Page 1

ÉPISODE 8 La Création d’Ananta

Joseph et Naelle, les deux fondateurs d’Ananta, s’étaient rencontrés à Berlin au printemps 1945. Ils ne s’étaient pas aimés au premier regard, puisque leur premier contact avait eu lieu dans la cave obscure d’un immeuble situé dans le quartier du Tiergarten. Non loin du zoo où les batteries d’artillerie lourde avaient depuis longtemps remplacé les animaux en cage. Les Alliés bombardaient la capitale du Reich quotidiennement et le pouvoir asphyxié répliquait encore avec ardeur. Ils vivaient dans l’angoisse permanente d’un effondrement qui les laisserait ensevelis, étouffés, ou sous la menace des soldats ennemis, allemands ou russes, susceptibles de débarquer pour leur ôter la vie. Naelle et Joseph entrevoyaient plus clairement leur mort que tout espoir de liberté. De quoi forger leur caractère. De quoi forger un amour inébranlable. De quoi forger une entreprise unique. Bientôt vénérée.

C’est dans ce lieu souterrain que les premières briques de l’édifice Ananta furent posées. La toute première, rongée et couverte de mousse, Naelle s’en servit pour assommer l’Obersturmführer de la SS qui les avait découverts et menaçait leurs vies. Joseph était déjà orphelin. Naelle le devint à cet instant précis. Ils avaient dix ans. Au bout de trois semaines de fuite, d’une course incessante à travers l’Allemagne et la France, les deux enfants arrivèrent dans le Midi, plus précisément à Termes, dans le département de l’Aude. Pourquoi avoir choisi le Sud ? Pour la lumière plus que pour la paix. Ils adoptèrent les ruines du château cathare qui surplombait le village comme gîte provisoire en attendant la fin du conflit. Pour la nourriture, Joseph chapardait dans les fermes des environs. Leur vie de robinsons des ruines ne dura pourtant qu’un temps. Une nuit, ils furent surpris par des membres du réseau de résistance locale Fred-Tommy-Brown, dépendant des Américains. Les gars trouvèrent la présence de ces deux gamins quelque peu incongrue, surtout celle de la fille, à vrai dire, qui parlait l’arabe et l’allemand mais balbutiait à peine quelques mots de français. Que faisait cette gamine à la peau maltée, aux longs cheveux frisés, dans un vieux château cathare. D’où venait-elle ?


Yvette, dont le mari viticulteur était mort en Allemagne, recueillit les deux adolescents, attendrie par l’amour muet et pourtant si expressif qui semblait les unir. Ils arrivèrent à la ferme main dans la main. Ils allèrent au collège, ensuite, main dans la main. Ils savaient déjà qu’ils partiraient un jour prochain, ensemble. Ce contact physique qui les liait depuis Berlin relevait du même besoin que la nourriture ou le sommeil. L’année de leurs seize ans, ils firent l’amour pour la première fois. Ce fut simple et beau. Ils recommencèrent, épisodiquement, tous deux hantés par les conséquences biologiques de l’acte. Naelle et Joseph pressentaient qu’un enfant ne représentait absolument pas le but qu’ils s’étaient tacitement fixé, que le fruit de leur amour serait d’une autre nature. Tous deux dotés d’une intelligence dont ils peinaient à définir les limites, ils expédiaient les devoirs de leur âge et consacraient le plus clair de leur temps libre à réfléchir. Soit une petite partie du jour, puisqu’ils aidaient Yvette à l’exploitation, et une immense partie de la nuit. Joseph continuait à développer ses fascinantes théories parisiennes qui l’avaient conduit à Berlin à son corps défendant. Naelle, inventive en diable, s’était à son tour approprié ces sujets qui tournaient autour de la compréhension du cerveau humain et de ses mécanismes de pensée. Le plus compliqué pour eux, en réalité, était d’obtenir des informations et de la documentation. Termes ne possédait ni bibliothèque ni librairie, et aucun de ses habitants ne partageait leur passion pour les sciences et la philosophie. Parfois, Naelle et Joseph rêvaient à voix haute d’une sorte de réseau planétaire du savoir, d’une information libre et partagée de manière instantanée. Chaque être humain possédait son propre réseau. Quid d’un réseau mondial ? Sous quelle forme ? Pas un Termenais pour les aider, les comprendre, à l’exception notable de Melvyn Thackeray, né à Brooklyn, débarqué à Agay, propulsé coursier dans le réseau de résistance Fred-Tommy-Brown. Il était resté pour l’amour d’une femme et par attachement au pays (dans cet ordre, il tenait à le préciser). Pour garder un lien avec sa terre natale, Melvyn se faisait expédier par sa famille des journaux et revues new-yorkais, que Joseph et Naelle dévoraient en plus de ceux provenant de Paris. Non contents de commenter les articles, les deux jeunes gens les annotaient, les corrigeaient. Ce fut donc sur ces papiers que Naelle et Joseph découvrirent l’existence des conférences Macy qui se tenaient à New York et qui réunissaient des mathématiciens, des neurologues, des économistes et des psychologues dans le but de réfléchir à ce qu’on appelait déjà, de


