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DOSSIER – FAMILLE POUR TOUS

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FAMILLE POUR TOUS

D

’abord, des visages. TÊmoignage chrÊtien, qui soutient le projet de loi sur l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples de même sexe, est allÊ à la rencontre de couples homosexuels, pour la plupart croyants, et de plusieurs familles homoparentales. Ces dernières ont acceptÊ de tÊmoigner et de se faire photographier. Car l’enjeu, dans un dÊbat souvent abstrait, Êtait d’incarner (enfin) leur situation. Oui, les familles homoparentales existent, comme les familles recomposÊes et monoparentales. Y compris au sein des Églises. Mais il ne suffit pas de montrer. Il faut aussi expliquer. D’oÚ l’analyse des arguments anthropologiques invoquÊs dans le dÊbat. Il est manifeste que, dans notre monde laïcisÊ, l’Église catholique, plutôt que d’affirmer un discours religieux, prÊfère, sur la question du mariage, emprunter aux sciences sociales ou à l’image qu’elle s’en fait. Mais le temps du dÊbat n’est pas clos et ne se rÊsume pas à la situation des couples homosexuels : procrÊation mÊdicalement assistÊe (PMA), adoption‌ Autant de sujets que TÊmoignage chrÊtien a dÊcidÊ d’aborder de front. MARC ENDEWELD

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DOSSIER – FAMILLE POUR TOUS

© Cédric Dhalluin

Annabelle et Valérie, 38 et 48 ans Hazebrouck (Nord)

«Il y a toujours eu des homosexuelles avec enfants»

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ous savez ce qu’on raconte sur vous, Docteur? Que vous embrassez des femmes!» Il en faut plus pour désarçonner Annabelle. Installée près d’Hazebrouck (Nord) avec sa compagne Valérie, cette médecin volubile ne compte pas quitter la Flandre, même si les gens y sont « conservateurs». Annabelle et Valérie se sont rencontrées il y a seize ans, à Lille, au cours d’une soirée. Depuis, elles ont élevé ensemble Martin, 20 ans, issu d’un premier mariage –hétérosexuel– de Valérie, et eu Théma, 4 ans, né d’une insémination artificielle avec donneur réalisée en Belgique, et dont Annabelle est la mère biologique. «Les gens ont du mal à comprendre que l’homosexualité n’est pas un choix», analyse Annabelle. «Je suis homosexuelle comme je suis petite, brune, avec les yeux bleus! Le seul

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choix que j’ai fait, c’est celui de la sincérité: j’ai décidé de ne plus me mentir à moi-même. Comme pour les enfants. J’avais très envie, depuis longtemps, d’avoir des enfants. J’aurais pu me marier avec un homme et lui mentir toute ma vie. Mais ç’aurait été hypocrite.» Annabelle et Valérie restent catholiques pratiquantes. Elles n’ont jamais remis en question leur foi, même si elles s’éloignent aujourd’hui de «l’Église des hommes»: «L’autre jour à la messe, la première lecture était un texte de saint Paul, expliquant que nous formons un seul corps, dont nous sommes chacun une partie», se souvient Annabelle. «Le texte dit: “Les parties du corps qui passent pour le moins respectables, c’est elles que nous traitons avec plus de respect.” Moi, je me sens vraiment une partie d’un tout! Mais je me suis deman-

dé si tout le monde entendait la même chose que moi.» Leur foi est d’autant plus inébranlable que leurs familles les ont acceptées comme elles étaient. « Avant, j’aurais été contre l’homoparentalité» a un jour déclaré le cousin d’Annabelle. «Mais quand je vois Théma grandir dans votre famille, je trouve qu’il n’y a aucune différence avec la mienne !» La grand-mère, très pieuse, a remis les choses en perspective : « De toute façon, les femmes homosexuelles qui élèvent des enfants, il y en a toujours eu ! » Et d’évoquer d’anciennes voisines qui avaient recueilli un orphelin de guerre. Aujourd’hui, juge le couple, la loi sur le « mariage pour tous » vient reconnaître une situation qui existe depuis toujours, en apportant une sécurité juridique: si Annabelle meurt, Théma n’ira pas à l’Assistance publique. Pour le reste, les deux femmes sont sereines: comment Dieu pourrait-il ne pas bénir un amour qui leur apporte tant de joie? Elles se sont «mariées» en 1998, «dans la chapelle aux vaches » l’une de ces petites chapelles qu’on trouve à chaque coin de rue, dans la Flandre. «Il y a tout juste la place pour deux! On a échangé nos anneaux et confié notre amour à Dieu.» Un mariage célébré «en catimini ». Car pour que l’Église accepte de marier des couples de même sexe, «il faudra attendre très longtemps… Ou qu’il y ait un grand miracle!», partentelles dans un éclat de rire. C.M. SUPPLÉMENT AU N° 3529


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Laurent et Alexandre, 45 et 54 ans, Belgique

«On se demandait si on serait de bons parents »

