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Nadège Vezinat Jeux organisationnels autour du statut de cadre Le cas des conseillers financiers à La Poste

Les conseillers financiers de la Banque Postale sont apparus avec le passage d’une administration d’État à une entreprise publique. À la frontière du groupe des cadres, ces « cadres professionnels » ont au sein de La Poste un statut singulier, qui les place dans une situation intermédiaire entre leur direction et leurs collègues. L’étude des stratégies de la direction et du groupe professionnel permet de faire apparaître les enjeux de ce nouveau statut.

Nadège Vezinat est chercheuse au Centre Maurice Halbwachs (CNRS) et enseignante à l’Université du Havre et à l’EHESS.

À tous points de vue, les conseillers financiers du groupe La Poste sont dotés de ce que je propose d’appeler un « statut de cadre en trompe-l’œil ». Ce statut n’est rattaché à aucune fonction d’encadrement réelle et, c’est la véritable spécificité de ce groupe, ils ne disposent de presque aucun des attributs traditionnels du cadre. On peut alors se demander quelle est la signification de l’accès de ces salariés, experts financiers, au statut de cadre ; c’est ce que j’ai tenté de faire avec une enquête de terrain menée dans des bureaux de Poste à Paris et en province, sur la base d’entretiens, de questionnaires et d’observations.

À la frontière de la catégorie cadres Le conseiller financier de la Poste a d’abord été un simple agent du bureau de poste avant de se différencier de ses collègues et de se rapprocher de sa hiérarchie par le biais de l’obtention du statut de « cadre professionnel » Cadres-CFDT, n°434. MAI 2009

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mis en place en 2000. Cette évolution statutaire atteste l’importance accrue des services financiers au sein du groupe. Il faut rappeler que les activités financières existaient déjà quand La Poste était encore une administration d’État, avant la réforme institutionnelle de 1990. Le conseil financier était une des fonctions dévolues au receveur dans les années 1950-60 Les frontières entre cadres et avant de prendre de l’ampleur non cadres, entre « salariat de au point de devenir une posiconfiance » et salariat d’exécu- tion officieuse pour un des tion sont notamment plus poreu- agents du bureau de poste à la ses qu’auparavant. C’est précisé- fin des années 1970. Une prement dans l’espace ouvert entre mière reconnaissance officielle ces deux catégories que La Poste a de l’administration a lieu en créé un groupe de cadres ayant 1984, quand est créé le conseilpour fonction d’introduire la logi- ler postal et financier (copofi). que commerciale dans le groupe. Jusqu’en 1991, le conseiller financier est présenté en sa qualité de technicien et de spécialiste des placements financiers mais statutairement, il n’existe que comme un agent du bureau de poste. C’est dans le cadre de la réforme de 1990 que le métier de « Conseiller de La Poste » a été officiellement créé. Selon la classification postale, le 1er janvier 1991, La Poste devient un exploitant autonome de droit public qui peut recruter des contractuels. La réforme supprime les catégories servant à classifier les fonctionnaires. Il n’y a plus de A, B, C ou D, mais une grille d’emplois basée sur la classe de l’agent et le niveau de fonction de l’emploi. Il y a quatre classes différentes : la classe IV correspondant aux cadres supérieurs, la classe III aux cadres. Le « copofi » créé en 1984 se scinde alors en conseiller courrier (coco) et conseiller financier (cofi), entérinant une séparation des services financiers et du courrier. La création officielle du métier de conseiller financier se traduit par celle d’une première fiche de poste dans la nouvelle classification. On assiste au passage à ce que les Ressources Humaines de La Poste appellent une logique de métiers : La Poste est divisée autour de trois métiers (courrier, colis, services financiers) et d’un réseau (de bureaux de poste). À titre d’exemple et de comparaison, un facteur appartient 40


