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-Lili ! Lili ! Cette petite va me rendre folle... Astrée, court vite chercher ta sœur ! Elle va nous mettre en retard. La petite Astrée, du haut de ses douze ans, s'élança dans la cage d'escalier. Autour d'un visage rond encore enfantin, sautillaient de longues boucles blondes, qui rappelait le marron presque doré de ses pupilles. Les rubans rose pâle et blancs dans ses cheveux sursautaient à chaque marche, donnant l'impression que la petite fille allait finir par s'envoler. Astrée entra en trombe sans frapper à une porte au second étage. La chambre baignée de lumière était vide de toute présence humaine, seuls les meubles subsistaient, témoins que la pièce était d'ordinaire habitée. Astrée ressortit de la pièce, et cria à l'intention de sa mère. -Mère, elle n'est pas dans sa chambre ! Comme un geste nerveux, Adèle déplia son éventail d'un coup sec et s'éventa abondamment, ne voulant surtout pas virer au rouge. -Richard ! appela-t-elle au dehors. Richard par pitié ! Le père, qui était déjà dans le premier cabriolet devant l'entrée, parmi les deux qui constituait le cortège, poussa un soupir, et descendit de la voiture pour rejoindre sa femme dans le hall. -Qu'y-a-t-il ? demanda-t-il. -Lili-Valentine a encore disparu ! Richard, faîtes quelque chose ! paniqua-t-elle. -Mais que voulez-vous que je fasses ? Continua-t-il d'une voix douce et dénuée d'énervement. -Et bien que vous alliez la chercher, ou faîtes la au moins chercher par nos gens ! Le couple était assez cocasse à regarder : la mère, Adèle, [anciennement De la Haye,] trépignait d'angoisse et de nervosité, ses cheveux blonds-gris aux boucles lourdes et ramenées joliment grâce à un système de pinces et de piques étaient tout agités. Cette dernière était d'une taille presque un peu grande pour une femme, mais de quelques centimètres à peine, son corps restant élancé malgré la vieillesse et les grossesses. Son mari, Richard Blackburn, la surplombait d'une bonne dizaine de centimètres, la regardant avec ses yeux gris. Ses cheveux attachés en queue de cheval avec un ruban dans son dos, semblaient eux au contraire être témoins du calme et de la détente hors du commun de cet homme. Sa bouche un tantinet boudeuse s'ouvrit et se ferma plusieurs fois sans émettre une seule parole, au grand désarroi d'Adèle, et, finalement, elle explosa en une suite de froufrous de rubans jaunes et blancs. -Richard ! -Bien, bien... Auxane, allez chercher votre sœur, puisque nous savons désormais tous pertinemment où elle se trouve. -Père, vous n'avez pas idée ! Et risquer de gâter ma toilette ! Auxane, la benjamine de la famille, fronça ses sourcils et tordit sa bouche fine et rouge en désaccord, signe qu'il était dorénavant impensable de la faire changer d'avis. Ses cheveux mi-blonds mi-roux étaient impeccablement coiffés, bien qu'une mèche était parvenue à se faufiler, et venait maintenant chatouiller brièvement son nez aquilin (l'héritage génétique de la famille Blackburn). Ses mains sur ses genoux s'étaient rendues nerveuses par la seule possibilité de devoir se lever de la carriole où elle était assise avec son frère et sa belle-sœur. Richard soupira, et avant qu'il ne se retourne pour déclarer son forfait à sa femme, le jeune homme dans le cabriolet se leva. -Attendez Père, j'y vais. Ivanhoé caressa la main de sa femme en descendant de la voiture, et s'engagea sur le chemin qui contournait la maison, en commençant à siffler. Sa coiffure était la même que celle de son père, ses cheveux étaient justes blond foncés, parsemés de petites notes claires. Ivanhoé dépassa la maison ainsi que le jardin, et continua sur le chemin de sable puis de terre qui menait au petit Lac. Cette étendue d'eau avait toujours fait parti du domaine familial, puis que les Blackburn avaient migré d'Angleterre en France. Il était entouré de hauts arbres, et le Lac devenait comme une sorte de personne à part entière selon les saisons : l’Été, il se faisait un ami des plus agréables, et la famille aimait à rester des après-midi entiers à lire ou à jouer aux cartes à ses bords. L’Automne, il devenait un petit diable : ses bords se faisaient marécages, et Lady Blackburn y glissa de nombreuses fois, manquant d'aller plonger dans ses eaux froides, le sol se couvrant de feuilles mortes aux couleurs les plus chatoyantes les unes que les autres. Quand venait l'Hiver, il s'endormait sous son cocon de glace : la surface était gelée, et les enfants s'amusaient à y tester eux-même la solidité du bouclier froid, ou bien ne pouvaient s'abstenir de lancer des morceaux de bois sur sa surface, pour utiliser les chiens comme cobayes, quand les parents, leur nourrice, ou un de leurs professeur n'étaient pas là. Le Printemps, ses arbres se couvraient de fleurs en tous genres, et leurs pétales venaient se poser sur la surface de l'eau, moment magique, car la plus grande joie d'Ivanhoé et d'Auxane, étaient de les ramasser, d'en faire la collection pendant toute la saison, afin de relâcher les pétales fanés aux abords du lac, se mêlant ainsi aux feuilles mortes. Cette passion étaient passé de frères à sœurs, et les plus jeunes de la fratrie d'y adonnait encore.