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ous l’appellerons Louis.» Laurent se souvient avec émotion du jour où l’Office belge de l’adoption lui a téléphoné pour lui « soumettre un projet parental ». Voilà déjà quatre ans que le couple s’est installé en Belgique, « par hasard ». Alexandre a été affecté dans le Nord de la France. La maison sur laquelle ils jettent leur dévolu est juste de l’autre côté de la frontière. Ils réalisent peu à peu les avantages de leur situation. «Notre Pacs n’avait pas passé la frontière. Le bourgmestre nous a suggéré de nous marier!» Ils s’émerveillent encore devant tant de simplicité. Lorsque l’adoption est ouverte aux couples de même sexe en Belgique, en 2006, un désir écarté depuis longtemps ressurgit. Le couple se fait pourtant peu d’illusions : l’adoption internationale leur est de fait fermée, et il y a peu d’enfants belges à adopter. Ils entament néanmoins un parcours d’adoption, comme de nombreux couples hétérosexuels. «On a eu beaucoup de chance», commente Alexandre. « Au moment où nous précisions nos

attentes avec l’Office de la naissance et de l’enfance, une femme les contactait: elle voulait mener sa grossesse à son terme, mais ne pouvait pas garder le bébé. Elle a donné son accord pour que nous devenions les parents de l’enfant qu’elle portait. » Entre l’appel de l’Office de l’adoption et l’arrivée de Louis, les deux hommes ont dix jours pour se décider. Et comprendre que leur rêve de fonder une famille va devenir réalité. « C’était très stressant, même si ça faisait plus d’un an qu’on se préparait avec des jeux de rôle, des entretiens, des psys ! On se demandait si on serait de bons parents», se souvient Alexandre. Pour eux comme pour d’autres, la réponse ne sera pas pour tout de suite. En attendant, ils racontent à Louis, aujourd’hui âgé de 4 ans, son histoire, grâce à un cube en mousse où chaque face représente une étape : « Nous deux qui nous demandons si nous voulons un enfant, nous deux à l’organisme d’adoption, Louis dans le ventre de sa mère, sa mère qui rencontre l’organisme d’adoption, sa mère qui nous le confie,

et nous trois ensemble. » Car le pire, estime Alexandre, c’est « le non-dit ». Il se souvient de la honte éprouvée lorsque ses parents ont divorcé, au milieu des années 1960. « Il ne fallait surtout pas en parler. » Laurent et Alexandre veulent au contraire pouvoir discuter de tout sereinement. Au moment de la fête des mères, ils ont pris les devants avec l’institutrice: comment allait-elle aborder ce projet pédagogique avec Louis? «C’est une réalité qui ne le concerne pas. Pourtant, pas question qu’il se sente exclu ! », commente Alexandre. Après avoir envisagé de faire un cadeau pour sa marraine, l’enfant a finalement décidé de fabriquer un cadeau commun pour ses deux papas. Pour la fête des pères, il a fabriqué deux cadeaux. Le couple estime que les projets pédagogiques s’adressent encore trop souvent à un seul type de modèle familial : « La question se pose pour les familles homoparentales, mais aussi pour les familles recomposées, et les familles monoparentales. Nous sommes au XXIe siècle.» C. M. © Cédric Dhalluin

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DOSSIER – FAMILLE POUR TOUS

Nicolas et Fabrice, 46 et 44 ans, Paris

«On attend énormément du mariage »

© Christian Adnin

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arfois, on nous présente comme des gendres idéaux ! », s’amusent Fabrice et Nicolas. Le premier a 44 ans, né en Auvergne, et désormais ingénieur dans une grande entreprise informatique à Paris. Il se dit « agnostique à tendance déiste ». Son coming out – en français, le fait de dévoiler son homosexualité –, il l’a fait à l’âge de 15 ans. « Au lycée, je faisais une tête de plus que les autres mais, au début de l’âge adulte, c’était plus compliqué, je me demandais où j’allais. À Clermont, il n’y avait pas d’homos visibles, pas de modèles.» C’était les années 1980, l’homosexualité était à peine dépénalisée, et la tragédie du sida commençait à poindre. Le second a 46 ans, né à Paris, fonctionnaire dans un ministère. Plus jeune, il reçoit une «éducation de gauche»

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dans un milieu relativement aisé. Il est « catholique pratiquant et régulier ». Seize ans que ces deux-là sont ensemble. Douze ans de Pacs au compteur, et bientôt mariés dans six mois. Ils se sont rencontrés à l’association David & Jonathan. « Grâce à l’association, la pratique de ma foi a été transformée, revitalisée, confie Nicolas. Avant, je vivais comme inconciliables ma foi et mon homosexualité ; c’était presque devenu une question de vie ou de mort. » La rencontre avec Fabrice permettra à Nicolas de faire son coming out. « J’ai séduit ma belle-mère avec une brioche maison », sourit aujourd’hui Fabrice. « On attend énormément du mariage, explique Nicolas. C’est pour nous à la fois une célébration sociale et symbolique. Et ce sera l’occasion de faire la fête ! » M. E. SUPPLÉMENT AU N° 3529


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© Cédric Dhalluin

Élisabeth et Géraldine, 31 et 45 ans Avesnes-sur-Helpe (Nord)

«Mes parents ont pris une grosse claque »

