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Annie Saumont

Tu souris, tu accélères Vu par

Valérie du Chéné


Les forêts perdaient leurs feuilles. L’une est entrée dans ma chambre. Rousse avec des taches jaunes. Je l’ai mise entre les pages d’un livre. Dans Paulina 1880. Là où il est dit que les amants sont des fous, des possédés. Si tu la veux je te la donne. Roberstein traverse le jardin, toi aussi tu le regardais partir. L’aurais-tu laissé m’emmener si Stella ne s’était pas noyée ? Dans une voiture qui roule pour on ne sait où, une femme – la narratrice – et son mari. Ils viennent d’abandonner derrière eux leur luxueuse demeure et un homme, Roberstein, qui fut un temps l’amant de la narratrice. Plus loin encore, il y a le souvenir de Stella, à Madère, morte dans des circonstances mystérieuses. Plus virtuose que jamais, Annie Saumont réinvente les triangles amoureux, distille l’angoisse et le suspense. Scandé par la ferveur et la passion destructrice de l’héroïne de Paulina 1880, le roman de Pierre-Jean Jouve, Tu souris, tu accélères est une profonde réflexion sur le désir et la mort, la frustration et l’amour. Le rapport à la narration soustend le travail de Valérie du Chéné. Ici, elle enserre le livre de gouaches colorées figurant le déplacement dans lequel s’inscrit le récit, qu’elle ponctue d’esquisses insaisissables éclairant l’histoire de manière incongrue et spontanée.


Tu souris, tu accélères


Cette édition de Tu souris, tu accélères a été tirée à mille deux cents exemplaires et imprimée sur Arco design 120 g. Le texte est composé en Joanna. L’édition originale de cet ouvrage est constituée de cent vingt-six exemplaires numérotés : de 1 à 100, réservés aux membres de l’association Les éditions du Chemin de fer ; de A à Z, avec une couverture sur papier Sirio denim sabbia, accompagnés d’une sérigraphie, numérotée et signée par l’artiste.

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© Les éditions du Chemin de fer, 2013 www.chemindefer.org ISBN : 978-2-916130-56-9


Annie Saumont

Tu souris, tu accélères

vu par

Valérie du Chéné


1 Tu as mis les phares en veilleuse. Nous roulons vite. De chaque côté de la route les futaies s’épaississent. Les branches de sapin traînent sur les talus. Tu vas arrêter la voiture et nous irons dans la forêt. Tu accélères un peu plus sur la chaussée lisse, les phares découpent un trapèze coloré – l’herbe verte et la route bleue – dans la pénombre sans couleur. Je te regarde, tes traits sont tirés, ta veste est froissée. Nous avons voyagé longtemps. D’abord tu disais mais oui, tu les as verrouillés (les volets) et puis abaissé la manette (du gaz). Mon insistance t’agaçait. Mes inquiétudes. Nous sommes partis un vendredi 13. Tu m’as dit tranquillement que ça portait bonheur. J’avais préparé les bagages à la hâte. Oui, j’ai pris tes chemises blanches. Il y avait des traces de boue séchée près des sièges devant la cheminée. Roberstein et toi vous étiez

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rentrés les pieds mouillés de votre balade dans les bois. Tu expliquais à Roberstein comment on pratique le repiquage des jeunes plants. Roberstein était assis dans le fauteuil de cuir et toi sur la chauffeuse. Tu te penches vers la cheminée, tu prends le tisonnier et tu redresses les bûches. Le feu crépite. Roberstein était près de la table basse. Tu avais débouché le whisky. Versé le whisky dans les verres à facettes. Tu ne te souviens plus si tu as rangé la bouteille. Aglaé Miron, la femme de ménage, la videra jusqu’à la dernière goutte. Puis elle cherchera querelle à son mari, elle est forte comme un taureau, elle finira par l’assommer, le pauvre. Tu souris, tu es sans pitié. Moi je prétends qu’il a l’air d’un brave homme. Tu as raison il est idiot. On ne va pas tuer un type maussade parce qu’il est totalement abruti. Roberstein et toi vous avez toujours montré un grand mépris pour la bêtise. Ça frisait l’arrogance. Un moment j’avais cru que vous deviendriez des amis. As-tu vu le lièvre traverser la route ? Oui, tu as vu. Rien ne te trouble, tu es un excellent conducteur. Moi je n’aime pas conduire. Quand je suis au volant je ne peux m’empêcher de penser à mille choses et il m’arrive des ennuis. Un jour – tu m’avais laissé la voiture – je suis montée sur le trottoir, j’ai écrasé un cageot de raisin devant l’épicerie du village. J’ai payé