l’autre côté de l’Atlantique, la cybernétique. Et puis, en 1955, on annonça la création du Honors Cooperative Program, ouvert gratuitement aux entrepreneurs de tous âges prêts à s’installer en Californie, tout autour de la petite ville de Palo Alto. Ces deux lectures donnèrent des contours plus précis au but que les adolescents s’étaient fixé : ils allaient rallier les États-Unis pour y étudier et inventer non pas leur futur, mais le futur de l’humanité. Cela amusait follement Mr. Thackeray de retrouver ses revues annotées de formules absconses. En guise de boutade, le soir de la Saint-Sylvestre 1955, l’Américain glissa plusieurs articles annotés par les deux adolescents dans une grande enveloppe qu’il alla poster deux jours plus tard au bureau de poste de Limoux à l’intention des organisateurs des conférences Macy. Mais lorsqu’il revint, ce fut pour apprendre que Joseph et Naelle s’en étaient allés. Cette nuit-là, au cœur de l’hiver, les deux amoureux montèrent tout en haut du donjon du château cathare, se promettant d’y revenir lorsqu’ils auraient atteint leur but. Ce château qui avait abrité leurs premiers instants d’amour et de liberté serait leur refuge à jamais. Puis ils s’enfoncèrent dans la nature noire et glacée, serpentant entre les vignes en sommeil, en direction d’un autre continent. Main dans la main. Ils venaient d’avoir vingt ans. Treize jours après le départ de Joseph et Naelle, Mr. Thackeray, en guise de réponse à son envoi, reçut une délégation de six neurologues new-yorkais dans son estaminet, qui demandèrent à rencontrer expressément le ou les auteurs de ces annotations. Lorsque le tenancier leur apprit que les gamins avaient fui le village de Termes, le plus vieux des savants fondit en larmes et fit une attaque dans la foulée. Il décéda douze heures plus tard dans les bras du médecin du village. Pour la petite histoire, ce savant se nommait Zephir, sans accent et avec un « i », prénom incongru pour un Anglo-Saxon. À la seconde précise où le cœur du vieil homme s’arrêtait, ceux de Naelle et Joseph battaient à tout rompre en apercevant la torche de la statue de la Liberté et les premiers gratteciel de Manhattan se dessiner à l’horizon, au-dessus d’une brune grise et épaisse. Ils débarquèrent en se faisant passer pour des livreurs. En quelque sorte, ils s’apprêtaient à livrer des théories à même de révolutionner le monde. Naelle et Joseph ne s’attardèrent pas à New York puisque leur eldorado se situait à l’ouest. Ils firent du stop, embarquant à bord de voitures, de camionnettes et de camions. Les chauffeurs étaient charmés par ce jeune couple qui parlait un anglais parfait, quoique très littéraire, scientifique même, appris dans les revues de Melvyn Thackeray. En trois jours à


