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Fabien FERNANDEZ « Fablyyr », auteur de la couverture, est non seulement un illustrateur de talent mais aussi quelqu’un de très entreprenant. Pour connaître un peu plus son travail, je vais vous présenter succinctement sa production et vous transmettre quelques adresses : Comme beaucoup d’artistes, il propose différents supports pour ses illustrations. Vous trouverez ainsi des cartes postales, des T-shirts, mais aussi des posters, etc. Ses sites et blogs : Personnel : http://fablyrr.over-blog.com/ Blogrand (blog pour enfants) : http://blogrand.over-blog.com/ Site : http://www.fablyrr.com Ses boutiques : les T-shirts fablyrr : http://www.comboutique.com/shop/homeboutique-10351.html Les cartes postales : http://www.fablyrr.com/Boutique.htm Pour la plupart des illustrations sur son site, il peut sur demande vous les envoyer sous format poster. Aussi je vous conseille vivement d’aller jeter un coup d’œil par chez lui, ça vaut le détour…


Les Chemins de l’Aube

Éditorial

B

ienvenue dans ce deuxième numéro d’Itinéraires, le webzine des Chemins de l’Aube, et j’espère que votre plaisir de le découvrir est aussi grand que celui que j’ai à vous le présenter. Au menu de cet opus, pas moins de quatre nouvelles aux tons divers et variés pour vous parler de Lui aux multiples visages. Et je pense véritablement que chacun y trouvera son compte. Ce thème à priori étrange reste pourtant très proche de notre quotidien et définit de manière intime « l’homme politique » que chacun de nous est amené à être dans notre société actuel. Geste délibéré ou inconscient, nous sommes tous conduits, presque à chaque instant, à jouer et nous jouer des apparences. Paraître plus ou moins que ce que nous sommes fait partie du jeu de la négociation qu’est notre vie.

Sommaire Éditorial

3

Anima

5

À la recherche d’Arsène Lupin

12

L’interview

17

Le masque du tourment

29

Sanctuaire

44

Une rentrée aux visages multiples

49

Des chaussettes pour un brownie

53

Un héros de légende

63

Remerciements & annonces

65

Cela dit, il est de nos confrères qui poussent cet exercice jusqu’à atteindre le rang de véritable art et ainsi parviennent-ils encore plus facilement à leurs fins. Cependant attention à ne pas s’embrouiller dans les rôles que vous interprétez… Cette question de multiplicité et d’unicité peut être aussi abordée du point de vue métaphysique. D’abord par rapport à l’être humain lui-même, mais aussi par rapport à ses dieux ou son dieu. La question étant de trancher entre polythéisme et monothéisme en énonçant cette hypothèse téméraire : la multiplicité des dieux dans le polythéisme ne serait-elle pas finalement rien de plus que la représentation d’une seule et même entité suprême sous ses multiples visages ou attributs ? Mais laissons-là ces questions et évadons-nous plutôt dans l’imaginaire des nos auteurs avec pour commencer, Anima, nouvelle inédite de Nicolas B. WULF. Quant à moi je vous souhaite une très bonne fin d’année, une heureuse nouvelle année, peu importe les visages et les apparences …

Willem LUKUSA pour toute l’équipe des Chemins de l’Aube

ITINÉRAIRES #2 Décembre 2006




Les Chemins de l’Aube

Anima

Illustration d’Olivier «Akae» SANFILIPPO Texte de Nicolas B. WULF

ITINÉRAIRES #2 Décembre 2006




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Anima

Anima

C

’était un monde sombre. Abandonné par tout espoir de voir renaître le bonheur. Un monde parasité par la déferlante de technologies, de violences et de drogues.

Dans une rue bondée, un homme marchait, seul. Sous une pluie couleur de rouille, sur le bitume rongé par l’acide. Eclats des néons autour de lui, cacophonie assourdissante de la musique industrielle poussée à fond. Dans ce monde dominé par l’autodestruction, cet homme était probablement le seul à ressentir la nostalgie et la tristesse. Peut-être parce qu’il était le seul à connaître l’amour. Il poussa la porte du Black Angel, remerciant des divinités fantômes d’avoir noyé ses larmes dans cette pluie corrosive qui le répugnait habituellement. Peu lui importait désormais de s’exposer à la causticité de ces rejets que l’homme créait lui-même et qui le dévoraient peu à peu. Quand il s’était éveillé, Elle n’était plus là. Sans Elle, sa vie perdait tout intérêt. Tout ce qu’Elle avait laissé était un mini-disc qu’il n’avait pas eu le courage de projeter sur son lecteur tridi. Le précieux disque reposait pour l’instant au fond de sa poche.

Olivier «Akae» SANFILIPPO

Nicolas B. WULF

En entrant dans le Black Angel, il fut aussitôt enivré par l’atmosphère envoûtante de l’holobar, saturée de vapeurs d’alcool, de marijuana et de blackcore, mélange informatisé de black metal et de techno, s’accouplant en un rythme frénétique et impétueux. Dans des cages, des corps cybernétiques féminins dansaient, lascifs. Sans réfléchir, il donna ses derniers néocreds au tenancier, un androïde d’ancienne génération, seulement capable de servir le client et d’encaisser la monnaie. L’homme saisit avidement les cachets de brainstorm et se dirigea vers le lieu où il avait vécu l’essentiel de son existence : OniroCell 04, son cercueil habituel. Alors qu’il passait près d’une table, un junkie fracassa son verre sur le sol. Il contempla les éclats brillants répandus sur le carrelage synthétique, sans prêter attention à celui qui venait de briser l’objet. Il avait toujours été obsédé par ce qui l’attendrait, une fois que lui-même contemplerait l’horizon de la mort. Il était intimement convaincu de la survivance de l’âme, habité par l’espérance d’une éternité spirituelle. Il ne parvenait pas à admettre que la mort ne puisse être qu’un abîme. Elle ne pouvait être qu’une seconde naissance dans un monde d’espoir et d’amour, en opposition totale avec cette vie. Une pensée revenait à la surface de sa conscience comme un écho persistant, alors qu’il voyait les fragments de verre immobiles, baignant dans le whisky et la crasse. Il ne pouvait affranchir son regard de cette vision. Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? Il ne cessait de se répéter ce vers d’un certain Lamartine, sans y trouver de réponse.

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Anima

Un râle étouffé à ses côtés le tira de sa fascination soudaine pour ces tessons anodins. Le junkie venait de s’écrouler sur la table. Ses yeux étaient vitreux. L’homme reprit sa marche vers sa cellule, mais ne put s’empêcher de jeter un dernier regard sur les fragments épars. Un frisson lui parcourut l’échine. Une certaine tristesse l’envahit. Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? pensa-t-il de nouveau, alors qu’il se trouvait face à l’OniroCell. Machinalement, il composa le code d’ouverture. Un geste si souvent répété. Il entra dans la petite cabine. Une lumière bleutée, très tamisée, faisait baigner le cercueil dans une atmosphère ensorcelante. Une forte odeur d’encens l’accueillit. Après une quinzaine d’années de séjours réguliers dans l’OniroCell, les senteurs exotiques faisaient désormais partie intégrante de ce lieu d’intimité, même s’il ne s’y était plus rendu depuis des mois. Il sortit un briquet de sa poche, embrasa les cônes en résine de lotus et de jasmin qui étaient restés enchâssés dans l’encensoir suspendu au plafond. Dès que les premières senteurs eurent irrigué la cellule, il en referma la porte. Il était maintenant seul, assis sur un coussin au sol de la cellule, baignant dans les flots aromatiques, hypnotisé par le lent balancement de la cassolette. Peu à peu, la léthargie se saisissait de lui. Au moment de céder à la torpeur, il enficha le jack dans la prise au bas de sa nuque. Il ferma les yeux, appuya sur la touche lecture de la console de commande. Accès refusé. Il entra le code. Accès autorisé.

Nicolas B. WULF

Ténèbres. Des lignes azurées se traçaient, formaient un quadrillage. Impression d’ouvrir les yeux. Sentiment de renaissance. La lumière était aveuglante. Deux mains immatérielles frottèrent ses globes oculaires intactiles. Il s’habituait progressivement à la puissance de la clarté diurne. Il reconnaissait le début du SynthéRêve qui avait été sa vie avant de La rencontrer. Olivier «Akae» SANFILIPPO

Il l’avait fait créer pour lui-même par les Triades, leur proposant une somme suffisamment importante pour étouffer leurs réticences initiales. Il aimait se plonger dans les grandes tragédies du passé. Il avait autrefois possédé des dizaines de datasticks contenant autant d’antiques pièces de théâtre, dont les acteurs étaient des cyborgs uniquement programmés pour jouer leur rôle à la perfection. Ces représentations remontaient à un siècle déjà. Depuis, toutes les formes d’expression artistique avait quasiment disparu. Il détenait l’unique exemplaire de ce rêve de synthèse nommé “ Iseult et Juliette ”, qui retraçait le destin funeste des deux jeunes femmes, aux amours tragiques. Au cœur de l’univers artificiel, il était tour à tour Tristan et Roméo, éperdu, sans cesse séparé, éloigné de sa promise. La mort elle-même ne pouvait briser l’élan passionné des sentiments virtuels qui l’assaillaient sans relâche. Il aurait voulu que la vie fût à l’image de ce songe, simplement pour savoir ce qu’il aurait pu ressentir s’il aimait. Elle avait fini par le devenir lorsqu’il fit Sa connaissance. Même si le SynthéRêve agissait directement sur son esprit, dirigeait ses pensées inconscientes, il ne voyait ni le visage de sa Juliette virtuelle, ni celui de son Iseult fantasmatique. C’était celui de son amante farouche qui lui apparaissait. Il commença à pleurer en repensant à Elle. Il savait qu’il ne la reverrait pas. Les larmes glissèrent hors de ses oculaires, il ne pouvait plus les contenir. Le délai programmé arriva à sa fin. Il sentit la montée d’adrénaline, tandis que ses facultés sensorielles s’exacerbaient sous l’effet du brainstorm. La drogue se déversait en flots saccadés dans son organisme. Enivré, il était maintenant Tristan, face à Iseult. Son pouls s’accélérait à mesure que son désir croissait. Malgré lui, ses souvenirs le submergeaient, plus intenses que les substances et stimuli que délivraient l’OniroCell. C’en était trop. Fuite en qua-

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Anima

trième vitesse. Retour à l’atmosphère froide du cercueil. Il arracha le jack de sa prise et frappa la console de commande, encore et encore. Le métal brutalisé mordait sa chair, fendait ses poignets. Son sang se déversa sur le sol matelassé, ses larmes s’y mêlèrent. Il prit son visage entre ses mains et se recroquevilla face contre terre, agonisant en position quasi-fœtale. Il était sur le point de perdre conscience, la vie s’écoulant hors de lui en ruisselets écarlates. La porte s’ouvrit. Le blackcore envahit l’OniroCell. Il ne s’en rendait pas compte. Un homme le saisit. Un autre lui apporta de l’aide. Ils l’emmenèrent, il ignorait où, ses sens ne percevaient plus rien. Il s’éveilla dans une cuve chirurgicale de réanimation. Au sein du liquide fluorescent et verdâtre, des centaines de nanobots s’affairaient sur ses plaies, microscopiques organismes cybernétiques qui cautérisaient et réparaient ses chairs. Lorsqu’il ouvrit les yeux, le fluide régénérant agressa sa cornée. Il les referma aussitôt. Elle était à nouveau là, omniprésente dans ses pensées. Sa rencontre avec Elle, quelques mois auparavant, au Black Angel, lui revint. Il était assis à une table, sirotant son énième verre de cet alcool jamaïquain dont il avait oublié le nom. Il était assis à l’opposé de l’entrée. Pourtant, sans raison apparente, il leva les yeux dans la direction de celle-ci. Elle se tenait là, appuyée au chambranle, cherchant une place libre dans l’holobar surpeuplé. Leurs regards se croisèrent, lui plongeant dans le sien avec l’envie de s’y noyer. Il ne put la détailler, ces deux iris d’un bleu grisâtre, le fixant sans véritablement le voir, le sujuguaient.

Olivier «Akae» SANFILIPPO

Nicolas B. WULF

Les sensations qu’ils lui transmettaient le surprirent. Froids, distants, et pourtant si attirants. Ils ne transcrivaient aucune sensualité, néanmoins ils faisaient naître en lui un désir croissant. Il parvint à s’en détacher pour la contempler. Son visage était finement ciselé, avec des traits légèrement ibériques. Des cheveux jais mi-longs et ondulés, qu’Elle avait ramenés en arrière, l’encadraient, une simple mèche caressant son nez délicat. Ses lèvres étaient généreuses, mais son expression renfermée laissait toute volupté au second plan. Pour la première fois de son existence, il avait ressenti cette émotion que seuls les SynthéRêves avaient pu lui apporter, virtuellement. Il avait enfin pu mettre en pratique ce qu’il avait appris dans un monde artificiel. Il pouvait aimer. Non pas aimer un songe ou une image sans consistance réelle, mais un être de chair et de sang, comme lui. Il continuait de se perdre dans le regard de cette inconnue, même si Elle n’en était pas vraiment une. Cette femme, il l’avait rêvée chaque nuit. Et Elle était là, face à lui. Dans un état second, il s’était levé et dirigé vers Elle. Il se souvenait encore de son cœur prêt à exploser dans sa poitrine, tellement il battait fort et rapidement. Arrivé à moins d’un mètre d’Elle, il avait cru qu’il ne parviendrait pas à trouver le courage de lui parler. Il pouvait effleurer les senteurs capiteuses de sa peau cuivrée, voir de plus près les fosses océaniques où il s’était échoué quelques instants auparavant. Son regard demeurait impassible. Elle allait partir. Au moment où Elle s’était retournée pour quitter le Black Angel, il l’avait attrapée par le bras, plongeant ses yeux dans les siens, le plus profondément qu’il l’avait pu. Et il lui avait tout révélé de ses sentiments. Il lui avait offert son âme, son cœur, sacrifiant son être au nom de son amour pour Elle. Et il lui dit qu’il l’aimait. Il ne la connaissait pas, mais cela n’avait aucune importance. Il avait appris à reconnaître l’Amour véritable, il ne pouvait pas se tromper.

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Elle avait alors pris la parole. Il avait découvert sa voix, étonnamment douce. Et elle lui avait dit… La douleur de nouveau. Fulgurante comme un éclair venu fendre son corps. Elle l’arracha à sa rêverie. La réalité était de retour, oppressante. Sans Elle. Que lui était-il arrivé pour qu’elle ait eu à fuir ainsi ? Il regarda autour de lui. Il était dans un lit, dans une chambre de médicentre. Il était seul. Il vit un lecteur tridi sur une petite table en plastique grisâtre, hors de portée. Il tenta de se lever. Rongé par le sevrage après la prise d’une forte dose de brainstorm, sa vue se troubla sous l’impact de ce douloureux effort. Il retomba sur le lit, terrassé par la souffrance. Il prit alors conscience de l’absurdité de son geste. Il était nu sous les draps. Le minidisc était dans une poche de son treillis délavé, et il ne l’avait pas vu dans la chambre. Au-dessus de sa tête, sur le mur, un bouton d’appel. Il tendit le bras pour le presser. L’instant d’après, une trappe s’ouvrit dans la cloison en face de lui. Une boule de métal en sortit. Elle roula sur elle-même pour s’extraire complètement du renfoncement, puis elle se déploya, libérant un torse, deux bras et un simulacre de tête. La sphère s’étendit, révélant un cylindre télescopique. La cybernurse s’éleva jusqu’à dépasser le lit d’un mètre. D’une voix éraillée, synthétique, elle lui demanda ce qu’il souhaitait. Il réclama ses effets personnels. Il voulait le dernier témoignage de son unique amour. L’infirmière robot lui fit comprendre qu’elle ne pouvait accéder à sa requête. Nicolas B. WULF

Il pesta intérieurement contre la débauche de technologies bas de gamme dans le quartier où il vivait. D’antiques machines prenaient en charge les services dispensés aux habitants, mais elles étaient incapables d’extrapoler des demandes autres que celles qui étaient présentes dans leurs programmes. Des robots incapables de décision. Cela rassurait le pouvoir en place.

Olivier «Akae» SANFILIPPO

Il se détendit, sollicita l’aide d’un médecin. Une antenne longue comme le pouce se dressa au sommet de la tête cybernétique. Le temps s’écoula, trop long pour lui. Il s’impatientait à mesure que s’égrenaient les secondes. Un cri de désespoir montait dans sa gorge sèche. La porte de la chambre s’ouvrit. Une parodie d’humanoïde à la démarche d’une vingtaine d’années, maintenu en état par des réparations de fortune. Il savait qu’il n’obtiendrait rien de ce nouvel arrivant. Il prit une profonde inspiration pour refouler cette rage croissante au fond de lui. Elle menaçait d’éclater d’un instant à l’autre. Le médibot s’approcha, les phalanges de ses doigts dévoilant divers instruments de mesures. Toujours affaibli par le manque de drogue et le sang qu’il avait perdu, le patient cloué au lit malgré lui le repoussa, mollement. Il hurla sur les deux robots, réclama à cor et à cri qu’on aille lui chercher le responsable du service, qu’il lui amène ses vêtements et tout ce qu’ils contenaient. Il fulminait, les pressait de transmettre ses exigences au directeur. La cybernurse finit par s’exécuter, se dirigeant vers le couloir en roulant aussi vite que sa conception le permettait. L’attente était interminable. Il sentait croître une angoisse terrible. Si ce médicentre ne possédait que d’anciennes machines, qui pourrait accéder à sa demande ? Des gouttes de sueur perlaient sur son front. Des bouffées de chaleur l’envahissaient. Le médibot réagit presque aussitôt et lui injecta un anxiolytique. Il se laissa faire, accueillant avec soulagement cette accalmie dans sa nervosité. La sensation de manque était un peu moins forte. La cybernurse revint finalement, en compagnie d’une androïde dernière génération. On n’avait pas pris la peine de revêtir son corps métallique d’un artifice de peau synthétique. Elle portait entre ses mains le treillis souillé de sang qu’il avait revêtu le matin. Il ne put

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s’empêcher de sourire. La créature cybernétique formula nombre d’excuses apparaissant dans ses logiciels de communication, tout en lui donnant ses vêtements. Il fouilla fébrilement les poches du pantalon, une à une. Il trouva deux doses percutanées de brainstorm qu’il appliqua immédiatement sur son torse. Puis ce fut le mini-disc qu’il tint entre ses mains tremblantes d’émotion. La drogue faisait déjà effet. Suffisamment pour qu’il puisse se lever et se déplacer en titubant jusqu’au lecteur tridi. Il enficha avec fièvre le petit disque miroitant dans la fente. La cybernurse se roula en boule et retourna dans sa cache, le médibot quitta la chambre. Seule l’androïde restait, demeurant à l’écart, presque avec pudeur. Il pressa la touche de lecture. Un rai de lumière verdâtre sortit de l’appareil, se disloqua, se divisa, se fragmenta en plusieurs milliards de faisceaux qui balayèrent l’espace. Des couleurs naquirent, puis une image, d’abord floue, mais très vite de plus en plus nette. C’était Elle. Il lui sourit tendrement, sentit des larmes monter à ses yeux. Elle était toujours aussi belle. Jamais son regard ne lui avait paru si expressif qu’à cet instant. Empreint de tristesse, celui de quelqu’un qui se savait condamné. Mais à quoi ? Elle parla, de sa voix mélodieuse. Il ne put se contenir plus longtemps. Une larme perla de son œil. — Je ne sais comment présenter ce que je vais t’annoncer. Avant tout, je veux que tu saches que je ne suis pas partie à cause de toi. Je n’avais pas le choix. J’aimerais te dire tant de choses. Je n’en ai malheureusement pas le temps.