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la marchandise mais l’épicière a continué ses protestations véhémentes pendant au moins cinq minutes. J’avais honte. Une autre fois — Non. C’était avec Roberstein quand lui et moi, tu sais — N’en parlons plus. Parlons des arbres. Des bouleaux par exemple. Au tronc si singulier. T’offrir une forêt ? À présent j’ai de l’argent. Toi tu m’as acheté un manteau d’astrakan. Tu trouves que j’ai une allure à porter ça ? Fourrure de luxe pour fille efflanquée. Des jambes trop longues, des hanches étroites et pas assez de poitrine. Tu lui as dit, à Roberstein, que mon corps a mal vieilli, que j’ai déjà des rhumatismes ? Et aussi qu’il suffit d’un rien pour que je tousse jusqu’aux larmes ? À Madère je riais. On se promenait sur la plage. Il n’y avait pas de vent. À Madère la mer n’est pas sauvage. Si on y était restés notre vie aurait changé. Tu oublierais ces tristes mois d’hôpital. De nouveau tu marchais sans effort. Puis tu as dit que tu voulais rentrer. C’est à cause des forêts. Ça aurait été plus facile si Roberstein n’était pas revenu. Ce matin nous sommes passés devant des fermes aux barrières blanches. Quelques enfants jouaient et nous faisaient des signes de la main. J’aurais tant aimé avoir un enfant. Tu me disais, Ne pleure pas, je t’en prie. Plus tard ton regard s’est durci. Pourtant tu es jeune encore. Ta veste de tweed te va bien. Je voudrais frotter ma joue contre ton épaule. Tu dirais que ce n’est pas

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le moment d’avoir des gestes de tendresse. Pas maintenant que Roberstein t’a parlé. On a d’abord traversé des prairies. Toi tu préfères les forêts. Tu rôdes sur les sentiers en observant les oiseaux. Que te disait Roberstein quand j’ai apporté le café ? Devisant d’ornithologie ? Ou bien te demandant de me laisser vivre avec lui ? Tu es silencieux, ton visage est crispé. Dis, on s’arrête ? On dormirait dans une auberge. Il y aurait une chambre avec un lit pour deux, pas très large, nos corps se toucheraient. La nudité c’est le charme, l’enfance, ou encore la guerre, pleine d’une poésie admirable et terrible, celles des choses qui vont affreusement finir. Paulina 1 880. PierreJean Jouve. Page vingt-six. Puis on arrivera – quelque part – blêmes, épuisés. La journée sera perdue. Nous avons perdu tant de jours. Toi tu marches dans la forêt, moi je reste dans la chambre assise sur le canapé. Nous avons flâné sur le sable. Tu te souviens de mon maillot minuscule ? Le garçon me plaisait assez. Un étudiant que l’hôtelier a engagé pour les vacances. On pourrait jouer à être en vacances. On aurait garé la voiture au parking. Ton bras autour de mes épaules. Tu accélères. Tu disais à Roberstein que les coupes de l’année dernière étaient une improvisation, désormais ce serait plus sérieux. C’était lorsque je suis entrée. Ce que tu as dit avant je ne le saurai pas.

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Tu regardes la route, parfois tu plisses le front, tes yeux sont bruns, souvent ils s’assombrissent. Les yeux de Roberstein sont bleus. Le verre est bleu. Tu l’as cassé. Le whisky mouillait le tapis. Toi si adroit d’habitude tu as fait tomber le verre. C’est étonnant qu’il ne soit pas cassé. J’essuie la table avec une serviette. Roberstein te verse à boire à son tour. Peut-être n’avez-vous pas encore parlé de moi.

2 Nous étions au bord de la forêt, toi en tweed, moi en astrakan. Nous marchions sous le ciel déchiré par les branches. Déjà je voulais le printemps. L’éclatement soudain des bourgeons. Le vert tendre. Parfois j’ai envie du rouge de l’automne. Roberstein est venu en novembre, j’étais enrhumée, j’avais le nez enflé, les lèvres sèches. Je me trouvais très laide. Souvent je ne m’aime pas, ça n’arrange rien. Tes mains sur le volant, immobiles. Ton visage impassible. Je n’ai rien fait, je ne t’ai pas quitté. J’ai obéi sans protester quand tu m’as dit qu’on partait en voyage. J’ai bouclé les bagages. D’habitude tu te fâches si je me trompe en lisant les cartes. Aujourd’hui nous n’avons pas décidé où nous allons. C’est toi qui as dit simplement, On part. J’étais derrière la fenêtre

