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Toute publication produit son propre déchet, le fait du jour se dévalorise dès son éclosion dans la coursive. La poubellication dont parle Lacan n’a pas d’autre objet : caractère édifiant et pontifiant du journalier qui exclue celui qui n’est pas addict, accroché à sa pitance quotidienne, au canal autorisé branché sur le collecteur. Aussi vite lu aussi vite jeté. Péremption ultrarapide du produit qui doit obéir aux consignes de la fluidité, au fluctuant. Il ne faut pas oublier que le critère dominant de la grande presse est de fidéliser son lecteur, que chaque jour il passe à la caisse, au kiosque ou lise sur sa bécane les bonnes pages. L’astreinte à la simultanéité est devenue la forme impériale de la conformation. « Comment vous ne savez pas encore ? » Le sousinformé fait peine, est stigmatisé l’individu qui encourt le risque de se passer des codes de lecture infligés. En 150 ans, le pouvoir de ce corps de métier est devenu prépondérant. L’allié objectif et subjectif de la police et de la justice. Ogre impérieux qui invoque pour se dédouaner la parité, le monde des news est devenu la chambre d’accusation 9


la plus opérante. La chance ou l’aléa de savoir est devenu une obligation. Pour se procurer ces obligations, il faut suivre les recommandations et il suffit de feuilleter la Republica, le FAZ1 ou le Monde Diplo pour constater la domestication des esprits. L’édification d’une norme bien pensante avec l’édiction d’interdits, la poursuite des mêmes chimères. Un pot-pourri de laisser-passers universels. Pouvoir tentaculaire (toucouleur), omniprésent, la presse dit le point d’inféodation où nous sommes arrivés. À l’instar des avocats, les journaleux pratiquent l’hégémonie du point de vue. Ils carènent et massicotent l’expression qu’une communauté produit comme voile sous forme d’un disque de parité2. Comment ça se passe ? Le support est devenu l’instrument. Le medium est intégré dans le corpus de compréhension du monde. Et la novlangue d’Orwell – une langue qui absorbe toutes les langues et les chapeaute – n’est plus un avatar mais la babélisation du babil : les idiomes techniques 1 - Frankfurter Allgemeine Zeitung, un des quotidiens allemands le plus lu. 2 - Est né en 1988 le concept de RAID (Redundant Array of Inexpensive Disk) à Berkeley. En fait, les blocs de données sont répartis sur plusieurs disques physiques et on utilise un disque physique complémentaire appelé disque de parité. Les mots sont toujours signifiants. Que ce soit le nom de commando hyper-entraîné de la Gendarmerie Nationale ou que l’on effectue sous ce nom de raid une razzia sur les sources d’informations prises pour des ressources, il est question d’une saisie par surprise, d’un rapt, d’un embarquement.

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se présentent différenciés, les discours spécialisés de plus en plus étanches, et le recours à des décodeurs s’impose, d’où la prescription et la montée en force des leaders d’opinion. Nous assistons, nous en sommes les assistants, au règne de la signalétique. Une mise en fiches du code génétique où chacun tend à se présenter une entité reliée (est « riche » celui qui a beaucoup d’amis, peut citer x référencements). Un sentiment doit être fléché pour faire sens. Le goût du sensationnel banalisé a clivé la perception ; de plus en plus gourmand, insatiable en fait, l’usager de la presse se comporte en vecteur de l’encombrement des messages ; par lui, grâce à lui, l’infomation passe. Il est à la fois le destinataire et le réceptacle, mais surtout le principal bailleur. La politique du choc émotionnel est une forme d’endormissement. Le bonheur ne fait pas vendre. Nous sommes passés du libelle et de la gazette à une immense banderole torsadée en bande de Moebius où des employés aux écritures, écouteurs sur la tête, enjoués ou taciturnes, alimentent chaque heure par brouettes le collecteur, LE FIL. Le lecteur n’est plus informé, au fait des choses, mais suralimenté, gavé, comme si la pénurie de nouvelles informations ou données changeait radicalement son sort ou sa 11


perception. Dorénavant, celui qui n’est pas au courant est hors course, il ne peut prétendre à une pseudo-autonomie de jugement, le feu nourri de commentaires répétés en boucle forme un cercle d’où s’échapper fait courir un risque d’auto exclusion. D’un bannissement consenti moyennement confortable. L’ennemi du journaliste reste l’historien. Ils ne travaillent pas sur la même temporalité. L’instantané brûle. Les réflexes d’addiction sur les branchements ne sont pas les mêmes. Pour cela, l’homme de presse fait payer au chercheur au long terme son endurance. Empressé de faire signe, de collecter les signes sans recul, d’amasser les sémaphores du monde sans pouvoir les lire, le plumitif ergote. Sur le tas du fumier, il porte beau. L’urgence d’être toujours sous presse, dans la pulsion du à paraître, du B.A.T ou bon à tirer, fait du machiniste un postillon cloné. L’arbitrage entre mauvaise conscience et la si bonne conscience grande, pleine (celle de référent majeur, de la référence obligée – tout exemple est aussi vite périmé, comme tous les produits de grande consommation, leur durée de vie s’estime à 48 heures) constitue une balise de sécurité. Si j’avoue ne pas savoir, je me déclasse, j’avance nu. 12


