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Recherche & projet : productions spécifiques et apports croisés

Actes du 2e séminaire inter-écoles «Ville, Territoire, Paysage» (VTP) organisé par l’Ensap de Lille et le Lacth, avec le soutien du BRAUP (MC) à l’Ensapl, les 17 et 18 novembre 2016 Publication sous la direction de Bénédicte Grosjean (responsable scientifique, Lacth / Ensapl)

LES DOSSIERS DU LACTH

Lacth / Ensapl, février 2018

(c)Actes Alexis e du 2Pernet séminaire Ville, Territoire, Paysage, Ensap de Lille, 17-18 novembre 2016 Les Dossiers du Lacth #3 : Recherche & projet : productions spécifiques et apports croisés

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Recherche & projet : productions spécifiques et apports croisés Actes du 2e séminaire inter-écoles «Ville, Territoire, Paysage» (VTP) organisé par l’Ensap de Lille et le Lacth, avec le soutien du BRAUP (MC), à l’Ensapl, les 17 et 18 novembre 2016. Comité scientifique  : Bénédicte Grosjean, JeanMarc Besse, Elena Cogato Lanza, Jean-François Coulais, Denis Delbaere, Xavier Guillot, Emeric Lambert, Bruno Notteboom et Claire Parin. Publication sous la direction de Bénédicte Grosjean (responsable scientifique, Lacth / Ensapl) Maquette et mise en page : Catherine Blain, assistée de Jeanne Decovemacker.

publication numérique Éditions

Page frontispice : Alexis Pernet, « Le grand paysage en projet  : entre trajectoires institutionnelles et territoires vécus » (croquis pour la thèse de doctorat, Univ. de Paris 1, 2011).

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Recherche & projet : productions spécifiques et apports croisés

Actes du 2e séminaire inter-écoles «Ville, Territoire, Paysage» (VTP) organisé par l’Ensap de Lille et le Lacth, avec le soutien du BRAUP (MC) à l’Ensapl, les 17 et 18 novembre 2016 Publication sous la direction de Bénédicte Grosjean (responsable scientifique, Lacth / Ensapl)

Lacth / Ensapl, février 2018


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Introduction. Recherche & Projet : productions spécifiques et apports croisés Bénédicte Grosjean (coord. scientifique)

12 Conférence : Imaginer le réel. Logiques de la recherche et logiques de projet Jean-Marc Besse 16

Session 1. Enregistrer le réel. La description, entre recherche et projet Denis Delbaere (coord.)

19 Situations infra-métropolitaines Eric Chauvier et Chérif Hanna 29

Doctorat en dess(e)in Béatrice Mariolle

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Session 2. Panoramas critiques. Les démarches de projet comme corpus de recherche  Claire Parin (coord.)

37 Eléments pour la formulation d’une pensée sur la recherche en architecture Séverine Steenhuys 51

Questionner, connaître, concevoir : chemins croisés en master d’Architecture. De l’initiation à la recherche au projet de fin d’étude mention Recherche Rosa De Marco

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Espaces pédagogiques expérimentiels dans le parcours de formation interdisciplinaire en espace public

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Projet et recherche/recherche et projet : quelques réflexions et questionnements sur les implications politiques de leur dialectique François Nowakowski

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Session 3. Explorations de territoires émergents. La recherche comme conceptualisation Xavier Guillot (coord.)

Silvana Segapeli

73 Borderline culture Volker Ziegler et Dominik Neidlinger 85

Le projet par la recherche : extrêmes questions Gery Leloutre

95 Borderline. Le projet comme posture critique et recherche en action Sabine Guth et Romain Rousseau

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Sommaire

101 Session 4. Expérimentation et recherche inductive par le projet Jean-François Coulais (coord.) 103 Protocoles d’action et objets relationnels. Des outils pour une pratique du design transversal. Petra MARGUC. 111 L’air en forme(s) Margherita Ferrucci, Stéphane Berthier, Laurent Mouly. 117 Session 5 : Recherche-action. Système d’acteurs et projet comme processus Emeric Lambert et Bruno Notteboom (coord.) 119 Envisager la place des habitants dans les projets d’urbanisme par la recherche-action : une opportunité pour (re)penser le processus global de conception et son enseignement Jodelle Zetlaoui-Léger 127

Les clairs-obscurs des représentations de projet. Pistes d’articulation entre recherche académique et projet urbain Bernard Declève, Marine Declève, Roselyne de Lestrange, Jean-Philippe De Visscher et Barbara Le Fort

135 La sagesse des jardiniers. Contours et premiers retours d’experience d’une recherche projet de paysage Benjamin Chambelland 141 Session 6 : Le projet comme outil d’enquête et production de connaissance Elena Cogato-Lanza (coord.) 143 Les écueils du projet comme outil d’enquête, sur l’histoire de notre futur et la compréhension de notre présent. Maria-Chiara Tosi, Marco Ranzato 149 Construction de situations de projet urbain et émergence de nouveaux savoirs Pierre Bouché, Claudio Secci et Bendicht Weber 157 Différence entre « recherche par le projet » et « étude » : le cas de la revitalisation du quartier européen de Bruxelles Jean-Philippe de Visscher et Gérald Ledent 161 Annexe. Programme détaillé du séminaire

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Séminaire Recherche & projet : productions spécifiques et apports croisés 2 ème séminaire inter-écoles Ville, Territoire, Paysage

Pernet Alexis, croquis pour la thèse de doctorat : Le grand paysage en projet : entre trajectoires institutionnelles et territoires vécus (2011, Univ. de Paris1).

Comité scientifique :

17 nov. 2016 18 nov. 2016 ENSAP de Lille

Bénédicte Grosjean (coord.), maître-assistant ENSAP de Lille, chercheur au LACTH Jean-Marc Besse, directeur de recherche au CNRS, UMR Géographie-Cités Elena Cogato Lanza, maître d’enseignement et de recherche, EPFL ENAC LAB-U (CH.) Jean-François Coulais, maître-assistant ENSA de Versailles, chercheur à l’IPRAUS Denis Delbaere, professeur ENSAP de Lille, resp. de l’axe Territoire du LACTH Xavier Guillot, professeur ENSAP de Bordeaux, chercheur, UMR Passages Emeric Lambert, maître-assistant ENSA de Versailles, chercheur Chôros (EPFL, CH.) Bruno Notteboom, professeur au Centre de Développement Urbain, Université d’Anvers (B.) Claire Parin, professeur ENSAP de Bordeaux, chercheur UMR Passages

laboratoire de recherche

LACTH avec le soutien du BRAUP

(MCC) école nationale supérieure d’architecture et de paysage de Lille 2 rue Verte | 59650 Villeneuve d’Ascq

L’ensapLille est membre L’ensapLille est partenaire de la Confédération de l’Université de Lille Régionale des Grandes Écoles

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L’ensapLille est membre associé de la Communauté d’Universités et d’Établissements


Introduction Recherche & Projet : productions spécifiques et apports croisés Bénédicte Grosjean Ce séminaire fait suite à une première édition qui a eu lieu en mars 2015 aux Grands Ateliers de l’Isle d’Abeau, mais avant cela, il découle d’une intuition autour de laquelle s’était formé le comité scientifique : nous avions l’impression que chacun expérimentait, dans son école, des modalités de projet et des formes d’enseignements qui étaient assez proches, et se confrontaient à des questions assez similaires. Nous avons pensé que, comme toute forme de savoir, celui-ci gagnerait à être partagé, voire cumulatif. Aussi, le premier séminaire a-t-il opéré un état des lieux, un panorama assez large des pratiques d’enseignement associées au projet – qu’il soit urbain, territorial et de paysage. Trente contributions issues de ce colloque ont été publiées (sous la direction de Xavier Guillot) dans un ouvrage paru fin 2016 aux Presses Universitaires de Saint Étienne : Villes, territoires, paysage, vers un réseau de pratiques et de savoirs. Ce séminaire avait effectivement montré l’émergence d’une certaine communauté d’approches et de problématiques (comme par exemple, le rapport au terrain, ses modes de représentation, ou la nécessaire trans-disciplinarité), une communauté en tout cas suffisante pour que Jean Attali, en conclusion de ce premier séminaire, relève la consistance d’un champ spécifique dans ses objets et ses méthodes1. Nous nous sommes penchés sur ces mots  : un champ,  des objets,  des méthodes. Comment cela se constitue-t-il ? Et avec quelles visées ? Parmi les nombreux aspects qui méritaient d’être approfondis dans cette deuxième session, la question de nos relations à la recherche nous a semblé particulièrement prépondérante et pouvoir constituer un thème unique et central. Les nombreuses réponses reçues à l’appel à contribution, et leur diversité, nous ont confortés dans ce choix. La prépondérance de cette question, à vrai dire, se mesure presque au quotidien dans nos écoles : en commissions pédagogiques, dans nos partenariats, dans le débat institutionnel en cours sur le statut d’enseignant-chercheur, dans la diversification des travaux qui aujourd’hui donnent droit au titre de docteur ; dans les journées d’études qui s’organisent sur le sujet, mais aussi dans l’usage déferlant de ces expressions, «recherche par projet», «research by design», qui fleurissent sur les sites internet des agences. La «recherche» devient une valeur ajoutée presque obligatoire à toute proposition projectuelle ; et à l’inverse, le «projet» est devenu le leitmotiv de tout mode de production, de l’organisation managériale aux préceptes pédagogiques. Cependant la question des relations entre le projet et la recherche me semble prépondérante bien au-delà de ces simples constats  : je pense qu’elle s’inscrit plus largement dans deux axes critiques de la pensée contemporaine. Le premier est l’évolution, dans le domaine de l’urbanisme et de la conception en général, de notre rapport à la planification (qui serait une forme de projet) : en effet, l’acte de planifier implique d’avoir un «modèle» (au sens d’une connaissance claire des valeurs2 vers lesquelles on entend aller) ; deuxièmement, planifier implique aussi de maîtriser des «moyens» effectifs, qui sauront agir sur la situation pour la modifier dans le sens souhaité ; enfin, et surtout planifier implique d’avoir «quelque chose» à organiser ! une demande, des dynamiques, de la croissance, etc. Or, ces trois traits de la planification sont en crise aujourd’hui. Pour le premier, la perte post-moderne des «grands récits» (pour reprendre la formule concise de Lyotard) a apparemment entraîné aussi celle des modèles de ville, tout en laissant la place à beaucoup de valeurs implicites3, souvent normatives bien que peu débattues. Pour les deux autres traits, les analyses contemporaines sont aussi nombreuses : nouvelle complexité

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des données, incertitude sur les moyens, faible croissance, etc. Alors, face à cela, les concepteurs développent effectivement des démarches assez proches de la recherche scientifique inductive, celle qui fait émerger des modèles à partir d’opérations telles que : décrire et observer ; problématiser et investiguer ; identifier des hypothèses et les tester. Mais justement, le second contexte critique que je relèverais, c’est une évolution forte de notre rapport à la science, au savoir et à ses modalités d’élaboration, qui vit aussi une crise, en parallèle la nôtre, à tel point que le titre de l’ouvrage de Michel Callon, Agir dans un monde incertain4, pourrait nous laisser penser qu’il porte sur le projet urbain contemporain… Mais c’est une réflexion sur le statut des méthodes scientifiques, sur l’élaboration des savoirs. Il s’attelle d’abord à montrer qu’aucun modèle scientifique n’existe en soi, que toute recherche s’inscrit dans un contexte, que nombre d’investigations modifient le terrain analysé  ; il invite ainsi le chercheur à rendre explicite «son projet de recherche» et ses conditions. Ensuite, au-delà de cette ligne Latourienne, l’auteur s’intéresse au fonctionnement de lieux qu’il nomme «forums hybrides», des lieux où se croisent selon lui deux formes de recherche : ce qu’il appelle «la recherche de plein air» (nous dirions l’expertise d’usage  ?) et la «recherche confinée» (c’est-à-dire le laboratoire comme lieu de test, avec simplification des paramètres). Par exemple, dans ces forums hybrides, des malades et des chercheurs en médecine partagent leurs observations et font mutuellement avancer leur connaissance. Aussi, quand M. Callon défend la nécessaire coopération de ces deux formes de recherche, nous pensons assez directement aux expériences qui prolifèrent dans le domaine du projet urbain sous l’impulsion (et parfois l’injonction, comme relevé lors du premier séminaire), de la participation. Mais j’y verrais aussi cet aller-retour que fait un concepteur, entre l’immersion dans la complexité de son terrain et la vision synthétique, explicative,

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productrice de sens, qu’il s’efforce d’en construire dans le retrait de l’atelier, puis qu’il retourne tester et faire évoluer sur place, etc. Ainsi, comme il a souvent été dit, le paysage, l’urbanisme et l’architecture, sont à la fois discipline et profession, savoir et savoir-faire ; etc. Mais opposer simplement des visées théoriques et des visées opérationnelles, qui auraient chacune des méthodes, l’une la recherche et l’autre le projet, ne suffit pas : il y a bien une forme d’imbrication, ou en tout cas un aller-retour entre les deux démarches, qui est caractéristique de nos métiers de conception comme des pratiques scientifiques. Cela a été déjà finement décrit par Donald Shön (1983)5, sous l’appellation de «pratiques réflexives». La réflexivité, telle que définie par lui, est justement ce va-et-vient entre deux démarches : «faire» et «se regarder faire» ; donc une alternance productive, par itérations, entre les idées et les données, être capable de formuler une hypothèse mais aussi de la confronter au réel. La formule très ramassée que Bernardo Secchi lançait régulièrement, «what if... ?», associe étroitement ces deux dimensions. 1- ATTALI Jean, «Postface», in : GUILLOT Xavier (dir.), Ville, territoire, paysage. Vers un nouveau cycle de pensée du projet, Presses Universitaires de St Étienne, 2016, pp. 320-324. 2- Je reprends ce terme dans le sens de René Tabouret, pour évoquer tant les valeurs économiques que sociétales, techniques, culturelles, écologiques, symboliques, d’usage, etc., que le projet a pour but de développer. Cf. TABOURET René, «Villes, Territoires, Paysages en devenir. Une responsabilité particulière», in : GUILLOT Xavier (dir.), Ville, territoire, paysage. Vers un nouveau cycle de pensée du projet, Presses Universitaires de St Étienne, 2016, pp. 313-319. 3- GROSJEAN Bénédicte, «Modèles implicites et figures imposées de la «forme urbaine. Une comparaison des SCoT de Montpellier, de NantesSt-Nazaire, des SD de Bordeaux et de Lille»​, in  : M. Lambert-Bresson, A. Terade (coord.), Paysages du mouvement. Architectures des villes et des territoires 18e-21e siècle, Paris : éd. Recherches, pp.309-322. 4- CALLON Michel, LASCOUMES Pierre, BARTHE Yannick, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris : éd. du Seuil, 2001. 5- SHON Donald A., The Reflective Practitioner: How professionals think in action, London: Temple Smith, 1983. 6- CHUPIN Jean-Pierre, “Dans l’univers des thèses, un compas théorique”, Les Cahiers de la recherche architecturale et urbaine, n°30-31, Paris, déc. 2014, pp.23-39. 7- Ibidem, p.35. 8- Ibid., p.37.

Introduction


Introduction Recherche & Projet : productions spécifiques et apports croisés Bénédicte Grosjean Le sous-titre français de l’ouvrage de Donald Shön, «A la recherche du savoir caché dans l’agir professionnel», dit clairement la question qui nous occupe ici : à quel point une démarche de projet, et laquelle, peut-elle produire de nouveaux savoirs, et lesquels ? Enfin, pour dépasser la simple opposition entre visée théorique ou opérationnelle, je poserais encore, sur la table de nos débats, un troisième élément de contexte : ce sont les réflexions élaborées depuis déjà plusieurs années sur la recherche en architecture. En particulier, les travaux de Jean-Pierre Chupin6 élargissent le spectre des visées de la recherche en architecture, justement parce qu’il prend acte de son appartenance à la famille des pratiques réflexives. Il identifie pour sa part quatre visées différentes, opposées deux à deux, selon deux axes. Ces quatre polarités forment ainsi un plan - un champ ? sur lequel chaque recherche en architecture peut se situer, selon deux caractéristiques : - le premier axe oppose une visée rétrospective à une visée prospective. La première est associée surtout aux méthodes de l’histoire (prépondérantes, dit-il, dans la théorie architecturale) ; tandis que la seconde, prospective, correspond à la fois aux sciences appliquées et aux sciences humaines : ce sont les travaux «qui s’orientent vers un avenir qu’elles tentent d’intégrer dans une modélisation»7. - le deuxième axe situe les thèses entre une visée pro-active ou une visée rétro-active ; la pro-active (il y place par exemple le texte «Vers une architecture») considère la théorie comme «mélange de récit poétique personnel et de doctrine prescriptive»8. De l’autre côté, la visée rétro-active considère la théorie comme la reconstruction des modèles à travers une relecture de l’Histoire (il évoque notamment les travaux de Rem Koolhaas sur New York). Il est surtout intéressant, à mon sens, de remarquer que ce n’est pas la définition de la recherche qu’il fait varier en fonction des visées : sur le premier axe, ce sont les méthodes qui divergent et, sur le second axe, c’est ce qu’on entend par théorie qui varie. Mais sa définition de la recherche reste constante, et elle est courte : la recherche (quelles que soient ses méthodes) vise à renouveler la théorie (qu’elle qu’en soit la définition). Cela lui permet notamment de distinguer la recherche de l’expertise (l’expert maîtrise la théorie, sans la renouveler) ; et il distingue la recherche d’un essai, parce que la recherche se situe dans, ou par rapport à, un champ théorique pré-existant et explicité. Il serait à l’inverse fort long de chercher de la même manière à définir le «projet», parce que le mot s’est banalisé mais aussi au regard des auteurs qui s’y sont déjà attelés, et même de la diversité de ce qui est présenté à ce séminaire. Je voudrais juste insister sur le fait même de cette polysémie, en suggérant que nous cherchions à expliciter, le plus systématiquement possible, dans quel sens nous utilisons le mot. En effet, rien que dans nos bouches de concepteurs, le mot projet peut désigner : - l’enjeu, la vision, l’objectif à atteindre, ce qui est envisagé, souhaité, planifié ; - le processus et ses outils, des modalités d’approche, la manière par laquelle on pense agir sur une situation pour la transformer ; - voire, enfin, l’objet réalisé lui-même, qu’il soit présenté sur papier ou sur chantier. Mais je renverrais plutôt aux travaux de Frédéric Graber pour une analyse fine du projet dans la société contemporaine, notamment comme fiction, comme norme et comme institution9.

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En revanche, je voudrais revenir sur la distinction de base que nous avions formulée dans l’appel à contribution : parmi toutes les pratiques que nous avions vues autour de nous se labelliser « recherche par le projet », un grand nombre semblaient plutôt, à l’inverse, du « projet par la recherche », c’est-àdire des démarches qui visaient un projet, une transformation du réel, en s’appuyant sur des outils de recherche (décrire, problématiser, etc.). Moins courantes sont les démarches assumant qu’elles produisent de la connaissance à travers des outils de projet. Une référence importante en la matière, car théorisée en détail, documentée et explicitée par des expériences, est l’ouvrage de Paola Viganò, Les territoires de l’urbanisme10. Car justement, Viganò s’attaque à la définition du mot «projet» en le déclinant en trois types «d’opérations», chacune d’entre elles produisant de la connaissance  : la conceptualisation, la description, et l’imagination. Si les deux premières expriment des opérations assez évidentes de la recherche, je reformulerais pour ma part la troisième avec une autre des expressions utilisées par Viganò: « le courage de l’hypothèse », qu’elle convoque pour parler d’André Corboz. Je finirai enfin avec une courte présentation des six sessions thématiques qui constituent ce séminaire, ainsi que des membres du comité scientifique qui animent chacune des sessions. La vingtaine de contributions que nous avons sélectionnées, pour leur représentativité et leur complémentarité, nous ont en effet déjà permis d’identifier six modes possibles d’articulations entre recherche et projet. Nous vous proposons ces catégories à titre d’hypothèse, vos approches étant bien entendu complexes et croisées  ; ce cadre est proposé là pour être mis à l’épreuve. 1. La première session s’intitule «enregistrer le réel». Elle porte sur la pratique de la description, qui est par définition (et pour reprendre des mots de Corboz à nouveau), «entre lecture et écriture». Elle s’articule avec la journée de terrain effectuée la veille par le groupe de Plan Paysage, et elle

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est coordonnée par Denis Delbaere, paysagiste, docteur et HDR, professeur à l’ENSAP de Lille et chercheur au LACTH. 2. La deuxième session, «Panoramas critiques», regroupe des interventions qui prennent une distance critique par rapport à la question-même que nous posions, et qui construisent une réflexion comparative à partir des projets des autres. Ici, les projets ont donc le statut spécifique d’être le corpus pour la recherche. Cette session sera coordonnée par Claire Parin, architecte, docteur et HDR, professeur à l’ENSAP de Bordeaux et chercheur à l’UMR Passages. 3. La troisième session regroupe des interventions qui questionnent des territoires émergents, je dirais «hors modèles connus», à partir de démarche de projets. C’est donc le travail de conceptualisation, au sens de P. Viganò, qui constitue ici la recherche. Cette session est coordonnée par Xavier Guillot, architecte, docteur et HDR, professeur à l’ENSAP de Bordeaux et chercheur à l’UMR Passages. 4 - La quatrième session porte sur la question de «l’expérimentation», un dénominateur commun aux deux démarches de recherche et de projet, assez récurrent et productif aujourd’hui. Elle sera coordonnée par Jean-François Coulais, géographe, docteur, chercheur à l’IPRAUS et enseignant à Versailles, à l’école d’Architecture et à l’école du Paysage. 5 - La cinquième session porte sur «les démarches de recherche-action», c’est-à-dire des modalités de recherche in situ, où le chercheur est en partie en immersion dans un système d’acteurs. Elle sera doublement coordonnée, par Emeric Lambert, architecte et ingénieur, docteur et enseignant à l’ENSA de Versailles ; et par Bruno Noteboom,

9- GRABER Frédéric, “Une histoire pragmatique des formes projet”, in : CHATEAURAYNAUD Francis, COHEN Yves (dirs.), Histoires pragmatiques, Paris : EHESS, coll. Raisons pratiques, 2016, pp.201-222. 10- VIGANO Paola, Les territoires de l’urbanisme. Le projet comme producteur de connaissances, Genève : MetisPresses, 2012.

Introduction


Introduction Recherche & Projet : productions spécifiques et apports croisés Bénédicte Grosjean ingénieur-architecte, docteur, professeur au Centre de Développement Urbain de l’Université d’Anvers. 6 - Enfin, la dernière session regroupe des démarches qui se confrontent directement à la question du projet en soi comme «producteur de connaissances», sous la coordination de Elena Cogato-Lanza. Elle est architecte, docteur et Maître d’Enseignement et de Recherche auprès du Laboratoire d’Urbanisme de l’EPFLausanne. En conclusion de la première journée, Jean-Marc Besse, directeur de recherche CNRS et enseignant à l’université Paris 1 et à l’ENSP de Versailles, proposera une conférence sur «Les logiques de la recherche et les logiques de projet». Il me reste à remercier toute l’équipe de l’ENSAPL pour l’organisation efficace, le soutien moral, l’aide pertinente et le contexte convivial qu’elle nous offre pour ces réflexions. Je voudrais aussi exprimer ma reconnaissance à Philippe Grandvoinnet pour sa présence parmi nous, signalant par-là l’importance qu’il accorde à ce questionnement. Et je termine en accueillant très chaleureusement Philippe Panerai, qui a accepté de jouer ici le rôle de grand témoin. Fin connaisseur de l’histoire de la recherche en France dans nos disciplines, et acteur important de leur pédagogie, comme enseignant mais aussi fondateur puis président de l’ENSA de Malaquais, ses différentes pratiques se sont nourries les unes des autres : ouvrages (devenus des best-sellers), projets et direction de thèses. Je l’en remercie encore.

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Conférence Imaginer le réel. Logiques de la recherche et logiques de projet Jean-Marc Besse Le but de mon exposé est de commenter l’énoncé suivant : «  Le projet comme producteur de connaissance  ». Cette proposition, qui constitue le sous-titre du livre de Paola Viganò (Les territoires de l’urbanisme), est une proposition forte, devenue presque un lieu commun dans les écoles de projet qui posent la question de la formation à la recherche. C’est également une proposition qui ne va pas de soi, aussi bien du côté de la façon dont on conçoit le projet que du côté des conceptions de la connaissance et de la recherche. Je n’entrerai pas directement dans cette question complexe, où la dimension pédagogique, institutionnelle et politique, n’est pas absente, et qui renvoie au bout du compte au statut social mais aussi « philosophique » des métiers du projet vis-à-vis des métiers de la recherche et de l’université (les chercheurs vs les praticiens) ; et peut-être aussi, de façon plus indirecte, au problème traditionnel des relations entre théorie et pratique, entre connaissance dite pure et connaissance dite applicable, entre recherche académique et recherche-action, etc. […] Parler du projet, de manière élémentaire, c’est évoquer avant tout une activité constructive, fabricatrice  : avec le projet, on est du côté du faire, de la pratique concrète, au sens très large de ces termes. Le projet est une poïésis, activité orientée vers la production de l’œuvre. Et pourtant l’on nous suggère que ce faire produit de la connaissance, et pas seulement des œuvres, des objets ou des espaces. Il produit de la connaissance en même temps qu’il produit des œuvres. C’est un ensemble d’actions vis-à-vis du territoire qui en même temps engagent et produisent du savoir sur les territoires. Mais comment ? Sous quelles formes ? Avec quels résultats ? Voilà les questions qu’il faudrait

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poser. Quelles sont les activités cognitives qui sont engagées, impliquées dans le « faire » du projet ? Qu’est-ce qui permet de passer d’un « savoir comment » faire (faire les choses, faire l’espace, mais aussi faire avec les choses, avec les autres, et avec l’espace), à un « savoir que » les choses, les autres, l’espace, sont comme ceci ou comme cela) ? Paola Viganò a distingué pour sa part trois grands types d’opérations à portée cognitive : - les opérations de conceptualisation, - les opérations de description, - les opérations conjecturales. On peut reprendre cette proposition et s’en servir partiellement comme d’un guide. Mais en fait, je n’utiliserai pas exactement les mêmes termes que Paola Viganò, en particulier parce que là où elle limite l’usage de l’imagination à la dimension prospective et à l’élaboration de scénarios, pour ma part je vois l’imagination à l’œuvre, quoique de façon spécifique, dans chacune des opérations qu’elle distingue. A ces opérations, par ailleurs, j’ajouterais une forme d’opération collective, performative et collaborative relative à une activité dialogique d’ouverture et de proposition des horizons de sens communs. Ces diverses opérations sont convergentes du point de vue de leurs objectifs cognitifs : il s’agit de produire une compréhension des territoires, une intelligence des situations spatiales, une lecture, une interprétation des territoires, dans le moment même où l’on propose leur transformation, etc. Cependant, ces opérations conduisent les projeteurs à des attitudes, des postures cognitives différentes par rapport au réel : une modélisation, une observation et une documentation, une expérimentation conjecturale, une négociation argumentée (une délibération collective)… Ce sont quatre façons d’imaginer le réel, le territoire, de le mettre en image, de lui donner une image, une représentation, de le configurer, de le transfigurer, etc. […]

Conférence


Mon propos est d’élaborer une épistémologie de ces différentes opérations à la fois projectuelles et cognitives. Dans quelle épistémologie peut-on inscrire le projet et les démarches de projet ? Il ne s’agit pas de faire une épistémologie normative, positive, il ne s’agit pas de dire ce que doivent être, ou devraient être, les démarches de projet, pour qu’elles puissent correspondre à un modèle, une norme supposée de ce que sont la science et la recherche. Il s’agit plutôt de suivre les diverses opérations cognitives évoquées par Vigano (entre autres) et d’en interroger la portée effective du point de vue de leurs règles d’effectuation et de leurs résultats. […] Autrement dit : Qu’est-ce qui est engagé du point de vue épistémique par les opérations de modélisation, de description, et de conjectures, et par les opérations dialogiques  ? Quelles sont leurs conditions de possibilité, leurs règles constitutives, et quels sont leurs effets ? D’autre part, on peut considérer que poser comme axiome que le projet (en architecture, en paysage et en urbanisme) est producteur de connaissance, c’est aussi prendre parti sur la nature même de la connaissance et des processus qui la constituent. Autrement dit : le rapprochement opéré entre projet et connaissance a une conséquence, un retentissement sur la façon dont on conçoit la connaissance. En clair, c’est adopter une conception constructiviste, elle-même  projectuelle de la connaissance et de la recherche. Ce qui n’est pas évident a priori. On se trouverait donc devant quelque chose comme une double affirmation, en chiasme : le projet comme dispositif de production de connaissance ; la connaissance comme projet, système d’opérations projectuelles. Au centre de cette structure se trouvent les trois opérations évoquées par Paola Viganò. Pour ma part, j’ajouterais – comme je l’ai dit – une quatrième opération ou compétence cognitive, qui n’est pas vraiment prise en compte de façon centrale par Viganò : compétence dialogique ou argumentative, qui consiste à envisager le projet comme opération de délibération ou de négociation collective ou commune, sur la question de savoir pourquoi on fait ça plutôt qu’autre chose, quel est le sens social, politique, humain de ce qu’on fait, etc., afin de parvenir à quelque chose comme une vérité socialement partagée. Pour des raisons de temps, je m’en tiendrai à évoquer seulement les deux premières opérations : la conceptualisation, c’est-à-dire les opérations diagrammatiques et ensuite la description, c’est-à-dire les opérations documentaires. Les opérations de conceptualisation correspondent à ce que j’appelle le régime constructif du projet ; et aussi, d’un point de vue pédagogique, à la mise en œuvre de compétences de modélisation, compétence diagrammatique ou de schématisation, compétence abductive également. […] Les opérations de description définissent ce que j’appellerai le régime documentaire du projet. D’un point de vue pédagogique, nous sommes dans la mise en œuvre de compétences de lecture, de compétences indiciaires, de compétences documentaires, de compétences d’assemblage ou de composition. […]

Actes du 2e séminaire Ville, Territoire, Paysage, Ensap de Lille, 17-18 novembre 2016 Les Dossiers du Lacth #3 : Recherche & projet : productions spécifiques et apports croisés

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Il me reste à évoquer deux autres types d’opérations cognitives engagées dans et par le projet : les opérations conjecturales, qui correspondent à ce que j’appelle le régime fictionnel du projet ; et les opérations argumentatives, qui correspondent au régime dialogique et collectif du projet. L’analyse des opérations conjecturales devrait nous conduire à revenir de manière critique sur quelques notions, que je me contente d’évoquer : - la notion de scénario que, pour ma part, je tendrai à remplacer par celle de fiction, dans l’héritage de la philosophie du « comme si » développée par Hans Vaihinger ; - et en relation avec cette interrogation de la notion de fiction, il faudrait évoquer la notion d’histoire contre-factuelle du territoire (qu’est-ce qui se passerait si ? qu’est-ce qui se serait passé si ?), qui conduit à des propositions de reconfigurations fictionnelles du territoire, et qui démontre en quelque sorte la dimension expérimentale de l’opération fictionnelle. Ce qui démontre, autrement dit, que la fiction ne s’oppose pas au réel, mais qu’elle en est une dimension  : celle du possible. Et ce qui nous invite, finalement, à assouplir le concept de réalité. La notion d’imagination productive, dans l’héritage des théories renaissantes de la fantaisie (Italo Calvino  : « L’imagination est un endroit où il pleut », à propos de Giordano Bruno, dans Leçons américaines), mais aussi dans celui des théories de l’imaginaire radical (Castoriadis : l’imaginaire comme « faculté originaire de poser et de se donner sur le mode de la représentation une chose et une relation qui ne sont pas »). Par ailleurs, il me paraît nécessaire de proposer une analyse épistémologique des opérations argumentatives et communicationnelles du projet, dans la mesure où, comme on le sait bien, les activités projectuelles – mais cela vaut aussi pour les activités de recherche – sont développées au sein de collectifs d’acteurs, et plus généralement dans

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la sphère publique – au sens large de ce terme : pas seulement la sphère administrée par l’Etat, mais aussi les espaces du marché et ceux de l’autoorganisation de la société civile. Il paraît nécessaire, dans ce cas, d’envisager la dimension performative du projet et des opérations cognitives qui y sont engagées. L’espace est une performance collective. Ce qui veut dire au moins deux choses : - d’une part que les opérations cognitives sont socialement distribuées au sein d’une pluralité d’acteurs, dont les savoirs, les savoir-faire, les représentations, les intérêts peuvent diverger, voire s’opposer. En ce cas, les opérations de connaissance propres au projeteur ne peuvent pas être séparées des activités communicationnelles par lesquelles le projeteur confronte ses compétences cognitives à celles des autres acteurs (institutionnels, politiques, habitants, etc.) avec lesquels il travaille. - d’autre part, affirmer que le projet, comme la recherche, se développent dans des espaces publics et dans la sphère publique, et qu’en tant que tels impliquent, engagent, la pluralité, cela revient à dire que les opérations de projet se déploient dans un espace de la dépossession, un espace des croisements des savoirs et des représentations, espace non appropriable par un expert ou un groupe quel qu’il soit. Tout l’enjeu de cette situation cognitive de type dialogique est de parvenir à conduire cette pluralité des acteurs vers et au sein d’un projet commun. C’est le sens même de la notion d’action collective qui est ici engagée. Ce qui demande du temps, beaucoup de temps  : la durée de la conversation, du dialogue, de la controverse, de l’échange des arguments et des points de vue, etc. La proposition pour une stratégie de l’espace, qui est élaborée par le projeteur, doit s’insérer dans une stratégie collective au bout du compte. On pourrait reformuler cette question à partir de la thématique actuelle des communs, ou plutôt du commun, qu’il faut comprendre comme

Conférence


Conférence Imaginer le réel. Logiques de la recherche et logiques de projet Jean-Marc Besse élaboration de pratiques communes et comme institution de règles d’action communes déterminées sur la base d’une délibération collective. La communauté politique se constitue à partir de la reconnaissance et de l’élaboration d’un sens commun, de significations communes, d’un projet commun. Si l’espace public, c’est-à-dire politique, doit être compris comme une performance collective, l’enjeu est que cette performance parvienne à devenir commune. Conclusion Je reviens pour finir sur ce que dit Paola Viganò à propos de la place de l’architecte (et des projeteurs) dans la société : elle parle de crise, et elle met en rapport cette crise avec la crise plus générale de l’expertise. C’est une question qui se pose aux formateurs et aux écoles : Comment, dans ce contexte, former des architectes et des paysagistes ? Du point de vue épistémologique qui est le nôtre aujourd’hui, cette notion d’une crise de l’expertise s’exprime, en partie du moins, dans une crise du modèle technologique de la pratique et du projet : application d’un plan, d’un programme préétabli, etc. Il semble nécessaire alors, à l’inverse, de restituer à la pratique du projet sa vocation interrogative et prospective, sa dimension de recherche. De ce point de vue, il ne s’agirait peut-être pas, pour les projeteurs, de proposer des solutions clés en main à des problèmes qui de toute façon sont souvent mal posés. Il s’agirait plutôt de reformuler ces problèmes, de proposer de nouvelles questions, et peut-être, au-delà, de proposer de nouvelles manières de voir, de parler, et de s’installer dans le monde.

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Session 1 : Enregistrer le réel. La description, entre recherche et projet Coordinateur : Denis Delbaere Notre discussion de ce matin porte sur les méthodes d’enregistrement du réel que nous activons dans le cadre de nos activités de pratique, d’enseignement et de recherche urbaine, architecturale et paysagère. Une telle question trouve sa place assez logiquement dans le cadre d’un colloque portant sur les relations entre activités de recherche et activités de projet dans le champs de la ville et du territoire, mais je vais tout de même redire pourquoi. Depuis qu’il existe une épistémologie de nos disciplines, les théoriciens se sont intéressés au statut très singulier qu’y occupent ce qu’on pourrait appeler les fonctions descriptives. Un texte comme celui d’André Corboz, la description entre lecture et écriture (2001) résume assez bien ce que beaucoup ont pu dire de l’intimité des liens qui unissent, à travers la démarche descriptive, des instances de pensée que la culture scientifique considère ordinairement comme distinctes et devant le rester : - une instance de lecture du réel, qui relèverait d’une ouverture idéalement objective au monde et en dégagerait la matérialité même, - et une instance d’écriture qui, au contraire, travaillerait à ajouter au monde une nouveauté absolue. La description, selon André Corboz, serait l’activité qui articulerait ces deux instances dans le champs de la ville et du territoire ? En effet, la description suppose à la fois une lecture attentive du monde et la production, sous la forme d’une restitution objectivée, de sa représentation. Cette représentation n’est pas un pur double du réel, mais sa reconstruction, issue d’une démarche interprétative qui, en hiérarchisant les éléments, en en arrêtant le cadrage, l’échelle d’appréhension, les critères de l’interprétation, relève déjà d’une mise en ordre en laquelle on reconnaît l’activité de projet. Et inversement, en cet effort de représentation, l’intuition créatrice du descripteur s’objective dans un document communicable, intelligible, renonçant à son absolue singularité pour se fondre dans les codes et les couleurs du réel.

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Or, dire de la description qu’elle articule lecture et écriture, n’est-ce pas en faire un espace privilégié pour penser la relation entre activité de recherche et activité de projet ? La première, en effet, est habituellement associée à une démarche de lecture du réel. La scientificité en particulier proviendrait de sa capacité à objectiver à la fois les données qu’elle manipule, les résultats qu’elle tire de leur manipulation, et les méthodes par lesquelles elle y parvient. Le scientifique serait donc du côté des faits, des données brutes. Son rôle serait précisément de les identifier, en précisant leurs conditions d’existence et en veillant à laisser toujours possible leur réfutation grâce à la référenciation scrupuleuse des sources. L’activité de projet, à l’autre pôle, ordonnerait non pas le domaine des faits, mais celui des idées et des concepts, incarnées dans une matière peu objectivée, celui des formes. Alors que la recherche scientifique chercherait systématiquement à établir les conditions d’exactitude des faits, la démarche de projet produirait des formes en lesquelles le sens est toujours ambigu et sujet à des interprétations dont les clefs sont bien incertaines. La description, en mettant en relation ces deux activités de recherche et de projet, serait donc le lieu de leur articulation, en lequel le projet acquérerait une forme de scientificité, et les sciences de la ville et du territoire une capacité à faire projet à leur tour. Le domaine de la ville et du territoire a été particulièrement exposé à cette réflexion sur la description puisque le champ disciplinaire auquel il est généralement attaché, celui de l’urbanisme, se définit depuis son apparition à la fin du XIXe siècle tout à la fois comme une science et comme une ingénierie de projet. Les traités d’urbanisme ont toujours associé, de façon canonique si en croit Françoise Choay (1980), une démarche analytique ancrée dans divers champs scientifiques et objectivés souvent dans le calcul statistique, et une démarche de

Session 1 : Enregistrer le réel - La description, entre recherche et projet


modélisation de l’urbain conçue comme le résultat logique du développement des faits rassemblés. Dans la Règle et le Modèle (1980), Choay a montré comment cette apparence de scientificité doit être mise en doute dès lors qu’on admet que ce qui motive et structure les raisonnements apparemment logiques de l’urbaniste relève en fait d’un schéma utopique sous-jacent. Plus généralement, la critique du discours scientifique et technique produite à partir des années 1960, à une époque où selon Viviane Claude (2006) le caractère scientifique de l’urbanisme triomphait à travers la création de véritables technostructures d’Etat dont les grands projets invoquaient l’autorité de la science, a eu pour effet de balayer la croyance en une césure radicale entre analyse scientifique et synthèse prospective. Et ces mêmes années 1960 et 1970 ont vu l’émergence d’une génération d’urbanistes, d’architectes, de paysagistes décidés à construire, à partir de cette fusion assumée de l’analytique et du prospectif, de nouvelles méthodes de description assumant leur caractère hybride : Bernardo Secchi et l’urbanisme descriptif, Bernard Lassus et l’analyse inventive, Robert Venturi et l’enseignement de Las Vegas. Et même Rem Koolhaas, avec son principe de manifeste rétro-actif, joue de cette intime intrication des deux instances dans une troisième qui serait en propre celle de la description. Pourtant, l’enseignement et la pratique du projet restent, du moins en France, très étanches à ces méthodes descriptives. Dans la plupart des cas, l’analytique se trouve enfermé dans les étapes préalables de l’état des lieux ou du diagnostic, exactement comme il l’était dans les traités d’urbanisme de Le Corbusier ou de Forestier. La relation entre ces données arides, souvent exprimées sous la forme de cartes sans âme et de schémas abstraits, et les principes du projet, est le plus souvent difficile à appréhender, lorsqu’elle existe. L’enchaînement est allusif, vaguement notionnel voire franchement subliminal. Rares sont les projets qui donnent lieu à invention ou à développement de méthodes descriptives. Cette aporie pédagogique provient peut-être du fait que, par définition, la description n’est pas théorisable, mais doit par essence se réformer, se reconstruire, s’inventer chaque fois qu’elle porte sur un terrain, sur un programme, sur un besoin, sur un groupe social nouveaux, c’est-à-dire donc chaque fois qu’un nouveau projet est engagé. L’enseignement de la description est pour cette raison doublement complexe. Parce que scientifique, la description doit relever d’une démarche objectivable. Mais parce que prospective, elle ne peut s’appuyer sur des méthodes et des protocoles d’expérimentation élaborés hors du voisinage singulier de chaque projet. Il faudra pourtant bien dépasser cet obstacle si nous ne voulons pas que les efforts de la génération précédente, qui a ouvert la voie de la description assumée, ne tombent dans l’oubli à un moment de l’histoire de l’urbanisme que caractérise sa ressaisie par le technicisme. Là où les réponses qui pourraient être apportées à ce problème varient selon la manière dont nous disposons au sein de l’instance descriptive la dimension de la lecture et celle de l’écriture. Il me semble que les trois exposés que nous allons entendre nous offrent justement trois manières différentes de le faire.

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Je commence par Béatrice Mariolle, que nous entendrons la dernière, mais dont le propos est peut-être le plus en tension avec la question de l’enregistrement du réel. Pour notre collègue en effet, le dessin, qui est au cœur de sa réflexion, constitue un cadre d’entrelacement intense des deux instances de la lecture et de l’écriture, de l’analytique et du prospectif. Elle nous dira comment un doctorat en architecture pourrait trouver dans le dessin le cadre et peut-être les méthodes mêmes d’une recherche dans nos disciplines. Nos deux autres intervenants, au contraire, ne cherchent pas intensifier l’entrelacement de l’analytique et du prospectif dans la description, mais à maintenir entre les deux une distance assumée, en considérant peut-être que détendre cette distance menacerait l’instance descriptive de perdre toute intensité, voire tout à propos. Pour que la dialectique entre l’enregistrement du réel et la production du projet opère, il faut en effet que les deux pôles qui l’animent soient pensés ensemble, mais pas à la même place. Cette distance, c’est selon Cherif Hanna et Eric Chauvier, l’extériorité du territoire étudié lui-même qui l’instaure. En nous décrivant les méthodes descriptives, d’une grande variété, qu’ils emploient dans le cadre de leur atelier de projet, ils nous diront que ces outils trouvent leur pertinence non pas dans une efficacité interne qui leur serait supposée, mais dans leur capacité à tenter de construire un regard sur une réalité territoriale singulière, qu’ils appellent inframétropolitaine, irréductible aux grands modèles urbano-centrés qui dominent dans nos disciplines. C’est donc la résistance du terrain aux modes de lecture classiques qui stimulerait l’invention méthodologique et mettrait en branle la mécanique descriptive. Guillaume Meigneux, lui aussi, travaille à construire cette tension interne à la description, mais davantage en affirmant l’autonomie de l’appareil d’enregistrement du réel lui-même. A la manière d’un expérimentateur, il élabore un protocole descriptif fondé sur la vidéographie, doté de règles

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et de réglages propres, tellement indépendants de nos manières habituelles de décrire le monde qu’il, je le cite, «vient modifier les trois logiques modèles inhérentes à la pratique du projet : celle du rapport au site, celle du rapport à l’équipe et celle du rapport à la maîtrise d’ouvrage». Voilà une façon tout à fait désarmante d’envisager la description comme une sorte d’instance en soi, agissant non pas organiquement mais par percussion à la fois sur l’analyse et sur le projet. Questions après les exposés : -  à quel moment situez-vous le passage de l’analytique au prospectif dans vos démarches respectives ? -  l’objectivation des protocoles et des méthodes est-elle requise ? -  que faire de l’irréductibilité du terrain à l’homogénéité des protocoles ? - pensez-vous que la production urbaine actuelle est plus descriptive qu’avant ? Si oui, en quoi cela la modifie-telle ?

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Situations infra-métropolitaines Eric Chauvier et Chérif Hanna Le studio de projet Estuaire 2029 est une expérience pédagogique menée sur des communes situées aux abords de l’estuaire de la Loire, entre Nantes et Saint-Nazaire. Ce «territoire en mouvement» par son histoire «naturelle» et celle des échanges économiques et sociaux qui l’ont progressivement investi, se distingue par sa situation infra-métropolitaine. Entendons par là qu’il n’est pas extension ou périphérie des deux villes-centres. Il a sa propre géographie où l’on vit comme des urbains dispersés (Secchi). Il est surtout otage d’une dépendance hiérar-chique, symbolique, sociale ou économique par rapport aux deux métropoles. Le studio Estuaire 2029 est destiné à tester et à formaliser des réponses permettant aux étu-diants de penser leurs projets en contexte. Sa dimension de «recherche-projet», que nous pré-senterons, l’inscrit dans l’axe 1 du colloque Réflexions épistémologiques sur les rapports entre projet et recherche. Il constitue un laboratoire d’expérimentation pour la recherche en architecture en reposant à différents niveaux (pédagogique, méthodologique et théorique) la question de l’intuition comme interface entre l’analyse sociale - ici des territoires peu étudiés jusqu’à présent, et la mise en œuvre de projets. 1 - Projeter sur ce qui ne fait plus ville Le premier enjeu épistémologique du studio Estuaire 2029 porte sur la possibilité de concevoir des projets architecturaux sur des territoires qui tendent à ne plus «faire ville» (Paquot)1. Il s’agit de communes en général très fragmentées, émanant d’anciens pôles ruraux, post-industrielles, à dominante pavillonnaire, toutes plus ou moins en situation de déprise écono-mique et psychologique. Dans cette mesure, ces territoires comportent de nouveaux enjeux en termes d’habiter, qui induisent des mutations importantes et

Fig.1. L’isolement dans les territoires périmétropolitains : La gare de Paimboeuf (J. Lempereur).

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Fig.2. Les nouvelles mobilités professionnelles : le camping de Donges (C. Merlet).

positives dans le métier d’architecte. Des questions se posent touchant au déplacement de son rôle, au projet et aux re-présentations qui ont sont faites, ainsi qu’à l’objet lui même2. Comment, par exemple, concevoir un projet en intégrant l’histoire de la désindustrialisation du territoire observé ? Comment aborder la possibilité d’une transition écologique ou d’une démocratie participative en situation de déclin économique ? Comment penser la ré-émergence de l’habitat temporaire ? Le renouveau du fait religieux ? Ce sont des questions que nous amenons les étudiants à aborder dans le studio de projet et qui nous semblent comporter de forts enjeux en matière de recherche archi-tecturale. Ces interrogations ramènent en effet, par contraste, l’architecte à une posture parfois «urbano-centrée» que nous interrogeons dans le cadre de ces enseignements, mais qui concerne plus largement le monde de la recherche en architecture.

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2- Architecture et anthropologie Pour répondre à ces questions, ces territoires font l’objet d’une analyse sociale préalable par le biais de l’anthropologie. Cette approche se fixe d’appréhender les modes d’habiter en contexte, évaluant notamment leur dimension périurbaine ou péri-métropolitaine, soit l’influence économique exercée par la métropole sur ces territoires et leurs effets en termes culturels. 1- il ne s’agit pas de « discipliner » ces territoires, et de les faire entrer dans le jeu du mimétisme métropolitain. 2- On devrait donc interroger le projet architectural et urbain, dans sa fabrication et sa finalité. La conception est indissociable de l’expérience du chantier et la livraison d’un espace construit n’est qu’une étape de la réalisation. Le projet devrait reconnaître l’inachevé comme valeur dynamique, en attente et préparation d’une nouvelle mutation. Si on valorise la notion d’inachèvement, ce n’est pas pour dévaloriser la dimension concrète et matérielle du projet. (Siza, 2012) 3- Michel de Certeau, L’invention du quotidien, tome 1, art de faire, Gallimard, 1990.

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Situations infra-métropolitaines Eric Chauvier et Chérif Hanna Cette année, nous travaillons sur le thème des «villes de passages» ; concevoir et réaliser un projet architectural sur ces territoires de transit suppose de se poser trois types de questions afin de repérer les illusions et les stéréotypes. Dans quelle mesure ces territoires sont-ils relégués ? Dans la lignée du très polémique livre de Christophe Guilluy (La France périphérique), les communes étudiées seraient décrochées des métropoles en termes économiques, culturels et de mobilités (d’ailleurs, on ne s’y arrête pas pour cette raison), ce qui aurait des effets négatifs : déprise, vote FN, colère sourde. Les communes péri-métropolitaines choisies seraient, à différents niveaux, des territoires sacrifiés et refoulés de la grande ville. Dans quelle mesure ces territoires sont-ils hétérotopiques ? Le décrochage économique, plus ou moins avéré, pourrait aussi être une vue tronquée, surplombante et, en bref, hors contexte. L’analyse anthropologique peut ici restituer la vie ordinaire que masquent les cartes des géographes, mettant à jour des façons informelles et inédites d’habiter ces territoires : les contre-usages, les lieux réinventés, les «techniques et les ruses3» déployées pour être en prise avec l’espace et l’histoire de ces territoires. Au final, ces communes peuvent aussi comporter une dimension hétérotopique, voire utopique. Le «temps péri-métropolitain» serait propice à créer des façons indigènes d’habiter au sens ou Heidegger entend ce concept. Par défaut, ces situations révèlent les excès de la métropole. Dans quelle mesure ces territoires permettent-ils des expérimentations architecturales, nécessitant d’inventer de nouveaux dispositifs pour identifier, caractériser et projeter sur des lieux «entre-deux» (à la fois sur-signifiés par les intuitions des géographes et sous-signifiés car dans l’angle mort de l’expertise «à taille humaine») ? 3 - La question de l’intuition Pour répondre aux questions posées plus haut, nous faisons l’hypothèse – deuxième enjeu épis-témologique - que l’intuition qui porte le projet architectural est beaucoup plus difficile à identi-fier et à formaliser sur des territoires diffus, fragmentaires et dénués de stimuli. Si l’enjeu de-meure de ‘‘transformer’’ une expérience de terrain en intuition, puis en geste architectural, des outils méthodologiques adaptés aux enjeux sus-décrits sont mobilisés par des enseignants issus de disciplines différentes  : architecture et anthropologie. Le pari est celui fondé sur l’articulation permanente de la démarche anthropologique et de la conception du projet. Le relevé permanent n’est jamais seulement une préparation ni une vérification, mais l’occasion d’une mise en rapport des contextes en cours de problématisation avec ce qu’un «observateur progressivement sensibilisé» fait surgir du milieu lorsqu’il est mobilisé par la construction du projet. C’est pourquoi il paraît peu pertinent de considérer le terrain comme le temps et le lieu d’une simple collecte utilitaire. Il ne devient «lieu» que sous le regard de celui qui l’éveille. Le projet ne prend consistance que dans une confrontation formelle avec les actes ou les intentions qui l’interrogent. Ce va et vient systématique du début à la fin de la construction du projet est la clé de la méthode. Pour ce faire, des outils sont utilisés à différents niveaux de la programmation et de la mise en projet : l’enquête ethnographique, les «dispositifs cartographiques», le «collage», la vidéo, la méthode des «itinéraires» (Petiteau), les «dispositifs littéraires» et les ateliers publics.

