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EMMA PEUT-ÊTRE

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du même auteur Qu’as-tu fait de cet amour ?, Éditions du Rocher, 2009.

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Arnaud Molinié

EMMA PEUT-ÊTRE

Thriller

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© le cherche midi, 2013 23, rue du Cherche-Midi 75006 Paris Vous aimez les thrillers ? Inscrivez-vous à notre newsletter pour suivre en avant-première toutes nos actualités : www.cherche-midi.com

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À mon père

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Première partie

LE GRAIN DE SABLE

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U

n azur cinglant. Un soleil comme un mirador. La température extérieure s’élève à plus de trente-cinq degrés, tandis qu’il a presque froid dans sa chambre d’hôtel. Les anciens hommes du désert poussent la climatisation à fond comme la démonstration d’une richesse qu’ils ont avalée cul sec. Il connaissait l’heure exacte, 16 h 35, où cet énorme complexe marchand de luxe partirait en fumée, et où le divertissement prendrait fin. Il avait suivi avec ses jumelles l’apparition des cinq HUMVEE 1 béliers qui se lançaient à l’assaut des façades en les encerclant, suivis de dix autres, puis encore cinq, attaquant ce serpent de mer au lance-roquettes M72A4. Pour la première fois, Dubaï s’animait de passants sous une chaleur de plomb. On peut rire de tout, n’est-ce pas ? Même de ces innocents devenus fous, hurlant et courant dans la 1. Le M998 High mobility multipurpose wheeled vehicle (ou HUMVEE) est un véhicule de transport léger à roues de l’armée.

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fumée épaisse qui les étouffait, aussitôt achevés par les assaillants. Le front collé à la vitre au 50e étage de la tour, il regarde les femmes, les enfants et les hommes tomber. Surtout les femmes, beaucoup de femmes qui arpentaient quelques minutes plus tôt les entrelacs des vastes galeries du plus grand centre commercial du monde, Mall of the Emirates. Treize minutes se sont écoulées depuis l’apparition des premiers véhicules qui ont semé la terreur. Maintenant surgissent du ciel les hélicoptères de l’armée ; les sirènes hurlent, les blindés arrivent, et le feu se propage sous les tirs. Les vingt HUMVEE martyrs s’embrasent. Les terroristes qui ont été édentés pour ne laisser aucune empreinte se font exploser à la grenade, une fois l’opération achevée. Du haut de sa chambre, il assiste à cette apocalypse silencieuse qu’il a programmée. Sa seule frustration est de ne pas entendre les cris de panique, le gémissement des blessés, le murmure des mourants, les dernières prières des croyants et des mécréants qui se mettent à croire ; de ne pas sentir l’odeur de la viande calcinée – du bacon sans œuf. Une tour de Babel s’effondre. Et ce n’est que le commencement. Opération impeccablement minutée. À 17 heures, le chantier de construction de la plus haute tour du monde est anéanti par des explosions successives. De faux ouvriers aidés par de vrais manœuvres, arrivés dans des camions transportant des matériaux, 12

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se sont introduits au cœur du gigantesque squelette, détruisant tout sur leur passage à l’arme lourde. Le meilleur reste à venir, avant que la ville soit totalement verrouillée. Quelques rares survivants se demanderont encore des décennies plus tard comment cela avait pu arriver. Et pourtant, ils virent s’écrouler la Burj Khalifa dans un feu d’artifice équivalant à celui qui avait inauguré son ouverture. Ce géant était attaqué au sol au mortier, et aussi par les airs. Trois hélicoptères suicides de l’armée dubaïote, armés de missiles antichars et de lanceflammes, s’étaient encastrés dans la tour, et l’aquarium géant où les poissons étaient en prison à deux pas de la mer n’était plus qu’un souvenir bizarre. Les nouveaux barbares semblaient sortir de nulle part pour semer le feu et la mort. Dubaï perdit en quelques heures ses bâtiments les plus prestigieux, fit chuter les cours des Bourses mondiales, et ne comptait plus ses morts venus pour la plupart d’ailleurs – expatriés, touristes, ouvriers. La ville se mit en quarantaine pendant un mois, des centaines de suspects furent fusillés, Israël accusé... Le monde trembla pour sa sécurité. Quand il put enfin quitter le pays, il laissait à la Venise des sables un dernier souvenir : de l’agent orange dans ses eaux 1. 1. L’agent orange, de son nom chimique 2,4,5-trichlorophénol, est le surnom donné au défoliant le plus employé par l’armée des ÉtatsUnis lors de la guerre du Vietnam, en particulier entre 1961 et 1971. Notamment en raison de la présence de dioxine, ce défoliant chimique

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Il se rappelait aussi le rire cristallin d’une femme qui l’aimait. Les vieux dirent que Dubaï était morte de son péché d’orgueil.

a occasionné des cancers et des malformations à la naissance chez les personnes qui y ont été exposées, même après l’arrêt des combats, en raison de la stabilité de la dioxine.