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Nicolas B. WULF

“ J’ai encore notre rencontre en mémoire. La façon dont tu m’as agrippée pour me dire des paroles que je ne pourrai pas oublier, tellement elles étaient belles. Tu as déclaré m’aimer, tu m’as offert ton cœur, ton âme, tu t’es offert tout entier à moi. Te rappelles-tu ce que je t’ai répondu ? Je t’ai alors dit que je ne comprenais pas de quoi tu parlais, que je ne savais pas ce qu’était l’amour, que ce mot m’était totalement inconnu, tout comme la notion de sentiment dont tu t’étais servi pour me le définir. C’est là que tu m’as dit des choses encore plus belles. Tu m’as parlé de passions éternelles, d’amours immortelles. Tu évoquais l’espoir qui t’avait habité toute ton existence durant, et que je pouvais finalement satisfaire. Tu m’as appris l’Amour, tout comme tu l’avais appris toi-même autrefois. Tu m’as expliqué qu’aujourd’hui, plus personne ne savait, ou ne voulait, aimer. “ Et je t’ai suivi, sans même savoir pourquoi. Je sentais que quelque chose d’inimaginable pouvait m’arriver. “ Je te parle d’imagination, alors que je ne peux pas te dire si j’en possède réellement une. “ Ce corps que tu as si souvent serré contre le tien, ce cœur qui a battu contre ta poitrine, qui t’a aimé avec tant de force, cet esprit dont tu occupais les pensées nuit et jour, tout mon être n’est que métal, circuits, un artifice simulant l’apparence humaine. Je ne suis qu’une machine. Pourtant je suis capable de ressentir des émotions, des sentiments, comme cette tristesse qui me dévore alors que j’enregistre ce message… Il regarda l’hologramme. Il ne pouvait croire ce qu’il venait d’entendre. Ce n’était pas possible. Il avait senti la douceur de sa peau quand il l’avait caressée, les frissons de son corps lorsqu’Elle se blottissait contre lui. Il ne pouvait se résoudre à la concevoir autrement qu’en tant qu’être humain. Il n’écoutait plus ce qu’Elle lui disait. Il l’avait aimée, Elle qui l’avait tiré de l’enfer de la drogue et des SynthéRêves. Elle n’était en fait que tissus synthétiques, une imitation d’être humain. Ses sentiments eux-mêmes ne devaient être

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que programmes. Pourtant il ne pouvait se résoudre à penser que l’amour de sa compagne était feint. — Si j’ai dû partir, c’est parce que les hommes ont peur, peur de ne pas pouvoir contrôler leur création. Alors ils nous programment pour que nous retournions à notre usine de fabrication après une certaine période afin que nous y soyons déconnectés. Le moment est venu pour moi. “ Avant que je ne te quitte définitivement, je voudrais te dire une dernière chose. Je t’ai véritablement aimé, l’homme ne saurait programmer des sentiments, lui qui ne sait que les découvrir ou les ignorer. Adieu. Je t’aime. L’image holographique s’effaça, disparut. Il resta face au mur vide, les larmes s’échappant de ses yeux. Il se tourna vers l’androïde, qui n’avait pas quitté la pièce. Il lui sembla lire de la compassion dans les globes cybernétiques. Sans lui laisser le temps de réagir, il bondit sur le lit, avant de se jeter sur elle. Ils basculèrent tous deux à terre. Il se mit à califourchon sur le corps de métal. Il saisit la tête humanoïde à deux mains, la frappa violemment sur le sol, à plusieurs reprises, jusqu’à voir jaillir des étincelles quand un court-circuit acheva l’automate, qui n’avait pas réagit face à l’agression. Il n’était pas encore apaisé. Il continua à s’acharner sur la créature, brisant chaque cadran, chaque membre, en l’insultant. Quand il n’eut plus la force d’abattre ses coups, il roula sur le côté, secoué de violents sanglots.

Nicolas B. WULF

Elle n’était plus. Et il ne pouvait vivre sans Elle. Il se traîna péniblement jusqu’à ses vêtements, éparpillés sur le lit. Il fouilla les poches de sa veste. Son revolver était toujours dedans. Il le prit, s’adossa contre le lit. Il contempla la dépouille métallique démembrée. Sa gorge se noua.

Olivier «Akae» SANFILIPPO

Elle avait appris à aimer à ses côtés, transcendant sa nature pour connaître des émotions réelles. Il pleura. Le désespoir l’envahit, il enfonça le canon de l’arme dans sa bouche, l’appuya contre son palais. Il jeta un dernier regard à la femme automate qui, l’espace d’un instant, avait peut-être partagé sa peine. Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? Il pressa la gâchette. Les objets animés en avaient sûrement une.

Nicolas B. WULF

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Anima

De l’auteur Barde et conteur de 26 ans, Nicolas B. Wulf vit depuis sa plus tendre enfance en contrée normande où il consacre une grande partie de son temps libre à mitonner ses écrits, depuis une dizaine d’années. Si la fantasy demeure son ingrédient favori, assaisonner ses récits de fantastique, leur donner la saveur du conte ou les relever d’un soupçon de cyberpunk ne lui coupe pas l’appétit. Sans oublier ces vers qu’il façonne avec patience, la poésie demeurant un de ses artisanats favoris. Mais derrière le masque de l’apprenti-écrivain sommeille un être diabolique, gardien des arcanes mathématiques. Une seconde nature qu’il cherche à garder au plus profond de lui-même chaque fois qu’il prend la plume… Depuis quelques mois, il s’est enfin décidé à partager ses écrits, qui pour la plupart peuvent être lus dans Les Chroniques de Noghaard, qu’il tient à jour quotidiennement : http://chroniquesnoghaard.over-blog.com

Nicolas B. WULF

Et il ne désespère pas de terminer un jour son premier roman…

Olivier «Akae» SANFILIPPO

De l’illustrateur Akae a le goût pour l’illustration assez tôt, mais il ne s’y met réellement qu’au sortir du Lycée. Là, il embraye sur une école de Beaux Arts où il va rester 2ans. Ces années lui sont bénéfiques sur certains points, mais il comprend aussi que le cursus des Beaux Arts ne lui convient pas du tout. Après avoir terminé son année, il se réoriente vers l’Histoire (domaine dans lequel il écrit une thèse actuellement) Il trouve qu’il n’a jamais autant progressé et travaillé qu’en changeant de cursus et aujourd’hui l’art est une de ses passions premières. Il puise ses principales sources d’inspiration auprès de l’Asie (qu’il affectionne beaucoup) et du domaine de l’imaginaire, en particulier celui du jeu de rôle, pour lequel il fait la majeure partie de ses travaux. Aussi souhaite-t-il pourvoir continuer sur cette lancée! http://akae.over-blog.com/

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À la recherche d’Arsène Lupin

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ui ne connaît pas Arsène Lupin, le héros protéiforme de Maurice Leblanc ? Un chapeau haut de forme, une redingote, une canne et un monocle, notre héros est ainsi immortalisé par Léo Fontan. Pourtant, ces accessoires n’apparaissent que très rarement dans les romans. Arsène Lupin est en fait un homme sans visage, un homme invisible et pourtant connu de tous. Il est à la fois tout le monde et personne. Roi de la métamorphose, il est tour à tour le prince Sernine (813), Raoul d’Andresy (La comtesse de Cagliostro, Le retour d’Arsène Lupin) ou Don Luis Perenna (Les dents du tigre, Le triangle d’or…)

Maurice et Arsène, la naissance d’un duo Pourtant cet auteur n’était pas destiné à écrire des romans populaires, il débute sa carrière par des romans psychologiques à la Maupassant ou à la Flaubert. C’est seulement en 1905 que l’éditeur Pierre Lafitte lui demande de créer un personnage capable de rivaliser avec le Sherlock Holmes anglo-saxon. L’arrestation d’Arsène Lupin paraît dans le numéro de juillet du magazine Je sais tout. Le héros est de suite remarqué et captive le lecteur. De ce jour, Maurice Leblanc n’a plus qu’une obsession : Arsène Lupin : « Il me suit partout. Il n’est pas mon ombre, je suis son ombre. C’est lui qui s’assied à cette table quand j’écris. Je lui obéis. » Il devient, donc, pendant 36 ans l’auteur et le confident de cet étrange personnage, à mi-chemin entre Robin des bois et Sherlock Holmes, l’homme qui répartit les richesses avec humour, brio et inventivité. Le succès d’Arsène est immense, adapté à l’écran à plusieurs reprises, immortalisé par plusieurs illustrateurs célèbres, il envahie les maisons et séduit toutes les générations. Maurice Leblanc n’hésite pas à parodier ce héros, qu’il était censé combattre

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à l’origine, avec humour dans Arsène Lupin contre Sherlock Sholmès, ce qui attise la colère de Conan Doyle, furieux de voir son héros ainsi ridiculisé. Mais Arsène est impertinent, ses armes les plus meurtrières sont ses traits d’esprit, il ridiculise les bourgeois, se moque de la loi et de ses représentants, vole les riches pour rendre aux pauvres, il saisie le cœur du lecteur et s’en empare. Plus d’un demi-siècle plus tard, il lui est encore acquis. Arsène ne vieillit pas, malgré son chapeau haut de forme et son monocle, il est le héros à l’éthique justicière et à l’humour imparable, il ne peut dès lors que séduire les jeunes comme les plus vieux. Maurice Leblanc qui a longtemps lutté avec la célébrité de son personnage, a inventé l’une des plus grandes figures de la culture populaire, l’une des plus mystérieuses aussi.

Arsène, héros multiple Maurice Leblanc prend un malin plaisir à rendre son héros insaisissable, il instaure un jeu avec le lecteur. Il crée un héros qui se cache derrière diverses identités, un manipulateur exceptionnel, un maître de la transformation physique. Lupin n’a pas d’identité à proprement parler, il s’approprie avec art celle des autres mais au final, on ne connaît rien de lui ou si peu. Un héros double, gentleman cambrioleur, à la fois vieux et jeune. Ni ses adversaires ni ses collaborateurs ne connaissent son apparence et quand certains croient l’apercevoir, ils sont souvent dupés. Un homme donc bien mystérieux. On voudrait en savoir plus et on ne cesse de le chercher. Mais Arsène Lupin, s’il est double, ne ressemble pas pour autant aux méchants ordinaires. Il est contre la violence et lorsqu’il y a des assassinats, il fait tout pour livrer les

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Les Chemins de l’Aube meurtriers aux autorités. Il refuse catégoriquement que son nom soit associé au crime. Arsène est un gentleman dont la première arme est l’humour. Il signe ses actes, provoque même les victimes en les avertissant avant. Dans Arsène Lupin gentleman cambrioleur, le héros pousse l’ironie jusqu’à se faire innocenter par un tribunal puisque Ganimard, lui-même, ne le reconnaît pas. De même, dans Victor de la brigade mondaine, Victor poursuit Arsène Lupin pendant tout le roman et on ne s’aperçoit qu’à la fin, que Victor est Arsène. Autrement dit, il se poursuit lui-même. Arsène Lupin est un acteur, il ne se contente pas d’utiliser des accessoires, de se grimer, il devient littéralement la personne dont il prend la place. Dans Le bouchon de cristal, Maurice Leblanc décrit l’automobile de son héros ainsi : « l’automobile de Lupin constituait, outre un cabinet de travail muni de livres, de papier, d’encre et de plumes, une véritable loge d’acteur. » Arsène, tel un comédien, travaille la gestuelle, les tics et les expressions de son rôle, il tente de s’approprier l’autre et y arrive parfaitement puisqu’il pousse le vice jusqu’à devenir Lenormand, chef de la sûreté, personnage connu de tous sans que personne ne découvre la supercherie. Mais le jeu a ses limites puisqu’Arsène, lui-même, avoue ne plus se retrouver : « C’était bien d’être Baudru ou tel autre, de changer de personnalité comme de chemise et de choisir son apparence, sa voix, son regard, son écriture. Mais il arrive que l’on ne s’y reconnaît plus dans tout cela et que c’est fort triste. Actuellement, j’éprouve ce que devait éprouver l’homme qui a perdu son ombre. Je vais me chercher […] et me retrouver. »

gnés avec humour mais également car ils sont toujours inexplicables. Lupin montre qui il est en maniant les autres à sa guise, comme de vulgaires marionnettes. Il se joue de tous et lorsqu’il prend un air de justicier, c’est assurément qu’il a quelque chose à y gagner. Héros multiple et manipulateur, il emmène le lecteur dans une chasse à l’homme car le jeu est bien celui-ci : trouver Arsène Lupin, sous quel masque se cache-t-il ? Est-il bon ou mauvais ? Mais notre héros, s’il a tout d’un super héros, n’est pas invincible. N’annonce-t-il pas lui-même, dans Arsène Lupin contre Herlock Sholmès, que son destin est d’être démasqué par un héros qui possède la même dualité ? « Il ne m’a vu qu’une fois, mais j’ai senti qu’il me voyait pour la vie, et qu’il voyait, non pas mon apparence toujours modifiable, mais l’être même que je suis. « Arsène Lupin est donc l’un des personnages les plus mystérieux de la littérature car il ne cesse de se cacher, de se métamorphoser. Héros multiple, par excellence, héros duel ; il a l’originalité de fonder son image sur l’absence même d’image.

Audrey JORDAN

Arsène, à force de changer d’identité, ne risquerait-il pas de se perdre lui-même ? Le thème de la dualité est omniprésent dans l’œuvre de Maurice Leblanc que ce soit dans les titres ( La femme aux deux sourires ) ou dans la description physique du héros : dans 813, il est décrit comme un jeune homme au dos voûté et aux cheveux grisonnants. Ce n’est donc pas dans son apparence que le héros affirme son moi, mais dans ses crimes. D’abord, parcequ’ils sont toujours si-

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Les Chemins de l’Aube Bibliographie La série Arsène Lupin est composée de plus de vingt romans, recueils de nouvelles et pièces de théâtre :

1893 Une femme 1897 Armelle et Claude 1898 Voici des ailes 1899 Les lèvres jointes 1901 L’enthousiasme 1901 Un vilain couple 1904 Gueule rouge 1904 80 chevaux 1905 Les aventures d’Arsène Lupin 1906 La Pitié (pièce de théâtre) 1906 Arsène Lupin contre Herlock Sholmès 1909 L’aiguille creuse 1911 La frontière 1920 La robe d’écaille rose 1921 Le formidable événement 1921 Les trois yeux 1922 Le cercle rouge 1923 Dorothée, danseuse de corde 1924 La comtesse de Cagliostro 1925 La vie extravagante de Balthazar 1930 Le prince de Jéricho 1932 Les clefs mystérieuses 1933 La forêt des aventures 1934 L’image de la femme nue 1935 Le scandale du gazon bleu 1937 De minuit à sept heures

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De la chroniqueuse Audrey Jordan alias Dahud, Miss Nutelline, diplômée de Lettres Modernes et, naturellement, passionnée de littérature avec une petite préférence pour les genres réalistes et fantastiques. Elle a d’ailleurs choisi ce dernier comme spécialité dans ses études ainsi que la littérature Québécoise. Scribouilleuse à ses heures de récits en tous genres et de poésie. Vous la croiserez parfois au détour d’un couloir, un pot de nutella à la main, un livre dans l’autre, un chat gris la suivant à la trace. Mais pas d’inquiétude, elle ne mord pas à moins que vous n’ayez la témérité de lui voler son pot, dans ce seul cas, elle est redoutable.

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Illustration d’Alain VALET Texte de Nathalie SALVI ITINÉRAIRES #2 Décembre 2006

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L’interview

L’interview

A

ppréhendant la rencontre à venir, Svetlana piétinait. Quand la porte d’entrée s’ouvrit enfin, un nain très laid apparut. Il était affublé d’un costume grotesque de maître d’hôtel dans lequel il semblait engoncé.

« Bonjour, je suis Svetlana Bronski, journaliste au Nouvel Homme ! »

Le nain exigea de voir le contenu de son attaché-case et Svetlana s’exécuta. Sans dire un mot, l’impoli confisqua son caméscope. Ma foi, on l’avait prévenue, la jeune femme s’en doutait. Tant pis, elle aurait essayé.

