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LE LOUP ET LE RENARD

L’automne avait teinté de rouge les feuilles des érables du parc. Celles des marronniers commençaient à tomber en tourbillonnant. Chaque frondaison se dotait d’une teinte différente de brun, d’ocre ou de jaune. L’air était doux, le temps agréable. Il fallait profiter de ces derniers beaux jours, de cet été indien qui annonçait l’arrivée des rigueurs de l’hiver. Le long d’une allée, près d’un banc de pierre, deux hommes revêtus d’un pyjama rayé devisaient. Le plus grand qui devait avoir dans les trente ans, était une sorte de colosse à la nuque plate et dont le crâne tondu semblait plus étroit que la mâchoire. Deux petits yeux d’un gris bleu métallique, un nez écrasé comme celui des boxeurs et un large menton proéminent achevaient de donner une impression peu rassurante de l’individu. Il répondait au nom tout ce qu’il y a de banal de Louis Dubois, avait été enregistré comme ouvrier agricole, mais ne travaillait plus depuis fort longtemps.


Son interlocuteur, un peu plus âgé, semblait être tout son opposé. C’était un petit brun, fluet à la limite de la maigreur avec un profil en lame de couteau, des yeux noirs, brillants d’une vive intelligence et une bouche aux plis légèrement méprisants. On sentait que cet homme devait avoir une haute opinion de lui-même. Autant le géant avançait lourdement et légèrement voûté, autant l'autre marchait d’un pas assuré, en se tenant bien droit. Il s’appelait Jacques Lerenard, avait exercé la profession d’expert comptable pendant des années. - Encore heureux qu’on a la promenade, disait Lerenard. Il y a de quoi devenir neurasthénique à rester comme ça, des mois dans cet hôpital… - Qu’est ce que c’est neurasthé…truc ? demande l’autre. - Laisse tomber, Loup (Il préférait l’appeler ainsi, cela lui permettait de ne pas utiliser son vrai prénom qui lui rappelait de mauvais souvenirs). C’est juste un mot difficile pour dire quelque chose comme dingue ou fou, tu vois ? - Renard, je ne suis ni dingue ni fou, s’exclama le costaud. Et j’en ai assez que tu me prennes pour un débile mental… - Et moi, j’en ai assez que tu m’appelles Renard, réplique l’autre. Je veux que tu utilises mon vrai nom, Monsieur Lerenard ou à l’extrême rigueur Lerenard tout seul, mais ça, n’est pas très respectueux !


- J’t’en foutrais du respect, moi, une grande baffe dans la gueule, ouais ! Tu m’appelles bien Loup et je dis rien, moi. Et Louis c’était qui au fait ? - Mon petit frangin, répondit le maigrichon en dégageant la mèche brune et grasse qui tombait sur son front étroit. Il avait dix ans quand c’est arrivé… Le puits, dans la cour de la ferme… Il était penché en avant, il voulait voir le fond… Il a trop avancé son buste, sa tête… Ca a entraîné tout le corps qui a basculé dans le puits… - Il a pas gueulé en tombant ? - Si, avoua Renard, c’était horrible. Je voulais rien entendre, alors j’ai rabattu les deux lourds panneaux de bois qui fermaient l’ouverture du puits. Du coup, personne n’est venu à son secours et il a crevé dans le noir ! - C’est bien toi qui l’as tué, conclut Loup. Comme je te connais t’as bien dû le pousser dans le dos ! - Non, je l’ai pas tué que je te dis, gros demeuré, il est tombé tout seul, tout seul, tu entends ! Et j’avais bien le droit de pas vouloir supporter ses hurlements ! s’énerve le petit homme. Loup s’y met à son tour. Il l’attrape par le col de la veste de pyjama rayé et braille en approchant sa grosse face de celle de son interlocuteur : « Ne m’appelle plus jamais demeuré, tu entends ! Je ne suis pas très malin, mais je ne suis pas demeuré du tout et surtout, je ne suis pas un assassin comme toi ! » - Et la petite que tu as étranglée ?