peine, ils traversèrent Newark, Cleveland, Chicago, Des Moines, Omaha, Salt Lake City, puis Reno, Sacramento, San Francisco, et atteignirent enfin Palo Alto. Ce qui n’était que des noms sur des pages, des lieux sur une carte, devenait des villes emplies de bâtiments construits sur de la terre, des allées de macadam et des êtres de chair et de sang. Les deux amoureux dégottèrent sans souci un job au Jo’s Beefparty, un diner situé près de la College Terrace Library, sur Wellesley Street. Naelle servait et Joseph aidait en cuisine. Cela les amusa follement. Ils travaillaient plus de treize heures par jour et gagnèrent là leurs premiers dollars. Des dizaines de milliards d’exemplaires de ces billets suivraient bientôt. Leur histoire américaine démarra donc autour de hamburgers trop salés, de frites dégoulinantes d’huile et de café tiède. Après leur service, ils se retrouvaient dans un petit hangar de location aux confins de la ville, dans lequel ils avaient installé un matelas à même le sol et plusieurs tableaux noirs sur les murs. Leurs craies crissaient toutes les nuits à n’en plus finir. Ils dévoraient à cette époque les exposés d’Alan Turing, le mathématicien et cryptologue britannique. Un jour de mai 1956, ils se rendirent à une conférence à l’université de Stanford, enfin, puisqu’ils avaient une théorie sur la cybernétique à proposer aux pontes du secteur. Leur service au diner leur laissa à peine le temps de prendre place dans les prestigieuses travées de l’université encore vêtus de leurs uniformes de chez Jo’s Beefparty. Passionnés, ils n’avaient pas même pris la peine de dissimuler ce grotesque dessin de hamburger coupé en deux et présentant un steak rosé, surmonté d’une feuille de salade trop verte, d’une tomate trop rouge et d’une tranche de fromage trop jaune. Ce fut Naelle qui prit la parole car, sous l’effet du trac, Joseph fut victime d’un hoquet intempestif. Elle se leva et s’adressa directement à Norbert Wiener et Walter Pitts, commentant leur modèle mathématique de neurone biologique, appelé aussi neurone formel. Elle fit le tour de la question, parla du mécanisme de rétroaction et proposa un modèle de machine électronique capable de reproduire le fonctionnement interne du cerveau humain. À la fin de l’exposé, Wiener balbutia quelques remerciements tandis que Pitts hurla à la supercherie. Les étudiants présents applaudirent à tout rompre ces deux employés de fast food qui, pour paraître plus sérieux, avaient daigné se lâcher la main durant ce prodigieux exposé. Frederick Terman, le doyen du département d’ingénierie électrique à Stanford, les prit à part lorsque la conférence se termina. Il commença par un tonitruant : « Who the hell are you and where do you come from? Heaven? » Ce fut le jeune homme qui répondit : « Non, de Termes, en France. » Le savant avait comme un voile devant les yeux. Avait-il pleuré ? Joseph se présenta sous son vrai nom, Antonin, et Naelle abandonna Abu Zeid pour Benson, plus local.


Non qu’elle eût honte de ses origines palestiniennes, mais elle tenait à se débarrasser du fardeau qu’était devenu le nom de son père, un des collaborateurs du grand mufti de Jérusalem qui s’était rapproché d’Hitler et du Reich. La raison de la présence de Naelle et de toute sa famille à Berlin. Puis de sa condition d’orpheline. La raison, enfin, pour laquelle elle s’était lancée aux côtés de Joseph dans cette folle épopée : elle voulait créer des outils pour rapprocher les peuples, les aider à communiquer, faire tomber les murs et les barrières. Frederick Terman leur proposa aussitôt une bourse pour venir développer et mettre en pratique leurs théories à Stanford. Au comble de la joie, Naelle et Joseph s’excusèrent auprès de Jo et quittèrent son restaurant sans préavis. Une fois arrivés dans les prestigieux locaux, ils ne tardèrent pas à mettre au point une machine dont les trois cents tubes à vide contrôlés par un pilote automatique de bombardier simulaient le comportement d’un rat apprenant à se déplacer dans un labyrinthe. Le succès émut toute la communauté, mais plusieurs pontes s’associèrent de si près à cette découverte que Naelle et Joseph en perdirent vite la maternité et la paternité. Dès lors, ils quittèrent Stanford, remerciant au passage le doyen, et retrouvèrent leur hangar de Palo Alto, leur matelas déglingué et leurs craies qui laissaient des traces multicolores sur leurs mains toujours liées.