Ivanhoé contourna le Lac vers l'Est, et s'enfonça pendant quelques instants parmi les arbres. Il y avait là un semblant de clairière, qu'un tronc large que les domestiques avaient abattu pour les jeux des enfants barrait d'un trait. Dans cet univers vert tirant sur le rouge d'un début d'Automne, une tâche beige, qui semblait pourtant immaculée dans cet océan végétal. Cette nuance était en faîte une jeune femme : ses longs cheveux blonds bouclés tombaient en cascade sur ses épaules et dans son dos, entourant un visage fin de porcelaine dont jaillissaient deux yeux bleus brillants mais néanmoins froids, ainsi qu'une petite bouche pulpeuse d'un rouge naturel, et entre les deux, le nez aquilin Blackburn. -Mère est en train de devenir folle. Pourquoi vous êtes vous cachée à l'imminence du départ ? rit Ivanhoé en s'approchant de la jeune femme. Elle n'esquissa qu'un sourire, et ferma le cahier remplit d'une écriture claire mais un peu en bataille, qu'elle glissa dans la sacoche en cuir qui était posée à côté d'elle. Elle referma le petit encrier, et rangea sa plume dans un étui en bois gravé ''L.-V. B.''. Elle mit les deux dans son sac également. -Venez, Lili-Valentine, hâtons-nous. Notre pauvre mère va nous crier dessus si nous ne revenons pas au plus vite. Lili-Valentine sauta sur le sol, et ses chaussures blanches en furent salies (bien qu'elles l'étaient auparavant). Le frère et la sœur rentrèrent d'un pas rapide au manoir, pour y trouver une Lady Blackburn sur le point de défaillir. -Ma chère, regardez, la voilà, la rassura Richard en voyant arriver ses enfants. La mère sursauta, et se redressa d'un seul coup sur son siège, lançant ses mains vers sa fille pour l'inciter à se dépêcher et à monter au plus vite dans le premier cabriolet, avec elle, son père, et Duncan, le dernier-né de la famille, âgé de dix ans. -Merci encore Ivanhoé ! Allez, rejoignez vite Tatianna dans l'autre voiture, nous partons sur le champs ! Ivanhoé aida Lili à monter à sa place, à côté de son père, en face de Duncan, puis, trottina pour rejoindre la sienne. -Lili Valentine ! Pourquoi vous êtes-vous allé vous cacher ? Vous saviez pertinemment que ce matin nous partions pour chez les Breteuil ! Quelle sottise vous est-elle encore passé par la tête !? -J'avais juste besoin d'écrire, lança Lili pour toute réponse, sans aucun affect sans même regarder sa mère, le regard fixé au paysage qui défilait. -Cette enfant me rendra folle un jour ! clama Adèle. -Enfin ma chère, modérez-vous. Vous virez au rouge, glissa Sir Blackburn. Adèle dégaina son éventail et l'actionna avec force. -Et ôtez cette ridicule sacoche de votre épaule. Une fille Blackburn ne se promène pas seule dans la forêt en écrivant Dieu-sait-quoi ! Et vos chaussures ! Les voilà toutes salies ! Vos rubans sont en désordre ! Duncan, échangez de place avec votre sœur, que j'arrange sa tenue. Les deux enfants s'exécutèrent, et Lili posa sa besace à ses pieds, pendant que sa mère tentait de redonner forme à la chevelure bouclée. -Je l'ai dit à votre aînée un peu plus tôt : le frère de Raymond Breteuil, Albert, sera là avec sa femme et ses deux fils pas encore mariés. Bien qu'à vingt-six ans, Julien soit peut-être un peu trop vieux pour vous, Théo n'a que sept ans de plus que vous. -Et pourquoi ne devrais-je que seulement y songer ? -Vous avez dix-sept ans Lili-Valentine, et les prétendants se pressent déjà à la porte. Votre mariage n'est donc pas à oublier... -Et pourquoi suis-je obligée de me marier ? -Cette enfant se satisfait décidément à me tourmenter ! -Allons... tenta une dernière fois Sir Blackburn. -Je n'ai cesse de vous le répéter : pour vous trouvez une bonne condition sociale, et une rente importante, afin de continuer à vivre dans le confort et la dignité dans lesquels vous êtes venue au monde. -Entendez-vous par là que les pauvres n'ont pas de dignité ? fit Lili, en regardant sa mère pour la première fois de la discussion. -Ma petite, je suis assez fatiguée pour avoir à reprendre ce débat en cette matinée. Ce que je vous demande de faire aujourd'hui est simple : soyez au moins aimable et polie, tâchez de sourire, et de ne refuser à la conversation à personne. Et ce soir, au bal, tâchez de danser, au moins quelques danses, que tout le monde vous voit. -Je m'ennuie déjà. Ne suis-je donc qu'un petit animal de foire ? -En aucun cas : vous êtes une belle et jeune fille Blackburn à marier, le monde doit le savoir, afin de déterminer quel prétendant sera le mieux. -Le mieux pour qui ? -Pour votre famille bien entendu. -Et pour moi ? -Continuez à lire des livres et à écrire des aventures, cela vous satisfera. Le voyage se déroula en silence par la suite. Au bout d'une vingtaine de minutes, Duncan finit par ouvrir le livre de conte qu'il tenait dans ses mains depuis le début du voyage, et commença à le lire à haute voix. Lili ferma les yeux, laissant les rayons du soleil traverser ses paupières en tâches d'or, écoutant d'une oreille distraite la voix de petit ange


