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SARRAZIN 17 septembre 1937 – 10 juillet 1967


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“Ô ma mère comme je vous adore d’être restée inconnue…” (La cavale)

Albertine âgée de 17 mois


UNE ENFANCE ABANDONNÉE 1937 Le 17 septembre à Alger, un nouveau-né est déposé au bureau de l’Assistance publique. La fillette reçoit le nom d’Albertine Damien. Le directeur affirmera à ses futurs parents adoptifs : “Sa mère, que nous connaissons bien, est espagnole, et l’a eue à quinze ans. Elle ne savait pas ce qu’elle faisait.” 1939 En février, Albertine est adoptée par Amédée et Thérèse R. Lui a cinquante-huit ans, il est médecin-colonel ; elle, cinquantecinq ans, ne travaille pas. Ils ont déjà adopté une petite fille, mais celle-ci est morte. Étant donné leur âge on rechigne à leur confier un autre enfant. Ils acceptent d’accueillir Albertine avec quelques réticences, car elle n’est pas “française”. À un an et demi, Albertine est débaptisée. Elle s’appelle désormais Anne-Marie R. 1942 Albertine se lie d’amitié avec une camarade de classe, Marinelle Bourgeois, dont la mère sera un soutien constant. 1943 Au cours d’une dispute entre ses parents, elle apprend qu’elle est adoptée : “Voilà ce qu’on gagne à élever des enfants ramassés dans le ruisseau”, s’écrie le médecin-colonel devant sa fille qui s’enfuit. Mme R. rapporte que, revenue devant eux, Albertine leur dit : “Vous ne m’êtes rien et je ne vous dois rien.” L’enfant, à compter de cette date, devient difficile, tient tête à ses parents. Les relations se détériorent.

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“C’est ma mère des assises, celle qui m’a successivement achetée puis revendue, en monnaie judiciaire, à l’Assistance publique : histoire de pouvoir de temps à autre me réadopter par les voies affectives sans doute, ces gens-là m’ont fait retirer leur nom une fois pour toutes par les voies légales ; ce qui fait que, côté famille, mon état civil mentionne maintenant, à ‘né de’ ‘et de’, deux traits laconiques, tout noirs.” (La traversière)


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Janvier 1941


1947 Les R. quittent Alger pour Aix-en-Provence. La même année, la famille Bourgeois s’installe également à Aix-en-Provence. Albertine et Mme Bourgeois nouent des liens étroits qui ne se démentiront jamais. Le 27 septembre, Albertine est en vacances dans la famille de ses parents adoptifs. Elle n’a que dix ans, elle est enfermée dans un grenier à foin et violée par un ami de la famille. Elle garde le silence sur ce drame pendant plusieurs années mais elle y reviendra à plusieurs reprises dans son journal.

“Jamais cicatrisé de l’étrange tourment Il avait eu bien mal du premier sacrilège Ce corps à vous livré fier ami dur amant En vacance païenne à l’âge du collège” (Journal, 27 septembre 1954) 1948-1952 Inscrite dans une institution religieuse, c’est une élève brillante, quoiqu’insolente et indisciplinée. À douze ans elle tient son journal et commence à écrire un roman. 1951 En septembre, Albertine fait une fugue de deux jours. C’est Mme Bourgeois qui part à sa recherche et la retrouve. Elle racontera plus tard devant la cour d’assises : “Les parents n’ont rien osé lui dire, craignant qu’elle reparte ! Mais moi, je l’ai passablement enguirlandée et lui ai donné une violente paire de gifles… à la terreur de Mme R., à qui AnneMarie devait dire après mon départ : ‘Voilà comment vous auriez dû me traiter !’ ”

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“Je ne leur en veux pas pour autant : lui est mort, et elle… épouse tardive, à la maternité rendue impossible par ses organes douloureux, stériles et finalement ectomisés, elle n’a sans doute jamais espéré d’autre joie, parmi celles du mariage, que de pouponner l’enfant d’une autre et, passé l’âge du pouponnage, l’enfant d’une autre lui a donné des coups de pied dans le ventre” (La traversière)