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Fig. 3. Usage des itinéraires et de la vidéo Certain regard (Groupe Bouguenais).

Fig. 4. Mise en place d’un atelier public (Groupe Bouguenais).

Dispositifs cartographiques : le jeu de cartes Le jeu consiste à dessiner des cartes d’un territoire donné au plus prés de sa réalité géogra-phique, historique et sociale, pour ensuite les transformer en un outil de projet. L’objectif est d’inventer son propre mode d’investigation cartographique à

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travers un processus permettant la réalisation de trois cartes afin de les faire dialoguer pour les fusionner en une, de portée projec-tuelle. Différentes approches sont mobilisées pour atteindre cet objectif. Une approche dite «classique» pour représenter «objectivement» le territoire physique, une deuxième dite «sensible» où sont mobilisés les méthodes d’observations et de repérages et une dernière qui repré-sente le territoire tel qu’il est vécu par ces habitants avec la méthode des itinéraires4. Trois récits sont recherchés : le récit du territoire, le récit de l’étudiant et le récit des autres. Au croisement des trois récits se trouve un potentiel de collages prospectifs et projectuels. La première carte est une carte dite «objective» (les guillemets signalent la précaution qu’il faut prendre en terme d’objectivité). La part d’objectivité réside dans le fait qu’elle exprime des éléments physiques 4- PETITEAU Jean-Yves, Nantes récit d’une traversée, Madeleine-Champsde-Mars, Ed. Dominique Carré, 2013.

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Situations infra-métropolitaines Eric Chauvier et Chérif Hanna

Fig. 5. Dispositif cartographique : Territoire sous tension (Groupe Cordemais).

et palpables : des étapes de formation, des lignes topographiques, des éléments physiques tels routes, voies ferrées ou bâtiments. Elle se construit par couches. Chaque élément physique du territoire est exprimé sur un calque. Habituellement, toutes les couches sont super-posées et ne permettent pas une lecture analytique du tissu. A la manière, de Gandelsonnas, dans «analyse par soustraction» (X. Urbanism - la chambre à coucher de Max Ernst), le jeu consiste à lire d’abord chacune des couches. Ensuite de n’en croiser que quelques-unes afin de faire ressortir un ou des conflits de l’organisation et structuration du territoire étudié. La carte dé-montre une orientation physique du territoire, la manière dont l’homme s’est approprié le site, construit, circuler et cheminer. Elle doit exposer les ruptures et continuités. Elle déchiffre des formes colonisantes et met en évidence des déficiences. Elle est problématisée. La carte doit poser des questions, révéler des conflits. Elle peut être construite à partir de plusieurs cartes préalablement établies et évoquant des conflits. Ensemble, elles structurent un raisonnement conduisant à une forme de synthèse exprimée dans la carte dite «objective». La seconde carte, dite «sensible», est une construction «intersubjective»  ; elle met en valeur des perceptions dont l’ordre ou la signification ne résulte pas d’une rhétorique univoque, mais d’une attention portée à tout ce qui relève d’une perception sensible. À l’inverse des représentations dites «objectives», qui n’identifient que les éléments déjà repérés, classés, dans un en-semble ou catégorie déjà reconnue, la carte dite «sensible» tente de faire apparaître ce qui dé-range les formes routinisées de la perception, et ce qui dérange le «sens commun». A la façon des inventaires de Georges Perec (Tentative d’épuisement d’un lieu parisien) ou de Lewis Carrol (Alice au pays des merveilles), il s’agit de traduire sur l’espace de la page le surgissement d’un inventaire qui par son décalage, déstabilise ou interroge la rationalité univoque des modèles établis sur la trame d’une

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sur un document unique, la chronologie d’un récit qui sollicite différents contextes et références. Le paradoxe d’une telle représentation est qu’elle rend compte de la perception sensible «d’un autre» d’après l’énoncé d’une parole subjective, et qu’elle met en scène chaque récit comme une analyse objective. Sa lecture est présentée dans le même registre et relevant de la même reconnaissance que celle des analyses savantes dont la référence fait loi. La carte de l’autre permet de mettre en rapport toute représentation , comme l’élément ou le parti d’une complexité.

Fig. 6. Cartographie subjective : Cordemais (Groupe Cordemais).

simple reproduction. La carte sensible oppose à l’ordre des valeurs habituelles ou scientifiquement établies, des agencements, à première vue, aléatoires entre les éléments rapportés. C’est le déplacement provoqué par l’«apparaître», qui interroge et relativise l’ordre établi. La carte sensible a donc un double objectif : celui d’expérimenter par l’exercice pragmatique d’un repérage in-situ, la qualité concrète de nos représentations, et inviter à construire une représentation ouverte, c’est-à-dire capable d’intégrer la sophistication représentationnelle des territoires étudiés. Un troisième et dernier niveau cartographique implique l’itinéraire ou le chemin de l’autre. Après avoir accepté d’être guidé par une personne sur le chemin qui jalonne son récit, il importe d’établir la carte de ce parcours. Cette carte est une représentation synthétique : elle met en scène

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Cette expérience situe le projet dans l’articulation des trois récits : le récit du lieu, le récit des autres et le récit de l’architecte. L’assemblage problématisé de ces différents récits dans des agencements ou dispositifs convoque des articulations sur lesquelles se conjuguent les hétérotopies. C’est l’espace du «collage». Ces récits permettent d’énoncer des hypothèses par la différence dont témoignent leurs énoncés. Tant qu’ils ne subissent pas la hiérarchie d’un ordre, ils gardent en mémoire la possibilité d’un jeu, celui d’une lecture et relecture patiente de la complexité. C’est pourquoi le temps d’une intervention articulant une écoute et des propositions d’intervention sur un territoire est celui même de la pédagogie. L’analyse est inscrite et partie prenante de l’expérience. Le collage À mi-temps de l’expérience pédagogique, le collage5 est une méthode permettant de faire jouer, entre les contextes révélés, des rapports alternatifs de déterritorialisation/reterritorialisation. Le collage s’entend comme un dispositif dans lequel se négocie une nouvelle attitude sociale de l’architecte et une émergence de l’acte de projeter. Un dispositif dans le sens foucaldien du terme, d’une part, à savoir, un ensemble complexe et multivalent, défini par 5- Le collage s’entend comme démarche et non comme technique de représentation achevée, dans l’apport surréaliste tel que Louis Aragon l’énonce dans Les collages (1965), aussi la dimension philosophique du collage comme dispositif de synthèse de l’hétérogénéité tel que Olivier Quintyn le développe dans Dispositifs/dislocations (2007)

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Situations infra-métropolitaines Eric Chauvier et Chérif Hanna des interactions entre éléments de pouvoir, de savoir et de discours. L’anatomie de ce dispositif répond à une conception connexioniste, plutôt que monadique. Et d’autre part, comme dispositif au sens de Lévi-Strauss, à savoir un «bricolage». On utilise un montage d’éléments récupérés çà et là au cours d’un processus, pour résoudre un problème qui n’est pas répertorié dans les registres d’une discipline instituée. L’expérience est donc le terme clé de la démarche : elle précède le collage. Les dispositifs littéraires : Le principe de ces dispositifs pourrait être «tout décrire de l’enquête pour transformer le territoire». L’objectif est de formaliser l’intuition de l’étudiant vers le projet. Une première phase consiste à accepter de devenir un être émotionnellement affecté par le vécu de terrain (ici un territoire où l’on ne s’arrête pas, isolé, sans stimuli) et, surtout, à traduire par le biais d’un texte cet état émotionnel. Cette phase nécessite le désapprentissage d’un modèle pédagogique axé sur la neutralisation du sujet ressentant. Dans une seconde étape, le ressenti de l’étudiant est confronté aux données «objectives» (socio-démo-carto) afin que, progressivement, par ces frottements et cette mise en perpective, cet état émotionnel prenne la forme d’une intuition de plus en plus claire. Dans cette phase, l’étudiant continue d’écrire, acceptant les contradictions, les zones d’ombre, les incertitudes. Dans une troisième phase, par sa fréquentation du terrain et son usage des autres outils mobilisés dans le studio de projet (cartographies, collages, itinéraires, vidéo) l’étudiant découvre, sur le mode de la confirmation, une forme stable à son ressenti devenu intuition. Il est attendu une formalisation de ce dispositif d’intuition sous la forme d’un texte à la première personne empruntant un mode narratif. Théoriquement référés aux premières oeuvres de Rem Koolhaas et aux commentaires de Gabriela Mastrigli, les dispositifs littéraires doivent «exprimer une idée littéraire, raconter une histoire qui puisse justifier la présence ou la réalisation d’une œuvre architecturale». C’est admettre

Fig. 7. Usage du collage : Entre deux eaux (Groupe Paimboeuf ). Fig. 8. Usage du collage : Centre-ville. Savenay (A.Sagary);

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que le texte porte en lui la structure architecturale. Il est une «structure dotée de la volonté de devenir une autre structure». Conclusion Tous ces dispositifs sont déployés pour saisir au plus prés une analyse sociale qui, en situations inframétropolitaines, tend à s’épuiser dans ces formes traditionnelles. Cette démarche pragmatique opère une portée double : un renouvellement des outils projectuels et conjugue l’apprentissage du métier d’architecte avec la négociation et l’expérimentation in situ. Nous opérons un changement de paradigme. Nous vérifions en arpentant le terrain le caractère inapproprié des modèles normatifs pour nous inscrire dans une démarche plus inductive et plus disrup-tive, capable d’intégrer la charge de négativité de territoires qui ne font plus villes et où la norme peine à se matérialiser. Il ne s’agit donc plus de constituer une analyse sociale par la norme, mais au contraire d’amener l’architecte à considérer ce qui menace cette norme sur des territoires périurbains ou périmétropolitains qui perturbent les certitudes et les ressentis d’étudiants souvent acculturés aux métropoles. En se rendant réceptif à l’anomalie, au détail troublant et, en bref, à tout ce qui menace la norme, l’architecte peut concevoir son projet d’aménagement à

partir de contextes marqués par des situations signifiantes de dysfonctionnement : l’absence de sociabilité pavillonnaire, la fermeture des petits commerces, la désaffection des espaces publics, l’étanchéité représentationnelle entre industries à risques et riverains, le sentiment de déprise (liste non exhaustive). Conforté par des données sociodémographiques objectives, l’architecte peut alors projeter en subjectivant son expérience de terrain. Son potentiel de créativité est finalement accrue par sa capacité à saisir ce qui dysfonctionne, sans doute parce qu’ainsi il se tient au plus près de l’expérience commune de ceux qui habitent. Structurées par les outils mentionnés plus haut, nos analyses sociales empruntent notamment à l’ethnométhodologie d’Harold Garfinkel et à la pensée de Michel de Certeau. Les dispositifs littéraires ou collagistes (Aragon, Rowe) tentent de donner forme à cette intuition qui articule l’analyse et le projet.

Fig. 9. Projeter les nouveaux enjeux de l’habitat temporaire : Renverser la situation, Donges (C. Merlet).

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Situations infra-métropolitaines Eric Chauvier et Chérif Hanna

Fig. 10. Proposer une alternative urbaine et sociale : L’un passe, entre autres. Le bout de la rue, ce bout de ville : Cordemais. (A.Barbara).

Bibliographie : Aragon Louis, les collages, collection savoir, Hermann, Paris, 1980 (1965). Clifford James, Malaise dans la culture. L’ethnographie, la littérature et l’art au XXe siècle, Paris, ENSB-A, 1996. de Certeau Michel, L’invention du quotidien, p.11 Michel de Certeau, L’invention du quo-tidien, éd. 10/18 Paris, 1980. Hadot Pierre, Wittgenstein et les limites du langage, Vrin, 2004. Quintyn Olivier, Dispositifs/dislocations, Lyon : Al Dante / Questions théoriques, coll. « Forbidden beach, », 2007. Siza Alvaro, Imaginer l’évidence, Marseille, Parenthèses, coll. architectures, 2012. Eric Chauvier est anthropologue. Il enseigne à l’Ecole Nationale d’Architecture de Nantes et est membre du CRENAU (UMR 1563). Il a publié plusieurs ouvrages notamment Les mots sans les choses(2012), Somaland (2013), Contre Télérama. (2011), Anthropologie de l’ordinaire (2011). Ses objets de recherches sont les territoires périurbains et péri-métropolitains. Chérif Hanna est architecte urbaniste et maitre assistant à l’ENSAN Nantes. Il est titulaire d’un DEA en ‘politiques Urbaines, Aménagement et Gestion de l’Espace’ de l’IUP. Il pra-tique le projet aussi bien d’architecture que d’urbanisme en exercice libéral depuis 1996. Ses recherches se préoccupent de la mise en place de dispositifs urbains: lieux d’expériences articulant récits et arts de faire. Elles mettent en dialogue deux aventures ; celle de l’écoute et celle de l’habiter, sur lesquelles se négocie un projet. La question du ménagement du territoire est traitée comme un engagement dynamique de l’habiter dans la réalisation du projet.

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Fig.1. Alison Smithson, As in Ds: An Eye on the Road. New edition. Baden: Lars Muller Publishers, 2005 (extrait)

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Doctorat en dess(e)in Béatrice Mariolle Ces deux journées de débat se déroulent quelques mois après le séminaire organisé par Jean Louis Cohen et Panos Mantziaras sur «la recherche par le projet, au-delà de l’architecture». Antoine Picon y faisait la proposition d’un doctorat en architecture dans une tension fondatrice entre les mots et les choses qui consiste, «à la manière de l’architecture, à se mouvoir avec agilité sur cette crête où les mots et les choses qui leur résistent se font face, s’affrontent, pour finalement se conforter mutuellement.» Il insistait sur la nécessité, pour ce type de recherche, «de s’appuyer sur le langage, en même temps que sur un regard et des méthodes qui sont irréductibles aux architectes.» (Picon 2015)1 J’aurais pu parler de la manière dont aujourd’hui, notamment dans des travaux de recherche interdisciplinaires, j’explore des outils de projet, comme par exemple dans la recherche ANR FRUGAL qui s’est terminée il y a une année et qui m’a permis de tester des interactions fortes entre ethnologie et architecture, recherche et pédagogie. J’ai préféré situer mon propos dans le cadre du doctorat en architecture qui me parait représenter un véritable enjeu quand on parle d’association entre projet et recherche. La question que je souhaite poser est celle d’un doctorat en architecture appréhendé comme une possible articulation entre des mots et des choses défendant un même argument. Mais parler du projet dans la recherche c’est aussi évoquer la recherche dans le projet ou le projet comme recherche en lui-même et, puisque ce séminaire réunit des enseignants et des chercheurs, j’aborderai la question du projet de fin d’étude de Master comme une interface entre Master et Doctorat. Cette intervention se présente en trois parties qui interrogent le «langage des choses» : tout d’abord une interrogation sur les regards et méthodes irréductibles aux architectes, puis une ouverture à partir d’exemples historiques d’essais d’architectes associant textes et dessins, et enfin une illustration d’un projet de fin d’étude de Master de type recherche. 1- le langage des choses : regards et méthodes irréductibles aux architectes Aujourd’hui, les conditions de légitimité du projet, parti prenante de la recherche, sont encore à construire. Le doctorat en architecture, encore très jeune, doit trouver ses références et son cadre. Je souhaite modestement y apporter une contribution en posant la question des conditions qui permettent au projet de construire un argument. «Peut-on penser la recherche en architecture non seulement dans le champ des humanités et des sciences de l’ingénieur mais aussi dans le vaste champ des disciplines de la conception, du design ?»2 (2008 :10), quels en seraient les conditions ? Dans l’ensemble des doctorats, les mots sont bien codés et une partie du travail du doctorant consiste en l’apprentissage des outils et des méthodes que chaque discipline s’attache à définir précisément. L’écrit permet d’étayer l’argument, de clarifier le propos et de l’inscrire dans un champ épistémologique. Ainsi l’argument peut être partagé avec d’autres. Si on fait l’hypothèse que le projet puisse se retrouver au centre du processus d’enquête et d’investigation cela implique qu’il soit en mesure de contribuer à énoncer des hypothèses, participer à la construction d’une problématique et d’un argumentaire, et contribuer à un savoir transmissible. Il convient donc d’en définir les conditions.

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La question consiste donc à interroger les articulations possibles, souhaitables, entre des explorations spatiales et un texte qui partagent une même problématique de recherche. Murray Fraser parle d’une double dialectique qui s’installe entre les choses et les mots, un double mouvement de projection et de recherche pour le futur et qui interroge le présent par rétro-action. Jean-Pierre Chupin évoque différentes orientations pour la thèse en architecture dont deux d’entre elles sont susceptibles d’intégrer des propositions spatiales : «rétro-active» qui consiste à reconstruire un modèle et «pro-active» qui consiste à construire de nouvelles normes. Pour lui, ces méthodes ne sont pas nouvelles comme pour Jonathan Colline pour qui elles émergent à la Renaissance, «quand le dessin est devenu un outil indispensable de l’architecture, porteur d’une conception nouvelle des villes et des édifices.» (Colline, 2013)3 Au préalable il est utile de préciser le terme même de projet qui revêt des significations très diverses: Du latin projectum «jeter quelque chose vers l’avant», «De pourget (1470), project (1529) puis projet (1637), il a dès les premiers textes le sens de l’idée que l’on met en avant, et le plan proposé pour réaliser cette idée»4. On peut y voir deux sens, le projet visant à la réalisation concrète et matérielle et le projet comme une visée. Les synonymes sont dessein, idée, intention, plan, programme. Pour les existentialistes, le mot projet porte encore un sens autre, ce vers quoi l’homme tend et qui constitue son être véritable, le projet d’être, projet originel qui s’exprime dans chacune de nos tendances empiriquement observables (Sartre, 1943). Si l’on prend l’étymologie grecque, le même mot Proballein forge à la fois le mot projet et le mot problème. «Dans les problèmes, les choses s’adressent à l’intelligence; dans les projets, elles s’ouvrent à la participation humaine (…) Observer les choses sous l’angle d’une ontologie du «problème» (…) présente l’avantage de ne plus laisser béer la faille prétendue entre les mots et les choses». (Sloterdijk 2013 : 194)5

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Le verbe explorer est peut-être plus approprié au sujet qui est le nôtre car il apporte une dimension réflexive et expérimentale «procéder à l’étude systématique d’une réalité ou d’un sujet peu connu ou peu étudié»6. L’exploration serait l’action d’étudier au moyen d’instruments et de procédés techniques, généralement dans le cadre d’une prospection. À la fin du 18e siècle ce terme est repris en médecine pour signifier «examiner (un organe par exemple) à l’aide de procédés spéciaux». Fourier en 1808 lui donnait un sens plus abstrait «effectuer des recherches, dans le domaine de la pensée». Parallèlement, le verbe prend le sens de «parcourir (un pays mal connu) en l’étudiant avec soin». L’Exploration est donc l’«action d’étudier au moyen d’instruments et de procédés techniques, généralement dans le cadre d’une prospection»7. Nous proposons de retenir le terme d’explorations spatiales plus proche d’outils de recherche que celui de projet. 2 - Le dess(e)in comme argument de recherche Afin d’illustrer la démarche, on peut prendre quelques exemples d’essais écrits par des architectes dans lesquels le dessin tient une place importante au plan théorique en contribuant largement à la construction d’hypothèses et au développement d’arguments. Je propose de prendre ici le dessin comme langage des choses. Outils privilégié des architectes depuis toujours, le dessin joue un rôle central dans le processus cognitif en construisant des mondes de référence. Il participe à la construction 1- http://www.college-de-france.fr/site/jean-louis-cohen/symposium2015-01-16-16h00.htm 2- Geiser, Reto, Explorations in Architecture: Teaching, Design, Research. Basel ; Boston: Birkhauser Verlag AG, 2008. 3- Directeur du programme de design PHD à la Bartlett School 4- Dictionnaire historique, Robert Alain Rey. 5- Sloterdijk, Peter. Ecumes Sphères III. Paris: Fayard/Pluriel, 2013. 6- TLF Trésor de la Langue Française 7- Dictionnaire historique, Robert Alain Rey. 8- Ingold, Tim,. Une Brève Histoire Des Lignes. Bruxelles; Le KremlinBicêtre, Zones Sensibles Editions, 2011.

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Doctorat en dess(e)in Béatrice Mariolle des objets et des points de vue à travers sa propre logique herméneutique. «L’écriture est une modalité du dessin, les deux processus sont inextricablement liés» (Ingold, 2011: 191)8 et les architectes le savent bien. Dans les exemples ci-après, le dessin n’est pas la simple illustration des textes mais contribue voire initie la recherche elle-même à travers la formulation d’hypothèses, la construction de points de vue et le développement de problématiques. Du simple dessin, il devient dessein dans la mesure où il contribue à l’argument. Ces exemples sont porteurs de plusieurs formes d’écriture graphique. Je les ai classés en trois catégories en fonction du rôle joué par le dessin dans la recherche théorique: outil critique par une représentation métaphorique de l’espace, outil analytique comme protocole de pensée, et outil manifeste. - Le dessin comme représentation métaphorique de l’espace accompagne une rupture épistémologique avec les périodes précédentes. Dans le Songe de poliphilie (Hypnerotomachia Poliphili, Francesco Colonna 1499), le dessin permet le développement d’un plaidoyer pour une architecture qui éveille les sens, le dessin prend prétexte d’un scénario (un récit amoureux) pour décrire un ensemble architectural, les relations dans l’espace entre l’homme et l’architecture, le mouvement de l’homme dans l’espace projeté. Les recherches graphiques portent sur la capacité des jardins et des bâtiments à inscrire des sentiments dans l’espace. Les différentes scénettes, sous couvert d’un récit, fondent un discours théorique sur l’architecture. Dans AS in DS (1983), Allison Smithson prend la route comme élément de critique de l’espace moderne et fonctionnaliste, occasion d’inventer des formes de lecture de la beauté des paysages ordinaires en lien avec le climat, la topographie, l’histoire naturelle. A travers le pare-brise de sa DS, transformée en maison mobile, elle imagine des outils de lecture des paysages, en lien avec le climat, la topographie, l’histoire naturelle. La route devient un révélateur d’une pensée discordante sur la ville et l’architecture, critique de la «route moderne (qui) conduit le passager à se détacher du sol, comme les tours du micro-climat». La mise en page du livre, l’association des textes, des photos et des dessins apporte une multitude de points de vue et contribue à l’argument (Fig.1). Dans les Manhattan transcripts (1982), Bernard Tschumi cherche à transcrire des choses normalement exclues de la représentation conventionnelle de l’architecture : les relations complexes entre l’espace et ses usages, entre type et programme, entre objet et évènement, Il met en évidence les disjonctions entre usage, forme et valeur sociale (sens et être, mouvement et espace, homme et objet). A la manière du Songe de Poliphilie, la fiction conduit à une représentation de l’espace, porteuse ici de disjonctions entre l’homme et l’architecture. Cette approche lui permet de construire une théorie architecturale autour des enjeux de l’architecture et disjonction sur les liens entre forme, perception et usages. - Le dessin comme outil analytique, protocole d’enquête accompagne la lecture de paysages en mutation, comme un outil de connaissance de changements sociétaux et topologiques. Ainsi, Kevin Lynch, avec ses cartes et ses dessins, apporte un regard argumenté sur les relations entre les grandes voies de circulation et la grande ville, la vitesse et la densité. Les ouvrages, The view from the road ou Good city shapes sont avant tout des enquêtes de

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terrain et des explorations spatiales et figuratives. C’est également la démarche menée par Robert Venturi et Denise Scott Brown lorsqu’ils imaginent un protocole de lecture des strip de Las Vegas à partir de photos prises de manière systématique, en mouvement, à partir d’un appareil photo fixé sur le capot d’une voiture. La démarche aboutit à une théorie de l’architecture de signes perçue à l’échelle de la voiture, Learning from Las Vegas (1972) (Fig.3). Dans un autre registre, Christopher Alexander, construit un propos critique dans A Pattern Language: Towns, Buildings, Construction (1977), qui énonce un vocabulaire de la ville ancrée dans les usages et la culture. Le dessin est utilisé comme une synthèse entre les photos et l’état des lieux. - Le dessin peut également nourrir un manifeste en contribuant à la construction d’une théorie nouvelle. Dans City, its growth, its decay d’Eliel Saarinen, Vers une architecture de Le Corbusier, La métropole horizontale ou La ville poreuse de Secchi et Vigano (Fig.4), les dessins ne sont pas toujours mêlés aux textes mais apportent leur contribution dans l’élaboration de l’argument. L’approche est non seulement exploratoire mais également prescriptive. Le dessin devient souvent porteur de l’idée dans la mesure où il a la capacité de décrire la construction de l’image. Par exemple, les dessins énonçant le processus de dé-densification de Saarinen ou la construction de la carte de la ville poreuse sont plus intéressants, pour notre propos, que les représentations finales. Tous ces essais ont eu un impact important sur le monde académique de la recherche. Leur valeur de transmission est indéniable. Ils innovent dans les outils, notamment dans les représentations figuratives. Ils ne construisent pas des modèles mais ouvrent des voies pour de nouvelles recherches. Les dessins peuvent être assimilés à des enquêtes ou au développement d’arguments lorsque l’auteur livre ses données et énonce le processus de construction du dessin, quand son dessein est clair.

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3 - Explorations spatiales dans le cadre d’un projet de fin d’études en architecture (PFE) Dans cette dernière partie, je souhaite interroger la place de la recherche dans le PFE. Que se passet-il quand les explorations spatiales deviennent le moteur de la recherche, énonçant des hypothèses et construisant un argument ? Comment les mots, les textes, viennent-ils contribuer à la démarche? Je vais m’appuyer sur l’exemple de séminaires d’écriture menés avec des étudiants de l’ENSA Paris-Belleville, de 2011 à 2015, en collaboration avec Philippe Villien (Fig.5). Ces séances interrogent la notion de figure comme énoncé de recherche, lien possible entre une exploration spatiale et un énoncé théorique. Dans cette approche la figure, représentation graphique d’un ensemble de signes, forme correspondant à une abstraction, devient un outil de recherche et permet de faire la différence entre la représentation d’un projet à construire et l’énoncé d’une pensée spatiale. Nous nous éloignons ainsi de toute tentative de démarche de type action pour rejoindre celle du concept. Pour Paola Viganò, le concept «n’est pas le schéma du projet ni le projet à une échelle d’ensemble, mais la contribution que le projet est en mesure de fournir à une nouvelle thématisation du problème posé ; c’est à la fois la thèse et l’hypothèse»9. Pour Bernard Tschumi, «l’invention de concepts est ce qui fait de l’architecture une forme de la connaissance plutôt que la simple connaissance de la forme.»10 Ces opérations de conceptualisation sont nécessaires pour prendre suffisamment de distance vis-à-vis de la conception, ne pas aboutir à une solution mais à un argument. Dans ces séminaires, la notion de figure s’applique autant aux choses (dessin) qu’aux mots. Il s’agit donc d’énoncer les explorations spatiales sous forme de mots et de dessins comme autant de figures associées décrivant l’argument. 9- Viganò, Paola (trad. Anne Grillet-Aubert). Les territoires de l’urbanisme le projet comme producteur de connaissance. [Genève]: MetisPresses, 2012. 10- Migayrou, Frédéric et Tschumi, Bernard, 2014. Bernard Tschumi: Architecture: Concept & Notation.. Paris : Centre Pompidou.. p. 67.

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Fig.3. Venturi Scott Brown Las Vegas

Fig.4. Secchi Vigano Métropole horizontale, Ville poreuse...

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Fig.5. PFE étudiants de l’ENSAPB

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Session 1 : Enregistrer le réel - La description, entre recherche et projet


Doctorat en dess(e)in Béatrice Mariolle Cette prise de distance vis-à-vis du projet, par des opérations de conceptualisation se traduit par l’articulation entre une notion, un court texte et un schéma conceptuel. Chaque étudiant doit décrire l’argument de son projet et non le projet lui-même à travers dix figures, du territoire au détail constructif. Cette opération, menée tout au long du semestre permet à l’étudiant de préciser ses prises de position. Elle se formalise un mois avant le jury de PFE par un séminaire de trois jours consacré à l’écriture des figures pour préparer le rendu final. Les mots sont nécessaires pour préciser l’argument et le dessin décrit (au sens d’un inventaire) la manière dont le projet à différentes échelles répond à cet argument qu’il a lui-même initié. Cette approche extrêmement fertile pour le projet implique une recherche étymologique et l’apport de références littéraires. Exemple illustrations de Jambu: Fertilité, éphémères, lucioles, survivance, mesure, sol suspendu, sont autant de notions et de courts textes qui accompagnent ce projet. Conclusion : questions mises au débat : En conclusion, je souhaite m’arrêter sur la situation de l’architecture aujourd’hui. En tant qu’enseignante et chercheure, mais également praticienne, je m’interroge sur les liens entre pédagogie et recherche, notamment entre recherche et projet. Ces questions apparaissent alors même que l’architecture en tant que discipline et métier est en mutation profonde au regard des crises conjuguées de la perte massive de biodiversité, du changement climatique, de l’épuisement des ressources non renouvelables et des crises économiques et sociales. L’architecture, parce qu’elle est à la fois une pensée et un mode d’action, qu’elle a capacité à articuler les échelles, peut jouer un rôle important dans cette période d’adaptation. L’architecte chercheur peut apporter de la connaissance avec sa capacité à représenter les mots et construire des arguments. Il pourrait donc affirmer une position forte en lien avec une pensée politique et sociale, mettant l’homme au cœur de la démarche. L’articulation avec les autres disciplines universitaires, sciences humaines et technologiques, permet à l’architecture, à travers l’exploration spatiale, de jouer pleinement un rôle de transversalité, de liens interscalaires, de définition programmatique et technique. La recherche évoquée ici a pour objectif de répondre à une question sociétale, (nécessité de retrouver un sens social à l’activité projectuelle) et élargir la compréhension des mécanismes d’idéation et de construction à un large public scientifique (contribution de l’architecture au milieu scientifique)

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Session 2 : Panoramas critiques. Les démarches de projet comme corpus de recherche Coordinateur : Claire Parin

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Session 2 : Panoramas critiques. Les démarches de projet comme corpus de recherche


Eléments pour la formulation d’une pensée sur la recherche en architecture Séverine Steenhuyse Cette nouvelle cession de séminaire inter-école constitue une étape supplémentaire destinée à exprimer les termes possibles d’un renouvellement d’une «pensée du projet», telle qu’elle a été avancée dans le séminaire de 2015. Elle a choisi de se focaliser pour cette cession sur la question des relations existant entre la recherche et le projet. L’objectif de cette contribution serait de chercher à préciser les contours des objets et des méthodes de la recherche en architecture afin d’en éclaircir le rôle dans la perspective du projet. Introduction Si les pratiques de projet aspirent aujourd’hui à un renouvellement, comment envisager le contenu des démarches de recherche qui s’y rattachent ? J’ai souhaité proposer ici une intervention à partir du croisement de deux points de vue contribuant chacun à construire une définition actuelle de la recherche en architecture. D’un coté, suivant le principe d’une démarche «bottom-up», je me suis appuyée sur le corpus des contributions produites par les jeunes chercheurs dans le cadre des Rencontres doctorales de Marseille, en septembre 2015. Et d’un autre coté, j’ai souhaité revenir sur les attentes formulées par les enseignants-chercheurs HDR de la discipline dans le cadre général de la réforme LMD, engagée en 20051. De quelles réflexions ces deux acteurs principaux de la recherche en architecture que sont, d’un coté les doctorants, et de l’autre, leurs encadrants, sont-ils fédérateurs ? Dans le contexte d’uneévolution profonde des méthodes de conception et de la définition des objets de l’architecture, comment s’élabore la connaissance sur et de l’architecture à partir d’un corpus d’objets toujours plus disparates visant néanmoins à conserver la spécificité2 d’un exercice ? En s’intéressant aux termes de la description des espaces concrets, aux méthodes de saisie utilisées, ou bien aux processus de transformation du réel, le chercheur peut alors générer une connaissance permettantd’accompagner, de modéliser ou d’infléchir les termes de l’exercice prospectif du projet. Par ailleurs, la mutation des pratiques architecturales repose nécessairement la question des rôles et des compétences de chacun au sein de la définition de la discipline. Revenant dans un premier temps sur la mise en place de la recherche, cette intervention se donne ensuite pour objectif de restituer les démarches des doctorants en architecture, pour les confronter dans un troisième temps aux attentes disciplinaires fondamentales en matière de recherche académique. Dans ce paysage complexe, quels seraient les principes et les éléments fondamentaux à identitier pour valider lestermes d’une recherche fédératrice en architecture ? I- Les contours d’une discipline en pleine effervescence Le bilan de la réforme LMD Comment tracer les contours de la recherche en architecture un peu plus de dix ans après la mise en application de la réforme LMD ? Quel chemin a notamment été parcouru en ce qui concerne les attentes et le cadrage formulés à l’époque ? Il faut alors revenir dans un premier temps sur les termes de la constitution de cette recherche, relativement récente en comparaison de l’histoire de la discipline elle-même. Sur quelles bases s’est-elle effectivement établie ?

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Retour sur les origines de la recherche en architecture en France Le premier programme doctoral en architecture date de 1964. Il était réalisé à l’université de Pennsylvanie, nous rappelle Panos Mantziarias3 [MANTZIARIAS, 2012]. En France, dès 1966, le centre de Recherche d’Architecture, d’Urbanisme et de Construction (RAUC), initiait ses premiers travaux à travers la question des ambiances et celle d’une approche sociologique [ARLOT, 2005, p129]. Les premiers laboratoires de recherche, liés aux écoles d’architecture, étaient ensuite créés dans les années soixante-dix «grâce au volontarisme de certains enseignants qui ont été des moteurs déterminants dans la création des laboratoires en s’opposant, au besoin, aux enseignants inscrits dans la pratique», nous dit un récent rapport [GALLOT, 2014, p5]. Jean-François Augoyard rappelait qu’ «à partir des années 1970, la recherche sur la conception de l’espace avait été patiemment constituée comme champ de savoir, autour de trois problèmes fondamentaux. La question du sens et de l’identité de l’architecture [qui] appelait une pensée épistémologique ou sémiologique. La question de la spécificité des méthodes descriptives et représentatives de l’objet architectural [qui] invitait non seulement à édifier des typomorphologies, mais aussi à chercher du côté de la modélisation. Enfin, la question de l’intelligibilité du corpus des références architecturales appelait une démarche historiciste au long cours.» [AUGOYARD, 1995, p. 303].La recherche était alors soutenue par le ministère en charge du secteur. Laurent Devisme précisait encore qu’elle s’était construite comme une «expertise de la décision publique» [DEVISME, 2012, p11]. Elle était alors caractérisée par un travail en équipes et portait sur des thèmes relevant de disciplines spécialisées (informatique, histoire, sociologie, géographie, etc.). L’existence de la recherche et son rôle au sein de l’école d’architecture avaient été ensuite officialisés

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par le décret de 19784. Les Ecoles Nationales Supérieures d’Architecture avaient pour mission «la recherche en architecture et la valorisation de celle-ci, la formation à la recherche par la recherche, les formations spécialisées en architecture et dans les domaines relatifs à l’architecture» [GALLOT, 2014 , p6]. La recherche se développait dans le cadre de conventions établies avec des établissements universitaires habilités à délivrer des doctorats dans des disciplines déjà idenitifées. A partir de 1992, des liens étaient également établis avec le CNRS, qui donneraient ultérieurement naissance à la création d’unités mixtes de recherche (UMR)5. La réforme Licence-Master-Doctorat, dite LMD, de 2005, inscrivait définitivement la recherche dans le cursus des études, en créant le doctorat en architecture et en introduisant le parcours doctoral comme formation à la recherche au sein du cursus de l’étudiant en architecture. Un rapport récent de l’inspection générale [GALLOT, 2014 ], destiné à réaliser le bilan des apports de cette réforme, se focalisait notamment sur les termes de l’articulation existant entre 1- ARLOT, Vers une recherche en architecture, Ministère de la Culture, 2005. 2- L’architecture est une discipline qui s’exerce à travers trois domaines, nous dit Stéphane Hanrot : «le faire-être de l’objet architectural», «la recherche comme renouvellement des fondements de la disciplin » -suivant trois types de recherche, expérimentale, appliquée ou fondamentale-, et «l’enseignement» [HANROT, 2003, p9]. Elle est donc à la fois «une discipline de connaissance et d’action» dit encore Alain Renier, parce qu’elle produit des savoirs qui sont donc de deux natures : des savoirs relatifs aux objets architecturaux, et des savoirs relatifs à la pratique architecturale. 3- Architecte, directeur de la Fondation Braillard, et directeur du BRAUP de 2011 à 2015. 4- Décret n° 78-266 du 8 mars 1978, art 1. 5- Suivant les termes d’un accord-cadre régulièrement renouvelé. 6- Autorité administrative indépendante (AAI) mise en place en 2007, l’AERES est chargée de l’évaluation des établissements d’enseignement supérieur et de recherche, des organismes de recherche, des unités de recherche, des formations et diplômes d’enseignement supérieur, ainsi que de la validation des procédures d’évaluation de leurs personnels. La loi du 22 juillet 2013 supprime l’AERES et la remplace par le Haut conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur qui reprend sa mission (HCERES). 7- Source : BRAUP, ministère de la culture et de la communication (juin 2014). 8- Sur ces 3.369, 726 sont des titulaires, 2.643 des contractuels (associés ou contractuel de différents types), et cela représente 1.562 ETP au total.

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Eléments pour la formulation d’une pensée sur la recherche en architecture Séverine Steenhuyse l’enseignement du projet et la recherche dans le cycle de formation. Il mettait en avant un «objet architectural» autour duquel pouvaient se fédérer à la fois les attentes disciplinaires et les perspectives de la recherche. «L’objet architecture est un objet composite, qui convoque des savoirs et des pratiques d’horizons très divers, qui doit prendre en compte des attentes à la fois éthiques, économiques, techniques, sociales et culturelles. Cet «objet» est nécessairement exploré par des chercheurs aux profils variés, selon des approches multiples, ainsi qu’en témoignent les travaux de recherche en architecture, plus ou moins appliqués, plus ou moins fondamentaux.», [GALLOT, 2014 , p4]. Par sa complexité intrinsèque, l’objet architectural justifiait en lui-même le développement d’une démarche de recherche dans le domaine. Le projet et la pluridisciplinarité comme cadres fondateurs La recherche en architecture s’appuyait également sur une définition de l’enseignement de la discipline telle qu’elle avait été précisée par le premier article de la loi n°77-2 du 3 janvier 1977 sur l’architecture : l’architecte s’y voyait attribué un rôle social et son exercice était caractérisé par la pratique du projet. «L’enseignement de l’architecture en France répond aux exigences d’intérêt général [...] Il prépare l’architecte à l’exercice de son rôle dans la société, en ses divers domaines de compétence. Cet enseignement contribue à la diversification des pratiques professionnelles des architectes, y compris dans leurs dimensions scientifique et de recherche. L’enseignement du projet est au coeur de la formation et intègre l’apport des autres disciplines qui concourent à sa réalisation.», [GALLOT, 2014 , p7]. Etat des lieux en 2014 En 2014, le rapport constatait que la recherche en architecture était organisée en trentesept unités de recherche (ou laboratoires) habilitées par le ministère de la culture, et évaluées par l’AERES6. Dix sept d’entre elles étaient associées ou intégrées à des UMR (Unités Mixtes de Recherche communes avec le CNRS) [GALLOT, 2014, p10]. Les écoles comptaient de une à six unités de recherche, et trois en étaient entièrement dépourvues en 2014  : Clermont-Ferrand, Normandie, Saint-Étienne, la situation évoluant rapidement. On comptait 373 doctorants accueillis dans les 37 unités de recherche des vingt ENSA. Ils étaient en grande majorité architectes. 215 d’entre eux étaient accueillis dans les six écoles parisiennes et d’Île-de-France (Belleville, Marnela-Vallée, Malaquais, Val-de-Seine, Versailles, La Villette) et 158 en région, structurée suivant trois pôles majeurs de Grenoble, Nantes et Toulouse [GALLOT, 2014, p14]. Au total, environ 280 enseignants des écoles d’architecture étaient impliqués dans la recherche7 sur les 3.369 personnes8 intervenant dans la formation. Les membres des Unités de Recherche (UR) étaient en majeure partie des enseignants, quelques chercheurs9 et des doctorants10. Néanmoins, la réforme n’avait pas pu réaliser l’ensemble de ses ambitions, notamment à cause du nombre réduit d’enseignants-docteurs et de HDR11 (80 HDR pour l’ensemble des écoles), trop restreint, ne permettant pas d’accueillir autant d’étudiants que souhaité.

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«Au total, on constate que les forces rassemblées au sein des unités de recherche sont loin d’être homogènes d’une école à l’autre, mais la volonté de développer l’action en recherche et de doter les établissements d’outils de gouvernance adaptés progresse sensiblement dans chaque école.», [GALLOT, 2014, p12]. Les enjeux actuels Les enjeux étaient aujourd’hui essentiellement formulés suivant deux directions : celui de la structuration d’un champ regroupant des «travaux extrêmement variés et denses, mais aussi tâtonnants, voire défiant les attentes d’une démarche scientifique» [MANTZIARAS, 2012]. «Paysage mouvant», dont la revue des Cahiers de la recherche architecturale avait cherché à se faire le témoin depuis 1977, à travers la recension de problématiques, de méthodes et de références portés sur le devant de la scène. Dans sa «quête de nouveaux savoirs», l’exercice architectural se donnait pour objectif «de progresser vers une meilleure compréhension du monde qui nous entoure jusqu’à l’émergence de visions ou productions inédites.», [GALLOT, 2014], p3]. «Former à la recherche, c’est former des gens qui répondront à des questions que l’on ne connaît pas encore.», disait encore Philippe Panerai12, sans nous donner plus de précisions sur les itinéraires à emprunter [GALLOT, 2014, p121]. Enfin, l’organisation de la recherche s’envisageait nécessairement à partir des enjeux portés par les enjeux de l’enseignement, dans la perspective de l’activité professionnelle à venir. Elle se structurait à travers la catégorisation de ses objets, l’identification des différentes échelles d’intervention spatiale, et les outils nécessaires à la réflexion disciplinaire et à la mise en oeuvre de propositions spatiales. La recherche visait également l’apprentissage de la démarche réflexive, argumentée et rigoureuse, nécessaire pour accéder au statut scientifique visé par la discipline. Se démarquant parfois

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de l’exercice pratique, elle pouvait alors être perçue comme une réelle épreuve à surmonter pour les architectes en exercice, engagés dans le projet. Pourtant, l’ambition scientifique restait indispensable pour faire émerger une recherche aspirant à la reconnaisance universitaire. La conciliation des démarches pragmatique et productive avec les exigences relatives à la production de connaissances restait donc encore aujourd’hui une question d’actualité, notamment dans la perspective d’amener des enseignants praticiens à la rédaction d’une thèse. Entre la reformulation permanente des savoirs disciplinaires, la volonté d’adhésion aux nouveaux enjeux de production des espaces de vie contemporains et la quête de la formulation de stratégies inédites de conception, le champ de la recherche architecturale offrait donc aujourd’hui un paysage d’une grande richesse. Quels étaient alors les contenus avancés par les doctorants ?

9- Il étaient 29 en mars 2015, dont 14 ingénieurs de recherche, d’après un document de travail réalisé par Isabelle Grudet ; (INRE MCC) à partir de l’annuaire des INRE du MCC. 10- On peut ajouter que 53 % du personnel enseigne dans le champ TPCAU. Il faudrait vérifier la représentativité du secteur de la recherche par rapport à cette répartition des enseignements. 11- Enseignant titulaire d’une Habilitation à Diriger des Recherches, et légitime à encadrer des thèses. 12- MCC, Éditions Recherches, 2008. 13- Qui se sont tenues à Marseille les 3, 4 et 5 septembre 2015, qui a été organisé par le laboratoire Project[s], soutenu par les autres structures de recherche de l’ENSA- Marseille, les laboratoires INAMA et MAPGAMSAU. 14- Sélectionnés parmi la soixantaine d’articles initialement reçus et les quarante-trois présentés oralement à l’occasion des Rencontres, en incluant les contributions des responsables de thèse. 15- Sachant que les étudiants de l’EPFL avaient eux-mêmes engagés pour la création du premier numéro de leur revue une réflexion sur ce même thème : «Qu’est-ce que la recherche en architecture ?», Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 03 novembre 2014, http://calenda. org/304536 16- Depuis plus de 30 ans, le dispositif CIFRE - Conventions Industrielles de Formation par la REcherche - subventionne toute entreprise de droit français qui embauche un doctorant pour le placer au coeur d’une collaboration de recherche avec un laboratoire public. Les travaux aboutiront à la soutenance d’une thèse en trois ans.

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Eléments pour la formulation d’une pensée sur la recherche en architecture Séverine Steenhuyse II- Tentative de repérage dans une production «tout azimut» La thèse, un exercice constructif Nous nous sommes intéressés dans un deuxième temps au corpus des vingt-six articles issus de la 2ème sélection des Rencontres doctorales en architecture13 de Marseille destinés à être diffusés14. Cet événement, troisième du genre, succédait aux Rencontres doctorales de 2010, tenues à Nantes, puis à celles de 2013, à Paris-Belleville. Sa dimension fédératrice était l’occasion de produire un certain état des lieux de la recherche en architecture. L’hypothèse était alors de dire que ces recherches en cours allaient rendre compte d’une certaine actualité de l’architecture et que la réunion des propositions aurait vocation à esquisser les contours d’un objet disciplinaire légitime. Il s’agissait ici de se focaliser sur les contenus proposés par chaque doctorant dans la perspective de la construction d’un objet scientifique, dans le cadre d’une synthèse réflexive. La construction du savoir se réalisait alors suivant les différentes étapes de formalisation de l’objet via le choix d’un point de vue, relativement à un domaine spécialisé, suivant la définition d’un état la connaissance relatif à une question posée, dont la résolution -  mise en oeuvre à travers une méthodologie explicitée - aboutissait à la formulation de résultats. Par ailleurs, l’exercice de la thèse relevait également de la construction d’un rôle social distinct de celui du praticien, et de la quête d’une légitimité dans un domaine de compétences spécifique. En 2015, les Rencontres doctorales s’étaient consacrées à l’étude des relations entre le projet et la recherche. Comment les doctorants s’étaient-ils emparés de cette problématique15 ? Et comment reprendre à notre compte leurs interventions pour leur donner sens dans une remise en perspective disciplinaire ? Trois directions pour structurer les études dans le champ de la discipline architecturale Au sein des contributions réunies, trois orientations thématiques ont donc été identifiées autour  : de l’émergence de nouveaux objets disciplinaires induits par la perspective durable et l’action collective, du renouvellement des objets transmis par la culture moderne dans des perspectives contemporaines, et de la confrontation aux différents acteurs de l’architecture, notamment dans le cadre de contrats CIFRE16. a- Le durable et le numérique au service de la construction d’une nouvelle architecture partagée Qu’il s’agisse de gérer le projet urbain de la décroissance17, d’avoir recours aux instruments numériques pour concevoir suivant des paramètres inédits18, ou bien encore d’étudier les pratiques d’économie de subsistance liées à la relation à la nature19, la définition des objets architecturaux semble aujourd’hui connaître un glissement vers la prise en compte nécessaire des nouvelles exigences sociétales. Entre la capacité à rendre compte de modes de vie alternatifs, à imaginer d’autres relations au contexte, ou encore à inventer des formes de collaboration sociale inédites, l’analyse du projet architectural ou urbain intégrait désormais la recension d’un

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projet de vie déterminé par les paramètres de la consommation énergétique et de la mobilisation des ressources collectives. Comment rendre alors compte de la complexité des interactions induites par chaque situation ? En s’attachant à décrire le plus précisément possibles les phénomènes élémentaires de proximité observés, chaque doctorant avait pu atteindre la compréhension des différentes échelles fonctionnelles, et définir à chaque échelle des systèmes d’objets architecturaux articulés entre eux. b- Renouveler les termes d’un héritage moderne parfois difficile à assumer Un deuxième domaine prenait corps à partir de la réactivation des formes et des concepts» «classiques en usage dans la discipline. Y étaient mobilisés la question de l’analyse des formes urbaines produites dans la perspective de leur potentielle réhabilitation20, ou la remise en jeu des concepts poétiques expressifs tel que l’horizon21, ou bien encore, la référence directe à des figures d’architectes fédérateurs, tel que Henri Prost22, ou Paolo Portoghesi23.» La réactualisation des enseignements maintes fois digérés offrait l’opportunité d’une prise de parole autonome et la possibilité de l’affirmation de son propre langage à travers un travail d’assimilation, la critique d’une pédagogie inadaptée24, dans la quête d’un modèle de travail en atelier sans doute un peu idéalisé25, à travers l’expérimentation de modèles collaboratifs inconnus26, ou bien encore en remettant en jeu la question de la sensibilisation à l’architecture dans les programmes pédagogiques27.» «En quoi consistait aujourd’hui la transmission de l’architecture demandaient ces jeunes chercheurs ? Et comment la mettre en œuvre ?» c- L’expérience de la réalité du monde des acteurs Enfin, se confrontant pour la première fois à l’exercice professionnel de l’architecte, la question

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des acteurs et de leurs fonctions respectives émergeait comme une découverte, amorcée pour certains dans un workshop immersif28, et approfondie pour d’autres dans le cadre d’un contrat CIFRE29. S’appuyant sur l’étude d’un objet spatial à l’échelle du territoire30, ou bien d’une parcelle vacante en espace urbain31, ou encore sur les composantes d’une ville en formation32, chaque acteur était identifié par rapport à son rôle et sa fonction dans le projet d’architecture. L’étudiant pouvait alors s’y découvrir force de proposition33, en ouvrant des perspectives d’actions qui n’avaient été jusque là pas envisagées par les acteurs. La thèse était dans cette perspective la première occasion pour organiser les représentations d’une réalité professionnelle en plein renouvellement, tout en organisant la digestion des acquis. Mais comment réaliser dans ce contexte si diversifié une synthèse des réflexions engagées ?

17- Charline Sowa (Grenoble, MHA-evt, C.Maumi). Cette légende permet de connaître l’auteur de la recherche, son école d’architecture, son laboratoire et son directeur de thèse. 18- Eglantine Bigot-Doll (Lyon, EVS-LAURE, Fleury). 19- Béatrice Mariole (Paris-Belleville, IPRAUS,Verdier) 20- Audrey COURBEBAISSE (Toulouse, LRA, Papillault) et Thomas Lequoy (Toulouse, LRA, Sandrini) 21- Julie CATTANT (Paris La Villette, Gerphau, Younès) 22- Laurent HODEBERT (Grenoble, MHA-evt, Maumi) 23- Benjamin CHAVARDES (Montpellier, ART-dev, Audurier-Cros) 24- Marine TIXIER (Toulouse, LRA, Sandrini) 25- Armelle LE MOUELLIC (Grenoble, MHAevt, Maumi) 26- Julien INEICHEN (Marseille, Project, Veloso- Hanrot) 27- Roberta GHELLI (Bordeaux, PAVE, Tapie) 28- En cours à l’ENSA-Marseille, notamment. 29- Margaux VIGNE (Nantes, Creneau, Pasquier-Devisme) 30- Clément PECQUEUX (Marseille, Project, Hanrot) 31- Marion SERRE (Marseille, Project, Hanrot-Girard) 32- Pierre MAURER (Nancy, LHAC, Vacher-Chatelet) 33- Marion SERRE (Marseille, Project, Hanrot-Girard) 34- Notamment dans le sens développé par Jean-Pierre Boutinet. 35- Mais peu de recherches avaient choisi de se consacrer dans cette cession à l’étude de ces thématiques.