désormais à la classe I du métier « courrier » tandis que le conseiller financier entre directement dans la classe II du métier « services financiers ». La création du statut interne de cadre professionnel en 2000 s’inscrit dans un contexte où l’élargissement du salariat a affaibli la délimitation des groupes sociaux. Les frontières entre cadres et non cadres, entre « salariat de confiance » et salariat d’exécution sont notamment plus poreuses qu’auparavant. C’est précisément dans l’espace ouvert entre ces deux catégories que La Poste a créé un groupe de cadres ayant pour fonction d’introduire la logique commerciale dans le groupe. Le statut de « cadre professionnel » concerne différents types d’agents : les chefs d’équipe opérationnels, les conseillers commerciaux (courriers et financiers), certains chefs d’établissement (de niveau II.3).

Questions de statut L’histoire des rapports sociaux et des syndicats a joué un rôle dans la création de cette catégorie. Les syndicats demandaient le statut de cadre. L’obtention de celui de « cadre professionnel » fut donc vécue comme un demiéchec. On peut citer les réactions de certains syndicats qui révèlent le rapport de forces autour de la création de ce statut : la CGT qualifia ce nouveau grade de « III.1 bis » (Revue Le Militant, n°24, décembre 2001) pour signifier qu’il ne s’agissait pas, à ses yeux, d’un véritable III.1. En effet, il ne correspondait pas à une promotion quand il a été créé et il n’y a donc pas eu de progression indiciaire pour ces « capro ». Le « cadre professionnel » de La Poste, tel qu’il existe actuellement, se trouve ainsi dans une situation opposée à celle des « assimilés cadres » – qui ont eux des salaires de cadres et cotisent à une caisse de retraite cadre sans en avoir le statut. Les conseillers financiers de la Poste ont bien le statut de cadre mais sont dépourvus des rémunérations et des responsabilités qui caractérisent l’appartenance à ce groupe social. D’ailleurs, 78% des conseillers financiers ayant répondu au questionnaire que j’ai administré constatent que leur salaire n’est pas plus 41


élevé qu’auparavant. Pourtant, et c’est là le point saillant, malgré leur rémunération quasi-identique, certains conseillers financiers sont sensibles à la rémunération symbolique qui passe par cette reconnaissance du statut de cadre. Il y a donc un sentiment de réussite, lié à ce que les conseillers financiers considèrent être une reconnaissance de leur entreprise. Toujours selon les réponses au questionnaire, un quart des conseillers financiers (26%) pensent qu’être cadre est une reconnaissance de la part de l’entreprise et 39% d’entre eux pensent que ce statut leur donnera des possibilités d’évolution de carrière. On peut alors se demander si ce statut de cadre professionnel est effectivement un « sas de promotion », c’est-à-dire une étape, un passage obligatoire pour devenir un « vrai » cadre. Cette interrogation a d’ailleurs un intérêt général car la question de l’accès au statut de cadre a été peu étudiée dans les administrations publiques où la gestion corporatiste et la carrière à l’ancienneté ont longtemps prédominé. Le sentiment de reconnaissance des salariés pour un statut qui n’offre pourtant aucun des attributs traditionnels du cadre montre bien que, malgré la banalisation de la figure sociale du cadre constatée par des sociologues comme Luc Boltanski, Ève Chiapello, Paul Bouffartigue ou Charles Gadéa, le statut n’a pas cessé d’être attractif. Cette attractivité favorise le développement de jeux organisationnels et syndicaux.