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e peux t’interviewer?» Voilà comment Géraldine, 45 ans, journaliste, a abordé la première fois Élisabeth, 31 ans, salariée de Solidarité paysans, une association qui aide les agriculteurs. C’était en 2005 au cinéma d’Avesnes-sur-Helpe, petite commune du Nord de 5 000 habitants. Un an après – « le 18 décembre 2006 ! », se souvient avec émotion Géraldine – les deux femmes s’embrassaient pour la première fois. « J’ai trouvé cette fille épatante, je me suis dit, “allez, j’y vais”», confie Géraldine. À l’époque, toutes les deux n’avaient connu auparavant aucun amour homo. « Durant longtemps, je me suis sentie assez seule, mais la vie est pleine de surprise ! En fait, il y a plein d’homos à la campagne », raconte Élisabeth. « C’est l’amour de ma vie, mais c’était aussi le basculement dans un monde inconnu », ajoute Géraldine qui divorcera l’année suivante, et dont les parents apprendront son homosexualité via un courrier rageur de son ex : « Ils m’ont répondu : “l’important c’est que tu sois heureuse, même si ce www.temoignagechretien.fr

n’est pas ce qu’on avait prévu.” » Ce fut plus compliqué du côté d’Élisabeth, originaire de Rambouillet. Père médecin, mère secrétaire dans un lycée privé: « Mes parents qui se disaient ouverts, cathos de gauche, ont pris une grosse claque dans la gueule », souffle-t-elle. Surtout sa mère qui ne souhaite toujours pas voir Géraldine. «Ma mère m’a demandé de ne pas en parler à ma famille. En fait, quand on fait son coming out, on ne sort pas du placard, on fait entrer nos parents dans le placard. L’acceptation se fait par étapes. » Élisabeth et Géraldine se pacsent en 2009. Au tribunal d’instance. Avec un greffier qui leur donne du « bonjour mesdemoiselles » avant la signature, et du «au revoir mesdames» après. À l’extérieur, une surprise les attendait : les copains journalistes de Géraldine avec des fleurs. Mais l’absence de cérémonial frustre Élisabeth, profondément catholique, proche de Taizé, et très investie dans sa communauté. D’où l’organisation d’une grande fête un an après, rassemblant tout un week-end

près de 150 personnes « avec un temps de célébration religieuse et une bénédiction d’union ». Échange d’alliances et chants religieux au programme, et la présence d’une pasteure hollandaise pour qui « c’est comme un mariage », mais aussi du prêtre du lieu ! « Celui-ci fut très surpris par notre demande. Trois mois après, il a fini par dire oui, tout en rappelant que, pour lui, ce n’était pas un mariage ! » Dans son discours, le père d’Élisabeth cita « Vos enfants ne sont pas vos enfants» du poète libanais Khalil Gibran, qu’il avait déjà déclamé lors du baptême de sa fille. « Les lignes bougent, mais on a morflé avec le débat. Au point de ne plus réussir à dormir tellement une partie de mon entourage s’est déchaîné sur internet contre la loi. C’était une vraie guerre sur Facebook! Une religieuse m’a même virée de ses contacts ! Mais, en face à face, ils n’osent pas en parler. » Bref, un exutoire virtuel pour un tabou encore bien réel dans l’Église. Ce qui n’empêchera pas Élisabeth et Géraldine de se marier. M. E. TÉMOIGNAGE CHRÉTIEN

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DOSSIER – FAMILLE POUR TOUS

© Christian Adnin

Julie et Florence, 34 et 37 ans Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne)

«Nous étions très émues de signer le registre de baptême »

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u début, Florence et Julie se sont senties «vraiment perdues; c’était bizarre, ce qui nous arrivait». Julie a un petit boulot d’étudiante dans

la boulangerie des parents de Florence. C’est là que les deux femmes se croisent pour la première fois, il y a douze ans. Elles sont chacune engagées dans

une relation hétérosexuelle, Florence est même mariée. Elles commencent à se fréquenter, tout en considérant leur relation « impossible » et leur couple «sans avenir». Aujourd’hui, elles sont mamans de jumelles, nées d’une insémination artificielle avec donneur en Belgique, il y a bientôt deux ans. Une famille rendue possible par «une chaîne de générosité». Croyant, le couple a souhaité faire baptiser ses filles. Florence et Julie s’engagent dans la préparation à Saint-Maur. Le prêtre, qui tente de faire preuve de bonne volonté, leur déclare: «L’Église ne chasse personne. Nous avons même accueilli un homme qui avait assassiné sa femme.» Les deux femmes relèvent la maladresse. Pour le baptême, elles choisissent Orléans, à mi-chemin entre leurs deux familles. Le prêtre admet d’abord la bouche pincée qu’il ne peut pas refuser. « Je suis retournée le voir seule », raconte Florence. « Je lui ai expliqué que j’étais la maman de cœur de nos filles. Je crois qu’il avait réfléchi de son côté : il a tout de suite fait la comparaison avec sa sœur qui avait adopté un enfant. Le jour du baptême, il avait barré la mention “père” sur le registre, et m’a invitée à le signer, à côté de Julie. Nous étions très émues qu’il ait fait ce geste spontanément.» Florence et Julie envisagent aujourd’hui d’agrandir leur famille : il reste un embryon congelé en Belgique. C.M.

Jacques et Christian, 81 et 64 ans, Orsay (Essonne)

«Vers Dieu, à travers ma relation »

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eur petite maison dans l’Essonne a des panneaux solaires sur le toit et un potager dans le jardin «pour garder un rapport à la terre ». Jacques et Christian se sont rencontrés en 1970, «à une époque où l’homosexualité était encore considérée comme une maladie mentale». Jacques était venu à Paris faire une psychanalyse pour se guérir de la culpabilité morbide qu’il éprouvait, déchiré entre son attirance pour les hommes et sa foi. En fait de psychanalyse, il prend conscience qu’il doit «vivre ce qu’il a à vivre». Le vieil homme au sourire malicieux