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Eléments pour la formulation d’une pensée sur la recherche en architecture Séverine Steenhuyse Si la dimension exploratoire de la démarche restait à retenir comme méthode d’immersion, puis exercice de restitution d’une situation concrète, quelles connaissances communes pouvaient en émerger ? La nécessaire perspective du projet34 Ces regards d’expert questionnaient tous un des trois moments de la réalisation du projet, soit dans la formulation de l’intention et de la programmation, ou celui de la prise en compte des contraintes du terrain, au stade de la conception architecturale, ou encore, au niveau de la production et de la mise en œuvre du projet35. Chaque proposition de recherche choisissait également un point de vue particulier pour organiser la recension de son objet, en la dotant d’une coloration spécifique : celle de la décroissance, de la subsistance économe, de la conception paramétrée, de la poétique de l’horizon, etc. Chacune de ces recherches faisait donc apparaître à la fois le répertoire sémantique à l’œuvre dans l’exercice architectural, et son enrichissement potentiel permanent. Mais surtout, il donnait à percevoir un mode de prise en compte et de restitution du réel spécifique à la pratique du projet. Effectivement, chaque situation y était saisie dans sa dimension opérationnelle en relation avec sa potentielle transformation suivant des paramètres précisés par des besoins extérieurs. Ce regard opérationnel nous présentait le réel comme un ensemble d’opérations coordonnées, en évolution permanente, se manifestant comme des réponses à des problèmes antécédents. Il s’agisait bien là d’un point de vue très particuliers. Conclusion : le projet a minima comme structure de la recherche en architecture Trois axes de réflexivité ont donc permis de rendre compte de la diversité des approches proposées par les doctorants dans un contexte en plein renouvellement sociétal et technique. Enfin, chaque doctorant a également construit sa réponse en questionnant le rôle de l’architecte dans le processus de production des espaces de vie contemporains. Sans doute faut-il néanmoins rester prudent quant à la représentativité de ce corpus qui se focalisait par principe sur la question du projet. Toutes les thèses en architecture ne contiennent pas nécessairement cette relation intime au projet. Pour le vérifier, il faudrait organiser la recension du corpus des thèses produites depuis 2007 dans le domaine. Néanmoins, par le biais de ce questionnement initial orienté, la spécificité d’un mode de pensée a émergé sans conteste, au plus près des transformations sociétales actuelles affectant la conception et la production des espaces de vie. L’exercice proposé, tout en permettant d’identifier les enjeux contemporains, a également contribué à réaffirmer les nouvelles ambitions de la discipline36 au moment d’un important renouvellement technologique. L’architecte y retrouvait également son rôle social et politique lui permettant de proposer à nouveau de manière légitime la conception d’espaces de vie correspondant aux attentes sociétales, dans la perspective de leur gestion fonctionnelle. Sa capacité d’analyse des situations réelles complexes apparaîssait alors comme l’une de ses compétences fondamentales.

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III- Une fédération disciplinaire impossible ? Des propositions à coordonner Comment ces questionnements des doctorants répondent-ils aux attentes formulées par les chercheurs dix ans auparavant, dans le cadre de la réflexion préalable à la mise en place de la réforme LMD ? Différents points de vue vont nous apporter quelques éléments de réponse, en premier lieu, le point de vue épistémologique développé par Stéphane Hanrot37, dans le cadre de sa HDR [HANROT, 2003]. Puis, en 2005, dans la perspective de la réforme, le ministère mobilisait également l’ensemble des enseignants HDR autour de la question de la définition des attendus de la recherche en architecture [ARLOT, 2005]. La réflexion amorcée se poursuivait aujourd’hui, notamment à travers la formulation d’une «théorisation située» chez Alain Findeli38 [FINDELI, 2007], ou bien dans une proposition théorique de structuration disciplinaire, par JeanPierre Chupin [CHUPIN, 2009]. La question restait en soit inépuisable. Elle fonctionnait d’ailleurs comme un fil rouge structurant permettant aux différents acteurs d’échanger sur le fond. Certains éléments étaient alors plus spécifiquement mis en avant par le domaine d’enseignement VTP (Ville, Territoire et Paysage), dans le champ de la conception territoriale [GUILLOT, 2015]. Le modèle épistémologique [HANROT, 2003] Alain Rénier, dans la préface à l’ouvrage de Stéphane Hanrot, remarquait que «le législateur a privilégié jusqu’à maintenant la pratique d’intervention sur l’espace comme indicateur principal de l’activité architecturale» [HANROT, 2003, p11]. Or l’architecture a également vocation à agir comme une «discipline de connaissance», précisait Stéphane Hanrot. S’appuyant sur un modèle systémique, abstrait par nature des contingences de la pratique architecturale, il proposait une théorisation de la

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discipline [HANROT, 2003, p25]. En tant que «branche de la connaissance», visant à s’inscrire dans une tradition académique, cette dernière devait notamment viser la formulation d’un savoir et la formulation d’un enseignement s’y rapportant [HANROT, 2003, p48]. «L’objet architectural», placé au centre de la réflexion sur la discipline, était alors défini suivant quatre paramètres : les parties constitutives de l’objet, le contexte de l’objet, ses fonctions et ses qualités esthétiques. La «pratique architecturale» organisait son activité et déterminait ses processus de production. Le «savoir architectural» définissait son domaine de connaissance, et mobilisait la recherche comme lieu de structuration et de développement des savoirs, à travers «l’enseignement», comme mode de transmission des savoirs et des pratiques. «Vers un doctorat» [ARLOT, 2005] La quête d’une spécificité disciplinaire alimentait également la réflexion des enseignants HDR mobilisés dans le cadre de la réforme LMD. Comment dépasser l’étude de cas pour viser une connaissance plus générale sur la discipline, demandaient-ils notamment ? Et de quelle manière la production d’écrits réflexifs relatifs à la recenscion d’un exercice pratique pouvait-il contribuer à péreniser des savoirs partagés ? 36- «Tout en restant fidèle à sa vocation de travail original autour d’une question conduisant à la rédaction d’une thèse et à sa soutenance devant un jury académique, le doctorat en architecture affirme l’ambition d’une «discipline» qui revendique des contenus et méthodes spécifiques ainsi qu’une visibilité scientifique nouvelle. Ce doctorat doit permettre la prise en compte des savoirs et pratiques issus du projet architectural, urbain et paysager ainsi que la reconnaissance du rôle propre des écoles d’architecture dans l’encadrement des doctorants en associant praticiens et théoriciens. L’histoire, l’esthétique, les études urbaines, les sciences de la construction ou de l’environnement continueront, bien entendu, à attirer des doctorants. Mais la thèse «en architecture» doit faire apparaître un nouveau mode d’appréhension, une nouvelle modalité de connaissance du monde «mêlant visées cognitives et ambition de transformation du monde». Et dès lors, conférer à l’architecture « cette capacité à être davantage qu’une production».», [GALLOT, 2014, p14]. 37- HANROT Stéphane, A la recherche de l’architecture, Essai d’épistémologie de la discipline et de la recherche architecturales, L’Harmattan, Paris, 2003, 252 p., ISBN 2-7475-2837-5. 38- FINDELI Alain, COSTE Anne, «De la recherche – création à la recherche – projet : un cadre théorique méthodologique pour la recherche architecturale», Lieux communs, n°10, 2007, pp139-161

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Eléments pour la formulation d’une pensée sur la recherche en architecture Séverine Steenhuyse On pouvait effectivement attribuer plusieurs fonctions à la thèse d’architecture. Nicolas Bouleau l’envisageait «comme une étude d’un problème de conception du bâti» [ARLOT, p42], quand Jean-Pierre Frey la considérait plutôt comme «ces dossiers d’analyse urbaine et d’instruction des questions préalables à des choix opérationnels tels que les mémoires de fin d’étude d’urbanisme (AMO)» [ARLOT, p92]. A l’opposée, François Guéna abordait la thèse comme «un rapport de recherche [affirmant l’idée] qu’il ne faut pas confondre l’activité professionnelle de l’architecte, dont le but est de réaliser un projet d’architecture avec l’activité de recherche dont l’objectif est de produire de nouvelles connaissances liées à l’architecture.». Il précisait qu’«un travail de recherche nécessite une prise de recul vis-à-vis de l’activité de projetation [et qu’] un projet réel ne peut en aucun cas constituer l’aboutissement du travail de thèse.» [ARLOT, p107] Arnoldo Rivkin revenait à son tour sur les termes de cette distinction. «La question centrale d’un doctorat en architecture est, à mon avis, celle de la place à accorder au projet, non pas comme simple pratique, mais comme savoir, savoir qui implique un faire, qui est un savoir à part entière.», notamment à travers les catégories à l’oeuvre dans le projet [ARLOT, p180]. Enfin, Yannis Tsiomis se demandait de quoi on allait finalement parler ? « Des échelles ? Des formes ? Des usages et des fonctions ? Des programmes ? Ou de leur constitution ? Parle-t-on des actions des intervenants ? Ou de l’influence des logiques d’acteurs sur la forme urbaine ou architecturale ? N’oublie-t-on pas la temporalité ? » [ARLOT, p208]. Quels paramètres finalement retenir pour rendre compte du projet architectural et comment les hiérarchiser ? Lesquels pouvaient être éliminés ? Comment, encore, rendre compte verbalement des enjeux de spatialisation à l’oeuvre dans le projet ? Pour Anne Coste, la question de la spécificité de la pratique architecturale restait placée au centre des réflexions. Le projet n’est-il pas en premier lieu cet «outil d’intégration des points de vue» [qui] «n’a de sens précisément que dans sa faculté à gérer ensemble – à intégrer – des contraintes de natures très diverses et des logiques parfois antagonistes» [ARLOT, p59]. Dans cette perspective, «il existe une compétence spécifique de l’architecte par sa formation au projet, c’est-à-dire par la maîtrise d’un processus particulier d’actualisation de la pensée, par un rapport spécifique de la pensée et du faire qui permet de proposer une solution, point d’équilibre, arbitrage intelligent à un problème posé de manière parfois incomplète, floue et dont les données sont toujours quasiment a priori.», disaitelle encore [ARLOT, p62]. «L’architecture s’interroge sur le monde pour mieux le transformer». Dans cette perspective, elle était bien «une modalité de connaissance du monde», rappelait encore Antoine Picon [ARLOT, p165]. C’est également une «tekhné», c’est-à-dire «une sorte de médiation créatrice entre la nature et l’homme» qui concerne un «faire» et un «savoir», dont il s’agit d’identifier les dimensions d’invention productive, nous disait Arnoldo Rivkin [ARLOT, p181]. Enfin, cette spécificité s’appuyait sur des instruments de représentation. «Ce n’est pas la production graphique qui rend le travail de l’architecte spécifique, mais, à travers le document graphique, l’articulation des différentes logiques», précisait Yannis Tsiomis [ARLOT, p209].

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Au final, «l’architecture est un art. Comme telle, elle ne requiert guère de doctorat […] Ce sont les connaissances relatives à l’architecture qui sont en jeu, non l’architecture.». Néanmoins, la recherche ne pourrait se stabiliser qu’au prix d’un renforcement méthodologique et la constitution d’un corpus car «la connaissance doit être énonçable pour être enseignée.», confirmait Philippe Boudon [ARLOT, p31]. Et qu’elle soit fondamentale, appliquée, méthodologique ou technologique, elle ferait preuve de validité en affichant avant tout une démarche de nature scientifique, ajoutait Jean-Pierre Peneau [ARLOT, p150]. Alain Findeli et Anne Coste [FINDELI, COSTE, 2007] Alain FINDELI et Anne COSTE se sont de leur côté intéressés au cadre méthodologique nécessaire pour rendre lisible l’articulation entre la recherche-création et la recherche-projet. Dans le contexte de l’appel à projet «Art, architecture et paysage» du ministère de la culture, ils posaient notamment deux questions : «qu’est-ce que la recherche en architecture, et comment construire un programme de doctorat dans les enseignements en école d’architecture ?» La réponse proposée était formulée à travers la notion de «théorisation située», impliquant un double caractère empirique ainsi qu’un engagement sur le terrain, relevant tous deux d’une construction pragmatique39 des objets. L’architecture est effectivement la seule discipline à produire des connaissances sur «l’habitabilité du monde» [FINDELI, 2007, p144], qu’elle questionne à travers les diagnostics qu’elle pose sur des objets concrets. La recherche ne peut donc pas être détachée d’une expérimentation analytique pratique, qui s’exercera notamment dans le cadre de la «rechercheaction». Dans cette perspective, la recherche architecturale concerne essentiellement trois domaines : l’étude d’un objet issu du champ de l’architecture qui rend

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compte d’une certaine «habitabilité du monde», ou bien une problématique mettant en jeu une dimension spatiale qui mobilise les compétences spécifiques de l’architecte et sa capacité à formuler un diagnostic sur une situation, ou bien encore la mise en jeu expérimentale d’un objet architectural dans un contexte précisément cadré. Le modèle de Jean-Pierre Chupin [CHUPIN, 2015] En 2015, Jean-Pierre Chupin40 revenait sur l’analyse du corpus des 2ème Rencontres doctorales en architecture41 pour organiser un classement des thèses dans le domaine. S’inscrivant dans une perspective historique de la discipline, il rappelait la confusion initiale qui avait pu établir le doctorat en architecture comme un moyen de renouveler les termes d’un exercice professionnel en difficulté42. Une thèse en architecture se situait de son point de vue toujours relativement à un cadre théorique et doctrinal qui constituaient le cadre de son évaluation. Il proposait alors d’organiser le classement des recherches suivant deux axes épistémologiques : rétrospectifs et prospectifs, suivant qu’elles s’appuient plutôt sur des modèles doctrinaux anciens, ou bien en cours de construction, d’une part, et d’autre part, sur un axe situé entre projet disciplinaire et projet professionnel. Son modèle en deux dimensions attribuait une place réelle à l’exercice professionnel dans le contexte de la recherche, et les deux démarches étaient liées par celles de la question du projet. Enfin, il remettait ainsi en jeu l’ensemble de l’histoire de la discipline et de ses doctrines. 39- Dans le sens d’une relation forte à la « praxis », au « faire » et à ce qu’il produit comme conséquences. 40- CHUPIN Jean-Pierre, «Dans l’univers des thèses, un compas théorique», in Les Cahiers de la recherche architecturale et urbaine, n°30/31, pp23-39. 41- Qui se sont tenues à Paris-Belleville en 2013. 42- JP Chupin, «Les 40 prochaines années : le doctorat en architecture à la charnière des enjeux disciplinaires et professionnels», in Trames, Revue de l’aménagement, Université de Montreal, 2004, vol. XV, pp121-144.

Session 2 : Panoramas critiques. Les démarches de projet comme corpus de recherche


Eléments pour la formulation d’une pensée sur la recherche en architecture Séverine Steenhuyse «Ville, territoire, paysage», un champ émergent à la croisée de l’analyse et de la conception [GUILLOT, 2015] Le tour d’horizon ne serait pas complet sans la prise en compte les catégories récentes proposées lors du séminaire de mars 2015 aux Grands Ateliers de l’Isle d’Abeau par les acteurs du domaine VTP en école d’architecture. L’interrogation initiale partait d’un questionnement sur les pratiques d’enseignement du projet urbain en école d’architecture et de paysage dans le contexte de la métropolisation généralisée du territoire. Il s’organisait suivant trois thèmes : l’héritage de la discipline «urbanisme», l’émergence des nouveaux outils de conception, et le rôle tenu par la géographie et le paysage dans le projet architectural et urbain. Cinq thématiques avaient émergé des réflexions produites : l’approche par «les outils de représentation du territoire» susceptibles de réinventer une dialectique entre lecture et écriture du territoire, «la question de la transdisciplinarité» comme mode d’enrichissement du projet, «le territoire comme laboratoire du projet» afin de questionner les pratiques de l’urbanisme opérationnel et leurs alternatives «bottom-up», «la question du projet comme producteur de connaissance» à travers sa remise en jeu comme instance de médiation «en prise» avec la réalité du territoire, et «l’analyse critique de la discipline» dans la perspective du renouvellement de catégories en usage. Témoins d’un véritable renouvellement des pratiques de projet, ces nouvelles perspectives appelaient une reformulation dses enseignements associés. Conclusion : une recherche en construction permanente... Un certain nombre de points de vue divergents entre applications concrètes et formulations théoriques réflexives continuaient d’expliquer la difficulté récurrente de la construction d’un champ homogène de la recherche en architecture. De plus, les apports potentiels de la recherche pour la pratique n’étaient toujours pas reconnus par la profession43. La reformulation des enjeux communs et des termes fédérateurs était alors l’occasion de dépasser les dissensions persistantes qui jouaient dans le sens d’un affaiblissement disciplinaire, et d’afficher un cadre identifiable tant pour ses praticiens, qu’à destination des partenaires extérieurs. Toute discipline scientifique avait effectivement nécessairement vocation à se donner les moyens de produire une grille minimale d’identification de ses objets et ses limites afin de rendre perceptible son positionnement scientifique et ses ambitions. La représentation de la recherche architecturale restait donc encore tiraillée par des objectifs divergents au sein de l’exercice de la discipline. Le référentiel de l’HCERES, créé par la loi du 22 juillet 2013, pouvait peut-etre dans ce contexte contribuer à éclaircir les attentes scientifiques dans le domaine44. Mais, on restait malgré tout en quête d’un modèle disciplinaire partagé qui définirait un certain nombre d’objets et de méthodes spécifiques, permettant simplement de reconnaître l’exercice de l’architecture. Un questionnement autour de l’opérationnalité de la démarche de projet constituait également toujours un prolongement possible et légitime de la réflexion. Un détour par la perspective esthétique proposée par Christian Rub45 pouvait alors nous offrir l’opportunité de renouveler notre regard sur le processus de conception envisagé comme

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un mécanisme d’engendrement plastique obéissant à un certain nombre de règles. IV- Les règles de l’art, ou la conception envisagée comme processus d’activation des objets urbains situé Le moment de la conception pouvait-il permettre de construire une vision partagée de la discipline ? Notamment, comment la mise au jour de la stratégie de mobilisation des objets spatiaux et des processus de transformation réalisée au cours du processus de projet avait-elle la capacité de rendre compte d’une démarche opératoire effectivement partagée ? Christian Ruby nous donnait quelques pistes pour alimenter nos réflexion. Les Règles de l’art L’esthétique est une théorie qui «examine la mise en forme ou l’éducation de la sensibilité par l’oeuvre d’art et la plasticité de la règle qu’elle met en oeuvre.» [RUBY, 1998, p4]. Dans cette perspective, «chaque oeuvre constitue une proposition faite au spectateur pour que sa sensibilité soit mieux conduite.». Chaque production est donc inédite et artificielle dans la mesure où elle relève d’une pure construction intellectuelle. Elle s’apparente également à un acte qui vise à lutter contre le chaos du monde à travers la formulation d’un langage sensible partagé [RUBY, id]. Par sa visée constructive, l’acte de création artistique rejoint enfin la stratégie du projet telle qu’elle est notamment définie par Jean-Pierre Boutinet [BOUTINET, 1990]. Christian Ruby nous rappellait alors que processus de création esthétique opère à travers la mise en oeuvre d’«une règle proposée qui ne fonctionne ni comme une norme, ni comme un commandement, ni comme une loi, mais demande à être réfléchie, puis discutée et travaillée en commun selon les voies d’une histoire inachevable.» [RUBY, 1998, p5]. Dans cette perspective, l’art ne relève plus d’une notion de goût - légitime ou non  -, mais bien de l’application d’un processus de

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transformation sensible qui donne à la matière brute et informe du réel un ensemble de valeurs culturelles reconnues et appréciées. Ce processus d’engendrement mobilise des compétences et un savoir-faire spécifiques qui s’exercent et se réalisent à travers une triple opération de distanciation et d’interprétation du réel46. De plus, l’application de la règle engage à chaque fois dans une opération singulière et inventive qui se réalise via «un processus, son résultat et l’indication d’un champ explorable.» [RUBY, 1998, p20]. L’art transforme donc la matière brute en une fonction signifiante en se pliant à des opérations de transposition symbolique simples ou complexes, qui se donnent à voir à travers une composition finalisée, au sein de laquelle l’artiste renonce à tout ce qui ne contribue pas au respect de la règle initiale choisie, formalisant dans le même temps la fabrication d’un style. Dans ce sens, chaque oeuvre offre une expérience sensible plus ou moins explicite, «une manière d’ordonner l’expérience du voir, la sensibilité, l’espace et le temps, dont elle renouvelle l’épreuve à chaque rencontre avec un spectateur.w» [RUBY, 1998, p28]. Conclusion : quelles règles pour la conception spatiale ? La question de la règle permet d’envisager la création architecturale comme un processus d’engendrement d’une oeuvre à partir de la sélection, de la coordination et de la transformation 43- On lira à cette occasion la lettre publiée par le syndicat des architectes sur cette question: http://syndarch.com/actualites/lenseignement-et-larecherche-en-architecture/ 44- Il établit notamment son évaluation suivant six critères : la production et qualité scientifiques, le rayonnement et l’attractivité académiques, l’interaction avec l’environnement social, économique et culturel, l’organisation et vie de l’entité de recherche, l’implication dans la formation par la recherche, la stratégie et perspectives scientifiques à cinq ans. 45- Cet exercice s’appuiera sur la proposition esthétique de Christian Ruby qui accorde au geste plastique la valeur d’une «règle» [RUBY, 1998] 46- De désobjectivation, de désingularisation et de désubjectivation du réel.

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Eléments pour la formulation d’une pensée sur la recherche en architecture Séverine Steenhuyse d’éléments extraits du réel, suivant de nouveaux principes de fonctionnement. En faisant de l’acte architectural un ensemble de principes d’agencements opératoires, on écarte la notion d’auteur omnipotent et on accède également à la possibilité d’une conception collective. La qualité du projet final dépendra alors de la pertinence des règles formulées collectivement. Conclusion : les règles de l’art, ou l’architecture comme processus opératoire de transformation du réel, et la recherche comme recension critique de ces processus L’article avait pour objectif de questionner les termes possibles de la définition des contours de la recherche architecturale. Cette question impliquait un nécessaire retour sur la discipline dans un contexte de profond renouvellement des méthodes et des pratiques contemporaines. L’analyse conduite a permis de vérifier que la vocation de la recherche était bien celle de construire un regard réflexif sur les pratiques pour en expliciter les logiques intellectuelles, en éclaircir les enjeux à l’oeuvre et percevoir la palette des perspectives possibles pour répondre aux problématiques posées. Pour répondre au mieux aux questions posées, la recherche doit conserver sa vocation exploratoire, patiemment construite, sans pour autant se couper des héritages constitutifs de la discipline. Dans le contexte de la complexification permanente des enjeux de l’aménagement spatial, la recherche en architecture est également complètement légitime dans l’exercice d’éclaircissement des processus à l’oeuvre, à travers la recension des logiques d’acteurs, des systèmes de conception et de production. Elle consiste pleinement dans cet exercice réflexif à visée académique essentiellement alimenté par la recension des pratiques professionnelles associées. Les mécanismes de projection et de recréation du réel mobilisées peuvent également être objectivés dans une certaine mesure à travers la recension des règles de transformation qui concernent chacun des éléments mobilisé dans le projet. Enfin, dans cette perspective envisageant l’acte architectural comme un processus de transformation d’une situation existante, le diagnostic constitue un élément fondamental permettant de repérer les règles en jeu. La définition de la discipline a également un rôle essentiel à jouer dans le sens de la formulation d’une stratégie commune, qui définirait des objectifs communs à partir d’un certain regard porté sur le monde. Elle viserait de plus à organiser ses connaissances à travers un système de pensée et de représentation permettant d’asseoir les propositions dont elle se donne l’ambition. Si l’architecture a aisément pu initier cette vision globalisante à travers le regard perspectiviste moderne de la Renaissance, l’évolution de la construction des connaissances et des modes de productions de la spatialité contemporaine, remettent en question toute perspective de généralisation planificatrice. La discipline architecturale doit donc aujourd’hui reformuler ses ambitions au regard des modes de fonctionnement des tissus métropolitains et de leurs enjeux. De plus, elle doit s’ouvrir à la demande sociale

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d’espaces de vie qualitatifs, verts et durables. Toute la question est de se donner les bons moyens pour y arriver effectivement. Bibliographie : AUGOYARD Jean-François, «L’environnement sensible et les ambiances architecturales», L’Espace géographique, 1995, n° 4, pp.302-318. ARLOT Anne-José (dir), Vers un doctorat en architecture, Ministère de la culture, 2005. BOUTINET, Jean-Pierre, Anthropologie du projet, Quadrige/PUF, 1990. CHUPIN Jean-Pierre, «Dans l’univers des thèses, un compas théorique», in Les Cahiers de la recherche architecturale et urbaine, n°30/31, 2015, pp. 23-39. DEVISME Laurent, Les Cahiers de la recherche architecturale et urbaine, n°26/27, 2012, pp. 10- 20. ECO Umberto, L’oeuvre ouverte, Seuil, 1962. FELTESSE Vincent, Rapport n°1042 sur le projet de loi relatif à l’enseignement supérieur et à la recherche, présenté à l’Assemblée Nationale, le 16 mai 2013. FINDELI Alain, COSTE Anne, «De la recherche-création à la rechercheprojet : un cadre méthodologique pour la recherche architecturale», Lieux Communs, n°10, 2007. GALLOT Geneviève, ROUSSEL Isabelle, DE CANCHY Jean-François, QUENET Jean-Michel, Une nouvelle ambition pour la recherche dans les écoles d’architecture, Rapport 2014-074, au Ministre de la Culture et à la Ministre de l’Education Nationale, 2014. GUILLOT Xavier (Coord), Ville, territoire, paysage, Vers un nouveau cycle de pensée du projet, Ecole Nationale Supérieure de St-Etienne, 2015. HANROT Stéphane, A la recherche de l’architecture, Essai d’épistémologoe de la discipline et de la recherche architecturale, L’Harmattan, 2003. LANGEREAU Eric, Culture et recherche, n°110, 2010, p47. MANTZIARAS Panos, «Avant-propos», Les Cahiers de la recherche architecturale et urbaine, n°26/27, 2012, pp5-8. RUBY Christian, L’art et la règle, Ellipse, 1998. Le référentiel du HCERES, Critères d’évaluation des entités de recherche : le référentiel du HCERES, adopté par le Conseil de l’AERES le 3 novembre 2014. consultable en ligne. Ainsi que l’ensemble du corpus des articles des étudiants des Rencontre doctorales.

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Questionner, connaître, concevoir : chemins croisés en master d’Architecture De l’initiation à la recherche au projet de fin d’étude mention Recherche Rosa De Marco Introduction1 Questionner ? «Les problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes. C’est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. (…) Rien est donné. Tout est construit.2» G. Bachelard, 1938

Depuis la réforme de l’enseignement supérieur LMD en 2005, les écoles françaises d’architecture et de paysage sont impliquées officiellement et progressivement dans la pratique de la recherche. Ceci représente un nouveau défi pour l’ensemble de la communauté scientifique dont l’impact épistémologique est d’envergure : confronter et faire interagir la production de connaissance en matière d’espace avec les pratiques, les actions et les compétences relevant du projet spatial. Si le cycle doctoral, l’étape «D» du cursus des études supérieures ainsi réorganisé, est au centre des réflexions actuelles sur la recherche en architecture et en paysage3, il nous semble que les évolutions introduites par cette réforme dans les enseignements du cycle Master participent, elles aussi, à cette dynamique et méritent d’être regardées de plus près. De fait, l’introduction des séminaires, l’élaboration du mémoire et l’affirmation de la mention recherche pour le projet de fin d’étude (PFE)4 en cycle Master, imposent la nécessité d’une exploration et d’une expérimentation, sur le terrain pédagogique et scientifique à la fois, des méthodes et des approches spécifiques aux écoles d’architecture et de paysage pour contribuer à la réflexion sur la relation entre recherche et projet. Plus particulièrement, le volet concernant le mémoire et le PFE mention recherche nous semble être un objet particulièrement intéressant à explorer à ce sujet. Le défi est de taille et il faudra sans doute du temps pour le relever. Comment s’y prendre ? Quels outils, quelles démarches «scientifiques» doivent être transmises aux jeunes apprentis architectes chercheurs ? D’ailleurs, s’agit-il de transmettre ou plutôt d’explorer ensemble les outils, les démarches spécifiques et pourtant scientifiques, pour/par une recherche en matière de projet spatial ? D’une part, il s’agit bien sûr d’initier les étudiants en architecture et en paysage à la recherche, d’éveiller leur «esprit scientifique», de fournir certains des outils pour s’acheminer dans la construction d’argumentaires fondés et dans la production de connaissances valables, ne serait-ce que pour eux-mêmes et pour leur propre formation. D’autre part, il s’agit aussi d’explorer avec ces étudiants futurs architectes quels outils, quelles méthodes – voire quels paradigmes – pourraient être les plus appropriés à une recherche en architecture et en relation au projet spatial. Par cette contribution je propose d’aborder le nœud heuristique qu’est l’élaboration du mémoire et son articulation avec le projet d’espace, à partir des expériences pédagogiques menées à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Paris La Villette (ENSAPLV)5, au sein du séminaire «Architecture/S & Paysage/S» (A&P)6 que nous coordonnons en binôme, Catherine Franceschi-Zaharia7 et moi-même. À partir de l’exploration d’un

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corpus pédagogique constitué pendant six années et de la présentation de trois mémoires, dont deux soutenus dans le cadre du PFE mention recherche, j’essaierai de dégager quelques éléments de réflexion et de débat concernant nos interrogations. Dans la continuité du premier séminaire Villes Territoire Paysage (VTP) en 2015 – qui a montré combien ce champ disciplinaire participe à ouvrir «un nouveau cycle de pensée du projet8» – cette contribution vise, entre autres, à faire émerger une vision prospective en matière d’enseignement de la recherche en articulation à l’enseignement du projet, dès le cycle Master en sollicitant les outils et les compétences spécifiques à l’espace et au projet spatial. 1. Un corpus pédagogique, des indices épistémologiques Connaître? «Comme par l’opération d’un mécanisme, une hypothèse se déclare (…). La production de cette hypothèse est un phénomène qui comporte des variations, mais point de hasard. Elle vaut ce que vaudra l’analyse logique dont elle devra être l’objet. Elle est le fond de la méthode qui va nous occuper et nous servir.9» P. Valéry, 1894

Dans le cadre du séminaire et des suivis de mémoire A&P, depuis les six dernières années, nous avons constitué un corpus qui réunit des matériaux divers : les versions intermédiaires des mémoires, les annotations sur la démarche pédagogique adoptée et les objectifs scientifiques visés, les bilans de l’enseignement faits entre enseignants et avec les étudiants, les apports que les étudiants ont donné à l’amélioration de cette démarche et de cette visée, souvent en articulation avec le travail de PFE mention recherche. Un début d’exploration de ce corpus pédagogique montre dès à présent des points importants tant du point de vue pédagogique (outre que didactique) que du point de vue épistémologique. Nous n’évoquerons ici qu’un aspect parmi

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d’autres, concernant le démarrage de l’initiation à la recherche. Lors de notre toute première rencontre avec l’étudiant, dès la première séance, nous sollicitions l’étudiant à assumer une posture interrogative, réflexive et prospective à la fois par l’implication directe dans les débats actuels concernant notre champ disciplinaire, à partir de leurs propres interrogations. Cette entrée en la matière est une étape très importante et notre expérience a confirmé l’utilité de partir des interrogations et des questionnements personnels

1- Ce texte correspond à la communication orale présentée lors du séminaire VTP2 (le 17 novembre 2016 à l’ENSAP de Lille), enrichie de quelques éléments de précision supplémentaires. 2- G. Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, 1938, p. 14. 3- Des premières publications aux plus récentes, la question est abordée du point de vue du doctorat, et peu traitée par rapport à l’ensemble des cycles de formation. Cf. à titre d’exemple : Ministère de la Culture et de la Communication, Recherche architecturale, urbaine et paysagère 2005, Vers un doctorat en architecture, Paris, MCC, novembre 2005, 234p. ; Architecture en recherche. Contributions au séminaire doctoral «Espace Matière Société» des ENSA Rhône-Alpes Co-édition ENSAG, ENSAL, ENSASE, Grands Ateliers, 2013 ; Trajectoires doctorales, Les Cahiers De La Recherche Architecturale Et Urbaine, Paris, Ed. du Patrimoine, 2012, N. 26-27; Trajectoires Doctorales 2, Les Cahiers De La Recherche Architecturale Et Urbaine, Paris, Ed. du Patrimoine, 2015, N. 30-31. 4- Cf. Décret du Ministère de la Culture et Communication, n. 2005734 du 30 juin 2005 relatif aux études d’architecture, et à l’arrêté du 20 juillet 2005, relatif aux cycles de formation des études d’architecture conduisant au diplôme d’études en architecture conférant le grade de licence et au diplôme d’Etat d’architecte conférant le grade de master ; version consolidée au 04 octobre 2016. 5- Le programme pédagogique habilité par l’ENSAPLV favorise ce type de réflexion puisque le séminaire et le mémoire ont une place centrale dans les études de master, ils déroulent pendant trois semestres avec la possibilité de poursuivre pendant un quatrième semestre, en parallèle du PFE, si l’étudiant est candidat à la mention recherche. D’autres ENSAP inscrivent cet enseignement dans une variable entre trois et un semestre. 6- Le séminaire A&P participe à la thématique « Environnement, Territoire, Paysage », une des six thématiques de Master validées dans le programme pédagogique de l’ENSAPLV. 7- Si les propos et les positions élaborés et transmis par ma contribution m’appartiennent, ils ont été toutefois échangés avec Catherine FranceschiZaharia, et grâce à sa contribution les enseignements et les résultats obtenus au sein du séminaire A&P ont l’intérêt, la rigueur et l’ouverture qu’on leur reconnait. 8- X. Guillot (dir.), Ville, Territoire, Paysage. Vers un nouveau cycle de pensée en projet. Saint-Etienne : PU de Saint-Etienne, 2016. 9- P. Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, Paris, Editions Gallimard, 1957 (1894), p.10-11

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Questionner, connaître, concevoir : chemins croisés en master d’Architecture De l’initiation à la recherche au projet de fin d’étude mention Recherche Rosa De Marco de l’étudiant, de sa singularité, de «ses curiosités» pour que cette posture critique, avant même que «scientifique», puisse éclore. A la fin de la toute première séance, avant de nous quitter, nous demandons à chaque étudiant d’écrire quelques lignes sur le thème qui l’intéresse et la curiosité qui l’anime et c’est à partir de ces quelques intuitions ou envies de connaissance que l’étudiant s’acheminera – avec nous – vers la formulation et la formalisation d’un questionnement fondé. Les postulats épistémologiques d’une telle pratique qui pourrait être trop rapidement rangée dans la case «didactique», ne sauraient pas moins interroger les fondements de certaines méthodes tant pédagogiques que scientifiques pratiquées par la tradition académique, comme par exemple, la mise en garde sans nuances et sans exceptions de toute posture subjective, entrevue comme la cause d’une démarche arbitraire et donc non scientifique. Partir de l’interrogation personnelle – sans aucune exclusion – de l’étudiant en tant qu’individu singulier et de son bagage culturel et technique «en l’état», implique l’acceptation – si ce n’est l’adoption – du procédé abductif et du raisonnement intuitif contre toute exploration systémique et systématique prétendue indispensable à la «bonne conduite de la pensée». Et cela est poursuivi dès la toute première formulation du thème général de recherche  : le cœur de la question est porté par l’étudiant et c’est à partir de sa singularité et de sa curiosité personnelle qu’il sera possible de «abducere», de conduire un questionnement personnel vers une hypothèse argumentée (si ce n’est fondée), ainsi qu’une démarche initialement singulière et subjective vers une problématique abordable et partageable. Il reste aux encadrants le soin – pas toujours aisée, il faut le reconnaître – de transporter cette curiosité toute personnelle et parfois (souvent) mal-située dans le courant des interrogations contemporaines et partagées par les communautés concernées (habitants, scientifiques, etc.). De cela est fait le travail de notre quotidien, un travail de fond qui relève à la fois de la maïeutique, de l’herméneutique et de l’heuristique. De ce travail du quotidien des cas particuliers peuvent émerger. De la rencontre avec des étudiants particulièrement actifs et engagés (et pas forcément intéressés à la recherche, au préalable), une approche plus expérimentale peut prendre forme au fil des séances, des mois. Si notre encadrement se révèle indispensable à ce que l’étudiant puisse prendre conscience de son propre travail et du contexte plus large dans lequel il peut s’inscrire, le travail de l’étudiant est tout autant indispensable pour que les aspects aussi bien factuels qu’heuristiques de l’exploration expérimentale puissent être testés et menés à terme. Cette dimension de co-production qui est reconnue en tant que telle dans les travaux de recherche en cycle doctoral, n’est pas d’emblée acquise en cycle master en architecture où la spécificité d’un public étudiant novice dans la mission «recherche» pousse à inscrire ce type d’enseignement dans la transmission de connaissance sur le comment faire un mémoire, plutôt que dans l’implication radicale de l’étudiant, mis au cœur du dispositif pédagogique et heuristique.

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Fig.1 fig.1 : extrait du mémoire de Master élaboré par Solène Caron, ENSAPLV, 2014

2. De mémoire en projet, parcours expérimentaux Concevoir ? «Il faut pourtant s’attarder, s’y faire, surmonter la peine qu’impose à notre imagination cette réunion d’éléments hétérogènes par rapport à elle. Toute intelligence, ici, se confond avec l’invention d’un ordre unique, d’un seul moteur et désire animer d’une sorte de semblable le système qu’elle impose. Elle s’applique à former une image décisive.10» P. Valéry, 1894

De l’ensemble du corpus cité plus haut nous avons choisi le travail de trois étudiants que je propose de présenter ici. La sélection des trois mémoires a été opérée en fonction du thème abordé, du processus d’élaboration du sujet, de l’émergence d’un argumentaire original (voire inattendu), de la sollicitation d’outils spécifiques à la pratique architecturale, urbaine, paysagère ou encore artistique employés dans la phase exploratoire ou dans la construction du mémoire. Un autre critère de sélection a été celui du contexte de finalisation du mémoire : les trois mémoires ont été soutenus respectivement le premier en cursus normal, le

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deuxième en PFE mention recherche, le troisième en PFE mention recherche, suivi d’une inscription en thèse dont le sujet prolonge et approfondit le travail du mémoire. Il faut préciser, par ailleurs, qu’un point était commun aux trois étudiants : aucun d’entre eux ne se disait intéressé par le parcours recherche, du moins au départ. 1. Dans le premier cas, le mémoire a été soutenu en cursus normal en janvier 2014 et porte le titre : «L’habita(n)t pavillonnaire : les déclinaisons d’une relation à un paysage ordinaire ». Il a été élaboré par Solène Caron, étudiante en architecture et déjà ingénieure, en transfert à l’ENSAPLV depuis une l’ENSA de Lyon. Elle avait rejoint le séminaire A&P pour, en résumé, «aborder la question du paysage dans les quartiers pavillonnaires», terrain qu’elle avait déjà exploré auparavant, notamment dans le cadre d’enquête de sociologie urbaine. Son idée initiale était que les habitants des zones pavillonnaires vivaient dans l’illusion d’habiter un paysage, mais qu’en réalité par le choix de vivre dans une zone pavillonnaire ils participaient 10- P., Valéry, ibidem

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Questionner, connaître, concevoir : chemins croisés en master d’Architecture De l’initiation à la recherche au projet de fin d’étude mention Recherche Rosa De Marco à la destruction du paysage (pré)existant. Au fil de l’exploration bibliographique, étymologique, disciplinaire, au fil des rencontres avec des auteurs ainsi qu’avec des habitants lors du travail de terrain sur deux secteurs de la commune pavillonnaire de Lisses, la quasi-certitude de départ cède la place à l’étonnement d’une découverte – certes, à ces yeux, ce qui n’est pas moins une découverte – et à une hypothèse argumentée : non seulement un paysage existe pour ces habitants, mais ils en sont les inventeurs. L’idée initiale s’est donc révélée pré-conçue et a laissé place à une hypothèse en quête d’arguments. Une partie de notre travail avait été faite. Etudiante très investie et efficace, le travail de fond avait été terminé dès la fin du deuxième semestre, dans ses différentes parties : l’investigation bibliographique et de terrain, l’élaboration des données et la rédaction du premier manuscrit. Elle se proposait de poursuivre au troisième semestre par l’étude de terrains appartenant à une autre commune afin de vérifier les résultats obtenus, alors que nous lui avons proposé plutôt d’approfondir ce premier cas, en adoptant cette fois-ci une démarche plus expérimentale et les outils d’investigation et de représentation propres à l’architecte, choisis parmi ceux qu’elle maîtrisait le mieux. Dans un premier temps, l’observation spatiale a été ainsi associée à l’entretien semidirectif – principal outil d’enquête choisi par Solène – ainsi que l’exploration des outils graphiques appropriés à rendre compte de cette observation (cartes avec annotations diverses, dessins, commentaires). Dans un deuxième temps, elle a élaboré des figurations des paysages du quotidien à partir : des récits des interviewés et leur analyse systématique ; de l’interprétation qu’elle en avait faite ; et du mode de restitution graphique choisi, notamment le photomontage (Fig.1). Il s’agissait bien de solliciter la capacité à figurer (ou à préfigurer dans le cas du projet) propre aux architectes, profession de laquelle elle aurait fait bientôt partie, et de l’inscrire dans le processus d’investigation. Ici c’est moins le résultat que nous souhaitons mettre en avant, que la posture investigatrice et inventive à la fois ainsi que la démarche de «mise en péril» propre à toute posture expérimentale. Cette étudiante, que parallèlement j’ai suivie en atelier de projet de master, a confirmé aussi dans ce contexte la pertinence de son regard analytique sur les lieux – notamment par le recensement des informations et par leur synthèse – ainsi que sa capacité à créer une tension fructueuse entre ces éléments analytiques et l’élaboration de scénarios appropriés du point de vue stratégique et socio-spatial. Quant à la composante plus spécifiquement spatiale et projectuelle, cette tension s’est en partie distendue dans l’élaboration du projet architectural et urbain qui, tout en restant correct et pertinent, n’a pas brillé du même éclat que les résultats obtenus dans les autres phases de travail. Le redoutable et intrigant décalage entre les capacités analytiques et les capacités projectuelles notamment du point de vue spatial, apparait régulièrement et nous interroge – nous formateurs sur les deux fronts – sur les causes et les modes de résolution. Certes, les spécialistes qui étudient ce phénomène à partir d’autres disciplines suggèrent bien des explications riches et pertinentes à ce phénomène ; toutefois, il est sans doute intéressant de se pencher davantage sur cette question du point de vue de notre champ disciplinaire et de porter notre regard de formateurs sur l’une et sur l’autre de ces deux

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Fig.2. document extrait du mémoire de Master élaboré par Amélie Bousseau, ENSAPLV, 2015

capacités, constitutives à la fois du champs VTP, du métier de concepteur tel qu’il évolue actuellement, de la figure du concepteur-chercheur telle que nous la questionnons aujourd’hui. 2. Le deuxième mémoire, élaboré par Amélie Bousseau, dans sa version finale porte le titre : «Vers l’invention d’un paysage post-industriel articulant les valeurs paysagère et écologique». En échange international à l’Université de Montréal, à l’Ecole d’architecture du paysage – Amélie a été suivie à distance pendant la première année de master et en début de deuxième année avait fourni un tout premier document d’étape, qui était une sorte de recueil des données issues d’un premier débroussaillage sur qu’est-ce que le paysage et comment il se situe par rapport aux questions écologiques, ces dernières étant son centre d’intérêt principal.

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A cette première phase dédiée principalement à l’étude des notions avec des explorations de terrains concrets au Québec, a suivi une phase caractérisée par un élan particulièrement fructueux avec la formulation d’un questionnement (in itere tout au long du troisième semestre), avec le choix et l’étude d’un terrain, les Terrils du Nord dans le bassin minier français, avec la formulation d’une méthode pour l’aborder. Le point de départ d’Amélie était que le paysage pouvait être considéré comme l’un des facteurs de l’écologie ; un premier avancement l’a conduite à la distinction entre les valeurs paysagères et les valeurs écologiques et, dans un deuxième temps, à la formulation de la question si et comment ces valeurs pouvaient se rejoindre et pouvaient être moteurs dans la construction territoriale actuelle. Le travail final montre l’écart entre les différentes temporalités du travail, toutefois l’énergie investie, la démarche adoptée, l’éclosion de la question,

Session 2 : Panoramas critiques. Les démarches de projet comme corpus de recherche


Questionner, connaître, concevoir : chemins croisés en master d’Architecture De l’initiation à la recherche au projet de fin d’étude mention Recherche Rosa De Marco

Fig.3 Document extrait du mémoire de Master élaboré par Amélie Bousseau, ENSAPLV, 2015

méritent d’être soulignées ainsi que l’adresse – pas désinvolte, mais sans complexe non plus – de faire appel à multiples outils d’investigation : du corpus textuel, à l’expérience et à l’analyse sensible de lieux, de l’entretien ouvert à l’interview, au dessins, à la photographie. Certains étaient plus usuels dans l’investigation socio-spatiale, d’autre plus inventifs et exploratoires par rapport à la question posée, issus des arts de l’espace. Le recours là aussi à une méthode mixte nous a semblée particulièrement fructueux, comme par exemple associer les dires des interviewers avec leurs dessins de terrils produits sur demande de l’étudiante, ou construire une grille d’analyse systématique

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118 Réversibilité de l’histoire

Fig.4 Documents extraits du mémoire de Master élaboré par Dimitri Szuter, ENSAPLV, 2016

© D.  Szuter  

Passé

entre mots, dessins, lecture spatiale. Cette méthode mémoire-projet et le PFE mention recherche, lieu croisée aux outils multiples, si elleMÉMOIRE aurait sans doute privilégié pour l’exploration de la recherche-projet, INTRODUCTION 123 NOTES CONCLUSION mérité d’être poussée plus loin quant à la manière mériterait d’être pensé et organisé aussi dans cet d’exploitation des données et à leur mise en forme objectif. (Fig.2&3), elle montre une ouverture intéressante Dans tous les cas, un échange plus approfondi pour la constitution de nouveaux outils. entre encadrants de mémoire et encadrants de PFE Motivée, l’étudiante a choisi de poursuivre en est sans doute un des points fondamentaux pour la parcours recherche en prolongeant la question réussite de ces expériences et ceci invite à sortir – à du mémoire dans le cadre de l’atelier de PFE nouveau – l’élaboration du mémoire des salles de sur un autre terrain post-industriel, les canaux séminaire et à établir des dialogues avec les ateliers de Birmingham11. L’articulation du travail de de projet sous des formes diverses. mémoire au travail de projet s’est faite de différentes manières, par la confirmation du choix des outils 3. Le troisième travail que nous évoquerons ici a été et de la démarche d’investigation, par l’emploi des élaboré par Dimitri Szuter, étudiant en architecture, notions étudiées et de certains résultats issus du danseur et performeur, et porte les titres suivants : mémoire. Pour ce qui concerne la confrontation «Vers une transformation performative» pour plus directe du volet recherche produit dans le cadre le mémoire présenté en cursus normal (master, du mémoire et du volet projet élaboré en atelier semestre 3) ; «De la danse au projet  : histoire de PFE il a été question – comme précisé dans le document final – non pas d’un rapport entre 11- Ce terrain fut choisi lors d’un voyage d’étude organisé par le séminaire théorie et pratique, ni d’une mise en relation entre A&P, coordonné par Catherine Franceschi-Zaharia, proposé par les connaissances produites et leur application par/ étudiantes comme terrain de PFE et encadré par Didier Rebois et Thibault Barbier en PFE au semestre 10, qui se sont montrés très disponibles à dans l’action ou la projection, mais de la création accueillir des parcours recherche et à échanger sur les deux volets, mémoire d’une tension entre les notions et la mise en espace. de recherche et projet. Les temps courts propres au PFE – réduits encore 12- Un terrain d’étude des anciennes usines Necchi à Pavie en Italie, un vaste terrain à l’abandon et en attente de transformation. L’atelier de PFE plus par cette articulation mémoire-projet – n’ont proposé et coordonné par Didier Rebois et Thibault Barbier préfigure pas permis d’expliciter ni d’explorer davantage l’articulation entre les deux semestres du Master 2, à partir d’un terrain d’étude choisi et proposé à l’étude des candidats au diplôme en profitant ces liens. Ce cas particulier confirme le besoin de d’un partenariat avec des acteurs locaux, y compris issus du monde universitaire. réfléchir de manière plus exhaustive au binôme

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Session 2 : Panoramas critiques. Les démarches de projet comme corpus de recherche


Questionner, connaître, concevoir : chemins croisés en master d’Architecture De l’initiation à la recherche au projet de fin d’étude mention Recherche Rosa De Marco

Fig.5 Document extrait du mémoire de Master élaboré par Dimitri Szuter, ENSAPLV, 2015

d’une transformation performative», pour le mémoire mention recherche soutenu lors du PFE (master, semestre 4). Le mémoire d’étape, élaboré par Dimitri pendant une année d’échange à l’Université de Montréal, lui aussi à l’Ecole d’architecture du paysage, était un document touffu – et même confus – d’expériences, d’informations, de références, d’ambitions, d’expérimentations, de performances de différentes origines et parmi d’autres, des expérimentations et des performances personnelles, étant Dimitri engagé dans des actions diverses, concernant l’investissement de lieux urbains par la danse et la performance. Ce document, riche et composite, tout en ne correspondant point aux normes académiques requises pour le mémoire, avait l’intérêt de mobiliser des approches théoriques, des références et des expériences spécifiques aux espaces et aux projets urbains ; d’explorer l’action et la performance comme outils de connaissance ; de réactiver des lieux urbains, et de ce fait leur projet-a(c)tion. Sur notre invitation – et non sans hésitations de la part du jury de mémoire en S9 – Dimitri a ainsi poursuivi en parcours recherche, en réalisant sur le terrain d’étude proposé dans le cadre de l’atelier de PFE12 une expérimentation in situ de ce processus à l’échelle urbano-architecturale. Il a ainsi fait un premier pas dans la recherche-action-projet en traçant le sillon dans lequel s’inscrira un an après son projet de thèse. L’articulation entre le mémoire et le PFE a été réalisée de fait, les différentes phases de cette expérimentation ne pouvant pas être séparées complètement  : l’élaboration de connaissances par l’action, la production d’une vision et d’une proposition spatiale à partir de la performance réalisée lors de la résidence in situ, l’élaboration du projet spatial (Fig.4 et 5). Comme le précise l’auteur dans son projet de thèse13, tout en ayant un parcours

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polyvalent d’artiste, performeur, danseur, étudiant en architecture, l’élaboration du mémoire de master lui a permis de s’ouvrir à un questionnement plus large sur le rôle de la performance, et plus généralement de l’action performative, dans le processus de projet et de transformation spatiale. L’exploration active des lieux architecturaux et urbains est devenue la démarche expérimentale pour faire émerger une forme de connaissance par la pratique ainsi que l’expérimentation et l’analyse d’un corpus de projets et d’approches théoriques diverses ont permis d’esquisser des outils et de décomposer le phénomène de transformation qu’il nomme performative. Par ce positionnement, qui reprend les topoï de la rhétorique actuelle sur la recherche en projet, cette démarche se situe dans la dialectique entre la production de connaissance et la pratique, le terme de pratique étant vite remis en tension avec d’autres termes incontournables comme action, création, projectation. Les uns ne sont pas réductibles aux autres, et pourtant ils sont systématiquement convoqués par la naissante science du projet spatial, avec toutes les précautions à prendre ici, pour l’emploi du terme «science». Par ces trois cas, j’ai souhaité présenter des expériences singulières qui doivent sans doute résonner dans l’esprit de nombreux enseignants impliqués dans ces enseignements. Plus précisément j’ai souhaité attirer l’attention moins sur les résultats obtenus, par rapport à la production de nouvelles connaissances ou d’espaces innovants – même si parfois certains résultats sont très prometteurs –, que sur la question de la démarche, de la méthode et des postulats de départ, à la fois pédagogiques et scientifiques, engagés dans le montage de ces enseignements fondamentaux et directement impliqués dans la question recherche-projet.