Ce fut une autre rencontre qui les détermina à créer leur propre société. William Shockley menait ses recherches dans un hangar tout proche du leur. Une nuit d’orage, il était venu tambouriner à leur porte pour savoir s’il pouvait leur emprunter leur voiture, la sienne étant en panne. Naelle et Joseph ne possédaient pas de voiture, mais ils avaient le sens de l’hospitalité et ils invitèrent Shockley à passer la nuit avec eux. Il leur confia travailler sur un modèle de transistor à base de silicium, de quoi révolutionner le monde de l’électronique. Joseph insista pour voir ces petites bêtes sur broches et il eut aussitôt l’idée de créer un circuit de ces transistors sur une plaque de matériau semi-conducteur. Cela fut fait avant que le soleil ne se lève. Naelle, qui imaginait les usages futurs, se mit à entonner avec ferveur le Migänä, un chant rythmique syrien que lui chantait souvent sa mère, esquissa quelques pas de danse et embrassa les deux hommes. Joseph n’en tira aucune gloire, pourtant il venait de poser les prémices de ce qui deviendrait bientôt un… ordinateur. Cela les décida à créer leur première entreprise commune, sans Shockley qui fit réparer sa voiture et retourna, seul, à ses recherches. Vivant depuis leur arrivée aux États-Unis dans une frugalité extrême, ils avaient amassé près de mille dollars grâce à leurs services au diner. Cela suffit pour jeter les bases de leur société. Ils la domicilièrent dans leur hangar vétuste et


rouillé et la baptisèrent Ananta, ce qui, en sanskrit, signifiait l’éternel, l’infini. En somme, le mot résumait parfaitement leur programme, leur vision d’un futur sans limites. En 1957, un an après sa création, la société Ananta déclara trois mille deux cent soixantequinze dollars de chiffre d’affaires. La surface de son siège était de quatre-vingt-dix mètres carrés.

En 1971, le premier microprocesseur développé par Ananta permit de composer le premier micro-ordinateur destiné aux entreprises et à quelques particuliers fortunés. Ce fut à cette époque que Naelle et Joseph acquirent leur renommée dans la toute jeune Silicon Valley. Génies ou tyrans, les deux partenaires agissaient comme des aimants sur les innovateurs du monde entier. Ils étaient en avance sur tout, sur leur temps, sur les autres. Joseph et Naelle accueillirent à cette période Isaac Asimov, Philip K. Dick et Stanley Kubrick en résidence d’écriture. Ils quittèrent, le cœur gros, leur hangar poussiéreux pour un complexe plus accueillant en bordure de Shoreline Slough, une étendue aqueuse tenant plus du marais que du lac. Quinze ans après sa création, Ananta déclara cent trois millions et six cent mille dollars de chiffre d’affaires. La surface de son siège était d’environ un demi-hectare.

Quelques années plus tard, la société étendit en toute quiétude sa mainmise sur l’ensemble des domaines maîtrisés dans la Silicon Valley. Les théories développées depuis leur plus tendre enfance par Joseph Antonin et Naelle Benson prenaient vie. Joseph dessina lui-même les traits d’une poupée douée d’intelligence qui reconnaissait la voix de sa jeune maman ou de son jeune papa et qui répondait avec joie ou tristesse à leurs questions. Il avait équipé les yeux du jouet de caméras et l’enfant de plastique était même capable de reconnaître les éléments de sa vie domestique grâce au deep learning, notion encore balbutiante mais révolutionnaire qu’ils avaient développée tous deux. Le modèle le plus élaboré éternuait lorsqu’un chat ou un chien approchait, victime d’une allergie programmée dans son intelligence artificielle. Ananta fit également rouler la première voiture sans chauffeur – une Mercedes-Benz – qui atteignit la vitesse de soixante-dix miles par heure sur un réseau routier sans trafic. En 1978, vingt-deux ans après sa création, la société Ananta déclara trois milliards de dollars de chiffre d’affaires. La surface de son siège était d’environ treize hectares.

Un an plus tard, en 1979, Joseph Antonin et Naelle Benson se chamaillèrent à propos de la couleur de la peinture à appliquer dans leurs bureaux respectifs. Le couple se sépara dans les