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a parcouru du chemin depuis son éducation dans une famille maurassienne, qui valorisait le respect du chef et de l’autorité. Ce cheminement intérieur a été rendu possible par sa relation avec Christian, et des associations, comme Aides qui lutte contre le sida, ou David et Jonathan (D&J) qui concilie foi et homosexualité. Dans la commission théologique de D&J, dont il est un temps responsable, Jacques s’attache à relire les textes bibliques censés évoquer l’homosexualité: «La Bible ne parle pas d’homosexualité. Sodome, c’est un viol

collectif, sans rapport avec une relation d’amour entre deux hommes ou deux femmes», juge-t-il. Et c’est là «le grand drame: la relation homosexuelle est toujours vue comme une partie de jambes en l’air. Et pour décrire l’acte, on utilise soit un vocabulaire médical, soit un vocabulaire d’injure.» Aujourd’hui, Jacques considère qu’il va à Dieu à travers sa relation homosexuelle. Au cours de sa vie, l’octogénaire espère avoir réalisé cette «conversion du regard» à laquelle invite l’Évangile: voir d’abord, dans le toxicomane, le séropositif ou tout autre «marginal», un être humain. C. M. SUPPLÉMENT AU N° 3529


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Régis et Nicolas, 37 ans chacun Pantin (Seine-Saint-Denis)

«Qu’est-ce qu’être parent? Pourquoi l’être? »

Photos © Christian Adnin

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orsqu’ils ont eu Marius, Régis, Nicolas et Françoise ont déménagé dans une résidence à Pantin, pour être proches les uns de l’autre. L’enfant est en garde alternée entre ses deux pères et sa mère. Régis et Nicolas se sont rencontrés il y a quatorze ans. Il y a trois ans, ils font la connaissance de Françoise dans un groupe de parole de l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens (APGL). Le courant passe. Ils ont des projets d’enfant chacun de leur côté, mais optent finalement pour la coparentalité. «Ça s’est fait comme ça, mais ce n’est pas parce que nous estimons qu’un enfant a besoin d’un père et d’une mère!», précisent les deux hommes soucieux de se démarquer des slogans de la «Manif pour tous ». Nicolas considère que l’homoparentalité est une opportunité pour la société: «Qu’est-ce qu’être parent?

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Pourquoi l’être? En reposant ces questions, l’homoparentalité est l’occasion de faire avancer la société dans son ensemble, pas seulement les couples homos. » Régis, qui n’est pas le père biologique de Marius, souligne le rôle de l’engagement: «Est-ce qu’on est plus père lorsqu’on est le père biologique, et qu’on travaille de 8 à 22 heures ? J’ai pris un engagement fort. Aujourd’hui, ma carrière est secondaire par rapport à Marius.» Régis et Nicolas veulent se marier, pour accéder enfin à « ce symbole de la République », et avoir la chance de se dire oui « devant Marianne, et la devise “Liberté, Égalité, Fraternité” ». Mais ils attendront un peu que Marius puisse marcher. L’enfant a aujourd’hui sept mois. Dans sa première crèche de Noël, Régis et Nicolas ont mis deux Joseph. C. M. TÉMOIGNAGE CHRÉTIEN

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DOSSIER – FAMILLE POUR TOUS

Marie-Hélène, 53 ans, et sa fille Marion, 19 ans Villeurbanne (Rhône)

«Il y a Dieu d’un côté et l’institution de l’autre. »

© Fabien Collini

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arie-Hélène est sortie du placard à 51 ans. Après avoir été mariée à Gilles pendant vingtquatre ans, et eu trois enfants. Pourtant, ses premiers émois adolescents sont féminins. À l’époque, elle voit l’homosexualité comme « une déviance», mais caresse l’espoir de conjuguer flirts lesbiens et mariage hétérosexuel. Elle se confie à son fiancé, qui lui impose de choisir. « J’étais amoureuse. Il me rassurait. » Exit les amourettes homosexuelles. Pourtant, le mariage s’use. Le couple divorce. Pour Marie-Hélène, il est temps de «prendre en charge [son] homosexualité»: «C’est quelque chose qu’on a en soi, et qu’on décide de vivre, ou pas. » C’est l’heure du coming out. Sa plus jeune fille, Marion, a 16 ans : « Un soir, Maman a frappé à la porte de ma chambre. Elle m’a dit qu’elle avait une relation homosexuelle. » Marion se souvient d’avoir pleuré. « Je me sentais coupable.» Avant de se confier à une amie, et de comprendre qu’il n’y avait rien de mal. Face à sa propre mère, Marie-

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TÉMOIGNAGE CHRÉTIEN

Hélène a attendu un peu. « Un de mes frères a une fille lesbienne. Il m’a dit un jour : “Je pense que tu peux y aller, Maman est prête.” J’ai profité d’un week-end en famille où je dormais dans la même chambre qu’elle pour le lui apprendre. Elle m’a simplement demandé: “Comment s’appelle-t-elle?” C’était une agréable surprise ! » Mais même si elle ne considère plus l’homosexualité comme « une déviance », Marie-Hélène s’est d’abord sentie ébranlée dans sa foi à cause des positions de l’Église. « Je n’osais plus aller communier. Je m’en suis ouverte à ma mère, et à mon amie d’alors. Et de le dire, simplement, m’a permis d’y retourner. » Aujourd’hui, les choses lui paraissent claires : « Il y a Dieu d’un côté, l’institution de l’autre. » Elle évoque avec sérénité un texte attribué – à tort – à Charlie Chaplin: «Le jour où je me suis aimé pour de vrai/J’ai pu percevoir que mon anxiété/Et ma souffrance émotionnelle/N’étaient rien d’autre qu’un signal/ Lorsque je vais à l’encontre de mes convictions/Aujourd’hui, je sais