Notes de conclusion Du singulier et de l’invention en matière d’espace : produire de connaissances autrement ? Cette contribution souhaitait interroger les méthodes, les démarches, les paradigmes à adopter pour initier les jeunes étudiants en architecture et en paysage à la pratique de la recherche dans le domaine de l’espace et du projet spatial, à la fois spécifique à ce domaine et toutefois répondant aux attentes de toute production de connaissance. J’ai fait le choix d’aborder cette question d’un point de vue empirique et restreint au champ pédagogique, en prenant le temps de décrire un corpus singulier, de manière détaillée, et au même temps, pas assez. De cette description se dégagent différents éléments de réponse concernant tant des thèmes plus fondamentaux posés et discutés par la communauté scientifique, que les thèmes plus techniques et pragmatiques sur la manière de conduire un enseignement. Je ne retiendrai ici que trois de ces éléments de réponse  : l’implication de l’étudiant, individu et interprète, centre du dispositif pédagogique et heuristique ; l’exploration des outils propres à la pratique du projet en tant qu’outils de connaissance, notamment des outils liés à la figuration et à la fiction ; la prise en compte du «singulier» dans ses multiples facettes – donc «des singuliers» – comme terrain de connaissance (la singularité du sujet qui produit la connaissance, du terrain d’étude, des résultats des investigations, …)

13- A l’issue de son diplôme « mention recherche » et après une année d’expérience professionnelle à l’étranger, Dimitri a repris son projet de recherche-action et s’est inscrit en doctorat, la thèse ayant pour titre « Vers une transformation performative. Expérimenter un processus de création transversal et innovant au moyen d’outils générateurs d’imaginaires et de réversibilités spatiales », sous la direction de X. Bonnaud. A partir du sujet de mémoire, l’exploration a été portée sur un nouveau terrain d’étude à Pavie, les friches industrielles de l’Arsenal, en partenariat avec les acteurs locaux. Le projet de thèse a reçu la bourse doctorale du Ministère de la Culture et de la Communication en 2016. 14- Findeli, A., Coste, A., « De la recherche-création à la recherche projet : un cadre théorique et méthodologique pour la recherche architecturale », in Lieux communs n° 10 | 2007 | p. 153

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Session 2 : Panoramas critiques. Les démarches de projet comme corpus de recherche


Questionner, connaître, concevoir : chemins croisés en master d’Architecture De l’initiation à la recherche au projet de fin d’étude mention Recherche Rosa De Marco Je ne développerai pas plus ici ces éléments et me limiterai à souligner leur résonance avec certaines contributions fondamentales en matière de pédagogie et de rechercheprojet ainsi que leur rôle central dans l’initiation à l’articulation entre recherche et projet. De fait, il est utile ici de rappeler les propositions élaborées par Alain Findeli concernant la recherche en design, notamment  : la distinction entre la rechercheprojet tant de la recherche-action que de la recherche-création ; la nécessité d’une approche singulière à partir de terrains concret d’étude ; le recours incontournable à la réflexivité «en action» mais aussi à la phase interprétative «hors action» ; la possibilité d’une production de connaissance par la pratique qui « conduit à des conclusions aussi générales que possible au triple plan de la théorie, de la pratique professionnelle et de l’enseignement14». L’auteur fonde la distinction essentielle entre le design – discipline «à projet» relevant de la philosophie pratique – et les autres champs disciplinaires sur le fait que le design considère le monde comme un projet, alors que les autres champs disciplinaires le considèrent en tant qu’objet à étudier. Le designer étant forcément et activement impliqué dans ce monde concret, ne peut pas interagir avec ce dernier si ce n’est par le projet. Ce qui nous intéresse ici souligner, est la dynamique qui s’installe entre le sujet, le monde investigué et le projet. Si d’une part cette dynamique rend indissociables le sujet et le monde qui l’entoure (via l’action), d’autre part elle installe aussi une tension entre deux états de ce monde concret : l’état présent et l’état en devenir. Le projet ne serait-il l’un des tenseurs qui éclaircissent le passage de l’état présent à l’état qui n’est pas encore, mais qui pourrait être ? Plus qu’une anticipation ou une prédétermination, il serait ainsi un outil de connaissance dynamique, avec ses accessoires et ses modes spécifiques (la figuration, par exemple, ou la fiction) ainsi que ces temporalités et singularités. Et ces hypothèses se appuient sur le présage d’une forme d’intelligibilité du monde concret différente de celles auxquelles nous avons été confronté jusqu’à présent. Les concepteurs-chercheurs ne sauraient s’abstraire du droit-devoir de contribuer à l’exploration une pareille forme d’intelligibilité, à condition de s’en donner les moyens, et ce dès la formation initiale. … « Toute intelligence, ici, se confond avec l’invention d’un ordre unique, d’un seul moteur et désire animer d’une sorte de semblable le système qu’elle impose. Elle s’applique à former une image décisive. » (P. Valéry, 1894)

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Fig.1. Projet d’étudiants pour une machine à fête, atelier de projet de Leonardo Savioli et Adolfo Natalini, «Spazio di coinvolgimento», publié dans la revue Casabella, n° 326, juillet 1968, p. 39.

Fig.2. “Ritual Group Drawing,” Sea Ranch, CA. Experiments in Environment Workshop, July 8, 1968. Courtesy of Lawrence Halprin Collection, The Architectural Archives, University of Pennsylvania.

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Session 2 : Panoramas critiques. Les démarches de projet comme corpus de recherche


Espaces pédagogiques expérimentiels dans le parcours de formation interdisciplinaire en espace public Silvana Segapeli Cette contribution vise à réinterroger les conditions de transmission des savoirs et des doctrines qui innervent le champ élargi de la formation en urbanisme, pour éclairer plus spécifiquement le cœur du domaine d’étude sur la conception des espaces publics. Pour ce faire, je vais traiter le cas d’un nouveau parcours de master, EPAM - Espaces Publics et Ambiances-, conçu par une équipe que je coordonne depuis un an, au sein de l’école nationale supérieure d’architecture de Saint-Etienne, avec le soutien de l’Université Jean Monnet et la collaboration de l’Ecole supérieure d’Art et Design de la même ville, dans le cadre du récent rapprochement entre système universitaire et écoles d’architecture. La nouvelle formation EPAM bénéficie de l’héritage du MEP-Master Espace public : Design, architecture, pratiques- créé en 2003 sur la base d’un partenariat entre les trois établissements d’enseignement supérieur, cités ci-dessus, installés dans la ville de SaintÉtienne. Cette trace précieuse, en termes d’expérience pédagogique et d’adossement à la recherche, a permis à l’équipe EPAM de situer le parcours plus facilement dans la complexité de l’offre pédagogique universitaire qui s’articule aujourd’hui autour des mentions. Il a été décidé de rester dans la continuité de la matrice interdisciplinaire du MEP, en donnant une suite aux mouvements de décloisonnement des champs d’études et de recherches, et en allant dans le sens de l’échange des vocabulaires, des méthodologies et des outils. L’espace public dans le parcours EPAM est pris en compte en tant que terrain d’expérience de la société, laboratoire vivant et lieu d’investigations et d’expérimentations, dans son rôle structurant par rapport aux différents types de tissus qui composent la mosaïque des milieux habités contemporains. Il est étudié dans la complexité de ses multiples facettes qui affèrent aux matérialités architecturales, urbanistiques, paysagères et sociales, attestées par des pratiques et des usages multiples, parfois conflictuels, par un ensemble de virtualités et d’expressions sensibles. C’est dans ce cadre que se situe mon hypothèse sur les types de format et d’espace pédagogique qui peuvent provoquer des avancées sur des problématiques disciplinaires. Avec l’équipe EPAM, j’ai essayé de prendre en compte les difficultés rencontrées dans ce processus de rapprochement entre université et école d’architecture comme une opportunité pour un re-questionnement à la fois disciplinaire et pédagogique, notamment par rapport à la conception du projet. Le nœud gordien de la multidisciplinarité et de l’interdisciplinarité du projet, avec toute évidence, tourne autour des modalités de travail entre les différentes doctrines, au croisement de leurs méthodes. En outre, la complexité de la pensée contemporaine, véhicule de la notion d’autoorganisation, et «l’insertion de l’aléa dans la connaissance» (Morin, 1990) peuvent permettre l’exercice d’une maïeutique qui outrepasse les bornes d’une pédagogie animée uniquement par des principes connus. Les savoirs ne sont pas uniquement définis a priori, ils sont aussi le résultat d’un processus. C’est pour cela que le développement des connaissances non cognitives et la construction de l’aptitude à se laisser déstabiliser par les incertitudes font partie des méthodes d’apprentissage prises en compte dans la formation EPAM. La certitude qui protégeait les codes, les signes et les figures qui

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s’étaient auparavant inscrits, tels des signifiants, dans le champ de l’urbanisme, en sort remise en question. La recherche par le projet dans le cadre pédagogique Un changement de coordonnées semble aujourd’hui nécessaire dans les habitudes pédagogiques pour que l’espace de la recherche et celui du projet puissent s’entremêler dans les mailles de la didactique en rendant interchangeables tour à tour leurs rôles. Ce n’est pas un sujet totalement inconnu dans le milieu de la culture du projet : je pense notamment au travail de Lawrence Halprin, architecte “paysagiste” ante-litteram, avec ses cycles de workshops RSVPCreative Processes in the Human Environment, où danseurs et étudiants en architecture étaient convoqués, ensemble, au sujet de la création de l’espace, dans l’espace. Et encore, entre 1966 et 1967, à Leonardo Savioli, le père des mouvements radicaux en architecture, qui donnait à Milan un cours dont l’intitulé rentrait plutôt dans le lexique de la psychologie que dans celui de l’urbanisme et de l’architecture : “Spazio di coinvolgimento”, dans lequel il stigmatisait la ville moderne responsable de la perpétuation des schémas comportementaux rigides chez les habitants. Cette pédagogie immergée et engagée a souvent permis des avancées disciplinaires. Encore aujourd’hui, c’est très souvent par l’expérimentation pédagogique que chaque discipline de l’urbain se confronte à d’autres milieux scientifiques et que le projet entre dans ce mouvement, essentiel à la projection perspective, celui que Ernst Bloch a appelé “fonction utopique”, qui permet d’installer un horizon concret où les regards et les apports différents peuvent se croiser et anticiper des scénarios évolutifs. Comment la pédagogie accueille-t-elle aujourd’hui la pulsion vers la transformation, la remise en question des règles, parfois même la «rébellion» ? L’une des réponses possibles, qui prend la mesure des liens à tisser entre recherche et projet, reste

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encore ancrée dans les expériences de l’architecture radicale, développées à partir des années 1970. C’est le moment de la remise en question de l’enseignement académique, de la contre-école de la Global Tools, de la valeur heuristique de l’expérience qui s’incarne dans l’atelier de projet, laboratorio -du latin labor-, tel qu’on le connaît aujourd’hui, comme espace de travail, d’échange et de création, une création qui était à cette époque-là collective, pour une toute première fois. C’est dans ce même sens que les “espaces pédagogiques expérientiels”, cités dans le titre de cette intervention, peuvent se dresser comme environnements actifs d’expérimentation de terrain et à la fois comme lieux favorables au retour dialectique sur les hypothèses formulées et les premières opérations projectuelles accomplies. Cette oscillation entre action de terrain et repli critique et réflexif permet de franchir une certaine inertie propre aux disciplines scientifiques et en même temps d’introduire dans le processus du projet les démarches inhérentes à la recherche (problématisation, formulation des hypothèses, mise en place des protocoles d’observation et d’analyse du terrain, tri et choix des méthodes d’enquête, débat sur les modalités de restitution des résultats). Certains cadres pédagogiques restent plus ouverts et favorables et c’est dans leur alternance qu’on peut installer une réflexion à la charnière entre les différents modes de recherche et la pluralité d’approches du projet : // Laboratoire/Atelier comme espace de travail par la recherche et l’expérience pratique. La dimension interdisciplinaire y est garantie par les apports spécifiques des différents enseignants  -  l’atelier est animé de façon alternée par des enseignants de diverses disciplines- autant que par la présence d’étudiants provenant des formations différentes. // Workshop comme temps expérimental (espace parfois itinérant et/ou variable  : terrain, atelier, périmètre de quartier, etc.) rythmé par la suite des sessions de travail

Session 2 : Panoramas critiques. Les démarches de projet comme corpus de recherche


Espaces pédagogiques expérimentiels dans le parcours de formation interdisciplinaire en espace public Silvana Segapeli // Séminaire comme espace cognitif d’études, échanges et recherches // Débat comme espace des dialogues croisés entre la multiplicité des acteurs qui compose le système complexe de la gouvernance des espaces publics. C’est par métonymie qu’on définit ce genre d’espace (urbain) qui se situe entre le cadre pédagogique et l’expérience citoyenne. Exemple typique est le «café urbain», conçu comme cycle de rencontres critiques, héritage du système de la Global Tools, l’expérience radicale italienne de contre-école qui se basait sur le principe de la «creatività di massa», ce qu’on appelle aujourd’hui co-conception // Terrain comme une sorte de «Spazio di coinvolgimento» (espace d’implication) qui prévoie l’application des méthodologies d’approche du terrain et leur discussion «in situ». Dans les différentes situations, qui sont souvent liées par un enchaînement logique, la valeur programmatique de chacune insiste sur la stimulation d’une posture active et réactive chez l’étudiant. C’est une manière de déplacer la question du format, qui semble dans ce cadre très réductrice, vers celle de «situation pédagogique», qui se définit par une série de paramètres d’ordre spatial, proxémique, logique, méthodologique, heuristique, didactique, etc. L’atelier, laboratorio, dans la formation en espaces publics, est avant tout un espace mental, un environnement d’apprentissage marqué par la synergie des cultures qui se crée entre les différents élèves, provenant de formations diverses et variées, et qui favorise un travail de conception du projet comme processus créatif, collectif et pluridisciplinaire. Pluridisciplinarité, interdisciplinarité de l’atelier. Quelles temporalités ? Même dans une situation de contact direct avec le terrain d’étude et les acteurs, l’expérience de l’étudiant est toujours médiée et orientée vers l’observation des temporalités du processus faisant partie de la «situation pédagogique». J’insiste sur cette notion puisque la formation EPAM, objet d’observation dans cette présentation, s’appuie sur l’idée de pédagogie immergée, en installant une série de collaborations avec les collectivités territoriales, les bureaux d’urbanisme locaux et les acteurs territoriaux ; ce choix didactique permet d’aborder les dimensions concrètes des sociabilités urbaines et des qualités d’espace public (accessibilité, sécurité, citoyenneté, mixité sociale, etc.). Cette mise en situation sert à la fois à approfondir le contenu spécifique d’un enseignement (la thématique proposée) et à dresser une posture, une attitude cognitive à créer par rapport au genre de situation présentée. Le développement d’une pensée réflexive comme méthode de travail peut s’effectuer dans un temps long, ponctuellement rythmé par des activités de séminaire connexes. L’acquisition de l’habitude à problématiser, à formuler des hypothèses projectuelles est l’un des objectifs prioritaires. Le temps de l’atelier est long, selon un rythme qui n’est pas homogène et qui alterne des temps de latences à de temps de production. Le temps du workshop rappelle en revanche l’intensité d’une immersion.

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Je peux citer l’exemple d’une réponse à un appel à projet de la Ville de Saint-Etienne concernant la thématique des parcs urbains : l’équipe pédagogique concernée a choisi de démarrer par une suite de workshops, chacun au croisement d’au moins deux disciplines (le premier  : architecture paysage – «Cartographier autrement», le deuxième : sociologie et littérature – «Les mots de l’enquête et leur usage dans le projet» -, le troisième : art et anthropologie- «Représentation par images»). A cette série d’immersions il a été décidé d’enchaîner le temps plus long de l’atelier et l’accompagnement ponctuel des séminaires. Les méthodes, un exemple : lecture sensorielle du terrain et restitution cartographique non zénithale L’hypothèse de base de ce travail en atelier a été de pouvoir cartographier le terrain d’étude autrement. On est parti du concept d’expérience située, qui permet de mesurer sur le terrain les méthodologies étudiées et de recaler concrètement les hypothèses de travail pluridisciplinaire à travers le choix attentif des outils et des formes de représentation (notamment cartes et diagrammes). Il y a un double mouvement : sur le plan conceptuel on tente de positionner le processus cognitif dans le sillage des études sur les ambiances, et sur le plan descriptif on cherche à représenter le terrain d’étude par des techniques qui laissent place à la subjectivation. D’un point de vue méthodologique, l’objectif a été de sortir du lit de Procuste du diagnostic classique de l’analyse urbaine, et en conséquence d’éviter des positionnements qui imposent des jugements hâtifs, d’éviter par conséquent la distinction manichéenne entre points forts et points faibles, l’utilisation trop récurrente de systèmes de réduction de la variété des phénomènes observés (modèles, statistiques, comparaisons sur un nombre faible de critères, etc.), la surestimation des méthodes exclusivement axées sur la dimension visuelle de la perception, etc. Il a été question, plutôt, d’essayer

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d’enregistrer les données à partir des pratiques de terrain qui permettent de saisir non seulement les aspects normo-quantitatifs et les caractères typomorphologiques, mais aussi les qualités spatiales, topologiques et leur manière de se mettre en relation avec le temps (cyclique, linéaire, séquentiel, aléatoire, répétitif, rythmé, etc.). Plusieurs protocoles d’investigation de terrain ont été établis pour arriver à saisir les relations espace/temps qui ont tendance à s’installer entre les éléments : ce qui engendre un décalage de temporalités, ce qui produit des rythmes, ou des latences, ce qui est de l’ordre du cyclique (et qui renvoie parfois à une impression d’instabilité), etc. Pour ce faire il a fallu aussi développer la capacité à rendre compte des usages, des pratiques habitantes, communautaires ou individuelles, isolées ou conflictuelles. Dans la construction de cette posture il est important de garder une tension permanente entre l’exigence d’un degré d’objectivation et la nécessité de subjectivation que demande le travail de récolte des données sensibles. La posture maïeutique adoptée a permis d’identifier des questions capables de déclencher l’envie de l’exploration physique et de la spéculation conceptuelle. Par exemple, comment cartographier les micro-climats autours du fleuve ? Une fois la rivière prise en compte comme un nouveau levier du développement de la vie du quartier, comment intégrer dans la démarche projectuelle ses données sensibles (le son de l’eau, la végétation riveraine, le changement du microclimat, la fraîcheur, les reflets, les effets de l’érosion, l’absence de bruits de la ville, etc.) ? C’est dans la dimension du projet que la lecture des milieux urbains, par une démarche sensible, devient un acte d’engagement et une méthode de connaissance profonde  : à travers la série de traces, de signes évocateurs, de seuils invisibles, les ambiances de matrices différentes sont identifiées et peuvent ainsi être cartographiées et développées dans la construction des scénarios futurs.

Session 2 : Panoramas critiques. Les démarches de projet comme corpus de recherche


Projet et recherche/recherche et projet : quelques réflexions & questionnements sur les implications politiques de leur dialectique François Nowakowski Cette contribution a pour enjeu d’ouvrir une discussion sur certains fondements théoriques de l’articulation entre recherche et projet, qui apparaît comme l’une des topiques majeures de la pensée contemporaine, notamment dans le champ de l’architecture et de la production du territoire. Notre posture se veut ici volontairement provocatrice  : d’où vient le consensus qui semble (en apparence) résider dans notre assemblée, nombreuse (et à l’extérieur de celle-ci, dans les lieux d’enseignement de l’architecture) sur la démarche de recherche par le projet, sur sa nécessité, aujourd’hui, et sur son importance dans l’affirmation d’une recherche architecturale à laquelle elle est souvent liée ? Deux interrogations structureront par conséquent cette réflexion. En premier lieu, on questionnera la nouveauté du compagnonnage entre recherche et projet. On tentera de mettre à jour certaines antériorités de cette articulation pour faire émerger les spécificités et les continuités de cette dialectique. En second lieu, on s’interrogera sur la résonnance potentielle de cette dialectique avec les théories de l’économie néo-libérale, idéologie économico-politique devenue suffisamment dominante pour n’être que très faiblement contestée, critiquée et débattue, en particulier dans son influence sur la pensée urbaine. Rapide retour vers les théories fondatrices de la pensée urbaine : Où se trouvait la recherche ? Où se situait le projet ? Dans l’histoire de la pensée urbaine, la Théorie générale de l’urbanisation, de l’ingénieur Ildefonse Cerda marque le basculement d’une approche empirique (même rationnalisée), à une aspiration à conduire le développement urbain à travers une approche scientifique (la «science de l’urbanisation»). Cette ambition de scientificité doit, dans la démarche de Cerda, conduire à définir / identifier des invariances, rationnelles, contribuant à mettre à distance des pensées urbaines situées par rapport à leur contexte d’émergence, dans la continuité de la dynamique conquérante du capitalisme du XIXe siècle1. Sans nier les lieux et leur géographie, la pensée de Cerda se veut néanmoins anhistorique, inventant un espace neutre qui est celui de la «raison pure» appliquée à la gestion scientifique de l’espace (ancrée dans son époque – émancipation). Cette rationalité, à travers l’image de la grille barcelonnaise, nie l’antagonisme des classes sociales émergeant avec l’économie capitaliste pour imposer un (nouvel) ordre abstrait et englobant, faisant un tout (un seul espace urbain pour une seule société urbaine) d’une société de classes, cohérente en cela avec l’idéologie libérale. En quoi cette ambition scientifique peut-elle faire écho à la réflexion contemporaine sur la dialectique (pour ne pas dire l’articulation ou l’imbrication) entre recherche et projet ? Cerda n’introduit pas la notion de projet, ni celle de recherche. Cependant, sa théorie traite, sans le dire, de projet et de recherche, non pas en tant que démarche mais en tant que visée (objectif = définir une démarche /méthode de projet d’urbanisation). La recherche scientifique conditionne la rationalité du projet. Cette démarche est fondatrice d’une pensée fonctionnaliste, articulant science et action de manière très étroite, qui trouvera,

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en France notamment, une traduction dans la planification étatique (années 1960-70), basée sur des approches «scientifiques»2. Or, toute pensée scientifique, c’est que démontrent les études postcoloniales et féministes notamment3, est ancrée dans son contexte socio-culturel d’émergence. Elle est aussi liée à un positionnement par rapport à une pensée de l’histoire de la science, intériorisée par les acteurs de la science4. La science est située, tout comme le projet, tel qu’il est envisagé aujourd’hui.

au XXe siècle sont principalement la planification, c’est-à-dire une organisation plus rationnalisée de l’espace de la production permettant notamment, par les infrastructures de déplacement, la séparation des fonctions, à la neutralisation des aspérités de l’espace urbain5. La planification, s’appuyant sur une neutralité «scientiste» semble effacer les situations au profit d’une rationalité qui cherche à être englobante.

Une pensée scientifique toujours située

On pourrait conclure ce très rapide retour en arrière que la réflexion sur l’articulation entre recherche et projet n’a rien de neuf... Cette articulation entre praxis / pratique – manière d’agir et pensée / pensée sur le faire / pensée pour le faire n’est pas neuve, comme le démontrent ces petits détours historiques. Mais la nouveauté vient du retournement : aujourd’hui, dans la discussion qui nous réunit ici, le projet est envisagé comme une modalité de la recherche, il n’est plus (uniquement) envisagé comme sa déclinaison pratique.

Cette mise en situation de la pensée permet de repenser les paradigmes scientifiques en les remettant en perspective d’enjeux politiques (ou de «rapports de production», pour employer une expression marxiste), souvent invisibles (ceci faisant écho au fétichisme de la marchandise de Marx – où les rapports sociaux de production ; de domination, sont dissimulés par les marchandises et l’argent qui sert à leurs échanges). Dans la pensée de l’espace, ces enjeux touchent toutes les sphères de l’économie et de la société capitaliste : de la gestion des «ressources naturelles», aux modes d’exploitation des «ressources humaines» en passant par l’organisation du maintien de l’ordre social par des régulations sociales bien ajustées. Après Cerda, les recherches menées autour du «Musée Social», fondatrices de l’urbanisme en France, s’ancrent dans ce projet de réforme visant à maintenir l’ordre social de la société industrielle (inégalitaire) en améliorant la capacité de l’espace urbain à en gommer les aspects les plus violents.

Pensée du faire / pensée avec le faire

Dans les exemples évoqués plus haut, c’est la recherche scientifique qui permet de formuler le projet. La recherche part d’une intention, d’une visée, qui n’a pas encore la définition du projet, le savoir scientifique développé permet de le formuler, d’en expliciter les modalités de mise en 2- Claude V., Faire la Ville, les métiers de l’urbanisme au XXe siècle, Parenthèses, 2006 3- Donna Haraway, «Situated knowledges : the science questions in feminism and the privilege of partial perspective», Feminist Studies, vol. 14, n°3, 1988

Une pensée liée à un projet, social et politique qui se formule à partir de cette pensée

4- Thomas Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983

On le voit, la pensée urbaine, située, est intrinsèquement liée à un projet, social, spatial et politique, tout en ayant souvent explicitement une visée scientifique s’attachant par conséquent à intégrer la recherche scientifique en amont du «projet» urbain. Les modalités de l’action urbaine

6- Sennett R., Ce que sait la main : la culture de l’artisanat, Paris, Albin Michel, 2006

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5- Lefebvre H. Ibid.

7- Boltanski L., Chiappello E., Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999 8- Boutinet J.-P., Anthropologie du Projet, Paris, PUF, 2015 9- Hartog F., Régimes d’historicité, Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2012

Session 2 : Panoramas critiques. Les démarches de projet comme corpus de recherche


Projet et recherche / recherche et projet : quelques réflexions & questionnements sur les implications politiques de leur dialecique François Nowakowski œuvre. Dans la réflexion qui nous occupe aujourd’hui, cette modalité est retournée : la pensée se construit à partir du faire, le projet est un préalable à la définition d’une pensée. Réduisant l’écart, la question posée est même de l’imbrication des deux régimes : l’imbrication entre le faire et la pensée qui se produit sur et avec le faire en train de se faire. Cette pensée à partir du faire permet d’envisager que le projet soit une modalité de recherche par le projet. On peut même parler d’un retournement épistémologique : le faire pense !6 (cf. Richard Sennett, L’intelligence de la main) L’omniprésence du projet dans les discours / et sa quasi-absence dans la production de l’espace ? Cependant, dans cette dialectique, l’autre nouveauté vient du projet, devenu une modalité d’action qui dépasse largement le champ de la conception de l’aménagement spatial. Au contraire de la planification, la notion de projet implique une situation, à partir de laquelle on peut (se) projeter (cf. Boutinet J.P., p.11, «intentions chargées d’infléchir une réalité rétive et paradoxale faite de multiples référents». Ce relativisme renvoie à une approche scientifique inductive, en opposition avec les modes de fabrication de l’urbain dominants : - la ville dite «spontanée» (bidonvilles, camps) ; sans projet préalable, mais pourrait se rapprocher du projet, par sa modalité de mise en œuvre ; - la ville hyper-planifiée (dite intelligente ! ), maîtrisée par des systèmes techniques omniprésents pour en maîtriser le contrôle, de la conception à la vie sociale, en décalage avec une pensée par le projet, car fruit d’une approche totalement descendante, d’une rationalité technique totalitaire (dans son inspiration ! ), basée de surcroit sur une privatisation de la ville et de sa fabrication, privatisation non pas dans le sens d’une participation de ses habitants, mais privatisation dans le sens d’une production contrôlée par de grands trust transnationaux. Paradoxalement, malgré sa quasi-inexistence dans la production de la ville contemporaine (ou pour être provocateur : son inefficience ? ), le projet, est devenu l’un des vecteurs majeurs de la réorganisation de l’économie capitaliste, dans les discours de management du moins7. L’émergence du «projet8 (se projeter, se mettre en avant – anticipation du futur) comme mode de régulation et de transformation est simultané avec ce que François Hartog9 définit comme que le règne du «présentisme», c’est-à-dire l’impossibilité à penser un futur hors du présent, comme les théories politiques et la pensée historique – et la planification urbaine s’en étaient jusqu’alors chargés. Cependant, cette hégémonie (théorique) du «projet» (qui renvoie à la modernité et à sa crise), est-elle réelle ? Ou n’est-elle qu’une injonction ? Ou peut-être, plus, simplement, assiste-t-on à un détournement de celui-ci pour créer une illusion d’horizontalité dans des espaces d’action où la pensée descendante (que je résumerai

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rapidement sous le terme de rationalité technique) est en crise ? On peut douter de la réalité de l’omniprésence du mode projet au-delà des intentions, tant la pensée technique est hiérarchisée et subordonnée à des fins définies en amont du processus reste présente. Par ailleurs, dans le domaine que nous observons / dans lequel nous agissons – force est de constater que les modes de fabrication de l’urbain «dominants, évoqués plus haut n’intègrent pas, ou assez peu – dans des situations exceptionnelles - le projet comme modalité de pensée ni d’action… Pour revenir sur le lien entre le présentisme et le projet… Ce parallélisme semble éclairer la convergence/ dialectique entre recherche et projet d’un jour nouveau. Le projet ne serait-il pas une modalité pour penser le présent en envisageant une action pour un futur incertain ? Par ailleurs, la démarche de projet, nécessairement située, ne renverrait-elle pas à une incapacité à développer, en s’appuyant sur des postures situées, des modèles théoriques comme celui de Cerda, dans une situation de crise profonde du capitalisme et de remise en question des structures sociales et politiques héritées du XXe siècle ? Cette articulation possible entre recherche et projet trouve un écho, paradoxal (en miroir inversé), dans le «scientisme» ultra-technologique qui anime certaines idéologies urbaines telles que les «smart cities», ou villes intelligentes. Celles-ci mettent en application une myriade de technologies pour réguler le métabolisme urbain dans son intégralité, au contraire de la logique située du projet mais en articulant pourtant très étroitement recherche et projet (action, mise en œuvre), dans une approche uniquement descendante (du produit «technique» au territoire et à ses habitants), qui se situe également dans un temps abstrait inscrit dans une pensée de la fin de l’histoire.

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A l’inverse, la pensée du faire – qui s’opère à travers la mobilisation du projet comme vecteur de connaissance, vient contredire ce processus de technicisation de la production de l’urbain. Mais, en quoi cette démarche vient-elle questionner les logiques dominantes à l’œuvre dans la production de l’urbain ? La démarche de projet telle qu’entendue ici s’oppose à l’idée de ville-objet, produit marchand telle que les «smart cities», qui sont en fait des villes sans projet, c’est-à-dire sans processus, prenant la forme uniquement d’objets urbains finis, impropres à accueillir l’altérité, le frottement, le conflit, le débat politique sur les futurs possibles derrière une rationalité technique construite à travers une pensée scientifique de la fabrication de la ville. Après la crise dans la fabrication de la ville qu’ont fait émerger la critique des «grand ensembles», à travers leur conception d’un espace abstrait pour un individu abstrait, «diagrammatisé», on assiste donc au retour d’une pensée de l’urbain qui réduit la ville, l’espace urbain, à un objet technique, loin du projet et de ses processus empiriques et incertains, dans la filiation de la visée scientifique des débuts de l’urbanisme. Au contraire de la convergence supposée des théories du management néo-libéral dont on formulé l’hypothèse en introduction, la recherche par le projet peut donc avoir une portée «subversive», dans le sens où elle permet de se construire une pensée à partir du faire, qui révèle le projet sous-jacent à des «formes sans projet», pour décrypter le(s) projet(s) qui se nichent dans la complexité du réel à partir d’un réel situé. En conclusion, il nous semble nécessaire de faire attention à deux enjeux : Des enjeux théoriques : cette pensée à partir du faire ne doit pas – c’est un enjeu politique majeur - se délier du contexte d’émergence de cette pensée, même s’il peut y avoir une frustration, évidente,

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Projet et recherche / recherche et projet : quelques réflexions & questionnements sur les implications politiques de leur dialecique François Nowakowski dans la limitation d’une réflexivité à un ici-et-maintenant qui n’est pas transposable (en écho aux postulats des théories post-coloniales). (Mais comment construire une pensée et mettre en débat des pensées situées ? C’est l’un des enjeux majeurs de réussir à construire une pensée à partir de recherches situées, cf. Edouard Glissant – la créolisation) La recherche par le projet doit donc être ancrée dans un «ici» et un «maintenant», elle ne peut pas y échapper, elle ne peut pas échapper à ces conditions d’émergence, mais c’est le cas de toute pensée ; sinon, nous risquons le scientisme et une pensée du «bien faire» et de la «bonne ville» qui est omniprésente notamment dans la pensée technique et donne lieu à l’émergence de cette ville que l’on appelle «ville intelligente» ; il ne faut pas que la pensée du faire échappe au faire ! Il en découle des enjeux (ou des risques) plus directs dans la fabrication de la ville : la recherche par le projet ne doit pas devenir un nouveau scientisme justificateur (autojustificateur) de ces modalités d’action. Bien sûr, nous partageons ici la nécessité de faire mieux pour et avec le plus grand nombre (Le droit à la ville, Henri Lefebvre), mais ce « souci » n’est pas vraiment partagé, notamment par les grands intérêts privés (notamment financiers) qui régissent la fabrication de la ville aujourd’hui…

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Session 3 : Explorations de territoires émergents. La recherche comme conceptualisation Coordinateur : Xavier Guillot

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Session 3 : Explorations de territoires émergents. La recherche comme conceptualisation


Borderline culture Volker Ziegler et Dominik Neidlinger Notre réflexion explore les contours d’une culture partagée de projet urbain dans le contexte du Rhin Supérieur, région trinationale au cœur de l’Europe. Elle s’appuie sur l’expérience du double master «Architecture et projet urbain dans les eurorégions» (co-habilité ENSAS et Institut technologique de Karlsruhe, KIT) que nous avons mis en place en 2010 avec nos collègues de Karlsruhe, dont Henri Bava. Cette formation a pour objectif de favoriser une approche croisée des cultures et pratiques architecturales et urbaines propres aux deux pays en s’appuyant sur des enseignements et des séminaires spécifiques. L’enseignement délivré à l’ENSAS et au KIT permet aux diplômés de maîtriser les outils et les méthodes nécessaires afin de raisonner et d‘intervenir à différentes échelles spatiales, du territoire à la ville ou encore du quartier à l’édifice. Le double master vise ainsi à former une nouvelle génération d’architectes et d’urbanistes spécialisés dans les politiques urbaines transfrontalières. Les diplômés pourront s’inscrire dans les logiques économiques territoriales des régions transfrontalières et des eurorégions, en intervenant sur les questions urbaines, architecturales et paysagères (Fig.1).

Fig.1. Lucile Bitz, Maria José Gonzales, Noémie Mourre, Sophie Pfeil, Territoire d’équilibre. Bâle/Sierentz/Mulhouse – paysages urbains et mobilités sans frontières, 2016 (source : Les auteurs/Atelier de projet urbain transfrontalier 2016-17, ENSAS).

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Une partie importante de nos activités d’enseignement (ateliers de projet transfrontalier, séminaires sur les transferts culturels, partenariat avec des communes et des institutions de la région, workshops internationaux), de recherche (au sein du laboratoire AMUP, EA 7309, co-habilité ENSAS et INSAS), de vulgarisation (Journées d’Architecture du Rhin Supérieur) et d’expertise (jurys de concours de projets transfrontaliers) portent sur la Région Métropolitaine Trinationale du Rhin Supérieur où sont installés le KIT et l’ENSAS. Fiction de la métropole rhénane Mais de quelle métropole s’agit-il, est-ce la même pour un français, un allemand et un suisse ? Nous proposons d’en rappeler quelques traits communs, mais aussi quelques différences. Le poids des deux conflits mondiaux a longuement empêché les réflexions transversales et de a fortiori toute approche globale. C’est seulement avec la perspective de l’ouverture du marché européen en 1992/93 que les questions de l’identité et des perspectives de développement de la Région du Rhin Supérieur ont été posées d’une manière nouvelle, en lien avec d’autres régions en Europe. Pour la Triennale de Milan 1988 qui posait la question des «villes mondiales et (de) l’avenir des métropoles», la plupart des contributions nationales répondaient en présentant leurs villes capitales. Trois contributions ont cependant porté sur d’autres types d’espaces métropolitains : la vallée du Pô, la Randstad et le Rhin Supérieur. Nous savons que les études menées alors à l’IUAV par Francesco Indovina puis Bernardo Secchi sur le territoire largement urbanisé de la vallée du Pô ont été conceptualisées dans la città diffusa, et que dans l’image de la «ville en bordure» néerlandaise (randstad), le rapport (ou plutôt le point de vue) traditionnel entre ville et campagne est inversé, puisque la chaîne des villes entre Rotterdam, La Haye, Amsterdam et Utrecht forme un anneau urbanisé autour «du cœur vert» (groene hart) du pays.

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La vision de la métropole du Rhin supérieur présentée par le groupe de travail autour de l’urbaniste Martin Einsele (TH Karlsruhe) est moins bien connue1. Mise en relation avec la Randstad et la vallée du Pô en termes d’histoire (culturelle), de géographie, d’économie etc., cette région densément peuplé au centre de l’Europe communautaire est présenté comme un espace métropolitain polycentrique dont les agglomérations urbaines forment, ensemble avec les villes petites et moyennes, une Stadtlandschaft (ville-paysage ou paysage urbain) équilibrée. Par la suite, Einsele peut préciser ses réflexions dans le cadre d’une étude d’aménagement financée par la Conférence (trinationale) du Rhin Supérieur et éditée en 1999 en tant qu’Atlas transfrontalier pour aménager un territoire commun2. La «métropole trinationale décentralisée» du Rhin Supérieur s’apparente à un «jardin de villes» (litt. en allemand : réseau de villes dans un paysage de jardins»), avec le Rhin comme épine dorsale d’un parc régional métropolitain, avec des villes et des équipements les plus importants reliés en une heure par des transports collectifs efficaces (Fig.2). Cette métropole est ancrée selon l’historien Michel Hau (qui écrit l’avant-propos) dans la «civilisation rhénane» d’une Lotharingie éphémère située entre la France et l’Allemagne. Ses régions, villes et petites principautés disputées aux marges des deux empires répondent au pouvoir centralisateur de Paris, Vienne et plus tard Berlin par leur esprit d’indépendance et leur sens du commerce, de la Flandre aux villes helvétiques confédérées le long 1- Martin Einsele (dir.), Le Rhin Supérieur – une « métropole alternative ». Der Oberrhein – eine „andere Metropole“. The Upper Rhine – an “Alternative Metropolis” (cat. exp. de la contribution pour la 17e Triennale de Milan), 1988, Karlsruhe, Arbeitsgruppe Triennale Baden-Württemberg, 1989 [2e éd.]. 2- Conférence franco-germano-suisse du Rhin supérieur (dir.), Lire et construire l’espace du Rhin Supérieur. Atlas transfrontalier pour aménager un territoire commun. Lebensraum Oberrhein… eine gemeinsame Zukunft. Raumordnung für eine nachhaltige Entwicklung ohne Grenzen, Strasbourg, La Nuée Bleue et Karlsruhe, G. Braun, 1999. 3- Volker Ziegler, « Der Oberrhein, Fiktion und Fabrikation eines Metropolraums », Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande (Dossier « Retour sur le modèle rhénan – humanisme, capitalisme et métropolisation »), tome 47, n° 2, juillet-décembre 2015, p. 321-344.

Session 3 : Explorations de territoires émergents. La recherche comme conceptualisation


Borderline culture Volker Ziegler et Dominik Neidlinger

Fig.2. ECOHRS, ADAUHR, ADEUS, La métropole du Rhin supérieur comme «jardin de villes», 1999 (source : Conférence germano-franco-suisse [note 3]).

de l’axe du fleuve et jusqu’aux villes lombardes de l’Italie du Nord. On y retrouve en passant les trois territoires métropolitains exposés à Milan. Cette étude précède la mise en place concrète des eurodistricts et projets urbains transfrontaliers dans la région, elle en esquisse le cadre commun. En même temps, c’est un cadre ambigu et ouvert, puisqu’il doit répondre aux cadres juridiques locaux et nationaux, aux savoir-faire et aux pratiques professionnelles, aux représentations symboliques et aux obligations contractuelles de la France, de l’Allemagne et de la Suisse. D’où aussi une édition bilingue qui manipule des mots qui sont souvent traduit librement dans la langue de l’autre. Même l’acceptation du terme métropolitain prend une connotation différente selon le contexte culturel. Nous donnons ici deux exemples : elle renvoie aux modèles de planification urbaine ou régionale de la Stadtlandschaft du côté allemand et du «modèle rhénan» sur le côté français3.

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Fig.3. Etienne Juillard, Domaines homogènes en Europe occidentale / Gabarits régionaux en Europe occidentale, 1976 (source : Etienne Juillard, « Pour une logiques de divisions régionales en Europe occidentale », Revue Géographique de l’Est, n° 3-4, juillet-décembre 1976).

Pour un allemand, le «modèle rhénan» est avant tout celui du capitalisme rhénan de l’ancienne RFA gouvernée depuis Bonn. En France, le terme est plus ambigu. En plus de ce modèle économique, il peut se référer à un ancrage historique (nous l’avons vu avec Hau) ainsi qu’à un modèle géographique, tel qu’il a été revendiqué par les géographes strasbourgeois Etienne Juillard et Henri Nonn à partir des années 1960. Partant d’une Europe rhénane4 que Juillard décrit comme région densément peuplée et polycentrique, dont les liens culturels et économiques multiples se sont nouées autour du fleuve et dont les métropoles (Zurich-Bâle, région de Francfort, la Ruhr, la Randstad) se développeraient avec un urbanisme modéré à l’échelle humaine, à l’opposé du «gigantisme» des villes-mondes. Juillard et Nonn distinguent 3 modèles de développement urbain dominants en Europe

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de l’Ouest. Par opposition au «modèle parisien» polarisé sur une seule ville multimillionnaire, ou au «modèle périphérique», rural et sans polarisation majeure, le «modèle rhénan» formerait un système polycentrique dont ils qualifient le développement de relativement stable et équilibré ou – comme l’on dirait aujourd’hui – de durable (Fig.3). Le «modèle rhénan» s’étend de la mer du Nord aux Alpes. Il comprend également les midlands anglais et sera plus tard, nous l’avons vu, étendu au réseau des villes lombardes de la vallée du Pô pour former en 1988 la «mégalopole européenne» du géographe Roger Brunet, cette fameuse «banane bleue» qui formerait l’épine dorsale de l’Union Européenne.

4- Etienne Juillard, L’Europe rhénane. Géographie d’un grand espace, Paris, Armand Colin, 1968.

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Fig.4. Roman Heiligenthal, Plan d’aménagement de la région strasbourgeoise, 1941 (source : Roman Heiligenthal, Straßburg unter den Rheinstädten [Siedlungsstudien, 12], Heidelberg, Carl Winter’s Universitätsbuchhandlung, 1941).

Le concept Stadtlandschaft qui n’évoque rien pour un lecteur français, est formé à partir des années 30 par Konstanty Gutschow, Hans Bernhard Reichow et Hans Scharoun. Il devient le leitbild de la reconstruction des villes allemandes dans l’après-guerre et jusque dans les années 60 et donne naissance à ces quartiers nouveaux composés d’immeubles de faible hauteur composés en bande que côtoient des espaces verts généreux et articulés par des réseaux performants. Dans ce leitbild, les questions du rapport ville/campagne, de la forme et du développement des grandes villes et de l’aménagement régional sont primordiales. Dans le Rhin Supérieur, elles ont été relevées très tôt par les prédécesseurs d’Einsele, surtout par les figures fondatrices de l’enseignement d’urbanisme (l’«Ecole de Karlsruhe»), discipline enseignée depuis les années 20 à la TH de Karlsruhe, les architectes Otto-Ernst Schweizer, professeur d’urbanisme à la Faculté d’architecture de 1930-60, et Roman Heiligenthal, professeur d’urbanisme à la Faculté de Génie civil et Travaux publics (Bauingenieurwesen) de 1927-49. Avec les Siedlungsstudien qu’il publie avec ses collaborateurs de 1933 à l’Institut

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d’urbanisme (Institut für Städtebau, Stadtwirtschaft und Siedlung), Heiligenthal, théoricien et économiste, lance les études d’aménagement régional (Landesplanung) dans la région du Rhin Supérieur. Deux cahiers des Siedlungsstudien portent sur Strasbourg, et Heiligenthal propose un contre-projet pour le concours du «Nouveau Strasbourg», organisé par l’occupant nazi en 194142 (Fig.4). Schweizer, quant à lui, fut dès 1930 un des protagonistes du concept de la ville linéaire (Bandstadt) qu’il développe parallèlement aux réflexions de Nicolaï Milioutine, structurant le territoire par des chaînes de villes-satellites et d’unités de voisinage en contact direct avec la nature et reliées par des transports efficaces, comme dans le plan d’aménagement de la région de Karlsruhe développé en 1943-44 (Fig.5). Lui-même et ses disciples interviennent du côté des «modernistes» dans les débats et les projets de reconstruction en Allemagne, s’opposant à «l’Ecole de Stuttgart» qui défend une approche plus contextuelle, voire traditionnaliste. Dans le contexte de l’occupation française en Allemagne, les liens et collaborations sont multiples avec les autorités françaises ainsi que les architectes et urbanistes français actifs dans la zone5. Schweizer a pris soin de théoriser son approche et documenter son enseignement tout au long de son activité à la TH Karlsruhe. Il a formé toute une génération d’architectes et d’urbanistes actifs notamment dans le sud-ouest de l’Allemagne jusque dans les années 80, on les trouve aussi dans l’équipe qui postulait en 1988 la métropole du Rhin Supérieur. Si les études et projets de Heiligenthal et de Schweizer ont surtout marqué la rive droite du Rhin Supérieur, les travaux du géographe Walter Christaller sur l’aménagement et la structure urbaine du Rhin Supérieur en ont également marqué la rive gauche. Sa théorie socioéconomique des « places centrales » (zentrale Orte) de 1933 – avec l’idée que l’hiérarchisation spatiale

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Fig.5. Otto Ernst Schweizer, Friedrich Raab, Plan d’aménagement de la région de Karlsruhe, 1944 (source : Werner Streif [réd.], Otto Ernst Schweizer und seine Schule. Die Schüler zum sechzigsten Geburtstag ihres Meisters, Ravensburg, Otto Maier, 1950).

et le découpage administratif d’une région devait partir du classement des villes en centres petits, moyens et grandes selon l’importance de leur zones d’influences respectives qui sont déterminées par la fonction marchande (Marktfunktion) et le rayonnement des équipements et services – a été repris par la politique d’aménagement du régime nazi et formait encore récemment l’arrière-plan des concepts d’aménagement du territoire en Allemagne. Mais ses théories ont également été reprises en France, notamment par Michel Rochefort dans sa thèse sur l’Organisation urbaine de l’Alsace (1960) et dans ses réflexions sur 5- Cf. Jean-Louis Cohen, Hartmut Frank (dir.), Interférences/ Interferenzen. Architecture, Allemagne-France, 1800-2000 (cat. exp. Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg, 30.3.-21.7.2013, commissaires J.-L. Cohen et H. Frank, commissaire associé V. Ziegler), Strasbourg, Ed. des Musées de Strasbourg, 2013.

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Fig.6. ECOHRS, ADAUHR, ADEUS, La métropole du Rhin, centralités et réseaux, 1999 (source : Conférence germano-francosuisse [note 3]).

l’armature urbaine de la France et de ses régions qui abouti à la création en 1967 des huit métropoles d’équilibre dont la communauté urbaine de Strasbourg. La pertinence de ce système rigide a été mis en question dans les années 1990 par la dynamique des mutations sociales et économiques, et nous pensons que dans les réflexions cartes produites en 1999 pour la «métropole décentralisée du Rhin Supérieur», nous sommes au milieu du gué ou de nouveaux paradigmes apparaissent comme la gouvernance, les transports dits «doux», le paysage, le développement durable – paradigmes mis en avant dans les projets urbains transfrontaliers réalisés à partir des années 2000 dans le Rhin Supérieur (Fig.6). Construction de la métropole rhénane – L’exemple de l’IBA Bâle 2020 Nous l’avons vu, l’imaginaire, les leitbilder et les outils pour aménager cette métropole commune ne sont pas les mêmes de part et d’autre du Rhin. Alors, comment se mettre en situation de projet, comment projeter la métropole rhénane ? Pour cette deuxième partie de notre contribution, nous émettons l’hypothèse qu’un projet urbain transfrontalier, pour réussir, doit entrer en dialogue avec ces différentes représentations et répondre à des enjeux souvent divergents (par exemple entre le quotidien et le symbolique) : c’est surtout un projet fédérateur de diversité. Pour cela, nous nous appuierons sur une des expériences dans lesquelles nous sommes impliquées en tant qu’enseignants-chercheurs, l’IBA Bâle 20206.

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Fig.7. IBA Bâle 2020, Le paysage de l’IBA Basel, 2016 (source : IBA Bâle 2020, www.iba-basel.net). 6- Dominik Neidlinger, «Die IBA Basel 2020 – eine neue, partizipative und europäische Planungskultur im Geiste des rheinischen Humanismus?», Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande (Dossier «Retour sur le modèle rhénan – humanisme, capitalisme et métropolisation»), tome 47, n° 2, juillet- décembre 2015, p. 345-348. Dans le Rhin Supérieur, une autre démarche transfrontalière d’envergure est menée par l’Eurométropole Strasbourg-Kehl, avec une suite de projets globaux (démarche « Ecocités », masterplans, schémas directeurs) et de projets locaux, réussis les uns (les projets opérationnels en cours : ligne de tramway transrhénane, nouveaux quartiers d’habitat), abandonnés les autres (l’expérience du concours sur les plateformes douanières de part et d’autre du Rhin resté sans suite), cf. Yves Gendron, Volker Ziegler, «Les projets urbains transfrontaliers face à leur histoire», in  : Cristiana Mazzoni, Luna d’Emilio (dir.), Strasbourg métropole. Images et récits pour la ville-archipel, Paris, Ed. La Commune, 2014, p. 96-109.

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Fig.8. MVRDV, avec Philippe Cabane et Martin Josephy, Vision de développement du 3Land. Vue d’ensemble, 2011 (source : Bauund Verkehrsdepartement, Kanton Basel-Stadt).