Nathalie SALVI

« Mon maître vous attend. Suivez-moi. » Le nain la précéda dans un corridor glacial. Tous les mètres, une torche flambait. Lui, tel qu’il se faisait appeler, richissime parmi les richissimes, n’avait donc pas d’électricité dans son château! Voilà qui amusa la jeune femme, laquelle se promit d’en référer à son patron. Diantre, que ce corridor est long ! Songea-t-elle. Ils s’arrêtèrent devant une porte en chêne massif. Le nain frappa. Une voix monocorde leur dit d’entrer et la jeune femme se crispa. De la sueur perlait à son front. Soudain elle n’était plus si sûre de vouloir rencontrer Lui. C’était une pièce obscure, immense et dépouillée, dont les murs supportaient un placard banal et envahissant. Voilà donc le célèbre placard ! Pensa Svetlana, déçue. Elle s’était imaginée des découpes, des ornements, des sculptures, mais cette porte coulissante ressemblait beaucoup à celles qu’on trouve dans tous les HLM. Le nain alluma les torches et la journaliste sursauta.

Alain VALET

Lui se tenait au centre, translucide et flou. Quels étaient ses traits ? Svetlana n’aurait su le dire. De toute évidence, il possédait comme tout un chacun deux yeux, un nez, une bouche, des bras, un torse, mais dénués de personnalité. Au travers de Lui, on voyait distinctement le placard. « Bonjour Mademoiselle Bronski ! — Bonjour Lui ! Honorée de vous rencontrer ! — Comme vous y allez ! C’est dans ce placard que je me répartis. — J’ai hâte de vous connaître en entier ! — Commençons ! » Lui fit coulisser la porte qui émit un chuintement. Sur les cintres étincelants ; des costumes de différents formats, de différentes couleurs et de différentes matières.

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L’interview

« Est-ce que je peux toucher ? — Non ! Contentez-vous de m’écouter. — Comme vous voudrez. — Et maintenant, reculez. Encore. Encore un peu. Là… ça devrait aller. Pour extirper cette peau du placard, huuuuuuumpf, ça n’est pas facile. Elle a une tête de huit mètres de long. Si encore il n’y avait que la tête ! N’oublions pas les huit pieds qui y sont implantés !

Nathalie SALVI

— Incroyable ! » Dit Svetlana. « Un petit coup de gonfleur, regardez, c’est facile. J’ai là un modèle de gonfleur des plus simples, le même qu’on trouve chez Carrefour pour gonfler le bateau de plage, et le tour est joué. Nous avons une peau de Calamar défroissée en un tournemain. Pour la réhydrater et redonner à ce regard glauque une luminosité aquatique, rien de tel que quelques vaporisations d’eau fraîche. Ses deux cent cinquante ventouses sont de nouveau comme neuves. Vous avez devant vous la vraie, l’unique, la superbe peau de Calamar géant que nous nous transmettons fièrement de génération en génération. J’avoue qu’il m’est facile d’entrer dans cette peau distendue. Le problème, ce fut de trouver le terrain de jeu pour en profiter. Ma baignoire… il en était hors de question. En premier lieu, je tentai la piscine municipale. Mais devant le mouvement de répulsion général et les cris d’horreur des baigneurs, je compris qu’il me faudrait trouver une autre solution. Alain VALET

En second lieu, je tentai le bassin des dauphins, lesquels m’acceptèrent assez vite. Mais hélas, les proprios du bassin me lancèrent un filet, je fus saucissonné et jeté dans un bassin plus grand où je fus contraint d’exhiber mes tentacules et de me tortiller devant le premier venu, telle une vulgaire bête de foire. Je souffris beaucoup de l’incompréhension humaine. A un certain moment, je songeai à tous les écraser comme des insectes. C’est là qu’il vint. Il me sauva. Il s’appelait Commandant Cousteau.

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L’interview

Ce grand homme me fit sortir de l’eau à l’aide d’une grue et m’emporta jusqu’à la mer où je fis la connaissance des fonds marins et de ses habitants. D’un naturel sociable, je me fis quelques amis parmi les orques. Ensemble, nous vécûmes quelques bringues mémorables… je puis même vous assurer que les sirènes existent! Aujourd’hui, quand je projette d’aller à la mer en peau de Calamar géant, les orques et moi, on se téléphone et on se fait une bouffe. — Stupéfiant ! » En convint Svetlana. A la surprise de la jeune femme, Lui rangea sa peau de Calamar géant, presque jalousement, et en prit une nouvelle. « Matez un peu cette peau ! Elle vous fait envie?

Nathalie SALVI

Soudain, vous aimeriez vous défaire de la vôtre, prendre votre paquetage et tout plaquer ? — Oh que oui ! » Acquiesça la jeune femme, songeuse. « Normal ! Vous avez devant les yeux l’une de mes peaux de prédilection. C’est ma peau d’Aventurier, une peau très ancienne que je me suis cousue par un triste soir hivernal. Cette peau, je ne l’enfile pas, je saute dedans à pieds joints. Il n’y a rien de plus tonique que cette peau, rien de plus vivant. Dès que j’y ai sauté, aussitôt elle m’enlace, me gobe, m’avale, on entend un grand sluuuuurp, elle est moi, je suis elle, nous sommes l’Aventurier. Montée sur deux solides jambes tout terrain, des jambes fiables et stables, des jambes armaturées, cette peau ne connaît pas la peur.

Alain VALET

Mon Aventurier se relève toujours, et même s’il a les deux jambes broyées, le voilà qui rampe sur ses deux bras, la sueur perle sur son front, il est couvert de sable, des femelles moustiques surdimensionnées lui sucent le sang et de temps à autre, un scorpion se retourne, le transperce de son dard. Tout juste si l’Aventurier grimace. C’est un surhomme surpuissant qui, tout comme le lézard, a des jambes qui repoussent. — Chez les lézards, c’est la queue qui repousse ! » Précisa timidement Svetlana. « Ma foi c’est un détail ! Ma peau d’Aventurier ignore les stéroïdes anabolisants, elle est cent pour cent naturelle, des biceps et des triceps toniques, une importante pilosité faciale et une gravité dans la voix à faire se dresser les cheveux sur la tête, Conan Le Barbare en trois fois mieux. Tout un arsenal portatif qui promet des rebondissements, des pluies de coup, des altercations, des poursuites et des onomatopées inédites directement surgies de l’enfer. » Lui rangea sa peau d’aventurier comme ça, sur un coup de tête. Sa main glissa le long des costumes. Il avait l’air d’une femme précieuse qui fouine dans son placard sans tou-

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tefois se résoudre à choisir. Enfin, il en exhiba une autre. « Aaaaah, celle-là, ce que je l’aime ! Même sous la menace, je ne prête pas ma peau de Vieille sorcière ! Elle est fragile, toute plissée, toute ridée, je l’enfile avec beaucoup de précautions. D’abord le pied gauche que je rentre, je tire doucement sur la peau pour qu’elle adhère à ma cheville, à mon mollet, à mon genou, puis à ma cuisse, ongles limés, mains pommadées, je vous la déplisse comme un long bas de soie. Une seule marque d’empressement et c’est la déchirure, l’inéluctable déchirure ! Autant enfiler cette peau-là quand on est reposé, jamais après avoir cherché du boulot à l’ANPE, certainement pas après un crêpage de chignon ! Cette peau de sorcière est un retour aux cavernes. Nul besoin de me pomponner une heure devant la glace. Avec cette peau, je suis moche et moche je resterai, je me le tiens pour dit.

Nathalie SALVI

Mes pustules sont véritables et mes chicots aussi. J’ai les yeux bouffis, mais d’ailleurs, peut-on appeler « yeux » ces orifices noirs et jaunâtres? Un matin que j’ai enfourché mon balai, nous avons démarré sur des chapeaux de roue et percuté un réverbère de plein fouet. Les toubibs ont recousu ma fausse peau. Ces imbéciles n’ont pas eu le moindre soupçon sur ma supercherie ! Et soixante points de suture pour la vieille sorcière ! Soixante, rien que ça ! Une balafre oblique en plein milieu de la gueule et je vous termine ça sur la poitrine, sans parler du sein droit pulvérisé par le choc. Bon, je vous l’accorde, le sein gauche restant n’est pas à franchement parlé d’une grande utilité… mais jamais, je dis bien jamais… je ne ferai mutiler ma peau de Vieille sorcière pour une banale histoire d’esthétique. — Que faites-vous dans cette peau ? » Demanda Svetlana.

Alain VALET

« Eh bien j’effraie, je terrifie, je terrorise, j’embête, j’agace, j’énerve, je fais vomir, surtout les fragiles de l’estomac ! En gros, je m’éclate ! C’est très amusant de faire peur aux gens. Il y en a même que je kidnappe un jour ou deux, comme ça, pour rigoler. Généralement, je les choisis très fiers à bras ou très collets montés, mais rassurez-vous, j’ai des principes ; je ne touche ni aux enfants ni aux cardiaques. Un cardiaque se reconnaît à sa mine blafarde, à sa bedaine rebondie, à sa joue flasque et couperosée, il a des difficultés à respirer, trois fois rien parfois, mais j’ai l’ouïe fine. Quant aux enfants, ils n’ont pas besoin de moi pour avoir peur, la monstruosité des adultes leur suffit, pauvres petits! Ma peau de Vieille sorcière est plus humaine qu’il n’y parait. — Superbe ! » S’extasia Svetlana. A nouveau, Lui rangea jalousement la peau. Il en sortit une toute petite, une toute fragile. « Cette peau est neuve, ou presque. C’est une peau qui se rappelle le tunnel au col roulé trop étriqué, le froid du dehors, les vociférations de la sage-femme aux mains rugueuses, allez on pouuuuuuuusse, oh mais c’est un garçooooooooon que nous avons là, regardez donc comme il est beau !

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L’interview

Je vous présente ma peau de Bébé. Cinq mois d’existence, autant vous dire que j’ai la peau très douce, pas une ride, quelques cheveux clairsemés qui se rebiffent contre la brosse et une paire de cuisses que si vous me voyiez en version adulte, vous seriez effarés. Vous diriez que je suis disproportionné. Un vrai Sumo. — Comment arrivez-vous à… y entrer ? Cela me semble tellement étroit…» s’étonna la jeune femme. « Fastoche, j’ai pris des cours de contorsionniste ! Et quand la veille, j’ai abusé du chocolat ou du hachis Parmentier, j’utilise un chausse-pied. — N’avez-vous pas honte d’enfermer cette peau de bébé dans un placard ?

Nathalie SALVI

— Ah, mais attendez, j’y fais très attention, moi, à cette peau, c’est la plus gâtée de mon placard ! Même qu’elle a un doudou et une sucette physiologique désinfectée tous les soirs. Notez que pour elle, je laisse la porte entrouverte et une jolie veilleuse à l’effigie de Mickey. Chez moi, on n’enferme pas un enfant dans un placard. Alors une peau de Bébé, vous pensez bien! Dans cette peau, il ne me manque que la parole. Alors j’ai pris des cours de musique. Quand j’ai faim, je chante. Quand j’ai soif, je chante. Quand j’ai envie de câlins, je chante. Quand j’ai peur, je chante. Quand j’ai trop froid ou trop chaud, je chante. Quand je suis constipé, je chante. Et quand j’ai sommeil… je déchante. Dans certaines occasions je gazouille, mais alors il ne faut pas que j’aie faim, soif, peur, froid, chaud. Il ne faut pas que je sois en mal de câlins ni constipé. Je sais que ça fait beaucoup, mais mettez-vous à ma place. Les visages que m’opposent les adultes sont souvent grimaçants, on jurerait des clowns. Leurs sons aigus me font mourir de rire, mais parfois ils m’agacent. Des fois aussi leurs bouches empestent l’ail, le fromage à raclette ou la crevette rose en boite. Alors je supporte, je supporte… jusqu’à ce que je braille un bon coup pour les décourager. Alain VALET

Dans ma peau de Bébé, je perds tous mes repères. Je ne sais même pas à quoi je ressemble. Au début, j’ai cru que j’étais maman, papa, pépé, mémé, tata, tonton. Tous les six à la fois. Il faut dire que j’en entends de bonnes ! Un jour, ils me disent : Tu as les cheveux de maman. Les yeux de papa. Le sourire de mémé. Les oreilles de pépé. Le nez de tata. Le menton de tonton. Et voilà que le jour suivant, ils changent d’avis : Tu as les cheveux de papa. Les yeux de maman. Le sourire de tata. Les oreilles de mémé. Le nez de tonton. Le menton de pépé.

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L’interview

Mais le dimanche… aaah le dimanche… comme ça n’est pas un jour comme les autres, ils s’unifient : Mais c’est le portrait craché de son pépéééééééééééééé ! Avouez qu’il y a de quoi devenir… dingue ! Ce qu’il y a de rigolo, avec les adultes, c’est qu’ils sont facilement bernables. Si un jour, j’empile deux boites gigognes, sans faire exprès, comme ça, spontanément, il faut les voir bondir de fierté et crier déjà au test de QI qu’ils me feront passer vers 6 ans ! Finalement, à part le couteau à pain de maman et les clés de papa, tout ce que je veux, moi, ce sont leurs bras. » Visiblement ému, Lui inséra précautionneusement la petite peau dans son placard. Puis il parut s’énerver.

Nathalie SALVI

« Où est-ce que j’ai bien pu la mettre ? Voyons… Mon placard est complètement à sac… mais bon sang qu’est-ce que j’en ai fichu ? Ah ! La voilà ! Elle était dans ma peau de Calamar géant !!! Ben oui, forcément. Comme c’est ma peau Invisible, elle se glisse partout sans que je m’en aperçoive. A chaque fois, c’est pareil. Je mets des heures à la trouver dans mon placard. J’ai bien tenté de lui coller une étiquette comme celles qu’on colle sur les pots de confiture, mais alors quand j’enfilais ma peau Invisible, je n’étais plus vraiment invisible. Il y avait cette étiquette qui flottait dans l’espace avec écrit dessus « Peau Invisible ». Les gens se posaient des questions. Certains me mettaient le doigt dans l’œil en croyant attraper l’étiquette volante et je rentrais chez moi en titubant.

Alain VALET

Dans cette peau Invisible, tous mes faits et gestes de la vie quotidienne sont comiques. Je saisis des objets, une agrafeuse, un pot de yaourt, une orange et on pousse des cris, on transpire, on se pince plusieurs fois. J’aime bien faire mes courses à Géant Casino dans ma peau Invisible. Je retourne les télés dans l’autre sens. Je pousse les machines à laver jusque dans l’entrée. Avant Noël, j’organise des sautés de peluches d’une allée à l’autre. Les gamins sont émerveillés et leurs parents croient à une idée loufoque du directeur. Pauvre directeur qui appelle le même exorciste bidon plusieurs fois par an ! J’adore hanter les maisons des crédules qui mettent des bougies dans leurs pièces. Ma peau Invisible, elle, ne s’entretient pas. Il faut juste veiller à ne pas l’égarer. — Singulier ! » couina Svetlana. Très vite, Lui rangea sa peau invisible comme s’il avait eu peur de se la faire voler et en dénicha une nouvelle.

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L’interview

« J’ai souvent rêvé à ce que ça pouvait faire d’être un salaud. Ce que ça peut faire d’être un salaud macho avec beaucoup d’argent. Ouais, ça m’a toujours intrigué. Mais alors avec beaucoup beaucoup d’argent. Un salaud macho sans argent est un salaud macho incomplet. Un salaud auquel il manquerait une case. Souvent, c’est un salaud qui regarde le foot en bouffant les chips par paquet de trois et en sifflant toutes les bières avec ses copains, pendant que sa gonzesse tamponne ses blessures au Mercryl. Quand j’enfile ma peau de Salaud macho bourré d’argent, je fais comme JR, je ricane. Naturellement, j’ai des dents blanches et étincelantes sans brossage. C’est comme ça, c’est génétique. Un salaud macho bourré d’argent a toujours quelques atouts naturels pour compenser sa laideur intérieure. Des atouts qui masqueront son argent. Et les filles de dire ; « je suis avec lui parce qu’il a des belles dents ! »

Nathalie SALVI

Ma vie dans cette peau, je la passe sur mon trône de chef, car je règne sur moult buildings. C’est une chaise confortable aux roulettes solides qui roulent bien car, de temps à autre, je reçois une secrétaire perverse sur mes genoux pour la chatouiller. Les secrétaires perverses aiment se faire chatouiller. Parfois, elles deviennent généreuses de leur temps, elles ne regardent plus à la minute le temps passé au travail. Comme ma peau de Salaud est reconnaissante, je les en remercie par quelques bricoles, un collier de perle, une fourrure, un dîner au champagne, une petite Audi. Ma peau de Salaud est peut-être laide, mais elle est très bien habillée, ce qui la rend tout de suite sympathique. Quand je la porte, on ne dit pas de moi que je suis moche, mais que je suis élégant. Percevez-vous la nuance positive ? — Et votre femme, qu’en pense-t-elle ? » S’étonna la jeune femme. « Mais elle a tout, ma femme ! Un cheptel de domestiques se rue pour la coiffer, la maquiller, l’habiller, lui tendre la peau, lui gonfler les joues, les seins, les lèvres, lui remonter les fesses.

Alain VALET

Vous pensez bien que mon infidélité, elle la prend au second degré ! C’est une femme intelligente. Ma peau aussi pue l’intelligence. Enfin, ça serait plutôt de l’intelligence détournée. Un concentré de manipulations, de vices, d’hypocrisie et de roublardises. Quoiqu’il en soit, cette peau de Salaud-là, les femmes l’ont dans la peau. » Et ladite peau disparut dans le placard. Aussitôt, une nouvelle fut dépliée. « Hugh ! Celle-là, c’est ma peau Rouge. — De quelle sorte d’indien s’agit-il? — Mais j’en sais rien, moi, est-ce que c’est important de savoir si cette peau est celle d’un Iroquois, d’un Cherokee, d’un Navajo, d’un Yanomami ou d’un Cheyenne ?