Fidéliser Le conseiller financier est un expert à proximité de la catégorie de cadres. Son statut de cadre professionnel constitue à la fois un instrument de fidélisation et de motivation par rapport à l’activité de travail et un outil visant à produire l’allégeance vis-à-vis de l’entreprise, ce que je propose d’appeler « une loyauté contrainte ». Le passage à une logique de métiers en 1991 a posé la question des promotions possibles une fois le salarié recruté dans le métier de conseiller financier. Puisque La Poste est entrée dans une logique de métier, elle doit permettre aux conseillers financiers de connaître une évolu42


tion de carrière. Or, pour un fonctionnaire (une grande majorité des postiers en 1990 et en septembre 2008 encore quasiment 37% de la ligne financière en poste), la progression de carrière se traduit par celle de l’indice et le changement de grade. La Poste a donc dû créer un autre grade pour donner au conseiller financier un débouché. Depuis 1993, il peut devenir « chargé de clientèle » (rebaptisé « conseiller clientèle » depuis). Un troisième grade a été mis en place pour la ligne financière en 1995, celui des conseillers spécialisés en patrimoine ou en immobilier. S’ils étaient une centaine en 1995, leurs effectifs s’élevaient à 1 200 au moment de la création de la Banque Postale en 2006, pour 6 600 conseillers financiers. Malgré ces perspectives de mobilité, dans l’exercice concret de son activité, le conseiller financier n’a ni autorité hiérarchique, ni influence sur sa rémunération (dépendante de sa productivité en partie). La Poste a donc tout intérêt à insérer dans son management une gestion par objectifs, ce qui, en retour, justifie d’une certaine manière leur statut de cadre. Ainsi le conseiller financier de Malgré des perspectives de La Poste, cadre qui n’encadre pas mobilité, dans l’exercice concret mais doté de compétences spécia- de son activité, le conseiller lisées, renvoie plutôt à la figure financier n’a ni autorité hiérardu « professional » anglo-saxon chique, ni influence sur sa qui s’oppose à celle du « mana- rémunération (dépendante de ger ». Par ce statut de cadre sa productivité en partie). La expert interne à l’entreprise, La Poste a donc tout intérêt à inséPoste a voulu créer un outil de rer dans son management une fidélisation du personnel. Ce sta- gestion par objectifs, ce qui, en tut n’étant pas reconnu à l’exté- retour, justifie d’une certaine rieur, il devrait avoir pour consé- manière leur statut de cadre. quence de limiter les départs, au moins ceux des cadres professionnels promus. Or ce n’est pas entièrement le cas. Les attributs du cadre professionnel à La Poste sont encore trop proches de ceux du salariat d’exécution pour qu’une véritable différence apparaisse et que le statut remplisse pleinement sa fonction de fidélisation. Un ancien facteur devenu conseiller financier, quand je lui demande ce que cela change d’être cadre, me répond 43


d’ailleurs : « Rien ! parce que moi je suis cadre d’opérette, parce que j’encadre rien du tout. Je suis responsable de ma propre petite personne, je n’ai pas de secrétaire, pas d’assistante, je suis cadre de rien. Et bien ça change que, en terme de salaire, aujourd’hui je gagne moins que lorsque j’étais facteur, sans les commissions, bien sûr ! Là je gagne 200 euros de plus, mais ce n’est pas énorme car lorsque j’étais facteur mon uniforme m’était payé, et là les frais vestimentaires sont à ma charge, et j’avais les calendriers à la fin de l’année que je n’ai plus. Donc, globalement je perds de l’argent ! J’habitais à 200 mètres du bureau, j’y allais à pied, maintenant j’ai 40 minutes de voiture aller-retour ». Pourquoi a-t-il souhaité devenir conseiller financier ? Parce que ce métier d’expert financier peut aussi constituer une « promesse de carrière », pour reprendre une formule de Françoise Dany, c’est-à-dire un tremplin pour un petit nombre qui réussira à passer de ce salariat intermédiaire à un véritable statut Ce métier d’expert financier cadre. Ces fonctions peuvent peut aussi constituer une « pro- conduire certains conseillers messe de carrière », un tremplin financiers à des postes de direcpour un petit nombre qui réus- tion, plutôt dans les directions sira à passer de ce salariat départementales pour les foncintermédiaire à un véritable tionnaires, plutôt comme direcstatut cadre. Ces perspectives de teur d’établissement pour les carrière présentées comme une contractuels. Ces perspectives de évolution naturelle du métier ne carrière présentées comme une concernent cependant que très évolution naturelle du métier ne peu de conseillers financiers. concernent cependant que très peu de conseillers financiers. Mais plus qu’une différence liée au statut seul, le métier n’a pas le même enjeu en fonction du stade de la carrière où le salarié y accède. Il existe trois grandes voies d’accès au métier de conseiller financier : la promotion interne (60%), le recours aux jeunes diplômés (25%) en augmentation croissante sont les deux principaux moyens utilisés pour le recrutement, et il faut ajouter le recours à des professionnels expérimentés de la banque-assurances (15%). Les promesses de carrière n’ont pas le même impact selon qu’il s’agisse d’un poste de fin de carrière pour un 44


