Issuu on Google+

Oh, Tongue


À PROPOS DES ANIMATIONS D’INFORMATIONS

Je danse les nouvelles. Parler et danser, être tous les éléments des nouvelles. Le mouvement est très gestuel, le genre de geste qui survient quand on parle, explique et décrit, mais ici le geste prend le corps en son entier. Ce qui est expliqué est une vision intime : cette vision fluide, vacillante du monde que tout un chacun possède, cette vision qui se nourrit des nouvelles. C’est une vision qui ressemble à un rêve, avec des éléments visuels, cinétiques et oraux. Je débute toujours une performance en apportant une pile de journaux et en m’en servant pour tracer un chemin où je m’engage. Je commence souvent dans l’obscurité, il n’y a qu’une torche électrique qui pend autour de ma taille et qui éclaire par intermittences pieds, journaux et mains qui s’agitent. Quelque part, dans ma déambulation, j’ai une idée du sujet avec lequel je vais démarrer. J’éteins la torche et les lumières s’allument tandis que je donne une forme aux journaux disséminés sur le sol en les transformant en cartes, et je me mets à parler et à rendre vivants les drames humains qui se trouvent sur la terre, auxquels s’entremêlent les drames sismiques/tectoniques qui se trouvent au-dessous. En un sens, je travaille les images d’un monde qui bat, les travaille grâce à mon corps, modèles d’énergies. Je représente l’ensemble dans l’espace, tout en essayant d’ébaucher l’ensemble des informations dans l’espace physique, de comprendre ce que mon corps sait. Bien que je ne sache jamais ce que je vais faire durant la performance, j’ai en moi un grand nombre d’éléments qui démarrent comme une trame. Et je tente toujours de me renouveler, surtout si je désire quelque chose pour me faire la main, et je ne sais pas vraiment comment procéder. Des images magnifiques, tristement humoristiques se présentent d’elles-mêmes. Lors

39


d’une performance, la première chose qui m’est venue à l’esprit a consisté à me fabriquer un lit dans les journaux et à parler du projet du maire de New York de loger les sans domicile fixe dans de vieux navires de guerre. Puis je les lui ai fait envoyer dans le golfe Persique, et j’ai alors pris cette page où l’on voyait une grande photo d’un très beau mannequin, et je l’ai caressée, dans un mouvement continu de son ventre au mien, et j’ai poursuivi à propos du Tigre et de l’Euphrate, sortes de trompes de Fallope se vidant dans le golfe. Puis je me suis dit, après de nombreux méandres, abordant différents sujets liés ou non entre eux, qu’il était temps de m’arrêter, et c’est alors que mon regard est tombé sur la photo de couverture du New York Times Magazine qui représentait un jeune contra nicaraguayen. « Que deviendrontils si les États-Unis retirent leur aide ? », tel était le thème des articles en une. J’ai mis la photo du jeune guérillero dans le lit dans les journaux, l’ai installée confortablement. Je n’étais pas satisfaite. J’ai regardé autour de moi, il y avait la page représentant le très beau mannequin new-yorkais. Je l’ai placée à ses côtés. Comme je suis danseuse, je vois et comprends les choses grâce au mouvement. J’estime même que les nouvelles ressemblent à des contraintes, à des écarts et à des modifications de l’équilibre, et que, quoi qu’il en soit, le langage des nouvelles reste beaucoup fonction de la physique dynamique : le dollar en chute libre, le Liban sur la pente glissante, l’Iran envoyant des vagues humaines contre l’invasion de l’armée irakienne, etc. Et voilà ce que je danse, en pensant souvent que je suis le fou du roi. C’est Berenice Fisher qui, la première, m’a donné le goût de travailler avec les nouvelles. En 1985, j’animais un atelier intitulé Work in Progress, et j’encourageais les gens à prendre des notes et à trouver des idées en rapport avec les voies nouvelles qu’ils souhaitaient tracer et qu’ils commençaient à percevoir et à explorer. Berenice, l’une des participantes, avait fait des études à l’université et était engagée dans le mouvement féministe. Elle voulait aider les gens pour qu’ils aient une relation plus personnelle à leur journal,