que ça s’appelle/Authenticité. » Que la fin de la messe de Noël, le 24 décembre, soit consacrée à la manifestation contre le mariage homosexuel lui a été «insupportable » : « Le prêtre a non seulement rappelé la position de l’Église, mais donné des informations sur les cars pour aller à Paris le 13 janvier ! », s’indigne-t-elle. « Ce n’est pas le lieu. Ma mère aussi a trouvé ça honteux. Les familles se réunissent. Pourquoi aborder un sujet qui peut être facteur de division ? » Aujourd’hui, Marie-Hélène envisage d’aller au temple protestant. Marion, elle, reste fidèle à son éducation catholique. Mais elle a été «déçue» que le prêtre appelle de ses vœux l’échec du projet de loi. Trois ans après la sortie du placard de sa mère, elle fait la part des choses: «Le problème, c’est le regard des gens. Les homos sont montrés du doigt. J’en ai pris conscience lorsque j’ai appris que ma mère était lesbienne. Finalement, son coming out a eu un impact positif: il m’a aidée à grandir. Je me pose plus de questions sur la société.» C. M. SUPPLÉMENT AU N° 3529


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LA FAMILLE DANS TOUS SES ÉTATS Alors que le projet de loi sur « le mariage pour tous » a été adopté en première lecture à l’Assemblée nationale, quels sont les enjeux que le débat a révélés sur les différentes formes de famille ? Du mariage à la PMA : analyse des dossiers qui vont continuer, dans les mois prochains, à susciter la discussion. PAR #²,).%-/5:/. ET -!2#%.$%7%,$

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a psychanalyste et historienne Élisabeth Roudinesco n’y va pas par quatre chemins pour décrire le débat actuel sur le projet de loi permettant l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples de même sexe : « Il est fascinant que les opposants à la loi ne voient pas que les évolutions sont déjà là, que la société n’est déjà plus ce qu’ils croient qu’elle est. Pour défendre la différence des sexes, ils brandissent “le bien de l’enfant”. Mais ils ne peuvent pas prouver que le modèle traditionnel a fait le bien de l’enfant ! Ils revendiquent un idéal de famille qui n’existe déjà plus et qui d’ailleurs n’a jamais existé puisque la famille, c’est l’histoire d’un désordre permanent. (1) » De fait, la réalité familiale dans notre France du XXIe siècle est particulièrement diversifiée. Au point qu’il vaudrait mieux parler «des» familles, plutôt que de «la» famille. Les chiffres reflètent cette évolution: en 2011, en France, sur les 827000 enfants nés, un peu plus de 421000, soit 55,8 %, avaient des parents non mariés. Il y a trente ans, ils n’étaient que 50000 et ne représentaient que 6 % du total des naissances. Désormais, un enfant sur neuf vit dans une famille recomposée; et un sur cinq, dans une famille monoparentale. Pourtant, pour les opposants à l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, il existe un

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lien évident entre mariage et filiation: du premier découlerait la seconde. C’était vrai en 1792; ça ne l’est plus, de fait, en 2013. Lorsqu’il est instauré par l’État révolutionnaire, le mariage est une institution centrée sur la filiation. Elle donne un père aux enfants. Tant et si bien que «jusqu’en 1912, en dehors du mariage, les enfants n’avaient pas de père. En regard de la présomption de paternité […], il y avait l’interdiction de recherche en paternité pour les enfants nés hors mariage», a expliqué la sociologue Irène Théry lors de son audition par la Commission des lois à l’Assemblée nationale, le 8 novembre 2012.

L’évolution du mariage C’est au cours du XXe siècle que l’institution du mariage évolue pour prendre acte des transformations de la société : en 1972, les droits et les devoirs des parents sont exactement les mêmes que ces derniers soient ou non mariés. «Le mariage n’est plus le socle de la seule famille juridiquement reconnue », explique Irène Théry en revenant sur cette «révolution de velours juridique». En 2002, l’Assemblée nationale vote la loi sur la coparentalité: les devoirs de coparentalité survivent au divorce des époux. D’une institution de la paternité, le mariage est donc devenu une institution du couple. Il n’est plus nécessaire pour k TÉMOIGNAGE CHRÉTIEN

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DOSSIER – FAMILLE POUR TOUS

k penser la famille: la filiation a pris son autono-

mie. La formule du juriste Jean Carbonnier, selon laquelle «le cœur du mariage n’est pas le couple, mais la présomption de paternité», a longtemps fait autorité. Elle ne correspond plus à la réalité. Or elle était justement la raison pour laquelle Irène Théry, en 1999, s’était opposée à l’emploi du terme « mariage » pour les couples de même sexe. Du coup, la sociologue soutient aujourd’hui le projet de loi (2). Car, dès lors que «le cœur du mariage» n’est plus la présomption de paternité, mais le couple, quoi de plus logique que de l’accorder aux couples de même sexe? Comme les hétérosexuels, les homosexuels doivent pouvoir choisir entre le mariage, le Pacs (Pacte civil de solidarité) ou l’union libre. Préconiser aujourd’hui pour les couples homosexuels une « union civile » avec cérémonie à la mairie et publication de bans, en lieu et place du très administratif Pacs, comme le fait l’Union nationale des associations familiales (l’Unaf), c’est rester fidèle à Jean Carbonnier et à une vision du mariage centrée sur la filiation. C’est aussi refuser l’accès au mariage comme symbole républicain, chargé de deux siècles d’histoire, et une façon d’affirmer que les couples homos ne sont pas tout à fait comme les autres.