Sous le leitbild «Au-délà des frontières, ensemble - Gemeinsam über Grenzen wachsen», l’IBA Bâle 2020 cherche à développer une multitude de projets urbains, paysagers, architecturaux, infrastructurels, associatifs et citoyens dans l’agglomération trinationale de Bâle (Fig.7). L’IBA, cette démarche de tradition allemande, est ici orchestrée par une ville suisse et intègre pour la première fois des communes françaises. Considérée comme modèle exemplaire d’une coopération transfrontalière, l’«approche IBA» aboutit sur des expériences intéressantes qui articulent recherche et projet urbain en s’appuyant sur des outils pertinents qui visent une démarche de projet processuelle et participative : comité scientifique pour accompagner les projets, plateforme universitaire interdisciplinaire «Laboratoire des universités – IBA Hochschullabor» comme réseau d’échanges entre scientifiques et acteurs. L’équilibre entre les décisions top-down et les processus bottom-up joue un rôle crucial pour le succès de cet IBA qui devient, comme ses nombreux prédécesseurs en Allemagne, de plus en plus un outil de planification innovant et stratégique pour un développement urbain et régional durable. Lorsque les limites semblent insurmontables, que ce soit dans la politique, dans l’administration ou parmi les citoyens, ce type de dialogue entre acteurs peut ouvrir de nouvelles perspectives et permet de combiner des forces vives qui passent habituellement inaperçues. Le projet-phare de l’IBA Bâle est le projet 3 Land qui propose l’aménagement urbain du secteur portuaire où se rencontrent les trois pays. Après un premier projet côté suisse

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Fig.9. Equipe LIN, Vision de développement territorial du 3Land. Plan d’ensemble, 2015 (source : Equipe LIN, Synthèse concept urbain 3Land. Synthèse Raumkonzept 3Land, 2015, http://3-land.net/start/fr/download/concept-urbain-3land-synthese/).

Fig.10. Equipe LIN, Vision de développement territorial du 3Land. Vue du point de rencontre des trois pas depuis le sud-ouest, 2015 (source : Equipe LIN, Synthèse concept urbain 3Land. Synthèse Raumkonzept 3Land, 2015, http://3-land.net/start/fr/download/concept-urbain-3land-synthese/).

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Borderline culture Volker Ziegler et Dominik Neidlinger dont la vision audacieuse d’un «Rheinhattan» bâlois par l’agence MRDV a rencontré une importante résistance locale et une mobilisation citoyenne qui a abouti par une occupation alternative d’une partie du site, les acteurs ont été obligé de revoir leur copie (Fig.8). En 2012, les villes de Bâle (CH), de Huningue (F) et de Weil-am-Rhein (D) ont finalement signé une convention de planification pour un développer d’une manière coordonnée le territoire transfrontalier 3Land. Sous la conduite de l’agence LIN Architectes–Urbanistes, une équipe trinationale a été chargée de développer un concept urbain adapté, à la fois souple et innovant, pour la zone du 3Land. Le concept présente plusieurs scénarios d’aménagement. Il conçoit la zone de développement comme un ensemble cohérent tout en s’assurant de l’affectation la plus pertinente pour chaque situation urbaine et son contexte économique. Il se concentre notamment sur trois thèmes : la nature en ville, le paysage urbain industriel en mutation et la mobilité transfrontalière (Fig.9). Le résultat de cette étude, le concept urbain 3Land, a fait l’objet d’une exposition itinérante visant un grand public dans les trois villes de Bâle, de Weil-am-Rhein et de Huningue. De nombreuses manifestations ont accompagné l’exposition, d’une part pour donner l’opportunité aux citoyens de discuter le concept urbain, et d’autre part pour ouvrir, dans le cadre d’une enquête publique, le processus de planification à tous les acteurs. L’évaluation de cette enquête fait partie intégrante de la démarche du projet et du concept innovant de l’IBA Bâle 2020 qui peut être considérée comme un laboratoire à ciel ouvert d’un territoire transfrontalier dans la métropole rhénane (Fig.10).

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Le projet par la recherche Décoder la méthode de pensée de la description comme projet Géry Leloutre Cette intervention s’appuie sur deux séries de travaux menés depuis 2012 au sein de la Faculté d’Architecture de l’ULB. La première est liée à l’activité du séminaire transversal du groupe de cours optionnels «Architecture-Développement-Patrimoine» adressé aux étudiants Master. Combinée à la coordination d’une coopération universitaire avec l’Institut Supérieur d’Architecture et d’Urbanisme de Kinshasa (ISAU) et à l’accompagnement de chercheurs doctorants issus de cette institution, elle porte sur la compréhension de la métropole kinoise. La seconde série de travaux s’inscrit dans ma recherche doctorale qui vise à tracer les contours de la transformation moderne de Bruxelles durant l’entre-deux guerre. Fondamentalement ancrés dans le champ VTP, ces travaux s’insèrent dans le paradigme de la description, soit du principe du projet territorial comme vecteur de production de connaissance, tel que présenté lors de la première session du colloque VTP en mai 2016 à l’Isle d’Abeau. L’idée de la description du territoire comme projet pour celui-ci y a avait été présenté comme la reformulation du champ d’action et de recherche de la discipline urbanistique, passant « de l’ambition du dessin rationnel pour un territoire – l’expert technicien interprétant la société – à un travail de production d’une connaissance spécifique à ce territoire » (Viganò, 2012). Paola Viganò identifie deux étapes à cette production de connaissance, ce qu’elle nomme le processus de double épistémologie du projet : 1° une problématisation du territoire via une première description ; 2° l’examen de conjonctures possibles, de scénarios, lesquels font l’objet d’une seconde description. Mon ambition est d’examiner en quoi le principe de la double épistémologie du projet peut former les bases d’un programme de recherche sur le temps long, un programme de projet par la recherche. Cette question se pose dans le contexte de l’intégration des écoles d’architecture francophones belges au sein des universités au début des années 2010, qui a soudainement ouvert la possibilité, pour les architectes, de s’inscrire directement, au sein de leur discipline, dans la pratique de la recherche1. Cela n’induit rien de moins que d’esquisser les contours possibles d’une inscription de la finalité spécifique de l’architecte et de l’urbanisme — la pratique du projet — dans une pratique de recherche scientifique. Autrement dit, il s’agit, dans mon cas, de vérifier la validité scientifique du processus de double épistémologie du projet. Les deux territoires d’étude servent ici de marqueur de la pratique contemporaine de l’urbanisme par la description : le premier par son caractère extrême — j’entends par là un pays sans réelle gouvernance ni moyens publics, dans un contexte d’auto régulation et d’auto construction —, le second, dans la mesure où il utilise la méthodologie de la description pour proposer une lecture rétroactive d’une transformation urbaine dont la portée et les mécanismes sont encore peu connus. Dans les deux cas, il s’agit d’une recherche étalée dans le temps, articulant plusieurs types d’enquêtes et d’enseignements (mémoires, séminaires, colloques). Dans les deux cas, il s’agit d’examiner comment faire du projet par la recherche : le premier pose la question de savoir si un projet pour ce type de ville est possible, et sous quelle forme, le second tente une interprétation d’une multitude d’opérations et de politiques sectorielle par la formulation rétroactive de visions communes basées sur l’observation du territoire.

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Tous deux permettent dans la première partie de l’exposé de décoder les processus de pensée sousjacents à la problématisation du territoire, c’est-àdire au processus de discrimination et de figuration des réalités rencontrées dans un territoire et leur classification thématique, pour ensuite voir en quoi la pensée pragmatiste de la logique et de la philosophie des sciences peut aider à raccrocher cette problématisation à un mode de recherche scientifique. La pensée pragmatiste propose en effet un rapport au réel qui, c’est mon hypothèse, s’assimile fortement au paradigme de la description comme projet pour le territoire, dans la mesure ou ce qui est visé n’est pas la représentation de la réalité en elle-même, contrairement à la pensée positiviste, mais bien la manière d’agir sur cette réalité. Ces deux territoires amplifient et éclairent, dans un second temps de l’exposé, deux questionnements transversaux à la réflexion sur la recherche par le projet: premièrement, la question du rapport des démarches, mettant en doute celui qui lierait projet bottom-up et recherche inductive; deuxièmement, la question du rapport au réel, vu ici comme la validité scientifique d’une représentation forcément partielle et partiale du territoire comme outil de travail. 1. La pratique de la description vise à comprendre les logiques de fabrication et de transformation d’un territoire, afin d’extraire d’une réalité, trop complexe pour être comprise, un nombre limité de rationalités. Cette idée que « dans une réalité opaque, des zones privilégiées existent — traces, indices — qui permettent de la déchiffrer » (Ginzburg, 2010 : 290), forme le fondement du paradigme indiciaire tel que défini par l’historien Carlo Ginzburg. Dans son célèbre essais Traces, Ginzburg insiste sur deux aspects. Premièrement, celui de la sérendipité, qui renvoie à la capacité de découvrir des réalités audelà de ce que les indices pouvaient, au départ, laisser entrevoir, mais qui répond à l’un des critères fondamentaux de la recherche scientifique, soit

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la production d’une connaissance originale. Le second aspect sur lequel insiste Ginzburg porte sur la dimension créative de la recherche indiciaire. La recherche indiciaire est l’intelligence du policier, cette capacité à « adapter », à l’image des paléontologues, «  de minuscules particularités en traces pour reconstruire des organisations », soit cette capacité à repérer des indices et les considérer révélateurs de phénomènes plus généraux (Ginzburg, 2010 : 291). Rapportée au champ architectural, la pensée indiciaire illustre bien la pratique du relevé palladien, soit ce travail de compréhension, d’interprétation et d’abstraction de structures, à la fois sur le plan constructif et sémiologique, à partir de ruines, qui nécessite la construction d’un savoir historique et technique spécifique. Ou, de manière plus contemporaine, le nécessaire travail d’interprétation et de discrimination des données du nuage de points résultant des techniques actuelles de numérisation 3D, tel que récemment théorisé par David Lo Buglio. Pour ce dernier, «  si la pratique du relevé est évidemment dominée par une certaine dimension technique, elle peut également être perçue comme un processus cognitif à travers lequel la représentation devient l’instrument de la pensée. Le passage de l’artefact à sa représentation entraîne une perte d’informations que la codification graphique comble partiellement. Dans ce jeu de transfert, la représentation agit comme un catalyseur où l’information est hiérarchisée et discriminée en fonction du degré de compréhension de l’objet. C’est dans cette articulation graphico-cognitive qu’il faut entendre la relation qui lie les notions de relevé et de représentation » (Lo Buglio, 2016 : 53).

1- Jusque là, les architectes n’étaient, bien entendu, pas étrangers à la recherche, mais celle-ci se logeait inévitablement au sein d’autres facultés, et s’est principalement consacrée, pour ce qui concerne la Belgique, à l’histoire de la discipline ou à l’analyse ou au positionnement critique de la pratique de l’architecte


Le projet par la recherche Décoder la méthode de pensée de la description comme projet Géry Leloutre 2. Massina est une commune de l’Est de Kinshasa. La photo aérienne apparaît comme un nuage de points indéfinissable, sans aucune structure apparente. Pour comprendre et entrer dans ce territoire, ce travail de discrimination est passé par la spatialisation de témoignages oraux des chercheurs congolais présent à Bruxelles pour le séjour de recherche. La recherche des indices emprunte ici la forme des micro histoires, outil très présent dans le paradigme de la description, en particulier auprès de ses initiateurs italiens, et qui permet de recomposer l’« expérience sociale » et analyser des relations entre les différentes échelles, considérées chacune selon sa logique sociale propre (Revel cité par Chateauraynaudi, Cohen, 2016 : 11). Cette dimension transcalaire est intéressante car elle permet le report, par déduction, de phénomènes observés localement à des situations supposées similaires à d’autres endroits, et participer de ce fait à la construction d’hypothèses à l’échelle de l’ensemble de la métropole kinoise. L’analyse du grand marché de Massina, le marché de la Liberté, débouche sur l’hypothèse des plaques d’équipements, véritables petits systèmes urbains liés aux grandes polarités de service, qui sont ensuite recherchés sur l’ensemble du territoire métropolitain. Mais revenons ici sur la notion d’indice, de trace. Dans la pensée indiciaire de Ginzburg, la logique suivie est celle de la remontée en généralité à partir de cas précis, soit un mode de pensée inductif. D’une trace, il est possible de monter une hypothèse, qui peut se vérifier ensuite par déduction, soit une mise à l’épreuve de l’hypothèse construite selon une pensée inductive par extrapolation sur d’autres cas. Si l’hypothèse se vérifie, elle explique alors cette trace. Mais Ginzburg élude de son aveu même l’explication d’une part importante de la recherche inductive indiciaire, soit ce qui amène à générer une hypothèse plutôt qu’une autre, et qu’il renvoie à ce qu’il appelle lui-même le flair, le coup d’oeil, l’intuition. Dans cet ordre d’idée, cette intuition ou ce flair peut être induit par une connaissance spécifique préalable, et par là, une hypothèse de recherche : on aperçoit la trace parce qu’on est déterminé à la trouver. La mise en évidence de rationalités du territoire n’est en effet pas un travail innocent. Il procède d’une intention souvent implicite, ce que Giuseppe Dematteis n’hésite à pas nommer un projet implicite (Dematteis 1995), ou ce qu’André Corboz définit au même moment par suburbanisme (Corboz, 1995). Pour ceuxci, la description implique une liaison forte entre passé et avenir, une forme de projection qui revêt clairement une dimension créative, projectuelle. Décrire relève en effet d’un exercice de discrimination de la réalité, donc de choix, de problématisation préalable du territoire. Pour Corboz, « une description n’est jamais pure, puisqu’elle procède d’une intention souvent implicite. [...] une description ne peut être exhaustive qu’en fonction d’une problématique définie d’avance. [...] Si l’on ne procède pas ainsi, on se limite à une espèce d’inventaire maniaque et l’on ne comprend pas ce que l’on décrit ». On ne peut observer sans avoir une idée de ce qu’on observe. Cette idée s’identifie à l’horizon d’attente ou, plus largement, à la culture du sujet. A ce stade de l’exposé, hypothèse de lecture qui émane de l’exercice de la description s’apparente donc à un concept, une idée, à laquelle il faut encore donner corps. C’est l’opinion de Kant, pour qui l’activité cognitive est une construction. Construire, en ce sens, peut signifier faire exister une idée (au départ, on ignore ce que contient une idée, on

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opère un remplissage progressif ). La connaissance, selon Kant, est la combinaison d’une part de la sensibilité, et d’autre part de l’entendement (qui comprend le concept et les catégories). Connaître, c’est ranger des affects sous un concept, et systématiquement donner un contour empirique à ce concept. Décrire relève donc bien d’une construction d’une connaissance, une construction qui opère selon une volonté implicite, fondée sur l’horizon d’attente du sujet, à sa culture personnelle, à son intuition. Celle-ci projette sur une réalité des concepts qui prennent forme en les confrontant précisément à cette réalité. Cette idée de projection est au centre des travaux de Nelson Goodman sur la théorisation du processus créatif. Goodman est cité par Daniel Guibert, dans son ouvrage Réalisme et architecture. L’imaginaire technique dans le projet moderne, où il tente de caractériser l’errance de la conception architecturale, vu à travers le prisme de l’évolution entre l’intuition et la raison. Avec sa théorie de la projection, Goodman s’intéresse précisément au processus de pensée qui nous pousse à faire certains choix d’hypothèses préalables pour mener une description, ou, en jargon logicien, pour mener une recherche inductive. Un processus de pensée qu’il appelle l’énigme de l’induction (Guibert, 1987 : 139). Dans la multitude des hypothèses conjointes, l’une peut être privilégiée quand elle supplante les autres, et du coup, est considérée projectible. La projectibilité est définie comme l’activité qui consiste à conforter une hypothèse au terme d’un processus d’évaluation qui peut s’apparenter à la fulgurance de l’acte créatif du projet (Guibert, 1987 : 142). Mais si lexicalement, le terme de projectibilité est évocateur dans une réflexion sur le processus de pensée propre au projet, la théorie de Goodman apporte paradoxalement peu dans la caractérisation de ce processus. 3. C’est chez l’un des fondateurs du courant pragmatiste, le logicien Charles Peirce que l’on peut trouver une énonciation convaincante de

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cette composante créatrice du mode de pensée de la recherche, qui pourrait caractériser la dimension projectuelle de la description. Les écrits de Peirce rencontrent en effet certaines prises de position épistémologiques défendues par le paradigme de la description, par une remise en question de la recherche scientifique dans sa compréhension positiviste, c’est-à-dire qui a pour but de découvrir, de manière inductive, une réalité sous-jacente. Pour Peirce, cette réalité ne se découvre pas, dans la mesure où elle ne se définit « que par la perception que l’on peut s’en faire. La science n’est donc plus l’analyse et l’anatomie de ce qui existe positivement, car, de même de l’art et la technique, elle invente de nouvelles réalités » (Deledalle, 1990 : 154). Dans son observation du mode de pensée et de création, Goodman se place dans une opposition classique induction/déduction. De même que Ginzburg, pour lequel la trace induit une hypothèse qui, si elle se vérifie, par déduction, donne une explication à l’existence de la trace. L’originalité de Peirce est de dépasser cette opposition en ajoutant et définissant une étape préliminaire, l’abduction (Deledalle, 1990). L’abduction est précisément ce moment de définition d’une relation généalogique entre une trace, un indice et un réalité plus large que l’on tente d’observer et comprendre. Pour Peirce, l’abduction est l’étape conceptuelle indispensable pour aboutir à une « méthode scientifique de fixation des croyances »2 (Bouriau, 2013 : 69). La compréhension de la structuration d’une commune au développement spontané comme Kimbanseke, autre commune de l’Est de Kinshasa, au sud de la N1, s’est rapidement cristallisée autour des logiques d’opportunité d’exploitation maximale des quelques infrastructures existantes, 2- Méthode qu’il oppose à la méthode de la ténacité (adhésion obstinée à toutes les opinions qu’on peut avoir, par exemple en s’interdisant de lire le journal sil l’on sait qu’il contient des informations susceptibles de nous faire réviser nos convictions politiques), à la méthode d’autorité (tendance d’un pouvoir quelconque à fixer les croyances des individus qu’il gouverne et à la méthode d’à priori (qui consiste à partir de croyances déjà adoptées et jugées incontestables en cherchant à leur donner un habillage rational, au moyen de la seule déduction).


Le projet par la recherche Décoder la méthode de pensée de la description comme projet Géry Leloutre en particulier la N1. Aussi, l’idée qu’un transect depuis la N1, au Nord, vers le Sud, pouvait correspondre à une remontée dans le temps, une reconstitution d’une morphogénèse à partir de laquelle il serait possible de déceler la consolidation de polarités et par là, d’une certaine manière, tracer l’avenir, et par là établit un « plan » ou un « projet » de recherche et définit les cas, thèmes et zones d’étude, par induction et par déduction. 4. L’abduction pourrait se présenter comme un terme adéquat pour caractériser la méthode de penser —ce que Peirce appelle l’inférence— propre aux concepteurs dans l’exercice de la description. Avec l’abduction, en sortant du binôme induction/déduction, « penser » signifie « enquêter », tâtonner, croire que l’on a trouvé et faire « comme si », pour un temps, avant de recommencer le processus (Delledalle, 1990 : 79). La recherche sur la transformation moderne de Bruxelles, sur l’idée que celle-ci relève, contrairement à ce qui était perçu jusqu’ici, d’une forme vision partagée, d’évidence quant à la nécessaire reconfiguration de la capitale belge, revient suivre la trace d’indices d’un projet, vu ici dans son acception large de concrétisation sociale d’une idée du futur. Autrement dit, cela revient à formaliser ces évidences, ces lieux communs sur lesquels une technostructure s’accorde à travailler. Ce traçage se fait également via l’outil de l’image, dans ce cas-ci, des figures thématiques. Elles rassemblent une série de réalisations, de plans, de projets et de politiques autour d’un concept commun, ce dernier étant considéré comme la cause, le générateur des phénomènes observés et rassemblés. L’énonciation de ce concept, de la figure, relève clairement de l’abduction. Chaque figure, le temps de l’enquête, fait « comme si » elle existait réellement, et se précise, se corrige et s’enrichit durant le travail d’enquête et de relevé des éléments à relier entre eux. Le « comme si » crée un espace intermédiaire (Lo Buglio, 2016 : 34) entre la théorie et la réalité, un espace de représentation (Viganò, 2013:122), soit un espace de recherche, qui permet une observation et une description originale de l’espace et du territoire. La figure est la représentation de la conceptualisation d’un territoire, avec pour but de cette opération de conceptualisation de donner un sens au contexte dans lequel le projet se développe. Il s’agit de mettre en place une structure interprétative abstraite à travers laquelle il est possible de développer une intelligibilité de la réalité territoriale (Besse citant Viganò et Guenancia) et à partir de laquelle il est possible de tirer des lignes de raisonnent (Secchi, 1996). La figure renvoie directement à la notion de projet implicite et à la dialectique entre passé et futur que celui-là induit. Pour Secchi, la figure s’entend en effet comme métaphysique influente qui caractérise l’urbanisme depuis sa naissance (Secchi 1984, cité par Ferrari 2016). Selon lui, les figures, bien que souvent utilisées dans un but descriptif, ont eu très souvent « un rôle de construction et d’organisation même de notre pensée (…). De cette manière, les figures auraient une capacité à unifier et orienter analogiquement toute la pensée d’une époque» . Si Secchi se réfère ici aux grandes figures projectuelles telles que la ville linéaire, Broadacre city, etc., il est possible de paraphraser ce pouvoir analogique à des figures descriptives du territoire, capable d’agréger différents acteurs autour d’une vision commune. Pour reprendre les mots de Peirce, l’abduction, contrairement à l’induction qui infère des phénomènes semblables, infère « quelque chose de différent de ce qui est observé

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et fréquemment quelque chose qu’il nous serait impossible d’observer directement (…). L’induction va du cas et du résultat à la règle, ou la loi, l’abduction, de la règle ou loi et du résultat au cas ; l’induction conduit à la découverte des lois, l’abduction à la découverte des causes » (Delledalle citant Peirce, 1990 : 159). Considérant les figures comme l’expression de cet espace intermédiaire, soit du raisonnement abductif, avec les outils de l’architecte, la citation de Peirce rejoint totalement la notion de projet implicite défendue par Dematteis 5. Si l’abduction semble bien caractériser l’inférence propre aux concepteurs que sont les architectes et les urbaniste, le terme fut bel et bien imaginé par Peirce pour définir un mode scientifique de construction de la pensée. Bonfantini (1987, cité par Delledale, 1990 : 159) insiste d’ailleurs clairement sur cette dimension  : «  l’abduction suggère des hypothèses ou idées générales que la déduction développe et que l’induction, en un sens entièrement différent du sens classique, vérifie ou plutôt met à l’épreuve ». Cette notion de mise à l’épreuve revêt une grande importance dans ma recherche doctorale qui vise à comprendre s’il existait une évidence, une opinion partagée sur la forme spatiale générale de la ville moderne à construire à Bruxelles. Si le territoire de l’agglomération urbaine bruxelloise n’était pas soumis à des documents de planification clairement identifiés et institutionnalisés durant la période de profonde transformation de son bâti entre 1950 et 1979, il y avait bien un plan à l’étude, avec de fortes valeurs spatiales. Les figures, si elles se fondent en bonne partie sur une observation du territoire effective, permettent une véritable mise à l’épreuve des concepts spatiaux du projet de l’administration de l’urbanisme pour Bruxelles, une clarification de leur portée (novatrices ou simplement dans leur temps). A ce titre, on rejoint progressivement le glissement épistémologique identifié par Viganò, opéré par l’idée du projet comme producteur de connaissance.

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Les figures ont une valeur opératoire. Et si les figures comportent une forte part de créativité et d’intuition, elles s’éloignent, sans la nier, de « l’idée de création comme acte incommunicable et lié à une poétique individuelle » (Viganò : 122). Le pragmatisme fait d’ailleurs l’objet d’une attention renouvelée ces dernières années dans le monde de l’art et de l’architecture, pour caractériser le sens de l’action des créateurs (Lefèvre, 2016). Comme Kant, les pragmatistes assument l’idée de la contingence de l’acte créatif : il n’y a aucune nécessité dans l’ébauche d’un projet, d’une description, néanmoins celle-ci projet de la perception d’indices qui poussent à faire cette ébauche. Relisant Peirce, John Rajchman rattache cette recherche à partir d’indice, à l’image de la description, comme un acte de liberté créatrice. Rajchman identifie une transformation tant de l’architecture que de la philosophie, avec l’apparition du Pragmatisme de Peirce : « on assiste donc à l’abandon non seulement de l’idée de la forme comme l’expression d’un art libéral mais aussi de toute l’idée de liberté comme une auto-régulation désintéressée ; la liberté devient pragmatique, expérimentale. Plutôt que d’essayer de produire quelque chose à partir de rien, à l’aide de la seule force du génie, la pensée essaie de construire des espaces libres au milieu d’un terrain délimité par de nombreuses contraintes, dans l’idée que les choses fonctionneront à long terme » (Rajchman, 1998 : 26 cité par Lefèvre, 2016 : 141). Aussi, lorsque Paola Viganò identifie la conception comme un processus cognitif, elle propose d’emblée de remplacer le terme processus, qui selon elle s’affirme comme « une histoire individuelle et de singularité» , par le terme opération, qui comporte un « caractère de généralité plus affirmé », et lui paraît plus communicable. Ce terme se retrouve également dans les travaux de Marchand sur les «  stratégies compositionnelles  », ces opérations objectivées échafaudées par les architectes pour guider le travail de composition, renvoyant au principe cher à des personnalités comme Ungers, Eisenman ou Tschumi de se construire un monde thématique pour penser le projet (Guibert : 139).


Le projet par la recherche Décoder la méthode de pensée de la description comme projet Géry Leloutre 6. Décomposition de la figure Peirce nous offre des pistes méthodologiques pour la construction de ces espaces d’investigation privilégié que sont les figures. En sémioticien, Peirce s’est surtout intéressé à notre perception de la réalité, et à la manière de la représenter, et a construit une classification des signes basée sur la triade indice – symbole – icône. Il est intéressant dès lors de reporter la définition des trois termes, par rapports aux des éléments constitutifs d’une figure sur Bruxelles : - Indice : renvoie à une relation imputative, causale, à l’objet, par exemple la fumée, qui fait penser au feu, ou, dans le cas de la recherche sur Bruxelles, un chancre urbaine qui laisse présager une amorce de mise en œuvre d’un projet immobilier ou infrastructurel non finalisé. - Symboles : signes liés à un registre conventionnel, qui décrit l’objet sans le représenter directement, comme l’alphabet, le code de la route, ou, dans le cas de l’observation de la transformation de la ville, les documents de planification ; - Icône : signe avec une relation associative à l’objet, l’icône représente directement l’objet, comme une photo. Cette catégorisation sémiotique permet une clarification importante de la valeur et la position des objets du corpus d’étude sur la transformation moderne de Bruxelles. Premièrement, dans la relation des objets à la figure  : les objets sont observés par rapport au thème de la figure, autrement dit, identifiés comme des « traces de projet ». Deuxièmement, à l’intérieur de cette relation ces mêmes objets peuvent être classifiés sémantiquement. On parlera 1° d’opérations pour les indices, c’est-à-dire les effets d’une mise en œuvre fragmentaire d’un plan, d’une politique, directement visibles sur le territoire en lien avec le thème de la figure ; 2° de plans pour les documents de planification, soit les symboles (PPA, PGA, demande de permis de bâtir, mécanismes de subsides sectoriels,...), auxquels se relient généralement les opérations ; 3° de réalisations pour les constructions ou les aménagements suffisamment aboutis pour représenter, incarner le thème que la figure cherche à définir. 7. Deux questions en guise d’ouverture. Premièrement, la portée du « comme si ». Ce terme renvoie à la théorie du « fictionnalisme » théorisé par Vaihinger, ou plus largement au rapport de l’hypothèse, de l’abduction ou de la figure au réel. Selon Vaihinger, la « vérité » peut être obtenue en recourant à des notions fausses ou contradictoires, ou en faisant « comme si » existait à titre de « fait exact » ce qui n’existe pas en réalité. C’est ce que permet la fiction, qui se différencie de l’hypothèse dans la mesure où celle-là ne prétend pas à la moindre réalité, ni être une découverte, mais permet au contraire, par un « détour intellectuel », de préparer la voie vers la découverte. La fiction a, de cette manière, une valeur heuristique (Bouriau, 2013). La construction de figures descriptives peut revenir, comme l’écrit Frank Vermandel à propos du travail de Rem Koolhaas, à extraire du processus de construction de la ville la théorie informulée (Vermandel, 2005 : 98-100), d’observer un territoire comme une conjoncture, dont la forme effective n’est que l’imparfaite réalisation. La reconnaissance d’une théorie informulée — ou la

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reconstitution d’un projet implicite — est une construction mentale, une fiction, dont la finalité n’est pas la reconstitution d’une réalité mais bien d’être le vecteur d’une exploration rétrospective des qualités, des potentialités non effectuées et l’étendue de ce projet. Seconde question  : la réconciliation des antagonismes historiques entre modernité et post-modernité, qui se manifestent dans les cas présentés, tant dans la question de la finalité des outils que dans celle du poids de cet antagonisme sur la perception de l’histoire de la transformation moderne de Bruxelles et de l’espace qui fut généré. Dans son livre Les formes de l’expérience (1996), Simona Cerutti insiste sur ce que l’approche indiciaire par l’expérience que permet le recours à la micro histoire remet en cause l’opposition traditionnelle entre normes et pratiques, en montrant à quel point les normes sont trop dépendantes des pratiques pour leur être opposées de façon tranchée. Cette opposition entre normes et pratiques est reprise par Viviane Claude dans son Histoire des métiers de la ville (2015). Claude oppose la période de mise en place de cette technostructure en Europe, marquée par l’interdisciplinarité et un fort caractère exploratoire, à la période postmoderne où la discipline se serait repliée sur la maitrise d’œuvre et une problématisation de la ville et du projet selon un processus bottom up. La situation de Kinshasa impose une réflexion sur la forme d’une technostructure, c’est-à-dire un regard prospectif et globalisant sur l’écosystème urbain, tout en effectuant un travail patient — sur ou par le terrain— d’observation fine de ce même écosystème. Cela implique une forme de réconciliation des univers réflexifs qu’oppose Claude, au sein d’un processus de recherche itératif et transcalaire, qui implique à la fois une recherche fondamentale sur l’infrastructure urbaine et un travail inductif de compréhension des rationalités sous-jacentes d’une ville qualifiée d’invisible (De Boeck, 2005), dont les logiques de gouvernance,

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sur lesquelles il faut immanquablement s’appuyer pour penser l’infrastructure, sont indiscernables aux yeux des non-initiés. Dans la complexité et l’urgence kinoise, la technostructure revêt une condition équivalente à celle conférée au paysage, lorsque se posait la question du projet dans la ville diffuse occidentale, c’est à dire une condition intermédiaire, ni urbaine, ni rurale, mais capable de rendre intelligible le rapport entre espace et société (Vanautgaerden, De Meulder, 2006), ainsi que de structurer le chaos apparent du territoire contemporain. Dans ce processus de recherche sur la forme du projet pour la ville subsaharienne, la contrainte du « faire avec » n’induit donc pas de facto un rapport de démarche linéaire entre approche ascendante et recherche inductive, mais au contraire, implique des allersretours incessants entre cette recherche inductive d’analyse de terrain et une étude de l’état de l’art de construire les territoires, c’est-à-dire d’un effort de synthèse des métiers liés à la gestion de la ville et du territoire, par rapport auxquels la figure de l’architecte s’est fortement marginalisée (Leloutre, Casabella 2016) 8. Conclusion Observer la pratique de la description et de la double épistémologie à travers le prisme de la philosophie pragmatiste éclaire avec force un pan fondamental revendiqué par la discipline de l’urbanisme en clarifiant la relation au réel et à sa représentation. Partant de l’idée, posée par le paradigme de la description que le projet d’urbanisme trouve son fondement dans l’identification des leviers d’action sur le territoire, l’acception pragmatiste du réel comme « ce sur quoi on peut avoir prise » positionne effectivement l’acte du projet dans celui d’une production d’une connaissance spécifique, comme une activité de recherche scientifique à part entière, comme une méthode de pensée. Cette méthode semble trouver une caractérisation valable à travers la notion d’abduction. La description cherche à comprendre des logiques territoriales à


Le projet par la recherche Décoder la méthode de pensée de la description comme projet Géry Leloutre partir de concepts imagés — les images ou les figures —, lesquels sont proposés comme hypothèses de lecture synthétique d’une réalité à partir de constats, d’indices, d’intuitions, de connaissances préalable. Ces concepts tiennent de l’abduction dans le sens où, « faisant l’hypothèse de ces concepts, les différents indices s’expliquent » (Genard, 2017). La description relève donc du raisonnement abductif, qui recèle une grande dimension créative, et construit ensuite ses lignes de raisonnement par enquêtes et approfondissement de ces concepts à travers le relevé du territoire concerné. Ces lignes de raisonnement forment progressivement des scénarios, des spéculations sur le futur, qui guide le second travail de description, plus spéculatif ou projectuel. Ces deux descriptions, ces deux productions de connaissances spécifiques du territoire forment la double épistémologie. L’autre apport du pragmatisme dans son acception du réel porte sur la reconnaissance de la représentation de celui-ci non comme finalité, mais comme espace de travail. L’exercice de la représentation des dynamiques du territoire lié à la description associe intelligence indiciaire (imputative) et iconique (associative) dans un travail de cartographie d’une réalité qui s’autonomise, devient un cadre de travail, une abduction, c’est-à-dire moins une hypothèse à démontrer qu’un concept qu’il reste à remplir progressivement, un espace du « comme si » dans lequel on s’intéresse moins à ségréguer les données qu’à les combiner. Dans cet espace de travail autonome, on privilégie le travail sur les franges, les interfaces, à désobéir à la limite. Dans cet espace, on concilie les rationalités, on projette leurs évolutions, on fabrique le projet pour le territoire. Bibliographie - Bouriau , Ch. (2013), Le comme si : Kant, Vaihinger et le fonctionnalisme, Paris : Cerf - Chateauraynaud, F., Cohen, Y. (dir.) (2016) Histoires pragmatiques, Paris : EHESS - Claude, V.(2006), Faire la ville, les métiers de l’urbanisme au XXe siècle, Paris: Parenthèses - Corboz, A. (1996), « La description : entre lecture et écriture », in Le Territoire comme palimpseste, Besançon : Les Editions de l’Imprimeur, 2001 - De Boek, F., Plissart, M.-F. (2005), Kinshasa, Récits de la ville invisible, Bruxelles : La Renaissance du Livre - Deledalle, G (1990), Lire Peirce aujourd’hui, Paris : Editions Universitaires - Dewey, J. (2004), Democracy and Education, Courier Corporation - Ferrari, F. (2016), Paysages réactionnaires. Petit essai contre la nostalgie de la nature, Paris : Eretopia - Genard, J.-L. (2017), «Penser avec Peirce la conception architecturale», in Cahiers de recherche sociologique - Ginzburg, C. (2010), Mythes, emblèmes, traces : morphologie et histoire, Paris : Poche - Guibert, D. (1987), Réalisme et architecture : l’imaginaire technique dans le projet moderne, Bruxelles : Mardaga - Lefebvre, P. (2016), Tracer des reprises du Pragmatisme en architecture (1990-2010). Penser l’engagement des architectes avec le réel, thèse non publiée, soutenue le 28 septembre 2016 à l’Université libre de Bruxelles - Leloutre, G., Casabella, N. (2016), « Le territoire comme producteur de connaissance », in Guillot, X., Ville, territoire, paysage. Vers un nouveau cycle de pensée du projet, Saint-Etienne : Université de Saint-Etienne - Leloutre, G., Vigneron, N. (2015), « Le droit à (un projet pour) la ville. Mboka Bilanga ou l’urbanisation périurbaine extensive comme levier de développement pour Kinshasa (RDC) », in J. Bogaert & J.-M. Halleux (Eds.), Territoires périurbains  : développement, enjeux et perspectives dans les pays du sud, Gembloux  : Presses Agronomiques - Lo Buglio, D. (2016), Caractérisation de formes architecturales : une approche expérimentale intégrant complexité et intelligibilité, thèse de doctorat soutenue le 19/10/2016 à la Faculté d’architecture de l’ULB - Vanautgaerden L., De Meulder, B.(2006), « Large scale design in hybrid territories: from arena to theatre », in Cahiers Thématiques n°6, 2006 - Vermandel, F. (2005), « Delirious New York ou le manhattanisme comme fiction théorique », in Les Cahiers Thématiques, n°5 - Viganò, P. (2012), Les territoires de l’urbanisme. Le projet comme producteur de connaissance, Genève : Metispresses

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Fig.1. Amphithéatre PFE

Fig.2. Dispositif et responsabilité

Fig.3. Dispositif pédagogique

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Session 3 : Explorations de territoires émergents. La recherche comme conceptualisation


Borderline. Le projet comme posture critique et recherche en action Sabine Guth et Romain Rousseau Principes du studio de projet. Le studio de projet Borderline (Ensa Nantes)1 a pour principal objectif d’offrir aux étudiants en cycle Master le goût et les moyens d’une pratique de la conception architecturale et urbaine émancipée, consciente et engagée. L’objet de son enseignement est le projet, dont il s’agit de construire non seulement les attendus et la nature des transformations visées mais aussi les moyens et les outils. Le point de départ est le mémoire de master, déjà réalisé par l’étudiant (Master 2) ou en cours de formulation (Master 1), et ce, quelque soit sa filiation disciplinaire d’origine et le séminaire de mémoire suivi. La contrainte imposée par le studio d’inscrire le travail de projet dans le territoire nantais oblige d’une part à l’énoncé d’une pensée problématisée et au décentrement des références du mémoire qui seraient elles-mêmes situées (mais ailleurs). Développée dans un état d’esprit de dévoilement critique des modes de production actuels et d’élargissement du champ des possibles, cette approche prend appui sur un triple protocole d’interrogation, incitant au déplacement du regard et au choix de son propre positionnement : 1) La frontière comme méthode, 2) Penser l’impensé, 3 )Désobéir à la limite. Tout au long du studio, l’étudiant se voit proposer une succession d’étapes comme autant de tests ou retours sur la démarche en cours. Il fait ainsi l’expérience 1) d’une mise à l’épreuve d’un travail déjà réalisé par lui, 2) d’une mise à l’épreuve de la dimension projective d’une question issue d’un travail de recherche (mémoire). Cet enseignement repose sur une équipe associant des représentants de quatre des six champs de l’enseignement existant dans les écoles d’architecture (Théories et pratiques de la conception architecturale et urbaine, Villes et territoires, Sciences humaines et sociales, Art et techniques de la représentation), en intégrant des profils et des compétences rares dans une école d’architecture (Emmanuelle Huynh, danseuse chorégraphe, Kantuta Quiros, critique d’art et commissaire d’exposition). Qu’est-ce que ça produit? Ce studio de projet a débuté en 2014. Pour chaque semestre de printemps, nous avons suivi une trentaine d’étudiants, dont 12 à 13 PFE. Les projets proposés sont tous très différents, les échelles d’intervention aussi  : de l’approche territoriale liée aux risques majeur, de l’utopie urbaine issue des travaux d’Yvan Leonidov sur la ville linéaire, des modèles constructifs de l’urbanisme commercial au service du logement en auto-finition, de la performance du corps comme acte de résistance urbain... Lors de la deuxième saison, de nouvelles questions sont apparues plus saillantes  ; particulièrement celle du «learning from», de la responsabilité de l’architecte, de son engagement en tant qu’acteur militant au service de l’habiter et du commun, jusqu’à interroger la structuration même de notre enseignement de l’architecture et la notion académique de projet comme une forme finie de pensée, inadéquate à la réalité effective de la construction de notre monde contemporain. De ces deux saisons, nous avons vu émerger, malgré des projets individuels, des problématiques croisées, des sites finalement partagés et même des interactions entre plusieurs projets, plaçant en écho plusieurs projets et plusieurs soutenances.

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Critique et recherche en action En proposant de manière explicite de concevoir un projet comme une recherche, le studio Borderline incite / autorise l’étudiant à envisager le projet comme un processus qui produit de la recherche. La plupart des étudiants se saisissent de l’occasion pour expérimenter des démarches réflexives et inventives, ouvrant des questions dans de multiples directions pour ensuite pouvoir prendre le risque d’une forme dialoguante (design, architecture, aménagement urbain, stratégie, dispositif, protocole, geste, etc...). Selon Antoine, un étudiant du studio, au fil de la démarche de conception «il est possible, par déplacements réguliers, d’éprouver successivement les sentiments d’un chercheur pendant l’exercice du projet et ceux d’un projeteur en plein milieu d’une recherche» : l’espace pédagogique du studio est ainsi bien perçu comme un cadre incitant ou autorisant à l’expérimentation de formes d’association conception-recherche selon des modalités à définir par chaque étudiant. La grande variété des questions posées dans le cadre du studio amène à des propositions qui se situent à des niveaux de réalité et de résolution très différents, dans lesquelles se jouent et s’expriment diverses modalités de recherche. Qu’elles relèvent du «learning from» ou de la recherche-action, les formes de recherche identifiées dans le studio apparaissent comme indissociables de l’exercice de la conception. Elles mettent en relation des connaissances et font coopérer des processus d’imagination, de perception, de mémoire avec des structures de raisonnement  ; elles font la part belle aux savoirs pratiques ou «savoirs dans l’agir» permettant d’appréhender la singularité des situations et de reconnaître comme opérant dans les questions posées ce qui peut être mineur ou hors discours dominant, ou ce qui relève de l’imagination sensori-motrice ; elles amènent à adopter des hypothèses permettant de rompre les évidences d’un horizon pré-attendu. Repenser la recherche en école d’architecture

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Les propositions développées dans le cadre du studio interrogent d’abord la recherche telle qu’elle est abordée aujourd’hui majoritairement au sein de l’école : de manière disciplinaire et comme une pratique à part. Manuel, dans le journal de bord de son PFE mention recherche, raconte ce moment où il a franchit la passerelle reliant l’école et le laboratoire de recherche et comment les autres étudiants «restés» du coté des studios de projet s’interrogent sur la validité et le bien fondé de son «voyage». Reconnaître le projet comme une «autre» forme de recherche au sein de l’école, qui ne s’oppose pas aux autres formes déjà existantes, pourrait permettre de sortir de la dichotomie entre enseignements théoriques et enseignement du projet, entraînant la sempiternelle question de l’intégration des premiers dans le second. La façon de penser globalisante et contextuelle qui s’exerce à travers le projet, prenant pour base de travail l’expérimentation et non exclusivement des éléments théoriques comme fondement de connaissance, et produisant d’autres intelligences que les formes de recherche plus académiques, apparaît particulièrement adaptées pour répondre à des questions que pose la complexité du monde. Dans ce contexte d’incertitude, d’urgence, de simultanéité et de multi-dimensionnalité : «l’enjeu consiste à penser autrement, savoir trouver les bonnes relations (…). La logique rationnelle ne suffisant plus, il faut faire appel à des ressources incertaines, que d’aucuns nomment «intuitions» (inspiration issue de l’expérience), «bricolage» (inventivité face à la réalité où la contingence domine), ou encore «sérendipité» (faculté de saisir et d’interpréter ce qui se présente à nous de manière inattendue)2. Repenser le projet en école d’architecture 1- Equipe enseignante pour les années 2014-2016  : Sabine Guth (VT), Emmanuelle Huynh (ATR), Kantuta Quiros (SHS), Romain Rousseau (TPCAU). 2- Sylvie Catellin, « L’abduction : une pratique de la découverte scientifique et littéraire », Hermès 39, 2004.

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Borderline. Le projet comme posture critique et recherche en action Sabine Guth et Romain Rousseau Les propositions de nos étudiants nous interrogent aussi car elles remettent en question l’évidence du projet dans une école d’architecture. Il y a deux ans, en ouvrant la possibilité d’associer la conception d’un projet architectural avec une recherche, nous (les enseignants du studio) ne savions pas comment les étudiants allaient s’emparer de cette proposition - il s’agissait principalement alors de profiter de l’existence d’une matière réflexive, celle du mémoire de master, pour optimiser les possibilités de développer un projet personnel de fin d’études dans le temps court d’un semestre -. Surtout, nous ne nous doutions pas à quel point cela nous conduirait, avec les étudiants, à questionner le projet lui-même, en en réinterrogeant aussi bien les pratiques à l’oeuvre que les modalités de son enseignement. Lors de la seconde saison de Borderline, la proposition pédagogique a pu être précisée autour d’une visée plus explicite encore, de concevoir un projet « comme » une recherche, sans préjuger de la forme qu’allait prendre le travail final, ni même de la forme de la soutenance que ce travail allait engager. En donnant naissance à des projets-processus, des projets ouverts, qui ont largement repensé les contours, les modalités et jusqu’à l’idée du projet d’architecture, certaines démarches ont alors fait apparaître plus clairement le déficit de réflexivité sur l’enseignement du projet et ses spécificités. Pouvons-nous aujourd’hui faire le constat que la notion de projet dans une école d’architecture est devenue un impensé3, une «fiction théorique»4 ? Et que les étudiants nous amènent à remettre cette notion au travail ? Projet-recherche, recherche-action, recherche-expérimentation, projet-processus : que nous disent ces assemblages dialectiques de mots sur la manière de faire et de penser le projet ? Autant de termes qui semblent tracer des liens entre ce qui serait une position de recherche objectivée, un lien réel au terrain, aux acteurs, aux habitants, porté par un architecte chercheur, lui-même acteur d’une volonté et d’une action d’actualisation, c’est à dire d’un projet à concevoir et à partager. Les projets qui résultent de ces approches se caractérisent par le fait qu’ils ne se formalisent pas par des plans, mais plutôt par des stratégies et des tactiques. Si le travail consiste à relever l’inactualité d’une situation, le projet ne serait plus une traduction de données existantes, mais leur transposition dans une nouvelle mise en récit. Plutôt qu’un produit fini relevant d’une vision technique, il s’agit de penser le projet comme un processus continu, une forme ouverte intégrant la réalité temporelle évolutive des édifices et des territoires, ce qui renvoie à une vision plus pragmatique de la conception. Les démarches développées dans le studio se caractérisent enfin par des approches immersives, offrant la double lecture d’une enquête objective multicritères et de la subjectivité propre à chaque étudiant, donc un surplus de signification et la possibilité d’un positionnement. Dans les travaux que nous avons suivi au sein du studio Borderline, cette implication de sa propre personne, de son propre corps, est particulièrement notable. La relation au monde semble d’abord passer par ce corps qui permet lui-même de raconter la recherche de quelque chose. Des histoires personnelles dans la longueur, des histoires familiales ou communautaires que les étudiants s’efforcent de relire de manière plus distanciée, d’abord pour les rendre partageable, puis pour les mettre au travail d’une question qui dépasse leur propre expérience.

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à 7, un engagement auprès de migrants mineur), d’enseignement (un studio de projet de 4ème année, un mémoire de master), de recherche (un PFE mention recherche et un stage au Laboratoire de l’école : Barcelona En Comu) et de militantisme (Nuit debout). Dans la mise en relation de ces pratiques, l’exercice imposé du Projet de Fin d’Étude, la partie écrite (mémoire de PFE), la partie représentation (3 formats A0 minimum) et la soutenance ont été non l’occasion de montrer au jury un projet déduit, mais bien une capacité à se mettre soi-même en projet. Cette démarche, parmi d’autres, considère le projet de manière critique en le posant comme écran de fumée de la déresponsabilisation de l’architecte. Son auteur se construit une posture d’architecte au service du commun, se décalant de l’institutionnalisation culturelle d’un acte de construire pour revenir à l’action directe, le faire, le geste, le partage de la responsabilité.

Fig.4. Huddle

Dans certains cas, cette implication du corps a dégagé les étudiants du format de projet classique. Cela ne veut pas dire qu’ils ne produisent pas de forme. Ce que nous constatons, c’est que les formes proposées sont d’un autre ordre : elles incorporent de l’action, des gestes, du prototype, de l’échelle 1, de la performance, du management. Compétences et responsabilité d’un architecte : l’enseignement du projet en question. A travers l’attention au réel et les différentes formes d’immersion et d’implication qui fondent les démarches de projet-recherche dont il est question ici, se manifeste une manière d’être en projet et en recherche, de même que le désir d’une responsabilité inhérente au rôle de l’architecte. Prenons l’exemple de la démarche de Manuel B. (page suivante), fondée sur le croisement de plusieurs expériences: personnelle (une colocation

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Une autre démarche, celle d’Hippolyte G., a largement contribué aux réflexions partagées dans le cadre du présent séminaire. Partant d’une interrogation de la notion de durabilité, menée dans le cadre de son mémoire de master, il en arrive à repenser la finitude du projet d’architecture : une architecture serait toujours à réévaluer dans ses modes constructifs et d’habitation, car forcément à entretenir, ce qui veut dire lui laisser la possibilité, tout au long de son cycle de vie, que quelque chose puisse advenir. Ce faisant, il remet en cause la définition et la place du projet dans l’enseignement de l’architecture, et en fin de compte, fait l’hypothèse de l’impossibilité d’une fin d’étude et donc d’un Projet de Fin d’Etude. Cette démarche conduit à réinterroger nos enseignements à différents niveaux : sur le déficit de réflexivité concernant l’enseignement du projet et sur les insuffisances d’une structuration des 3- L’apport de Pierre Chabard, enseignant extérieur invité dans le cadre d’un jury de Pfe lié au studio en juin 2016, a été déterminant à ce sujet. 4- Éric Chauvier, Les mots sans les choses, ed Allia, 2014.

Session 3 : Explorations de territoires émergents. La recherche comme conceptualisation


Borderline. Le projet comme posture critique et recherche en action Sabine Guth et Romain Rousseau écoles scindée entre chercheurs et concepteurs, deux points déjà abordés, mais aussi sur leurs implications au niveau du Projet de fin d’études (Pfe) lui-même, sur le dispositif pédagogique que constitue sa soutenance et sur sa valeur d’évaluation ; et, partant de là, sur le rôle et la responsabilité de l’école dans l’évolution de la place de l’architecture dans la société. Une soutenance de Projet de Fin d’Étude est-elle un bilan, destinée à rendre compte autant que possible d’un niveau de connaissance et de compétences, et en ce cas une grille d’évaluation certificative est-elle envisageable ? Ou peut-on imaginer une évaluation formative, c’est à dire engageant une possible rétroaction sous la forme d’une séance de travail partagée entre l’étudiants et un panel d’experts venus travailler de manière coopérative autour d’une pensée et donc d’une responsabilité en train de se structurer ? Remettre en cause des mots comme jury, soutenance ou Projet de Fin d’Étude en regard d’autres comme séminaire de recherche ou Positionnement de Fin d’Étude, n’est ce pas une occasion de repenser une articulation entre projet et recherche au sein des écoles d’architecture ? N’est ce pas le rôle des écoles de favoriser l’émergence de postures critiques questionnant et donc renouvelant le statut même de la profession : sa responsabilité et donc le sens et les contenus porté par ses enseignements ? Au moment où les écoles d’architecture sont censées restructurer leurs grilles d’enseignement à partir de compétences, ne faut-il pas se saisir de cette occasion pour repenser et le projet et la recherche? Cette définition de la notion de compétence, en cours de mobilisation à l’Ensa Nantes : «un savoir agir complexe prenant appuis

Fig.5 et 6. Démarche Manuel Bertrand

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sur la mobilisation et la combinaison efficace d’une variété de ressources internes et externes d’une famille de situations professionnelles»5, nous invite bien à repenser l’idée même de projet pour le dé-circonscrire de son autojustification ; l’envisager non pas comme une question à laquelle on doit répondre, mais comme un ensemble d’outils méthodologiques, de connaissances et d’expériences à articuler. Travailler le projet en marchant, inventer des outils de conception et de représentation en fonction des situations rencontrées, transposer un questionnement d’une discipline à l’autre, «y aller par quatre chemins», autant d’outils et de méthodes que les étudiants en projet se sont appropriés. Travailler en collaboration, développer une intelligence collective, penser en co-responsabilité, savoir soi-même se mettre en projet, proposer de repenser l’actualisation de sa propre formation, autant de postures qui sous tendent une prise de position en tant qu’architecte et acteur impliqué dans le travail de la ville et du commun.