La parure de l’info et son biseau – l’art d’être présentée – conditionnent mon être au monde dans le partage de la récrimination et de l’empathie sur ordonnance. Exemple futile et fortuit, à Cannes en 2010 après l’écroulement de Lehman Brothers et le scénario bis repetitam du krach, plusieurs journaleux et hommes de main et de papier sur trois supports France-Culture, France-Inter et Le Monde se sont éplorés de concert sur des clapets qui agiraient comme poil à gratter : Rachid Boudrejda, le film italien sur Berlusconi et la chaise vide du cinéaste iranien Jafer Pandradi. La convergence des points de vue est stupéfiante tant elle est attendue. La vilénie de Berlusconi, l’énième pensum sur les harkis, le coup du cinéaste banni, porte-parole des résistances, des thèmes porteurs pour la réprobation. Au moment où la grand-messe du film joue sa valse, de sémillants chroniqueurs fustigent un marché du film hypnotique et ravageur. N’oubliez pas la réalité. On a récemment vu avec l’encensement de Persépolis et La triplette de Belleville, l’a priori favorable d’un intérêt commun dans la défense de valeurs sûres. Ciment qui confirme le jugement, jointe un socle des solidarités, un entendement préalable, une confirmation d’être plusieurs à « penser » la même chose, à pencher pour. Le thème fédérateur circonscrit la prévenance, si l’on attise chez moi mon sentiment d’injustice, ne suis-je pas probe, juste, 13


exact dans mes autres propensions à fustiger l’indignation, déclamer des droits idéalisés et réclamer partout justice (sous tous les horizons, au Tibet, contre les massacres des baleines). La bonne cause est celle qui crée du sentiment communautaire et, en répons, la mauvaise, qui s’avère maintenant un délit d’opinion, un goût trop prononcé pour la singularité, le besoin de se démarquer. En se régalant de l’effet de foule, nous maintenons l’harmonie. Le besoin d’être englobé dans un schéma d’idées, qui fait correspondance à des croyances ou des utopies choyées, nous protège de la guerre. Agir dans le bon sens d’un combat contre les abus et privilèges produit une caste de privilégiés, d’initiateurs à un mouvement de conscience. La propagation d’une rumeur favorable autour d’un produit culturel nous indique d’où vient le vent ; les valeurs d’échelle peuvent changer, les publics sont multiples et un gros succès sera celui qui coalise l’hétérogénéité des niveaux de lecture et pourra atteindre classes d’âge variées et par là le plus large échantillonnage social. Rappelons ce que Walter Benjamin pointait : « les biens culturels doivent leur existence non seulement à l’effort des grands génies qui les ont créés, mais aussi au servage anonyme de leurs contemporains. » Les films de Michael Moore, des frères Dardenne, certains de Ken Loach, créent nombre de correspondances entre


être missionné, porteur d’espoir et de lendemains qui chantent. Réflexion sur le refus qui, en agitant habilement drapeaux et muletas, titille le réflexe pour débattre au sujet de l’exploitation, de la soumission et du dressage. La leçon de morale est toujours là, menace ou férule en porte à faux. Les festivals du Réel ainsi que des œuvres plastiques extrêmement démagogiques comme celle de Thomas Hirschhorn sonnent le tocsin pour les âmes en peine. L’œuvre comme outil, au service d’un principe directeur, diffuse un message subliminal qui envahit parfois le prétoire : « n’avez-vous pas honte de simplement chercher à vous divertir ? » Quand le caractère éducatif d’une exposition prend le dessus, sans parler de coercition ou user de grands mots, vous pouvez songer sérieusement que vous est mitonnée une mise en condition pour souscrire au miserere, à l’éploraison qui vous fera avaler votre participation comme la solution, le remède à votre sentiment aigu de solitude. Si, de surcroît, vous vivez l’embrigadement telle une épreuve ou prétextez d’une simple divergence d’appétence ou d’orientation, votre attitude égoïste apartitaire vous forcera à vous rhabiller tel un exhibitionniste brimé. Votre façon de penser est décevante. Vous n’avez pas idée des sacrifices consentis pour isoler les paroles neutres d’un discours vrai, de combien de forces nous avons besoin pour persévérer à solliciter dans le soi crasse et entartré, vous 15


devez accepter de produire du similaire Mort au divertissement, saleté de plaisir. Arrêtez avec votre gratuité ! Si tout ne s’achète, tout se paie. C’est étonnant que personne ne tire d’expérience à éviter toute forme de probité plébiscitée, à luxer l’échange afin de la concasser en autant de traitements et de billets d’humeur. L’énurésie du pisse-copie lui fait boire moult breuvages. Branché en permanence sur le grondement de la planète, il doit pouvoir monter un blanc en neige d’un onglet mineur. En dépit de la sophistication des moyens de diffusion, le job reste le même. Rappelons les principales fonctions de la machine-outil : capable d’imprimer un mouvement afin de tailler, découper, déformer un matériau telle une rectifieuse, l’on voit bien que le machiniste moule, démoule, fabrique et astique. La carte professionnelle de ce métier spécifique n’est pas donnée à tout le monde. N’entre pas qui veut dans le caravansérail. 

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