La filiation en débat Il n’en reste pas moins que la question de l’ouverture du mariage aux couples de même sexe pose tout de même la question de la filiation. Il s’agit à la fois d’une réalité –les homos ont déjà des enfants– et d’une demande de «normalité». Les opposants au mariage pour les couples de même sexe ont consacré nombre de leurs critiques à cette question. Ils invoquent la différence des

Le cœur du mariage n’est plus la présomption de paternité, mais le couple. sexes, érigée en horizon indépassable: la nature a créé deux sexes, et il faut un homme et une femme pour faire un enfant; ergo, tout enfant a et doit avoir un père et une mère. Cet argument, qui n’a du bon sens que l’apparence, masque en réalité une confusion entre plusieurs notions. Confusion d’abord entre sexe et genre, entre réalité biologique et réalité sociale : comme le rappelle le magazine Sciences humaines dans un numéro consacré il y a un an aux identités sexuelles, il faut distinguer l’identité sexuelle biologique –déterminée par le sexe génétique (XX ou XY), le sexe anatomique (pénis ou vagin) et le sexe hormonal (testostérone ou progestérone)– du genre, qui recouvre les différences de statuts et de rôles sociaux entre les hommes et les femmes. Entre identité sexuelle biologique et genre, il n’y a pas de lien nécessaire: je peux très bien être né mâle (identité biologique) et aimer coudre (genre), sans

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que cela ait d’ailleurs un quelconque rapport avec mon orientation sexuelle. La deuxième confusion de ce raisonnement est une déclinaison de la première: on confond père et géniteur, mère et génitrice. La pratique de l’adoption illustre pourtant bien cette différence. Et ce n’est pas parce que j’ai mis au monde un enfant que je vais savoir prendre soin de lui, que je vais avoir «l’instinct maternel». Ce qui compte, dans la relation parents-enfant, c’est le lien d’engagement des parents vis-à-vis de l’enfant, plus que le lien biologique, dont il n’est certes pas exclusif. «Même si notre droit cherche toujours à faire coïncider procréation et filiation, celle-ci est d’abord et toujours une parole d’engagement, écrit la sociologue Martine Gross dans Le Monde (3). La présomption de paternité n’est rien d’autre qu’un engagement à l’avance à prendre pour les enfants qui naîtront dans le cadre des noces, nul besoin que le père soit réellement le géniteur.»

Don anonyme de gamètes? Contrairement à ce que voudraient faire croire les opposants au mariage pour tous –«Un papa, une maman, on ne ment pas aux enfants», scandentils depuis l’automne–, les parents homos ne cherchent pas à entretenir de confusion entre géniteur et père. Ils sont les premiers à reconnaître, voire à expliciter, la nécessité de gamètes mâles (les spermatozoïdes) et de gamètes femelles (les ovocytes) dans la conception d’un enfant: «L’effacement des géniteurs n’est pas le fait des parents homosexuels », a rappelé Martine Gross, auditionnée par la Commission des lois. En autorisant le don anonyme, le système actuel mime la procréation et l’établit comme le système de filiation le plus légitime. Résultat, grâce à l’anonymat des dons (4), un père stérile peut se faire passer pour le géniteur de son enfant… À l’inverse, la prise en compte de la dissociation effective entre la mère et la génitrice, ainsi qu’entre le père et le géniteur, permet de souligner un autre élément qui a trait aux origines: à supposer que tout enfant ait besoin de connaître ses origines, qu’entend-on par là exactement ? Il y a certes l’origine biologique, mais aussi le fait d’avoir été un enfant désiré, de grandir dans une famille qui voulait qu’on soit là. C’est bien le cas dans les familles homoparentales, où le projet d’enfant est toujours mûrement réfléchi, et peut prendre plusieurs années. Le psychiatre et psychanalyste Serge Hefez l’a expliqué devant la Commission des lois: sur le plan psychique, l’enfant construit un roman des origines. Ce roman prend appui sur la stabilité familiale d’une part, sur une narration d’autre part. Même si les histoires sont plus complexes lorsqu’il y a eu adoption, recomposition familiale ou procréation médicalement assistée (PMA), elles existent et permettent à l’enfant de situer tous les protagonistes. Ceux qui sont présents, mais aussi les absents, comme le donneur de gamètes. C’est pourquoi l’anonymat des donneurs de gamètes n’a rien d’évident. La question posée aujourd’hui SUPPLÉMENT AU N° 3529


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par la filiation dans les couples homosexuels est justement l’occasion de rouvrir ce débat (5).