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et je voyais Roberstein s’éloigner sur le chemin poussiéreux qui mène à la route du village. Je n’avais pas remarqué qu’il était aussi grand et marchait aussi vite. Tu demeures silencieux, tu regardes la chaussée éclairée par les phares. Hier j’ai eu très peur, tu m’as dit brusquement qu’il fallait en finir. Ensuite tu as expliqué que bientôt la maladie gagnerait les sapinières. Entre les deux phrases il y a eu un arrêt très long, terrible. Ou bien ai-je rêvé ? J’ai vu les verres vides sur la console. Vous aviez parlé de forêts, d’abord. Puis Roberstein t’a raconté que lui et moi, un jour d’été — En été. Je n’en suis pas sûre. Au mois de mai peutêtre, par une belle matinée sans vent. Ça devait être encore le printemps puisqu’on avait traversé une prairie où fleurissaient les jonquilles. Non je n’ai pas séché la fleur – myosote des marais – qu’il a cueillie pour moi. Tu ne veux pas croire que je n’ai rien gardé de lui, que j’ai brûlé ses lettres, tu t’imagines qu’elles sont dans la maison, soigneusement cachées et nouées d’un ruban. Je ne sais rien cacher, je suis désordonnée. J’aurais adoré vivre dans une maison très propre avec mes affaires rangées dans des placards. Sur les tiroirs des étiquettes avec leur contenu. Ou bien je n’aurais que seize ans, je ne posséderais rien encore, je ne voudrais rien posséder.

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Tu tournes un instant ton visage vers moi et tu souris. Je n’ai pas de raison d’être aussi triste. Tu m’as souri comme tu souriais à la jeune fille d’il y a longtemps, l’héroïne de Pierre-Jean Jouve, Paulina, avant le soleil de Madère. Ces tasses de café dans les hôtels près des gares où j’attendais Roberstein. Il est venu. Et reparti. Tu as laissé les fauteuils devant la cheminée et les verres sur la table. Comme si toi et moi nous étions sortis seulement pour une heure. Ou un jour. Pour une promenade dans les bois. Mais tu as fermé les volets. Vérifié le gaz. Sur l’électrophone un disque. Le concerto de Vivaldi. En ré mineur. Quand je m’ennuie j’en fredonne des passages.

3 Peut-être trouverais-tu naturel que je demande, Où allons-nous ? Mais je ne veux pas savoir. J’étais assise sur mon lit et je regardais la chaise. Je projetais de retapisser la pièce qu’on appelle le salon et l’autre la salle à manger. À Madère la chambre était blanche avec des rideaux rayés. Un jour, dans le hall d’une gare, Roberstein a dit que ma robe lui plaisait, c’était une robe de coton jaune acide, qualité Prisunic. En ce temps je n’étais pas riche, c’est seulement plus tard par hasard que m’est venu tout cet argent.

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Une forêt ? Tu hausses les épaules. Un jour en marchant dans les bois tu as énuméré pour moi les caractéristiques des abiétacées exotiques. Tu n’aimerais pas vivre en Amazonie ? Il y a des chemins qui s’enfoncent dans la brousse, des pistes interminables. Roberstein va s’en aller. En Afrique. Ou en Amérique. En Australie, ça n’a pas d’importance. Il souhaitait m’emmener avec lui, c’est toi qui m’emmènes. Roberstein va boucler ses valises et naviguer. Je ne le reverrai pas. Aimer, ne pas aimer. J’ai relu Paulina. Je serai vieille et desséchée, édentée, ratatinée, je ne l’aurai pas revu. Je penserai à lui comme à cet homme grand et droit, qui descendait l’allée, j’aurai horreur de mes rides. Il m’appelait sa chérie.Toi tu m’habilles d’astrakan, tu me dis d’être moins agitée, tu ne sais trop que faire de moi. Encore des forêts, je m’ennuie. À la maison aussi je m’ennuyais. J’aurais bien balayé, épousseté, cuisiné, mais cette femme – Aglaé – que tu avais engagée s’en tirait mieux que moi. Je m’allongeais sur le lit, j’ouvrais un livre, Belle du Seigneur, ou Mrs Dalloway, ou Paulina 1 880. Bientôt j’avais mal aux yeux j’abandonnais ma lecture. Je regardais la chaise. Elle était vieille, étroite, un dossier droit, un siège paillé brun doré. Parfois je la dessinais sur la couverture de mon livre. J’aurais dû peut-être emporter la chaise.

