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TENDANCES N° 18  DÉCEMBRE 2012

Territoires en réseaux :

d’internet aux innovations sociales ouvertes

Internet partout, pour tout le monde ? Ce défi a été relevé par la ville de Brest qui compte aujourd’hui 105 PAPI (Points d’Accès Publics à Internet). Loin d’être anecdotique, ce projet s’inscrit dans une démarche globale d’appropriation sociale des outils numériques, basée sur le « faire avec » et le « donner à voir ». Au travers de projets tels que les wikis ou les médiablogs coopératifs, Michel Briand nous prouve l’intérêt d’appliquer à l’innovation sociale des méthodologies collaboratives issues des logiciels libres. L’innovation sociale, facteur de transformation

Informations, données, échanges... Ce qui était autrefois rare est aujourd’hui abondant, voir surabondant. La façon de penser et la façon de travailler ont connu une révolution. Nous devons passer de la gestion de la rareté à la gestion de l’abondance, c’est pourquoi la coopération ouverte est devenue nécessaire. Ces transformations

impliquent de penser le développement différemment. En effet, l’innovation sociale ouverte et partagée est à la fois plus respectueuse des humains et de la planète, plus créative et plus coopérative que compétitive. « Donner à voir l’abondance des innovations, démultiplier les projets par les méthodologies collaboratives » est la démarche développée par Michel Briand et ses partenaires autour de la mise en réseau de l’innovation sociale en Bretagne. La mise en œuvre d’une politique publique de l’appropriation sociale d’internet et du multimédia a permis d’apprendre une méthodologie des pratiques collaboratives, du travail en réseau et de la mutualisation. La démarche proposée, au carrefour d’une animation de réseaux d’acteurs de l’innovation sociale et de la formation-action aux pratiques collaboratives, est susceptible de contribuer à un changement d’échelle de l’innovation sociale.

s’est rapidement développé. Chaque année, 5 à 10 nouveaux « PAPI » rejoignent le réseau, assurant une couverture complète de la ville de Brest en 2011 dans les centres sociaux, maisons pour tous et patronages laïques. Le choix de proposer un accès libre et accompagné dans des lieux ordinaires ou accessibles, fréquentés par différents publics, est fondateur. Chaque structure avance à son rythme et rejoint le réseau quand elle en voit l’intérêt. Cet accès public dans les lieux existants assure la diffusion des usages d’internet dans le tissu associatif et les services publics, favorisant ainsi une plus large appropriation. Cette expérience a prouvé l’efficacité du « faire avec » qui permet de toucher l’ensemble des acteurs avec un budget modeste et facilite une diffusion de l’appropriation par les acteurs associatifs.

L’importance du « faire avec » : l’exemple des PAPI

L’innovation sociale fait référence aux innovations qui répondent à des besoins sociaux de toute nature liés aux conditions de travail, d’apprentissage, de santé, de développement de communautés...

A Brest, en s’appuyant sur les bibliothèques et équipements de quartier, facilité par le dispositif « emploisjeunes », un réseau de plusieurs dizaines de lieux d’accès en proximité

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d’infos

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Promouvoir, montrer

& partager

Un « donner à voir » de l’abondance de l’innovation...

Qu’il s’agisse de circuits courts, d’économie sociale et solidaire, de mieux vivre ensemble ou de coproduction de contenus culturels, l’innovation sociale est présente partout dans la société, mais reste parcellisée. L’appel à projet sur le multimédia a permis d’expérimenter cette abondance d’innovations. Depuis 12 ans, un appel à projet annuel accompagne chaque année une trentaine « d’envies de faire ». L’apport de la ville de Brest est modeste (2300 € par projet), mais cela suffit pour que l’envie de faire se concrétise. Des dizaines d’innovations voient le jour tel que le projet « intergénérations » où Monique Argoual’ch met des élèves en situation d’être professeurs auprès de personnes très âgées. Ils leur tiennent la main dans la manipulation de la souris, eux qui étaient alors en échec scolaire. Un bilan réalisé en 2007 a prouvé que la mise en réseau des acteurs est aussi importante dans le dispositif que la subvention. Les rencontres autour de projets de webradio*, de médiation auprès des personnes isolées, de la

mise en biens communs (photothèque collaborative), de fermes de services (Maison du libre, INFINI**) diffusent dans la ville une culture commune de l’innovation sociale numérique et du travail ensemble.