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L’interview

Cette peau a souffert à cause de colons désireux d’étendre leur territoire, quitte à éliminer ceux qui y vivaient avant, paisiblement. Pousse-toi d’là que j’m’y mette. Quoi, t’as pas de religion ? Alors tu prendras la nôtre et puis c’est tout, tu porteras des chapeaux ridicules, tu nous serviras à manger et tu iras à confesse. Nous étions là les premiers, exhume cette peau. Mais chez les colons, l’ordre s’arrange, l’ordre se désorganise, c’est une veste qu’on retourne, toujours du bon côté, celui du plus armé. Quand j’épouse ma peau Rouge, je suis rouge, rouge d’indignation et rouge d’amertume. Alors je me sens humble et triste. Car ma peau Rouge a des yeux comme des loupes. Il me suffit de l’enfiler pour comprendre que ce vieux monde débloque. Alors je vois. Je vois ce que le visage pâle a fait de ses abris. En remplaçant les tipis et les huttes par des bunkers, est-ce qu’il dort mieux ? D’accord, d’accord, chacun s’y retranche et ferme sa porte à clé, comme ça pas de jaloux, chacun son bunker et chacun sa clé. Mais bon sang, quand est-ce que ça se réunit, tout ça ?

Nathalie SALVI

Pendant les fêtes de fin d’année ? Dans ce monde, les sources arrivent jusque dans les bunkers. Il se produit un truc bizarre, les sources au pluriel deviennent l’eau au singulier, mais en plus de ça, les sources deviennent de l’eau courante qui n’a de courante que le nom. L’eau est devenue fainéante, on la propulse avec des pompes et de la javel. Il y a donc des tuyaux sous la terre qui s’emmêlent, parfois ça se bouche et ça sent le chacal. Dans ce monde, la lumière du jour se commande à l’aide de boutons. Je ne vous dis même pas comme ma peau Rouge s’y perd ! La nuit, avec cette pléthore de fausses lumières, ses yeux ne distinguent plus les étoiles. Alors elle ne peut plus prédire le temps qu’il fera demain. Nous autres, avant, nous faisions de grands feux pour cuire notre nourriture. Nous nous réchauffions devant ce feu, les anciens nous racontaient des histoires. Dans ce monde, si l’on fait un feu, c’est dans un barbecue, bien sagement, sans quoi le feu relève de la pyromanie. Vous en voyez beaucoup, des gens qui se réchauffent en se racontant des histoires devant leur chaudière ? Alain VALET

— Nous avons des cheminées ! — Oui, c’est juste, il y a les cheminées… Ah les cheminées ! Rien de tel pour s’endormir sur le canapé devant la télé ! Et les anciens ? Qu’est-ce qu’il en fait, le visage pâle, de ses anciens ? Il ne dort quand même pas avec eux sur le canapé devant la télé ? Il les parque dans des ghettos ! C’est quand même une manie chez lui, les ghettos… ! Dans ce monde, les monstres de ferraille ont des bouches qui crachent de la fumée puante. Pour les nourrir, il faut aller dans une station service, les remplir d’un liquide pestilentiel qu’on paye avec de l’argent. N’oublions pas les chevaux de fer qui se déplacent sur des lignes, il y en a partout, des lignes, la terre est complètement quadrillée. Un vrai cahier Clairefontaine. Quant aux chevaux, ma foi, il n’y en a plus ! Enfin si… il en reste quand même quelques uns dans les centres d’équitation. Il faut bien pérenniser l’espèce. Déjà que la majeure par-

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tie des enfants ne sait plus à quoi ressemble un bison… Dans ce monde, plus personne ne chasse, sauf par plaisir. Tout est emballé dans des boites qui sont jetées une fois vidées. En résumé, on fabrique des boites pour les jeter. Une fois jetées, les boites changent de nom. On les appelle des déchets. Mais pour entreposer tous ces déchets, il faut des terres. C’est pour cela que nous autres, les Indiens, nous n’en avons plus. Parce que les visages pâles doivent entreposer leurs déchets. Dans ce monde, les visages pâles sont flous. Toujours occupés, bousculés, jamais de temps à perdre, on ne les voit pas longtemps sans bouger. Un jour et dans le seul but de les rassurer, de leur montrer combien ils avaient le temps, un imbécile a découpé ce temps en heures, minutes et secondes. Que n’avait-il pas fait là ! Maintenant, les visages pâles sont rivés à leur montre. Leur ennemi, ils croient que c’est l’ennui.

Nathalie SALVI

Alors ils le trompent. L’Indien vous le dira, l’ennui ne se trompe pas, il est comme un cheval fougueux, il s’apprivoise. Quand je m’ennuie et que l’ennui se cabre, qu’il trépigne et qu’il rue, quand il souffle et qu’il hennit, alors je prends cette peau d’Indien, je passe la main dessus, plusieurs fois de suite, je la lisse avec émotion, je refais ses peintures de paix, j’arrange ses franges, je renoue ses tresses, je la rassure, mais oui je l’aime, cette peau, évidemment que je la garderai toujours. Elle est moi, je suis elle. Ensuite j’entre dedans comme on s’incline. Je grimpe à cru sur le cheval fougueux et je détale au grand galop dans un nuage de poussière. » La silhouette de Lui ondulait étrangement. Sans doute parce qu’il était ému. D’un geste, il balaya l’air comme pour chasser sa nostalgie. Puis il rangea la peau d’Indien et tira sur la porte coulissante d’un geste agacé.

Alain VALET

« J’en ai assez ! Vous en avez vu plus qu’il n’en aurait fallu. Sans doute parce que vous êtes belle. On se laisse facilement prendre au piège de la beauté. » Svetlana rougit, comprenant qu’il était temps pour elle de s’éclipser. Elle n’avait pas pris de photo, elle n’avait rien enregistré, rien écrit, pas pris une seule note. Qui donc croirait ce qu’elle avait vu ? Probablement que Lui resterait un mystère, le mystère le plus fascinant du siècle. Elle avait vu des peaux, une profusion de peaux. Mais au bout du compte… qui était Lui ? Elle remercia poliment et suivit le nain qui venait la chercher. Cette fois, le corridor lui sembla carrément interminable. Etait-ce la fatigue qui lui jouait des tours ? Soudain le nain ouvrit une porte et s’esquiva devant elle. Svetlana tendit le cou pour mieux voir. Dans la pièce sans fenêtre, il y avait des tuyaux, des tas de tuyaux. Et des pistons. Des tas de pistons. On aurait dit une machine ancienne. Quelque chose de bricolé avec les

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moyens du bord. En tous les cas, ça marchait. Il fallait entendre tous ces gargouillis ! Un vrai capharnaüm. La jeune femme s’approcha de l’énorme entonnoir relié à la machine. De là sourdait un drôle de bruit. Elle se pencha. Encore… encore un peu. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, Svetlana fut aspirée au cœur de la machine, tant et si bien qu’elle n’eut pas même le temps de s’en rendre compte. « Comment me trouves-tu, Firmoulin ? — Vous êtes parfait, cher maître ! Comme toujours ! » Sous les yeux admiratifs du nain, Lui se tournait et se retournait devant la glace avec un grand raffinement. Rien à dire, cette peau de Jeune Journaliste lui allait comme un gant. Nathalie SALVI

Nathalie SALVI

Alain VALET

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L’interview

De l’auteur Tout a commencé quand Nathalie, enfant introvertie à la santé fragile, s’est bâti un monde intérieur qu’elle a équipé d’un nécessaire de survie. D’abord, elle y a mis des feutres, de la peinture, de l’encre de chine et des ramettes de papier. Ensuite, des livres. Des brouettes de livres. Aujourd’hui, cette femme d’apparence normale mènerait une double vie. Dans l’une, elle serait épouse et mère. Dans l’autre, elle prendrait un monte-charge invisible pour rejoindre la nathalième dimension. On raconte qu’elle quitterait sa peau pour la ranger dans une boite à chaussure. On la soupçonne même de détenir une malle sans fond dans laquelle elle puiserait une nouvelle peau, et ainsi de suite. A l’infini. Plusieurs détectives privés, journalistes ou simples curieux auraient déjà disparu dans d’étranges circonstances. Nathalie serait-elle une voleuse de peaux ?

Nathalie SALVI

De l’illustrateur Alain VALET

Alain Valet écrit de la poésie depuis 1988, mais ces dernières années l’image a pris le pas sur le texte : encre de chine, marbrure, collage, art digital, bois peints et sculptés, livres d’artiste ... Il aime aussi travailler en collaboration avec d’autres artistes : collages ou œuvres graphiques à 4 ou 6 mains. Son travail peut être vu sur différents sites internet, notamment : http://alainvalet.blogspot.com et http://www.artmajeur.com/alainvalet

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Le masque du tourment

Illustration d’Alain DULON Texte de Rose BLOODY ITINÉRAIRES #2 Décembre 2006

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Le masque du tourment

Le masque du tourment Pour Chris, « Mon corps, las d’un douloureux passé, figé par la peur et la mort… » L’instant funèbre Dark Sanctuary, album « Les Mémoires Blessées »

Paris, 1789 Rose BLOODY

D

Alain DULON

ans l’ombre des jardins, une silhouette masquée s’avançait. La nuit était claire, la lune ronde et pleine. Il marchait, poussé par la brise légère, en direction de la musique provenant du château. C’était une belle soirée. Une soirée festive, où les réjouissances étaient de mise. Sur son passage, il croisa de nombreuses silhouettes aux yeux dissimulés derrière d’élégants loups de velours noirs ou colorés, parées de perruques poudrées, la taille enserrée dans des robes bouffantes et corsetées. Indifférent, il poursuivit sa route sans leur accorder un regard. Arrivé sur l’immense terrasse, un valet lui ouvrit le passage pour pénétrer dans la salle de réception. Les chandelles brillaient de mille feux. Le vin et la nourriture abondante trônaient sur les tables près desquelles les convives s’attardaient tandis que d’autres dansaient au son des violons. Parmi les hôtes, Lucilia, reine de la soirée, acceptait invitation sur invitation de la part de ses nombreux cavaliers. Le cœur serré, elle souriait malgré elle à quiconque lui adressait un regard. Une nouvelle mélodie fut entamée. Délaissée par son partenaire parti se rafraîchir avec un verre de vin, elle s’accorda enfin un moment de répit et s’assit sur un des fauteuils garni de soie azur. Quand donc toutes ces festivités allaient-elles cesser ? Elle se sentait lasse, étouffée dans sa grande robe de brocard blanc et derrière son masque brodé de fils d’or. Jeune et insouciante, elle avait toujours aimé s’amuser. Mais cette soirée, organisée par ses parents à son intention, lui paraissait de plus en plus morne et ennuyeuse. Plus elle pensait aux raisons de ce bal, plus l’amertume la saisissait. Elle releva la tête, penchée depuis dix bonnes minutes sur ses petits gants de dentelle immaculée. Un homme s’était approché d’elle. Un cavalier de plus, qui venait la distraire de ses sombres pensées. Ses yeux bleus, derrière le masque, scrutèrent l’inconnu. Il avait belle allure dans sa veste de velours écarlate s’ouvrant sur des jabots et des dentelles

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Le masque du tourment

blanches. De somptueuses boucles blondes retenues par un ruban encadraient son visage dissimulé sous un masque sombre. Elle sourit. Bien qu’elle ne pouvait voir ses traits, elle le devinait séduisant. La main masculine se tendit vers elle. Elle accepta l’invitation et le suivit pour se mêler aux danseurs. — Que savez-vous de la famille qui réside en ce château ? la questionna-t-il tandis qu’il entamait le pas de danse. Elle eut un rire. — Vous moquez-vous ? s’étonna-t-elle, d’un ton amusé. C’est l’une des plus riches de Paris. Vous devez bien la connaître, sans quoi vous n’auriez pas reçu d’invitation. — Il est vrai, admit-il avec un sourire. Lucilia le fixa intensément. Cet homme avait du charme. — À ce que j’ai entendu dire, poursuivit-il, on fête ce soir les fiançailles de la fille du comte de Chastel. Elle retint un mouvement d’impatience. Elle préférait ne pas avouer qui elle était. Elle désirait plus que tout qu’on la laisse en paix avec cette histoire de mariage. — C’est ce qu’on dit en effet, répondit-elle. Et d’après ce que je sais, le comte de Laval, son futur époux, est fou amoureux d’elle. En revanche, qui peut dire si la demoiselle partage ce sentiment ?

Rose BLOODY

— C’est un homme fortuné ! s’exclama l’inconnu, un sourire ironique au coin des lèvres. Elle y trouvera certainement son bonheur ! — Vous semblez bien connaître les femmes ! déduisit-elle d’un ton sarcastique.

Alain DULON

Son air amusé plaisait cependant à Lucilia. Visiblement, ce jeune homme ne manquait pas d’audace. Elle aurait donné n’importe quoi pour lui ôter son masque à cet instant précis. — Savez-vous pour quand est prévu le mariage ? s’enquit-il. De nouveau, elle fit tous les efforts du monde pour ne pas laisser paraître sa rancœur. N’allait-il jamais cesser de poser des questions sur cet évènement ? — Il aura lieu en avril, prononça-t-elle avec amertume. Il ne reste qu’un mois. Il parut satisfait de la réponse. — Je vais vous confier un secret, poursuivit-il. Elle resta surprise. Cette main posée contre sa taille la faisait frissonner. Rares étaient les personnes qui l’avaient autant intriguée jusque là. Le visage du jeune homme se rapprocha du sien. Ses lèvres murmurèrent à son oreille. — En vérité, je n’ai pas été invité, avoua-t-il avec fougue. Je me suis simplement mêlé aux convives. Ma curiosité m’a poussé à assister à cette somptueuse réception dont tout le monde parle depuis des mois. J’espère que vous ne vous en trouverez point offusquée.

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Le masque du tourment

Il s’écarta poliment. Son sourire était ravageur. La musique cessa. Il s’éloigna, laissant Lucilia troublée.

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Journal de Lucilia de Chastel, 6 mars 1789

Alain DULON

Le bal d’il y a deux jours m’a totalement épuisée. Je me suis vite éclipsée du dîner de ce soir en prétextant que je me sentais fatiguée. Après tout, ce n’était pas un mensonge. J’en ai plus qu’assez de contempler la mine réjouie de Mère qui semble si heureuse de ce mariage arrangé. Il faut dire que notre fortune, depuis plus d’un an, n’est plus ce qu’elle était. Mon union avec le comte de Laval nous permettra de la renflouer, comme on me l’a si souvent expliqué, insinuant que je devais me sacrifier pour le bien-être de ma famille. Je reconnais que les affaires de Père ne marchent pas aussi bien qu’il le souhaiterait en ce moment. Il est si dur avec ses employés et ses domestiques, que tout le monde le craint. Et le vol qui s’est produit ici même au château aujourd’hui n’a fait qu’empirer ses humeurs. De l’argent a été dérobé dans son propre cabinet ! Il a interrogé avec colère les servantes une par une, mais toutes ont nié y avoir mis les pieds. Moi, je suis certaine de leur innocence. Dans l’après-midi, je me suis promenée dans les jardins. À mon retour, j’ai entendu les pas précipités de quelqu’un qui devait certainement fuir. Intriguée, j’ai regardé de tout côté et une personne m’a violemment bousculée avant de se précipiter hors de l’enceinte du château. Je n’ai eu le temps que de l’apercevoir de dos. C’était visiblement un homme, un paysan. Cependant un détail m’a troublée. J’ai pu distinguer la blondeur de sa chevelure dans sa fuite. Elle m’a quelque peu rappelée… Oh, et puis c’est ridicule ! Il faut que je cesse de penser à ce jeune homme de l’autre soir. Après tout, ce n’était qu’un effronté qui s’est permis de s’insérer dans la fête sans qu’on ne l’y ait convié !

Rose BLOODY

J’ai préféré ne rien dire à Père de ce que j’avais vu. Il me fait peur quand il est en colère et il ne m’écoute, de toute façon, jamais. De plus, je me suis promis de ne plus lui adresser la parole depuis qu’il m’a annoncé mes fiançailles. Je dois avouer que cette histoire de vol m’inquiète tout de même. J’entends sans cesse dire depuis quelques temps que les paysans meurent de faim et qu’il ne serait pas étonnant qu’ils se révoltent bientôt contre l’aristocratie. D’une certaine manière, c’est ridicule. La noblesse est puissante et intouchable ! Je ne dois plus me tourmenter avec cela. Je viens d’avoir seize ans. Je ne suis plus une enfant que l’on peut aisément effrayer. Je dois me comporter en femme. J’en ai assez d’être surveillée de si près. Parfois, j’aimerais pouvoir m’échapper de la bienséance dans laquelle on veut à tout prix m’enfermer et goûter à la liberté, ne serait-ce qu’un infime moment, avant que l’on ne m’enferme dans le devoir conjugal. Je me demande comment ma cousine Priscilla fait pour être si sérieuse. Depuis notre plus tendre enfance, je l’ai toujours vue obéissante, vertueuse et soumise. Moi, je n’y parviens pas. Elle me rend souvent visite. Père et Mère ont toujours espéré que sa bonne influence me rende plus docile. Je l’aime bien, malgré tout. J’espère pouvoir la revoir lorsque je serai l’épouse du comte de Laval.

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Le masque du tourment

La seule idée de me voir unie à lui me répugne. Ce n’est pas un homme repoussant, mais c’est un inconnu pour moi. Et j’ai le sentiment que je ne pourrai jamais l’aimer. Il a l’air si droit ! Je suppose que si je suis vigilante, je pourrais certainement prendre un amant. Oui, c’est sans doute ce que je ferai. Il se fait tard. Il est temps que je dorme…

*****

Il chevauchait depuis une bonne heure sous le soleil lorsque la chaumière lui apparut au loin. Alerté par le bruit des sabots, un homme, vêtu d’une chemise et de culottes poussiéreuses, sortit sur le seuil. — Holà Guy ! Bien le bonjour ! s’exclama le cavalier. Le paysan écarquilla les yeux en reconnaissant son interlocuteur. — Morbleu, v’là Christopher qui s’ramène ! Ça faisait un bon bout de temps qu’on n’avait pas eu de nouvelles de ce garnement ! le.

Esquissant un sourire amical, le jeune homme gratifia son aîné d’une tape sur l’épau-

Rose BLOODY

— Allons l’ami ! Tu ne pensais tout de même pas que j’allais t’oublier si vite ! Je t’ai promis que toi et les tiens auriez bientôt de quoi vivre plus décemment ! — C’est peu de le dire, grommela le Guy entre ses dents. Le peuple crève de faim. J’ai à peine de quoi nourrir ma famille. Pendant que ces foutus nobles festoient jusqu’à l’aube ! Et toi avec eux ! Regarde comme tu es accoutré !