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Tu me dis d’être tranquille. Non, tu n’aimes pas que je parle quand tu conduis. Il me faut mon foulard, je dois atteindre la valise posée sur le siège arrière. Excuse-moi. Tu plisses le front, je t’agace. Je me demande pourquoi tu tiens tant à vivre avec moi. Ou bien veux-tu seulement m’éloigner de Roberstein ? Nous étions déjà séparés. Comme si nous l’avions toujours été. Je rêvasse. Aglaé Miron prend les verres vides. Elle n’a pas essuyé la chaise. Tu appuies durement sur le klaxon parce qu’une voiture débouche à droite d’une route transversale. Quelle route ? Où conduitelle ? Où vas-tu ? Je l’ignore. Je ne pose pas de questions, je suis très fatiguée. J’étais déjà si fatiguée lorsque Roberstein est venu. J’avais peine à me rappeler ce qu’il m’avait dit la veille, dans les bois. Tu as trouvé dans ma chambre cette photo de lui qui était sur l’étagère. Tu crois que je passais des heures à contempler son visage, ce n’est pas vrai, je contemplais la chaise. Il faut du temps pour examiner une chaise dans ses détails. La photo est tombée du portefeuille de Roberstein un soir à l’Hôtel de la Gare, elle serait encore dans mon tiroir si Aglaé l’alcoolo, la fouineuse, n’avait pas dit que le cousin de madame ne ressemblait pas à madame. Après – pourquoi cacher ce que tu avais vu – la vie cesse d’être enfantine et bonne – j’ai mis la photo sur l’étagère. Je ne m’en souciais plus. La chaise m’occupait. Devant toi la route est déserte,

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tu fais des appels de phares avant de franchir le carrefour. Tu accélères. Tu roules trop vite. Tu crois que ce serait plus simple si nous étions morts tous les deux. Moi je me demande encore si on ne se retrouverait pas ailleurs, quelque part. L’au-delà. On m’a tellement bassinée avec ça quand j’étais petite. Punition ou récompense. Plus tard j’ai été tentée de croire à l’éternel retour. Suppose que tout recommence. Tout pareil. Ou bien avec quelques variantes. Imagine, ce serait encore plus difficile. Par exemple, tu irais seul à Madère. J’aimerais retourner là-bas. J’avais laissé la voiture sur la place du village après avoir soudain décidé d’effectuer un tour en mer. Ce jour-là j’ai cru mourir. En face du promontoire malgré les cris des bateliers j’ai voulu rentrer à la nage. Ma nuque était raide, mes bras étaient de plomb. Échouée sur un rocher je me suis agrippée aux algues. Tes mains sont posées sur le volant, brunes et longues. L’hiver prochain je t’achèterai des gants fourrés. Si nous sommes encore vivants.

4 Le feu rouge clignote. Les barrières descendent lentement. Tu aurais aimé habiter la maison du passage à niveau ? J’aurais aimé. Des enfants derrière la clôture.

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Ils jouent au ballon. Toi tu as toujours préféré courir dans les forêts. J’allais dans un bar. Je buvais une menthe à l’eau. Transpirant l’été dans ma robe légère, l’hiver enfouie sous les lainages. Je n’aurais pas dû me lasser d’attendre. Je n’aurais pas dû vivre avec Roberstein puis le quitter pour te suivre et puis regretter et puis — À Madère nous étions bien. Il y avait tant de soleil. Plus tard tu m’as offert ce vêtement trop somptueux. Tu t’énerves. Tu te mords les lèvres. Tu tends la main vers le vide-poches pour atteindre les cigarettes. Non, merci. Mais je t’en prie ne te gêne pas. Cela fait bien longtemps que je suis habituée, je n’ai plus de nausée quand tu fumes vitres closes. Ce n’est d’abord qu’une tache lumineuse. Puis un grondement. Au-dehors le grand calme brisé en éclats. Je dis, Le train, je crie. Le train, Oh. Tu me juges stupide n’est-ce pas ? C’est vrai que je ne sais pas me taire quand il faudrait et puis comprendre, organiser, mettre les photos à leur place. Dans ma chambre, sur l’étagère n’était pas l’endroit idéal pour la photo de Roberstein. Tu ne vas pas me reprocher ça tout le reste de notre vie. Tu avais laissé ouverte la porte de ton bureau. Au pied de la chauffeuse blanche j’ai ramassé ton carnet

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à spirale. Dedans tu as inscrit l’âge des bois-taillis et la date de mon anniversaire. Le train passe lentement. L’air tremble. Regarde. Dans le couloir du dernier wagon cet homme appuyé à la vitre. Il tenait une petite fille, il était courbé vers elle, serrait ses joues entre ses mains. Tu hausses les épaules. Je t’ai dit que j’ai vu. Une enfant de dix ou onze ans. Je te jure que j’ai vu son visage. J’ai vu qu’elle avait peur.

