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Perles

Un papillon, rare, bat des ailes pour réveiller son cœur Tintement de fleurs de grenadier. Mais ils ne font qu’un Peut-il lui dire : ça suffit papillon azuré et demander à sa nostalgie d’avoir des limites ! L'ombre se fond dans l’arbre Les souvenirs dans la lassitude. Non, je ne cèderai pas à la complainte Aucun poète ne pleure autant que moi. Couvre-moi avec la brise Après son passage par les champs de blé La brise est reine des champs Reine des chevaux Reine… des roseaux

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Une colombe, rare, roucoule le ciel est au bord des larmes Que Dieu veille sur l’épouse Et la fille Deux gazelles traquées qui déposèrent en mon âme deux perles de rosée Puis s’éloignèrent Derrière leurs pas l’éclair est terne comme une ombre Et que l’Horizon prenne mon cœur empli d’elles Patience… le Déluge n’est pas loin. Damas, Centre de détention pour prisonniers politiques de la Section Palestine des Renseignements syriens, 1987.

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Conte

il était une fois… Le Temps fils d’Antan raconte : Le feu est un guide Fais-en une bonne réserve pour la route périlleuse et longue Essaie de comprendre la nuit Et si d’aventure le désespoir frappe à ta porte ne t’en fais pas lève-toi et sans t’attarder aux détails écris sur le mur : Sire désespoir va dire à ton seigneur roi que la cellule n’est pas plus étroite que sa tombe Elle n’est pas plus courte que sa vie 19


Cela si jamais terre consent à accueillir sa charogne là où il sera foulé aux pieds jeté en pâture à l’oubli Damas, Centre de détention pour prisonniers politiques de la section Palestine des renseignements syriens, avril 1987.

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Roucoulement

Le soir, ton roucoulement me harasse Va donc, harasse-moi Quand tu roucoules, c’est le vin du poème les larmes que je ne peux plus retenir Ce qui fait ployer les oiseaux sous leurs ailes et prépare l’apocalypse C’est ma balançoire quand le large se rétrécit dans l’absence Les arbres du cœur suffiront-ils si notre vent se brise et qu’avec lui se brisent les arbres ? Sont-ils de notre sang les arbres ou sont-ils un mirage ? météore après météore la question me taraude Une rose puis l’autre s’endorment sur mon bras 21


L’aube se déverse, bleue pour que la rosée se baigne et que je la voie Et pour cette question-gazelle pour le filet de la réponse qui va nous enserrer pour que le ciel ne se rétrécisse pas je lâcherai une volée de pigeons immatures et j’ouvrirai les tours de mon âme sur son lendemain Si les pigeons m’assaillent de leur roucoulement je me noierai S’ils me réveillent je laisserai ouverte la fenêtre du rêve et je m’endormirai Damas, Centre de détention pour prisonniers politiques de la section Palestine des renseignements syriens, 1987.

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Hurlement

Le cadavre qui pend ce n’est que moi et mon lendemain La ville n’est ni une mère pour arrêter ma mort interminable ni une étoile pour que je devienne son fils Qui est derrière la porte ? Avez-vous ramené ma dépouille ? Peut-être est-ce le cadavre de l’étudiant d’au-dessus Le vent, un nœud de potence puis le ciel neutre et le fleuve Qui frappe à la porte ? Nous n’étions pas ici depuis mille dévastations par vous semées La peur a fermé doucement 23


la dernière fenêtre de la montagne J’ai voulu m’adosser à un rocher ou à un mur mais il n’y avait que des plaines Je hurlerai donc Peut-être un loup m’entendra-t-il et me répondra Pleurons d’abord ensemble Loup, ô loup, pleure derechef avec moi La terre n’est pas une geôle Tu es esseulé, triste Je n’ai pas d’oiseau bleu et nul amour ne nous lie Ce jour-là, mon ami le cadavre qui pendait ce n’était que moi et mon lendemain

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ni-vivant-ni-mort