Bibliographie

Fig.5 et 6. Démarche Manuel Bertrand

5- Jacques Tardif, L’évaluation des compétences. Documenter le parcours de développement, Montréal : Chenelière Education, 2006.

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BIEMANN Ursula, PIHET Valérie, «La collaboration arts – sciences sociales en questions» : regards croisés entre Ursula Biemann et Valérie Pihet, Forum Vie Mobile, mars 2016. CATELLIN Sylvie, «L’abduction  : une pratique de la découverte scientifique et littéraire», Hermès 39, 2004. CAUVIER Éric, Les mots sans les choses, ed Allia, 2014. CORBOZ André, TIRONI Giordano, L’espace et le détour. Entretiens et essais sur le territoire, la ville, la complexité et les doutes, L’Age d’homme, 2009 (2004). CYRULNIK Boris, MORIN Edgar, Dialogue sur la nature humaine, éditions de l’aube, 2003. DECLEVE Bernard, «Entretien avec Paola Vigano : l’urbanisme comme outil de recherche», lieuxdits n°10, février 2016. DEMETRAKAS Johanna, Womanhouse, 1974, dvd VOSTF, 47 minutes, Le Peuple qui manque éditions ESTEVEZ Daniel, Conception non formelle en architecture, L’Harmattan, 2015. ESTEVEZ Daniel, Le concepteur émancipé. Dissensus et conception en architecture, 2012. https://issuu.com/daniel-estevez/docs/le_concepteur_ emancipe FOUCAULT Michel, L’ordre du discours, leçon inaugurale au Collège de France, 2 décembre 1970. GENARD Jean-Louis, «A propos du concept de réflexivité», Les Cahiers de La Cambre Architecture, n°6, Architecture et réflexivité, Bruxelles, La Lettre volée, 2008. GRUE Mélanie, «Savoirs subalternes et transdisciplinarité : l’indiscipline queer», 2012, Quaderna, mis en ligne le 2 avril 2016, url permanente :http:// quaderna.org/savoirs-subalternes-et-transdisciplinarite-lindisciplinequeer/ LE STRAT Pascal-Nicolas, Expérimentations politiques, Fulenn, 2007, rééd. 2009. NOURRIGAT Elodie, «Pensée qui relie // Com_préhension // Penser/ faire. Pensée du projet en architecture», in Penser le projet, sous la direction de Frédérique Villemur, Editions de l’Espérou, Ensam, 2013. PAQUOT Thierry, «Il faut courir plusieurs lièvres simultanément, car nos curiosités s’entraident», in La ville, phénomène de représentation, sous la direction de Lucie K.Morisset et Marie-Eve Breton, Presses de l’université du Québec, 2011. RANCIERE Jacques, Le spectateur émancipé, éd La fabrique, 2013. ROOSE Marie-Clotilde et MATTHU Roland, «Penser (à partir) de l’architecture», lieuxdits n°6, novembre 2013. TARDIF Jacques, L’évaluation des compétences. Documenter le parcours de développement, Montréal : Chenelière Education, 2006. http://www. forensic-architecture.org/

Session 3 : Explorations de territoires émergents. La recherche comme conceptualisation


Session 4 : Expérimentation et recherche inductive par le projet Coordinateur : Jean-François Coulais Dans la démarche expérimentale, la mise à l’épreuve du réel précède la formalisation, qui en émerge de façon itérative et ascendante. La dimension scientifique s’affirme dans l’intégration de la théorie et de la pratique, à travers un processus transversal et collectif. Les connaissances ne sont plus cloisonnées en disciplines, mais elles interagissent au sein de situations complexes de projet. Bien qu’elles aient des visées radicalement distinctes, de nature constructive, urbaine ou sociale, les trois contributions de cette session partagent ces traits communs. Margherita Ferrucci, chercheuse au Laboratoire Aérodynamique Eiffel du CSTB, présente une communication intitulée «L’Air en Forme», qui décrit une expérimentation pédagogique sur des maquettes physiques testées en soufflerie, conduite dans le cadre de Projets de Fin d’Etudes dans le champ STA à l’ENSA de Normandie. Véronique Skorupinski et Violaine Mussault, co-fondatrices du collectif d’architectes et de paysagistes Les Saprophytes, présentent ensuite le projet intitulé «Les Unités de Production Fivoises», une démarche d’agriculture urbaine visant la mise en place d’un réseau d’habitants-producteurs de denrées alimentaires investissant des délaissés urbains du quartier de Fives à Lille. Petra Marguc, architecte et fondatrice de la plateforme Polimorph, chercheuse-doctorante à la KU Louvain, présente enfin plusieurs expériences de «conception transversale». Il s’agit de recherches-projets qu’elle a conduites en Europe pour stimuler les démarches intégratives et transversales entre acteurs au cours de processus de transformation architecturale et urbaine. Nous avons choisi de rassembler ces trois communications «polymorphes» dans cette session pour plusieurs raisons qui doivent au préalable être brièvement explicitées, et qui éclaireront les caractéristiques d’une recherche induite par la nature expérimentale du projet. Il s’agit tout d’abord de projets, qui partagent tous ce trait commun que l’expérimentation y est elle-même constitutive d’une certaine forme de recherche. Mais qu’est-ce que l’expérimentation au sens où on l’entend ici ? Situons cette notion au point de convergence, à l’intersection précise du projet d’architecture et de l’expérimentation scientifique, et retenons les quatre aspects suivants qui caractérisent la démarche expérimentale : 1. L’expérience y précède la théorie  : en d’autres termes la mise à l’épreuve du réel précède la formalisation du projet ou de la connaissance. La démarche expérimentale est empirique, elle repose sur l’observation attentive des faits, qui s’appuie la plupart du temps sur un engagement physique des acteurs dans les conditions réelles visées par le projet (maquette, terrain, simulation). Cette démarche est inductive et non abductive. Elle se déroule entièrement sur le terrain d’expérimentation. Dans un article très éclairant1, Pascal Rollet explicite les enjeux scientifiques du Solar Decathlon, et au-delà, de l’expérimentation pour la production de connaissances, enjeux qui échappent au radar de la boussole épistémologique de Jean-Pierre Chupin, dont l’objet se limite à la question du renouvellement de la théorie. 2. Les acteurs de la démarche expérimentale évoluent dans un monde de relations transversales et collectives, où les connaissances ne sont pas cloisonnées en disciplines. Ils interagissent au sein de situations complexes de projet, accueillent une certaine

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sérndipité inhérente aux situations imprévisibles, et s’y adaptent. 3. Le processus expérimental se développe de façon ascendante, du projet vers la connaissance et non l’inverse. Il évolue au fur et à mesure de son avancée, il procède par itérations ou incréments, plutôt que de façon linéaire et séquentielle. On teste, on accepte de se tromper, on s’évalue, on corrige : le retour d’expérience est fondamental dans cette démarche. 4. D’un point de vue épistémologique, l’expérience du projet est à l’origine de la connaissance. La dimension scientifique émerge du projet par intégration de la théorie et de la pratique (ou de la théorie à la pratique). Il s’agit de renouer avec une tradition scientifique ancienne  : celle de l’expérimentation comme origine de la connaissance. Ce dernier point met en lumière l’enjeu scientifique de l’expérimentation, qui fait l’objet de débats et de controverses au sein de nombreuses communautés scientifiques depuis le 17e siècle. C’est à cette époque qu’eut lieu la fameuse polémique entre Hobbes et Boyle qui sépara les scientifiques entre les tenants de l’expérimentation et ceux de la méthode hypothético déductive, et fut fondatrice de l’épistémologie moderne. Boyle était en effet favorable à la stricte séparation entre les faits, reproductibles et constatables par le collectif des expérimentalistes, et les hypothèses, théories qui ne nécessitent pas l’accord du collectif. Hobbes quant à lui ne voyait aucunement l’intérêt de séparer la constatation des faits et la formulation des hypothèses2. On ne sait que trop bien qui sont les gagnants de cette confrontation, et on ne fait qu’en mesurer les conséquences dans nos domaines de l’architecture, l’urbanisme et paysage... En particulier en urbanisme, dont Bénédicte Grosjean rappelle ici les 2 lignes critiques actuelles (planification et rapport à la science et aux modes de construction des savoirs sont en crise), et que François Novakowski a bien mis en perspective du

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point de vue de la relation entre théorie et projet. Quelle est cette ligne de partage qui sépare les tenants de la recherche par l’expérimentation et ceux de l’hypothèse théorique et de la démarche modélisatrice ? Cette première question, ouverte, à laquelle cette session ouvre des pistes, appelle une hypothèse un peu radicale : que serait, dans nos écoles, un monde où il n’y aurait plus de frontière, du moins prédéfinie et permanente, entre le projet et la recherche ? Ce qui est particulièrement intéressant dans ces trois contributions, c’est précisément l’incroyable diversité des réponses qu’elles ouvrent, et qui contraste avec l’universalité de la méthode hypothético-déductive qui s’est imposée au 19e et début 20e siècles dans la quasi-totalité des sciences, qu’elles soient exactes ou humaines. Une seconde question soulevée par ces contributions est la transposabilité des expériences, des démarches, des méthodes et des concepts qui en émergent à d’autres projets et d’autres champs disciplinaires que ceux dans lesquels elles ont été menées. Comment, en d’autres termes, monter en généralisation à partir d’une expérience singulière ?

1- ROLLET Pascal, «De la nécessité de la recherche finalisée pour la R&D en architecture», Trajectoires doctorales, Cahiers de la Recherche Architecturale et Urbaine, 26-27, Paris, 2012, pp. 233-241. 2- Cf. SHAPIN Steven et SCHAFFER Simon, Léviathan et la pompe à air, La Découverte, Paris, 1995

Session 4 : Expérimentations et recherche inductive par le projet


Protocoles d’action et objets relationnels Des outils pour une pratique du design transversal Petra Marguc Travaillant sur les protocoles d’action et les objets relationnels, et sur leur rôle dans une pratique de design transversal, je me suis attachée à explorer leur pouvoir médiateur au sein d’un groupe d’acteurs et leur aptitude à nourrir un processus d’intersubjectivité constituante. Il existe des œuvres passionnantes qui ont expérimenté des protocoles, processus, règles de jeu, pour mettre en mouvement les corps dans la cité, interroger la place de chacun et ouvrir de nouvelles perspectives, comme les 7000 chênes de Joseph Beuys à Kassel ou les dérives situationnistes. Ici, mon étude s’appuie sur ce que j’ai pu observer et tirer de ma propre pratique professionnelle qui fait appel sur le terrain à des protocoles d’action et à des objets relationnels, en tâchant de discerner ce qu’ils mettent en lumière et ce qu’ils permettent comme avancées. Ces expériences ont été menées avec Polimorph, une plateforme de recherche-action ayant la triple vocation d’expérimenter des outils et des démarches intégratives, de les mettre en œuvre dans des projets architecturaux et urbains et de contribuer aux échanges sur des démarches de production de l’espace auprès d’un public plus large. Dès la fondation de Polimorph, il y a eu la volonté d’associer l’ensemble des parties prenantes à toutes les étapes de projet. Cette volonté a été motivée par le constat que des apprentissages mutuels entre professionnels et usagers de l’espace au quotidien peuvent produire une dynamique de projet là où une démarche conventionnelle peut être confrontée à des difficultés. La diversité des acteurs, les perceptions différentes de l’espace, des attentes et des intérêts souvent opposés, des vocabulaires également différents, nous ont obligés à développer des situations de rencontre. Il fallait donc imaginer des façons de faire, des outils, avec des objectifs précis et transversaux pour les différentes étapes d’un projet spatial. Les protocoles d’action et les objets relationnels interviennent pour produire de la rencontre entre les parties prenantes et prennent des formes différentes selon l’étape du projet. Les études de cas explorées ici correspondent à deux moments distincts des projets de design transversal : Le premier se situe durant l’établissement d’un inventaire partagé où nous avons expérimenté trois supports complémentaires, «  Odyssée de l’espace, voir ce qu’on ne cherche pas », « Ce qui nous transporte » et « Ici, ailleurs », pour appréhender les situations, les pratiques et les idées rencontrées sur un territoire. Le second se situe lors de la mise en jeu des hypothèses de développement : pour simuler des réalités possibles sous forme de narrations fictionnelles, nous avons expérimenté le protocole « Tabula Rosa », un jeu urbain, durant lequel des données réelles sont traitées et reconfigurées pour générer des visions nouvelles. Entre 2004 et 2014 nous avons mis en œuvre l’« Odyssée de l’espace » à treize reprises, « Tabula Rosa » à sept reprises. Les défis d’une pratique transversale Alors que la conception d’un projet opère souvent comme une série de séquences successives où les parties prenantes interviennent l’une après l’autre, le design transversal cherche à convoquer simultanément les parties concernées tout au long du processus de transformation pour ancrer le projet dans le territoire, nourrir l’échange des compétences et des savoirs et entretenir un lien entre la petite et la grande échelle. Conceptuellement, ce changement de perspective où l’on passe d’une création séquentielle et linéaire entre créateur actif et public passif à un processus de création

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Fig. 1 : Principe méthodologique de l’entrelacement des acteurs de l’espace : des outils de partage et de transfert de savoirs sont introduits entre maîtres d’œuvre (MOE), maîtres d’usage et d’ouvrage (MUO) et maîtres d’autres conseils (MAU) pour faciliter l’échange en faveur d’un projet. Ce principe a été suivi entre autres dans l’étude de projet participative pour l’éco-hameau du Champ Foulon, une extension de village dans le Vexin français. (Polimorph)

plus interactif a été rendu merveilleusement avec l’installation 33 1/3 par John Cage en 1969. Dans la pratique transversale cette focale est privilégiée, quelle que soit la phase dans laquelle se trouve le projet. Si un acteur peut apparaître au premier plan à un moment particulier du projet en raison d’une expertise ou d’une disponibilité, ce qui compte, c’est que son intervention s’inscrive dans une perspective d’interaction possible avec l’ensemble des acteurs du territoire. Cela demande une réflexion en amont sur les moyens à mettre en œuvre pour que chaque acteur puisse intervenir et interagir de manière constructive dans un processus déjà en cours. “Structure without life is dead, but life without structure is not perceivable”, John Cage Des supports d’activités qui concrétisent le terrain de la rencontre Dans un processus de design transversal, pour

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permettre aux acteurs aux profils différents d’identifier les étapes du processus, les fédérer pour faciliter le passage d’une situation à une autre et avancer dans une direction, des éléments structurants ont été nécessaires, des éléments qui ne relevaient pas de la compétence exclusive d’une des parties mais qui étaient des objets pouvant être appréhendés et investis par toutes. Des protocoles d’action et objets relationnels ont été institués à l’entrée de chaque étape pour mettre en mouvement les acteurs et ouvrir des perspectives, et à l’issue d’une étape pour rassembler, expliciter et organiser des résultats. En concrétisant le terrain de la rencontre, ces protocoles d’action et objets relationnels ont permis de rendre la progression d’un travail en commun perceptible et de faciliter le partage des déplacements et acquis qui se sont opérés entre les acteurs. Dès lors, il s’agissait aussi d’instaurer des pauses opérantes : Comment le professionnel de l’espace se met-il en retrait pour permettre un échange équilibré de s’instaurer, vaincre les timidités et donner une chance à l’enrichissement mutuel ? Il y a une chorégraphie à inventer à chaque fois, un équilibre à trouver entre des consignes données et un espace à ouvrir qui permettre l’écoute de ce qui est là, l’émergence de l’imprévu qui n’était pas envisagé a priori, de la surprise, de l’impensé. «  Odyssée de l’espace  », une cartographie collective pour voir ce que l’on ne cherche pas Outil de diagnostic, le protocole d’action «  Odyssée de l’espace  » demande en premier lieu aux participants, non ce qu’ils pensent ou ce qu’ils désirent, mais ce qu’ils perçoivent dans un périmètre donné, de géolocaliser et de décrire des situations avec leurs mots et une photo. Les observations sont ensuite rassemblées dans une cartographie. La collecte d’une masse critique de situations réelles crée une représentation du territoire perçu à travers une multitude d’yeux. Ce qui est primordial, c’est que cette représentation soit fondée d’abord sur des faits avant de l’être sur des idées. Il s’agit d’un travail d’investigation.

Session 4 : Experimentations et recherche inductive par le projet


Protocoles d’action et objets relationnels Des outils pour une pratique du design transversal Petra Marguc Pour aboutir à un diagnostic du territoire, on distingue et on croise la collecte des situations sur le terrain, les pratiques qu’on y trouve et les idées qui y circulent. La restitution sous forme d’un objet partageable, que ce soit une exposition, une carte, une maquette, une installation, un montage vidéo ou son, est un moment important de prise de conscience collective de la multitude des regards sur le territoire. C’est là que des déplacements commencent à opérer, quand les participants constatent que, tout en regardant la même situation, ils ne perçoivent pas la même chose, les significations et valeurs qui en découlent peuvent être même radicalement opposées. Par exemple, un carré de pelouse dans un ensemble d’immeubles a été apprécié différemment par le bailleur, par les propriétaires de chiens et par les parents de jeunes enfants. Ces techniques nous ont permis de juxtaposer des données qualitatives et quantitatives, et de révéler collectivement des tendances et des enjeux de l’environnement étudié.

Fig. 2 : Divers outils supports d’activités mis en œuvre pour l’étude de définition du projet participatif pour l’éco-hameau du Champ Foulon (de haut en bas) : Ce qui nous transporte, Ici-ailleurs, Odyssée de l’Espace, Tabula Rosa, immersions à échelle réelle, expositions, maquettes, blog, vidéo making-of. (Saint-Cyr-en-Arthies, 2011-12)

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Fig. 3  : Illustration de l’interaction entre les parties prenantes pour fabriquer un projet partagé en phase opérationnelle du Champ Foulon. (Saint-Cyr-en-Arthies, 2015)

Fig. 4 : Diagramme comme support de travail en atelier pour concevoir la mobilisation des structures et acteurs pour un projet. Ici, la boucle piétonne et les mobilités dans le cadre du projet de « revitalisation du centre-village de Fosses », mené avec le collectif ter.a.u. (Fosses, 2016)

« Tabula Rosa  », un jeu urbain pour spéculer sur des réalités alternatives Nous avons expérimenté un protocole sous forme de jeu urbain, Tabula Rosa. Il a pour vocation de mettre à l’épreuve des hypothèses de développement et de tisser des perceptions du réel et des imaginaires dans des scénarios écrits à plusieurs voix. Quatre joueurs aux profils différents (habitant, professionnel de l’espace, représentant de la collectivité, commerçant, etc.) sont assis autour d’un plateau de jeu. À partir d’une situation réelle observée sur le terrain, le groupe développe un récit, un peu comme un cadavre exquis, avec un défi qui tourne autour d’une question réelle, dont les joueurs doivent tenir compte dans le développement du scénario. Par exemple  : «  Et si le village de cent maisons s’agrandissait d’une cinquantaine de maisons, comment la vie du village évoluerait-elle  ?  », «  Et si le centre médico-social introduisait des appartements pour les couples en situation de handicap mental ? Et si des bébés naissaient dans l’établissement ? ». Tabula Rosa est une tentative d’adapter des techniques de scénarisation à des situations réelles pour croiser des publics, professionnels de l’espace inclus, qui appréhendent le territoire avec d’autres regards et d’autres mots. Proposer une structure

de jeu à des acteurs réels qui ne partageaient pas les mêmes positions a ouvert un cadre de négociation alternatif et ludique. Des conflits sous-jacents ont été joués et des idées inattendues de transformation du territoire ont émergé et ont été disputées dans le scénario. Vu comme un outil de conception spéculative pour le développement de projet, Tabula Rosa donnait à lire des histoires fictives comme des reconfigurations possibles de la ville. De ces fictions, visions d’avenirs possibles, nous avons extrait des propositions de projets qui ont ensuite été développées et remises au débat publiquement.

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Restitution des résultats d’interactions sous forme d’objets relationnels Dans ces processus de design transversal, il a été important de rendre les acquis explicites à l’issue de chaque interaction, de les partager et de les valider ensemble. Ce sont ces restitutions et validations des acquis par étapes qui ont permis de construire une adhésion de toutes les parties prenantes aux dynamiques de projet et une expérience de progression collective. Dans le cadre de l’éco-hameau du Champ Foulon, le projet a été confronté à deux positions opposées, entre un élargissement du village considérable afin de le revitaliser, et une extension à plus petits pas

Session 4 : Experimentations et recherche inductive par le projet


Protocoles d’action et objets relationnels Des outils pour une pratique du design transversal Petra Marguc pour ne pas perturber l’écosystème environnemental et social du lieu. Ces divergences de vues pouvaient constituer un frein important pour le projet même. La démarche transversale a permis à des propositions spatiales novatrices et fédératrices d’émerger comme des évidences : l’une d’entre elles est le mini-hameau, une entité d’habitation qui regroupe plusieurs maisons sur un seul terrain autour d’une infrastructure commune, par exemple un jardin de phytoépuration. Cette entité permet de dépasser les modèles d’aménagement par lots individuels ou par lotissement mené par un promoteur, caractéristiques des territoires périurbains. Le mini-hameau réinterprète le patrimoine de l’habitat vexinois au regard des modes de vie contemporains. Par ailleurs, les enjeux d’une commune non connectée au réseau de traitement des eaux et subissant régulièrement des inondations, sont devenus un moteur du projet, qui est désormais porteur d’améliorations pour l’ensemble du village. Le mini-hameau tel qu’issu de l’étude de définition constituait un principe d’organisation spatiale et opérationnelle, qui devait guider la maîtrise d’œuvre en phase de réalisation. L’organisation spatiale proposée incarnait une grande partie des réponses aux questions qui ont été soulevées au cours de l’étude de définition à laquelle ont participé dans sa durée la communauté villageoise, des résidents futurs, les décideurs et les professionnels de l’espace. Les conclusions de l’étude sont le fruit d’une intense négociation, portant sur le nombre de nouveaux venus que le village pourrait accepter, sur une solution viable pour le traitement dysfonctionnel des eaux, sur le type d’architecture contemporaine qu’un village traditionnel, inscrit dans un parc naturel régional, pourrait intégrer sans perdre son identité. La proposition incarnait aussi des avantages sur plusieurs échelles qui débordent le périmètre et des solutions simples pour bien vivre dans le nouveau quartier, par exemple par le traitement paysager pour maîtriser le ruissellement des eaux. Traduire les acquis d’un échange en des mises en forme qui font l’objet de restitutions dans un langage qui se veut accessible, permet à tout le monde de s’y référer. Ces mises en forme, que j’appelle des objets relationnels, ont une fonction médiatrice pour permettre à toutes les parties prenantes de jouer pleinement leur rôle, quel que soit leur statut, quelle que soit leur familiarité avec un projet de transformation urbaine. Ils donnent à chacun le moyen de saisir son implication dans le projet, la prise en compte de son engagement, l’évolution du projet et les propositions mises en débat, de se forger une opinion et de devenir partie prenante des décisions à prendre. Quelques enseignements pour ma pratique Ma pratique du design transversal et de l’utilisation des protocoles d’action et objets relationnels m’a conduite à identifier quatre préoccupations majeures qui sont aujourd’hui constitutives de mon travail d’architecte, d’urbaniste et d’enseignante  : Transformer le présent avec ce qui est là ; Donner du jeu pour pouvoir se déplacer et mieux se dépasser ; Penser le langage comme un enjeu pour l’appropriation et la légitimation ; Restituer une parole donnée et établir une traçabilité. Transformer le présent avec ce qui est là : Les techniques intégrant des perspectives multiples non seulement produisent de l’épaisseur à la connaissance d’une situation en s’appuyant sur ce qui est déjà là, elles permettent également de concevoir un

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Fig. 5  : «  Odyssée de l’espace  » produit sous forme de distribution de confettis géants lors des balades de découverte  ; Les participants font découvrir les espaces extérieurs de la cité et relèvent tout ce qui attire leur attention, une carte à échelle réelle apparaît. (Projet «  Côté Cour Côté Tour », Paris 13e, 2014)

Fig. 6  : Chantier public pour construire ensemble un terrain de jeu et redéfinir la transformation de la cour de la cité Chevaleret. (Projet « Côté Cour Côté Tour », Paris 13e, 2015)

champ d’intervention élargi et ainsi d’augmenter le pouvoir transformateur du projet. Faire collaborer des professionnels de l’espace, des usagers, des décideurs et des personnes extérieurs pour croiser leurs expertises, permet d’aboutir à des propositions ancrées dans le territoire dans lesquels toutes les parties peuvent se projeter.

convenus d’avance. L’expérience de relations nouvelles, de faire geste ensemble stimule et légitime les imaginaires de toutes les parties. L’introduction du jeu entre les acteurs permet de mettre sur la table à moindre coût des questions supposées problématiques ou conflictuelles. Il reste dans cette démarche un défi : comment développer la dimension ludique face au risque de gamification, qui est un jeu de dupe ? C’està-dire, comment donner un cadre de jeu qui soit libérateur d’une expression et d’une créativité, et non pas un cheminement contraint vers des solutions déjà imaginées, généralement par une poignée de décideurs ?

Donner du jeu pour pouvoir se déplacer et mieux se dépasser : Les outils comme le protocole d’action et l’objet relationnel provoquent un déplacement physique et intellectuel qui introduit de l’ouverture. Cette ouverture permet à chacun de sortir des codes, des rôles et des réponses

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Protocoles d’action et objets relationnels Des outils pour une pratique du design transversal Petra Marguc Penser le langage comme un enjeu pour l’appropriation et la légitimation : Le langage dans lequel présenter les objets relationnels pour traduire les acquis du processus et construire dessus est une question majeure : nous touchons là au défi de l’appropriation d’un projet par toutes les parties prenantes. Il ne s’agit pas seulement de donner à voir, mais aussi de construire une intersubjectivité constituante : donner à toutes les parties la légitimité à intervenir, même à ceux qui d’habitude n’ont pas de poids dans la prise de position. Construire un langage du projet qui soit partagé reste un défi à relever en permanence. Restituer une parole donnée et établir une traçabilité : Dans une démarche intégrative et transversale, on demande aux participants un engagement personnel important. En retour il est important de présenter à tous les données collectées et la manière dont elles sont interprétées et exploitées de façon claire et compréhensible. La restitution est essentielle pour l’appropriation du projet, la compréhension des conclusions et la participation aux décisions. Des objets relationnels sont ainsi conçus pour la restitution de la parole échangée, de l’expérience éprouvée à plusieurs. Ce sont en quelque sorte les archives vivantes, la trace du processus de design transversal, accessibles à tous, sous forme d’acquis intermédiaires. Je les appelle objets relationnels parce qu’ils transposent concrètement dans le territoire les données recueillies, les interprétations qui en sont faites, ainsi que les options et les choix qui s’offrent : ils ne permettent pas seulement à chaque participant de devenir acteur, ils sont pour moi, en tant qu’architecte, des leviers opérationnels efficients pour partager la construction des savoirs et progresser dans la construction du cadre de vie.

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Tableau 1

1- Projet Fin d’Etudes, Groupe «Expérimentation» coordonné par Stéphane Berthier et Laurent Mouly, enseignants (2012-2015) 2- Aérodynamique Eiffel, filiale du Centre Scientifique et Technique du Bâtiment exploite la soufflerie conçue par Gustave Eiffel (1912) pour la réalisation d’ études aérodynamiques 3- John Dewey : philosophe américain de l’éducation par Marie France Blanquet, septembre 2010, https://www.reseau-canope.fr/savoirscdi/ societe-de-linformation/le-monde-du-livre-et-de-la-presse/histoiredu-livre-et-de-la-documentation/biographies/john-dewey-philosopheamericain-de-leducation.html

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Session 4 : Expérimentations et recherche inductive par le projet


L’air en forme(s) Margherita FERRUCCI, Stéphane BERTHIER, Laurent MOULY Cette communication relate une expérience pédagogique menée durant 4 ans (20122016) par le groupe de PFE1 «Expérimentation» de l’ENSA de Normandie, portée par une équipe pluridisciplinaire constituée d’enseignants de Sciences et Techniques pour l’Architecture (STA) en partenariat avec le Laboratoire Aérodynamique Eiffel2. L’Ensa de Normandie souhaitait développer une réflexion centrée sur «les énergies dans l’architecture» et des expérimentations pédagogiques autour des variables climatiques de l’environnement. Pour sa part, le Laboratoire Aérodynamique Eiffel souhaitait pouvoir développer la pratique de l’expérimentation dans la conception architecturale et urbaine en choisissant des solutions morphologiques et techniques sans contraintes de type économique ou prédéterminées par les mandataires. Les champs d’application communs étaient la morphologie urbaine et architecturale, les dispositifs aéroclimatiques, la ventilation naturelle, l’aération, le confort dans les espaces, les charges et les formes aérodynamiques, les espaces inter climatiques. L’objectif scientifique était de mener une réflexion décloisonnée non limitée par le cadre restreint de la norme, qui a marqué la période contemporaine de ses processus de standardisation technologique. Cette expérience associe les dimensions sensibles de l’architecture à celles, plus objectives, de la science afin d’en rechercher les compatibilités pertinentes, et de valoriser ainsi les dimensions physiques et architecturales de la place que l’homme occupe dans l’environnement. Les enjeux scientifiques sont de développer : 1) les outils et les méthodes d’interprétation croisant les différents phénomènes physiques interagissant entre l’architecture et l’environnement, 2) la recherche architecturale sur les qualités climatiques et la valorisation énergétique des espaces, 3) la recherche sur les processus de conception collaborative. Les enjeux pédagogiques sont de consolider l’approche pédagogique de sensibilisation des étudiants aux phénomènes environnementaux interagissant avec l’architecture, et de développer la recherche sur la valorisation des énergies renouvelables. Le partenariat s’est déroulé sur quatre ans dans le cadre de l’atelier de PEF (10 projets concernés au total, voir tableau 1 ci-contre). Les objectifs pédagogiques de l’atelier étaient d’enseigner autrement les sciences et techniques de l’architecture en les arrimant au projet d’architecture, afin de lutter contre la connaissance très abstraite des phénomènes physiques enseignée ex-cathedra et contre l’inhibition qui en résulte souvent3. Cette recherche a réduit la fracture entre la théorie et la pratique. Elle a tissé des liens entre les sciences fondamentales et la recherche appliquée, pour laquelle le projet d’architecture est ici utilisé comme outil. C’est une recherche sans fossé entre les enseignants, les professionnels de l’architecture et de l’ingénierie et les étudiants. Méthode La démarche se compose de trois phases. Dans un premier temps, les étudiants formulent leur sujet de PFE (site et programme) et sont invités à questionner plus spécifiquement l’environnement créé par l’air, le vent, l’ensoleillement. Ces questionnements, couplés avec l’analyse du microclimat du site conduisent à l’énoncé d’une problématique qui orientera le projet entendu comme outil de recherche : se protéger du vent (Mur en dépression chez G. Lochet et J. Angelin ; Base

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Fig. 1 et 2. PFE de L. Jaunet : visualisation au fumigène des circuits aérauliques des vents du sud ouest (haut), schéma des circuits aérauliques figurés dans l’équipement sportif. Entourée en rose : la zone qui sera modélisée en soufflerie (bas).

vie en Terre, pour Adelie de P. Flandrin), mettre en place une ventilation hygiénique naturelle (L’eau dans tous ses états de L. Jaunet) ou bien définir une ventilation de confort (centre communautaire à Haïti, N. Schaeffert). Cette question doit être cohérente avec les autres aspects du projet d’architecture tels que les enjeux de situation, de programme, de construction, d’usage et d’espace. La seconde phase du travail consiste à formuler une hypothèse du comportement aéraulique et aérodynamique attendu à partir de connaissances théoriques, de références architecturales et démonstrations physiques dans la soufflerie. Dans la troisième phase, les hypothèses du comportement aéraulique et aérodynamique des PFE sont exprimées en maquettes expérimentales. Ces modélisations de travail sont destinées à être

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Fig. 3 et 4. PFE de P. Flandrin : évaluation des effets du vent sur la forme à l’aide de fil de laine, carte des niveaux d’exposition aux vents sur le site autour du bâtiment (bas).

modifiées et à évoluer en soufflerie pendant les essais. Les mouvements d’air sont visualisés et qualifiés avec des fumigènes ou des fils de laine, des capteurs mesurent la vitesse et la pression du vent. Les élèves interagissent eux-mêmes avec l’expérimentation, ils constatent les phénomènes physiques rendus visibles par l’expérience. Ils font évoluer leur projet avec des modifications concrètes sur la maquette et ils peuvent rapidement en évaluer les conséquences sur le projet. In fine, la maquette de travail, «abimée», porte l’empreinte des modifications apportées pendant les essais, devient la trace de la transformation et de l’évolution du projet. Avec cette plongée expérimentale les étudiants constatent le fort potentiel de la morphologie du bâtiment dans son interaction avec l’environnement.

Session 4 : Expérimentations et recherche inductive par le projet


L’air en forme(s) Margherita FERRUCCI, Stéphane BERTHIER, Laurent MOULY Résultats Nous avons choisi de présenter trois projets pour illustrer nôtre pratique pédagogique. L’eau dans tous ses états. Equipement sportif : patinoire, piscine et bains vapeurs. Ce projet concerne un centre sportif situé à Angers, ville qui profite de vents modérés portés par la vallée de La Sarthe pendant tout l’année. Le programme situé au bord de la rivière croise l’eau dans tous ses états, solide, liquide et gazeux. La ventilation des piscines est très importante pour éviter la prolifération des moisissures et assurer la qualité de l’air dans les espaces et le confort des utilisateurs. Dans ce contexte il a été envisagé de développer une ventilation naturelle hygiénique en hiver comme en été avec l’installation de capteurs des vents et de dispositifs de cheminée d’extraction pour la ventilation. Après plusieurs croquis d’hypothèse de fonctionnement du système, les solutions de la Figure 1 ont étés choisies. Un grand atrium, qui assure les fonctions d’entrée et de distribution du projet, est aussi un dispositif de captation du vent sur ses faces Nord-Est et Sud-Ouest, afin de bénéficier de ses multiples directions possibles au fil des saisons. Cette hypothèse a été développée en maquette à échelle réduite (1:100) en plexiglas qu’a été installée dans la soufflerie où des visualisations au fumigène et des mesures de vitesses ont été réalisées pour estimer les renouvellements d’air générés par le vent (Fig.2). L’expérimentation a permis de définir la forme et de la dimensionner (hauteur des tours, largeur des fentes d’extraction d’air, positionnement des ouvertures, présence de clapets pour amplifier les dépressions crées par le vent). Base vie en Terre Adélie, Antarctique. Ce projet concerne un centre de recherche en Antarctique. Le programme consiste à donner un lieu de vie confortable aux chercheurs qui y vivent une année. L’étudiant a travaillé sur la forme du bâtiment en se focalisant sur la protection du vent pour générer un espace extérieur protégé, la cour, de sorte que les chercheurs ne soient pas confinés à l’intérieur. L’édifice évoque un roc émergeant d’un sol granitique, en forme de brise-vent protecteur dont la structure résiste aux charges très forts du vent que il atteint la vitesse de 200 km/h. Après plusieurs hypothèses de formes, l’une d’entre elles a été choisie et réalisée en maquette en mousse à échelle réduit (1:200) (Fig.3). L’expérimentation a permis de déterminer les charges du vent sur l’enveloppe à l’aide de prises de pression pariétales. La forme du bâtiment a été modelée pour réduire les efforts d’arrachement en toiture. Les vitesses du vent ont étés mesurées dans la cour pour évaluer la protection aux vents les plus forts avec une sonde anémométrique. Ces acquisitions ont été capitalisées dans une carte représentant les niveaux d’exposition aux vents (Fig.4). Les écoulements autour de la forme ont été visualisés grâce à des fils de laine et fumigène. Centre communautaire à Haïti Le programme consiste à créer un centre d’accueil et une salle de spectacle dans un terrain vague au milieu des ruines du séisme du 2010. L’étudiante a travaillé sur le confort des espaces extérieurs et intérieures. Plusieurs hypothèses de fonctionnement en croquis ont été proposées, (Fig.6, page suivante) puis plusieurs maquettes expérimentales en plexiglas à l’échelle 1:75 ont été réalisées. L’expérimentation a

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Fig.5. PFE de G.Lochet : mur en depression au Havre

Fig.6. PFE de N. Shaeffert : étude topographique et de l’environnement (en haut), hypothèse de fonctionnement de chaque pavillion avant les essais en soufflerie (en bas).

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Session 4 : Expérimentations et recherche inductive par le projet


L’air en forme(s) Margherita FERRUCCI, Stéphane BERTHIER, Laurent MOULY permis d’effectuer des relevés de vitesses pour estimer le confort dans la cour et dans les bâtiments et les écoulements autour des formes ont été visualisés grâce au fumigène. Les paramètres morphologiques architecturaux testés étaient la pente des toitures, la position des fenêtres et portes et la position des bâtiments dans la parcelle. A la fin une carte graphique de la distribution des vitesses a été produite. Conclusions La démarche pédagogique renoue ainsi avec l’expérimentation comme origine de la connaissance. Elle est aussi une critique de l’enseignement du projet d’architecture par mime des pratiques professionnelles et préfère l’imaginer comme un outil de connaissance et recherche dans une perspective universitaire. La rencontre avec la soufflerie est l’occasion de faire physiquement l’expérience du vent par l’engagement du corps dans le flux d’air. L’expérimentation permet la compréhension des phénomènes physiques, qu’elle rend visibles et mesurables. Le processus d’expérimentation, par ses moyens métrologiques et de visualisation permet au concepteur de comprendre et intégrer les phénomènes physiques dans sa réflexion conceptuelle. L’étudiant est aussi amené à représenter l’invisible avec des cartes et schémas. Il s’approprie d’une méthode scientifique avec des codes de représentation qui deviennent ses outils de travail et de conception. Réunissant ainsi des dimensions à la fois objectives et sensibles dans la représentation architecturale, ces codes marquent de ce fait l’ancrage de l’architecture dans son environnement physique. A ce stade, les projets sont encore suffisamment immatures pour être malléables et transformables au gré de résultats parfois contre-intuitifs, mais toujours plus complexes et plus enrichissants pour le développement morphologique du projet que le schéma initial imaginé par l’étudiant. Le temps d’un PFE ne permet pas le nombre d’itérations nécessaires à la mise au point complète des dispositifs architecturaux mais ouvre la voie à un exercice enjoué et désinhibant des pratiques scientifiques qui s’avère toujours être l’occasion d’une amélioration du projet dans toute ses composantes. La rencontre de l’imagination intuitive des étudiants avec les méthodes expérimentales du laboratoire renvoie aux origines connaissances scientifiques telles qu’en parle Edgar Morin4. Cette démarche peut se développer vers d’autres domaines de la connaissance et d’autres phénomènes physiques. En effet, bien que les PFE se soient focalisés à l’échelle du bâtiment, ils établissent tous un lien fort avec le paysage et l’environnement (Fig.6). Cette méthode pourrait constituer un renouvellement des pratiques pédagogiques par le projet d’architecture, qui ne segmentent plus les connaissances en disciplines étanches mais accepte de les considérer en situation complexe, dans leurs interrelations. Les expériences menées par les étudiants, sous forme d’apprentissage expérimental, rejoint les domaines de travail des enseignants (architectes ou ingénieurs) mais avec la liberté d’un projet d’étudiant. Ce décalage favorise l’innovation technologique et dynamise la recherche. En effet le Laboratoire Eiffel a trouvé dans cette expérience l’occasion de travailler sur des projets dont les morphologies ne sont pas surdéterminées en amont et dont l’objectif n’est pas qu’une validation a posteriori, mais un objectif de conception

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à l’échelle architecturale. La forme résultante est guidée par la combinaison du dessin de l’architecte et l’expérimentation, les deux se forment l’une dans l’autre et elles sont mises en relation à travers le projet. Le projet n’est pas seulement une forme organisant les espaces selon des appréciations programmatiques, fonctionnelles, culturelles, ou esthétiques, ni seulement le produit de contingences scientifiques et techniques, mais le fruit d’un processus dans lequel les deux s’informent mutuellement. L’architecte porte ici un processus proprement transversal et collaboratif, dans lequel le dialogue avec l’ingénieur est central. Ce dernier contribue par ses apports à l’hybridation des dispositifs qui prennent corps en principe formel, capables de guider le dessin architectural. L’architecte est ainsi capable, à travers la prise de conscience et la compréhension des phénomènes physiques à l’œuvre, d’intégrer dans le dessin de la forme architecturale, ces dispositifs d’origine scientifique et technique. Si un tel processus n’est pas nouveau concernant le champ de la construction, il reste bien singulier et novateur dans l’aérodynamique. Il s’agit d’un domaine d’une grande complexité, qui constitue un axe de recherche en sciences de l’ingénieur. Nous nous rendons compte que si les effets mécaniques du vent sur les constructions sont bien caractérisés, en revanche les relations entre écoulement du vent, morphologie architecturale et localisation dans l’espace, restent un terrain de découvertes scientifiques qui pourraient conduire à l’élaboration de nouvelles connaissances dans un projet de recherche plus large. Les projets sont donc un espace d’expérimentation et d’innovation, dans lequel la forme architecturale peut étayer et rendre possible une avancée de la connaissance. Enfin, la démarche collaborative est ici à l’œuvre dès la discussion des premières intentions, afin de pouvoir conduire la conception dans un domaine de grande complexité, où l’architecture pourra éclore du dialogue fécond de l’architecte et l’ingénieur.

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4- Morin Edgar, Introduction à la pensée complexe, Paris, Seuil, 1990. p. 74

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Session 5 : Recherche-action. Système d’acteurs et projet comme processus Coordinateur : Emeric Lambert et Bruno Notteboom

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Fig.1. Quatre situations de recherche mises à l’épreuve. Les différents statuts du chercheur par rapport à “l’action”

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Envisager la place des habitants dans les projets d’urbanisme par la recherche-action : une opportunité pour (re)penser le processus global de conception et son enseignement Jodelle Zetlaoui-Léger Cette contribution vise à montrer comment des recherches et des recherches-actions menées sur et au sein même de la définition et de la mise en oeuvre d’opérations d’aménagement et de construction, m’ont conduite à requestionner la nature de l’activité de projet, ses modes d’exercice et les conditions de son enseignement. Elle s’appuie sur trois types d’expériences qui se sont entrecroisées depuis vingt ans : celle d’enseignante-chercheuse à l’Institut d’Urbanisme de Paris pendant près de quinze ans1, puis à l’Ensa Paris-La Villette depuis 2010 ; de praticienne comme urbaniste impliquée dans la programmation de projets participatifs ; et enfin d’expert pour des organismes institutionnels et des associations.

L’intérêt que j’ai pu porter, dès le début de ma carrière universitaire, au rapport entre recherche et action, s’explique par le contexte dans lequel s’inscrivent mes premiers travaux scientifiques. Ceux-ci concernent les pratiques des espaces universitaires en France, alors que se déploie le Plan Université 2000, plus vaste programme de construction engagé par l’État depuis 20 ans. À cette occasion, le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, en partenariat avec le Plan Urbain et le Plan Construction et Architecture, avaient lancé conjointement plusieurs programmes de recherche et d’expérimentation ainsi qu’un Programme d’Architecture Nouvelle sur la thématique générale des liens à promouvoir entre «l’Université et la Ville». Les travaux des chercheurs devaient apporter des éléments de connaissance sur le fonctionnement des universités et les pratiques sociales de leurs usagers afin d’éclairer les décisions prises par les responsables politiques et opérationnels. Or tout au long de la conduite de ces différentes actions, on pouvait constater la faible interférence entre les travaux de recherches et les projets engagés. Un ensemble de questions venait à l’esprit : -  quelle avait été finalement la portée des recherches menées depuis 30 ans sur les fondements de «l’habiter» et les processus d’appropriation dans la façon d’aborder les opérations d’aménagement et de construction ? - comment expliquer le caractère répétitif des problèmes d’usages et d’appropriation que l’on pouvait constater d’un lieu à l’autre, dans des campus pourtant rénovés ? - comment recherche et action auraient-elles pu davantage s’articuler ? Quels devaient être la position et le rôle du chercheur à cet égard ? Différentes situations de «recherche par et sur le projet» Les travaux de mon laboratoire de recherche à l’Institut d’Urbanisme de Paris, ainsi que mon rapprochement au début des années 90 avec l’équipe de Michel Conan au Centre Scientifique et Technique du Bâtiment qui travaillait à cette période sur l’aménagement des sites universitaires, vont me permettre de me constituer un cadre d’analyse mais aussi une perspective d’action pour tenter de répondre à ces interrogations en prenant pour objets les opérations d’équipements publics et les projets d’aménagement urbains. Je m’engage alors presque conjointement dans plusieurs types de travaux de recherche ayant chacun leurs propres finalités, mais qui vont constituer autant d’occasions de produire des connaissances sur les démarches de projet et la réception de leurs résultats par les différents acteurs, dont les habitants utilisateurs, usagers, des espaces aménagés. Ces travaux entretiennent quatre types de relation avec l’action, en l’occurrence, le projet architectural ou urbain. Une partie d’entre eux relève de la « recherche fondamentale» dans le sens où ceux-ci ont pour visée immédiate, la production de connaissances. La

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posture du chercheur apparait dans ce cas de figure relativement désengagée de l’objet, à ceci près que lorsque l’on s’intéresse à la production de l’urbain, il est difficile d’affirmer que l’on y est totalement extérieur. D’autres correspondraient à de la « recherche appliquée », voire à des «études» du point de vue du commanditaire. Ils entretiennent des rapports plus directs avec l’action, mais de façon plus ou moins différée. Ils produisent de la connaissance mais ont pour finalité, pour ceux qui en sont commanditaires, la formulation de propositions d’accompagnement au changement. Un troisième type s’apparente à des «recherchesinterventions» donnant lieu à des situations «d’observation participante». Le chercheur est impliqué dans l’action, en l’occurrence un projet d’aménagement, avec un double statut ; celui d’expert et d’acteur du système qu’il analyse. Le projet constitue un cadre expérimental dans lequel il teste des hypothèses mais sans pouvoir être totalement maître de l’organisation de l’action. Les autres acteurs connaissent son statut de chercheur. Mais ils le considèrent surtout comme un «expert» auprès duquel ils peuvent demander des éléments d’analyse et des suggestions pour mieux comprendre la situation et organiser leur action, sans se sentir obligés de les suivre. Le chercheur analyse les comportements, attitudes des différents protagonistes du projet, la façon dont ils mettent en œuvre et réagissent aux avis et conseils qu’il prodigue. Un quatrième de type de travaux appartient au domaine des «recherches-actions» où le chercheur est plus directement en prise avec la transformation du cadre aménagé et bâti. Les travaux que j’ai ainsi menés prennent appui sur les cadres méthodologiques proposés par les sciences humaines et sociales (Liu, 1992). Les actions que j’ai entreprises à ce titre avec des collègues architectes et urbanistes ont été suscitées par des organisations qui désiraient s’engager dans des projets urbains ou d’équipements en y associant, bien plus significativement que par le passé, habitants, utilisateurs et usagers, mais qui étaient

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confrontées à des problèmes d’organisation. Par différentes modalités (recherches sur internet, réseaux institutionnels), ces structures nous ont contactés avec une demande de méthode de projet visant «la coproduction». Notre fonction d’assistants à maître d’ouvrage nous a alors conduits à jouer un rôle majeur dans l’organisation de ces processus de projet. En tant que chercheurs, elle supposait la mise en place d’une démarche de «participation observante» en procédant à sa propre «revue de projet.» Ces trois dernières situations mettent en exergue les différents statuts que le chercheur peut endosser dans ses travaux portant sur des processus de projet, selon qu’il participe ou non à cette action. Impliqué dans l’élaboration de celle-ci, il peut devenir expert voire également praticien. Dans ce cas de figure, les commanditaires et les autres parties prenantes d’un projet lui demandent de tirer partie de ses connaissances, de sa lecture d’une situation pour les conseiller. Ajoutons que dans le cadre des travaux que nous avons menés sur les démarches de projet urbain, notre statut de chercheurs était clairement sous-tendu par un «engagement écocitoyen» au nom d’un rapport de responsabilité civique à l’environnement» (Seguin, Tremblay, 2005). Cette posture a d’autant plus nécessité un travail de réflexivité. Nous l’avons organisé tout au long et à l’issue de nos investigations, par la discussion de nos résultats avec d’autres chercheurs, mais également avec des acteurs des sphères politiques, professionnelles et de la société civile. Une double perspective d’objectivation par l’évaluation Les porosités pouvant exister entre ces différents statuts sont fortes et nécessitent pour le chercheur de mettre en place un dispositif de vigilance épistémologique, s’il ne veut pas biaiser ses résultats, confondre information et connaissance 1- J’ai à cette occasion créé et dirigé un DESS devenu Parcours de Master en programmation architecturale et urbaine co-habilité avec l’ENSA Paris Malaquais de 2001 à 2010.