- J’ai pas senti ma force, c’est pas pareil ! J’ai serré un peu trop, c’est tout. C’est quoi ? Un accident… - Pourtant tu l’avais violée avant, plusieurs fois, avec ta grosse queue… Bizarrement, cette dernière parole a l’air d’avoir désarçonné le grand costaud qui repose Lerenard délicatement sur le banc et avoue piteusement : « C’est pas pareil que toi, je l’aimais, moi ! » - Avoue que t’es brutal…Même avec moi… - C’est vrai, mais je m’intéresse pas aux petits garçons, moi, lance Loup qui reprend du poil de la bête. - Arrête tes conneries, tu sais très bien que c’était un accident… Il est tombé celui-là, il s’est empalé en escaladant la grille de fer forgé de chez moi. Même le juge l’a reconnu… - T’as même pas l’excuse de la force…T’es qu’une loque vicieuse, lança Louis, méprisant. Renard ne répondit pas. C’était toutes les après-midi le même cérémonial. Il fallait qu’ils se chamaillent, qu’ils se lancent à la figure leurs crapuleries respectives, c’était plus fort qu’eux. Ils s’étaient connus en taule, lieu ou les «pointeurs » n’ont pas la vie facile. Loup avait pris Renard sous sa protection. Renard avait usé de son intelligence pour éviter à Louis Dubois qui avait un cerveau de la taille d’un pois chiche, de faire de grossières erreurs d’appréciation. Ils


formaient un couple étrange et solide que les autres détenus apprirent à craindre. - Et t’étais bien content de m’avoir en taule. Je sais pas comment t’aurais pu t’en sortir sans moi. J’en ai corrigé des types à cause de toi. - Oui, mais c’est grâce à qui si on est dans cet HP, hein ? plastronna Renard. Elle était pas géniale ma combine ? - Ouais ! Mais je suis pas dingue et ça fait six mois qu’on est là. J’en ai marre. Je veux sortir ! - Moi aussi, j’ai envie de me barrer… admit le maigrelet. Et je suis sûr qu’on va y arriver. Le tout est d’être sage, d’avoir l’air calme, normal et le Docteur Meyer va bien finir par nous libérer… - Tu les prends tes médicaments, toi, demanda Loup en changeant de sujet. Ca rend tout mou, moi j’aime pas… - Fais comme moi… Gruge ! Tu les mets dans ta bouche et tu les recraches quand l’infirmière te regarde plus… - J’y arrive pas bien, avoua le grand. - T’es nul, déclara le petit, péremptoire. - Ah, j’aimerai bien avoir une fille… - Moi aussi, soupira Renard, mais plutôt jeune, presque pas formée… - Elles sont gentilles et douces à cet âge-là. Mais faut pas qu’elles crient, ça m’énerve, je supporte pas ! - …ou même pas du tout formée, j’aime pas ces petits débuts de seins comme des mandarines…Et puis, pas de poils, c’est vilain, ça fait sale…


- Arrête, s’écria Loup. Tu m’excites déjà. Faudrait que ce soit une petite blonde aux yeux bleus, j’aime pas les brunes, elles sont pas assez douces. - Moi, je m’en fous… - Toi, tu vas lui faire du mal. Tu es méchant, tu aimes faire souffrir… - Pas du tout, je veux l’embrasser, la caresser, c’est tout… - Je te crois pas. - Il faudra que tu me laisses commencer. Si tu t’en occupes en premier, tu risques de lui faire du mal… - Non, je te promets que je ferais attention, j’irais tout doucement… - Allez, on n’en est pas là. Faut déjà savoir comment on va faire… - Ben, c’est simple, on en prend une à la sortie d’une école. - Comme ça, devant tout le monde, t’es complètement crétin, mon pauvre Loup ! D’abord il faut un véhicule genre fourgonnette blanche, discrète, le truc qu’on remarque pas. Tu sais conduire ? - Ben non, avoua piteusement Loup. - Donc, je conduirai. Il faudra en repérer une qui rentre seule sur un trajet assez long et qui passe dans un coin désert… - Tu en as dans la tête, toi, apprécia le colosse. - Au moment voulu, faudra faire très vite, continua le cerveau. Tu sortiras sur le trottoir, tu