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Avec Mother, août 1939


En cavale Ă Paris, 1952


UNE JEUNESSE GÂCHÉE 1952 Ses parents, qui ont de plus en plus de mal à accepter le comportement de leur fille, la font examiner par un psychiatre qui ne diagnostique rien d’autre qu’une “crise type de l’adolescence chez une fille ‘difficile’ de caractère, élevée dans des conditions psychologiques en marge” et qui ajoute : “Il ne faut pas qu’elle vive chez ses parents, l’internat est absolument indispensable”. Ce n’est pourtant pas l’internat que choisit son père, bien que la directrice du lycée d’Aix accepte d’accueillir la jeune fille. Il préfère une solution radicale et demande au tribunal pour enfants la mise en correction paternelle, autrement dit le placement d’Albertine en maison de correction. Le 20 novembre, elle est emmenée par deux agents au Bon Pasteur de Marseille, un établissement d’éducation surveillée. Elle est à nouveau débaptisée, ainsi que le veut la coutume de cette institution, et appelée Anick. Elle y prépare son baccalauréat. L’internement la pousse à la révolte et à l’insoumission. Elle se lie d’une amitié passionnée avec Émilienne, une pensionnaire de son âge.

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“Un jour, je crierai ce que je suis à la face du monde ; j’oublierai toutes les tares qu’a imprimées en moi cette maison de rééducation dont je me suis évadée, voici deux semaines.” (Journal, 1953)

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Printemps 1958, en cavale Ă Paris


1953 Le 11 juillet, Albertine profite de l’oral du baccalauréat pour s’évader par les cuisines du lycée où elle passait les épreuves. Avec Émilienne, elles se sont juré de se retrouver à Paris, le 1er novembre, au pied de l’obélisque de la Concorde. Elle gagne la capitale en auto-stop. Elle n’a pas encore seize ans, elle est recherchée et se prostitue pour vivre. Émilienne, qui s’est évadée elle aussi, la rejoint comme convenu le 1er novembre. Les deux amies se déchaînent, ivres de liberté. Très vite, pourtant, elles souhaitent trouver un moyen de vivre hors de la prostitution. Le 15 décembre, elles redescendent à Aix, chez les R., où elles dérobent le revolver du père d’Albertine. De retour à Paris, le 18 décembre, elles tentent de braquer une boutique de vêtements du XVIIe arrondissement. La vendeuse est blessée d’un coup de revolver par Émilienne. Deux jours plus tard, elles sont arrêtées et emprisonnées à Fresnes. 1954 Les parents d’Albertine refusent de lui payer un avocat. Mme Bourgeois, qui a suivi dans les journaux l’arrestation, lui rend visite et tente d’intercéder en vain auprès d’eux. En février, Albertine écrit à Mme Bourgeois : “Je ne puis comprendre où est le tournant où j’ai commencé à mal faire et cependant j’ai dû arriver bien bas pour être indigne de la liberté même. Vous me parlez de remonter la pente : si, à l’heure actuelle, il m’était donné de repartir à zéro, je pourrais peut-être faire bien ; mais d’abord on n’efface pas le passé, et ensuite le fait d’avoir expié ne me rendra pas les années perdues, et les plus précieuses, celles de la jeunesse, que je vais passer derrière les barreaux…” Elle s’inscrit à l’École universelle pour préparer par correspondance la seconde partie du baccalauréat. Si elle ne ménage pas ses efforts

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dans les études, elle peut, dans les moments de désespoir, se révéler une détenue très difficile. En septembre, elle échoue au baccalauréat. 1955 Albertine est reçue en juillet au baccalauréat. Elle supporte de moins en moins l’attente du procès qui a finalement lieu les 21 et 22 novembre. Ses parents sont présents, ce qui la bouleverse. Le réquisitoire du ministère public est virulent. Seule Mme Bourgeois témoigne en sa faveur. Albertine, reconnue comme le cerveau du hold-up, est condamnée à sept ans de prison ; Émilienne – bien que ce soit elle qui ait tiré – n’est condamnée qu’à cinq ans. 1956 Albertine est transférée en janvier à la prison-école de Doullens. Durant l’été, elle passe quinze jours en isolement à Amiens pour avoir giflé une surveillante. Elle fait la rencontre du Dr Christiane Gogois-Myquel, psychiatre, qui s’intéresse beaucoup à son cas et jouera un rôle déterminant dans sa carrière littéraire. En octobre, Monsieur R. obtient, par jugement, la révocation de l’adoption mais Albertine ne l’apprendra que deux ans plus tard. Elle redevient officiellement Albertine Damien. Albertine – AnneMarie – Anick – de nouveau Albertine. En dix-neuf ans, elle aura donc changé quatre fois de prénom et deux fois de nom !


