œuvres d’art, parviennent à faire écho en moi à cette étape existentielle si profondément enfouie. L’art brut force ainsi le cadre de ma conscience à s'élargir et à concilier d’anciens incompatibles : l’extase et la conscience, le sens et la plénitude, le chaos et le cosmos. L’art brut me met au défi d’exister pour habiter tout le réel.
Jan-Philipp Fruehsorge
commissaire d'exposition, enseignant...
La sphère de la création dans laquelle s’inscrit l’art brut appartient à un territoire mental – un espace dans la géographie intérieure d’une société, qui désigne une zone dont la défense constitue l’une de ses tâches les plus essentielles. Non pas parce que cet espace serait incapable de se défendre lui-même, mais parce que la conscience de sa vulnérabilité est un signe d’humanité véritable.
C’est un lieu qu’il faut préserver – un lieu où se conserve quelque chose qui n’a nul besoin d’explication. Sa justification réside dans son existence même, aussi évidente et incontestable que celle d’un arbre ou d’un oiseau.
Dans cet espace de création, les lois de la physique sont suspendues. L’espace cartésien s’est replié sur lui-même –ou peut-être s’est-il retourné vers l’extérieur. Les voix résonnent autrement, et les couleurs ont perdu leurs noms.
Mais peut-être que tout est complètement différent ?
Ce qui semble faiblesse révèle peut-être une forme de dureté. Dans un écho cristallin, les lignes convergent vers l’infini. Des architectures sont sculptées dans une statique de douceur, et le langage devient forme silencieuse.
Mais peut-être que tout est complètement différent ?
Cet espace ne doit pas être abandonné.
Chacun porte sa propre vérité en soi – qu’il soit géant ou habitant de Lilliput.
Les acteurs, même si leurs langages obéissent à une autre syntaxe, même si leurs mesures sont guidées par une température étrangère et un champ magnétique différent –tous portent la gravité en eux-mêmes.
Mary T. Smith
Sans titre, c. 1980
Acrylique sur bois, 60 x 61 cm
collection particulière

Technique mixte sur papier, 49 x 34 cm
courtesy christian berst art brut

critique d'art contemporain, directeur artistique de la 55e Biennale de Venise "Il Palazzo encyclopedico", 2013, directeur artistique du New Museum (NYC)...
Il me libère.






Illustrations
p. 9
Raphaël Lonné
Sans titre, c. 1970. Encre sur papier, 29 x 47 cm
courtesy christian berst art brut
p. 11
John Ricardo Cunningham
Sans titre, 1969. Gouache sur papier, 21 x 33 cm
collection particulière
p. 13
Julia Krause-Harder
Singapursaurus (Hypsilophodon), 2021. Technique mixte, 120 x 100 x 250 cm
Photo: Uwe Dettmar
p. 313
Farnood Esbati
Sans titre, 2024. Graphite sur papier, 70 x 100 cm
courtesy christian berst art brut
p. 315
Hans-Jörg Georgi
Sans titre, c. 2015. Carton, colle..., 70 x 150 x 140 cm
collection particulière
p. 317
Julius Bockelt
Sans titre, 2025. Encre sur papier, 12 x 15 cm
courtesy christian berst art brut
Direction éditoriale : Christian Berst
Conception graphique : Elisabeth Berst
Relecture : Delphine Nègre-Bouvet & Manuel Anceau
ISBN : 978-2-36669-087-3
Achevé d'imprimer pour le compte des éditions La Manufacture de l'image, août 2025.
Manuel Anceau
Damien Aubel
Roxana Azimi
Galila Barzilaï
Pablo Berastegui Lozano
Bernard Blistène
Rodolphe Burger
Adriana Bustamante
Gaël Charbau
Philippe Cohen Solal
Philippe Comar
Philippe Dagen
Parand Danesh
Céline Delavaux
François de Coninck
Émelie De Jong
Jean de Skowronski
Linda De Zitter
Mario del Curto
Guy & Emma Delcourt
Chris Dercon
Lucas Djaou
Marc Donnadieu
Bruno Dubreuil
Claude Farge
Johann Feilacher
Jennifer Flay
Carine Fol
Estelle Francès
Hervé Francès
Antoine Frérot
Jan-Philipp Fruehsorge
Graciela Garcia Muňoz
Alison Gingeras
Massimiliano Gioni
Philippe Godin
Laurent Goumarre
Anouk Grinberg
Will Heinrich
Roman Hossein Khonsari
Nancy Huston
François Jonquet
Choghakate Kazarian
Baimba Kamara
Daniel Klein
Raphaël Koenig
Yvannoé Kruger
Hiromi Kurosawa
Hervé Lancelin
Marie Landreau & Augustin
Charlotte Laubard
Laurent Le Bon
Alain Le Provost
Claude Le Provost
Marc Lenot
Sébastien Lifshitz
Dinah Louda
Philipp March Jones
Franck Maresca
Claire Margat
Jean-Hubert Martin
Charles Masurel
Ramuntcho Matta
Annette Messager
Piet Meyer
Catherine Millet
Pierre Muylle
Laurent Nebot
Françoise Nyssen
Guillaume Oranger
Ludovic Oster
Dominique Païni
Françoise Pétrovitch
Nicolas Philibert
B. Philippe & N. Chiodi
Anaël Pigeat
Philippe Piguet
Pascal Pique
Profane (revue)
Laurent Quénéhen
Hannah Rieger
Corinne Rondeau
Margit Rowell
Alejandra Russi
Yasmina Sabrier
François Salmeron
Amr Shaker
Angela Stief
Elisabeth Telsnig
Marie Terrieux
Michel Thévoz
Nicolas Tissot
Guy Tortosa
Serge Toubiana
R. Treger & A Saint Silvestre
Jaromír Typlt
Silvia van Espen
Marie-HélèneVignes
Éric Waroquet