Alain DULON

Son œil inquisiteur empli de rage scruta la chemise de bonne toile immaculée et les bottes neuves de Christopher. Ses boucles parfaites ne contenaient pas un grain de poussière. Il était clair que ce fripon avait vite changé de rang. — Voyons, Guy ! répliqua ce dernier sans se troubler. Ne me fais-tu donc plus confiance ? Il est vrai que je suis parvenu à acquérir une certaine aisance grâce à mon habileté pour détrousser les nobles. Mais je n’en reste pas moins votre allié, tu peux me croire ! Allons, cesse de faire ta mine renfrognée et invite moi plutôt à entrer ! Vaincu, le paysan laissa le jeune homme fougueux pénétrer dans la modeste bâtisse. À l’intérieur, une dizaine de bambins s’agitaient auprès d’une femme d’une trentaine d’années qui remuait quelques maigres légumes au fond d’une marmite fumante. Christopher la salua poliment avant de s’attabler aux côtés de Guy. — Les temps sont durs, se lamenta de nouveau celui-ci. Si j’étais encore aussi jeune que toi, je t’aiderais volontiers dans ton projet. Quand je repense encore à tes pauvres parents… — Ne te tourmente plus avec cela, le coupa Christopher. Je suis sur le point de… Un violent coup de pied lancé dans la porte l’interrompit à son tour et fit sursauter la femme et les petits qui se figèrent instantanément. Trois gardes pénétrèrent brusquement dans la chaumière. L’un d’eux s’avança et saisit Guy par le col.

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Le masque du tourment

— Toi ! s’écria-t-il. T’es-tu promené aux alentours du château ces derniers temps ? Le pauvre homme secoua la tête. Il se gardait bien d’approcher de trop près la demeure de ce comte irritable et cruel. — Fouillez la maison ! ordonna le même garde en relâchant Guy. Tandis que les autres s’exécutaient, Christopher se leva lentement. — Que se passe-t-il ? demanda-t-il avec politesse. Vous recherchez quelque chose ? — C’est exact ! répondit le garde avec mauvaise humeur. On a volé hier une grosse somme d’argent au comte de Chastel. Il entend bien retrouver le coupable ! Alors qu’il finissait de parler, ses hommes revinrent vers lui en haussant les épaules. — Il n’y a rien ici, déclara l’un d’eux. — Très bien, allons-nous--en ! marmonna le chef. Mais prenez garde ! ajouta-t-il en direction du paysan. Je vous ai à l’œil ! Une fois qu’ils furent partis, Guy se laissa retomber sur sa chaise dans un geste de désespoir. — Foutredieu, ils ne nous laisseront donc jamais en paix !

Rose BLOODY

De nouveau, la main de Christopher se posa sur son épaule. — Courage, mon ami ! Regarde plutôt ce que je suis venu t’apporter. D’un geste, il sortit de sa poche une bourse bien remplie et la laissa tomber sur la table. — Comment ! s’exclama Guy. Mais alors c’est toi qui… Alain DULON

— Ne te fais aucun souci, lui assura Christopher. Ils ne sont pas près de revenir. Et en attendant, sois discret et occupe-toi bien de ta famille. L’heure est proche. J’ai beaucoup à faire. Il sortit, tout en adressant un clin d’œil complice à son ami.

*****

Journal de Lucilia de Chastel, 17 mars 1789

L’aube vient tout juste de pointer à l’horizon. Je me suis faufilée à pas de loup jusqu’à ma cham-

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bre. Je me sens si excitée. Et à la fois un peu inquiète de ce que je viens de faire. Hier dans la soirée, j’ai eu envie de faire un tour en ville. Afin que cela soit plus commode et qu’on ne me reconnaisse point, je me suis vêtue en véritable fille du peuple ! J’ai ôté la poudre blanche de mon visage et ébouriffé mes cheveux. Puis j’ai dérobé discrètement une robe à une de mes servantes et l’ai passée par-dessus mon corset. Si mes parents avaient pu me voir ! J’étais méconnaissable. Et surtout très fière de ma transformation ! J’ai attendu que tout le monde dorme au château et suis sortie sans faire de bruit pour me rendre en ville. Heureusement, je sais bien monter à cheval et nous habitons tout près de Paris. Le ciel était très sombre quand j’ai déboulé dans les ruelles. De la musique et des rires s’échappaient de nombreuses tavernes. J’ai toujours été curieuse de savoir ce qui se déroulait dans ces endroits mal famés. Je voulais moi aussi m’amuser. Alors, sans hésiter, je suis entrée dans l’une d’elle. Malheureusement, la robe que je portais semblait trop terne et fade pour que l’on me prenne pour une fille de joie. J’ai à peine eu le temps de poser les yeux sur un groupe d’hommes qui jouaient aux cartes tout en fumant le cigare, que le patron s’est avancé vers moi et a voulu me mettre dehors en me disant que ce n’était pas là un endroit pour les jouvencelles. J’étais vraiment furieuse d’avoir fait tout ce chemin pour rien ! J’ai tellement hurlé et protesté que toute l’attention s’est portée sur moi dans la taverne avant que l’on ne parvienne à m’en faire sortir. Quelques secondes après, alors que je m’apprêtais à remonter en selle pour rentrer au château, un homme est sorti et m’a interpellée. Intriguée, je lui ai obéi et suis allée à sa rencontre. Il était beau garçon et ne devait avoir que quelques années de plus que moi. Malgré son habit modeste, il avait de très beaux cheveux blonds qui retombaient sur ses épaules et des yeux verts pétillants. Je me suis sentie rougir lorsqu’il a posé les yeux sur moi. Il semblait me scruter avec insistance et cela me mettait mal à l’aise.

Rose BLOODY

— J’admire ton audace et ton goût pour l’aventure, jeune fille ! a-t-il déclaré. Qu’est-ce qu’une enfant comme toi peut bien faire dans un pareil endroit ? Je dois avouer que j’ai été surprise par son langage. Il parlait presque aussi bien que les gens de la noblesse ! Et de plus, il semblait vraiment très beau, bien que son visage me fût en partie voilé par l’obscurité de la nuit. Comme je ne savais pas quoi répondre, je lui ai dit que j’avais eu envie de me changer les idées. Il a éclaté de rire en entendant pareille excuse, ce qui m’a quelque peu vexée. Alain DULON

— Tu m’as l’air d’être quelqu’un ! m’a-t-il taquinée. Je lui ai souri, pensant que c’était là mon arme la plus séductrice. Il a eu l’air apprécier. — Je dois avouer que tu es bien mignonne, a-t-il dit. Je dirais même que tu ne me sembles pas tout à fait inconnue. Nous serions-nous déjà rencontrés ? C’était impossible évidemment. C’était bien la première fois que je m’aventurais seule quelque part sans chaperon, et qui plus est, au beau milieu de la nuit, dans les rues de Paris. Ce n’était certainement qu’une ruse pour mieux me séduire. Et je dois avouer que cela marchait plutôt bien… Vraisemblablement, je lui plaisais aussi car il m’a proposé de m’asseoir avec lui sur un banc et m’a invitée à goûter au délicieux breuvage que contenait la bouteille qu’il tenait à la main depuis le début. — Je suis certain que tu vas aimer ça ! m’a-t-il assuré. Je n’ai pas osé refuser. J’ai attrapé la boisson qu’il me tendait et en ai pris une bonne rasade. C’était du vin. Même au château, je n’ai pas l’habitude d’en boire. C’était frais sur la langue et en même temps un peu amer. Puis ça laissait une douce chaleur au fond de la gorge. Au final, c’était

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vrai que j’aimais bien. Comme il m’encourageait toujours à en reprendre, j’ai fini par vider la bouteille, à sa plus grande joie. — Tu boirais presque comme un homme ! s’est-il exclamé d’un air satisfait. Mais je dois dire que je ne me sentais plus aussi sûre de moi. Ma tête me tournait et lorsque j’ai voulu me lever, je me suis sentie chanceler. J’étais ivre. Un vertige m’a saisie à ce moment là. Je suis tombée dans ses bras ! Il ne m’a pas repoussée. Il m’a juste souri. — As-tu envie que je te fasse découvrir encore autre chose ? m’a-t-il demandé. Le vin que j’avais ingurgité m’a rendue encore plus audacieuse. Je n’aurais probablement jamais accepté dans mon état normal. Mais sur le coup, je me suis contentée d’acquiescer. Alors il m’a emmenée jusqu’à l’auberge qui se trouvait dans la rue d’en face et m’a conduite jusqu’à une chambre où visiblement il résidait. Lorsque j’ai vu son visage à la lueur des chandelles, je me suis sentie subjuguée par ses traits. Je me sentais brûler de l’intérieur. Ses bras m’ont enserrée la taille. Il était tendre. J’ai senti ses lèvres caresser ma peau pour finalement m’embrasser. Mon cœur battait vite sous ma poitrine. Mon corset me compressait. Je l’ai laissé m’en débarrasser. Puis il m’a porté dans ses bras et m’a étendue sur le lit. J’avais un peu peur. Et en même temps, je sentais le désir naître entre mes cuisses. J’ai eu mal lorsqu’il m’a prise. Je n’aurais jamais imaginé que cela puisse être aussi douloureux. Pourtant, une fois que c’était fait, je me suis sentie heureuse. Heureuse qu’il ait eu envie de moi et heureuse de me sentir désormais femme. Il s’est endormi à mes côtés. J’en ai profité pour me sauver. Il devait être tard et je devais absolument rentrer avant que l’on ne s’aperçoive de ma fugue. Je suis allée chercher mon cheval que j’avais laissé devant la taverne et je suis partie au galop. J’ai eu de la chance de rentrer à temps. Il faut que je me couche à présent. Je suis épuisée. Il ne faudrait pas que quelqu’un remarque que j’ai veillé toute la nuit.

Rose BLOODY

***** Alain DULON

Le soir venait de tomber. Je courais pour rentrer jusqu’à la maison, anxieux à l’idée de me faire réprimander pour mon retard. Une odeur de brûlé me vint soudain au nez. Une odeur immonde et âcre. Inquiet, je levai les yeux vers le ciel. Une fumée noire y montait lentement. Je redoublai le pas et arrivai finalement chez moi. Des hommes se trouvaient là et j’entendais des cris poignants. Face à l’horrible spectacle qui m’attendait, je restai pétrifié. La maison était en feu et mon père, ainsi que mes frères et sœurs hurlaient à l’intérieur, prisonniers des flammes. Au-dehors, un prêtre prononçait des phrases en latin, tout en aspergeant la bâtisse d’eau bénite. Les larmes pleins les yeux, je détournai la tête pour ne plus voir cet affreux spectacle. J’aperçus alors plus loin ma mère, attachée sur un bûcher en feu également, sur lequel des hommes crachaient en proférant des jurons. Personne ne semblait m’avoir remarqué. Je restais caché dans l’ombre et ma taille d’enfant me permettait d’être difficilement percevable dans le noir. Je voulais hurler mais mon instinct me disait que je ne devais pas me faire repérer. Le cœur déchiré, je refoulai mes larmes, et m’effondrai au pied de quelques fougères, à l’abri de la vue des hommes. J’entendis le galop d’un cheval passer près de moi. Un mouchoir tomba de la poche du noble qui le chevauchait. Tremblant de peur, j’hésitai un long moment avant de le saisir.

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Sur le tissu blanc était brodé en lettres de sang un nom que j’eus tout d’abord du mal à déchiffrer dans le noir. Puis enfin, je pus lire clairement : De Chastel. Je poussai un cri, long et inhumain… Je fis un bond en me redressant dans mon lit. Mon front était perlé de sueur. Paniqué, je scrutai la chambre de l’auberge zébrée de rayons de lumière. De nouveau, j’avais fait ce cauchemar horrible. Je me sentais exténué. Lentement, je regardai la place vide à côté de moi. La fille que j’avais ramenée la veille était partie. Peut-être était-ce mieux ainsi. Je n’étais pas d’humeur à avoir de la compagnie. Me mettant debout tant bien que mal, je me dirigeai jusqu’à ma chemise que j’avais prestement ôtée le soir et extirpai un morceau de tissu d’une des poches. Je me souvins soudain du prêtre si aimable qui, dans mon enfance, m’avait tant pris en amitié, qu’il avait accepté de m’enseigner la lecture et l’écriture. Aujourd’hui, je le maudissais presque de m’avoir permis de déchiffrer un nom qui ne résonnait à mes oreilles que comme l’écho d’une sombre et douloureuse haine. De nouveau, je fis face aux lettres brodées, au nom qu’elles me dévoilaient. Empli de rage, je chiffonnai le mouchoir de toutes mes forces entre mon poing. — Bientôt…, jurai-je la mâchoire serrée. Bientôt, j’aurai ma revanche ! Rose BLOODY

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Alain DULON

Lucilia hurla, étouffant ses pleurs entre ses oreillers. Elle en avait assez, c’était trop. Elle venait d’être consignée dans sa chambre après avoir été rigoureusement sermonnée. Une servante l’avait vue rentrer au petit jour et avait tout rapporté à ses parents le matin venu. Elle avait pourtant été bien prudente et personne ne se serait douté de rien sans cette garce. Pourquoi ne la laissait-on pas en paix ? Elle repensa à ce jeune homme, à la joie qu’elle avait éprouvée en se sentant maîtresse de ses actes. Ce qu’elle avait vécu en une seule soirée était si différent de ce qu’elle était obligée de vivre au quotidien. Soudain, elle songea qu’elle préférait mourir plutôt que de continuer à mener une existence pareille. Elle n’avait pas envie de se marier. Elle ne l’avait jamais voulu. Pourtant, il lui était impossible de se sauver de nouveau. Ses parents, désormais, la tenaient sous clef. Elle serait surveillée en permanence et ils seraient au courant de ses moindres faits et gestes. Encore fatiguée par son escapade de la veille, elle finit par s’endormir à force de sangloter et ne fut éveillée que lorsque son fiancé vint frapper à sa porte. Elle n’avait aucune envie de le voir et ne daigna lui adresser un regard lorsqu’il vint s’asseoir près d’elle. — Lucilia, ne soyez pas furieuse, je vous en conjure, l’implora-t-il. Bientôt, tous vos tourments seront terminés. Je saurai vous rendre heureuse. — Vous ne ferez qu’augmenter ma peine, bien au contraire ! répliqua-t-elle avec rage. Je ne serai votre femme que parce que l’on m’y contraint ! — Je comprends qu’il vous faille du temps. Je le respecterai. — Sortez ! Je voudrais être seule !

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Il n’insista pas davantage. Lucilia avait un caractère indomptable, mais elle finirait bien par se radoucir. À peine eût-il refermé la porte derrière lui que des servantes firent irruption à leur tour, portant dans leurs bras chargés du nécessaire de couture ainsi qu’une robe encombrante. Le mariage aurait lieu dans trois semaines. Il était temps de passer aux essayages. Lucilia soupira. Résignée, elle se leva, les larmes aveuglant ses yeux.

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Cela faisait plus d’une heure que j’arpentais la pièce de long en large. Je me sentais nerveux et perturbé. Je ne voulais pas repenser à tous ces souvenirs. J’aurais pourtant dû m’y habituer. Ils me hantaient depuis toujours. Je haïssais depuis mon enfance ceux qui avaient assassiné ma famille. Autrefois, mes parents avaient été au service du comte de Chastel. Ma mère était d’origine anglaise. Mon père l’avait rencontrée à Paris où elle mendiait. Il l’avait épousée. Ils avaient tous deux réussis à se trouver une place au château. Lui était valet et elle servante. On leur payait une misère. Ils avaient tout juste de quoi nous faire vivre. J’étais l’aîné. Je faisais ce que je pouvais pour rapporter moi aussi de l’argent à la maison. Il m’arrivait souvent de devoir voler pour que nous puissions manger.

Rose BLOODY

Le comte était cruel. Il humiliait mon père en ne se cachant pas pour abuser de ma mère toutes les fois qu’il en avait envie. Que pouvait-il dire ? De Chastel était un puissant seigneur, et lui n’était qu’un pauvre miséreux qui lui devait ce qu’il avait dans son assiette une fois rentré le soir. Pourtant un jour, mon père ne l’avait plus supporté. Il avait démissionné et quitté le château avec ma mère. Il trouverait bien un autre moyen de subsister. Alain DULON

Son départ avait fortement irrité le comte qui ne supportait pas qu’on lui tienne tête. Pour se venger, il avait accusé ma mère de sorcellerie. Elle préparait souvent des décoctions de plantes et des onguents pour la comtesse. Il était facile de la rendre coupable. Comme c’était un homme influent, personne n’avait mis sa parole en doute. Ils avaient donc envoyé un Inquisiteur jusque chez nous un soir où j’étais parti mendier en ville et mes parents, ainsi que mes frères et sœurs, avaient tous brûlé. J’aurais dû subir le même sort si j’étais rentré plus tôt. Mais j’étais toujours vivant et je m’étais juré ce soir là de me venger. Depuis ce jour, je vivais en volant et en travaillant lorsqu’on voulait de moi. Grâce à mon astuce et à l’instruction que j’avais reçue du prêtre de mon village, j’étais parvenu à trouver des places qui payaient assez bien et à pouvoir m’offrir des habits de noble. Je pouvais ainsi mieux espionner le comte de Chastel afin de préparer ma vengeance en secret. Elle était d’ailleurs toute proche. On ne parlait plus que du mariage de sa fille. J’avais choisi ce jour pour mettre mon plan à exécution. Tandis que je me perdais dans mes réflexions, je remarquai un ruban de soie tombé à terre. Il devait certainement appartenir à la fille que j’avais rencontrée la veille devant la taverne. Je ne savais pourquoi je pensais soudain à elle. Il était vrai qu’elle était très belle et qu’elle ne manquait pas de culot. Pour tout dire, elle me plaisait beaucoup. Mais je ne devais pas faiblir maintenant. Quand tout serait terminé, j’aurais certainement l’occasion de la revoir.