“J’ai mis un pied – bloqué – dans la vie d’un voyou et tout m’y surprend, tout m’y intrigue…” (L’ astragale)

Avec Julien, 1967 © Philippe Le Tellier


JULIEN, OU L’AMOUR ABSOLU 1957 Le 19 avril, Albertine s’évade de la prison en sautant d’un rempart de dix mètres. Elle se casse l’astragale (l’os du pied) : “Je levai les yeux, vers le haut du mur où ce monde restait, endormi : j’ai volé mes chéries ! J’ai volé, plané et tournoyé pendant une seconde qui était longue et bonne, un siècle. Et je suis là, assise, délivrée de là-haut, délivrée de vous.” (L’astragale) Elle est recueillie par un automobiliste, Julien Sarrazin, qui deviendra le seul homme de sa vie. Lui-même malfrat, il la prend sous son aile et la cache à Créteil. Albertine, qui souffre énormément, est hospitalisée sous un faux nom. Julien multiplie les cambriolages pour pouvoir payer l’opération qui consiste à enlever l’astragale et laissera à Albertine une légère claudication. “Comment faire, pour plaire à Julien ? Comment concilier ce que je sais de lui et ce que j’en vois ?” (L’astragale) 1958 Julien est arrêté en mars pour cambriolage et condamné à trois mois de prison. Albertine doit à nouveau se prostituer. Un de ses clients, Maurice Bouvier (Jean dans L’astragale, l’oncle dans La traversière), tombe amoureux et l’installe chez lui. Bien qu’Albertine lui avoue n’attendre que Julien, le soutien de Maurice ne faillit pas. Début juin, elle passe seule quelques jours à Nice.

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Le 22 juin, Julien est libéré. Ils se retrouvent à Amiens le 24 et jurent de ne plus se quitter. Deux jours plus tard, Albertine remet à Julien les lettres qu’elle lui a écrites lorsqu’il était en prison et qu’elle n’a pu lui envoyer. Ainsi Julien découvre-t-il le talent de celle qu’il aime : “ça ne va plus chez moi, je ris, je pleure et je passe mes nuits à faire l’amour, parce que jouir est la seule chose qui est tout et ne laisse rien, rien que cet immense et délicieux mal de mer où s’endort un peu le manque de toi.” (Lettre à Julien du 7 avril 1958) Ensemble, ils recommencent les cambriolages et sont arrêtés le 8 septembre. Julien est relaxé, faute de preuves, mais Albertine est incarcérée à Amiens où elle doit finir sa peine. Et c’est d’abord quarante-cinq jours de cachot pour payer son évasion de Doullens. Le 8 décembre, elle commence la rédaction du Times, son journal de prison : “Ce fut pour l’un la liberté, pour l’autre le prélude… Je croyais bien connaître la solitude et soudain, comme tous les êtres chers son imprévu me montre l’autre face. À l’endroit, dédain, mais à l’envers, manque.” (Le Times)

“Sous les mots et les caresses des hommes, j’oublie parfois que je ne suis pas si belle, pas si gentille que ça ; si vous m’aviez vue avant, bande de cons, lorsque j’étais intacte et sans amour, si vous me voyiez demain lorsque je serai cicatrisée, guérie de tout excepté de l’amour…” (L’astragale)

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1959 Julien tente de reprendre une vie normale. Il travaille dans une usine à Beauvais : “Courage mon cher, ce n’est rien du tout cela. Songe à toute la joie passée et à venir. Songe que, quoi qu’il arrive, et quoi que tu fasses, my love ne flanchera pas.” (Lettre à Julien du 4 janvier). Albertine et Julien ont décidé de se marier. C’est en faisant les démarches en vue de cette union qu’elle apprend que son père adoptif a obtenu la révocation de l’adoption. Le mariage a lieu le 7 février, à la mairie d’Amiens. Aussitôt après Albertine est reconduite à la prison. Elle est devenue Albertine Sarrazin mais ses proches continueront jusqu’à la fin de l’appeler Anick. Le 26 mars, elle est transférée à la prison de Soissons. Julien n’a pas totalement renoncé aux cambriolages. En juin, l’un d’eux tourne mal. Il est blessé à la tête. Après trois jours d’hôpital, il est incarcéré à Pontoise. Le 4 novembre, il est condamné à quinze mois et obtient en décembre de rejoindre la prison de Soissons. “Oh chou ! Je ne réalise pas bien que tu es là, ou plutôt… c’est comme d’habitude… et à l’inverse, si je réalise, alors c’est l’entour qui ne cadre plus… que faisons-nous là ?” (Lettre à Julien du 17 décembre). 1960 Julien est libéré le 23 septembre. Albertine, qui a obtenu une grâce de sept mois, le 5 octobre. Ils sont mariés depuis presque deux ans et se retrouvent enfin. Ils cambriolent des magasins de jouets afin d’offrir aux neveux de Julien un somptueux Noël. Julien se jure que c’est la dernière fois.