... s’appuyant sur l’expérience des sites participatifs

À Brest, au fil des années, plusieurs centaines d’initiatives ont été rendues visibles, mais souvent de manière cloisonnée. Ce souci du « donner à voir » et de l’écriture ouverte a été initié par « @-brest » qui publie une vingtaine d’articles par semaine. Cette démarche participative est un succès local tant du point de vue du lectorat que dans l’écriture (plusieurs centaines de rédacteurs). Malgré tout, cette écriture ouverte ne s’est guère diffusée au-delà de quelques délégations à Brest. La diffusion d’une culture du « donner à voir » et du « faire avec » est un long chemin dans une société marquée par la compétition où l’école nous apprend à « cacher notre copie ».

Encore peu de croisements entre les différents acteurs de l’innovation sociale

Sur un territoire comme le Pays de Brest, plus de mille personnes sont concernées par cette innovation sociale. Pourtant, cette écriture rendue publique sur le web est loin d’être facile pour beaucoup de porteurs d’innovation, qui sont d’abord des acteurs de terrain impliqués dans l’action locale. Toute l’expérience accumulée autour des sites participatifs et des dizaines d’ateliers autour de « l’écrit public » sera précieuse pour accompagner cette écriture associant les acteurs euxmêmes. des élèves en situation d’être professeur

* Station de radio diffusée sur Internet grâce à la technologie de la lecture en continu. ** Collectifs ou associations rassemblant des personnes et/ou des structures œuvrant sous les licences libres ou apparentées.

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LOIRE-ATLANTIQUE 2030 • TENDANCES N°18 • DECEMBRE 2012

Associer les acteurs « Imagination for People », c’est avant tout un outil au service des porteurs de projets. Dans cette mise en relation, il leur est proposé de participer aux réseaux régionaux créés sur la plateforme. Guidés par un souci de partage qui enrichit chacun de l’expérience des autres, les écrits de cette plate-forme, comme par ailleurs celles des sites participatifs brestois et « d’Outils Réseaux », sont placés sous une licence (Creative Commons) qui permet explicitement la diffusion et la réutilisation des contenus.

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d’infos

http://imaginationforpeople.org/fr/

Comment faire ?

L’art de dupliquer les projets d’innovation sociale L’innovation sociale ne vaut que si elle est diffusée et partagée. À l’image des logiciels libres, il s’agit de réaliser les « codes sources » des projets d’innovation sociale ouverte collectés et de décrire le « comment faire » des projets. Il s’agira ensuite d’analyser les conditions de leur réutilisation et de les enrichir par l’analyse d’autres projets d’innovation sociale. La société du numérique apprend à gérer l’abondance. Copier un logiciel ne coûte presque rien. Améliorer un logiciel est


?

s

bienvenue sur Wiki-Brest

les carnets du Pays de Brest Histoires de lieux, de personnes, de travail ; géographie, tranches de vie, chansons, articles encyclopédiques... Wiki-Brest, c’est une écriture qui relie habitants, journaux de quartiers, associations, artistes, bibliothécaires, enseignants... Et qui vous invite à écrire ... Au départ, quelques dizaines d’articles avec le souci d’une écriture ouverte à tous : recettes de cuisine, petites anecdotes. Aujourd’hui, Wiki-Brest compte 3 560 articles, 10 000 fichiers multimédias, 966 utilisateurs enregistrés, 17 administrateurs et 12 millions de pages vues avec des dizaines de portails thématiques créés au fil des collectes.

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d’infos

www.wiki-brest.net/ www.wiki-brest.net/PAPI_de_Brest

également à la portée de centaines de développeurs dès lors que le code est librement consultable et modifiable. L’exemple récent de Sesamath où une équipe de 5 salariés et de quelques centaines de professeurs bénévoles ont développé un environnement numérique de travail utilisé par un million d’élèves en France sans aucune subvention de l’Éducation nationale est exemplaire de l’efficience des pratiques collaboratives.