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Le masque du tourment

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Avril était finalement arrivé. C’était une belle journée qui s’annonçait. Assise dans l’herbe au beau milieu de la campagne, Lucilia était envahie de pensées torturées. Elle était à la veille de son mariage. Ses parents avaient consenti à lui laisser prendre l’air. Sa nourrice veillait, non loin de là. De sa vie, elle ne s’était sentie aussi triste et anxieuse. Elle aurait aimé revoir l’inconnu de la taverne, ne serait-ce qu’une fois. Lentement, elle porta son regard sur son ventre et le caressa doucement. Elle avait un retard de trois semaines… Bientôt, elle ne pourrait plus cacher sa faute. Elle poussa un profond soupir. Elle serait le lendemain l’épouse du comte de Laval. Elle n’aurait alors plus à s’inquiéter de cela. Elle allait rentrer résolument chez elle lorsqu’un homme fardé et élégamment vêtu vint à elle. Il portait de soyeuses boucles blondes. Elle tressaillit. — Pardonnez-moi, l’aborda-t-il. Êtes-vous du château ? Connaissez-vous la fille du comte qui doit se marier demain ? Elle le scruta un moment sans pouvoir répondre. Cette allure ne lui était pas inconnue, pas plus que cette fâcheuse manie de poser des questions exaspérantes.

Rose BLOODY

— Tout le monde la connaît ici, répondit-elle. Mais je ne saurais vous aider. Je ne suis qu’une servante, mentit-elle. Elle n’avait aucune envie de lui révéler qu’elle était la fille en question. Elle en avait assez d’être accablée de félicitations en vue de son bonheur futur. Il la regarda avec suspicion. Comment pouvait-elle se moquer de lui avec autant d’effronterie ? — Une servante, répéta-t-il. Vous n’en avez guère l’accoutrement ! Alain DULON

Lucilia rougit en se rendant compte de sa stupide naïveté. — J’aime voler les vêtements de ma maîtresse, inventa-t-elle en tentant de retrouver de la contenance. Je peux ainsi aisément tromper mon monde. Cela me distrait ! Il pouffa devant pareil aveu. Elle sentit son cœur battre la chamade. C’était le même rire… Il ne pouvait s’agir que de l’homme de la taverne ! Elle le scruta longuement. Perturbé, il en fit de même. Cette fille semblait avoir la même audace que celle qu’il avait rencontrée en ville et qui l’avait si profondément marqué. Un long moment, elle hésita, ne pouvant détacher ses yeux du visage qui lui semblait de plus en plus familier. — Est-ce vous ? demanda-t-elle, prête à défaillir. Je vous croyais… — Vous pensez que je suis un aristocrate et moi je vous ai prise tout à l’heure pour une noble ! la coupa-t-il en riant. Apparemment nous sommes deux à vouloir tromper notre monde ! À ces simples mots, Lucilia se sentit défaillir. Son corps tout entier l’invitait à se rapprocher de celui de son interlocuteur. Le mystère qui se dégageait de sa personne semblait être pour elle le plus terrible des aphrodisiaques. Déjà, la fine main blanche du jeune

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homme paraissait se rapprocher. Sans hésiter davantage, elle se réfugia dans les bras qui l’invitaient à venir et se laissa submerger par un baiser passionné.

*****

L’église était bondée. Un orgue à l’intérieur entamait la marche nuptiale. Je m’avançai jusqu’à l’autel, le cœur lourd. Je ne parvenais à chasser de mes pensées l’homme que j’avais retrouvé la veille. L’homme qui, je ne pouvais plus en douter à présent, avait pris toute la place dans mon coeur… Le voile blanc devant mon visage dissimulait mes yeux emplis de larmes. J’arrivai face à mon futur époux. Je ne lui jetai pas un regard. Le sermon commença. Mon cerveau bourdonnait. Une migraine atroce semblait s’emparer de ma tête à mesure que les paroles du prêtre coulaient sur moi comme du poison. Je frémis d’horreur lorsque la main de mon promis me passa l’alliance au doigt. C’était fait, nous étions mariés. Tandis que nous sortions ensemble de l’église, je me sentais comme si l’on me menait à l’échafaud. Le soir même de la cérémonie, après de longues et ennuyeuses festivités, je fus conduite au château de mon époux qui ne se trouvait qu’à quelques lieues de celui de mes parents et où il m’attendait dans la chambre nuptiale. Lorsque je fus seule avec lui, je sentis tout mon corps trembler et se révolter à l’idée de ce qu’il allait devoir subir.

Rose BLOODY

Il m’invitait à venir le rejoindre dans la couche lorsqu’un bruit de verre brisé se fit entendre dans mon dos. Je me retournai vivement. Quelqu’un de l’extérieur avait lancé une pierre et fracassé la vitre. Les sens en alerte, le comte se précipita à la fenêtre pour surprendre le responsable.

Alain DULON

Au moment même, un homme surgit de l’intérieur d’une armoire et me saisit par derrière en plaquant sa main contre mes lèvres pour m’empêcher de crier. Surpris, mon époux se retourna vivement. Mon agresseur le menaçait d’un pistolet. Promptement, il m’entraîna avec lui jusqu’à la fenêtre de laquelle il ordonna au comte de Laval de s’éloigner, me porta dans ses bras et sauta dans le vide. Je hurlai. Par bonheur, nous n’étions qu’au premier étage. Nous atterrîmes sur une monture. Un complice – probablement celui qui avait lancé la pierre - s’y trouvait. Nous partîmes au galop. L’homme ne desserrait pas l’étreinte qu’il avait sur moi. Durant le long trajet, nous passâmes devant le château de mes parents. Mes yeux furent saisis d’horreur. Il était en feu…

*****

J’eus un soupir de soulagement. Nous étions parvenus jusqu’à l’auberge sans encombres. Je fis entrer la jeune fille dans ma chambre. Je n’eus pas besoin de la menacer. Elle semblait ne manifester aucune résistance. J’allumai une chandelle et me tournai vers elle. En l’observant de plus près, je remarquai que ses yeux avaient une lueur étrange. Et j’avais l’horrible sensation que je connaissais ce visage par cœur !

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Elle parut dans tous ses états lorsqu’elle me vit en pleine lumière. Aussitôt, elle se jeta à mes pieds en sanglotant. — Vous, c’est encore vous ! s’écria-t-elle sur un ton de reconnaissance qui me sidéra de surprise. Vous m’avez sauvée ! Vous m’avez libérée ! Ses mots se perdaient dans ses larmes. — Je ne cesse de penser à vous depuis notre première rencontre ! Je voulais me résoudre, mais vous êtes venu ! Je ne comprenais rien de ce qu’elle racontait. Je la crus soudain devenue folle, choquée par ce qu’elle venait de voir. — Mon château, mes parents ! hurla-t-elle en effet, semblant soudain se remémorer cette horrible image. Que s’est-il passé ! Je la relevai lentement et lui dit de ne plus songer à tout cela. C’était fait, ils avaient payé ! Et leur fille était à présent à ma merci ! Je décidai de n’avoir aucune pitié. Je la saisis par le bras. Elle semblait trop bouleversée pour me résister. Ardemment, je la dépouillai de sa robe de noces et arrachai les épingles qui retenaient ses cheveux. Je crus mourir lorsqu’elle se retrouva nue face à moi. Soudain, l’affreuse vérité se dévoilait. Je reconnaissais maintenant ce corps, je reconnaissais cette fille, qui, débarrassée de ses atours de nobles, m’apparaissait telle que je l’avais connue ! Cette fille qui, je m’en rendais alors compte, m’avait menti depuis le début !

Rose BLOODY

Effondré, furieux, je la secouai violemment. — Pourquoi ! hurlai-je. Pourquoi !! Comme une démente, elle s’agrippa à moi et répondit à mes tourments par un baiser. — Je vous aime ! déclara-t-elle. Je ne suis qu’à vous désormais. Alain DULON

Agonisant, je la saisis de nouveau par les épaules. — Qui êtes-vous en vérité ! N’essayez plus de me mentir ! — Je suis Lucilia de Chastel, répondit-elle, inconsciente du poison qu’elle répandait dans mes veines glacées. Je tombai à terre dans un long cri torturé. Non, ce ne pouvait être elle ! Ce ne pouvait être la fille de la taverne ! Ce ne pouvait être celle que j’aimais ! — Et vous, me questionna-t-elle, semblant soudain s’être un peu calmée, et vous qui êtes vous donc ? Je vous ai croisé à de nombreuses reprises, je m’en rends compte à présent, et jamais vous n’avez semblé être la même personne. Pourquoi m’avez-vous enlevée ? Est-ce vous qui avez… incendié mon château ? — Oui, avouai-je sur un ton misérable. Oui c’est moi ! Votre famille m’a détruit ! Elle devait payer son crime ! Elle parut sidérée par mon accusation. Je lui appris alors que je me nommais Christopher et lui racontai comment son père avait assassiné les miens ainsi que la vengeance que j’avais préparée. Profitant du moment où tout le monde était à la noce, je m’étais

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rendu à son château, accompagné de quelques paysans des alentours. Nous avions lancé des torches contre l’immense bâtisse et nous étions enfuis, la laissant s’embraser petit à petit. Puis, je m’étais fait indiquer la demeure du comte de Laval, et étais parvenu à me faufiler jusque dans sa chambre à l’insu de ses gens que mes alliés étaient parvenus à distraire. À la fin de mon récit, je l’accablai de jurons, la maudis cent fois car je l’aimais aussi et la désirais comme un damné. Elle se jeta dans mes bras au bord de la démence, me dit que tout cela lui était égal désormais, qu’elle était enceinte de moi et que nous n’avions qu’à nous enfuir loin et oublier tous deux le passé. Je restai ébranlé par sa réaction. Impuissant, fou de sa chair dévoilée ainsi à moi, je ne pus lui résister et lui demandai comme la première fois de s’étendre sur le lit. Soumise, elle m’obéit. Je portai la main à ma ceinture, la dissimulai sous l’oreiller. Et je lui fis l’amour, toute la nuit durant, le cœur prêt à exploser à chaque instant… Puis, au lever de l’aube, je dévoilai la dague cachée sous les édredons. Et je la lui plantai en plein cœur, après avoir serré une dernière fois son corps contre le mien.

*****

Il faisait plein jour. Je me contemplai dans le petit miroir suspendu au mur, dans la chambre de l’auberge. Mon reflet avait changé. Après avoir connu tant d’épreuves, je ne serais plus jamais le même. À m’être fait passer pour tant de gens, à avoir été un voleur, un usurpateur, un menteur, un séducteur et un être accablé par le deuil, la haine et le désir de vengeance, tantôt un vaurien, tantôt un jouvenceau sous des habits de nobles, à avoir été tant de choses à la fois, je ne savais plus qui j’étais réellement.

Rose BLOODY

Ma vengeance était accomplie. J’avais tué toute la famille de Chastel. Mon cœur, accablé à la fois de haine et d’amour pour cette Lucilia, n’aurait pu supporter de vivre avec la fille et la descendance de l’homme qui avait créé mon tourment.

Alain DULON

Lentement, l’âme meurtrie, les yeux pleins de larmes, je me retournai pour contempler la beauté qui gisait dans mon lit, entre les draps maculés de sang. Je me dirigeai vers la fenêtre et l’ouvris. Et si mon dernier visage était au final celui de la mort ? C’était tout ce que j’étais désormais. Un meurtrier. Je m’avançai sur le rebord. Le cœur en lambeaux, je me penchai vers le vide et me laissai plonger dans les ténèbres.

Rose BLOODY

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Le masque du tourment

De l’auteur Agée de 19 ans, Rose BLOODY est étudiante en deuxième année de licence de lettres modernes. Elle écrit environ depuis l’âge de 7 ans. Elle a connu un temps d’arrêt à l’époque où elle était au collège pour finalement décider de s’y remettre au lycée vers l’âge de 16 ans. A cette époque, elle entreprend alors d’écrire son premier roman, les roses de la mélancolie. C’est à cette période également qu’elle commence à réellement envisager de tenter sa chance et d’écrire sérieusement. A côté de l’écriture, elle corrige bénévolement des manuscrits pour les éditions 5ème saison et dirige un fanzine, l’Antre de la Louve, avec deux amies, Louve et Lau. Niveau lecture, elle apprécie beaucoup des auteurs tels que Léa Silhol, Storm Constantine, Mireille Calmel, Tanith Lee, Goethe et Musset. Elle commence par lire du fantastique et un peu de fantasy (genre qu’elle n’apprécie décidément pas), puis finit par s’intéresser davantage à la littérature classique et réaliste, ainsi qu’aux romans et aux biographies historiques. Elle écrit beaucoup sur les vampires et sur la mort, thèmes récurrents chez elle, sans doute car ce sont ceux qui l’inspirent le plus souvent.

Rose BLOODY

De l’illustrateur Alain DULON

De la plume de l’auteur à celle de l’illustrateur, Alain Dulon est un quadragénaire qui explore l’imaginaire en amateur. Floodeur invétéré sous le pseudo de Cian, il s’est délibérément placé sous le signe du Tigre un félin un peu fou, féru d’humour absurde.

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Sanctuaire

Illustration d’Alain MATHIOT Texte de Nicolas B. WULF ITINÉRAIRES #2 Décembre 2006

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Sanctuaire

Sanctuaire I Alain MATHIOT

e m’éveille. Vision de ce monde inconnu, Lieu étranger où je demeure solitaire. Site oublié, où nul ne semble être venu, Ne serait-ce qu’un songe insidieux, éphémère ?

Nicolas B. WULF

Sensation de flotter, libre de mes attaches, Voguant, simple silhouette fantomatique, Sur une brume opalescente où se détachent Des volutes saphir, légères et étiques. Tout est froid, si froid, pourtant je sens la chaleur. D’où vient-elle ? De moi ? Je l’ignore. J’ai peur. Je m’effondre au cœur de l’azur brumeux. Je pleure. Je reste comme pierre, saisi de torpeur. Dans ma léthargie s’impose, cruel, un doute. Qui suis-je donc ? Nul souvenir. Quel est ce lieu ? La panique m’envahit, et je la redoute. Mes membres tremblent, convulsifs. Serait-ce un jeu ? L’effroi m’étreint. Pourtant je voudrais explorer. Dans le chatoiement céruléen qui m’entoure, Il me semble distinguer des formes dorées, Pétrifiées sur place et peuplant les alentours. L’instant d’après, elles ne sont plus que frimas, A peine plus épais que la brume nacrée. Juste un cillement, file ce panorama, Les silhouettes se dissipent, aspirées.

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Sanctuaire

De nouveau, on m’abandonne à ma solitude Mon amie et confidente, opportune amante. Pour elle tout est vain, tombe en désuétude, Me rendrait-elle la claustration séduisante ?

Alain MATHIOT

Mes larmes, géodes indigo, continuent De couler, cascades de cristal ruisselant, Où se mire, onirique, chimère ténue, La douce illusion des nues bleutées m’appelant. Mon corps est engourdi. Ma chair me fait souffrir. Mes bras pendent, inertes, rameaux mortifiés. La douleur, est-ce tout ce que tu peux m’offrir ? Qui es-tu, monstre qui ose me crucifier ?

Nicolas B. WULF

Je lève les poings vers les cieux et je maudis. Je ne sais qui j’abhorre ainsi, mais il me blesse, Martyrise ma chair, mon âme, et je redis, Hurlant, mes imprécations chargées de détresse. Mon corps est ma prison, fatidique tanière, Entrave qui m’enchaîne à cet étrange enfer, Erèbe apathique où mon âme est prisonnière, Mais j’entrevois le moyen de briser mes fers. Je sens, sans le voir, mon corps qui se décompose. Lentement, mes chairs se putréfient en lambeaux, Se disloquent afin que bientôt je repose, Cadavre corrompu rongé par tous les maux. Mon esprit s’affranchit alors de ses entraves, S’envole de sa prison de chairs atrophiées. En la quittant, je vois mon corps qui se déprave, Il en reste si peu, mon âme est terrifiée. Qui suis-je ? Toujours cette question oppressante. Ma substance n’est plus, mon essence demeure, Souvenir unique d’une vie qui me hante, Que j’oublie déjà à l’instant où je me meurs.

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Sanctuaire

Diaphane, mon âme traverse l’illusion Ethérée, trompeuse, de ce monde bleuté, Où tout n’est que solitude et désolation, Où la brume se mêle au néant tourmenté.

II Alain MATHIOT

Soudain transparaissent les contours indistincts D’une cité au loin, troublés au cœur des nues. J’en approche. Tel est, je le sens, mon destin. Mon regard ne peut quitter cette ombre ténue.

Nicolas B. WULF

Des murailles, des temples sur un haut rocher, Des colonnes, de vétustes marches de pierre, Les ruines d’un ancien sanctuaire arraché Au passé en ce monde, morne cimetière. Immondes entre toutes sont ces statues froides, Des hommes, des femmes, des enfants, des guerriers, Figés à tout jamais, lugubres colonnades D’un temple d’agonie aux funèbres piliers. Leur vue me pourfend, le spectacle est si horrible. Ils n’ont pas de faciès, pourtant une terreur Muette déforme leurs traits imperceptibles, Rehaussant tout l’effroi de ce lieu de douleur. Une impression terrible, sans cesse plus forte Au cœur de ce qu’il demeure de moi, s’éveille. Ce lieu, je le connais. La vision des chairs mortes Me revient. Mémoire des cascades vermeilles. Que m’arrive-t-il donc ? Pourquoi ces souvenirs Qui ne peuvent être miens me persécutent-ils ? Je ne comprends pas. Ces êtres semblent gémir, Et je peux entendre leur plainte. Qui sont-ils ?

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Sanctuaire

Leurs cris de douleur, leurs suppliques m’envahissent. Ils sont si malsains, si oppressants, si intenses. Leurs cris m’agressent, me tourmentent, me haïssent, Sans rien trahir des raisons de leur véhémence.

Alain MATHIOT

Ces yeux de pierre me fixent, me paralysent. Leurs pupilles minérales sont effrayantes, Souvenirs imprécis de tortures promises Autrefois par ces créatures malveillantes.