Session 5 : Recherche-action. Système d’acteur et projet comme processus


Envisager la place des habitants dans les projets d’urbanisme par la recherche-action : une opportunité pour (re)penser le processus global de conception et son enseignement Jodelle Zetlaoui-Léger scientifique, ou encore se trouver manipulé ou instrumentalisé. Croiser les apports de ces différentes situations d’investigations pour qu’elles participent à un travail de recherche suppose de se construire un cadre méthodologique explicite, avec des questionnements et des hypothèses sans cesse mises à l’épreuve et reformulées. Celles-ci se sont structurées tout au long de ces années de recherches et d’expérimentations en puisant notamment leurs fondements théoriques mais aussi pratiques sur la nature de l’activité de conception dans les travaux d’un courant de chercheurs-praticiens anglo-saxons du Design Methods Movement (DMM), proche des Environmental studies (Zetlaoui-Léger, 2013). Dès la fin des années 60, les tenants de ce mouvement appréhendent l’activité de projet comme une méthode de définition et de résolution de problèmes en donnant une acception stratégique et méthodologique à l’activité de programmation, tout en refusant de verser dans un rationalisme scientiste. Cette approche m’est apparue particulièrement opératoire pour articuler étroitement production de connaissances «par et sur le projet», grâce à un double travail de «réflexivité» et «d’objectivation» permettant d’apprécier, la portée respectivement à visée opérationnelle et scientifique des résultats produits. Les travaux de ce courant du DMM invitent à considérer la programmation comme une méthode visant à définir les attendus du projet pour le commanditaire, les futurs utilisateurs, et usagers. Elle est de ce fait également perçue comme un moyen d’organiser les débats entre ces derniers et le concepteur. Le travail de programmation et celui de conception formelle sont bien distingués mais ne sont jamais dissociés. Ils sont par contre sans cesse «objectivés», par une activité de «tests» successifs, permettant aux uns et aux autres d’apprécier la pertinence de leurs propositions. La programmation est également appréhendée comme le support/médium par lequel peuvent être mobilisées et confrontées les connaissances provenant de recherches antérieures et celles issues du contexte de l’opération. Autrement dit, elle contribue à dévoiler la «boîte noire» du processus global de conception. L’approche de cette activité donne une place prépondérante à l’évaluation comme moyen d’apprécier les conséquences possibles ou effectives de la solution envisagée. Celle-ci est abordée dans une perspective «constructiviste» et non pas normative (Conan, 1998)  : les différents acteurs concernés par le projet contribuent à la formalisation d’objectifs, de critères et à l’appréciation des résultats, qui n’est donc pas seulement l’affaire «d’experts patentés». L’évaluation joue un rôle central aussi bien dans la démarche de recherche que dans le travail de projet. Elle met en jeu des objectifs qui sont néanmoins spécifiques à chacun de ces deux contextes. Elle concourt à alimenter un vaste corpus de connaissances interdépendantes sur les processus de projet et ses acteurs, dont la portée générale peut dépasser celle qui était visée dans le cadre de chacun des types d’exercice dans lequel elle est réalisée. La façon dont ces différentes formes de savoirs peuvent être utilisés et s’enrichir mutuellement a été théorisée dans les années 80 par John Zeisel, l’une des figures marquantes du DMM. Nous en avons adapté les principes pour rendre compte de nos propres situations d’exploration de la notion de projet. Cette approche «constructiviste» et «collaborative» de l’évaluation permet de dépasser des critiques qui ont souvent été adressées aux recherches portant sur les processus de projet, du fait qu’elles se désintéressaient au final de l’objet bâti (Tapie, 2012). L’évaluation menée

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in itinere et ex-post établit en effet une relation directe entre deux grandes acceptions que recouvre la notion de projet : la démarche et le résultat (Boutinet, 1990). Elle interpelle les différents acteurs concernés à chaque étape du processus, et une fois les espaces réalisés, sur l’adéquation entre d’une part, la qualité des aménagements ou des solutions retenues, et d’autre part, les objectifs de l’opération ou leurs préoccupations. Reconsidérer la démarche de projet à l’aune de l’impératif participatif Les différentes investigations que j’ai menées à partir des quatre situations décrites précédemment ont conduit à la production de connaissances sur l’organisation des processus de projet en France, les pratiques et représentations associées à cette notion, la prise en compte des questions d’usages et d’appropriation dans les projets architecturaux et urbains ; les postures politiques et professionnelles vis-à-vis de la participation citoyenne dans les projets urbains. Elles ont plus fondamentalement sans cesse interrogé la nature de l’activité de projet en ce qu’elle met notamment en tension des formulations verbales et des formalisations graphiques, des problèmes à traiter et des solutions, ces différents aspects étant traversés par des enjeux politiques, sociaux, économiques, environnementaux, esthétiques, symboliques, professionnels... La dimension syncrétique de la notion d’usage a joué un rôle de «révélateur» à cet égard. Elle s’est avérée dans un premier temps, particulièrement intéressante pour confirmer le manque de pertinence de la dissociation séquentielle entre activité de programmation et de conception. Affirmer que les problématiques d’usages et de gestion sont présentes tout au long de la définition d’un projet, jusqu’à la mise en service des espaces, avait conduit Michel Conan et Michel Bonetti du CSTB, à proposer à la fin des années 80 une méthode de projet, dite «générative» reposant sur des itérations entre programmation et conception, et sur la mise en place d’un système d’acteurs

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intégrant les gestionnaires et utilisateurs. Un binôme sociologue-architecte animait le dispositif et réalisait programme et études de conception. Reprenant cette approche définie à l’échelle du bâtiment, les travaux que j’ai engagés avec des collègues chercheurs et praticiens à partir du début des années 2000, ont eu pour objectif d’essayer de l’adapter aux opérations d’urbanisme en l’élargissant aux habitants et usagers des espaces (Dimeglio, 2001 ; Daniel-Lacombe, ZetlaouiLéger 2013). Nos premières expériences en situation, bien qu’assez concluantes pour les maîtres d’ouvrage commanditaires et les usagers des espaces aménagés n’eurent, jusqu’en 2008, que très peu d’échos. Nos arguments reposaient non seulement sur des enjeux de meilleure prise en compte des questions d’usages et de gestion, mais aussi de légitimation des processus de décision et de démocratisation de l’action publique. Sur le premier aspect, organismes institutionnels, maîtres d’ouvrage et maîtres d’œuvre, espéraient que la fin de la politique des modèles et «l’émulation» entre les concepteurs produiraient la qualité attendue. Sur le second, l’incompréhension était totale, du côté des élus locaux comme des administrations centrales, y compris chez les chercheurs. Les uns en faisaient une question idéologique ou politiquement trop sensible, risquant de mettre en péril leur pouvoir de décision. Les autres considéraient que la participation des habitants était un sujet dépassé ou incompatible avec la culture française. Au cours des années 2000, la montée en puissance des enjeux de développement urbain dans les politiques publiques à la suite du Grenelle de l’Environnement, va donner une toute autre résonnance à nos premières recherches et expérimentations, et permettre leur approfondissement. Le nouveau Ministère de l’Écologie et du Développement Durable lance en effet à partir de 2008 tout un ensemble d’actions encourageant explicitement à des modes de gouvernance urbaine plus participatifs afin de favoriser l’avènement de la «Ville durable». Les

Session 5 : Recherche-action. Système d’acteur et projet comme processus


Envisager la place des habitants dans les projets d’urbanisme par la recherche-action : une opportunité pour (re)penser le processus global de conception et son enseignement Jodelle Zetlaoui-Léger

Fig.2 (haut). Occasions pour une coopération entre démarches de recherche et de projet dans le cycle du processus global de conception. Adapté de Zeisel (John), Inquiry By Design : tools for environment behavior research. Fig.3 (bas). Une approche séquentielle, procédurale, et peu participative du processus de projet : une vision encore dominante

programmes de recherches proposés contiennent explicitement une double dimension de production de connaissances et d’aide à la mise en œuvre de nouvelles formes d’actions territoriales. Répondant à l’un d’eux, notre équipe qui associe des laboratoires de l’Institut d’Urbanisme de Paris et de l’ENSA Paris la Villette, propose de mettre en place dans cette perspective un dispositif d’investigation impliquant dès l’amont des chercheurs, des praticiens et des membres de la société civile, se retrouvant au sein de « forums hybrides». L’objectif est de produire dans un premier temps de la connaissance en la mettant à l’épreuve «d’acteurs de terrain», tout en se donnant la possibilité de préfigurer pour l’avenir, les termes d’une réflexion sur l’évolution des méthodes de projet vers des modes plus participatifs. Le sujet que nous proposons porte sur la concertation citoyenne dans les premiers projets d’écoquartiers français. Les résultats de cette recherche montrent qu’un nombre significatif de collectivités se sont saisies de leur premier projet d’écoquartier pour apprécier la place que pouvaient y tenir les habitants, en reconsidérant fondamentalement leurs ingénieries de projet (Zetlaoui-Léger, Fenker, Gardesse 2015). Celles-ci se sont trouvées redéfinies en donnant un rôle moteur à la participation citoyenne. Les dispositifs de

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travail impliquant des membres de la société civile se sont trouvés pleinement intégrés dans le système d’acteurs du projet et directement articulés aux instances de décision. On remarque alors également l’importance prise par l’activité de programmation à toutes les échelles de définition du projet, comme vectrice d’organisation et d’animation de la participation citoyenne à laquelle elle confère (enfin) un véritable objet. Les expériences de recherches-actions que j’ai menées depuis le milieu des années 90 ont directement alimenté mes pratiques pédagogiques à travers notamment la préoccupation de créer des situations de formation, non seulement interdisciplinaires mais articulant aussi les savoirs et les savoir-faire de la maîtrise d’ouvrage, et de la maîtrise d’oeuvre. Les pratiques pédagogiques dans les départements ou instituts universitaires en urbanisme ont sont depuis près de 30 ans axées sur la formation de spécialistes des politiques urbaines et des maîtres d’ouvrage. Dans les écoles d’architecture, elles restent encore essentiellement centrées sur l’exercice de la maîtrise d’oeuvre. Les unes et les autres se sont trouvé structurées par des logiques institutionnelles, professionnelles et procédurales, voire par des attitudes corporatistes prégnantes qui ont eu pour effet : - de rendre implicite le travail de programmation dans la démarche de projet alors qu’il nécessiterait d’être objectivé, -  ou au contraire, d’entretenir un clivage entre programmation et conception, alors que ces deux activités devraient s’enrichir mutuellement.

entrées privilégiées des habitants lorsqu’ils sont en situation de véritablement contribuer à l’élaboration des projets. Ces expériences montrent également à ce titre, le rôle que peut avoir une acception renouvelée de la programmation, comme activité permettant d’identifier les attentes des différents acteurs en termes d’activités et d’usages, et en définitive d’organiser un dialogue constructif entre maîtrise d’ouvrage et maîtrise d’œuvre, en y associant les utilisateurs et usagers finaux. Réciproquement, la portée d’une exploration programmatique se trouve aussi renforcée et plus pertinente lorsqu’elle est étroitement articulée à des explorations perceptives et formelles auxquelles engage une réflexion en terme de conception. La programmation apparaît ainsi, dans une acception renouvelée, comme une méthode pouvant contribuer à dépasser les tensions disciplinaires qui existent encore, aussi bien dans les sphères professionnelles qu’académiques.

Cette situation est de moins en moins tenable dans la pratique comme dans l’enseignement. Les expériences de démarches participatives que nous avons analysées de «l’intérieur» ou comme observatrice distanciée, en apportent la démonstration. Elles mettent en exergue le caractère transcalaire (Tabouret, 2015) et syncrétique des problématiques d’usages, et plus largement de vie quotidienne,

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Envisager la place des habitants dans les projets d’urbanisme par la recherche-action : une opportunité pour (re)penser le processus global de conception et son enseignement Jodelle Zetlaoui-Léger

Fig.4. La démarche de projet : un processus itératif et collaboratif à organiser entre formulation des attentes et formalisation des réponses

Bibliographie BOUTINET (Jean-Pierre) - Anthropologie du projet, 1990, 2e ed. Paris : Presses universitaires de France, Coll. Quadrige, 2015. CONAN (Michel) - L’évaluation constructive. Théorie, principes et éléments de méthode. Éditions de l’Aube, Décembre 1998, DANIEL-LACOMBE (Éric), ZETLAOUI-LEGER (Jodelle) – «Vers des dynamiques de coproduction et une hybridation des savoirs dans les projets d’urbanisme ? Évaluation réflexive d’un dispositif d’Assistance à Maîtrise d’Ouvrage», in Savoirs citoyens et démocratie participative dans la question urbaine, (dir. A. Deboulet, H. Nez) éditions des Presses Universitaires de Rennes, 2013, p. 51-61. DIMEGLIO (Pierre) - «Pour la programmation générative et participative des projets urbains. Le cas de l’Ile-St-Denis», in Urbanisme n°320, 2001, p. 26-31 LIU (Michel), «Vers une épistémologie de la recherche-action», in La Recherche Action, Revue Internationale de Systémique, Paris : Dunod, volume 6, n°4, 1992. p. 435-454. TABOURET (René) - «Villes, Territoires, Paysages en devenirs, une responsabilité particulière», in Ville, territoire, paysage : vers un nouveau cycle de pensée du projet, GUILLOT (Xavier), dir., Presses Universitaires de St-Etienne, 2016. SÉGUIN (Michel), TREMBLAY (François) «La recherche participative et l’écocitoyenneté», Nouvelles pratiques sociales, vol. 18, n° 1, 2005, p. 117-130. http://id.erudit.org/iderudit/012200ar TAPIE (Guy) - «Théories de la fabrication des espaces», in Trajectoires doctorales, Cahiers de la Recherche architecturale et urbaine, n°26/27, BRAUP, p. 172-181. ZEISEL (John) - Inquiry by Design : tools for environment behavior research, Cambridge University Press, 1984. ZETLAOUI-LEGER (Jodelle), FENKER (Michael), GARDESSE (Camille), «La participation citoyenne dans les projets d’écoquartiers en France : quels «leviers d’expérimentation» ?», in MERMET, L.; SALLES, D. (dir.), Environnement, la concertation apprivoisée, contestée, dépassée ? Bruxelles : Éditions De Boeck, 2015, p. 209-231. ZETLAOUI-LEGER (Jodelle) – «Redécouvrir les travaux du Design Methods Movement» in Les Cahiers de la Recherche Architecturale et Urbaine, Éditions du Patrimoine – Centre des Monuments Nationaux, n° 28, septembre 2013, pp. 57-70.

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Fig.1. Extrapolation des principes du projet de la halle Libelco au tissu bâti environnant. Un nouveau réseau d’espaces publics de sociabilité (piétons) se superpose au réseau d’espace public existant, support d’une densification quantitative provoquant un retournement complet du tissu urbain. B. Le Fort 2016

Fig.2. Relevé des parcelles industrielles en cœur d’îlot. Le processus de transformation d’espaces productifs en espaces publics en cœur d’ilot fait disparaitre des espaces urbains d’activité. La Région présente une constellation de grands bâtiments/parcelles industrielles du même type, où se cristallisent des tensions entre stratégie régionale de densification qualitative et demande d’espaces productifs de petite taille au cœur de la ville. B. Le Fort 2016

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Les clairs -obscurs des représentations de projet Pistes d’articulation entre recherche académique et projet urbain Bernard Declève, Marine Declève, Roselyne de Lestrange, Jean-Philippe De Visscher, Barbara Le Fort Cette contribution porte sur un dispositif d’enquête par le projet mis en place dans le cadre du Metrolab Brussels, programme de recherche appliquée et critique animé par un consortium interdisciplinaire d’équipes universitaires bruxelloises. L’enquête, menée par 5 urbanistes de l’équipe LOCI UCL du Metrolab, questionne l’image de la ville et les «horizons de projet» (A. Corboz, 2001) sous-jacents à la programmation FEDER en cours à Bruxelles (Fonds structurel Européen d’appui au Développement Régional). Les actions financées par ce fonds sont portées par des dispositifs de gouvernance très diversifiés, publics, privés, mixtes le plus souvent. C’est cette diversité que l’enquête veut interroger : l’objectif est de comprendre à quel(s) projet(s) de ville et de métropole l’ensemble de la programmation et chacun des 46 projets qu’elle subventionne contribuent. Réunissent-ils les conditions du projet urbain, et si non, comment contribuer à les faire évoluer dans ce sens ? Le dispositif consiste à alterner des moments de participation au projet par la recherche, et des cycles plus autonomes de recherche par le projet. Globalement, la démarche confronte des représentations émanant des porteurs de projet à celles complémentaires, ou alternatives, produite par les chercheurs. L’hypothèse sous-jacente est qu’entre l’impensé, le non-dit, ou l’implicite, les représentations diffusées par ceux qui portent les projets ménagent une série de «clairs-obscurs» qui peuvent devenir une nouvelle matière de recherche par le projet. L’enquête s’organise en trois temps. Le premier est la collecte de ‘pièces à conviction’, dans les documents officiels des projets et dans ceux du débat public à leur sujet; puis exercice de relecture graphique à la recherche d’éventuelles facettes ou conditions du projet urbain que ces images auraient laissées délibérément ou non dans l’obscurité. Le deuxième temps est l’exploration par le dessin des enjeux et opportunités spatiales mises en évidence dans la première étape. L’objectif est ici de montrer qu’il existe d’autres géographies possibles du même projet, qui permettent de déplacer les questions ou faire évoluer les discours. Dans le troisième temps, ces nouvelles représentations sont soumises au débat, le but étant d’évaluer en quoi ces résultats de recherche sont appropriables ou non par le système d’opération à l’œuvre. Cet article retrace le premier temps du processus, sur un échantillon de trois projets : - La reconversion, à l’initiative communale, d’une Halle industrielle en cœur d’îlot - L’aménagement d’un ancien hippodrome en parc de loisirs, par délégation d’une maîtrise d’ouvrage publique à un opérateur privé. -  La restructuration, à l’initiative d’un consortium privé, d’un site d’activité économique (des abattoirs et un marché) qui sont emblématiques à Bruxelles. Premier projet : halle industrielle La halle dite Libelco occupe le cœur d’un îlot à forte mixité industrie-habitat dans la zone du canal de Bruxelles, traditionnellement productive. Le bâtiment abrite actuellement un commerce de voitures de seconde main. Le projet porté par la commune le transforme en jardin d’hiver public bordé de nouvelles activités : crèche, café-lecture, ateliers d’artiste, ressourcerie et commerce. C’est le projet pilote d’un Contrat de Quartier Durable (outil de revitalisation urbaine bruxellois), il fait partie d’une transformation complète de l’îlot, et travaille en logique avec une opération du même acabit dans le quartier voisin, ce suivant

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les plans stratégiques à l’échelle métropolitaine. C’est donc la concrétisation locale d’ambitions globales. La propriété du terrain n’était pas publique au moment où le projet a reçu sa subvention européenne, ce qui a généré un blocage important dans la mesure où le propriétaire privé exploitant le site n’était pas disposé à vendre, à tout le moins pas dans les conditions de prix plafonnés auxquelles la Commune acquéreuse était soumise légalement. Une procédure d’expropriation a été entamée pour que le projet puisse être concrétisé. Le Contrat de Quartier Durable prévoit la densification du réseau d’espaces publics, ce qui implique une dédensification des intérieurs d’îlots mixtes au profit de ces espaces. Suivant cet axe, le projet Libelco entérine la délocalisation du commerce de voitures d’occasion, sous l’argument qu’il est en conflit avec les autres fonctions du quartier, notamment l’habitat. Pourtant, cette mixité fonctionnelle et l’intégration de grandes parcelles industrielles dans le tissu dense est la spécificité de ces quartiers, et leur apporte depuis toujours une grande flexibilité d’usages. La transformation de ces parcelles en espaces publics, processus en cours à l’échelle métropolitaine, va diminuer cette mutabilité des îlots. Le projet de la Halle Libelco est en donc emblématique d’une problématique régionale. Bruxelles présente une constellation de grands bâtiments et parcelles industrielles intégrés dans le tissu dense. Mais sans vision ni stratégie, le risque est de perdre ce patrimoine au profit de la fonction résidentielle, patrimoine pourtant indispensable au maintien en ville des activités productives, et notamment de celles qui la fabriquent au quotidien. Ce cas laisse entrevoir la vision de la programmation Feder : celle de la ville à vivre passant par l’aménagement d’espaces de sociabilité, et qui serait incompatible avec la ville productive. Deuxième projet : ancien hippodrome

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Le projet suivant est celui de la restauration d’un ancien hippodrome en parc de nature et de loisirs culturels et sportifs. Ce site de plus de 30has se situe en deuxième couronne de la ville, dans un quartier très vert et résidentiel, en lisière d’une forêt de plus de 4000 hectares. Il n’est plus en activité depuis 30 ans exception faite d’un golf installé au milieu de l’ancien champ de course. L’ambition de la région Bruxelloise qui en est propriétaire a toujours été d’en faire un parc métropolitain, porte d’entrée de la forêt, mais la complexité administrative a longtemps bloqué ce projet. La Région a finalement confié l’opération à un opérateur privé par appel d’offre. Le concessionnaire lauréat est chargé du redévelloppement et de la gestion du site, moyennant des contraintes de programmation, de gestion environnementale et d’accessibilité. En théorie l’objectif de lucre doit rester secondaire mais le concessionnaire est seul responsable de la rentabilité de l’opération, et doit de plus payer une redevance annuelle aux pouvoirs publics. Il y a donc dans la conception même du montage une petite ambivalence dans le jeu de rôles public-privé. Le schéma directeur annonce des ambitions de mixité en termes d’accessibilité et de programmation. Ceci génère des controverses, notamment de la part des riverains qui craignent le bruit et l’affluence populaire, sous couvert d’inquiétudes écologiques. Derrière ces critiques le fond du problème que l’enquête identifie est une tension entre, d’une part, une politique de mise en réseau (écologique, sociale, fonctionnelle) et, d’autre part, une stratégie d’insularisation du même ordre, qu’on trouve aussi bien dans le chef du développeur privé que du propriétaire public. Effectivement, en termes d’accessibilité, la communication officielle du projet mentionne sommairement la ligne de tram et les deux gares qui sont situées à distance piétonne des entrées, si ce n’est pour préciser qu’elles ne sont pas très opérantes – puisque non desservies aux moments clés pour le parc, le soir et le week-end. Pourtant ces accès en transport public fondent le

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Fig.3. A gauche : JNC, Plan d’accès du projet Drhôme. A droite : Roselyne de Lestrange, Voies d’accès évoquées dans l’énoncé du projet Drhôme et indices socio-économique, 2016

caractère métropolitain du projet à l’origine de son financement européen. A l’inverse, la description de l’accessibilité en voiture est beaucoup plus détaillée, et l’aménagement de nombreux parking y compris en abattant des arbres de la forêt classée ne pose pas de problèmes. Le croisement des cartes d’accessibilité au site avec la carte de l’indice socioéconomique des quartiers met en lumière le type de public réellement attendu. Les accès automobiles desservent les quartiers les plus aisés – où se trouve la clientèle potentielle du site dont les activités seront majoritairement payantes. A l’inverse, les quartiers desservis en train sont les plus pauvres de l’agglomération, qui ont une population jeune, et qui souffrent en plus d’un réel déficit d’espace public de nature. Le champ lexical qui explique la programmation confirme cette stratégie de marketing du gestionnaire orientée explicitement sur une frange riche de la population (melting park, pop-up village, lazy Sundays, food truck experience, restaurant bio et locavore…). D’un point de vue spatial, les différents types de public (golfeurs, enfants, adolescents, …) seront vraisemblablement peu en contact les uns avec les autres puisque l’organisation en plan dessine une agrégation de bulles bien délimitées. Certaines seront toujours ouvertes, certaines parfois payantes, la majorité toujours payantes et d’autres jamais accessibles. Nous soulignons que la logique d’insularisation n’est pas du seul fait du concessionnaire privé puisque ce sont les gestionnaires publics de la forêt qui ferment les zones boisées pour des raisons de protection de la nature, malgré l’objectif réglementaire

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de coexistence harmonieuse des fonctions écologiques et sociales de la nature en ville. En fin de compte la dimension d’espace public de l’hippodrome est résiduelle, la majorité du site devant être à terme d’accès restreint. Dans ce cas le clair-obscur porte deux points à la discussion : la question de l’accessibilité de la nature urbaine, qui renvoie sur le fond à l’importance des éthiques environnementales sous-jacentes à l’action publique; et le fait que la complexité institutionnelle bride cette action et génère la privatisation de la ville. Troisième projet : les abattoirs Le projet «Abattoirs» concerne le redéveloppement du site des anciens abattoirs en y incluant un nouvel abattoir, un espace d’accueil pour PME centré sur l’alimentation, des logements, des locaux associatifs et une ferme urbaine en toiture. Le projet est porté par une centaine de représentants des métiers de la viande regroupés en Société Anonyme, qui a repris la gestion du site depuis 1983. Le master plan réalisé pour le site des Abattoirs a été initié par cette société privée. Deux images représentent particulièrement bien la vision du Master Plan réalisé en 2011 par le bureau d’études ORG pour la société Abattan. La première est une image de synthèse qui inscrit Le ventre de Bruxelles et ses diverses fonctions dans son environnement urbain. La deuxième est une vue aérienne qui représente le concept de Nouveau Pentagone dessiné par la Ligne 2 du métro bruxellois et qui met en évidence une série de pôles métropolitains connectés à cette ligne, dont le site des abattoirs qui occupe une place stratégique, à l’interface de la ligne de métro et du canal qui traverse Bruxelles du nord au sud. Les deux images mettent en évidence un projet structuré autour de deux principes qui peuvent tout aussi bien être complémentaires que contradictoires : le principe de mixité aux échelles du site et du quartier, et le principe de polarisation polycentrique à l’échelle régionale ou métropolitaine.

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Le master plan prévoit de remplacer l’actuelle chaine d’abattage par un abattoir compact, ce qui permettra de rationaliser l’activité économique principale, mais aussi de donner de la place à de nouvelles fonctions économiques (une ferme urbaine et une nouvelle Halle alimentaire), culturelles (un auditorium et des espaces événementiels), sociale (la « grande plaine des échanges multiculturels ») et même résidentielles. Cependant, ce principe de mixité fonctionnelle est en contradiction avec le principe de spécialisation qui est à l’origine des abattoirs. En effet, si le site est devenu un pôle structurant de la ville, c’est d’abord parce qu’il a su concentrer une série d’activités centrées sur le commerce de la viande. Etant donné tout ce qu’implique le développement spatial de la fonction, depuis l’acheminement des bêtes par camions jusqu’à la commercialisation de la viande dans les boucheries du quartier, la survie de l’abattoir nécessite de reconnaître avant tout le caractère spécialisé du lieu. En effet, l’expérience montre que la stratégie de mixité n’est pas sans risques, l’Observatoire des activités productives rappelle dans son rapport de 2011 que «dès que d’autres usages sont tolérés, l’activité productive devient rapidement la fonction faible.» Par ailleurs, souligner l’importance stratégique du site en le resituant dans une nouvelle géographie de centralités métropolitaines qui sont autant de pôles administratifs, événementiels ou commerciaux, fait apparaitre clairement dans la vision des porteurs de projet la primauté des activités d’animation métropolitaine (‘marché hebdomadaire’ et évènements) sur celles de l’abattage et de la transformation de la viande. De plus l’analyse graphique montre que les sites représentés ne sont pas clairement reliés entre eux par le canal ou la ligne du métro. Cette absence de connexion soulève la question de l’interaction physique et programmatique entre les différents sites. Celle-ci sera-telle régie par la figure de la polarisation des investissements et des

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Fig.4. Analyse du programme Drhôme, 2016, Conception : Roselyne de Lestrange, Réalisation : Marine Declève

Fig.5. Lecture du programme de mixité fonctionelle pour plan de développement global Abattoirs, 2016, Conception et réalisation : Marine Declève

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Fig.6. Lecture de la stratégie de polarisation reprise par le plan de développement global Abattoirs, 2016 Conception et réalisation : Marine Declève

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Les clairs-obscurs des représentations de projet Pistes d’articulation entre recherche académique et projet urbain Bernard Declève, Marine Declève, Roselyne de Lestrange, Jean-Philippe De Visscher, Barbara Le Fort opportunités sur un site ou par un principe de distribution équilibrée ? A moins que la seule règle ne soit celle de la libre concurrence ? De plus, on constate que la rive ouest du canal n’occupe finalement aucune place dans la scénographie du Nouveau Pentagone. Or le projet des abattoirs est la seule opportunité de corriger ce déséquilibre, et de faire du canal une figure fédératrice du nouveau centre métropolitain. Par conséquent, même si les abattoirs sont historiquement liés à la présence de rail plutôt qu’à celle de l’eau, le master plan peut-il nier la nécessiter d’articuler le site aux berges du canal ? Conclusion Les premiers pas de cette investigation, qui ne sont pas encore de l’ordre de la critique mais bien de l’enquête, nous permettent de préciser une des modalités possibles de relation entre recherche et projet. Préalablement, il faut reconnaître que dans le cas du Feder le terme projet a une double dimension. D’une part, il désigne un état futur de l’espace du présent, que nous appelons l’espace-projet. D’autre part, il désigne un agencement d’acteurs collectifs publics et/ou privés et une figure de gouvernance que nous appelons l’acteur-projet. Cette distinction permet de remarquer que, dans chacun des cas, les acteurs-projets sont engagés dans un double processus : - la conception, transformation et mise en œuvre de l’espace-projet ; - la transformation de leur propre identité par l’action que l’espace-projet exerce sur leurs modes de faire et sur la figure de gouvernance qui les définit. Les trois recherches présentées mettent en évidence ce qui reste tapi dans l’ombre des discours de l’acteur-projet et de sa conception de l’espace-projet. Chacun de ces points d’obscurité est ensuite saisi comme une opportunité pour élaborer une représentation alternative, où ce qui était dans l’ombre revient dans la lumière. Cela nous sert de contrepoint pour proposer une réflexion critique. Selon notre hypothèse de travail, et dans le cadre de notre mission par rapport au programme Feder, le rôle de la recherche est donc d’abord de mettre au jour les contradictions entre des projets urbains tels qu’ils sont réellement mis-en-œuvre, et la définition de l’intérêt public qui a justifié leur financement. Il s’agit ensuite de représenter ce qui n’a pas – ou insuffisamment- été pris en considération et qui offre une nouvelle perspective sur ces contradictions. Ceci inclut un travail spéculatif et prospectif qui, pour ouvrir la réflexion, s’affranchit des conditions de l’acteur-projet. Enfin, nous postulons que ces nouvelles représentations pourront ensuite être mises en débat. Ces expériences de recherche nous mènent également à penser que, dans une ville en développement permanent, les contradictions entre capacité d’action de l’acteur-projet, conception de l’espace-projet, et intérêt public sont inévitables. Par conséquent, un dispositif de recherche visant à reconnaître ces contradictions et explorer les moyens de les dépasser est structurellement nécessaire.

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Fig.1 et 2. La sagesse des jardiniers

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La sagesse des jardiniers Contours et premiers retours d’experience d’une «recherche-projet» de paysage Benjamin Chambelland La recherche que je mène actuellement comprend trois spécificités marquantes directement en lien avec le questionnement de ce séminaire. La première concerne mon activité antérieure et la posture qui s’y rapporte. Pendant six ans, j’ai mené une activité de paysagiste libéral au sein d’un collectif intitulé alpage – atelier de paysage en partage. Cette pratique professionnelle m’a amené à vouloir formuler un retour réflexif sur les projets de paysage réalisés à cette occasion et a, par la suite, fortement orienté la problématique de la présente recherche doctorale. La seconde spécificité correspond au contexte de réalisation de ma thèse. Initiée depuis juillet 2015, dans le cadre d’une Convention Industrielle de Formation par la REcherche (CIFRE) au sein de l’Unité Mixte de Recherche Passages (UMR 5319) et du «Grand Projet des Villes Rive Droite» (GPV-RD), ce travail de recherche, ancré dans l’action est réparti équitablement entre le temps d’écriture de la thèse et le développement d’un projet de paysage intitulé La sagesse des jardiniers. Cette appellation illustrant à la fois une perspective concrète – la réalisation d’un plan de gestion intercommunal d’un vaste espace public de 240 ha intitulé le «Parc des Coteaux» - et la problématique principale de cette recherche - existe t-il une nouvelle démarche éthique, à travers une approche jardinière, sur laquelle les projets de paysages peuvent se fonder ? La troisième spécificité renvoie aux liens noués entre ces deux postures. Précédemment engagé dans la conduite de projets de paysages en tant que paysagiste indépendant, j’ai été missionné de 2013 à 2015 par le GPV-RD pour une mission d’accompagnement auprès d’élus, de techniciens et de jardiniers. C’est dans la continuité de ce travail que la thèse a été pensée, conduisant à passer d’une position de praticien à celle de praticien-chercheur et de la conduite d’un projet à celle d’une «recherche-projet» (Findeli, 2004). Il est ainsi proposé ici de faire état d’un retour d’expériences, visant à montrer les articulations à l’œuvre entre une recherche doctorale et un projet de paysage. Pour cela, je présenterai, d’abord, en quoi ma recherche doctorale peut-elle être apparentée à une recherche-action. Je préciserai, ensuite, le contexte de ce travail de thèse, complété d’un retour sur la genèse de sa mise en place, montrant qu’il résulte d’un passage de la conduite d’un projet à une recherche-projet appliqué aux paysages du Parc des Coteaux en tirant partie de la pensée d’Alain Findeli. Enfin, en guise de conclusion, il est envisagé de faire un premier bilan des liens effectifs entre recherche et projet dans le cadre de cette thèse aujourd’hui à mi-parcours. Conventions industrielles de formation par la recherche (CIFRE). Peut-on parler de recherche-action ? Il s’agit ici de clarifier le sens accordé à la recherche-action à travers la mobilisation d’un état de l’art réalisé en 2014 par Christian Gonzalez-Laporte sur le sujet et à confronter les enseignements qu’il en tire à ma propre expérience : une recherche doctorale menée dans le cadre d’une CIFRE. Selon Christian Gonzalez-Laporte, la plupart des chercheurs concernés par la recherche-action s’accordent à faire état des travaux de Kurt Lewin (1947) et à le considérer comme étant l’un des précurseurs de cette démarche scientifique. Pour

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Lewin, la recherche-action « est une démarche fondamentale dans les sciences de l’homme, qui naît de la rencontre entre une volonté de changement et une intention de recherche. Elle poursuit un objectif dual qui consiste à réussir un projet de changement délibéré et ce faisant, faire avancer les connaissances fondamentales dans les sciences de l’homme. Elle s’appuie sur un travail conjoint entre toutes les personnes concernées. Elle se développe au sein d’un cadre éthique négocié et accepté par tous » (Lewin, 1947, Liu, 1992).» À partir de cette définition, il me semble possible d’interroger mon propre travail de recherche sur deux aspects. Correspond-t-il à un besoin exprimé de production et de validation de connaissances pratiques (Gonzalez-Laporte, 2014)  ? Inclut-il un processus démocratique dont l’enjeu est de répondre à des problèmes identifiés collectivement ? Pour apporter des éléments de réponses, il est proposé de clarifier le cadre de ce travail de recherche. Le dispositif CIFRE est développé en France depuis plus de trente ans. Il repose sur l’association de quatre acteurs1 : une entreprise ou une institution publique, un laboratoire de recherche académique, un doctorant et l’Association Nationale de la Recherche et de la Technologie (ANRT), chargée par le Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche de la mise en œuvre de ce dispositif. Dans le cas présent, cette relation quadripartite implique le Grand Projet des Villes Rive Droite (GPV-RD), au sein duquel je suis salarié pour une durée de trois ans, l’Unité Mixte de Recherche Passages (UMR 5319), qui accueille mes travaux de recherche, moi même, qui détiens un double statut de «salarié-doctorant»2, et l’ANRT, qui a contracté avec le GPV-RD la convention CIFRE sur la base de laquelle une subvention lui est versée pendant trois ans. Pour le Ministère chargé de la recherche, l’enjeu de la mise en place des CIFRE est de favoriser le développement de la recherche partenariale

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publique-privée. Il est ainsi précisé que «L’entreprise recrute en CDI ou CDD un diplômé de niveau M à qui elle confie une mission de recherche stratégique pour son développement socio-économique.»3 Une recherche développée dans le cadre d’une CIFRE positionne donc le doctorant dans une posture à la fois de chercheur et d’acteur dont l’objectif est bien de produire des connaissances ayant une visée pratique. Au sein du GPV, cela semble bien intégré. Je ne suis pas seulement considéré comme le «chargé de mission nature du Parc des Coteaux». Toutes les personnes avec qui je travaille ont bien connaissance de mon double statut, ainsi que de l’organisation de mon temps de travail correspondant4. Je (et on) me présente comme tel auprès des partenaires depuis le début de mon travail. Pour autant, malgré ce contexte favorable il s’agit d’un exercice difficile, car la conduite de l’action est exigeante et peut rapidement prendre le dessus sur le travail de recherche. Nous reviendrons en conclusion sur ce glissement éventuel. Dans le cadre des CIFRE, la question de la posture du chercheur face à son terrain interpelle. Dans ce contexte de travail où l’action et la recherche sont intrinsèquement liées, comment peut-on associer les postures possiblement contraires de distanciation et d’implication ? Car si la recherche peut appeler à une prise de distance dans l’analyse de l’action, l’action appelle de son côté à une implication, à des choix, des prises de positions au service du projet. Dans le cas présent, la méthode envisagée propose d’assumer pleinement ce double positionnement de chercheur-acteur, de ne pas essayer de s’en extraire mais au contraire de s’en saisir, de le considérer comme un mode de recherche au service de l’action, et inversement. 1- Les Conventions Industrielles de Formation par la REcherche (CIFRE) ; Définition, mode d’emploi  : http://www.anrt.asso.fr/fr/espace_cifre/ mode_emploi.jsp?p=40 2 et 3- Ibid 4- Mon temps de travail est réparti équitablement entre le temps d’écriture de la thèse (50%) et le rôle de chargé de mission (50%) – constitutif de mon travail de terrain de la thèse

Session 5 : Recherche-action. Système d’acteur et projet comme processus


La sagesse des jardiniers Contours et premiers retours d’experience d’une «recherche-projet» de paysage Benjamin Chambelland « C’est cette prise de conscience qui appellerait un changement de conception de l’observation, prenant pleinement en considération la participation active du chercheur à son terrain, et en faisant un réel outil de connaissance.» (Soulé, 2007). Cette thèse prend ainsi pour point de départ une approche à la fois réflexive mais également empirique à travers un travail collectif, immersif et impliqué auprès d’élus et de techniciens locaux dans une perspective pragmatique. En ce sens, la recherche et l’action se guident mutuellement. La recherche vient se greffer sur l’action avec une visée de transformation des pratiques des acteurs (Auziol, 2006), et réciproquement l’action tire parti de cette «recherche-impliquée» (Bretegnier, 2009) pouvant contribuer à une évolution de la politique publique ici appliquée au paysage. Pour autant, afin que la conduite d’une recherche-action puisse répondre pleinement au double objectif de contribuer à la construction de nouveaux savoirs et de proposer de nouvelles configurations d’action, il paraît nécessaire de clarifier en amont, et dans la durée, le rôle de chercheur au sein de l’action. À cet égard, une CIFRE peut être assimilée à un processus collectif dont l’enjeu est de répondre à des problèmes partagés. En amont de la mise en place de la convention, le doctorant, son ou ses directeurs(trices) de recherche, ainsi que l’entreprise ou l’institution publique accueillante, doivent trouver un point de convergence entre les intérêts de la recherche et ceux du développement socio-économique. Ce processus, déclenché pour le dépôt d’un dossier auprès de l’ANRT, doit se poursuivre tout au long des trois années afin d’assurer un rôle de veille de la part de chacune des parties prenantes. S’il s’agit là d’une des qualités des CIFRE, il peut tout autant être l’une de ses fragilités. Le bon déroulement de ce processus collectif repose sur une bonne compréhension des attentes de chacun et sur un engagement réciproque dans sa mise en œuvre. Si l’une des parties ne s’ouvre pas à la culture de l’autre – la conduite d’une recherche et celle d’une action – le doctorant peut se retrouver tiraillé entre les deux approches et perdre pied dans cet exercice qui nécessite un passage constant entre les deux. En conclusion, une CIFRE peut tout à fait être apparentée à une recherche-action. Il s’agit ici d’un partenariat quadripartite au long court mettant en jeux des objectifs partagés, mais également des relations humaines sur lesquelles repose le bon développement de ces liens noués entre la recherche et l’action. Si la présente recherche peut dès lors affirmer cet ancrage méthodologique, il semble possible de poursuivre en formulant l’hypothèse qu’elle relève également d’une recherche-projet. Dans le cas présent, cette CIFRE s’inscrit en effet dans la continuité d’un processus de projet déjà à l’œuvre au sein du GPV-RD, permettant d’interroger les influences potentielles de ce processus sur la mise en œuvre de cette recherche. La sagesse des jardiniers. Quelles interactions existent-ils entre le projet et la recherche appliqués aux Parc des Coteaux ? Il ne s’agit pas ici d’éprouver toutes les dimensions méthodologiques et épistémologiques émergentes entre la recherche et le projet, mais d’en proposer une approche par l’expérience. Comment, en somme, cette recherche a-t-elle pu être formulée, d’un point

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de vue méthodologique, sur les bases d’un projet en cours ? Pour répondre à cela, je préciserai, d’abord, le contexte et la genèse de ce travail de thèse permettant, ensuite, de saisir les liens éventuels avec ce que Alain Findeli appelle la «recherche-projet». Mais explicitons, en premier lieu, la nature de La sagesse des jardiniers et du Parc des Coteaux Le Parc des Coteaux est un vaste « espace de nature » situé dans la Métropole de Bordeaux. Il est composé de dix parcs publics d’une superficie totale de 240 ha, répartis sur les coteaux situés en rive droite de la Garonne. Ce projet fait l’objet d’une action intercommunale, depuis 2002, portée par les quatre villes composant le GPV-RD : Bassens, Lormont, Cenon et Floirac. La sagesse des jardiniers est un projet co-construit avec des élus, des techniciens et des jardiniers de ces quatre collectivités. Sa mise en œuvre fait suite à une mission conduite de 2013 à 2015 par le collectif alpage5, visant à accompagner les communes dans la réalisation d’une Charte intercommunale de la gestion et des usages du Parc des Coteaux. Au bout d’une année, cette charte s’est incarnée dans la création du parcLAB des Coteaux6. Le parcLAB est le diminutif du Laboratoire du Parc des Coteaux. Il s’agit d’un dispositif basé sur un cycle de quatre rencontres annuelles durant lesquelles les responsables et les jardiniers des services environnements des quatre villes concernées se retrouvent sur le terrain pour échanger sur les pratiques de chacun. Il se définit ainsi : «Il ne s’agit pas d’un document figé dans le temps. Il s’agit d’un processus de rencontres basé sur l’écoute, le partage, l’expérimentation, la montée en compétence et la mutualisation de moyens, pour agir concrètement ensemble sur le Parc des Coteaux.»7 La mission d’alpage se termine ainsi suite à l’expérimentation et la mise en place du parcLAB. C’est dans la continuité de ce travail que la CIFRE voit le jour en 2015. D’un point de vue théorique, le montage de la CIFRE tire parti de la réalisation d’un mémoire de recherche élaboré en

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20148. Ce travail va me permettre de commencer mon initiation à la recherche et de formaliser, à travers cela, les premiers contours d’une recherche doctorale appliquée à l’exploration des pratiques paysagistes au prisme de l’éthique. L’énonciation de la problématique de recherche de la CIFRE s’inscrit ainsi dans la continuité de cette recherche. Au même moment, un bilan des trois années d’activité du parcLAB est effectué avec l’ensemble des acteurs concernés. Il en ressort d’un point de vue plus empirique que la dynamique lancée par le parcLAB s’essouffle et ne suffit pas à passer concrètement à l’action, même si tout le monde s’entend sur le bienfait et la nécessité de ces rencontres régulières sur le terrain. Ce bilan a ainsi conduit, à l’automne 2015, à la formulation d’un besoin collectif : la réalisation d’un Plan de gestion intercommunal du Parc des Coteaux. Pour cela, il est envisagé d’étudier le patrimoine faunistique et floristique présent sur l’ensemble du Parc, de développer plus en avant la thématique des usages sociaux jusqu’ici peu abordée et d’envisager des modalités concrètes de passage à l’action. La CIFRE est ainsi réalisée sur la base d’une problématique de recherche, d’une perspective concrète et de deux hypothèses croisées  : une hypothèse de recherche  -  Le changement des pratiques paysagistes peut-il se fonder sur l’existence d’une «sagesse jardinière» - et une hypothèse d’action - Tirer parti d’une sagesse appliquée à l’acte de jardiner pour aller vers une gestion partagée et bienfaisante des paysages. La concrétisation de la CIFRE me permet ainsi d’effectuer un passage d’une position de praticien 5- alpage – atelier de paysage en partage est cofondé en 2009 par Stéphane Duprat et moi-même, tous deux paysagistes dplg indépendant. Cet atelier a été créé à la suite de nos études à l’École Nationale Supérieure d’Architecture et de Paysage de Bordeaux. http://www.collectif-alpage.fr 6- Un site internet relate toute l’histoire du parcLAB. https://parclab. wordpress.com/ 7- https://parclab.wordpress.com/la-demarche/ 8- Mémoire de recherche réalisé en vue de l’obtention de la mention recherche au diplôme de paysagiste dplg

Session 5 : Recherche-action. Système d’acteur et projet comme processus


La sagesse des jardiniers Contours et premiers retours d’experience d’une «recherche-projet» de paysage Benjamin Chambelland à celle de praticien-chercheur. Une dynamique qui va produire trois phénomènes marquants. Le premier correspond à la possibilité de renforcer, et de faire perdurer dans le temps, la relation de proximité façonnée depuis trois ans avec les élus, les responsables et les jardiniers des collectivités - ce qu’Alexis Pernet nomme la construction d’une expérience spatiale et relationnelle (Pernet 2014). Alors qu’habituellement le passage de relais se fait à ce moment précis avec la maîtrise d’ouvrage, l’opportunité de faire perdurer le projet en intégrant moi-même la maîtrise d’ouvrage contribue à renouveler l’approche. Le deuxième fait marquant correspond à l’inscription de cette continuité du projet dans le cadre d’une recherche doctorale, permettant d’envisager un renouveau de ma pratique professionnelle nourrie par les retombées d’un travail de recherche. Le troisième, enfin, correspond à la possibilité d’initier ce plan de gestion intercommunal, dont l’ambition est de sélectionner une équipe pluridisciplinaire pour son élaboration sur une durée de douze mois. Ce plan de gestion devient ainsi un élément central dans la mise en œuvre de ma recherche-action. Sur ces bases, je postule qu’il s’agit ici d’un nouveau positionnement personnel spécifique dans le processus de projet, mais, également, d’une possibilité de modifier ce processus en développant une capacité à construire une réflexion, d’ordre critique et épistémologique, sur la pratique du projet et sur l’action publique dans le domaine du paysage. L’objectif est bien de reformuler le cadre de l’action en lien avec l’élaboration de la problématique de ma thèse. C’est la raison pour laquelle, il me semble possible de formaliser un lien théorique avec la pensée d’Alain Findeli à propos de la recherche en design, désignée comme une recherche-projet. Selon lui «L’expérience montre que les candidats à un doctorat en design commencent par formuler leur projet de recherche sous la forme d’un projet de design. […] Mais il s’agit dans un second temps — et c’est là une étape décisive — de transformer leur question de design en question de recherche.[…] Le passage d’une question de design à une question de recherche ne s’effectue pas automatiquement : c’est un acte constructif.» (Findeli, 2015) Je reconnais bien là le processus dans lequel ma recherche a vu le jour. Mais l’on peut également retenir cela : «les chercheurs en design […] sont imprégnés de la culture intellectuelle du design, la culture du projet. Ils ne font pas qu’observer, expliquer et/ ou comprendre ce qui se passe dans le monde (visée gnoséologique), ils recherchent ce qui dysfonctionne dans le monde (visée diagnostique et méliorative). En d’autres termes, les chercheurs en écologie humaine considèrent le monde comme un objet (à connaître) alors que les chercheurs en design le considèrent comme un projet (à réaliser). On appellera « projective » une telle visée épistémologique.» L’hypothèse du basculement de la conduite d’un projet à une recherche-projet appliquée au Parc des Coteaux semble trouver tout son sens à travers cette visée méthodologique et épistémologique.

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Conclusion et ouverture

Bibliographie

Cette recherche a commencé depuis un peu plus d’un an seulement, il est encore tôt pour être en mesure de formuler un retour réflexif complet sur la méthodologie et la posture envisagées, pour autant après ces quelques mois, il est possible d’exprimer les difficultés rencontrées dans l’articulation souhaitée entre recherche et projet dans ce travail de thèse. La volonté de recul épistémologique nécessaire dont l’enjeu est de réussir à penser l’action en permanence avec une articulation théorique n’a pas été une chose facile pour quelqu’un dont la pratique professionnelle se situe initialement dans la conduite de projet de paysage. La construction des relations sociales entre les différents acteurs concernés auxquels le chercheur-acteur prend luimême part nécessite, en contre-partie, une rigueur dans la prise de distance pour mettre à plat les matériaux récoltés et en tirer une analyse théorique. La formulation des objets et des problématiques de cette thèse se sont ainsi parfois un peu dissous dans une pensée intuitive plutôt que pleinement conscientisé par un travail de formalisation théorique du projet. En cela, le travail de la thèse joue bien un rôle d’apprentissage permettant de mesurer l’importance de la construction d’un cadre méthodologique pour une articulation fertile entre recherche et projet.

Auziol Eric, 2006, Méthodologie de la recherche action sur les nouveaux usages. Bretegnier Aude, 2009, « Sociolinguistique alter réflexive. Du rapport au terrain à la posture du chercheur», Cahiers de sociolinguistique, n° 14, p. 27-42. Chambelland Benjamin, 2014, La profession de paysagiste et le paysage, à l’épreuve de l’éthique ; En quête de sens et de mises en application, Mémoire de recherche en vue de l’obtention de la mention recherche au diplôme de paysagiste dplg. De Certeau Michel, 1990, L’invention du quotidien, Collection Folio essais, n° 146, Gallimard, 416 p. Findeli Alain, 2004, La recherche-projet : une méthode pour la recherche en design, Texte de la communication présentée au premier Symposium de recherche sur le design tenu à la HGK de Bâle sous les auspices du Swiss Design Network les 13-14 mai 2004 et publiée en allemand dans Michel, R. (dir.), Erstes Designforschungssymposium, Zurich, SwissDesignNetwork, p. 40-51. Findeli Alain, 2015, « La recherche-projet en design et la question de la question de recherche  : essai de clarification conceptuelle », Sciences du Design, n° 1, p. 45-57. Gonzalez-Laporte Christian, 2014, Recherche-action participative, collaborative, intervention... Quelles explicitations ? Rapport de recherche, Labex ITEM, 27 p. Liu Michel, 1992, « Représentation de la recherche-action  : définition, déroulement et résultats », Revue Interantionale de Systèmique, vol. 6, n°4, p. 293-311. Pernet Alexis, 2014 «Histoire, critique et expérience. Le grand paysage en projet», Edition MetisPresses, 320 p Pirone Ilaria, 2014, «Capacité éthique et désir, en recherche», Journal des anthropologues, n°136-137, p. 105-121. Sgard Anne, 2010, Une éthique de paysage est-elle souhaitable ? VertigO, Vol 10, n°1, Soulé Bastien, 2007, «Observation participante ou participation observante? Usages et justifications de la notion de participation observante en sciences sociales» Recherche Qualitatives – Vol. 27, n° 1, p. 127-140. Younès Chris, Paquot Thierry, 2000, Éthique, architecture, urbain, Edition La découverte, 228 p.

Par ailleurs, si cette injonction de prise de distance régulière de l’action paraît nécessaire comme cadre analytique méthodologique de la recherche, comment est-il possible - inversement – de « ramener les pratiques et les langues scientifiques vers la vie quotidienne » (De Certeau,1990) ? Car si la recherche contribue à la construction de nouveaux savoirs la question de son accessibilité paraît également centrale pour les acteurs impliqués. Comment conserver l’essence scientifique de ce travail de recherche tout en permettant son accessibilité à un large public ? La poursuite de cette recherche-projet s’appliquera à y apporter des éléments de réponse.

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Session 5 : Recherche-action. Système d’acteur et projet comme processus


Session 6 : Le projet comme outil d’enquête et production de connaissance Coordinateurs : Elena Cogato - Lanza

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Fig.1 Les inondations dans la région de Soave en 2013 (source: http://www.fanpage.it).

Fig.2 Processus méthodologique multiscalaire de la recherche : Integrated Water Design for a Decentralized Urban Landscape (source: Ranzato, 2011).