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L’

amour est le talon d’Achille des ambitieux. Tout le monde a besoin d’amour. Et les connards ambitieux, plus que les autres. Personne ne se souvient de sa naissance, mais tout le monde se souvient de sa deuxième vie, renaissance, seconde chance, bifurcation... Qu’importe les termes. Si cela arrive, oui, on s’en souvient. En ce qui me concerne, ce fut un coup de billard à deux bandes, et pleine bille, dans l’univers grouillant new-yorkais, à l’heure où les gens se pressent pour rejoindre leur travail au cœur de Manhattan. Les ambitieux sont toujours des urbains qui édifient leur vie comme un gratte-ciel. Quand leurs illusions se fracassent, c’est sur un bout de bitume ou un toit de bagnole. Même s’ils prennent leur élan quand ils plongent dans le vide par un dernier réflexe d’orgueil, il ne reste d’eux qu’une fiente sur un pare-brise. Mais je ne vais pas vous parler de mort – même s’il faut en passer par là pour renaître. Ma seconde naissance, je la dois aussi à une femme. Mais avant d’accoucher de cette seconde vie, il y a eu 15

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la semence qui a permis l’ovulation. J’en reviens donc à cette matinée où tout a changé. J’ai vu un type se jeter littéralement sur la chaussée quand les voitures ont démarré en trombe au passage du vert. Il en a réchappé. Parfois je me demande s’il n’aurait pas mieux fait d’y passer ce jour-là. Il a payé très cher sa seconde vie et la mienne.

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A

utomne 2010. Matthew Mac Luhan descend la Ve Avenue pour se rendre à son bureau, sur Broadway, à la High Bank of America. Il porte un costume noir, l’iPod vissé à ses oreilles qui balance Led Zeppelin, les Who, les Stones, la grande époque en béton du rock... La chanson d’Alice Cooper Under My Wheel est sa préférée. Il augmente le volume. Matthew a vingt-huit ans, mais il écoute de la musique de vieux qui frappe dur. Des vieux qui ne partent jamais à la retraite, quand ils ne sont pas morts. Matthew, survolté par les riffs du chanteur, marche vers son avenir à grandes enjambées dans New York, qui incarne à ses yeux la quintessence du pouvoir et de l’argent : « la matrice référentielle ». La tête de pont du monde, loin devant les pays du Golfe, d’Asie ou les « petits Européens », pour lesquels il éprouve une sorte d’affection mièvre. Un mélange de tendresse surannée et de pitié nauséeuse pour « ces gens qui ne gèrent que les archives de l’Histoire ». Sans avenir en somme. Trop lents. Trop taiseux. Trop patrimoniaux. 17

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Et puis il y a cette foule qui le fascine. Cette foule qui descend et remonte la Ve Avenue. Ça claque, ça pulse... Cette frénésie est rassurante. Il aime cet essaim d’êtres humains comme on aime un courant d’eau saumâtre, mais vivant, turbulent, ondulant, bouillonnant. Bien qu’on soit en novembre, il ne fait pas si froid ce jour-là, c’est la fin de l’été indien. Une légère brume enlace le sommet des immeubles et colore la ville de gris. L’Essex House ressemble à une vieille demeure hantée. Les bouches de chauffage recrachent leur fumée blanche inodore qui lui caresse le visage. Selon lui, seuls les mutants, « les nouveaux modernes », peuvent survivre à New York, convaincu par ailleurs d’en représenter l’un des plus beaux spécimens. Il imagine la destinée de tous les êtres qu’il croise, pressés, troublés, heureux, impavides, et essaye de trouver le lien entre les hommes et leur environnement. Entre les habits et les fonctions. Les autres le regardent-ils de la même façon ? Lui désire communier avec eux, par sa démarche, son apparence. Il croit en la magie, Matthew. Il veut du bruit, de la lumière, il cherche la multitude, les sensations fortes et la puissance. Il sait aussi que les magiciens sont toujours vêtus de noir. Le côté obscur de la force : il connaît son Dark Vador par cœur. Ce matin, il s’est lancé un défi. Il ne doit pas avoir peur. Smoke on the Water... Deep Purple lui écrase les tympans et c’est l’extase. Il prendrait bien une cigarette, mais il a besoin de tout son souffle. Times Square 18