de son petit frère. Elle fût distraite par un hennissement, qui se trouvait à côté de leur cabriolet. Elle regarda ce qui se passait, les deux voitures étaient l'une à côté de l'autre, et le père et le fils discutèrent brièvement. Lili ne pût entendre, et son père les informa que la maisonnée ferait hâte dans une petite clairière, pour se restaurer. Quand tout le monde fût arrêté, Lili-Valentine se hâta de jeter sa sacoche sur son épaule, et de s'enfoncer dans la forêt environnante, suivie par Astrée et Duncan, toujours en accord pour suivre leur sœur aînée dans des aventures sylvestres. Les trois enfants s'arrêtèrent à un endroit assez dégagé, avec un tronc mort sur le sol. Les deux plus petits s'amusèrent à y monter et à en descendre, alors que Lili sortit fébrilement son cahier, sa plume et son encre, et commença à tracer rapidement des lignes d'aventures. -Lili ! Regardez ! lança Duncan, juste avant de tomber du tronc, et de s'écorcher un genoux. -Je vous félicite de votre habilité, répondit machinalement Lili, sans même lever le regard de ses pages. -Lili ! Duncan s'est fait mal ! L'aînée daigna enfin lever le regard, rangea ses affaires, attrapa le petit Duncan sanglotant par la main, et guida son frère et sa sœur jusqu'au campement de fortune, où tout était près pour un pique-nique sur l'herbe de Printemps. Un domestique vint immédiatement s'occuper du petit, suivit de près par Astrée, qui était très protectrice envers son petit frère. -Vous ne pouvez donc pas faire attention à votre frère ? fulmina Adèle. -Il est tombé tout seul, je ne l'ai pas poussé. Ce n'est en rien ma faute. -Vous auriez dû les surveiller. -Je ne leur ai jamais demandé de venir avec moi. -Vous ne leur avez pas refuser non plus, que je sache. Ivanhoé prit l'épaule de sa petite sœur sous son bras, souriant. -Mère, laissons ces querelles à plus tard, et mangeons plutôt, mon estomac réclame sa pitance ! La famille se mit à manger, avec les rires des enfants en bruit de fond. A peine une heure après, tous était repartis, et Lili avait troquée sa place à celle d'Astrée. Enfin en paix, elle sortit ses feuillets, et relu ce qu'elle venait d'écrire. -Vous ne lâchez donc jamais cette plume ? s’enthousiasma Tatianna, la femme d'Ivanhoé. C'est très courageux de votre part, une telle ascèse. -Ne vous méprenez point, dit Auxane, ce n'est qu'une histoire d'enfant, pas un traité philosophique que la jeune LiliValentine écrit là. -Je vous serait sied d'arrêter de parler comme ça de ce que j'écris. -Ce que vous écrivez mérite de telles paroles. -Vous êtes laide aujourd'hui. Auxane faillit bondir de son siège pour sauter à la gorge de sa sœur, mais Ivanhoé prit sa main. Il l'invita d'un sourire à se rasseoir, et se tourna vers Lili. -Ne dites pas de telles choses. -Qu'elle s'abstienne également alors. Je ne proférerais rien si elle fait de même. Auxane ne faisait déjà plus attention aux paroles de sa sœur, se regardant pour s'assurer de sa beauté, mais la parole de sa sœur si directe l'avais mise en doute. Auxane replaçait ses rubans, lissais des mains les plis de sa robe, et regrettait de ne pas avoir mis plus de poudre. -Est-ce vrai ? demanda-t-elle d'une voix inquiète à Tatianna. -Pas le moins du monde ma chère vous êtes sublime, je vous en donne ma parole. N'est-ce pas Ivanhoé ? -Bien sûr chère sœur, vous êtes belle comme le jour, et vous resplendissez. -En êtes-vous certain ? murmura-t-elle, la peur de sa laideur presque maladive. -Lili, le pensez-vous à votre tour ? la sermonna du regard Ivanhoé. Lili leva les yeux, regarda sa sœur magnifique de haut en bas. -Oui. Et la jeune fille retourna à ses pages.

Lili-Valentine  
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