40


et elle pensait que la bonne démarche consistait à travailler avec les féministes. Elle avait fait travailler des gens sur les gros titres et ils en avaient gardé une forte impression. Je ne me souviens pas de mon gros titre, mais je me souviens de mon mouvement. Ma main droite se déplaçait tel un plan de sustentation dans les turbulences, tandis que mes yeux suivaient mon index gauche dans la direction opposée. Je me souviens que ce gros titre était en forme de contradiction, quelque chose qui avait trait à l’Inde. Une autre personne qui travaillait à cet exercice s’était fait aider par d’autres. Trois personnes étaient couchées sur le ventre, les mains derrière le dos, la tête relevée aussi haut que possible, le regard ne cessant de se déplacer. C’était une séance de travail, les gens travaillaient, parlaient et tentaient d’exécuter des mouvements. Mon regard se porta par hasard sur ces trois personnes sur le sol, sur le ventre, les mains derrière le dos, la tête relevée au-dessus du sol, le regard ne cessant de se déplacer. Et je vis une double image. De par la tradition qui est la mienne, les gens dansent souvent sur le sol. J’ai l’habitude de voir toutes sortes de mouvements et de les voir concrètement. Mais dans ce cas-là, je vis également autre chose. Toutes trois étaient vulnérables. Elles étaient en état d’urgence. Tels des prisonniers de guerre. Ce n’est que récemment, quant à moi, que je me suis mise à suivre les nouvelles, et ce n’a pas été chose facile. J’ai décidé que je pouvais au moins les lire même si je ne m’en souvenais pas, et c’est ainsi que les histoires, les personnages ont commencé à me devenir familiers, au moins pendant que je lisais. Mais, surtout, je me suis mise à accumuler des impressions kinesthésiques liées à des contraintes, des écarts et des courants, des modifications de l’équilibre et des effondrements imminents. Ma compréhension était de plus en plus vive, et ma pratique déliée.

41


ANIMATION D’INFORMATIONS #1

Lorsque je voyageais beaucoup, allant d’un pays à l’autre, j’étais toujours heureuse de trouver un journal en langue anglaise, d’entendre ma langue, et d’avoir entre les mains cet objet familier. Et que je sois aux Pays-Bas, au Japon ou en Italie, j’avais le loisir de toujours trouver l’International Herald Tribune, et des histoires que je connaissais bien, de suivre ces histoires, et de commencer à comprendre quelque chose. Alors je me suis mise à considérer la rotondité de la terre et toutes les choses qui y survenaient, me suis mise à apprécier d’être dans une poche qui respirait le bonheur, de ne pas avoir peur pour ma vie, d’être dans un endroit qui n’était pas là où il y avait la guerre. Et lorsque je me rendais des Pays-Bas à Londres puis en Australie, il était pour moi étonnant de survoler vraiment un lieu que je ne connaissais que grâce à mes lectures et de poser le pied dans un pays où se déroulaient des événements effrayants. On observe du ciel le golfe Persique et la terre de Mascate, et des Arabes en pyjamas verts sont arrivés avec des aspirateurs. Ce n’était qu’un détournement d’avion. Ces hommes sont arrivés et nous étions là, dans l’avion. Nous ne pouvions le quitter, il faisait merveilleusement chaud dans le désert, et je n’osais pas regarder ces hommes en face. J’étais américaine, juive, à Mascate, dans le golfe Persique, nous avons alors décollé et je voyais l’eau et les tankers, et l’eau si plate et calme, et les tankers remontaient le golfe, et je savais que c’étaient eux que les journaux décrivaient comme des vagues, des vagues humaines qui se fracassaient, Iraniens et Irakiens, et la plupart d’entre eux âgés de quatorze ou seize ans, vagues humaines se fracassant. Je me souviens avoir lu l’Ancien Testament, j’ai peut-être lu cent pages, d’une traite, et comment, dans ces terres désertiques, les tribus de la Bible me rappelaient des espèces d’insectes très secs comme les scorpions ou les tarentules, et une

43


tribu entière était là, et elle possédait un puits et elle possédait des moutons, et peu de marge de survie, et de temps en temps une autre tribu arrivait et l’anéantissait. Et deux personnes environ échappaient au massacre et grimpaient sur les hauteurs et attendaient avant de recommencer et bientôt il y avait une tribu dans le désert, sa vie dans les sables et ses moutons et ses dattiers et sa mémoire du massacre et elle était bientôt en nombre suffisant et elle arrivait et l’autre tribu, elle la massacrait et trois personnes s’enfuyaient sur les hauteurs avant de recommencer, devenait une tribu, et chaque tribu avait son dieu qui était Dieu qui était à ses côtés et c’est ce que nous appelons à présent le principe fondamental, le fondamentalisme émergeant du sable, émergeant du sable comme les scorpions, comme les scorpions qui arrgth ! Arrght ! LLLacchth ! LLLacchth ! Aaght ! Et pendant ce temps, je lis dans La Bible les passages à propos de l’année du jubilé. L’année, l’année, tous les sept ans lorsque toutes les dettes sont effacées. Toutes les dettes sont annulées, excepté celles contractées avec des étrangers, mais au moins au sein, au sein de la tribu toutes les dettes sont annulées et… pourquoi pensais-je à tout cela maintenant… parce que je pensais à ce qui se passait à l’intérieur de la terre. Je pensais qu’à l’intérieur, pendant ce temps, toute la matière organique à l’intérieur de la terre est transformée, s’accumule, et qu’avec la technologie elle est désormais aspirée, détournée, et qu’elle est très convoitée. Je parle de la puissance. La puissance. Puissance qui dépasse pieds et mains. Puissance de ce qui brûle. Brûle. Et c’est brûlant. On dirait que cela fait Uargthhh. Ou bien si c’est de l’essence cela fait pickoogh ! Pingoom Pingoom Peuuu Uuuu Uuuu Uuuu Uuuu Uuuu… nous fait voler peut nous faire voler peut nous faire voler peut nous faire voler nous fait voler nous fait voler et désormais nous ne devons plus voler d’ici à ici. On ne peut que la transmettre. Voilà la nouveauté. La transmettre. Quel espoir. La transmettre. La transmettre. On ne peut que la transmettre. Et on dit : « Salut maman, je suis sur Mars. Eh bien, je ne crois pas que je vais la rapporter cette année. Comment tu vas ?