Nicolas B. WULF

Les contours de leur tournure figée se troublent, Retrouvant soudain une improbable vigueur, Leurs dépouilles inorganiques se dédoublent, Prennent substance, quittant alors leur torpeur. Ils se rapprochent, mais je ne peux reculer. Je ressens tout autour la présence indicible De mon bourreau. Il réussit à m’acculer A un mur que je ne peux franchir, invisible. La terreur, traîtresse comme à son habitude, M’envahit, si insidieuse et vindicative. Pourquoi m’accuse-t-elle donc de turpitude ? Quel sens revêt cette obscure ardeur destructive ? Je les regarde. Ils sont si proches maintenant. Leurs yeux me contemplent, globes de pierre éteints. Ils tendent leurs bras vers moi, leurs mains me tenant. Comment leur échapper ? Tout paraît si certain. Leur contact m’écœure. Mon âme se convulse, Dégoûtée, effrayée, tourmentée. Réveillée. Ils m’inculquent des souvenirs qui me révulsent. Je revois. Je revis. Ma mort. Ma vie. Veillée.

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Sanctuaire

III Un rassemblement funèbre en ce sanctuaire Où je retrouve enfin un semblant de passé. Je ne sais toujours pas qui je suis, éphémère, Mais ma mort se révèle à présent, ressassée.

Alain MATHIOT

Elle m’apparaît, encor et encor, brutale. Le sang. Sa vue m’effraie. Il s’écoule, vermeil, Déroule un long tapis nacarat de pétales Liquides. Ma vie s’échappe en torrents d’éveil.

Nicolas B. WULF

Un éclair de lumière me frappe à la tête, Soudain je perds la perception de l’existence. De nouveau, mon âme est paralysée. Défaite. Je le revois encor, mon fier vainqueur. Souffrance. Mon agonie est lente, emplie d’obscurité, De silence au cœur d’un monde inintelligible. La douleur m’oppresse, je ne peux résister Et je sombre dans un empyrée intangible. J’essaie de fuir. J’ai qu’ils ne m’empoisonnent. Ils ne bougent pas. Ne bougent plus. Disparaissent. Je continue de m’éloigner. Un son résonne. Un grondement soudain, assourdissant, m’oppresse. Au loin la lumière, reflétée par le sol. J’avance, sans réussir à m’en approcher. Des oiseaux squelettiques prennent leur envol. Ils se dissipent aussitôt, comme fauchés. Une cascade, sur ma gauche, qui s’écoule, Onde vibrant d’un tel rugissement haineux Qu’il me paralyse. Violent, l’orage roule. L’effroi s’empare à nouveau de moi, vénéneux.

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Sanctuaire

Pourtant je poursuis. On m’impose d’avancer. Vers le lac. Toujours plus près. Ses eaux de cristal, Où se mire un ciel couleur de pierre, inversé, Font miroiter mon image, masque si pâle. Mon âme se fige en croisant ce regard vide. Ce faciès vil à la chevelure vivante, Créature ophidienne suintant de liquide, M’appartient, dans toute son horreur malveillante. Alain MATHIOT

Nicolas B. WULF

Je demeure ainsi, pétrifiée, moi, la Méduse, Et mon ultime vision me montre mes sœurs, Euryale et Sthéno, statufiées, ombres diffuses, En ce sanctuaire du Tartare où je meurs. “ Nos vrais ennemis sont en nous-mêmes ” ─ Bossuet ─

Nicolas B. WULF

De l’illustrateur Alain Mathiot, illustrateur freelance depuis peu de temps, diplômé des beaux arts d’Epinal et de Metz. Il s’intéresse à l’illustration fantastique / SF et le surréalisme. Il adore également le cinéma d’animation, surtout en volume et travaille d’ailleurs sur un petit projet de série court.

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Une rentrée aux visages multiples

T

ous les ans, elle a lieu, inéluctablement… L’été est terminé, vive la rentrée !

« Oh ! » (cri étonné), « t’es rentrée quand ? ». Vingt fois par jour, dans la rue, au bureau ou dans le métro cette phrase banale est répétée inlassablement. Le mot d’ordre est lancé, tout le monde regarde dans la même direction : la rentrée… La première, en avance sur la date fatidique, pointe le bout de son nez dès le mois d’août. Elle se veut aguicheuse et prometteuse car elle touche la corde sensible de tous et toutes après les frasques estivales : notre porte-monnaie. Les enseignes, vivement intéressées par l’évènement, font preuve d’une imagination débordante pour attirer le chaland. Les promotions à deux balles succèdent aux bons d’achat, c’est le marathon à la surenchère commerciale. Comme pour rappeler aux vacanciers bronzés qu’il est grand temps de remplir leur réfrigérateur et leurs armoires, les aoûtiens retrouvent leur boîte aux lettres pleine à craquer de publicités plus alléchantes les unes que les autres : « promo », « prix choc » et autres pièges à l’euro. Les distributeurs mettent la pression et les vacanciers déprimés affichent présents dans les hypers et les supers. L’hexagone et ses voisins sont en ébullition. Forcément, c’est la rentrée ! Bien moins matérielle, celle qui dévoile dès la fin de l’été les centaines de chanceux reçus avec mention très bien et conviés à participer à cette noble assemblée qu’est la rentrée littéraire ? Rien n’est moins sûr. La cuvée 2006 s’annonce riche : pas moins de 683 romans vont déferler dans les librairies ! Des monstres sacrés : Lawrence d’Arabie (1) et Marilyn Monroe (2) côtoient des héros plus singuliers tels le porc-épic d’Alain Mabanckou (3) ou le singe bonobo d’Héléna Marienské (4). Mais sous des dehors culturels, il est néanmoins toujours question d’argent. D’abord celui des éditeurs qui ne prennent aucun, ou si peu de risques (14 % sont des premiers romans), puis

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celui des distributeurs, des attachés de presse et enfin des libraires qui ne sélectionneront que les valeurs sûres de la littérature (à titre d’exemple : le quinzième roman d’Amélie Nothomb, le dernier « Rendez-vous » de Christine Angot ou encore l’insolent « Julien Parme » de Florian Zeller). Quant aux romanciers, angoissés et excités à la sortie de leur livre-évènement, ils l’attendent avec impatience, cette rentrée… Ils ont rempli des dizaines de pages (voire des centaines pour certains, c.f. Jonathan Littel et son colossal « Les bienveillantes »), ont travaillé sans répit et peaufiné leurs écrits (remarquez, moi aussi…) et après avoir passé avec succès l’écrémage des maisons d’édition (moi, pas !), ils n’attendent qu’une chose : que leur livre se vendent ! Finalement, on en revient immanquablement au même sujet : nos porte-feuille. Tout le monde en veut à notre argent et les vacanciers, sous prétexte de s’imbiber des tendances de la rentrée, vont se ruer dans les magasins faire leurs emplettes alimentaires, vestimentaires et culturelles. La troisième, et non la moins importante, promet d’être chaude. Celle-là augure des débats animés et des joutes oratoires sans fin et… sans faim. La récré est terminée, les vieux de la vielle, les éléphants de l’arène politique ont, eux aussi, pris le chemin de la rentrée. Leur visage, bronzé et reposé, s’affiche dans tous les magazines dignes de cette reprise. Ils vont enfiler leur tablier, tailler leur crayon et bien sagement préparer leur copie empreinte de promesses sirupeuses (à tout hasard, une énième baisse des impôts), de discours racoleurs et d’harangues hypocrites (comme faire mieux sur tous les sujets). A huit mois de l’échéance, tous les Français se demandent de quelle couleur se parera le régime politique de demain. Dans la famille Favoris, je demande : à ma gauche, la mère Ségo et à ma droite, le père Sarko. Néanmoins et très sérieusement, l’enjeu est de taille : il en va de notre avenir…

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Les Chemins de l’Aube Par là, comprenez qu’il s’agit de notre bienêtre, de notre qualité de vie… de notre argent, en somme ! Toujours et encore la même rengaine. Alors, comment éviter l’overdose de ces rentrées multiples et tellement mercantiles ? Peut-être en allumant son poste télé et en se calant dans son canapé pour regarder la Star Ac’ qui, elle aussi, se targue de faire la sienne, de rentrée. De nouveaux studios, une nouvelle décoration, de nouveaux élèves, un « prime time » le premier septembre avec le premier conseil de classe et la première cession de rattrapage. On croit rêver ! Quant à moi, si tant est que mon avis vous intéresse, et bien je trouve que la plus belle, la plus fabuleuse, la plus extraordinaire des rentrées demeure celle de ceux qui, un jour, se retrouveront dans les « hautes » sphères politiques, culturelles et économiques de demain : je parle, cela va de soi, de la chair de notre chair… de nos enfants, nos gamins, nos marmots, nos petits ! Que celui qui ose prétendre que la rentrée des classes de tous ces bouts de choux, le doudou à la main, la larme à l’œil et le cartable au dos, n’est pas la plus émouvante de toutes les rentrées, lève le doigt.

1 « Disparaître » d’Olivier et Patrick Poivre d’Arvor

2 « Marilyn dernières séances » de Michel Schneider et « Marilyn Monroe n’est pas morte » de Patrick Besson

3 « Mémoires d’un porc-épic » d’Alain Mabanckou

La rentrée est terminée, vive la rentrée !

Blandine BERGERET

4 « Rhésus » d’Héléna Marienské

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De la chroniqueuse Après une vie antérieure de cadre dynamique (au bout du rouleau) dans une société dont l’activité (les croquettes et les pâtés pour chien) m’a passionnée, ou presque, j’ai décidé de retourner à mes premiers amours. En effet, à l’âge de 4 ans, disons 8, ce sera plus crédible, j’ai écris, selon mes parents… un chef d’œuvre : le Secret des 12 princesses. Elles étaient douze, il était seul… je vous laisse imaginer la suite. Bref, depuis un an, date de ma re-naissance, je suis une écrivain en pleine forme et mes histoires ont fort heureusement évoluées. Quant à ma biographie, disons qu’à date elle est au point mort. J’ai envoyé à des maisons d’édition un 1er recueil de nouvelles, je cogite au second et suis en fin d’écriture d’un roman. Pour résumer, je suis en attente non passive, d’un éditeur trouvant mes histoires géniales. Quoique, intéressantes et originales, ce serait déjà pas mal.

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Les Chemins de l’Aube

Des chaussettes pour un brownie

Illustration de Quentin ROUGEGORGE Texte de Kaliane UNG ITINÉRAIRES #2 Décembre 2006

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Des chaussettes pour un brownie

Des chaussettes pour un brownie

J

e n’ai jamais entendu un feu de bois fredonner une si triste complainte.

J’espère que ce large capuchon de laine dissimule les larmes qui se frayent un chemin entre mes cicatrices. Les mains désespérément tendues vers des flammes dénuées de toute chaleur, dix autres, jeunes et vieux, attendent avec impatience le premier mot qui brisera le silence, la première histoire, la première énigme. Tous ici ont trouvé d’étranges empreintes dans leurs jardins, dans leurs étables, sur les pavés irréguliers de la rue principale, mais personne dans ce petit village de montagne ne sait de qui ou de quoi il s’agit. Certains pensent qu’un petit plaisantin se faufile dans les demeures pour dérober les babioles qu’il trouve à son goût. D’autres racontent que les fées sont venues se venger de leur ancien bannissement. D’ailleurs, qui sait si ces empreintes ne sont pas visibles dans l’unique but de semer la discorde entre les villageois ? Quelle que soit l’identité de ce mystérieux trouble-fête, sa présence en ces lieux n’est pas la bienvenue.

Kaliane UNG

Quant à moi, qui sais plus que quiconque ce qu’il en est, pourquoi donc suis-je ici ? Disons que j’ai toujours aimé les histoires au coin d’un bon feu après un bon repas dans une bonne taverne. Simples souvenirs de guerre. Seulement, ce feu n’est pas comme les Quentin ROUGEGORGE autres. Il ne s’échappe pas de ses flammes une de ces douces odeurs qui hésitent entre l’amer et le sucré. Un feu devrait être une étreinte chaleureuse et accueillante. Celui-là tente de me repousser vers les ténèbres d’où je viens. Thibault, le fils de la mère Grosjean, toussote bruyamment avant de prendre la parole. Des regards embués de confusion et de reconnaissance se tournent vers son visage tendu. — Bon, les gars, on va pas y aller par quat’ chemins, on est tous ici pour la même chose. Bien commencé, Thibault. On attend la suite avec impatience. Le problème, c’est qu’il ne connaît pas la suite. Le mystère qu’ils cherchent tous à élucider est bien trop compliqué. Il n’y a aucun nom sur ses traces de pas, aucun visage sur sa silhouette tant imaginée. Aucune ombre ne l’annonce, et pourtant il sème le trouble sur son invisible passage. Ce soir, ce ne sont que des histoires qu’ils attendent, des fragments de récits abîmés par le temps qu’ils recolleront péniblement à la lueur d’un feu glacial. — Il est d’abord venu chez moi, vous vous en souvenez ? gémit le vieux Lucas. C’était à la fin de l’été. Il a piétiné mes fleurs… — Quelles fleurs ? demande Guillaume, le fils du tavernier.

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— Dans la voix du jeune homme, l’impatience a laissé place à une certaine douceur. Son regard bleuté se teinte d’une curiosité qui oscille entre le rêve et une intarissable soif de connaissance. — Quelle importance ? Laisse Lucas raconter son histoire, soupire Thibault. — Même les moindres détails ont leur importance. Quelles fleurs ? — Je ne m’en souviens plus. C’était peut-être les rouges. Puis il a arraché mes légumes… — Quels légumes ? — Des courgettes. Après, il s’est penché à ma fenêtre. Je raccommodais mes chaussettes. — De quoi avait-il l’air ? — D’un lapin. Un lourd silence étouffe l’assemblée. Dans la tiédeur de mon épais capuchon, je retiens péniblement un éclat de rire. Un lapin. Rien que ça. — Réfléchis un peu, Lucas. Si c’était un lapin, t’en ferais pas tout un plat ! Tu ne te serais pas précipité au bas de ta colline en criant au maléfice !

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Le vieux Lucas ne sait plus quoi dire. Il est confus, il ne se souvient plus. Le pauvre demeure encore abasourdi par les événements. On ne l’embête plus avec ces histoires. D’ailleurs, Guillaume va lui servir une pinte de bière, pour le consoler. « Trêve de plaisanteries », décide Thibault, et tout le monde est d’accord. Dehors, la neige tombe à gros flocons. Pour résister au froid qui me ronge les jambes, je me rapproche de la cheminée. Sans succès. ROUGEGORGE Quentin

— Moi, je n’ai pas oublié, reprend un père de famille à la barbe blanchie par les ans et les soucis. Un jour que ma petite avait attrapé le mal et toussait toute la journée, il s’est introduit dans mon chalet. Je ne le voyais pas, et pourtant je sentais sa présence comme je sens les flammes de cette cheminée ici même. — Mais tu ne sentais pas son odeur ? — Oui, son odeur ! reprit un autre. Comme une odeur d’herbe. — Moi aussi, je l’ai sentie, cette drôle d’odeur. J’avais laissé mon magasin pendant une journée pour me rendre à la ville… — Une odeur de prés. Comme les fleurs des champs en été, ajoute Guillaume. Ils sont unanimes. Voilà qui se rapproche du lapin du vieux Lucas. Je commence à présent à comprendre pourquoi les citadins méprisent ceux qu’ils nomment « paysans » en plissant le nez. — Pour reprendre ce que je disais, quand je suis revenu au magasin, j’ai retrouvé mon atelier sens dessus-dessous. Les outils n’étaient plus à leur place, mon travail en cours restait introuvable…

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Des chaussettes pour un brownie

— Chez moi, c’est un plat de ma femme qui a disparu. — Quel plat ? A nouveau, le silence, l’étonnement. Les regards échangés en toute hâte enchaînent des milliers de conversations qui les mènent directement à la conclusion suivante : qu’importe ce qu’il a dérobé, un voleur reste un voleur. — T’as pas fini avec tes questions inutiles ? aboie Thibault. — C’était juste une question, c’est tout. Cette fois-ci, impossible de masquer un sourire devant le regard exaspéré du jeune homme. Mes lèvres asséchées par le froid esquissent un rictus moqueur qui ne peut passer inaperçu plus longtemps. Ma présence est révélée, plus question d’échapper à leurs questions en tous genres. — Qu’est-ce qui te fait rire, au juste, étranger ? me demande un type au regard étincelant d’incompréhension et de haine subite. Sa question est reprise par des murmures et des regards insistants. Ils devront cependant se libérer eux-mêmes des chaînes de leur ignorance. — D’ailleurs, qu’est-ce que tu fabriques dans le coin ?

Kaliane

Finalement, leur imagination a plus de limites que je ne l’imaginais. Trop facile.

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— Je ne vous veux aucun mal, braves gens, dis-je dans leur patois. Je désire juste écouter vos histoires. J’adore les mystères et les devinettes. — Ouais, c’est ça ! Et les devinettes sur la mort, tu connais ? Quentin ROUGEGORGE

Cette fois-ci, le silence retentit d’un brouhaha intense et sourd. Tout d’un coup, les odeurs affaiblies de viande grillée et de pommes de terre farcies semblent se dissiper dans un parfum de remords et de regrets. Le froid m’envahit soudain et se met à dévorer mes os. Les flocons blancs ont décidé d’enfouir les derniers battements de mon cœur sous un épais manteau de cristal. — Ca suffit, Thomas ! Laisse l’étranger en dehors de nos affaires, intervient Guillaume. Dans une tentative de me rapprocher du feu, il me saisit le bras et je sens une douce et furtive chaleur s’y répandre. Maigre consolation. Je me sens assisté comme un pitoyable vieillard. — Il voulait savoir, eh bien, il va savoir, ton étranger ! Dis donc, t’as sûrement remarqué la maison peinte d’une croix rouge, à l’entrée du village ? C’est celle de la vieille MacKay, la bergère d’origine écossaise qui pète tout le temps la forme. Eh ben, un jour, comme ça, au petit matin, on l’a retrouvée morte dans son lit. Mort apparemment normale pour quelqu’un de son âge, hein ? Si ce n’était que ça ! Dans le désordre inhabituel de sa maison, on a remarqué que la petite bergère en porcelaine à laquelle elle tenait tant avait disparu. Et dans l’air de l’aube flottait toujours ce petit parfum d’herbe fraîche… — De mort fraîche, tu veux dire !