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Session 6 : Le projet comme outil d’enquête et production de connaissance


Les écueils du projet comme outil d’enquête sur l’histoire de notre futur et la compréhension de notre présent. Maria Chiara Tosi, Marco Ranzato 0. Prémisses Discutere non se il progetto ci fa capire e conoscere meglio il presente, ma come può farlo: questo ci sembra rilevante e ci interessa fare. In quel “come” si nascondono alcune insidie: la complessità delle trasformazioni della città contemporanea, la pluralità di soggetti, saperi coinvolti, l’incertezza del tempo futuro, ma anche del passato e del presente. Con il testo seguente vorremmo provare a discutere ciò. 1. la ville, un phénomène sur-déterminé I processi di trasformazione della città in corso risultano essere sempre più articolati, transcalari e multidisciplinari, tendenti a sovrapporsi, convergere, ma anche a scontrarsi. Una condizione che rende evidente la difficoltà a isolare e rinchiudere entro i tradizionali steccati disciplinari quanto sta avvenendo nello spazio urbano e porta a riconoscere la città come un fenomeno sovra-determinato, esito sovrabbondante di cause concorrenti, ma anche divergenti. (Secchi 2005) Come ci ricorda Secchi, Robert Musil, all’inizio dell’Uomo senza qualità cercando di spiegare le ragioni del primo conflitto mondiale ed evidenziando l’esistenza di un numero di cause sovrabbondante rispetto a quelle necessarie e non sempre facilmente ordinabili per importanza e priorità, giungeva a considerarlo un fenomeno sovradeterminato come lo sono, ad esempio, molti fenomeni meteorologici non a caso richiamati nell’incipit del romanzo. Analogamente sovradeterminata appare oggi la trasformazione della città e dei territori europei. E’ evidente che di fronte a questa situazione non risulta semplice discutere del ruolo svolto dal progetto, tanto meno della sua capacità di incidere sui processi di trasformazione. Tuttavia, la sovradeterminazione dei fenomeni urbani contribuisce a far emergere la possibilità che il progetto se sviluppato da teste ben fatte, da studiosi che hanno imparato ad affrontare situazioni complesse, transdisciplinari, transcalari e dominate dall’incertezza (Morin, 1999), può rivelarsi capace di produrre nuova conoscenza. Descrivendo i modi e le forme in cui il futuro può darsi, l’attività di prefigurazione può contribuire ad attenuare le resistenze del presente a farsi capire. 2. Du présent vers le futur, mais aussi vers le passé Per capire il presente, per conoscere con maggiore precisione la città in cui viviamo ci muoviamo lungo la linea del tempo, andando avanti e indietro alla ricerca delle radici dei fenomeni che si manifestano oggi e contemporaneamente sperimentando scenari futuri. Proprio perché il presente è opaco, queste due attività di ricostruzione del passato e di prefigurazione del futuro costruiscono i propri mondi di riferimento rintracciando le zone privilegiate, le spie e gli indizi che consentono di decifrarlo. (Ginzburg 1986) Dall’esplorazione del passato e del futuro emergono le domande di ricerca sul presente. Per questo ricerca storica e ricerca progettuale si assomigliano, condividendo la stessa tensione verso la comprensione del presente. L’incertezza caratterizza il futuro tanto quanto il passato e per poter disambiguare queste condizioni risulta necessario affidarsi alla formulazione di ipotesi che passo Actes du 2e séminaire Ville, Territoire, Paysage, Ensap de Lille, 17-18 novembre 2016 Les Dossiers du Lacth #3 : Recherche & projet : productions spécifiques et apports croisés

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dopo passo nel labirinto del presente, attraverso i dubbi, le deviazioni, i ritorni, i sotterfugi, i bivi, l’errore positivo, i vicoli ciechi che rendono il progredire tutt’altro che rettilineo, imponendo un tracciato non determinato e rendendo il soggetto attivo, contribuisce al miglioramento della nostra conoscenza del presente. (Corboz, 1998). E’ su questo terreno che l’ipotesi svolge un ruolo fondamentale come “sospetto”, come “assedio” del campo del reale, come produttrice di senso. Prima dell’ipotesi gli elementi (spie e indizi) del nostro oggetto di studio giacciono dispersi nel presente e sono reciprocamente estranei: è la nostra ipotesi che proponendo delle relazioni definisce un campo dove assumeranno un significato. Così ricostruzione del passato e costruzione del futuro assumono la forma di ricerche chiaramente orientate ad aiutarci a formulare correttamente le domande nel/del presente, a cui dare risposta con le nostre azioni. 3. Recherche collective / projet collectif / visions collectives La città è fenomeno difficile da definire; la polisemia che contraddistingue questa parola genera imbarazzo e al contempo conduce alla

proliferazione di nuovi termini utilizzati nel tentativo di aderire maggiormente ai fenomeni (urbano, urbanizzazione, sistemi insediativi, metropoli, megalopoli, megacity, città diffusa, e altre ancora). Tutto ciò sottolinea ancora una volta la difficoltà che abbiamo a trovare la parola giusta per definire una cosa così difficile da circoscrivere, anche perché in continuo mutamento e ridefinizione. (Paquot 2000) Una possibile conseguenza è che i saperi che se ne occupano restituiscono un insieme di riflessioni, interpretazioni affatto conflittuali, non consensuali, e ai numerosi sentieri interpretativi aperti fanno seguito altrettanto numerosi interrogativi. Entro tale condizione non è facile muoversi lungo la linea del tempo, né avanti né indietro, per la complessità di livelli di questioni che è necessario incrociare. Fare ricerca sulla città si presenta come una caccia al tesoro collettiva, in cui diventa importante imparare a comprendere ciò che gli altri ci dicono. Spesso i nostri oggetti di ricerca ci costringono a superare i limiti della nostra disciplina di partenza, soprattutto se procediamo per problemi e non per campi disciplinari delimitati in anticipo. Inoltre, la questione urbana è troppo importante

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Fig.3 Lecture diachronique des transformations : structures d’irrigation et de drainage en 1955 (à gauche) et 2007 (à droite), étude de cas de Ronco all’Adige (source: Ranzato, 2011).

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Les écueils du projet comme outil d’enquête sur l’histoire de notre futur et la compréhension de notre présent. Maria Chiara Tosi, Marco Ranzato per essere trattata in modo esclusivo e parziale dai soli urbanisti, architetti, economisti, sociologi, politologi, ecc. E’ una questione articolata che interessa tutti ed è meglio che sia così. La realtà urbana è ben visibile a tutti coloro che ne fanno esperienza e ciascuno dal proprio punto di vista vede cose importanti e matura la propria concezione e formula ipotesi e proposte. Come può il progetto entro queste condizioni essere strumento efficace e capace di interrogare il presente muovendo da una prospettiva plurale e collettiva. Produrre conoscenza del presente significa sempre più usare un linguaggio polifonico penetrando e imparando ad evitare le trappole tese da ciascuna diversa forma del sapere e del relativo linguaggio. 4. La ville diffuse et la question de l’eau : un champ d’expérimentation projectuelle complexe et ambigu Una delle questioni sulle quali la scuola di architettura di Venezia si è misurata recentemente, è la città diffusa del Nord Est d’Italia e le disfunzioni idrauliche che periodicamente mettono a rischio l’abitabilità di questo territorio (Figure 1). L’idraulica è un campo di sperimentazione progettuale tanto complicato quanto scivoloso. Per secoli è stato esclusivo dominio dell’ingegneria che forte della conoscenza tecnica e attraverso soluzioni ingegneristiche standardizzate si faceva garante di un progresso pressoché lineare di sviluppo. (Cosgrove, 1990; Petts, 1990) Sebbene per molto si sia pensato che l’estensione di reti per l’approvvigionamento e l’evacuazione dell’acqua fosse una faccenda puramente tecnica, è da un po’ ormai che la questione dell’acqua è tornata ad essere campo di interesse di diverse discipline tra cui quelle progettuali. Sono a oggi molti i progetti che registrano un marcato interesse per l’acqua, tuttavia i rischi di banalizzazione o di riflessioni che guardano all’acqua come semplice artificio estetico sono dietro l’angolo. La questione si complica nel caso della città diffusa dove alla mixitè funzionale corrisponde una varietà di domande d’uso della risorsa ed un ampio portfolio di soluzioni tecniche idrauliche spesso non comunicanti o semplicemente incompatibili. Come evitare risposte o anche solo sperimentazioni banali, che da una parte sono esito di posizioni disciplinarmente arroccate o che dall’altra approcciano il territorio come mero campo di applicazione di best practices sono interrogativi che richiedono alle discipline progettuali di investire riflessioni accurate. 5. Une recherche projectuelle sur l’eau dans la ville diffuse, entre passé et futur Integrated Water Design for a Decentralized Urban Landscape (Ranzato, 2011) è una ricerca di dottorato legata alla stagione di sperimentazioni progettuali prodotte nell’ambito e a seguito della ricerca Water and Asphalt (2006) per la città diffusa e che offre spunti di riflessione e direzioni di ricerca pertinenti con quanto qui ci proponiamo di portare all’attenzione rispetto all’epistemologia del progetto di architettura/urbanistica: ovvero il contributo al presente di ricerche che s’impegnano sul passato e sul futuro e la necessità di una prospettiva plurale e polifonica (Figura 2). La ricerca si sviluppa dalla seguente duplice ipotesi: che la crescita economica che si registra dal secondo dopoguerra e i relativi processi di centralizzazione e Actes du 2e séminaire Ville, Territoire, Paysage, Ensap de Lille, 17-18 novembre 2016 Les Dossiers du Lacth #3 : Recherche & projet : productions spécifiques et apports croisés

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standardizzazione idraulica che hanno interessato la città diffusa ne minacciano la stessa diversità spaziale e paradossalmente contribuiscono ai problemi di alluvione, siccità e inquinamento dell’acqua (a); che, le risposte che la progettazione può fornire a fronte delle disfunzioni idrauliche e la perdita di diversità che interessano la città diffusa possono trovarsi in sistemi decentralizzati dell’acqua che fanno uso delle strutture spaziali minute del paesaggio, promuovono un utilizzo locale delle risorse e al contempo sostengono identità locale, biodiversità e accessibilità (b). Al fine di rispondere alla prima ipotesi (a), la ricerca registra sul piano spaziale ma anche su quello prettamente idraulico, l’ordine di grandezza delle trasformazioni territoriali che in una porzione della città diffusa sono avvenute dal dopoguerra ad oggi e che hanno un legame diretto con il sistema idraulico –ad esempio eliminazione di fossati e scoline, impermeabilizzazione del suolo, estensione di reti di approvvigionamento dell’acqua e raccolta dei reflui ecc. (Figura 3) Con ciò si afferma la necessità di uno sguardo ampio rispetto alla questione idraulica che include tra le altre la dimensione spaziale, specie in un contesto di larga articolazione funzionale com’è la città diffusa. Al tempo stesso, l’indagine diacronica – tra gli anni cinquanta e duemila – consente di appropriarsi e meglio comprendere il presente e la ragion d’essere di molti dei segni d’acqua depositati sul territorio. Obliterazioni, persistenze e permanenze degli elementi dell’acqua e trasformazioni fisiche che hanno ricadute quantitative e/o qualitative sul sistema idraulico sono mappati e sintetizzati in schemi –transformation model- che fissano le invarianti della trasformazione attraverso la riduzione tipologica degli aspetti di complessità funzionale e complessità strutturale. (Gregotti, 1966). Con riferimento alla seconda ipotesi (b), si elaborano contemporaneamente proiezioni spaziali che da una parte reinvestono il bagaglio di conoscenza che lo ‘scavo’ nella storia recente del territorio fa

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emergere, e che dall’altra includono i principi di ‘idraulica integrata’ sviluppati attorno al concetto di Integrated Water Management (Mitchell, 1990). Lo scenario-progetto è utilizzato come strumento privilegiato d’indagine. Attraverso la formulazione di ipotesi di organizzazione spazialeidraulica, l’implementazione di sistemi dell’acqua decentralizzati che reinterpretano gli elementi minuti della città diffusa sono direttamente misurati nello spazio (Figura 4). Così facendo lo spazio diviene agente e non mero campo di applicazione di una qualsiasi speculazione tecnica. Ciascuna proiezione idraulica-spaziale è rilevata tenendo conto delle prestazioni idrauliche in termini numerici e qualitativi. La sperimentazione procede anche mediante gruppi di lavoro con esperti diversi – ingegneri idraulici, agronomi, tecnici delle reti di approvvigionamento d’acqua potabile e di collettamento dei reflui, ecc. Così facendo i saperi non sono né lasciati ai margini né semplicemente chiamati ad esprimere un giudizio ma interagiscono e prestano il loro contributo al processo di conoscenza (learning process) in una prospettiva plurale e collettiva. 6. Résultats (partiels) Le due operazioni di ricerca, l’una rivolta al passato, l’altra al futuro, non sono nettamente divisibili e nel processo di ricerca s’informano reciprocamente rispetto alle direzioni verso le quali orientare la sperimentazione. Storia e futuro sono strumentali a conoscere il presente, a codificarlo, a reintegrare la complessità nell’interazione con la realtà fisica dell’ambiente. Indipendente dal fatto che i progetti-scenari si vadano concretando in progetti pilota o meno, la ricerca rimane per gli esperti convolti un processo di conoscenza i cui risultati anche parziali possono essere reinvestiti nel loro quotidiano. Resiste anche la consapevolezza che più congrue direzioni di sviluppo del presente si possono esplorare attraverso riflessioni collettive e condivise alle quali anche le discipline progettuali sono legittimate a prendere parte.

Session 6 : Le projet comme outil d’enquête et production de connaissance


Les écueils du projet comme outil d’enquête sur l’histoire de notre futur et la compréhension de notre présent. Maria Chiara Tosi, Marco Ranzato Bibliographie

- Corboz, André (1998), «Tre apologhi sulla ricerca», in Ordine Sparso, a cura di Paola Viganò, F. Angeli, Milano. - Cosgrove, Denis (1990), «An elemental division: water control and engineered landscape», in: Cosgrove, D., Petts, G., (ed), Water, engineering and landscape: water control and landscape transformation in the modern period, London, Belhaven Press, pp.1-11. - Ginzburg, Carlo (1986), Miti emblemi spie, Einaudi, Torino. - Gregotti, Vittorio (1966), Il territorio dell’ architettura, Feltrinelli, Milano. - Morin, Edgar (1999), La Tête bien faite, Le Seuil, Paris. - Paquot, Thierry (2000), La ville et l’urbain. L’état des savoirs, La Decouverte, Paris - Petts, Geoff (1990). «Water, engineering and landscape: development, protection and forestation», in: Cosgrove, D., Petts, G., (ed). Water, engineering and landscape: water control and landscape transformation in the modern period, Belhaven Press, London, pp.188-208. - Ranzato, Marco (2011). Integrated Water Design for a Decentralized Urban Landscape. PhD Thesis, University of Trento. - Secchi, Bernardo (2005), La città del ventesimo secolo, Laterza, Roma-Bari.

Fig.4 Scenario d’organisation du système de l’eau, à l’échelle du sous-bassin du cours d’eau Scolo Saccaro, étude de cas de Ronco all’Adige (source: Ranzato, 2011). Actes du 2e séminaire Ville, Territoire, Paysage, Ensap de Lille, 17-18 novembre 2016 Les Dossiers du Lacth #3 : Recherche & projet : productions spécifiques et apports croisés

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Construction de situations de projet urbain et émergence de nouveaux savoirs Pierre Bouché, Claudio Secci, Bendicht Weber L’utilité publique des ateliers de projet urbain entrepris dans le cadre des enseignements en école d’architecture nous semble avérée1. Le type de travail d’investigation entrepris sous la conduite, et avec l’aide des professionnels de la conception n’a selon nous pas besoin, pour être reconnu dans sa rigueur et dans ses dimensions cognitives, d’être qualifié comme recherche. Il nous semble par contre urgent de mieux cerner et comprendre ce qui, autour de situations de projet urbain et territoriaux considérées dans leurs complexités et constructions singulières, apparaît comme des dynamiques de renouvellement de savoirs aussi bien comme des enjeux de recherche, et qui concernent essentiellement ce que Henri Lefebvre appelait la production de l’espace. Considérer les situations de projet sous l’angle de l’émergence de nouveaux savoirs Dans quelle mesure, et comment, la construction de situations de projet impliquet-elle un processus de renouvellement des savoirs ? Comment un tel renouvellement peut, au-delà de l’implication d’experts et/ou de décideurs, se présenter comme visée et résultat d’une co-coproduction de savoirs dans laquelle l’expertise et la prise de décision, mais aussi le renouvellement de savoirs repris de projet à projet, naissent d’apprentissages réciproques et constitutifs d’une intelligence collective2 ? Nous proposons d’interroger ici l’émergence de nouveaux savoirs en relation avec les situations de projet, dans ses relations à un processus social large et distribué  dont participe notamment la production réflexive partagée et l’apprentissage réciproque, l’intégration de savoirs hétérogènes et socialement distribués, et fondés sur un examen partagé de notions, méthodes et propositions émergeantes et enfin la construction de nouveaux savoirs dont la robustesse sociale est immédiatement évaluée3. De plus en plus nombreuses sont en effet les remises en question d’une production de savoirs «hors contexte» et sans égard à leur «robustesse sociale», de formes d’expertises et de prospectives venant de l’extérieur informer des situations de décision et d’action, et par conséquent d’experts individus - dont peuvent faire partie les professionnels de la conception spatiale - se présentant sur la base d’une spécialisation et d’une notoriété acquises dans des systèmes de légitimation hors contexte. Autrement dit nous interprétons chaque situation de projet non seulement comme une situation d’appels à compétences - dont celui qui concerne le travail de conception spatiale - mais également comme une situation d’appels à la construction de nouveaux savoirs. Dans cette perspective, les situations de projet ne s’articulent pas seulement sur des enjeux d’actions concrètes, mais aussi sur des enjeux de production de nouveaux savoirs : chaque situation de projet offre l’opportunité de cerner puis de creuser un certain nombre de questions dont certaines peuvent se constituer en question de recherche. Notre approche de ces questions s’appuie sur des réflexions partagées entre deux équipes enseignantes travaillant l’une sur des situations françaises, l’autre sur des situations turques4. Pour parvenir à illustrer nos propos, nous avons jugé suffisant de présenter l’exemple d’études portant sur trois aspects du développement urbain d’Adana en Turquie.

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Construction de trois situations de projet à Adana Adana est une ville de plus de 2 millions d’habitants, à 40 km de la côte méditerranéenne et à 4 heures de route d’Alep. Elle accueille aujourd’hui entre 100’000 et 400’000 migrants, selon les sources. Adana est également depuis 1951, le siège d’une importante base d’aviation militaire américanoturque (Incirlik). Le 27 Juin 1998, la ville connaît un fort tremblement de terre à 6.5 sur l’échelle de Richter. La vieille ville ne résiste pas, une bonne partie des maisons s’effondre. Le centre a vécu. Le gouvernement turc, les autorités publiques viennent en aide aux victimes, en les dédommageant selon l’état de délabrement de leur maison. Beaucoup d’habitants, ont vu là, une opportunité pour changer de logement et profiter ainsi des nouvelles normes de confort. Ils ont investi dans de nouveaux logements tels que ceux de la société d’aménagement turque «Toki». Par ces migrations vers d’autres quartiers, la ville s’accroît pendant que son ancien centre s’éteint. Si la plus grande partie de la population retrouve un mode de vie normal, les politiques d’urgence n’ont pas pris en charge la reconstruction du centre ville. Aujourd’hui, les terrains des maisons démolies ont été aplanis. Il ne reste guère de traces de la catastrophe. Les terrains libres se sont transformés en parking. D’autres ont été réunis pour être construits. Des constructions légères voient le jour. Dix huit ans après, le centre ancien ne fait toujours pas l’objet d’un projet cohérent. Les transformations observées durant deux ans engagent un renouvellement urbain non volontaire, sans plan stratégique d’ensemble. 1- Ce point de vue a été étayé entre autre dans l’article suivant : BOUCHE (P.), SECCI (C.), WEBER (B.), avec MOIMAS (V.) et LEBARBEY (C.), «Construire des situations de projet. De l’utilité publique des ateliers de projet urbain», in X. GUILLOT (dir.), Actes du séminaire GAIA «Villes, territoires et paysages» (l’Isle d’Abeau les 26 et 27 mars 2015), Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2016, pp. 154-161 2- Un premier exemple d’un tel processus d’apprentissage autour de la notion de «réseau» a été examiné dans  : BOUCHE (P.), WEBER (B.), «Vers un projet de territoire de l’Yonne fondé sur la notion de réseau», in S. LARDON et A. PERNET (dir.), Explorer le territoire par le projet, Espace Rural & Projet Spatial, vol.5, Publications de l’Université de SaintEtienne, 2015, pp. 153-167.

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Lors du workshop international de novembre 2015, nous avons dégagé trois situations de projet. Celles-ci qui ont été confirmées lors du second workshop de 2016. Ces situations peuvent se résumer ainsi. D’abord, le processus officiel de renouvellement en cours aujourd’hui est la ‘patrimonialisation de la ville ancienne’, à partir de la réhabilitation des monuments publics. Un autre mouvement est celui de la densification par rehaussement ou extension des bâtiments accueillant des fabriques de chaussure qui trouvent dans cette partie de ville une opportunité à occuper ou à construire l’abri nécessaire à leur activité. Et puis, hors de tout système normalisé, le plus délicat à observer, à décrire, c’est l’adaptation lente et continue des habitations par ceux qui n’ont pu quitter le quartier après le tremblement de terre, ceux qui continuent à vivre là, à y engager les travaux souvent minimums pour conserver des conditions acceptables de logement. S’est adjoint à cette population, des migrants fuyant la guerre en Syrie. La première situation de projet est lisible dans les travaux engagés par les Autorités Publiques dans le cadre d’une patrimonialisation du territoire : fouilles archéologiques profitant des maisons détruites et abandonnées par le tremblement de terre, restauration des monuments (Mosquée, Medersa, Hammam, Bazar…)  ; réglementation interdisant la démolition des maisons de bois  ; rachat d’ensembles patrimoniaux. La ville est en chantier et a beaucoup changée en un an. Or, la volonté des autorités publiques est encore 3- Nous empruntons cette expression à : GIBBONS (M.), NOWOTNY (H.), SCOTT (P.), Repenser la science. Savoir et société à l’ère de l’incertitude, Paris, Belin, 2003 ; original anglais 2001. 4- L’équipe travaillant sur des villes françaises est constituée de Bendicht Weber, Valentina Moimas et Jodelle Zetlaoui-Léger, avec des territoires d’intervention dans les villes de l’Yonne et dans les territoires nord de la métropole Parisienne. L’équipe travaillant sur des villes turques est constituée de Pierre Bouché, Claudio Secci, et Cânâ Bilsel, avec des atéliers intensifs conduits en partenariat avec la Middle East Technical University (METU) d’Ankara à l’Ensa de Strasbourg sur Izmir (2007), puis à l’Ensa de Paris-La-Villette sur Sarajevo (2009-11), Beyrouth (2008), Bursa (201113), Mersin (2013-15), en préparation Adana (2015-17).

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Construction de situations de projet urbain et émergence de nouveaux savoirs Pierre Bouché, Claudio Secci, Bendicht Weber ambiguë. A la fois, nous constatons et apprenons que le plan patrimonial est sur le point d’être validé, sous la pression, en particulier, des universitaires, mais d’autre part nous entendons aussi parler sur le terrain, de nouvelles voies qui viendraient traverser ce tissu vernaculaire. La densité des maisons classées et protégées, empêche une opération de grande envergure, et ainsi de faire table rase d’une partie de ville, tel que cela a été fait à Bursa, par exemple. Une deuxième situation de projet est mise en place par des entrepreneurs. Les manufacturiers de chaussures trouvent là, des terrains libres, conséquence du tremblement de terre, peu chers ou des édifices encore suffisamment performants pour abriter leur activité semi-industrielle. Le plus souvent, ils n’habitent plus le quartier, mais une ancienne propriété résidentielle leurs permet en rehaussant la maison, en rachetant celle délabrée d’à côté, d’organiser un atelier de confection. Ils occupent de plus en plus de terrains, ils transforment ainsi le centre ancien en une sorte de cité industrielle dont la seule limite mise en place par les Autorités, est de ne pas démolir les édifices classés. Cette activité offre de nombreux emplois à la population résidente, et selon un contremaître rencontré, la diffusion de la production se fait non seulement en Turquie mais également en Europe. Mais comme toute activité, celle-ci demande une bonne accessibilité. Ce qui n’est pas le cas. Camions et voitures encombrent les ruelles. De nombreux parkings se créent sur des parcelles vides. Ces développements offrent une qualité urbaine voulue par le tourisme naissant et le résidentiel. À défaut de réglementation, cette dynamique de conquête, ne peut être qualifié d’illicite. Il est évident que l’objectif de ces entrepreneurs est la rentabilisation de leur investissement. La troisième situation de projet, informelle, voir illicite celle-ci, hors du système dominant de production de l’espace, est aussi à l’œuvre dans ce quartier ordinaire très touché par le tremblement de terre. La culture populaire de la construction, encore fortement partagée dans cette partie de la Turquie, permet une adaptation bricolée et lente de la maison. L’intervention la plus fréquente et la plus simple est, sans doute, le percement de fenêtres dès l’instant ou la maison voisine s’est effondrée. La densification de la maison initiale, se fait généralement soit par rehaussement d’un étage, soit par extension sur la cour jardin attenante à la maison. Cette adaptation de sa maison permet de loger un parent, un migrant. Si la culture de la construction est ancienne, elle a du s’adapter aux matériaux modernes. L’école des chantiers officiels permet aux maçons, une fois rentré chez eux, d’adapter les techniques associées au béton à leur propre demeure. La continuité de cette culture constructive résidentielle, se joue aujourd’hui. La non résistance aux tremblements de terre est l’argument premier des autorités publiques pour engager des procédures de «régénération urbaine». La population restée dans le centre après le tremblement de terre fait partie des couches sociales les plus fragiles à laquelle s’est rajoutée depuis 2012, celle des migrants syriens. Le Plan Patrimonial tentera de promouvoir et de relancer le résidentiel dans le centre ancien de sorte à valoriser les qualités de vie de la ville constituée. Le frein aujourd’hui constaté est celui de la petite taille des parcelles (la majorité sont entre 70 et 110m2), incohérente avec les modes de

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production de l’espace normalisé contemporain. Imaginer du résidentiel sans voiture est également un obstacle à la relance de l’habitat. Savoirs situés et savoirs « voyageurs » Les réalités rencontrées dans les trois situations à Adana s’inscrivent dans des logiques différentes de processus et d’acteurs. La relation d’induction telle qu’établie par H.Lefebvre entre industrialisation et urbanisation, montre la mise à l’écart des modes de production de la ville orientale5. En ce qui concerne les registres de la description et de l’exploration des futurs possibles6, le travail de terrain nous a révélé à quel point la production et la disponibilité d’une connaissance à l’égard de leur territoire constitue un enjeux immédiat, fort et constant pour les acteurs locaux et territoriaux. La responsabilité et l’implication des acteurs venant de l’extérieur est dans ces deux registres principalement d’ordre méthodologique, y compris concernant une capitalisation et une valorisation continuellement renouvelées des connaissances produites. Nous percevons dans la volonté de développer ces deux registres la continuité et l’analogie avec le projet des Outlook Towers de Patrick Geddes : de constituer dans chaque territoire un lieu de description critique de sa singularité complexe, combinée à un lieu dans lequel on ne cesse de préfigurer, d’évaluer et de débattre des futurs possibles. Dans chaque situation travaillée avec les étudiants, nous avons ainsi, avec plus ou moins de succès, tenté de construire soit une contribution à un tel lieu, soit de contribuer à l’émergence de celui-ci. Les deux registres de production de connaissances indispensables à la constitution d’un observatoire historique et prospectif d’un territoire donné n’exigent toutefois pas les mêmes conditions de développement. Si le volet description nous semble pouvoir s’enrichir à la fois d’une relation avec de multiples savoirs constitués (histoire, géographie, écologie, etc.) et d’apports d’acteurs locaux et territoriaux divers, une exploration des futurs possibles, et donc les expérimentations

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5- LEFEBVRE (H.), Le Droit à la Ville, Paris, Ed. Anthropos. 1968 et 1972, p.11. 6- Nous empruntons ici la distinction entre trois registres de production de connaissances à VIGANO (P), Les territoires de l’urbanisme. Le projet comme producteur de connaissance, Genève, MetisPress, 2012. 7- LEFEBVRE (H.), «La production de l’espace», in L’Homme et la société, Année 1974, Volume 31, Numéro 1, pp. 15-32. Republié ensuite comme La Production de l’espace, Paris, Anthropos, 1974..

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Construction de situations de projet urbain et émergence de nouveaux savoirs Pierre Bouché, Claudio Secci, Bendicht Weber mobilisant les méthodes du projet et les compétences de la conception spatiale, seul la mise en place explicite et le suivi rigoureux d’un programme d’investigation (sur quoi faut‑il engager des explorations ? comment faut-il évaluer les réponses obtenues ? etc.), permet de dépasser une juxtaposition de conjectures tout azimut, et de progresser pour un territoire donné, par capitalisation structurée et évaluée, vers une véritable connaissance des futurs possibles. Si les connaissances émergeantes restent pour les deux registres précédents prioritairement situées, il nous est par contre apparu avec clarté que la conceptualisation n’est que secondairement considérée comme un enjeux par les acteurs locaux et territoriaux. La dynamique correspondante conduit de travaux théoriques qui proposent une conceptualisation a priori, en passant des expériences situées, vers des essais de conceptualisations renouvelées. Dans le cas des conceptualisations, les dynamiques des savoirs tendent néanmoins à se constituer entre les acteurs et milieux de la recherche et les situations singulières de projet. Or nous constatons que des savoirs conceptuels peuvent, justement, circuler entre les situations tout en se transformant, et ceci même sans «détour» obligatoire par le milieu de la recherche universitaire. Leur dynamique d’émergence semble trouver une part significative de ses ressorts dans la mise en relation de situations différentes. Pour conclure provisoirement : trois chantiers de conceptualisation transversale En considérant les situations de projet très diverses sur lesquelles nous avons l’occasion de nous pencher avec les étudiants, nous constatons tout une série de phénomènes transversaux  : la transformation des économies vers une plus grande financiarisation, la déstabilisation des structures étatiques, les risques croissants liées à l’environnement et à l’épuisement des ressources, des mouvements démographiques constitutifs - entre autre - d’une plus grande diversité locale, l’émergence de nouvelles formes d’inégalités, etc. Ces phénomènes conduisent à reconnaître, peu importe dans quelle partie du monde, des enjeux nouveaux qui conduisent à une remise en question des habitudes. Si la migration de millions d’habitants vers des mégapoles turques est sans comparaison avec la croissance démographique des grandes et petites villes françaises, les régions urbanisées des deux pays se trouvent pourtant face à toute une série de défis comparables sur le plan du développement urbain, de la reconversion de quartiers anciens, de l’écologie, de la gestion de l’eau, de la mobilité, des inégalités et de la diversité culturelle croissantes. Nous voudrions surtout mettre en évidence trois chantiers de conceptualisation qui se sont progressivement avérés, et ceci clairement en transversalité entre des situations très différentes. Le premier chantier de conceptualisation concerne la production de l’espace, et la nécessaire reconstruction d’une notion qui doit intégrer des réalités dont Henri Lefebvre7, à son époque, ne pouvait pas faire état. A travers la diversité des situations observées apparaît l’enjeux de comprendre plus finement différents régimes (modes d’organisation) de la production de l’espace : - régimes non hiérarchiques, ascendants et/ou en réseau - régimes hiérarchiques, descendants - régimes négociés.

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8- BURKHARDT (L.), FÖRDERER (W.), Bauen ein Prozess, Teufen, Niggli, 1968. 9- Pour l’instant les essais de théorisation semblent rares. Elles sont plus nombreuses depuis une quarantaine d’années du côté d’approches critiques d’une production de l’espace fondé sur l’idée d’un bien marchand, bien de consommation, produit d’appel et de communication, etc. Nous voudrions toutefois indiquer qu’une bonne partie des travaux - plus ou moins récents - qui remettent à l’honneur la notion de bien commun, abordent au moins pour partie la question de l’espace sous l’angle de ses valeurs ressource.

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Construction de situations de projet urbain et émergence de nouveaux savoirs Pierre Bouché, Claudio Secci, Bendicht Weber Nous constatons que les deux premiers régimes tendent à s’imposer tantôt par une «débrouille» au quotidien ou par militantisme, tantôt par des rapports de pouvoir et/ ou la recherche du profit maximum, et que les régimes négociés, certes, s’affichent désormais fréquemment, mais affrontent des difficultés sérieuses sur le chemin de leur mise en œuvre. Le deuxième chantier concerne l’espace urbain comme processus. Il s’agit là de déconstruire des préjugés qui prennent le processus au sens d’une fatalité, ou qui voudraient le voir réduit à la procédure, voir au procédé. Dans un écrit de 19688, Lucius Burkhardt et Walter Förderer sous le titre «Bauen ein Prozess», indiquaient déjà un nécessaire changement de paradigme concernant l’édification de l’espace urbain. Ces deux auteurs invitaient à construire une compréhension plus profonde de l’espace dans ses interactions avec les processus sociaux. Cette approche les conduisait à considérer le processus de transformation comme un «état» normal de l’espace urbain, à insister sur l’importance des deuxième et troisième chantiers - ce qui est fabriqué par les utilisateurs et les usagers au grès de l’évolution de leurs attentes -, sur l’importance de l’imprévisible, de l’inattendu et de l’incertain, et finalement sur l’importance d’un processus continu de programmation comme lieu d’émergence et effort incessant de formulation des attendus et des problèmes, en critiquant par ailleurs fortement la notion de programme au sens d’une liste de besoins à satisfaire. Pour le travail de conception se pose alors la question de pouvoir traiter, par ces méthodes et ses outils, non seulement de l’espace, mais aussi du temps. Le troisième chantier de conceptualisation concerne l’espace urbain comme ressource9. Dans le contexte des mutations sociétales décrites plus haut, l’espace architectural et urbain constituent des ressources très précieuses : Ils représentent des biens culturels facilement accessibles (comme la musique et l’art culinaire) à des personnes d’origines différentes. Ces biens, réduits trop souvent à des produits et à leur valeur marchande et/ou de consommation, trouvent en réalité leur valeur principale dans et par le développement des liens sociaux, ce qui semble encore partiellement le cas des situations d’urgence observées à Adana. Cette valeur ressource pour le développement de liens sociaux doit être tout particulièrement rappelé dans un contexte d’actes violents qui visent précisément des espaces urbains très emblématiques de processus continus et robustes de construction de tels liens. Nous pouvons ainsi considérer que, désormais, les grands enjeux de développement de l’espace architectural et urbain, ne réside plus dans la construction neuve, mais dans la mise en valeur, au sens le plus fondamental, de ce qui existe : d’en révéler et d’en augmenter les valeurs ressource. Nos entreprises pédagogiques de ces dernières années nous conduisent à nous interroger sur la manière de s’engager, à l’instar de l’exemple d’Adana, pour construire des «espaces d’expériences» visant en même temps à développer et à questionner de façon critique cette triple conceptualisation.

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Fig. 1 et 2.

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Différences entre «recherche par le projet» et «étude» : le cas de la revitalisation du quartier européen de Bruxelles Jean-Philippe de Visscher, Gérald Ledent L’objectif de cet article est de mettre en lumière la différence entre recherche par le projet (RPP) et étude. Pour ce faire, les travaux récemment menés sur la revitalisation du Quartier Européen de Bruxelles serviront de cas d’étude à partir duquel interroger les différences entre les deux concepts. L’argument s’organise en 4 volets. Le premier résume le cadre de l’étude sur le Quartier Européen. Le second définit notre compréhension des termes recherche par le projet et étude. Troisièmement, nous regarderons où les différences se situent en les illustrant dans le cadre du travail qui a été mené. Et enfin, nous conclurons de manière plus générale Cadre Le travail qui sert de base à cette réflexion est une étude qui a été menée sur l’amélioration de l’attractivité résidentielle du Quartier Européen de Bruxelles. Cette étude a été commanditée par la Fondation Roi Baudouin et menée par une équipe multidisciplinaire composée de sociologues et d’architectes. Cette étude a permis de livrer trois types de produits : un diagnostic social, un diagnostic spatial et une série de scénarios de travail. Le diagnostic social met en lumière que la stigmatisation du quartier est avant tout une question de perception et met en lumière un décalage substantiel entre résident et usagers. Le diagnostic spatial analyse les leviers d’actions possibles au niveau des espaces bâtis et non bâtis. Enfin, la réunion des diagnostics permet d’élaborer des scénarios d’interventions Définitions Cependant, l’objet de cette intervention n’est pas d’exposer les résultats de l’étude en eux-mêmes, mais plutôt de les mettre à profit pour illustrer les différences fondamentales qui existent entre recherche par le projet (RPP) et étude. Pour ce faire, il s’agit tout d’abord de préciser les concepts que nous utilisons. Selon l’AEEA, la recherche en architecture peut être définie comme suit  : «une investigation originale entreprise en vue de produire des connaissances, des perceptions et des compréhensions basée sur les compétences, les méthodes et les outils propres à la discipline de l’architecture.» Par extension la RPP est définie comme suit : « tout type d’enquête dans laquelle (...) le processus de conception architecturale constitue le cheminement à travers lequel de nouveaux savoirs, perceptions, pratiques ou produits voient le jour.» Sur cette base, la RPP peut être comprise de trois manières : 1. Comme recherche sur le projet, c’est-à-dire sur le travail d’un architecte ou d’un bureau de vote. Ce type de recherche mène à des études monographiques voire, lorsqu’elle sont menées par les auteurs mêmes, à une sorte d’autocritique narcissique. 2. Comme recherche pour le projet, c’est-à-dire sur le travail d’analyse préalable à la réalisation d’un projet. 3. Enfin, comme recherche à travers le projet, où le projet est utilisé non plus comme visée mais comme moyen.

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C’est dans cette dernière optique que nous entendrons la RPP. Notre cellule de recherche définit de la RPP comme le produit de deux activités complémentaires : - La conception de projets comme outil pour révéler les différentes formes d’habitats possibles - Ordonnancement de ces possibles suivant leurs propriétés et leur conditions de réalisation. Le résultat attendu est un panorama des possibilités d’habitat offertes en une conjoncture donnée, à destination des décideurs publics ayant à poser des choix engageant une société dans son ensemble. Ces recherches par le projet sont menées dans un cadre académique indépendant et sont exposées à la critique de pairs. D’un autre côté, nous entendons par étude, un ensemble de travaux réalisés dans un but précis. En ce sens, l’étude peut être comparée au projet d’architecture puisqu’il s’agit d’une production particulière développée avec une visée et un cadre précis. Différences En prenant appui sur ce schéma, une  étude se présente comme un processus vertical qui enchaine les étapes consécutivement dans un chemin cohérent vers une visée spécifique. A l’inverse, la RPP propose une lecture horizontale. Au départ d’une question donnée, elle propose une exploration systématique des propositions possibles. Elle offre alors une vue générale de la situation. Afin de rendre ce raisonnement plus explicite, nous allons l’illustrer dans le cadre de l’étude qui a été menée dans le quartier européen de Bruxelles1. En prenant l’optique de la RPP, nous cherchons dans un premier temps les différentes propositions possibles susceptibles de répondre à cette question. Une première logique de proposition serait de s’appuyer sur les réseaux majeurs du quartier. Ce sont les axes institutionnels de Bruxelles. Cette proposition pourrait s’intituler  : la ville comme programme. Effectivement, le bâti que cette logique organise rassemble un grand nombre d’institutions belges ou européennes (parlements/

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palais/commission/conseil…). De même, les parcs qui s’articulent à cette logique sont des parcs d’apparat, très dessinés. Une deuxième logique de proposition serait de se pencher sur la topographie, comme structure antérieure à la ville. A nouveau, elle organise une série de réseaux qui irriguent le quartier, des ensembles bâtis et des parcs qui s’organisent plus organiquement le long du Maelbeek, un petit cours d’eau local. On trouve ainsi une famille de propositions qui s’articulent à la ville comme réseau naturel. Enfin, une troisième logique serait celle des revers, des laissés pour compte de ces deux premiers axes. L’ancien quartier Léopold est intéressant à cet égard car il rassemble de nombreux espaces répondant à ce critère. A nouveau, on peut y repérer des espaces bâtis, ainsi qu’une série d’espaces verts. Une fois repérées, ces logiques de propositions peuvent être qualifiées et catégorisées. Elles engendrent des interventions de natures très différentes. La première proposition engendre des actions de grande ampleur, institutionnelles. Plusieurs projets fictifs ont été développés pour illustrer cette logique, tels que la couverture de la petite ceinture par une halle publique ou la création d’un jardin d’hiver devant le parlement européen. Mais il s’agit aussi de repérer les projets réels qui s’inscrivent dans cette logique. C’est le cas du Projet Urbain Loi de Portzamparc, ou du rond-point Schuman de X. De Geyter. La deuxième logique s’appuie sur les structures naturelles de la ville, des structures qui préexistent à la ville. A nouveau, des interventions fictives permettent de qualifier cette logique. A titre d’exemple, un réseau de parcs qui s’appuierait sur le lit naturel du ruisseau qui coule dans la vallée, ou, de manière ponctuelle, faire déborder les espaces verts dans le domaine public. A nouveau 1- Le périmètre initial d’étude, tel défini par le schéma directeur du quartier européen, a été étendu de façon à inclure le parc Royal.

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Différences entre «recherche par le projet» et «étude» : le cas de la revitalisation du quartier européen de Bruxelles Jean-Philippe de Visscher, Gérald Ledent

Fig.3.

cette logique est à l’origine de projets réels. Voici le repérage des projets résidentiels s’implantant dans la vallée du Maelbeek, et des quelques images. Toujours dans cette logique, on peut repérer des projets sur les espaces publics qui mettent en avant le caractère structurant de la vallée Enfin, la troisième logique, celle des revers s’appuie sur des opportunités ponctuelles et locales. C’est le cas notamment de cette rue délaissée pour laquelle une proposition de processus de transformation est mise en place. A nouveau, cette logique est présente dans une série de projets réels comme le parcours culturel dans le quartier ou l’activation d’espaces publics par du mobilier ludique. Comme l’illustre des exemples, la RPP permet : 1) d’identifier des logiques d’intervention, 2) de qualifier et d’ordonner ces logiques en fonction des interventions qu’elles engendrent. L’étude revêt une position différente. En fonction de différents critères de choix, l’une ou l’autre logique sera poursuivie. Dans le cas présent, compte tenu de la maîtrise d’ouvrage et des moyens de mise en œuvre, nous avons opté pour la troisième logique. L’étude a révélé différents lieux d’action possible pour lesquels une série de propositions ont été formulées. Ces propositions ont été communiquées sous la forme de cartes postales

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vintages. Comme si le futur de ce quartier faisait écho à son glorieux passé. Pour chaque proposition, une fiche projet a été réalisée, repérant l’endroit où elle se situe, les leviers sociodémographiques qui sont actionnés et les modalités de mise en place.

En conclusion, la différence essentielle qui existe entre RPP et étude peut se résumer à l’opposition entre un parcours horizontal et vertical dans le schéma présenté au début de cet article.

Conclusion Compte tenu de cette analyse, on peut donc récapituler les différences entre RPP et étude de la manière suivante. Cadre. La RPP nécessite une indépendance par rapport aux contingences de la commande. Elle trouve donc naturellement sa place dans le cadre universitaire. A l’inverse, une étude se fait dans les limites d’une commande singulière. Elle est menée dans un bureau d’étude. Caractère cumulatif. Une RPP est cumulative par nature. Son objectif est de fournir un panorama étendu des possibilités. Dans le cas d’une étude, l’exploration des différentes possibilités s’arrête dès qu’une permet d’atteindre l’objectif fixé. Application. La RPP appréhende la question de façon holistique, en vue de fournir une aide à la décision (politique). Une étude conçoit une intervention spécifique et pragmatique, en vue de la mettre en œuvre. Communication. Comme toute recherche scientifique, une RPP doit communiquer ses méthodes et ses résultats afin d’être soumise à la critique de pairs. La communication fait partie du processus de recherche. A l’inverse, l’objectif de la communication d’une étude est transmettre les résultats à ceux qui en auront un usage. La communication ne fait pas partie du processus de conception. Vérification. Comme toute recherche scientifique, les résultats et les méthodes utilisées par une RPP doivent être testés rigoureusement afin de vérifier la consistance des connaissances produites. Dans le cas d’une étude, la vérification s’arrête lorsque le résultat atteint les objectifs fixés et satisfait l’exigence du commanditaire.

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Session 6 : Le projet comme outil d’enquête et production de connaissance


Annexe. Programme détaillé du séminaire

Jeudi 17 novembre 2016 9h00 Ouverture . Accueil : F. ANDRIEUX, directeur de l’ENSAP de Lille . Introduction : P. GRANDVOINNET, chef du BRAUP (MC) . Présentation générale : B. GROSJEAN, coordinatrice scientifique. 10h00 Session 1 : Enregistrer le réel. La description, entre recherche et projet (coord : Denis DELBAERE) . Situations infra-métropolitaines, Eric CHAUVIER et Cherif HANNA. . Vidéographie descriptive. Nouvelles méthodologies, nouveaux projets, Guillaume MEIGNEUX. . Doctorat en dess(e)in, Béatrice MARIOLLE. 12h30 Déjeuner 14h00 Session 2 : Panoramas critiques. Les démarches de projet comme corpus de recherche (coord. : Claire PARIN) . Eléments pour la formulation d’une pensée sur la recherche en architecture, Séverine STEENHUYSE. . Questionner, connaître, concevoir : chemins croisés en master d’Architecture, Rosa DE MARCO. . Espaces pédagogiques expérientiels dans le parcours de formation interdisciplinaire en espace public, Silvana SEGAPELI et Jonathan BRUTER. . Projet et recherche : quelques réflexions sur les implications politiques de leur dialectique, François NOWAKOWSKI. 16h00 Pause 16h30 Session 3 : Explorations de territoires émergents. La recherche comme conceptualisation (coord : Xavier GUILLOT) . L’orée des champs, Luc VILAN et Roland VIDAL. . Borderline culture, par Dominik NEIDLINGER et Volker ZIEGLER. . Le projet par la recherche : extrêmes questions, Gery LELOUTRE. . Borderline. Le projet architectural comme posture critique et recherche en action, Sabine GUTH et Romain ROUSSEAU. 19h00 Conférence . Imaginer le réel. Logiques de la recherche et logiques de projet, Jean-Marc BESSE 20h30 Dîner Vendredi 18 novembre 2016 9h00 Session 4 : Expérimentation et recherche inductive par le projet (coord. : JeanFrançois COULAIS) . L’air en forme(s), Margherita FERRUCCI. . Action-protocols and relational objects. Sharing representations for moving forward in transversal design practice, Petra MARGUC.

Actes du 2e séminaire Ville, Territoire, Paysage, Ensap de Lille, 17-18 novembre 2016 Les Dossiers du Lacth #3 : Recherche & projet : productions spécifiques et apports croisés

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Les Unités de Production Fivoises : un processus entre recherche et projet, Violaine MUSSAULT et Véronique SKORUPINSKI. 10h30 Pause 11h00 Session 5 : Recherches-action. Systèmes d’acteurs et projet comme processus (coord. : Emeric LAMBERT et Bruno NOTTEBOOM) . Envisager la place des habitants dans les projets d’urbanisme par la rechercheaction: une opportunité pour (re)penser le processus global de conception, par Jodelle ZETLAOUI . Les clairs-obscurs des représentations de projet. Pistes d’articulation entre recherche académique et projet urbain, par Bernard DECLEVE . La sagesse des jardiniers : pour une éthique du paysage. Savoir faire avec & faire avec les savoirs. Expérimentation d’une gestion partagée et bienfaisante du parc des Coteaux, par Benjamin CHAMBELLAND. 12h30 Déjeuner 14h00 Session 6 : Le projet comme outil d’enquête et production de connaissance (coord.: Elena COGATO-LANZA) . Insidie del progetto come strumento per indagare la storia del nostro futuro e farci capire meglio il nostro presente, par Marco RANZATO. . Construction de situations de projet urbain et émergence de nouveaux savoirs, par Bendicht WEBER. . Différences entre « recherche par le projet » et « étude » ; Le cas de la revitalisation du Quartier Européen de Bruxelles, par Jean-Philippe DEVISSCHER et Gérald LEDENT. 16h00 Session transversale . Table ronde du comité scientifique . Synthèse et prospective, par Philippe PANERAI, grand témoin . Conclusion, par Bénédicte GROSJEAN

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Les Dossiers du Lacth Petite sœur de la revue Les Cahiers thématiques, cette publication a pour mission de faire connaître les travaux et activités des membres du laboratoire de recherche de l’École nationale supérieure d’architecture et de paysage de Lille. La maquette des Dossiers a été conçue par Catherine Blain, à partir de celle des Cahiers thématiques (créée par Sébastien Frémont / Ensapl). Chaque numéro des Dossiers a vocation à être dirigé et porté par un(e) chercheur(e) du Lacth, assisté(e) par l’équipe de valorisation de ses travaux (Catherine Blain, Isabelle Charlet et les moniteurs(trices) du Lacth). Numéros parus : Dossiers du Lacth #1. La bibliothèque universitaire de Lille 3 : un nouveau « learning center  » ? Étude de l’atelier de projet « Histoire, Théories et Projet », sous la direction de Victoria Pignot (architecte), cycle Master (M1 et M2), Ensapl, semestre d’automne 2015-2016. Synthèse par Catherine Blain et Victoria Pignot, juin 2017, 72 p. Dossiers du Lacth #2. La ville souterraine : représentations et conception. La part de l’invisible. Actes de la journée d’étude du 10 décembre 2015 organisée au Lacth dans le cadre du programme « Ville 10D Ville d’idées » (2013-2015). Publication sous la direction de Catherine Grout (responsable scientifique, Lacth / Ensapl), décembre 2017, 84 p. Dossiers du Lacth #3. Recherche & projet : productions spécifiques et apports croisés. Actes du 2e séminaire inter-écoles «Ville, Territoire, Paysage», organisé par l’Ensap de Lille et le Lacth, avec le soutien du BRAUP (MC) à l’Ensapl, les 17 et 18 novembre 2016. Publication sous la direction de Bénédicte Grosjean (responsable scientifique, Lacth / Ensapl), février 2018, 152 p.

Actes du 2e séminaire Ville, Territoire, Paysage, Ensap de Lille, 17-18 novembre 2016 Les Dossiers du Lacth #3 : Recherche & projet : productions spécifiques et apports croisés

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Les dossiers du Lacth #3 Recherche & projet : production spécifiques et apports croisés Actes du 2e séminaire inter-école «Ville, Territoire, Paysage», Ensapl 17-18 novembre 2016 Lacth / Ensapl, février 2018

(c) Alexis Pernet

Publication numérique. © Éditions de l’École nationale supérieure d’architecture et de paysage de Lille, février 2018. Cette publication est protégée par la législation sur les droits d’auteur. Toute reproduction partielle ou totale est strictement interdite. publication numérique Éditions

Dossiers du Lacth #3. Recherche & projet : productions spécifiques et apports croisés  

Bénédicte Grosjean (dir.) Actes du 2e séminaire inter-écoles "Ville, Territoire, Paysage" (VTP), 17 et 18 novembre 2016. Editions de l'Ensap...

Dossiers du Lacth #3. Recherche & projet : productions spécifiques et apports croisés  

Bénédicte Grosjean (dir.) Actes du 2e séminaire inter-écoles "Ville, Territoire, Paysage" (VTP), 17 et 18 novembre 2016. Editions de l'Ensap...

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