L’apprentissage de la coproduction : mutualiser et partager

C’est à travers le « CD bureau libre », compilation de logiciels de bureautique qu’a été faite la première expérience collective de coopération. Avec la maturité des outils bureautiques libres, Michel Briand et ses partenaires ont souhaité mettre à la disposition des

habitants un panel de logiciels libres et faciles à installer et à utiliser. À travers des espaces collaboratifs, plusieurs dizaines de personnes se sont impliquées pour choisir les outils, le graphisme, les modes d’emploi, l’installateur. Un gros travail pour parvenir à un produit simple d’installation qui a été diffusé à 300 000 exemplaires en Bretagne et ailleurs. C’est tout un réseau d’acteurs de la médiation numérique qui se l’est approprié. Les bibliothèques ont mis ce CD en prêt, le PAPI de Kérourien a promu la copie du CD, les 4 universités de Bretagne l’ont distribué à chaque nouvel étudiant, les écoles primaires l’ont adopté... Les porteurs d’innovations ont un savoirfaire de transformation sociale à l’échelle locale, échangé parfois au sein de réseaux thématiques. Il manque aujourd’hui à ces acteurs un outillage méthodologique facilitant le passage à

une autre échelle. De l’abondance du numérique, du choix du partage et des biens communs sont nées des méthodologies collaboratives qui ont permis dans un temps très court (moins de 10 ans pour Wikipedia) l’émergence et le passage à l’échelle de projets innovants mis en biens communs. Comme pour le logiciel libre, le code ouvert des innovations permet le partage, la réutilisation et l’amélioration continue des « comment faire ». Il s’agit, dans l’esprit du projet « Imagination for People » de faire en sorte que le porteur d’une innovation puisse en devenir non seulement l’ambassadeur, mais aussi celui que l’on consulte et qui accompagne. C’est cette double approche de la coopération et du portage que Michel Briand souhaite intégrer à l’innovation sociale ouverte.

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« Nous nous inspirons des méthodologies de la collaboration issues du numérique pour outiller les réseaux d’acteurs de l’innovation sociale. » Michel Briand

Un réseau collaboratif

de l’innovation sociale ouverte

La méthodologie de la coopération

L’élaboration d’une méthodologie de la coopération est particulièrement efficace lorsqu’il y a abondance et là où la coopération l’emporte sur la compétition. Depuis un an, « Outils Réseaux » et ses partenaires ont constitué un réseau francophone « anim-fr » qui regroupe 200 acteurs de la coopération. Cette démarche de l’innovation sociale en réseau va permettre d’élargir ce réseau — issu plutôt des cultures numériques — vers les acteurs de l’innovation sociale. Le processus de coélaboration qui caractérise ce réseau depuis sa création sera alors enrichi, favorisant ainsi l’émergence d’une intelligence collective, au croisement des pratiques et réflexions de chacun. Ce projet permettra également de mutualiser des contenus de formation puisque le partage et la mise en commun des productions des membres sont des éléments structurants de la charte du réseau. Cette démarche s’inscrit dans un processus de diffusion mise en œuvre par « Outils Réseaux » autour de la formation à l’animation de projets coopératifs. Le projet sera aussi l’occasion d’avancer vers le projet d’« Outils Réseaux » : la création d’un

« archipel » reliant en réseau des îlots, structures de formation diffusant localement cette culture de la coopération.

De l’importance de l’échange humain

Malgré les progrès fulgurants des TIC, nous ne sommes pas dans le « tout numérique ». Les temps d’échanges et de rencontres des acteurs sont toujours très importants, c’est pourquoi dans cette démarche, deux types de rencontres sont prévues : •

Celles au sein des territoires qui contribuent à rendre visible la convergence des acteurs de l’innovation sociale ouverte autour de valeurs de partage et de coopération, faisant reconnaître ainsi ce mouvement comme un facteur de transformation sociale des territoires. Celles entre les partenaires du projet, car sur bien des champs, cette action est une innovation qui a besoin d’être réfléchie et confrontée aux résultats, dans une démarche qui doit être explicitée pour être réutilisable.

Michel Briand Directeur adjoint de la formation à Télécom Bretagne, Élu municipal à Brest responsable d’internet et du multimédia, Vice-président de Brest Métropole Océane responsable de l’économie sociale et solidaire et de l’aménagement numérique du territoire Cette publication largement inspirée d’un article et d’une conférence de Michel Briand, est libre de droits : n’hésitez pas à la copier et à la diffuser !

Conseil de Développement de Loire-Atlantique Co-Directeurs de la publication : Patrick Mareschal , Emmanuelle Gélébart Souilah Rédaction : Michel Briand, Céline Lopes Mise en page et illustration : Céline Lopes Date de sortie : Janvier 2013

Crédits photos : Fotolia  Impression : Conseil Général de Loire-Atlantique

Adresse : Conseil de Développement de Loire-Atlantique - 21 Bd Gaston Doumergue - 44200 Nantes - Tél : 02 40 99 60 70 - Courriel : cdla@loire-atlantique.fr 

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