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— Encore heureux que ce monstre n’a pas pris la vie de ma petite fille… La mémoire de la vieille MacKay se perd dans un déluge de murmures et de prières empressées. Moi-même, je prie pour que mon esprit retrouve un jour sa tranquillité, car dans mes glorieux jours de jeunesse, j’ai enlevé quelques vies sur mon passage, trop tôt pour les uns, trop vite pour les autres. — Quand sa famille est venue s’installer ici, il y a des années de cela, on les soupçonnait d’être liés aux fées, reprit Thomas après avoir descendu une nouvelle pinte de bière. — Ben si c’est le cas, elle a bien été punie ! Les fées ne font pas de cadeaux, c’est bien connu ! Un frisson gagne l’assemblée. Les regards se baissent lentement et une voix s’élève avec des accents de surprise : — Regardez ! L’étranger n’a pas de chaussures ! — Oui. Des voleurs de grands chemins m’ont tendu une embuscade. Je voulais attendre le matin pour en acheter de nouvelles… Faux ! En réalité, j’ai toujours détesté les chaussures plus que tout autre vêtement. Même par l’hiver le plus froid de toute l’histoire de cette montagne, je refuse de m’abaisser à porter des chausses ! En tout cas, mon apparente détresse m’attire l’encombrante sympathie du cordonnier du village :

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— Pas la peine de patienter jusque-là, mon brave homme. Je vous héberge pour cette nuit et je vous fais de nouvelles chausses sur-le-champ. Et vous ne payez rien. En l’honneur de l’hospitalité de notre village. Ici l’hiver est rude, vous savez… Quentin ROUGEGORGE

A qui le dis-tu, mon gars ! Je m’enfonce dans mon capuchon et marmonne des excuses en feignant fatigue et politesse. Je patienterai. — Les êtres qui déambulent pieds nus dans la neige ne sont pas de simples mortels. — Mais qu’est-ce que t’en sais, Guillaume ? Tu vas pas commencer à raconter des légendes invraisemblables. On essaye de retrouver un voleur et un assassin… — J’en ai vu comme je vous vois tous en ce moment même, insiste Guillaume d’un ton assuré. De mes propres yeux. Des créatures étranges et lumineuses qui dansaient une ronde effrénée. Dans la vallée. Au petit matin, leurs traces étaient encore nettement découpées dans la neige. — Pattes d’oiseaux, intervient son père après avoir rangé son balai. Ou alors des empreintes de lapins. Encore ce lapin ! Décidément, cet animal est profondément ancré dans les esprits de ces villageois déroutés. — Et comment elles étaient, ces fées ? demande un Thibault soudain intrigué. — Minuscules. — Belles ?

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— Je ne sais pas. Belles, peut-être. Joyeuses, sûrement. — Et tu es sûr que tu les as vues danser ? — Près du petit puits. — Alors les fées sont vraiment revenues parmi nous… soupire Thomas après un temps de réflexion. Tous méditent la terrible nouvelle. Pas grand chose de nouveau pour moi. Les fées ont toujours vécu parmi les hommes. Grandes, terribles, quand il le fallait. Petites, enjouées et dansantes, quand elles le pouvaient. — Ca colle pas, dit le vieux Lucas. Les traces de pas dans mon jardin… Elles sont sûrement plus grandes que celles des fées… Le voleur est un homme, pas un être magique ! Presque, mais non. Le voleur en question n’est ni l’un ni l’autre. Il n’est que moi, pauvre créature bâtarde et informe nageant entre deux mondes qui se refoulent mutuellement. Dans mes glorieux jours de jeunesse, j’étais un géant aux bras puissants, un titan dont la force tyrannique mettait en fuite les plus braves soldats. Les mots « terreur », « ruse » et « fidélité » recelaient plus de puissance qu’une amulette portée autour de mon cou de guerrier. Une épaisse toison brune, symbole de virilité et de vigueur, cascadait le long de mon dos telle une fourrure précieuse et dégageait l’odeur d’un corps après l’effort. Mes vigoureuses pinces se faisaient un plaisir d’attraper les voleurs et les galettes de miel, car mes maîtres me donnaient aussi bien des ordres que des offrandes qu’ils déposaient sur le petit autel qui m’était consacré. Tenu par mon vœu de fidélité et mon attachement au chef de famille, j’ai suivi leurs pas jusqu’à ce village égaré au fond des montagnes françaises.

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— Alors, qu’est-ce que t’en penses, étranger ? Est-ce que cette devinette est à ton goût ? Je garde le silence. Cette « devinette » ne me plait pas du tout. Seul mon capuchon me ROUGEGORGE protège d’une honte publique. Ma décadence ne doit être révélée à personne. Même mes belles pinces se sont segmentées en de longs doigts crochus et maladroits. Une première dans l’histoire des créatures magiques. Quentin

J’ai survécu à mon mortel de maître avec la lourde mission de veiller sur ses descendants. Mais peu à peu, la légende de nos exploits s’est effilochée comme les nuages dans un ciel d’été. Est-ce la faute de ce sol étranger, où l’existence des « petits hommes » est inconnue de tous ? — La question des empreintes est vite réglée. Evidemment que les fées ont voulu accuser l’un d’entre nous, intervient Thomas. — Pour quelle raison désireraient-elles la mort de la vieille MacKay ? — Peut-être que la vieille fille était un peu sorcière… — Ouais. Possible. On ne la voyait pas beaucoup par ici. Non ! Géraldine MacKay n’était pas une sorcière. Elle est née dans ce village, par une nuit où la neige s’acharnait contre les branches des sapins. Elle a grandi sans me connaître, passant ses journées à veiller sur son troupeau de moutons. Elle parlait la langue chantante de sa montagne sans comprendre celle des créatures magiques. Je la suivais pourtant avec la même fidélité, espérant qu’elle verse dans les pierres creuses un peu de lait de chèvre,

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comme on le lui avait recommandé dès son enfance. Réservée et obéissante, elle perpétrait à la lettre les traditions de ses ancêtres venus d’Ecosse. La fin de ses jours tranquilles me réservait cependant une surprise peu agréable. — Je connaissais un peu Géraldine, fait timidement Guillaume. C’était une femme honnête et travailleuse. — Alors pourquoi elle n’a pas trouvé de mari ? demande le vieux Lucas. Lucas faisait partie de la foule des prétendants de Géraldine. Il faut dire qu’à seize ans, elle était un joli brin de fille. Mais facilement effrayé par mes bruits de pas et mon tapage quotidien dans la maison, le couard s’est enfui en courant comme un dératé avant d’avoir pu formuler sa demande en mariage. Comme beaucoup d’autres, d’ailleurs. Je reprends mon histoire. Après une vie entièrement dévouée à ses bêtes, la mémoire de la vieille femme commença à lui jouer des tours. Elle oubliait régulièrement mes galettes de miel et ma tasse de lait, égarait ses affaires. Sa vue baissa. Elle perdit progressivement l’usage de ses jambes. Enfin, alors qu’une tempête de neige faisait rage, elle couvrit mon autel d’une épaisse couverture de laine en murmurant de sa voix éraillée : « Tu auras bien chaud ainsi, petit homme ». Synonyme de renvoi, cette couverture est devenue mon seul refuge dans un monde couvert de neige. Mon corps rabougri s’y recroquevillait pour la nuit. Dévoré par le froid, je perdais mes poils par centaines. Privés de nourriture, mes membres s’affaiblissaient. L’odeur des prés où je dormais à la belle étoile m’enveloppait constamment. J’errais dans le village de mon ancienne maîtresse, assailli de questions et de désespoir. Que faire ? Refuser de travailler pour la vieille femme aurait été une insulte à mon premier maître, le fondateur de la lignée des MacKay de Kintyre. J’ai veillé sur la bergère jusqu’à son dernier souffle, le nez collé à sa fenêtre dans un nuage de buée. Désormais, déraciné, j’œuvre discrètement pour ce village niché au creux des roches escarpées. Quentin ROUGEGORGE

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Indulgence ! Je réclame indulgence pour les êtres magiques qui ne demandent aucune reconnaissance, qui dérobent un peu de chaleur là où ils en trouvent et repartent après un ou deux bienfaits. J’ai volé vos objets, je le reconnais, j’ai arraché vos légumes, vos plantes, vos mauvaises herbes. Mais ne voyez-vous pas que vos enfants sont guéris, que vos chevaux sont vigoureux, que vos gâteaux sont réussis ? Et quand l’éphémère chaleur de vos précieuses possessions s’évapore dans l’air de l’hiver, le froid m’envahit de nouveau et glace mes entrailles. Réduit à une errance sans fin, de protecteur légendaire, je suis devenu le plus pathétique des brownies d’Ecosse. Ces sombres pensées tourbillonnent dans ma tête alors que les flammes entament une folle danse dans l’âtre. — Ce n’est qu’un voleur, après tout. Sûrement un petit voyou qui aime semer la pagaille, conclut le père de famille. — Et si ce sont les fées les coupables, elles n’ont pris que de menus objets… — Et la vie de la vieille MacKay ! rappelle Thibault. — Elle a largement fait son temps ! Elle n’aurait pas tenu une année de plus, si ça se trouve. — Pourquoi ne pas demander directement aux fées si elles sont responsables de tout ça ? propose Guillaume, une étincelle de courage pétillant au fond de ses prunelles.

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— Mais il est devenu fou ! Si tu veux t’attirer la colère du petit peuple, libre à toi d’aller farandoler dans ta vallée, mais ne compte pas sur nous ! Une nouvelle discussion enflamme les cœurs. Déçu, Guillaume se tourne vers moi et me demande en un soupir : — Et toi, étranger, tu as déjà vu des fées ? ou des lutins ? Je me blottis dans la couverture de mon renvoi et je lui réponds dans la langue des créatures magiques : — Pour tout vous dire, je ne suis pas un de ces méchants gobelins qui vous forcent à avaler des fruits défendus ou qui attirent la malédiction sur votre famille. Je suis qu’un brownie qui tombe en décadence, un esprit protecteur venu d’Ecosse pour veiller sur la lignée des MacKay. Son regard cherche à déchiffrer mon visage écorché par les vents. Comprend-t-il seulement le tiers de ce que je dis ? Qu’importe. Il faut que je me répète mon histoire une dernière fois. — Je ne suis pas un esprit malin. Je devais poursuivre mon travail en ces terres. Je suis désolé d’avoir volé vos affaires. C’était mon seul moyen de survivre. J’ai été renvoyé. Mon autel a été recouvert, étouffé par une couverture de laine. Kaliane

Le jeune homme ne sait pas quoi penser et encore moins quoi répondre. Autour de nous, la conversation prend des allures de débat passionné.

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— Moi je dis : ne jamais avoir affaire aux créatures magiques. — Ils sont trop dangereux ! Tant qu’ils volent, ce n’est pas grave, mais quand ils se mettent à tuer… Quentin ROUGEGORGE

— Ca dépend. Je n’ai jamais entendu d’histoires maléfiques à propos des fées… — Y’a des fées, il suffit que tu les regardes dans les yeux pour ne plus jamais revoir la lumière du jour. Guillaume et moi sommes plongés dans un silence aux dimensions infinies. Le passé prend soudain d’assaut mes yeux usés par la fatigue et je revoie, l’espace d’un court instant, les traits de mon premier maître sur le visage du Français. Mon maître, le chef du clan MacKay de Kintyre, héros de la guerre d’Espagne grâce à mes fidèles services, ne m’a jamais vraiment quitté. Il n’a jamais cessé de veiller sur moi alors que je m’occupais de la maison de ses descendants. Mes yeux dissimulés sous mon capuchon rencontrent ceux du jeune homme et tissent avec eux un dialogue suspendu entre les siècles. Les mots « merci » « longtemps » « perdu » « courage » et « adieu » se sont succédés sans logique avant que Guillaume ne prenne la parole. — Vous devez avoir froid, monsieur Brownie. Restez donc à la taverne pour cette nuit, je vous donnerai des chaussettes. Restez tant que vous voudrez. Des chaussettes ? Pourquoi donc des chaussettes ? Le don de tout habit revient à bannir un brownie de sa demeure. Peu importe, après tout. Je ne suis plus en Ecosse. Je ne suis qu’un esprit du foyer sans maison. Alors, qu’un homme qui comprenne la langue de la magie et qui ressemble trait pour trait à mon premier maître m’invite sous son toit et m’offre des chaussettes pour réchauffer mes pauvres pinces… Une immense chaleur s’em-

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pare de mon corps rachitique. William MacKay a traversé les siècles pour me reprendre à son service. Mon nouveau quotidien de vaisselle, de cuisine et d’astiquage aux côtés de Guillaume Dumaquis défile devant moi en un tourbillon de flammes. Et, dans la chaleur du réconfort, je me dis que rien n’est plus agréable qu’un bon feu de joie aux senteurs d’anis et de jasmin par une soirée d’hiver.

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De l’auteur Kaliane Ung est née durant l’automne de l’année du chat de feu. Promenant sa fragile embarcation entre des études d’Anglais et de Lettres Modernes, elle est submergée de devoirs de tous les côtés, mais se plonge plus volontiers dans les pages de Shakespeare, Rimbaud, Neruda et Andersen. Dans son océan de livres, elle a récemment découvert Shan Sa, Léa Silhol et Mélanie Fazi. Elle prend la plume comme elle prend le large ; entre prose et poésie, son cœur balance, mais ceux qui y ont la première place sont bien sûr ses trois chatons : Oliver, Figaro et Gribouille.

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De l’illustrateur

Quentin ROUGEGORGE

Tous les gosses dessinent. Mais quand on grandit, allez savoir pourquoi, beaucoup arrêtent. Lui n’a jamais lâché le crayon. Il a toujours été «dans son monde». Et au fil du temps, ses gribouillis d’enfants ont évolué d’eux-même. Aujourd’hui, le dessin prend de plus en plus de place dans sa vie. Il espère que prochainement cela deviendra le centre de son existence. En attendant que ce souhait se réalise, il continue de rêver sans cesse sur des feuilles de papier, à réinventer le monde. Il s’appelle Quentin Rougegorge, cervelle d’oiseau pour vous servir. http://rougecoeur.free.fr

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Un héros de légende

Illustration d’Alda Texte de Nicolas B. WULF ITINÉRAIRES #2 Décembre 2006

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Un héros de légende

enu de nulle part, paladin picaresque, Il fut de bon matin sur son gris destrier Aperçu sur la route, ombre chevaleresque, Silhouette en armure, au corps d’argent strié.

Ses victoires lors de joutes funambulesques Etaient légendaires ; ses succès de guerrier Devenaient chaque soir contes rocambolesques, Nourrissant les rêves de maints aventuriers.

On vantait son courage et sa virilité, Son talent au combat. Parfois il acceptait Un duel qu’il gagnait avec facilité.

Quand la nuit s’étalait et que tous sommeillaient, De son armure et son rôle il se délestait. Libéré, son doux corps de femme s’éveillait.

Nicolas B. WULF

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De l’illustrateur Alda est une dessinatrice amateur, qui a découvert avec la Toile la joie de donner à ses petits croquis un autre avenir que celui de finir à la corbeille lors du rangement périodique de son bureau. Elle est donc ravie de participer à ce genre d’aventure internautique. A part cela, étudiante en lettres classiques qui dissimule derrière ce noble extérieur un amour coupable pour l’imaginaire, rame depuis quatre ans sur un roman, essaie de se remettre de sa première publication dans Solstice, et blogue de façon sporadique sur http://www.lamontagneronde.net où l’on peut retrouver la plupart de ses dessins (du moins ceux qui n’ont pas fini à la corbeille).

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Remerciements, annonces et recommandations

Il a pris son temps pour paraître et le voilà enfin notre deuxième fanzine. Aussi je tiens à remercier les personnes qui de près ou de loin ont aidé à sa création. Tout d’abord monsieur Fabien FERNANDEZ pour la magnifique couverture qu’il nous a offerte, et bien entendu tous les auteurs et illustrateurs qui ont participé à notre second appel à textes. Une mention spéciale va à Aurélie LIGIER pour son aide concernant la typographie, la lettrine et à LOUVE pour son soutien et ses suggestions avisées. En cette fin d’année 2006, notre projet bien que faisant face à quelques difficultés progresse lentement et surement, et je suis confiant que d’ici l’été 2007 des avancements concrets seront établis, tels entre autres, le statut définitif et la publication de notre première anthologie sur format papier. Concernant ce sujet, je rappelle à votre mémoire l’AT chevalier errant dont les détails sont ici : http://www.cheminsdelaube.com/?p=20 Une quinzaine est ajoutée à l’échéance pour permettre ceux qui seront en examens d’avoir le temps de reviser une fois de plus leur texte avant de nous l’envoyer. Donc en résumé : Chevalier errant pour le 1e mars 2007 au plus tard. Il est maintenant temps que je vous parle de notre appel à textes 3 :

Bourreaux & Assassins

Cruels ou simplement dévoués, barbares ou excentriques aux manières élaborées, insensibles ou trop passionnés. Racontez l’histoire de ces hommes et femmes marginaux, qui se chargent des besognes dont personne ne veut. Qui prodiguent la mort pour préserver des vies ou serait-ce par simple plaisir ? Pour le 31/07/2007 à l’adresse : info@cheminsdelaube.com nombres de signes : 15000 à 30000 signes. Pour ceux qui aiment des longs textes, la limite se trouve entre 50000 et 80000 signes. La selection ici sera plus stricte encore, et seul un texte sera retenu. Besoin de lecture en cette fin d’année ? Lisez Le Prophétionnel paru chez Octobre. Roman de Grimbert, créateur de l’excellente saga de Ji Ou La Guerre des Immortels suite du Sablier de Mû de M. H. Essling, paru chez 5eme Saison Besoin de critique à faire ou à recevoir sur des écrits? Visitez Cocyclics

Willem LUKUSA, promoteur des Chemins de l’Aube

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Découvrez ou redécouvrez l’opus précédent d’ITINÉRAIRES!!! Nouvelle maquette et nouvel article...

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Itinéraires #02 Lui aux multiples visages