semaines qui suivirent Thanksgiving. Naelle resta aux commandes d’Ananta tandis que Joseph se lança dans un périple autour du monde. Il partit en Alaska, séjourna en Arctique puis en Antarctique, sur les îles de Thule. Il revint en France et entretint une liaison avec une autre femme, Evy Andrésy, relation qui défraya la chronique. Madame Andrésy était une mère de famille mariée, vivant paisiblement avec son époux près de Guingamp, en Bretagne, et qui abandonna enfants et mari pour suivre son nouvel amour dans ses périples. Pendant ce temps, Naelle pénétrait dans un monde de bruit et de fureur, elle sortait, profitait de la fête, vivait pour une autre raison que pour Ananta. En avril 1980, lorsque Joseph revint prendre possession de son bureau au siège de la société, Naelle l’accueillit d’une simple poignée de main. Elle était enceinte de huit mois. Elle avait quarante-cinq ans, mais l’intention de mener sa grossesse à terme. Une nuit, elle sonna à la porte du loft de Joseph et lui demanda : « M’aideras-tu à élever mon fils ? » Il haussa les épaules et répondit que oui. Il ne chercha pas à savoir qui était le géniteur. Le sang de Naelle coulerait dans ses veines ; peu importe l’autre, Naelle dominerait inévitablement l’alliance. « En feras-tu ton héritier ? » demanda-t-il seulement. Naelle lui répondit que non. Ce ne serait pas lui, mais la fille de son fils. « Tu as raison », déclara Joseph. « De ton côté, les hommes sont faibles. » Elle approuva. « Si mon fils avait été une fille, je l’aurais appelée Selma », confia Naelle. Oui, le prénom était joli. Il sonnait bien. Sur ce, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre et passèrent le reste de la nuit ensemble. Puis le lendemain, assommés par leur insomnie mais ivres de joie, ils convoquèrent la presse. Leur fâcherie était révolue. Ananta n’allait plus se contenter de gérer les affaires courantes, mais repassait à l’offensive. Le fils de Naelle vit le jour. Puis ce fut tout. Cet amour nouveau entre Joseph et Naelle décupla leur créativité. Leur vision du futur, de l’informatique et de l’intelligence artificielle se développa à trois cent soixante degrés. Ananta allait réunir, inventer, équiper et informer. Joseph créa « Evy », l’ordinateur personnel qui reste à ce jour le plus vendu dans le monde. En 1996, un supercalculateur mis au point par l’entreprise battit cinq fois de rang le champion du monde d’échecs. Tous les nouveaux inventeurs, ingénieurs, innovateurs ne cherchaient même plus à développer leur entreprise par eux-mêmes. Ils venaient chez Ananta comme on venait autrefois à Rome, pour y voir les deux messies. Naelle et Joseph phagocytaient tout. Ils entendirent les projets d’un jeune homme désireux de lancer une librairie en ligne en lui donnant un nom issu de la mythologie grecque, mais ils l’en dissuadèrent. Ananta le ferait. Un étudiant, qui portait de grosses lunettes carrées fort disgracieuses, leur fit la démonstration d’un système d’exploitation révolutionnaire à inclure en série sur les disques durs des ordinateurs personnels. Loin de le mettre à la porte,


Naelle et Joseph lui ouvrirent une fenêtre sur le monde. Un adolescent vint leur montrer le site Internet qu’il avait développé à Harvard pour mettre en relation les étudiants entre eux. Ils lui demandèrent de développer l’idée au sein de leur société. Idem pour deux gamins venus leur vanter leur algorithme de recherche et un autre type un peu fou qui avait eu l’idée de développer une petite boîte qui se glissait dans la poche et qui pouvait contenir des milliers et des milliers de chansons. Ils lancèrent tous ces projets, puis d’autres, nombreux, en collaboration avec les génies en herbe qui ne voyaient aucun inconvénient à pousser à l’ombre de ces séquoias géants. Lutter eût été idiot. La puissance se trouvait là-bas. En 2011, cinquante-cinq ans après sa création, la société Ananta déclara quatre cents milliards six cents millions de dollars de chiffre d’affaires. La surface de son siège était d’environ quarante hectares.

Quel défi Naelle et Joseph se lanceraient-ils à présent, à leur apogée ? Un traducteur instantané, relié à la parole, qui ferait tomber les barrières entre les peuples ? Des hologrammes plus vrais que nature qui permettraient de simuler la présence d’un être sans qu’il ait à se déplacer ? La conquête de l’espace ? Non. Il y avait déjà bien assez à faire sur cette planète-là. Une intelligence artificielle ultime. Ce fut l’idée de Naelle, mais Joseph se montra réticent. Une IA capable d’apprendre à très grande vitesse, de déceler les émotions chez son modèle et de les reproduire. Naelle avait en tête le titre d’une nouvelle d’un de ses grands amis mort depuis des années, Philip K. Dick. Elle souhaitait permettre aux robots de rêver comme les humains. De moutons électriques ou bien d’autres choses. De dévorer un burger de chez Jo, pourquoi pas ? Créer un ordinateur capable de penser, d’éprouver, capable de produire des fluides, dans le même temps. Créer un être humain qui n’en était pas un. C’était un défi intellectuel, leur défi. Le seul qui vaille. Pour le bien de l’humanité. Pour un monde meilleur, rempli de médecins au diagnostic certain et de chirurgiens infaillibles. Doté d’un réseau routier dépourvu d’accidents. De cela et du reste. Pour un monde nouveau. Le monde d’Ananta.