Le désir d’enfant Dernière confusion, enfin: celle entre sexe et orientation sexuelle. En dénonçant un «droit à l’enfant» qui serait réclamé par les couples homosexuels, les opposants au mariage pour tous font semblant de croire que le désir d’enfant est un geste purement altruiste chez les hétérosexuels. Or comment ne pas voir que le désir d’être parent, d’élever un enfant, de lui transmettre des valeurs, des références, une culture peut exister qu’on soit homo ou hétéro? Comme il peut ne pas exister, aussi bien chez les homosexuels que chez les hétérosexuels (sur ces derniers qui ne peuvent ou ne veulent pas avoir d’enfant, lire le texte de Christine Pédotti, p. 53). Le droit, dans son état actuel, reconnaît la légitimité de ce désir dans les couples hétérosexuels. Il permet la procréation médicalement assistée (PMA) à ces couples «en âge de procréer, mariés ou en mesure d’apporter la preuve d’une vie commune d’au moins deux ans » (6). Ce qui prévaut n’est donc pas le biologique, mais la ressemblance avec le modèle biologique, ce que les sociologues appellent «le modèle pseudo-procréatif» (au sujet de la PMA, lire les tribunes de Stéphane Lavignotte et de Thierry Jaccaud, pp. 49-50). En voulant faire coïncider sexualité, procréation www.temoignagechretien.fr

et filiation, les opposants au mariage pour les couples de même sexe érigent la biologie en donnée indépassable. Ils établissent un lien nécessaire entre la biologie et des structures familiales qu’ils présentent comme immuables, alors que ces structures ont évolué. Comme l’a rappelé l’anthropologue Françoise Héritier dans Marianne (7), «nous avons admis des siècles durant et sans problèmes ni de conscience ni de justice, qu’une fille de ferme ou une servante soient engrossées et qu’une "fille-

En autorisant, dès 1973, le don anonyme de sperme, le législateur a permis d’effacer toute trace du géniteur, lors d’une PMA avec tiers donneur.

Morten Thun/AFP

Le désir d’enfant est-il un geste purement altruiste chez les hétérosexuels? mère" mette au monde des "bâtards", sans père reconnu. On ne criait pas à l’injustice en proclamant qu’il fallait qu’un enfant ait un père et une mère pour l’élever, ou qu’il lui fallait connaître les deux images de la tendresse et de l’autorité pour se construire!»

La Sainte Famille Ce qui reste le grand invariant de la famille n’est donc pas une prétendue complémentarité des sexes, mais la prohibition de l’inceste et la néces- k TÉMOIGNAGE CHRÉTIEN

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les familles), ksité de l’exogamie (l’échange entre (8)

souligne Élisabeth Roudinesco qui critique l’expression « mariage pour tous », en raison de son caractère trop vague. Elle rappelle que le spectre d’un effondrement du modèle familial fondé sur la complémentarité d’une femme et d’un homme, agité par les détracteurs du mariage pour les couples de même sexe, n’est pas nouveau : il a surgi à chaque grande transformation de société, lorsque le travail des femmes a été reconnu, le divorce institutionnalisé, l’avortement autorisé… Comme un signe supplémentaire de la laïcisation de la société, l’Église a préféré invoquer des arguments empruntés à la psychanalyse et aux sciences sociales (lire, à ce sujet, l’analyse d’Olivier Abel, pp. 41-43), plutôt que de puiser dans ses textes fondateurs. Et, paradoxalement, les arguments puisant dans l’histoire chrétienne pour éclairer une approche du mariage pour les couples de même sexe sont venus d’ailleurs. Le philosophe Michel Serres a osé considérer la question à la lumière de la Sainte Famille (9) : « Ce que l’Église peut apporter au monde aujourd’hui, c’est le modèle de la Sainte Famille. Ce modèle se trouve dans l’Évangile de saint Luc. On y lit que le père n’est pas le père – puisqu’il est le père adoptif, il n’est pas le père naturel –, le fils n’est pas le fils – il n’est pas le fils naturel. Quant à la mère, forcément, on ne peut pas faire qu’elle ne soit pas la mère naturelle, mais on y ajoute quelque chose qui est décisif, c’est qu’elle est vierge. Par conséquent, la Sainte Famille est une famille qui rompt complètement avec toutes les généalogies antiques, en ce qu’elle est fondée sur l’adoption, c’est-à-dire sur le choix par amour. Ce modèle est extraordinairement moderne. Il invente de nouvelles structures élémentaires de la parenté, basées sur la parole du Christ: “Aimezvous les uns les autres.” » Que l’on adhère ou non à cette interprétation du texte biblique, force est de constater que, tout comme la diversité des familles aujourd’hui, elle nous invite à reposer des questions essentielles. Non seulement au niveau bioéthique: faut-il maintenir l’anonymat du don? Mais encore, plus généralement: qu’est-ce qu’être parent? Que veut-on transmettre? Qu’est-ce que l’engagement? ■

(1) lesinrocks.com, 26 janvier 2013. (2) À lire, le document publié par l’EHESS, « Mariage des personnes de même sexe et filiation : le projet de loi au prisme des sciences sociales », direction scientifique : Irène Théry. (3) lemonde.fr, 5 février 2013. (4) Le don de sperme est légalisé en France en 1973, et anonyme depuis cette date. (5) L’Enfant des possibles. Assistance médicale à la procréation. Éthique, religion, et filiation, Séverine Mathieu, éd. de l’Atelier, 2013, 192 p., 20 € (6) Article 24 de la loi 2 004-800 du 6 août 2004 relative à la bioéthique. (7) marianne.net, 4 février 2013. (8) lesinrocks.com, 26 janvier 2013. (9) Michel Serres : « L’adoption est la “Bonne Nouvelle” de l’Évangile », La Croix, 10 octobre 2012.