l’attraperas à bras le corps et tu l’enfourneras vite fait dans la bagnole. Et qu’est-ce que tu dois pas oublier ? - Je sais pas. - De lui mettre la main sur la bouche pour pas qu’elle braille, banane ! Et après ? - Après, c’est gagné. On fait ce qu’on veut, elle est à nous. Mais je te rappelle que je veux commencer parce que toi tu es méchant et que tu vas lui faire du mal. - Mais qu’il est con, mais qu’il est con ! Une masse de connerie pareille, c’est pas possible ! soupirait Lerenard. Ca fait trois semaines que tous les jours je te fais répéter la scène et tu n’y arrives toujours pas. Mais qu’est-ce que t’as dans ton crâne, de la gélatine ? - Non , je suis pas con non plus, en tous cas, pas plus con que toi ! Le docteur Meyer, il a dit que j’ai la barano ou je sais pas quoi. En tous cas, pas la connerie et pas la méchanceté comme toi ! - Moi, il a dit que j’étais dépressif le toubib, pas paranoïaque, crétin qui se souvient même pas du nom de sa maladie ! - Ca va finir mal, Renard…Va falloir que je t’étrangle pour que t’arrêtes de m’emmerder… - Bon, j’arrête… Et on revient à la fille…Quand on l’aura dans la voiture, faudra que tu la tiennes couchée sur le plancher de la cabine. Ensuite, on filera dans une maison discrète qui devra avoir obligatoirement une cave qu’on aura trafiquée auparavant. Ca te revient ?


- On cachera la petite pour pas qu’ils nous la reprennent… - Il devra y avoir deux caves et pas une seule, espèce de noix ! Et pour passer de l’une à l’autre, faudra qu’on aménage un panneau pivotant masqué par des rayonnages de telle sorte qu’on puisse pas deviner ce qu’il y a derrière, même si on vient jusque dans la première… - C’est vraiment fort ça, j’y aurais pas pensé tout seul, avoua Loup. - Evidemment avec une queue plus grosse que la cervelle, tu risques pas de penser à grand chose ! asséna le petit teigneux. L’autre vit rouge. Il attrapa pour la seconde fois Lerenard par le cou et serra en disant : « T’as p’t’être un gros cerveau, mais t’as qu’un p’tit vermicelle entre les pattes et c’est pour ça que t’es méchant ! » - Suffit, Messieurs ! intima l’infirmière qui venait pour les faire rentrer. Réintégrez, s’il vous plaît, l’intérieur du pavillon, c’est l’heure des soins … Ensuite, ce serait l’heure du repas du soir, puis celle de la télé, puis la dernière distribution des substances indispensables à la camisole chimique et enfin l’extinction des feux. Pas une journée qui différait des autres. Les deux inséparables répétaient interminablement leur numéro. Loup voulait toujours étrangler Renard, mais il n’y arrivait jamais. Trois mois plus tard, le bon docteur Meyer, après consultation de ses assistants et malgré des


dossiers plus qu’inquiétants (exhibitionnisme et pédophilie pour Loup, sadisme et meurtre pour Renard) renvoya les deux individus dans la société à quelques jours d’intervalle avec la bonne conscience du scientifique qui est persuadé que son traitement a réussi. Quelques temps après, une gamine de dix ans, prénommée Estelle, jolie blondinette, joyeuse et pleine de vie, sortit de l’école après l’étude et disparut un soir brumeux de novembre sur le chemin de son domicile. A ce jour, et malgré une mobilisation sans précédent des forces de l’ordre et de la population de toute la région, ses parents ne l’ont toujours pas retrouvée. Fait étrange, lors des battues, un groupe de gendarmes découvrit le cadavre étranglé d’un petit homme sec et brun dont l’autopsie montra des vertèbres cervicales broyées comme par un étau. Dans son portefeuille, on retrouva une carte d’identité au nom de Lerenard Jacques.

LE LOUP ET LE RENARD  

Une nouvelle extraite du recueil "Dorian Evergreen" de Bernard VIALLET disponible sur www.thebookedition.com

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