“Ah, mon petit mari, nous n’aurons pas été de ces enfants qui vont-main-dans-la-main-vers-le-soleil, nous n’aurons pas posé pour des photos de noces emphatiques et enrubannées.” (La cavale)


Nice, 1958


Avec Julien, 1966

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DE LA DIFFICULTÉ D’ÊTRE HEUREUX 1961 Le 13 janvier, Julien emmène sa mère et Albertine en balade en Belgique. Au retour, c’est l’accident. La mère de Julien est morte. Lui ne peut plus parler ni bouger. Albertine reste cinq jours dans le coma. Elle a le poignet broyé et une fracture du crâne. Le 4 février, contre l’avis des médecins, ils quittent l’hôpital. Julien peut à peine marcher, il doit dormir assis. Albertine se remet difficilement des cinq jours de coma et reste très fatiguée intellectuellement. Bien qu’extrêmement affaibli, Julien recommence à “casser”. Souvent Albertine l’accompagne. Ils sont arrêtés le 21 avril. Albertine est incarcérée à Versailles. Julien à Pontoise. Ils n’ont pas le droit de s’écrire jusqu’au jugement. Albertine commence la rédaction de La cavale. Le 25 octobre, elle est condamnée à dix-huit mois auxquels viennent s’ajouter les sept mois de grâce, ce qui mène sa peine à deux ans et un mois. Julien, lui, écope de trois ans. En novembre, elle quitte la prison de Versailles pour celle de Compiègne. Julien y est transféré en décembre. Albertine tente de monter une évasion mais elle est dénoncée par une codétenue. C’est le cachot jusqu’au 31 décembre. De retour dans sa cellule elle écrit à Julien :

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“Ma punition, ma seule punition, je l’accepterai, de grand cœur et en rigolant, lorsque tu m’administreras la fessée promise. Tâche de récupérer des biceps, cependant que je me galvanise le fessier. T’en fais pas mon loup, ce sera une sévère. Tu crois vraiment qu’un jour on va faire un petit ménage normal, nous ?…” 1962 En février, le Dr Gogois-Myquel envoie aux éditions JeanJacques Pauvert des pages extraites du journal qu’Albertine a tenu à Fresnes. Jean-Pierre Castelnau, le directeur littéraire, en dépit de quelques réserves, incite l’auteur à écrire un livre plus construit, plus abouti. Cet encouragement ne fait que renforcer la détermination d’Albertine qui continue La cavale. Elle écrit également plusieurs nouvelles, dont Bibiche. Albertine et Julien sont transférés à Amiens. 1963 Albertine est libérée le 6 juin. Elle s’installe à Troyes. Elle travaille un temps à Monoprix puis séjourne à Grasse, chez le Dr Gogois-Myquel qui a fait dactylographier La cavale. En septembre, elle rejoint sa mère adoptive dans le couvent où elle s’est installée après la mort de son mari. Mother, ainsi qu’Albertine la surnomme, s’est proposé de lui donner les moyens de recommencer dans la vie. En octobre, Julien est transféré à Nîmes. En novembre, Albertine subit une opération du poignet afin de réduire les séquelles de l’accident de voiture de 1961.