fonctionnaire au bout de son échelon ou d’un jeune diplômé qui voit ce métier comme un tremplin pour lancer sa carrière professionnelle et valoriser son diplôme. La captation du conseiller financier ne s’arrête cependant pas à sa fidélisation ni aux espérances de promotion inspirées par son statut. La Poste cherche également à mettre en place un salariat d’experts financiers – de « professionals », au sens de la sociologie anglo-saxonne – acquis à sa cause.

Loyauté contrainte Le discours du groupe La Poste porte sur l’un des attributs essentiels du statut de cadre : à savoir que les cadres doivent se ranger du côté de la direction. La mise en avant de cet attribut pose la question de la position de ces salariés qualifiés dans l’entreprise et leur rapport aux syndicats. Même si Guy Groux montre bien que les entreprises publiques et les administrations restent « le creuset du syndicalisme cadre », notamment du fait de leur taux élevé de syndicalisation, cela ne signifie pas que certains cadres de ces entreprises publiques ne sont pas soumis à une pression de leur direction afin de cesser leur engagement syndical. C’est ce que j’appelle la « loyauté contrainte » à l’entreprise ; le conseiller financier étant cadre, il est de l’autre côté de la barrière ; il n’a plus à s’engager syndicalement. Des problèmes peuvent se poser quand il s’est syndiqué avant d’être promu – beaucoup de conseillers financiers sont d’anciens facteurs ou d’anciens guichetiers – et ne voit pas pour quelle raison cesser toute implication syndicale, alors que sa direction lui explique que son engagement et sa nouvelle position sont antagonistes. On trouve ici une actualisation du mythe du salariat de confiance, repris par la direction de La Poste. Deux fonctions de ce discours peuvent être identifiées. D’une part, en comptant les commerciaux comme des cadres, l’entreprise publique La Poste, une des plus grosses entreprises de main-d’œuvre en France (plus de 45


300 000 agents), rééquilibre légèrement la proportion de ses salariés entre cadres et non cadres. Ainsi, au sein du bureau de poste, le directeur d’établissement (le chef du bureau de poste) n’est plus le seul cadre, il y a aussi le conseiller financier. Ce dernier occupe une place particulière par rapport à ses collègues : il est un peu plus autonome que les guichetiers et contrairement aux autres agents du bureau de poste, il n’est pas soumis à un morcellement de ses horaires. Le fait de ne pas avoir les mêmes conditions de travail que ses collègues, comme de ne pas appartenir à la même classe, contribue à l’isoler au sein du bureau de poste. D’autre part, donner une promotion de cadre professionnel à un militant très engagé peut être une façon de contrôler, voire de désamorcer l’action collective. Le statut de cadre professionnel a ainsi pour effet de contraindre le conseiller financier à une certaine forme de loyauté, de le désolidariser de ses collègues du bureau de poste et finalement de transformer ces agents en un groupe d’experts financiers (les produits financiers sont de plus en plus sophistiqués) acquis à la cause de leur organisation.

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Un statut de cadre en trompe l'oeil  

Etude sociologique

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