44


Et Eva ? Et Mark ? Ça, c’est super ! Oh ! Comment as-tu fait ça ? Eh bien, écoute-moi. Le mieux c’est de la remuer, oui tu la remues, remue-la puis ajoutes-y quelques olives. Ajoutes-y quelques olives. Ajoutes-y quelques olives. » Et des ordinateurs. C’est pas mal, les ordinateurs. C’est tout juste s’ils ne pigent pas. C’est tout juste s’ils ne pigent pas et puis non ils ne pigent pas. Ça c’est bien. C’est bien pour le type qui a grimpé sur les hauteurs. Personne ne doit savoir qu’il est là, et l’ordinateur non plus, personne ne doit savoir où il est. Et l’ordinateur non plus. Car l’ordinateur pense qu’il est ici, mais il est là. Mais il affiche qu’il est ici, alors qu’il est là. J’ai dépensé cet argent mais il n’est pas dépensé. Mais cet argent est en train d’aller là, mais est ici. Ils doivent l’argent ici, mais l’argent est allé là-bas. L’argent est allé là-bas. Qu’est-ce que l’argent ? Qu’est-ce que l’argent ? Transmission de l’argent. Transmission. Va-et-vient. L’argent sort de la Bank of America, de ses pores. De la Bank of America… de ses pores. Et il part pour Mexico, et il part dans des poches privées à Mexico, et il revient dans les banques suisses, et à New York, et en Californie. Et un de ces jours ce sera l’année du jubilé. Tu sais pourquoi ? Parce que les États-Unis vont contracter une dette de mille milliards de dollars. Mille milliards par tant et tant d’années. Je ne sais pas ce que c’est. Mais c’est tellement d’argent que les puissances que les grandes puissances, les puissances qui ont beaucoup de ce uuuuaaaggghhhh truc uuuaaaggghhh qu’ils ont pooooooommmmpppppéé à la terre. Et soutiré, soutiré à la terre. Ils diront transmission transmission. Pas de dette. Transmission Transmission. Pas de dette. Transmission. Pas de dette. Transmission Transmission. Pas de dette. Transmission Transmission. Pas de dette. Cela ne va tirer personne d’affaire. Ce sera toujours la même chose. Ils lui donneront un autre nom. Comme lorsque Gengis Khan et sa tribu sont venus et ont apporté une pièce de monnaie. Et qu’après cela ils ont acheté toutes les richesses du monde connu. Des perles. Des perles. Des perles et de l’or en échange de la norme. La norme. Le pouvoir de la norme.

45


Le pouvoir de la norme Le pouvoir de la norme Le pouvoir de la norme Le pouvoir de la norme Le pouvoir de la norme Le pouvoir de la norme Le pouvoir de la norme Le pouvoir de la norme Le pouvoir de la norme Le pouvoir de la norme Le pouvoir de la norme Le pouvoir de la norme Le pouvoir de la norme Le pouvoir de la norme Le pouvoir de la norme Le pouvoir de la norme Le pouvoir de la norme Le pouvoir de la norme Le pouvoir de la norme Et tant qu’il y a une norme qui maintient tout dans la norme… c’est la paix normale. Et la minute normale, pour une raison ou pour une autre tirée du tao… pour que des évolutions, des épanouissements et des achèvements nouveaux aient lieu, quels qu’ils soient… c’est alors que tout le arrgth ! Arrght ! Peeeeeeuuuuuttttiiii début ! KKKhhhh KKKKhhh ! KKKKhhhh ! KKKhhhh KKKKhhhh !

46


oh-tongue-extrait