5 Tu as garé la voiture au bord de la route. Tu dis, C’est peut-être l’allumage. Tu soulèves le capot. Tu palpes, tu resserres, vérifies. Les phares projettent sur le bitume ton ombre démesurée. Tu dis qu’il te manque un outil, tu vas aller jusqu’aux prochaines maisons. Je ne veux pas attendre seule ici, je t’accompagne. Tu fermes les portières. Nous partons, tu marches vite. Tu enfonces tes mains dans tes poches. Je marche à ton côté, chancelante sur mes talons trop hauts. Je trébuche. La route est noire. À Madère on marchait le soir sur les chemins. L’air sentait la feuille de laurier. À Madère j’avais presque oublié Roberstein. Est-ce ma faute si

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je l’ai connu à l’âge où on ne peut embrasser un garçon sans avoir le vertige ? Et le monde vacille. Et tout se défait. Comme pour Paulina dans le livre. Il faut choisir. Un instant pour choisir. Aimer, ne pas aimer. Je dis que là, à droite, cette masse sombre n’est-ce pas une maison ? Aïe, je me suis tordu la cheville, je boite. Je dis qu’il m’a semblé apercevoir une lueur entre les arbres. Tu secoues la tête. Tu as ton front buté des jours de grand vent qui abîme la forêt. Le vent qui casse les branches et déracine les chênes. Une fois on est allés rendre visite au garde forestier. Il nous a offert un petit verre de rhum. Tu as voulu inspecter les zones de reboisement. La nuit est tombée, le vent hurlait, on se croyait en pleine mer, dans la tempête. Oui ça m’arrive de marcher contre le vent et je ressens quelque chose qui est pareil à du plaisir. Pourtant ce soir-là ma gorge se serrait, je n’osais plus parler. Tu m’as pris la main. Ce soir-là tu ne voulais pas m’accabler. Tu riais dans les rafales, puis tu caressais mon visage. Je pleurais. À cause du vent. Aujourd’hui j’ai peur de toi, de la nuit et de la mort. Ce n’est pas que j’ai un tel goût de vivre, un si grand désir. J’aimais bien autrefois, quand il faisait plus chaud. À Madère il y avait tant de soleil, on ne pouvait pas être triste. Je n’ai pas cherché à revoir Roberstein. Il n’avait pas sa place dans cette vie de là-bas, insouciante, quand on ne connaissait pas Stella.

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Cette route va vers l’océan. Nous aurions une modeste maison. Le sable y entrerait poussé par la brise. Du sable j’en trouverais sous les lits et l’armoire et même dans les plis de mes robes. Il y aurait une fenêtre très grande, face à la mer. La chaise serait devant la fenêtre. Je m’asseyais sur le lit et je regardais la chaise. Après j’ai regardé l’ombre de la chaise. Elle se projetait contre les étagères, l’ombre d’un barreau coupait les livres. Tu entrais, soupçonneux. Je n’ai pas cassé le verre bleu, ni laissé à la maison tes chemises et la cravate (lavable). Je ne suis pas partie avec Roberstein. Je m’étais assise sur la chaise et je le voyais dans l’allée montant vers la grille du jardin. Il n’en finissait pas d’être encore là. J’ai tourné la tête. Deux fauteuils face à face. Sur la table une bouteille de whisky à côté du verre renversé. Tu entends ? C’est le hibou. Il n’avait pas crié l’autre soir quand nous étions perdus dans la forêt. Je me racontais que c’était le printemps et ça recommencerait. Pourtant les arbres étaient nus et les ronces entre eux étendaient leurs griffes. Tu disais, On va se fabriquer un lit dans les feuilles sèches. Je serais restée contre toi sans bouger. J’aurais regardé ton visage tout près du mien, tu aurais souri. J’entends à nouveau le hibou. Combien de jours ont passé ? C’était l’après-midi, Roberstein me tournait le dos, il avançait vers la grille