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en vue. Matthew doit traverser la grande avenue de Broadway pour rejoindre « sa » grande boutique à dollars de soixante-dix étages. Encore une centaine de mètres, une poignée de minutes, et Matthew sera « chez lui », au 68e étage de « sa » tour. « Sa » tour qui domine le monde. Enfin, pas tout à fait. Depuis le 11 Septembre, chacun joue sur un fil. Comme tous les jeunes traders auxquels l’Histoire n’a rien appris, il sent l’adrénaline monter chaque fois qu’il appuie sur le bouton « envoi » de son ordinateur. Il se pense intelligent, il est juste rapide et excellent vendeur, achetant à bas prix et vendant au plus haut ses titres. Spéculateur flambeur, il gagne des millions de dollars qui n’existent pas, en perd parfois autant, mais puisqu’ils n’existent pas... Il aime cette sensation de vertige. Il joue en pissant à court terme, mais le plus loin possible pour engranger des bénéfices, en faisant la course avec ses petits camarades. Son compte en banque est obèse, mais c’est du vent. Ce funambule enfantin croit en sa chance, son talent et son immortalité. Il ignore la morale. Ce n’est pas moderne. Quand il sort de sa tour, cueilli par les lumières de la ville, il fait les boutiques comme une gonzesse, chaussures sur mesure, baskets au prix du caviar, costume Hugo Boss ; se rend à sa salle de gym ; le soir, il sort sa Maserati, accompagné d’une Ukrainienne plus grande que lui, montée sur des stilettos de douze centimètres ; un peu de cocaïne, et ses nuits seront plus belles que ses rêves. 19

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Matthew est aussi le type le plus charmant du monde, fine et longue silhouette blonde, le cheveu court, brillant mais en bataille, des yeux de loup clairs et un sourire éclatant d’enfant charmeur. En réalité, c’est un sportif moyen, un élégant peu convaincu, un faux grunge le week-end et un coup timide avec les femmes. Bref, Matthew est comme tout le monde, et seule l’image chatoyante que lui renvoie la mégapole lui fait penser le contraire. Dans les boutiques de luxe, les miroirs amincissent la silhouette, et chez le coiffeur, ils effacent les rides. Pour les ambitieux, les connards ambitieux, New York se consomme à travers le prisme de Photoshop. Times Square, enfin. Matthew regarde sa montre, il est 8 h 30. À 8 h 31, la batterie de feux passe au vert. Les derniers piétons au milieu de la chaussée se pressent pour rejoindre le trottoir d’en face. Avec Ten Years After, I’m Going Home With Ma Babe, son rythme cardiaque grimpe. Les voitures, taxis new-yorkais en tête, démarrent en trombe. Matthew force le volume de son iPod, serre les poings et s’élance sur la chaussée dans la furie métallique. Il slalome entre les carrosseries en colère qui protestent à coups de klaxon. Une grosse Buick verte pile... Une autre fonce sur lui comme un taureau. Matthew vacille, se redresse et accélère sa course suicidaire pour atteindre vivant la fin du passage clouté. Courir, il ne pense qu’à courir dans le tintamarre des sirènes d’ambulances qui lui déchirent les 20

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tympans et le crissement des pneus. Dans un dernier élan, il se projette sur le trottoir, indemne. Maintenant, il se tient là, sur l’autre rive, en sueur... Il n’est pas mort. Son cœur bat à se rompre. Les badauds le regardent, éberlués, le temps de réaliser que ce fou est bien vivant, puis ils reprennent leur chemin, lui jetant un regard désabusé ; un Noir lui fait le V de la victoire en rigolant. Il s’assoit sur un banc, enlève ses vieilles baskets usées et les envoie dans une poubelle. Il sort de son sac une paire de chaussures en cuir qu’il enfile, et rejoint l’immeuble où il travaille, la High Bank of America, la banque d’affaires la plus puissante des États-Unis. Tout va bien finalement, Matthew Mac Luhan est toujours vivant, ZZ Top à fond les décibels ! Je vous ai prévenus, Matthew Mac Luhan est un connard, mais un connard attachant.

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