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1964 Albertine s’installe à Alès et devient pigiste pour Le méridional. Elle attend avec impatience la libération de Julien le 9 mai. En vue de fêter leurs retrouvailles, elle commence même à faire des “provisions”, oubliant souvent de payer… Incroyable déveine, le 9 avril, elle est arrêtée pour le vol d’une bouteille de whisky et condamnée à quatre mois de prison. Elle met à profit cette réclusion pour écrire L’astragale, son roman d’amour pour Julien qui deviendra son plus grand succès. Le 9 août, Albertine est libérée. Ni elle ni Julien ne retourneront plus jamais en prison. Maurice achète une maison dans les Cévennes, La Tanière, et leur propose de venir s’installer avec lui. En échange, Julien l’aide à remettre la maison en état tandis qu’Albertine s’occupe du ménage et de la cuisine.

Pâques 1966, avec Maurice


“Caillou lisse : PAUVERT m’agrée… […] Il pleut, ensoleille… Ai annoncé ça à Zi près de la rivière aux pépites, allongée dans l’herbe, les yeux pleins de larmes… Puissent-ils lécher bientôt nos vingt orteils… ” (Journal, 27 avril 1965)


À L’Oratoire, 1967.


Séance de dédicace de La traversière, 1966

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LA FULGURANCE DU SUCCÈS 1965 Albertine envoie La cavale et L’astragale à René Bastide, collègue du Méridional, où elle a été pigiste. Celui-ci les transmet à JeanPierre Castelnau, chez Jean-Jacques Pauvert, celui-là même qui avait lu les pages du journal de Fresnes. Pendant ce temps, Simone de Beauvoir, par l’entremise du Dr Gogois-Myquel, recommande les romans à Gallimard. L’attente est d’autant plus longue et difficile que les ennuis de santé recommencent. Douleurs aux dents, périodes de fièvre, désir d’un enfant empêché par un kyste qu’il faut opérer. Le 27 avril, elle reçoit enfin la réponse des éditions Pauvert, qui acceptent les manuscrits des deux romans. Albertine est interdite de séjour à Paris. C’est donc Jean-Pierre Castelnau qui se rend à Nîmes pour la rencontrer le 1er mai. Le 3 mai, elle reçoit la réponse, favorable également, des éditions Gallimard. Apprenant qu’elle a déjà signé chez Pauvert, Gallimard propose de publier n’importe quel autre manuscrit… Fait rarissime : Pauvert décide du coup de publier simultanément les deux romans ! Fin juin, sur un coup de tête, elle décide qu’il faut quitter La Tanière et Maurice. Albertine et Julien louent un appartement à Montpellier.

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La cavale et L’astragale sortent en librairie en octobre. Le succès est phénoménal. Le premier tirage est épuisé en quelques jours. Du jour au lendemain, Albertine Sarrazin devient célèbre. Pour tenter de renouer les liens avec Mother, elle lui envoie ses deux romans. Malheureusement celle-ci ne réagit pas : depuis la dernière arrestation, en 1964, elle a coupé toute relation avec Albertine. 1966 À Montpellier, Albertine se remet à écrire. Elle obtient l’autorisation de faire quelques apparitions à Paris (déjeuners, interviews, signatures) qui l’enchantent mais la fatiguent beaucoup. En mars, on lui décerne le prix des Quatre Jurys, remis à Tunis cette année-là. Albertine prend l’avion pour la première fois. Albertine et Julien achètent L’Oratoire, un vieux mas à restaurer, à une quinzaine de kilomètres de Montpellier, sur la commune des Matelles. Pendant que Julien entreprend les travaux, elle écrit. En juin, elle soumet aux éditions Pauvert le début de son manuscrit, qui est refusé. C’est une énorme déception. Elle doit recommencer, revient à la première personne et à l’autobiographie. Le roman, publié en novembre, s’intitule La traversière. Albertine écrit à Mother, malgré ses silences, son intention de dédier le livre à M. R. La réponse ne se fait pas attendre : par l’intermédiaire d’un cousin avocat, interdiction lui est faite de citer le nom des R. Elle le dédie à “Feu mon ex-père”. La traversière est un nouveau succès qui vient confirmer, s’il en était besoin, l’éclatant talent de l’écrivain. 1967 Le 1er janvier, Albertine et Julien s’installent à L’Oratoire. Le 25 janvier, elle se fait opérer du pied pour corriger la raideur due à son évasion de 1957. Elle doit rester plâtrée quatre mois et

