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Viv(r)e L’Humidité Laurent Cauwet

Lorsqu’on demande à Jean-François Bory pourquoi il a nommé sa revue L’Humidité, voici ce qu’il répond : « Parce que j’ai passé toute mon enfance en Asie. Il y a une saison particulière en Asie avec la mousson.Tout est humide ! L’humidité de l’air est parfois à 75%. C’est une chose singulière qu’on ne ressent nulle part ailleurs, la mousson ! Respirer devient alors tout différent, par exemple fumer une seule cigarette dans ce bain de vapeur vous saoule complètement. Voir aussi est différent car tout est flou avec tant d’eau dans l’air. On est myope ! On est dans une cinquième saison avec L’Humidité. C’est la cinquième saison du monde ». Passons outre la légèreté et l’a priori désinvolture, toute picabienne, de cette réponse, et on s’aperçoit vite qu’il y a un certain nombre d’indices intéressants dans ces quelques mots : cette revue vient d’ailleurs (clin d’œil à la revue éponyme créée par Carmelo Arden Quin – 1962-1967 – où Jean-François Bory fit ses premières armes – et, accessoirement, ces premières rencontres décisives – en poésie), sera le terreau de tous les ailleurs, là où on voit différemment, où l’expérience s’allie à la réflexion… où on prend tous les risques, jusqu’à l’ivresse, pour ouvrir de nouveaux territoires – car cette énergie est synonyme de respiration. Difficile également de ne pas lire la référence à l’historique revue OU – 5e saison d’Henri Chopin…

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Car il s’agit bien de cela avec Jean-François Bory et les auteurs, poètes, artistes, etc. dont il s’entoure pour que vive L’Humidité : derrière un joyeux et remuant désordre, parfois espiègle, parfois frontalement rebelle ; derrière cet esprit à la fois frondeur et dilettante, se construit un espace de pensée et de recherche, un vrai laboratoire où se croisent les pratiques artistiques les plus novatrices du moment. Et ce qui se joue à chaque livraison de L’Humidité, c’est ce qu’a toujours défendu Jean-François Bory (et, dans un même temps – parfois ensemble, souvent séparément, mais toujours en connivence – Julien Blaine, Bernard Heidsieck, Pierre et Ilse Garnier... et tous les acteurs des poésies expérimentales, en France et à l’étranger) : que l’histoire de la poésie-action (pour utiliser un terme créé par Bernard Heidsieck en 1962) n’est pas séparée de l’histoire des avant-gardes, mais en fait partie intégrante, en est même l’âme – pour mémoire, rappelons que ce sont des poètes qui inventèrent les futurismes catalans, italiens et russes ; des poètes qui sont à l’origine de Dada, du surréalisme et du lettrisme ; des poètes encore, qui donnèrent naissance à l’internationale situationnisme, à Cobra et à Fluxus… De même, on vérifiera que la notion d’internationalisme, tant pronée par toutes les avant-gardes historiques, fut portée avec véhémence et efficacité par cette poésie hors limite, dès les années 50 via la poésie concrète, puis la poésie visuelle (ou visive) et, plus généralement, la poésie-action… De fait, on comprend bien mieux l’importance des enjeux des poésies visuelles, performatives, sonores, intermédia, etc. lorsqu’elles sont confrontées à la fois aux pratiques d’artistes – du Nouveau réalisme, de Fluxus, de l’art sociologique (Fischer, Journiac, Maccheroni, Agullo...), du body art ou de l’art charnel (Orlan, Gina Pane, Journiac...), de l’art comportemental (Agullo encore, ami de la 6


première heure)… –, et à celles d’écrivains plus évidemment liés à l’espace littéraire – José Pierre, Pascal Quignard, Pierre Bourgeade, Annie le brun, Roland Barthes et tant d’autres – pour ne citer que quelques noms récurrents de L’Humidité… Enjeux artistiques, esthétiques, mais également politiques : de page en page se réinvente ici un art poétique qui peut, selon l’impact désiré, être joyeux, drôle, provocateur, féroce, méchant, subtil, violent… Voire tout cela à la fois. Cette liberté de gestes et d’écritures fait rêver aujourd’hui, où la notion de provocation, si elle n’a jamais été autant théorisée, semble bien rare dans les pratiques artistiques actuelles. Alors que les poètes et artistes de L’Humidité trouvaient ou fabriquaient les moyens de leurs actes, aujourd’hui, pour beaucoup, les actes produits trouvent leur légitimité à partir du moment où ils sont monnayables. Ainsi, le proverbial « la fin justifie les moyens » semble s’être mué en « les moyens justifient la fin ». Mais quelle(s) fin(s) ? La volonté de vivre de son art et/ou de sa pensée demande à l’artiste, au poète, au penseur de faire allégeance à qui offre subventions, résidences, aides multiples et autres emplois-subsides – ce qui est une vraie aubaine pour les pouvoirs en place, qui ont trouvé là une stratégie beaucoup plus efficace encore que les bonnes vieilles formes de censures jusqu’alors employées : suggérer plus ou moins obliquement à qui veut produire de l’art, de l’écrit ou de la pensée de pratiquer l’auto-censure. La liberté d’action, avec ses multiples prises de risque (intellectuelle, physique, sociétale) fait place aujourd’hui aux stratégies de survie – d’ou cette frilosité généralisée et anesthésiante. Et oui, difficile d’assumer la prolétarisation des métiers de l’art ! Et faisons confiance aux enseignements artistiques distillés par les écoles d’art et autres officines de la culture officielle pour tourner cela en posture conceptuelle… pour empêcher que sévisse un vrai art méchant salvateur et conceptuellement indéfendable ! 7


L’humidité a donc une place importante dans la galaxie des revues qui, en France, dans les années 60/70, ont servi de plate-forme et de courroie de transmission aux avant-gardes internationales, avec Les Lettres d’Ilse et Pierre Garnier, la revue OU d’Henri Chopin, Robho de Julien Blaine, Agentzia de Jean-François Bory, puis la revue Doc(k)s de Julien Blaine – pour ne citer que les plus importantes et les plus visibles. Pour conclure, paraphrasons l’injonction faite au lecteur, dès le premier numéro de L’Humidité, afin de le décider à s’abonner : Parce que vous vous intéressez à “l’art”, à “l’esprit”

et au maniement des explosifs, vous êtes priés, sans rire,

de vous procurer d’urgence L’Humidité

par tout moyen

à votre convenance !

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