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Entretien avec Erwann Binet

«LE 15 AOÛT A ÉTÉ TRÈS VIOLENT»

À 40 ans, Erwann Binet, jeune député socialiste de l’Isère, a subi son baptême du feu comme rapporteur du texte de loi sur le « mariage pour tous » à l’Assemblée nationale. Rencontre avec ce catholique pratiquant, père de cinq enfants. PROPOS RECUEILLIS PAR -!2#%.$%7%,$

TC: En tant que catholique pratiquant, comment avez-vous reçu les messages de l’épiscopat sur le mariage pour tous, depuis la prière du 15 août? Erwann Binet: Le 15 août a été très violent pour moi. Autant j’accepte que l’Église et l’épiscopat prennent des positions politiques –c’est une parole citoyenne comme une autre–, autant j’ai trouvé extrêmement choquant d’engager, sur une question politique, la communauté présente –l’assemblée– dans une prière universelle, par définition partagée par tous. Je connais énormément de catholiques qui ne sont pas allés à la messe du 15 août pour cette raison. Se rend-on compte de la différence qu’il peut y avoir entre donner un enseignement dans une homélie et dire une prière? Dans le cadre d’une prière, on fait communion! Or, faire communion dans une assemblée, lors d’un office, sur une prière qui a un message politique, c’est inadmissible. Jamais je n’avais ressenti un tel malaise vis-à-vis de l’épiscopat, vis-à-vis de mon Église. Personnellement, comment avez-vous géré le fait d’être rapporteur de ce texte? Ce qui préside à mon combat pour l’égalité pour les couples de même sexe, ce sont des valeurs de gauche qui m’ont été transmises par mes parents, mais ce sont aussi des valeurs que j’ai apprises dans l’Église. Je ne peux pas séparer les deux. Je vois dans la position de l’épiscopat beaucoup de maladresse, mais elle marquera sans doute beaucoup de catholiques qui,

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Erwann Binet (PS), le 29 janvier 2013 à l’Assemblée. ©Jacques Demarthon/AFP

Comment avez-vous jugé les interventions de l’Église dans le débat public? J’ai été gêné par les arguments employés qui me sont apparus totalement en décalage par rapport aux évolutions de la société. J’ai le sentiment que, de plus en plus, la société française n’est pas dans l’Église. Cette dernière fait pourtant des choses extraordinaires dans son approche sociale, via notamment le Secours catholique. Avec ces outils, elle pourrait avoir une connaissance bien plus fine de la société.

comme moi, se retrouvaient dans l’Église mais pas forcément dans son message. Aujourd’hui, nous avons l’impression d’être mis de côté : il n’y a aucune parole dans l’Église pour ceux qui sont pour le mariage pour tous ! Rien n’a été organisé pour permettre l’expression de cette parole, et pourtant elle existe. Et je pense qu’il y aura, pour l’Église de France, un avant et un après « mariage pour tous », et j’ai peur que cela ne se fasse pas à son avantage.

Dans votre paroisse, quelle était la teneur des discussions? Quand j’ai organisé une réunion publique sur le sujet dans ma circonscription, les parents des enfants qui vont au catéchisme, aux Scouts de France, à l’aumônerie, que je connais depuis des années, sont venus, et ça s’est bien passé. Ce sont des gens en questionnement. Les croyants, en général, ne cessent de se poser des questions sur l’homme, la famille, le sens de la vie. Or, là, l’Église s’est fermée. Elle a donné une réponse et, ensuite, il fallait se conformer à cette réponse. C’est absurde! Dans le débat, je voulais montrer aux Français que les familles homoparentales existent, et qu’on ne pouvait leur refuser les mêmes droits. Suite à la manifestation du 13 janvier, je n’ai cessé de dire: «Oui, c’était bon enfant, vous étiez heureux d’être ensemble, mais le sens de cette manifestation était de refuser à une partie de la population les droits que vous avez.» Beaucoup n’en avaient même pas conscience.

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Vous vous attendiez à la virulence du débat au sein de l’Assemblée? Être contre le mariage pour tous est-il forcément homophobe? J’espérais que le débat ne ressemble pas à celui de 1998, car la société a évolué. Les arguments opposés à ce projet de loi ne relèvent pas des mêmes insultes homophobes. Un de mes collègues a employé l’expression d’«homo-sceptique» dans l’hémicycle; c’est maladroit, mais je vois bien ce qu’il veut dire: on est dans un degré en dessous de l’homophobie. Aujourd’hui, on accepte de voir des homosexuels, on accepte leur existence, on les tolère, mais on ne veut surtout pas qu’ils aient les mêmes droits que nous. Je ne dis pas que c’est de l’homophobie, mais c’est incontestablement une violence. Pourquoi êtes-vous pour l’ouverture de la procréation médicalement assistée aux lesbiennes? La PMA aujourd’hui existe, elle est pratiquée. C’est par milliers que des couples de femmes ou des femmes seules vont à l’étranger pour bénéficier d’un don de gamètes, pour pouvoir faire un

peur, pour l’Église de France, “d’unJ’aiavant et d’un après «mariage pour

tous» qui ne se fasse pas à son avantage. enfant. Je pars du principe que je n’ai pas à juger a priori de la validité ou non d’un projet parental. Évidemment, il doit se faire dans le respect de l’ordre public, c’est pourquoi je suis fondamentalement opposé aux mères porteuses. Mais au nom de quoi devrions-nous refuser à un couple de donner une réponse à son désir d’enfant? Chacun est animé par un désir d’enfant, ce n’est pas de l’égoïsme, ce n’est pas le droit « à » l’enfant, qui n’existe pas du reste, c’est la volonté de transmettre, de partager. Les homos ne sont pas différents des hétéros. Ils élèvent leurs enfants avec des succès, des problèmes, comme dans toutes les familles, ni plus ni moins. ■

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