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commence à travailler au projet d’adaptation cinématographique de L’astragale. En mai, elle ressent de violentes douleurs abdominales et la fièvre ne la quitte plus. Elle est hospitalisée le 11 juin à Montpellier : appendicectomie et salpingectomie. Elle est de retour à L’Oratoire le 27. Les douleurs et la fièvre reprennent. Elle est à nouveau hospitalisée. Les médecins décident de lui enlever un rein. L’opération a lieu le 10 juillet 1967. Elle ne se réveille pas de l’anesthésie. Elle est enterrée le 13 juillet au cimetière des Matelles. Julien, qui ne comprend pas la mort de sa femme, porte plainte contre la clinique. Au terme d’un procès retentissant qui dure six ans et contribue à remettre en cause l’impunité de la médecine en France, la culpabilité du médecin et de l’anesthésiste est reconnue. Julien poursuit la publication posthume des écrits d’Albertine et crée les éditions Sarrazin. Il obtient l’autorisation d’inhumer Albertine, ainsi qu’elle en avait exprimé le souhait, dans le jardin de L’Oratoire où il repose à ses côtés depuis 1991.


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“Quelle connerie de commencer la vie par l’enfance, où les désirs sans morale et sans limites sont si mal servis par cet être sans force, cet être encore tout fontanelles, écrasé et sans droit à Exister” (Le Times, 5 juillet 1959)

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Avec Julien, 1966


“Pardon Zi, pour tout ce qui dans cette décennie m’a empêchée d’être la Sarrazine, pour mes maussaderies, mes maux, mes ivresses, mes caprices, mes distractions, mes rognes, je ne sais pas encore aimer aussi bien que toi, tu es moi et je m’aime ; mais j’oublie, parfois, que je suis toi et le ‘tu’ appelle mes mots injustes, cruels, les évidences où, si tu n’as pas raison, tu n’y es pour rien ; je sais, Zi, ton amour si pur et si immense que le mien s’étrangle parfois de honte.” (Lettre à Julien du 25 janvier 1967)

À La Tanière, printemps 1965


© collection privée, pour les photographies et les manuscrits, sauf mention contraire. © Les éditions du Chemin de fer, 2012, pour la chronologie et la présente édition. Maquette : Renaud Buénerd & Nina Ferrer-Gleize

Œuvres d’Albertine Sarrazin L’astragale, J.J. Pauvert, 1965. La cavale, J.J. Pauvert, 1965. La traversière, J.J. Pauvert, 1966. Romans, lettres et poèmes, J.J. Pauvert, 1967. Poèmes, J.J.Pauvert, 1969 Lettres à Julien, J.J. Pauvert, 1971. Le Times, journal de prison 1959, éditions Sarrazin, 1972. La crèche, Bibiche, L’affaire Saint-Jus, Le laveur, nouvelles, Sarrazin, 1973. Lettres de la vie littéraire, Pauvert, 1974. Le passe-peine, Julliard, 1976. Biftons de prison, J.J. Pauvert, 1977. Sur Albertine Sarrazin Albertine Sarrazin, biographie de Josane Duranteau, éditions Sarrazin, 1972. Contrescarpe, récit de Julien Sarrazin, éditions Robert Laffont, 1975. Albertine Sarrazin, biographie de Éric Vilboux, éditions Lacour, 1999.Albertine Sarrazin, une vie, biographie de Jacques Layani, éditions Écriture, 2001.Site internet : http://www.albertine-julien.fr

L’éditeur remercie chaleureusement Mme Laurence Nadal & l’ayant-droit pour avoir participé à l’élaboration de ce livret.

Aux éditions du Chemin de fer

Bibiche

Albertine Sarrazin & Annabelle Guetatra ISBN : 978-2-916130-45-3 Prix de vente : 14 euros 50 TTC 96 pages, illustrations couleur

À paraître en novembre 2013 : Le Times, journal de prison 1959

Achevé d’imprimer pour le compte des éditions du Chemin de fer, Rigny, 58700 Nolay, par l’imprimerie Lussaud à Fontenay-le-Comte, en octobre deux mille douze. Dépot légal : novembre 2012, ISBN : 978-2-916130-47-7


Ce livret publié à l’occasion de la réédition de Bibiche est offert pour l’achat d’un livre d’Albertine Sarrazin paru aux éditions du Chemin de fer www.chemindefer.org 34

albertine sarrazin  

livret biographique publié a l'occasion de l'edition de Bibiche, aux editions du chemin de fer.