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du jardin d’un pas tranquille, il s’en allait. Plus tard toi et moi nous sommes partis. Une étoile là-haut. Tout à coup j’ai peur horriblement. Depuis le départ je sais. J’ai pris juste une petite valise. Les robes neuves, les sandales, les foulards, j’étais certaine que c’était inutile. Tu as arrêté la voiture, on s’enfonce dans la forêt, tu vas me tuer. Il n’y a plus rien, plus de maisons avec des gens réunis près du feu, j’aurais dû emporter la chaise, je trébuche dans les ornières, tu me serres le bras, tu m’attires vers toi. Je vais mourir sans m’être enfin décidée à te dire que je n’ai jamais voulu vivre avec Roberstein. Tu le vois là-bas sur la grève en slip de bain, si grand, ça serait ridicule. Ne plus me sentir étrangère, ne plus m’ennuyer sans cesse à la maison. Pour tromper l’ennui j’ai tout essayé. Tu écrirais des livres sur les choses que tu aimes, les arbres, les plantes. Je les taperais à la machine. On essaierait encore, on aurait la télé. Le soir tu t’installerais dans le fauteuil de cuir et moi par terre à tes pieds, la tête contre tes genoux. Attends, je cherche, je trouverai mieux. Tu me pousses vers la droite dans un nouveau chemin, il est large, la forêt moins épaisse, je presse le pas désespérément. Tu avances un peu en retrait j’entends ton souffle. Là-bas il y a une lumière. La fenêtre est éclairée. Je marche, je marche. Je dis qu’on va cogner au carreau.

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À travers la vitre nous les voyons, le père, la mère et les deux enfants assis autour de la table jouant aux dominos. Tu frappes. La femme se lève, comme prise en faute. C’est le père qui ouvre la porte. Tu expliques que ta voiture est en panne juste après le croisement sur la nationale. Tu aurais besoin d’un outil, des tenailles. Il se dirige vers la remise au fond de la cour, tu le suis. Je demeure sur le seuil, hésitante. La femme est généreuse, Entrez, réchauffez-vous. La pièce est calme et tiède. Deux garçons. Les yeux clairs, les cheveux blonds. La femme dit qu’ils sont très timides. Je leur suggère qu’on joue ensemble aux dominos. Non non. La femme dit, Ce sont de vrais sauvages, leur sœur savait les distraire, son départ ça fait un vide. Elle dit, Pour moi aussi ce sera dur de s’habituer à son absence. Ma petite fille. Une vraie mésange. Il a bien fallu la laisser aller. C’est important l’instruction. Elle se tait. J’entends le pas de son mari dans la cour, un pas lourd d’homme corpulent chaussé de brodequins et le tien plus léger. Les pas s’éloignent sur le chemin, Vous l’avez mise en pension ? Elle dit que son oncle est venu la chercher. Elle dit, Le frère de mon mari. Il va la conduire au collège. Le plus jeune des garçons s’est levé, il revient avec un étui de carton contenant des crayons. Il ouvre le cahier, suce la mine du crayon puis il commence à dessiner. Il trace d’abord un grand cercle qu’il barre

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de traits de couleur. Pourquoi tu fais des bonshommes qui sont des roues de bicyclettes ? Le plus grand tire sur la feuille du cahier, l’autre proteste et tire de son côté. La feuille se déchire, le grand tape du pied, l’autre pleure. La mère va vers le buffet, sort du tiroir une boîte décorée de fleurs multicolores. Les garçons développent le papier des bonbons, le froissent, vont le jeter dans le seau à charbon. Joue gonflée ils sont silencieux, des bulles de salive au coin des lèvres. La mère est près du fourneau, elle tourne la cuiller de bois dans une casserole. J’ai envie de dormir. Ma tête oscille, je la redresse, hagarde et confuse. La mère s’est assise de nouveau à la table. Elle a étalé devant elle une feuille de journal, renverse dessus le contenu du panier à légumes. Elle écosse des fèves. Elle soupire, La maison paraît toute changée maintenant que Sedy n’est plus là. Elle raconte d’un ton plus animé, Ils ont pris l’express du soir, mon mari les a conduits à la gare. C’est le train qui croise la route nationale au sortir de la sapinière. Vous ne vous êtes pas arrêtés au passage à niveau il y a une heure ? C’était leur train, je connais bien les heures des trains, il n’y a pas si longtemps j’étais garde-barrière. Je dis, Un train ? Oui, peut-être. Je voudrais que tu reviennes, j’irais vers toi dans la cour et demanderais à voix basse, Tu te souviens ? Un train — L’homme

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Tu souris, tu accélères