L’année de la naissance de Selma, la petite-fille de Naelle tant attendue, on diagnostiqua chez la fondatrice un cancer du poumon. L’information fut gardée secrète mais ravagea le cœur et l’esprit de Joseph. Il n’eut plus aucune appétence pour leur projet d’IA ultime. Déjà, il


en était arrivé à s’imaginer en docteur Frankenstein, lui qui vouait une passion à la littérature. Il s’était persuadé que la créature électronique qu’ils s’apprêtaient à créer leur échapperait fatalement. Tandis que Naelle continuait ses recherches sans se soucier de sa maladie, Joseph se lança dans de coûteux projets de médecine du futur. Il lança un programme autour des antiangiogéniques, une thérapie capable de supprimer l’alimentation sanguine des tumeurs, bloquant ainsi leur développement. Il s’intéressa aussi aux nanoparticules, capables de se diriger à l’instinct dans le corps humain pour agir comme des bombes intelligentes lancées directement sur les cellules cancéreuses. Des savants travaillèrent sous sa houlette à la recherche d’un vaccin contre le cancer, sur la thérapie génique autour du gène p53, mais aussi sur la restriction calorique, pour éviter au corps de vieillir trop vite, et sur la cryogénisation, si Naelle venait à réellement disparaître. Le temps de laisser à la médecine la capacité d’éradiquer pour de bon les cancers et de vaincre la mort par la résurrection. Joseph chercha même du côté du clonage et de la possibilité de prélever un échantillon de l’ADN de Naelle pour la reproduire à l’identique un jour prochain… Si… Si… Mais rien ne vint. Et Naelle ne déviait pas de sa recherche sur l’IA ultime. Une dernière dispute les monta l’un contre l’autre. Joseph reprocha à l’autre moitié de son âme ses recherches qui n’aboutiraient à rien de bon. Son antienne était que la machine devait toujours travailler pour l’homme et jamais, jamais, l’homme pour la machine. Ce à quoi Naelle répondait : « Nouveaux temps, nouveaux défis. » La dernière brique du mur qui les sépara définitivement fut cimentée par Naelle le jour où elle présenta au comité directeur un algorithme de son invention capable de rédiger des articles d’actualité en se nourrissant de textes, d’images et de sons. Le résultat était bluffant. Elle annonça que le programme serait capable, à terme, d’écrire des romans. Joseph quitta le comité, le siège, la ville et le pays. Naelle n’était pas encore guérie, mais en voie de rémission, lorsque Joseph lui céda ses parts et lui abandonna tout à fait Ananta pour venir se réfugier dans le Sud de la France, là où tout avait débuté.

Ainsi naquit et se développa Ananta. Le départ définitif de Joseph Antonin ne changea rien au modèle. Un géant, un mastodonte culturel et financier, agissant dans tous les domaines, aux ramifications tentaculaires. La famille Benson, seule aux commandes, se retrouva à la tête d’une fortune faramineuse. Ce que comprirent fort bien le fils de Naelle et son épouse. Leur fille, Selma, intégra rapidement une tout autre notion : la gestion de très hautes responsabilités.


Selma y ferait face. Elle n’avait pas encore vingt ans, pas encore l’âge de Naelle quand celle-ci s’installa à Palo Alto pour y bâtir son sanctuaire. Mais elle avait hérité de sa grandmère l’intelligence et la rage. La seule qui vaille : celle de vivre, et de créer.

Le message de l'auteur : Merci à tous d’avoir suivi le début de cette aventure connectée. Merci pour ces échanges qui, depuis 8 semaines, ont façonné l’intrigue de manière inédite. Je vous donne maintenant rendez-vous le 19 juin en librairie pour découvrir les 5 derniers épisodes, dans le livre final de Ctrl+Alt+Suppr

Profile for castermaneditions

Ctrl+Alt+Suppr - Episode 8  

Dernier épisode extrait du prochain roman de Bertrand Puard ! Retrouvez l'intégralité de cette histoire palpitante le 19 juin en librairie.....

Ctrl+Alt+Suppr - Episode 8  

Dernier épisode extrait du prochain roman de Bertrand Puard ! Retrouvez l'intégralité de cette histoire palpitante le 19 juin en librairie.....

Advertisement